Avant la chute de Noah Hawley

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Quelques minutes après son décollage, le jet privé de David Bateman, magnat de la presse, s’écrase entre l’île de Vineyard et New York. A son bord, il y avait onze passagers. Deux seulement survivent, Scott Burroughs, artiste peintre en mal de reconnaissance, monté dans l’avion un peu par hasard, et JJ Bateman, quatre ans, désormais orphelin et héritier d’une fortune.

La scène du sauvetage du petit garçon par Scott, par chance excellent nageur, se débattant dans les eaux sombres, se guidant aux étoiles pour atteindre la rive, l’enfant accroché dans son dos, pose les bases d’un récit qui entremêle passages concernant les répercussions de l’accident sur la vie des rescapés, et ceux touchant à comprendre le pourquoi du crash. Les enquêteurs remontent le fil à mesure des découvertes des boîtes noires et des corps, et en passant au crible les relations entre les différents protagonistes. Qui avait intérêt à ce que la tragédie ait lieu ? S’agit-il d’une erreur de pilotage, d’un sabotage, d’un attentat ? Qui étaient vraiment ceux qui sont morts ? Scott est-il digne de confiance ?

L’existence des personnages est tour à tour décortiquée, autopsiée et l’auteur fait de ces fragments de très beaux chapitres sur les liens entre les êtres, entre les hommes et les femmes, sur la douleur du deuil, sur la vie qui va.

Ce n’est pas la résolution de l’énigme, dans les toutes dernières pages du roman, qui fait l’intérêt d’Avant la chute, mais bien l’analyse sociologique et psychologique que fait Hawley d’un fait divers qui passionne la presse à scandales. Les victimes étaient milliardaires, mettre le nez dans leurs affaires, forcément louches, ravit un public prenant sa revanche sur une élite aisée ; tandis que Scott se retrouve pris dans la tourmente, devient le point de mire d’une Amérique avide de sensations malsaines, la proie de médias prêts à tout pour salir, même à inventer. Les héros font moins vendre que les salauds, et Scott tente de surmonter les calomnies, déclenchant chez le lecteur une empathie féroce envers cette victime d’une machine à broyer, peu importe qu’il s’agisse d’un artiste ou d’un petit gosse que le désespoir a rendu muet.

Avant la chute / Noah Hawley. trad. d’Antoine Chainas. Gallimard (Série noire), 2018

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Rob Roberge

Les héros des romans et nouvelles de Rob Roberge lui ressemblent. Paumés, défoncés, déployant une incontestable habileté pour se fourrer dans les embrouilles, ils sont aussi étincelants, drôles et attachants. Nick Ray, [Panne sèche. Gallimard (Série noire), 2006] ou Bud Barrett, [A tout prix. 13e note, 2014] s’acharnent à détruire méthodiquement leur talent et les opportunités qui se présentent, à coups de mauvais alcool et de came bon marché. Leur Californie n’a rien de glamour, ils ne sont pas des stars. Leur walk of fame est une ruelle qu’ils empruntent en titubant. Alors, quand Roberge intitule son autobio Menteur : un mémoire (Gallimard, 2017), selon le vieil adage : « Comment savoir si un junkie ment ? Ses lèvres bougent », on pense être prévenus, Rob y sera vil et indigne… Mais il est tellement plus que ça. Sincère jusqu’à l’excès, il raconte comme personne, sans apitoiement, les peurs qui nous hantent, celle d’être décevant, d’être fou, d’être seul. Ses mots sont des grenades dégoupillées qui te déchiquètent les mollets pour te laisser à genou, te pètent à la gueule sans prévenir en t’arrachant au passage un bout de coeur et d’âme. Dépressif, suicidaire, bipolaire, capable d’être abstinent quinze ans, pour replonger en un instant, Roberge voudrait être autre. Nous surtout pas.
roberge 19.30.16
Photos Dirk Vandenberg
Dans Menteur, tu revisites ton existence en exhumant certains de tes souvenirs. Le premier que tu racontes concerne ta petite amie assassinée, quand tu avais 11 ans. Pourquoi avoir choisi ce souvenir en particulier pour commencer ton autobiographie ? As-tu choisi de « remonter dans le temps à partir du pire moment de ta vie », ainsi que s’intitule une de tes nouvelles dans ton recueil La tête à l’envers, les pieds au mur (13e note, 2012) ?

Waouh… merci de faire référence à cette histoire. Je n’y avais pas pensé mais il y a peut-être un peu de ça… bien que le pire souvenir serait plutôt le point de départ dans ce cas précis. En fait, la raison pour laquelle j’ai commencé mon livre à cet instant-là n’est pas exactement parce que ça a été le pire moment (même s’il le fût certainement à l’époque), mais parce que ça a été la première fois que j’ai pris conscience que le monde était un endroit incontrôlable et complètement chaotique. Avant ça, je savais que j’étais incapable de changer certaines choses majeures. Après ça, il m’a semblé que tout le monde était impuissant en même temps. C’est le moment où j’ai réalisé qu’il n’existait aucun endroit vraiment sûr où les adultes (ou quiconque) pouvaient te protéger. Et ils ne pouvaient pas non plus arranger les choses ensuite. Donc… ça m’a fait une forte impression, à cet âge-là.

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Comment as-tu sélectionné les souvenirs sur lesquels écrire ? Certains sont déterminants, d’autres plus insignifiants. Certains sont encore très vifs dans ta mémoire, d’autres t’ont été rapportés. Comment faire le tri de toute une vie de souvenirs ?

C’est ce qui a été le plus difficile. Comment équilibrer les passages vraiment noirs avec de l’humour (même si c’est de l’humour noir)… Le truc le plus important, c’était que j’écrivais un livre qui, d’une certaine façon, pouvait ne jamais se terminer. Des souvenirs n’arrêtaient pas de me revenir… et certains étaient super en soi, mais le livre aurait fini par être trop long. D’autres étaient sympas, mais redondants par rapport à de meilleurs scènes/souvenirs qui étaient déjà dans le texte. J’ai essayé de donner un sentiment d’exhaustivité, d’intégralité tout en arrêtant des choix. Des choix difficiles quand il s’est agi de supprimer des trucs que j’aimais bien ou d’en laisser beaucoup de côté, surtout des souvenirs plus drôles mais sans importance. Je crois que j’ai laissé le livre me dire quand les différents chemins menaient à des voies de garage.

Dans Menteur, comme dans A tout prix, tu n’exposes pas les faits de façon chronologique. Pourquoi as-tu effectué ce découpage de ta vie, en allers-retours ?

Je suis sur un nouveau roman en ce moment et je m’étais dit avant de commencer « je vais l’écrire de façon simple et linéaire, début/milieu/fin. » Je me disais que j’utilisais la narration non-chronologique depuis un moment et que, peut-être, je m’en servais de béquille. Puis je me suis rendu compte que la seule façon d’écrire ce nouveau roman était sous cette forme non-chronologique. Je me suis aussi rappelé que mes deux premiers romans étaient écrits de façon chronologique, que je savais donc le faire et que je devais simplement laisser ce nouveau roman me dicter ce qui était bon pour lui. Mais j’ai procédé comme ça pour Menteur parce je voulais que le livre reproduise la façon dont les souvenirs nous reviennent. Ils ne nous reviennent pas de manière chronologique. Une chose en suggère une autre, nous en rappelle une autre. ça reprend l’idée de Vonnegut dans Abattoir 5 ou la Croisade des enfants, où Billy Pilgrim est « libéré du temps. » J’ai tendance à penser qu’on est tous libérés du temps dans nos têtes. On saute d’un moment à un autre en pensée.

Et surtout je suis un écrivain qui utilise beaucoup la digression. ça ne m’intéresse plus trop d’écrire des narrations très linéaires. Mais qui sait ? Peut-être que je ferai comme ça la prochaine fois.

Tu t’es forcément rappelé d’autres moments de ta vie après avoir fini d’écrire Menteur. Quand as-tu su que le livre était terminé, que tu devais t’arrêter d’écrire ? Est-ce parce qu’il avait une cohérence interne ?

Je me suis souvenu de TANT d’autres moments. La question s’est alors posée de savoir si tel thème, tel fil émotionnel avait déjà était suffisamment déroulé dans le livre. Le plus dur a été que j’ai pensé à plein de choses qui auraient pu y figurer, après sa publication. Si quelqu’un le souhaitait, je pourrais en faire une version différente… avec tous les trucs que j’aurais aimé mettre dedans. Comme au cinéma, où le réalisateur a le dernier mot. Mais ces oeuvres-là ne sont en général pas très bonnes. En plus, qui ça intéresserait ? En plus, j’ai autre chose à faire. Je ne sais pas si j’ai bien répondu à ta question. J’espère.

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Dans la plupart de tes romans/nouvelles, où tu mets en scène des personnages fictifs, tu utilises la première personne, alors que dans Menteur, ton autobiographie, tu te sers de la deuxième personne, au présent. C’est particulièrement efficace. Comment en es-tu venu à prendre cette décision ?

D’abord, merci du compliment, ça me touche beaucoup. En fait, ça m’est en quelque sorte tombé dessus. J’ai toujours aimé les récits à la deuxième personne, bien que je trouve que ça fonctionne souvent mieux dans les nouvelles que dans les narrations plus longues (c’était donc un défi à relever). Et j’avais commencé le mémoire à la première personne et ça ne marchait tout simplement pas. Alors, pour une raison que j’ignore, j’ai commencé à rédiger ces fragments autobiographiques à la deuxième personne. J’ai bien aimé. Je ne pensais pas avoir le matériau pour un livre mais ça venait plus facilement. Je crois qu’utiliser le « tu » en a fait un texte à la fois plus intime (j’espère) pour le lecteur, et m’a aussi donné plus de distance alors que je l’écrivais. Quand il s’est agi d’écrire un moment pénible ou dont j’avais honte (et il y en a plein), ça a été plus facile d’écrire « tu as fait ça » plutôt que « j’ai fait ça ». Et dans le meilleur des cas, ça rend le lecteur à la fois plus complice, plus proche, plus empathique et plus troublé (ce qui est une forme d’empathie) par l’intimité que cela confère. Et j’aime ça. Pareil avec le présent, ça me semblait plus immédiat et utile pour donner du rythme.

Tes personnages de fiction te ressemblent étrangement. Ils luttent contre toutes sortes d’addictions. Ils occupent des petits jobs peu gratifiants… Cela a-t-il été pareil d’écrire sur eux et sur toi-même ?

Ecrire sur moi-même (ou sur « moi » en tant que personnage) dans Menteur a été un peu différent. Je suis plus espiègle quand il s’agit de fiction. Même si mes personnages/protagonistes ont beaucoup de points communs avec moi, je m’arrange toujours pour les mettre dans des situations que je ne pouvais pas me permettre dans Menteur, vu que j’essayais de raconter une histoire vraie. Ce qui est en quelque sorte impossible, étant donné la nature de la mémoire et la subjectivité. Mais l’une des choses que j’aime dans l’écriture, c’est que le langage est en soi un instrument défectueux pour ce qu’on tente de faire. D’une certaine façon, c’est le fait de devoir se confronter à ces limites qui me plaît. Je crois que c’est Pinter qui disait qu’on n’écrit jamais la chose elle-même, on écrit « autour de l’indicible. »

Tous mes livres, sauf quelques nouvelles, sont très autobiographiques et écrits à la première personne. C’est pourquoi j’ai décidé que le nouveau roman sur lequel je travaille n’aurait aucun personnage basé sur ma personne, impliquerait pleins de personnages et serait rédigé de leur pont de vue. Je crois que c’est important pour n’importe quel auteur d’essayer quelque chose de nouveau à chaque projet. En tout cas, c’est important pour moi, et je ne devrais parler que pour moi.

« On dit qu’il faut écrire son autobiographie comme si tous les gens qu’on connaît étaient morts. C’est une pensée horrible, mais très utile. »

Lorsqu’on écrit sur sa propre vie, on écrit également sur la vie des autres, n’est-ce pas ? N’as-tu pas eu peur de blesser les gens que tu aimes ?

Cela a été une très grande crainte. Environ une semaine avant que le livre ne soit publié aux Etats-Unis, j’ai envoyé un mail à mon éditeur, complètement paniqué, lui disant que je voulais qu’on ne sorte pas le bouquin, qu’on abandonne. Il m’a traité comme l’idiot que j’étais et a répondu évidemment que non. Mais oui, j’ai paniqué et je me suis beaucoup inquiété des sentiments des gens. Finalement, je me suis dit que si je devais écrire ce livre, il fallait que je sois loyal envers lui. On dit qu’il faut écrire son autobiographie comme si tous les gens qu’on connaît étaient morts. C’est une pensée horrible, mais très utile. C’est un judicieux conseil.

Y a-t-il des souvenirs que tu as décidé de ne pas révéler ?

Un seul. Tout simplement trop perturbant. Ce qui signifie que j’ai échoué, que j’aurais dû l’inclure dans le livre. Enfin, peut-être pas. Je n’en suis toujours pas sûr. C’était pas quelque chose d’énorme. Juste un moment qui m’a ému. Alors, je suppose que je n’ai pas vraiment la réponse.

Considères-tu qu’un écrivain doit avoir vécu pour avoir quelque chose à dire ? Penses-tu qu’un écrivain n’écrit bien que sur ce qu’il connaît bien ? Les oeuvres ancrées dans l’imaginaire sont-elles vaines ?

Réponse courte : Oui. Non. Non.

Réponse une un peu plus longue : je pense que n’importe quel écrivain a besoin que la vie lui ait donné des coups de pieds au cul et brisé le coeur un certain nombre de fois pour pouvoir écrire quelque chose d’urgent, de profond, dépourvu d’empathie égocentrique. Mais l’expérience ne peut être réellement directement retranscrite. Lorrie Moore (je pense que c’est elle) dit que si on comparait l’écriture à la cuisine, l’expérience serait les ingrédients, les aliments, les épices, mais que ça ne suffit pas pour faire un plat. Il faut de l’imagination pour faire un plat. Et peut-être que ça répond à ta troisième question aussi. Quant à la deuxième, je crois qu’un écrivain doit écrire sur les choses qui l’obsèdent. Ce qui peut être un truc qu’il pense connaître. Ou un truc qu’il invente qui lui procure une émotion vraie. N’est-ce pas Einstein qui disait que l’imagination est plus importante que l’expérience ? J’ai toujours aimé cette idée. Peut-être qu’il a raison. Les deux sont importantes. Il faut un mélange des deux.

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D’une certaine façon, puisque tu écris sur toi-même et tes expériences, ne « fais-tu pas de ta vie une oeuvre d’art » ?

Pas sûr. Je crois que j’écris sur ce que je ne sais pas de moi-même. Et pas sur ce que je sais. Alors, peut-être que je fais de mes questions sur la vie des oeuvres d’art… ou en tout cas, des livres.

Ecrire un témoignage si sincère et l’appeler Menteur est un vrai paradoxe. Voulais-tu laisser au lecteur la possibilité de croire ou non dans ta version des faits ?

Je me suis attribué tous les véritables mensonges contenus dans le livre. Alors, même si c’est au lecteur de croire ou pas en la véracité des scènes/moments/mensonges, tout c’est passé de la façon dont je m’en souviens. Mais cela n’en fait pas des faits avérés. Nabokov disait que « la mémoire est une révision. » Je n’ai pas essayé de mentir au lecteur. Mais, en même temps, rien n’est exactement tel que ça s’est réellement passé, à partir du moment où ça devenait un récit dans mon esprit.

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« S’aimer soi-même, ne serait-ce que s’apprécier, est une idée difficilement concevable pour moi, parfois, encore. »

Tu écris : « tu mens car tu redoutes énormément d’être seul. Que quelqu’un apprenne la vérité. Si personne ne sait réellement qui tu es, alors qui tu es vraiment ne pourra jamais être rejeté. » Mais en lisant ton livre, on est frappé de voir combien tu as d’amis sincères, d’amies surtout. Est-ce si difficile pour toi de croire que tu mérites d’être aimé, et que tu n’as pas besoin de mentir pour ça ?

Cela a été très difficile la majeure partie de ma vie. Comme tu le soulignes, j’ai été entouré par des gens qui pensaient que je valais la peine, alors que moi non. Je ne sais pas. S’aimer soi-même, ne serait-ce que s’apprécier, est une idée difficilement concevable pour moi, parfois, encore.

Ton oeuvre est pleine de freaks, Eck the half-boy, (le demi-homme), Lobster boy (l’homme homard). Te sens-tu toi-même différent des gens ordinaires ?

Je pense qu’en général chaque personne est différente, et que sous un microscope, elle ne doit pas être si ordinaire que ça. Enfin, je l’espère. Pour en revenir à ta question, je pense que je suis différent, oui. Mais pas meilleur. C’est une distinction essentielle pour moi. Pendant des années, et ça m’arrive encore, j’ai pensé que j’étais pire. Mais plus que me sentir différent, j’avais toujours l’impression de ne pas être à ma place. Comme si la société « normale » vaquait à ses occupations et que je n’étais pas invité. Ce qui, en fin de compte, était plutôt une bonne chose, je suppose.

Mais j’ai toujours été fasciné par la différence, par des hommes comme the half-boy, Lobster boy et par la façon dont, moi inclus, nous envisageons cette différence. Je pense qu’il arrive qu’on leur témoigne un intérêt respectueux (ce que je fais, j’espère), mais aussi une distance excessive, quand les gens regardent l’autre comme un animal de zoo. Evidemment, dans le pire des cas (qui semble inévitable), cette façon qu’ont certains de considérer les gens comme « autres » est la raison pour laquelle on voit des flics descendre des Noirs innocents aux Etats-Unis. C’est pourquoi, et c’est dingue, la nation aryenne s’affiche fièrement ici. C’est pourquoi un bouffon xénophobe, haineux, raciste, sexiste, homophobe (et bien plus encore) a été élu sur un programme qui prône un nationalisme rétrograde. Les gens ont si peur et détestent tellement ceux qui sont (ou même simplement semblent) différents d’eux. C’est pour ça, en fin de compte, qu’on largue des bombes et qu’on utilise la torture. Désolé, je m’éloigne quelque peu de ta question. Mais toute occasion de descendre Trump est bonne à prendre.

Je te vois comme un Bukowski qui aurait un fort sentiment de culpabilité, qui se soucierait de ce que les autres pensent de lui. Aimes-tu son oeuvre et penses-tu que vous ayez des points communs ?

Bukowski a été une de mes influences majeures quand j’ai commencé. ça fait longtemps que je n’ai rien lu de lui mais il a été la révélation qu’on pouvait écrire sur des gens marginalisés d’une façon directe et empathique. Que tout le monde comptait, pas seulement les sujets des « grands » romans. Qu’on n’avait pas besoin d’enjoliver la prose. Que vous pouviez faire de vous-même la partie la plus laide de l’histoire. Oui, il a eu une énorme influence sur moi et je continue à penser que Souvenirs d’un pas grand-chose reste un des plus grands livres les plus sous-estimés.

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Tu décris beaucoup de problèmes économiques : chômage, boulots pitoyables, dette étudiante, difficultés à payer ses frais médicaux, manque d’assurance sociale. Ces problèmes sont-ils la face sombre du rêve américain/californien ?

Je crois qu’il y a un tas de monde avec des problèmes économiques bien plus grands que les nôtres (bien que nous ayons un nombre stupéfiant de SDF et de gosses qui crèvent de faim). Il y a beaucoup de gens pour qui c’est dur ici. Mais la pauvreté dans le monde est telle qu’on a du mal à l’appréhender ici. En ce qui concerne les jobs qui craignent méchamment, je peux me tromper, mais je crois qu’il y en a dans plein d’autres cultures. Personnellement, j’ai toujours détesté ces jobs de merde, parce que je ne vénère pas le fric tant que ça. Je déteste que la compagnie d’électricité, ou mon proprio, ou d’autres vénèrent l’argent et veuillent à tout prix que j’en aie.

Quant aux autres problèmes… celui de la dette étudiante est ridicule. On avait des écoles publiques fantastiques, gratuites jusqu’à la fac. J’ai connu ça, ce n’est pas si vieux. Mais tout est tourné vers le profit à présent. L’absence de soins pour les pauvres, les classes moyennes inférieures, et dans certains cas, les vieux, est un des symboles les pires, les plus moches de notre pays. C’est inexcusable… sauf qu’on a des politiciens (et des gens) qui préfèrent réduire les impôts de sociétés qui valent des milliards plutôt que sauver la vie des gens. Tous ces gens que je mentionne… ceux qui souffrent de maladies chroniques…tous sont jetables car ils coutent de l’argent. Mais les militaires aussi alors qu’on leur accorde plus de fric à chaque budget. J’en suis venu à la triste conclusion que nous sommes, en tout cas pour l’instant, une nation cruelle. Et que si nous ne changeons pas, alors le rêve américain est un mythe (il l’a toujours été, mais pas à ce point). On n’accueille plus les immigrants. On vit dans un système de caste. Peu de gens s’en sortent et nos leaders et medias érigent les exceptions comme s’ils étaient la norme. Mais la plupart vivent et meurent dans la même tranche de revenus que celle dans laquelle ils sont nés. Hunter S. Thompson a dit un truc du style : “quand les historiens jetteront un regard sur les Etats-Unis, ils nous appelleront la nation des plus grandes promesses et des plus grands échecs. » J’espère que non. Il est peut-être possible de renverser la situation. Mais ça n’arrivera pas cette semaine.

La plupart de tes personnages sont athées. J’ai cru comprendre que tu l’étais toi aussi. Est-ce facile à vivre aux Etats-Unis ?

Je crois qu’un meurtrier serait plus facilement élu au Congrès qu’un athée. J’exagère peut-être un peu, mais à peine. Cela dit, ce n’est pas si difficile à vivre. A moins que vous ne soyez une personnalité publique… vous seriez balancé dans le caniveau pour ça. Mais pour les auteurs relativement obscurs, ce n’est pas trop dur. Ce qui est difficile, c’est de voir de quelle façon vile et détestable certains bons croyants se comportent. C’est surtout exaspérant au possible. Cependant, il y a des croyants dont je ne partage pas la foi, mais que je respecte pour ce qu’ils en font. Certains donnent de la nourriture et des vêtements aux sans-abris. Certains aident les gens dans le monde. Difficile de mettre en faute ce genre d’actions.

Et il y a sûrement des tas d’athées qui sont des trous du cul. Je crois en ce que je crois. J’essaie de respecter les croyances des autres, tant qu’ils ne se cachent pas derrière un quelconque prétexte religieux pour propager la haine et la violence. Ce qui se produit souvent, en ce moment, aux Etats-Unis et ailleurs. Un nationalisme dangereux a fait un effrayant retour ces temps-ci. Mais ce n’est pas si dur, d’être athée, même si je persiste dans cette idée de meurtrier/athée au Congrès. Et c’est terrible de voir à quel point la science est dévaluée ici… où tous ces gaspilleurs d’énergie fossiles qui nient le changement climatique sont en train de détruire la terre aussi vite qu’ils peuvent. Le mot science est une injure aux Etats-Unis et beaucoup de gens se servent de la religion pour discréditer la science. Ce qui est ridicule et triste. Un nombre incalculable de personnes sont du mauvais côté de l’histoire en ce moment.

« Etre dans ma tête n’est pas toujours le meilleur endroit où se trouver, en ce qui me concerne. »

Quand tu avais six ans, en 1972, tu étais obsédé par l’extinction des animaux, et terrifié à l’idée d’être le dernier de ton espèce. Comme tu l’écris : « Tu n’es pas obsédé par la mort, mais par la peur d’être tout seul. » J’ai été stupéfaite par une telle maturité, si jeune. Penses-tu que cette remarquable lucidité puisse être une explication concernant tes addictions futures, ton désir d’être défoncé pour échapper à cette dure réalité ?

Sûrement en grande partie. ça, et plus tard (alors que j’étais déjà toxico), le fait de m’auto-médicaliser pour ma maladie mentale. Mais être défoncé/chargé/bourré était surtout une tentative de m’extraire de ma tête. Etre dans ma tête n’est pas toujours le meilleur endroit où se trouver, en ce qui me concerne. C’est ça que je fuyais.

Quelle serait ta définition du bonheur ?

Waouh… question difficile. Je dirais les moments dans la vie où tu n’es peut-être même pas conscient de l’instant, mais que tu le vis pleinement… ce qui peut se produire quand je suis confronté à quelque chose de l’incroyable beauté du monde (quelque chose d’aussi grand que l’océan ou être le témoin d’un bref geste de bonté d’un étranger envers quelqu’un), ou le sexe… ou l’écriture… Je crois que le bonheur arrive quand j’agis et non pas quand je pense. Et c’est seulement après réflexion (même très brève) que je réalise que j’étais entouré de bonheur pendant un instant. Bien que parfois, ça arrive et tu en es pleinement conscient sur le moment. Oui, je dirais que c’est vivre pleinement ces instants. Quand je ne suis ni préoccupé par le passé ni inquiet de l’avenir.

Rob-Roberge-AP-Credit-Dirk-Vandenberg 19.31.07

Désespoir, alcoolisme, addictions, souffrance physique, maladies mentales, suicide, peur de l’abandon… comment expliques-tu le plaisir que les lecteurs ressentent à la lecture de tes livres ? J’ai pleuré, quand tu te retrouves seul dans ta cabane de Wonder Valley, que tu t’apprêtes à te tuer par overdose de cachets et que « tu écoutes le bruit que le monde fera sans toi. » Tu crois que je suis maso ?

Eh bien, j’espère que les lecteurs en retirent une sorte de plaisir. Mais, surtout, j’espère qu’ils éprouvent de l’empathie. Les livres que j’aime le plus m’ont fait sentir moins seul au monde. J’espère que c’est l’effet que mes livres ont sur certaines personnes. Je ne me maîtrise rien. Mais j’espère. Mon ami Jerry Stahl, alors qu’il m’interviewait, a un jour soulevé l’idée qu’affronter la douleur que l’on peut contrôler serait une façon d’affronter la douleur qu’on ne peut pas contrôler. Alors, oui, tu es peut-être un brin maso, haha. On l’est peut-être tous quand on lit le genre de bouquins dont je parle. La souffrance nous rassemble, je crois.

Une de tes ex petites amies t’a dit un jour, en parlant de REM : « C’est grâce aux mauvais passages que tu peux apprécier à quel point les bons sont géniaux. » Est-ce pour cette raison que tu aimes te faire souffrir, mentalement et physiquement ? Pour apprécier plus la fin de la douleur ?

Pas sûr que ces deux notions soient liées. J’ai plus pris son affirmation comme se référant à la souffrance du monde Ou plutôt à ce à quoi il est impossible d’échapper dans la vie. et pas à celle que je m’inflige. La vie n’est pas pour les fillettes. On a besoin de ces moments de grandeur.

Tes livres peuvent aussi être tellement drôles. Surtout tes dialogues. Ils ont l’air si « réalistes ». Trouvent-ils leur source dans un sens de l’observation que tu aurais très aiguisé ?

J’adore écouter ce que les gens se racontent. J’ai grandi dans un quartier majoritairement italien. Certains de ces types étaient des affranchis et/ou d’une façon ou d’une autre liés à la mafia. Et s’ils avaient fait plein de trucs dégueulasses, ces trucs étaient souvent très drôles. Les écouter raconter leurs exploits a été pour moi une bonne formation de base, de faire attention à leur façon de parler. Ces mecs étaient souvent hilarants. Et leurs noms. Lou le chalumeau (incendiaire), Mondo et Fausto (des gars corrompus qui possédaient les parkings de la ville, et la plupart de ceux de la ville d’à côté), leur frère, pour qui j’ai bossé, Clean Tommy, surnommé Tommy « le propre » parce qu’il n’avait pas de lien avec la mafia et vivait honnêtement. Par la suite, je suis devenu accro à l’écoute des formes relâchées et du rythme du langage. C’est peut-être là que le fait d’être musicien (à ces débuts à l’époque) influence mon style d’écriture. Les dialogues sont de la musique pour moi.

Mais les dialogues, en prose/fiction, ne sont jamais de vrais dialogues. La littérature, même si elle est « réaliste », ne contient pas de « vrais » dialogues. Ils sont livrés dans une version distillée, abrégée, réduits à l’essentiel.

Quant à savoir pourquoi mes écrits sont drôles (merci de le dire, en tout cas) ? Je place la comédie et le rire au-dessus de plein d’autres trucs dans la vie. Je n’ai pas un ami proche qui n’ait pas le sens de l’humour. A mes débuts, j’avais tendance à produire de pâles copies d’Hemingway ou Carver. Et j’ai fini par réaliser que mon boulot n’avait rien d’original. Alors j’ai décidé de faire une liste des choses et des gens qui me fascinaient. L’humour s’est retrouvé en tête de liste. Et j’adore les dialogues drôles, tout bêtement. Je ne pense pas qu’ils aient la considération qu’ils méritent, en tout cas aux Etats-Unis. Mais c’est une autre histoire.

Tu enseignes l’écriture créative à l’Université de Palm Desert, en Californie. En France, les gens sont plutôt sceptiques quant à ce type de programme. Ils craignent une standardisation de la pensée et des styles d’écriture. Peux-tu nous expliquer ce que tu apprends à tes étudiants ?

J’enseigne l’écriture depuis vingt ans, et j’ai entendu parler ici même de cette idée de standardisation de la pensée et du style. Je peux honnêtement affirmer que je n’ai jamais assisté à un tel phénomène. Il y a bien une uniformisation des livres publiés par les principales maisons d’édition mais c’est plus dû au fait que les éditeurs manquent de tripes et jouent la sécurité (comme Hollywood). Ils ne prennent aucun risque en tentant de publier des livres différents et nouveaux. Je ne vois pas en quoi les programmes d’écriture seraient à la source du problème et en seraient responsables. Je vois des styles d’écriture extrêmement différents dans les classes dans lesquelles j’enseigne. J’ai beaucoup d’étudiants qui sont publiés, même quelques best-sellers, (un monde qui m’est étranger haha !) et ils n’ont jamais rien eu en commun les uns avec les autres.

Je ne vois pas pourquoi l’écriture ne pourrait pas être enseignée. On enseigne les autres arts. La peinture, la sculpture, la danse… Est-ce que chacun va devenir un auteur fantastique ? Non. Certains le deviendront. Mais j’ai l’espoir qu’ils seront tous meilleurs en partant qu’en arrivant. Et de meilleurs lecteurs. Des lecteurs qui feront que la littérature reste vivante.

Cela dit, je tends à enseigner la littérature comme étant à la fois un art et un artisanat. Il y a de nombreux endroits où l’on enseigne l’artisanat. Et c’est une bonne chose. Mais si vous ne mettez pas les gens au défi de faire de l’art – être original, repousser les limites de ce qui a été fait avant – vous ne faites pas grand-chose. J’enseigne aussi beaucoup plus de théorie que d’autres profs. Je crois que les artistes devraient être au courant des différents systèmes d’analyse. Mais c’est peut-être moi qui suis bizarre. Je lis des bouquins de théorie architecturale pour nourrir mon écriture. Je lis des bouquins d’histoire de l’art. J’apprends l’électronique. Tout cela s’assemble d’une certaine façon dans cet art-isanat. Il faut faire plus que seulement écrire.

En ce qui concerne l’enseignement… Personne ne prétend que le tennis ne peut pas être enseigné. Laver, Graf, Serena… ils ont tous pris des leçons. Ce n’est pas seulement le talent qui fait un Michael Jordan. Il faut que le talent existe, évidemment. Tout n’est certainement pas dû principalement à l’entraînement/enseignement. En tant que prof, quand je me retrouve face à un étudiant très talentueux, mon boulot consiste à l’aider à éviter de faire les erreurs que moi et d’autres ont faites au début de leur carrière. Et à m’éclipser. Parfois, tu n’es pour rien dans le succès de tes élèves. Ils y seraient arrivés de toute façon. Tu leur montres juste comment éviter les nids de poule qu’ils croiseront dans leur artisanat et dans leur carrière.

La musique joue un grand rôle dans ta vie. Tu joues de la guitare, tu chantes et tu écris les paroles dans The Urinals. Tes livres sont remplis de références musicales : Thunders, Centro-Matic, Ike Reilly, Warren Zenon, Stones, Velvet, Violent femme, Jason and the Scorchers, Tex and the Horseheads, Richard Hell, Dylan… A tout prix raconte l’histoire de Bud Barrett, un guitariste… Tu as dit que la musique t’aidait à ressentir les choses. Penses-tu qu’il y a une relation entre ton amour de la musique et ton style d’écriture ?

Oui, je crois. Que la musique influence mon écriture, plus que l’inverse. Mon écriture emprunte beaucoup à la musique. Je veux que la prose chante, si c’est possible. Cadence, rythme, dynamique… J’ai dit par le passé que ce qu’il manquait à tout écrit, c’était la mélodie. Mais je pense que je me gourais. Une phrase belle comme celle de Fitzgerald, quand Nick imagine la mort de Gatsby… je paraphrase, mais ça donne quelque proche de ça : « Sans doute a-t-il porté le regard sur un ciel étranger à travers un inquiétant feuillage, frissonné en découvrant à quel point une rose est grotesque, et brutale la lumière du soleil sur l’herbe à peine née. » Si une telle phrase ne porte pas une mélodie, elle porte quelque chose de très proche.

               a tout prix.jpg cost of living

Quatre de tes livres ont été traduits en français. As-tu été traduit dans d’autres langues et sais-tu pourquoi les Français t’aiment ?

Je n’ai été traduit qu’en français. Je ne sais pas si les Français m’aiment, mais merci de le dire. J’en déduis que si je ne suis pas traduit ailleurs, c’est que le reste du monde me déteste. Alors, où est-ce que j’en serais sans la France (que j’aimais avant d’avoir le plaisir d’y être publié) ?

Penses-tu que nous aurons le plaisir de lire ton prochain roman bientôt ?

Je l’espère. Mais je ne suis pas sûr de quand sera ce bientôt. Ce livre est le plus difficile que j’aie jamais écrit. Je tente des tas de nouvelles choses que je n’avais pas faites avant… et il prend plus de temps à écrire que les autres. Mais dès que je le trouverai assez bon, j’ai l’espoir qu’il soit publié. Mais il me reste peut-être encore un an d’écriture sur celui-là. Ou moins, avec un peu de chance.

http://robroberge.com

interview publiée en partie dans New Noise n°43 – mars-avril 2018

Rob Roberge (english version)

roberge 19.30.16
Photos : Dirk Vandenberg
In Liar, you revisit your life in the light of your memories. The first one of the book concerns your murdered little girl friend, when you were 11. Why did you choose that specific memory to begin your autobiography? Did you choose to “work backwards from the worst moment of your life”, as suggested by the title of one of your previous books? 

Wow…thanks for referencing that story. I hadn’t thought about it, but maybe there was a little of that…though I guess it should sort of be working forwards from the worst moment in this one. But, I think the reason I opened there was not exactly because it was the worst moment (though it was surely up there), but the first moment of feeling that the world was a totally random and uncontrollable place. Prior to that, I knew I was helpless to change certain major things. After that, it seemed to me that everyone was helpless at once. I don’t know if that makes sense. But I guess it was when I realized there wasn’t really a safe space where adults (or anyone) could protect you. And they couldn’t fix it afterwards, either. So…it made a big impression when I was that young.

working backwards

How did you select the memories you wrote about in Liar? Some are very significant; others are more trivial. Some are vivid in your mind; others have been recalled to you by some people. How to filter the memories of your whole life?

That was one of the hardest parts. How to balance the really dark parts with some humor (however dark)…I think the biggest thing was that it was a book that could, in a way, never end. That memories kept coming to me…and some of them were great on their own, but would have made the book too long. Some were fine, but were redundant to better memories/scenes that were already there. I tried to give a sense of « whole-ness » or complete-ness without going on forever. It was a tough call with cutting some of the things I liked. Or leaving out a lot (especially funnier, but inconsequential stuff). I tried to let the book tell me where the various paths had been exhausted.

In Liar, as in The Cost of Living, the facts are not exposed in chronological order. Why have you decided this cutting up of your life, through round trips?

You know, I’m working on a novel now, and I told myself before I started « I’m going to tell this one straight and linear…beginning/middle/end. » I had it in my head that I’d been using non-chronological narrative for a while and maybe it was a crutch. But then I realized the only way to tell the new novel is non-chronological. I also remembered that my first two novels are chronological, so I do know how to do it and I should just let the novel dictate what’s right for it.

But the main reason i did it in Liar was that I wanted to have the book mimic the way memories occur to us. And they don’t occur to us chronologically. One thing suggests another. One thing reminds us of another. It’s like Vonnegut’s notion in Slaughterhouse Five where Billy Pilgrim has become « unstuck in time. » I tend to think we all are unstuck in time in our heads. We bounce from moment to moment in thought/reflection.

All that on top of the fact that I’m a digressive storyteller. I’m no longer that interested in creating linear narratives. But, who knows? Maybe I’ll do it next time.

You necessarily must have remembered more moments of your life after the redaction of Liar. When did you know that your book was finished, that you had to stop the writing? Was it because it had an internal coherence?

I remember SO much more. But then came the question of if I had already covered that topic/emotional thread enough in the book already. The harder thing is I’ve thought of a lot of things that should have been in there after the book was published. If anyone cared, I might do a different edition of it…with the stuff I wish I’d put in. Like a director’s cut. But those usually aren’t very good. Plus, who would care? Plus, I have new stuff to do. I don’t know if I answered your question. Hope so.

In most of your novels/short stories, where fictional characters are portrayed, you use first person, whereas in Liar, which is your autobiography, you use second person, in the present tense. It is extraordinarily effective. How did you come to this decision?

First, thanks so much for saying it was effective. That means a lot. Second, I kind of stumbled into it. I’ve always liked second person. Though I think it often works better in stories than in book-length narratives (so that was a challenge). But/and, I had started the memoir in first person, and it simply wasn’t working. Then, for no real reason I could think of, I started doing these autobiographical scotches in second person. I liked it. I didn’t think I had a book. But they came easier. I think using « you » made the text both more intimate (I hope) for the reader, but also gave me more of a distance while I wrote it. When it was a hard or shameful moment (which there are plenty of), it was easier to write « you did this » rather than « I did this. » Plus, I think at its best, it makes the reader more complicit…and either closer/more empathetic or more disturbed (which can be a form of empathy, too) by the intimacy. And I like that. Same with present tense. Seemed more immediate to me. And helped with the pace.

liar

Your works of fiction focus on young men who look so much like you. They have bipolar disorder, manic episodes, and suicidal tendencies. They struggle with addictions, alcoholism. They have lot of pathetic jobs, deals… Was it the same to write about them and about yourself?

Writing about me (or the persona of « me ») in Liar was a little different. I felt like I get to be more playful in fiction. While characters/protagonists share a lot of qualities with me, I still get to make a lot up and put them in situations I couldn’t allow myself in Liar, where I was trying to tell a true story. Which is somewhat impossible, given the nature of memory and subjectivity. But one of the things I like about writing is that language is already a flawed tool for what we’re trying to do. So, working with the limitations appeals to me in some way. I think it was Pinter who say we never write the thing itself, we write « around the unspeakable. »

All of my writing (except some of my stories) has been very autobiographical and first person. Which is why I decided my new novel I’m working on would have no one who’s based on me. And it would be in multiple third person, rather than first. I think it’s important for any writer to try to do something new with every project. Or at least it’s important for me. I should only speak for me.

« They say you should write a memoir as if everyone you know is dead. A gruesome, but useful thought. But wise advice I think. »

When someone writes about his own life, he also writes about the life of the others, doesn’t he? Did you fear hurting people you love?

Absolutely. There was a deep fear there. About a week before the book came out in America, I emailed my editor in a panic about the book, saying I wish we could pull it, and not put it out. He treated me like the idiot I was and said of course not. But, yes. I panicked and worried about people’s feelings. Ultimately, I decided that if I was going to write it, I would have to be faithful to the book. They say you should write a memoir as if everyone you know is dead. A gruesome, but useful thought. But wise advice I think.

Are there memories you have decided not to reveal? And if so, why?

Only one. It just disturbed me too much. Which means I failed, and should have included that. Well, maybe not. I still am not sure. It wasn’t something enormous. Just a moment that resonated with me. So, I guess I don’t really know the answer.

Do you consider that a writer must have lived in order to have something to say? Do you think that a writer only writes well about things he knows well? Are the stories rooted in imagination worthless?

The short answer: Yes. No. No.

The slightly longer one…I think every writer needs life to have kicked them in the ass and broken their heart a few times to know how to write something with urgency and depth and an ego-less empathy. But experience isn’t really directly translated. Lorrie Moore (I think it was her) said that if you were cooking, experience is the ingredient…the food, the spices…but it wasn’t the meal. You need imagination to create the meal. So, maybe that answers your third question, as well.

As for the second question: I think a writer needs to write about things they are obsessed with. Which can be something they think they know. Or something they made up that is emotional true for them. Was it Einstein who said imagination was more important than experience? I always loved that notion. He may be right.They are both important. I think it’s a balance of both.

In a way, as you write about yourself and all your experiences, don’t you “turn your life into a work of art”?

I’m not sure. I think i write about what I don’t know about myself. Not what I do know. So, maybe I turn my questions about life into art…or at least into books.

To write a so sincere testimony and call it Liar is a real paradox. Did you want to give the reader the option to believe or not in your side of the story?

I think I called myself out on all the actual lies in the book. So, while it’s up to the reader to believe the scene/moments/memories, I think everything in there happened the way I remember it. But that doesn’t make it a fact. Nabokov said « memory is a revision. » I didn’t try to lie to the reader. But nothing is exactly as it truly happened by the time it becomes a narrative in my head, either.

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You write: “You lie because you are terrified of being alone. That someone learns the truth. If no one knows who you really are, then who you really are can never be rejected.” In fact, reading your memoir, it is striking to see how many faithful friends, and especially girls, you have. Is it so difficult for you to believe that you are worthy of love, and that you don’t need to lie to be loved?

It was difficult for a great deal of my life. I was, as you mention, surrounded by people who thought I mattered when I didn’t agree. I don’t know. Loving, even liking, yourself is a hard notion for me sometimes, still.

Your work is full of freaks, Eck, the half-boy, Lobster boy… Do you feel yourself different from the ordinary people?

In general, I think everyone must be different and even, under a microscope, not really that ordinary. At least I hope so.

But, to the question, I think I’m different, yes. But not better. That’s a key distinction for me. For years, I thought I was worse. Still do, at times. I think more than feeling different, I’ve always felt like I didn’t fit in. Like « normal » society was going about its days and I wasn’t invited. Which, eventually, was fine, I suppose.

But I have always been drawn to difference (like the half boy, the Lobster Boy, and such)…and also how people (including me) treat such difference. I think there is respectful interest (which I hope I have), and then exploitative distance, where people tend to see the other, in this case, as a zoo animal.

Of course, taken to its radical (and seemingly inevitable) extreme, people’s need to treat people as « the other » is why we see cops gunning down innocent black men in the states. It’s why, unbelievably, the Arian nation is loud and proud here. It’s why a xenophobic, hateful, racist, sexist, homophobic (and so much more) buffoon got voted in on a ticket of regressive Nationalism. People are so afraid of and hateful to people who are (or even look) different. It’s ultimately why we drop bombs and torture.

Sorry. That last bit went off tangent from the question. But any chance I get to bash Trump is hard to avoid.

I see you as a Bukowski who would have a strong sense of guilt, a great care about what people think. Do you like his work and do you feel you have something in common?

Bukowski was a very large influence on me when I was just starting out. I haven’t read much of him in a while, but he was a revelation to me that you could write about disenfranchised people in a clear, empathetic way. That everyone mattered, not just the subjects of most big fiction. That you didn’t need to dress up prose. That you could make yourself the ugliest part of the story. He was a big early influence, yes, I still think Ham on Rye is one of the most underrated great books out there.

You talk about a lot of economical problems: unemployment, pathetic jobs, student debts, difficulties to pay healthcare costs, lack of insurances… Are those problems the dark side of the American /Californian dream?

Well…I think there are people with much much bigger economic problems than we have here (although we have an astounding number of homeless people and, this is horrifying, starving children…and other terrible things going on). Many have it bad/awful here. But the world has so much poverty in numbers and ways we can’t comprehend here.

And jobs…I could be wrong, but while pathetic jobs suck royally, I think other cultures have them. Personally, I have always resented shitty jobs. Because I don’t have that much respect for money…so I resent that the electric company and my landlord and others DO respect money and want me to come up with it.

The other stuff–the student debt is ridiculous. We used to have amazing free public schools–all the way through college. Within my lifetime…this isn’t some ancient thing. But everything’s for profit now. The lack of healthcare for the poor and lower middle class and, in some cases, the elderly…that’s one of the worst, ugliest marks on this country. There’s no excuse…except that we have politicians (and people) who would rather cut taxes on/for billion dollar corporations than save people’s lives. All the people I mentioned and more…people with pre-existing conditions…they’re all expendable because they cost money. But so does the military and they get more money every budget. I’ve come to the sad conclusion that we are, at least in this moment, a cruel nation. And if they don’t change, I think the American dream is now a myth (though it always has been in some ways…just not this bad). We no longer welcome immigrants…we have a caste system…a few people make it out and our leaders and media tend to champion the exceptions as if they’re the norms…but for the most part, people live and die in the income bracket they were born into.

I think Hunter S. Thompson said something like…historians–when they look back on the united states–will call us the greatest failure of a country with some of the greatest promise. I hope not. Maybe there’s time to turn that around. Not this week, though.

A lot of your characters are atheists, and I guess you are too. Is it easy to be an atheist in the USA nowadays?

I think a murderer could be elected to congress before an Atheist in the US. That’s an exaggeration (maybe), but not by much.

That said, it’s not hard to be an atheist in the US. Unless you were some public figure…then you would be kicked to the curb for it. But for relatively obscure writers, it’s not too hard. The hardest part is seeing what hatful and vile behavior is done by alleged good religious people. But that’s not as hard as it is annoying as all hell. That said, there are religious people who I don’t agree with their ultimate faith, but I respect what they do with it. Some feed and clothe the homeless…some help people around the world. You know…I have trouble finding fault with those actions.

And there are probably a ton of asshole atheists. I believe what I believe. I try to respect others beliefs, so long as they don’t hide under the guise of religion to spread hate and violence. Which is happening a lot right now in the states…and other places. Dangerous Nationalism has made a frightening comeback in the world.

But…it’s not that hard (Atheism), I don’t think. Though I stand by the murderer/atheist thing about congress. And it’s hard to see science so devalued in the US…where fossil fuel guzzling climate change deniers are pretty much destroying the earth as fast as they can. Science is a dirty word in the US. And many people use faith to discredit science. Which is ridiculous. And sad. A staggering amount of people are on the wrong side of history at the moment.

When you were very young, in 1972, you were obsessed by the extinction of animals, and terrified of being the last of your species. As you said, “you were obsessed not by death, but by the fear of being alone”. I was astonished by your maturity as a young boy. Do you think that your remarkable lucidity can be an explanation of your future addictions, your desire to be stoned, to escape this harsh reality?

That was probably a big part. That and, later (though I was already an addict), self-medicating for my mental illness. But being high/loaded/drunk was definitely an attempt to escape my head. Being in my head is not always a very good place for me to be. I was running from that.

What would be your definition of happiness?

Wow. Tough one. I guess the moments in life where you’re maybe not even conscious in the moment, but when you are totally in the moment…which can happen when I’m exposed to something of remarkable beauty in the world (which could be something as big as an ocean or a brief witnessed kindness of a stranger to someone else)…or sex…or writing…I think happiness happens when I’m doing and not thinking. And only on reflection (even if it’s a very quick reflection) do I realize that I was surrounded by happiness for a moment. Though sometimes it can happen and you can know it in the moment. I guess it is being totally in moments for me, though. Where I’m not troubled by the  past or worried about the future.

Despair, alcoholism, addictions, physical pain, mental diseases, suicide, and fear of abandonment… how do you explain the pleasure the reader feels reading your books? I cried when I read the words: “listening to the noise the world will make without you”, do you think I am masochistic?

Well, I hope the reader gets some pleasure out of them. But, even more, I hope they can empathize. The books I love the most have made me feel less alone in the world. That’s what I hope my books can do for some people. I can’t control it. But it’s what I hope.

My friend Jerry Stahl, while interviewing me, once brought up the notion that dealing with the pain we can control might be a way of dealing with the pain we can’t control.

So, yes. Maybe you are kind of masochistic-ha. Maybe we all are when we’re reading the kind of books I’m talking about. Suffering binds us, I think.

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One of your girl friends once said to you, talking about REM, that “it’s thanks to the bad parts that you can appreciate how the good ones are great”. Is it why you like to hurt yourself, physically and mentally? To appreciate more the end of the pain?

I don’t think so. Not sure those two notions are related. I think I read her statement as more about the pain of the world. Not what is self inflicted…but, rater, what’s impossible to avoid in this life. Life’s an adult dose. We need those moments of greatness.

Your books can be also so funny, especially the dialogues. They seem so realistic. Do they come from your good power of observation?

I love listening to the way people talk to each other. I grew up in a predominately Italian neighborhood and section of town. Several of the guys were made men and/or connected to the mob in some way. And while a lot of what they did was disgusting, a lot of it was pretty funny…and listening to them talk about it was early training for me in paying attention to the way people talked. Those guys were, often, hilarious. And the names. Lou the Torch (arsonist), Mondo and Fausto (corrupt land guys who owned the town zoning board…plus they owned the major of the closest city)…their brother who I worked for, Clean Tommy…named that because he wasn’t mobbed up and lived an honest life…hence « Clean » Tommy.

And after that, I just became kind of addicted to listening to weak patterns and rhythms. I think that may be where being a musician (or starting to be at that point) really impacts my writing. Dialog is music to me.

Dialog when it’s written in fiction/prose isn’t REALLY real dialog, though. Even « realism » doesn’t contain realistic dialog. It’s more of a distilled/clipped version. Boiled down to the essential.

As for why my stuff is funny (and thank you so much for saying so)?  I value comedy and laughter like few other things in life. I don’t think I have a close friend who isn’t a very funny person. When I was a starting writer, I tended to write bad Hemingway and Carver ripoffs. And then I came to a point where I realized I had no originality to my work. And I decided to make a list of things and people who fascinated me. And humor was on the top of the list. Plus, I just love funny dialog. I don’t think it gets enough respect, at least here. But that’s another story.

You teach creative writing at Palm Desert University, California. In France, people are quite skeptical about this kind of program; they fear a standardization of thoughts and writing styles. Can you explain us the content of your teaching?

I’ve been teaching writing for twenty years, and I have heard (in the states) this notion of a standardization of thoughts and writing styles. I can honestly say that I’ve never seen it. I see a commonality among books published by the major/trade presses here. But I think that’s the result of the publishers being gutless and playing it safe (like Hollywood) and not taking chances on difference and attempts to do something new. But I don’t see writing programs being the source or the blame of that. I see tremendously diverse styles of writing in the classes I’ve taught. I’ve had a lot of students go on to publish…even a few bestsellers (a foreign world to me-ha!)…and they haven’t been anything like each other.

I don’t see why writing can’t be taught. We teach other arts. Painting. Sculpture. Ballet. Is everyone going to be a fantastic writer? No. Some will…but it’s my hope they’ll all be better when they leave than when they came. And better readers, I hope, as well. Readers who help keep literature alive.

That said, I tend to teach writing as both an art and a craft. I think a lot of places teach craft. And that’s good. But unless you challenge people to make art–to be original, to push at the boundaries of what has come before–you’re not really doing a lot. I also teach a lot more theory than some people tend to. I think artists should be aware of modes of criticism. But, maybe I’m weird that way. I read architectural theory to inform my writing. I read art theory. History. I study electronics…it all comes together in some way in the craft. You have to do more than just write.

But, as far as teaching goes…we don’t say that, say, tennis can’t be taught. Everyone…Laver, Graf, Serena…they all took lessons. They were taught. It isn’t just talent that makes a Michael Jordan. There HAS to be a lot of talent, for sure. It surely isn’t MOSTLY coaching/teaching. As a teacher, when I have a tremendously talented student, I think my job is to help them avoid the mistakes I and people I know have made early in their careers. And then get out of the way. Sometimes you can’t take much credit for the great ones. It feels like they were going to make it, anyway. You just show them what potholes to avoid. In both craft and career.

Music plays an important role in your life. You play guitar, sing and write lyrics in The Urinals. Your books are full of musical references: Thunders, Centro-Matic, Ike Reilly, Warren Zenon, Stones, Velvet, Violent femme, Jason and the Scorchers, Tex and the Horseheads, Richard Hell, Dylan… The Cost of Living tells the story of Bud Barrett, a guitarist… You said that music helps you to feel things. Do you think that there is a relation between your love of music and your writing style?

I think there is. More that music influences my writing than the other way around.

My writing borrows a lot from music. I want the prose to sing, if it can. Pace. Rhythm. Dynamics. I’ve said in the past all writing lacks is melody, but I think I was wrong. A beautiful sentence like Fitzgerald’s lines when Nick imagines Gatsby’s death…I’m paraphrasing, but it’s close:… »he must have realized what a grotesque thing a rose was and how raw the sunlight is upon scarcely created grass »…if that doesn’t carry a melody, it carries something very close.

cost of living

Four of your books have been translated into French. Have you been translated into other languages and do you know why French people love you?

I’ve only been translated into French. I’m not certain French people do love me, though thank you for saying so. I take the fact that I’m not translated elsewhere as a sign that the rest of the world must hate me. So, where would I be without France (which I loved even before having the pleasure of being published there)?

Do you think that we will have the pleasure to read your new novel in France soon?

I hope so. Though I’m not sure exactly how soon. This has been the hardest one I’ve ever written…I’m trying to do a lot of things I’ve never done before…and it’s taking longer than any of the others have. But once I get it good enough, I’m hoping it will be released. But there may be another year of writing on this one. Hopefully less.

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interview partly published in New Noise n°43 – March-April 2018

L’artiste au couteau de Irvine Welsh

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On avait laissé Frank Begbie, à la fin de Porno, sérieusement amoché. Le psychopathe de Trainspotting, figure emblématique de la petite frappe toujours prête à péter quelques dents, pour un regard, un mot de travers, ou simplement parce que votre gueule ne lui revenait pas, était à l’hosto. Une voiture lui avait roulé dessus alors qu’il avait traversé sans regarder, à la poursuite de Renton, son ancien pote qui lui avait piqué du fric. C’est dire s’il était très agacé et si son retour promettait d’être fracassant.

C’est sous le pseudo de Jim Francis que Begbie is back. Il traîne un peu la patte, séquelle de l’accident qu’il a subi, il y a longtemps, dans son ancienne vie. Pour le reste, tout a changé. Il vit désormais à Santa Barbara, avec sa femme Melanie, son art-thérapeute, et leurs deux adorables filles. Bon père, bon mari, Jim a arrêté la picole, la dope, et soigne son corps. Il est surtout devenu la coqueluche du milieu de l’art contemporain. Ses œuvres, visages mutilés de stars, s’arrachent à prix d’or. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

Fin de l’histoire ? Nan ! On est dans du Welsh, pas dans du Disney, alors faut pas compter sur l’auteur pour écrire un feel good book, et s’il y a bien « artiste » dans le titre, il y a aussi « couteau ». La mort de son fils aîné, là-bas, de l’autre côté de l’Atlantique, va contraindre Begbie à revenir à Edimbourg sur les traces de l’assassin de Sean. Même s’il le connaissait à peine, son honneur de père est blessé et sa conscience le tourmente. Retour forcé dans un passé qu’il croyait enterré définitivement, le voilà obligé de renouer avec sa famille, ses amis, ses démons. La bête en lui n’est qu’endormie. Elle a le sommeil léger. Dr Jim versus Mr Franco. Les souvenirs s’entremêlent au fil de l’enquête qui le ramène dans les quartiers de la capitale écossaise aussi glauques que dans sa jeunesse. Leith sera toujours Leith avec ses docks, ses dealers, ses camés, ses meurtres.

Dans L’artiste au couteau, Begbie gagne en épaisseur en prenant le premier rôle. Welsh explore l’enfance de son personnage le plus déjanté et dresse le portrait d’un loser magnifique, victime de son environnement, des mauvaises rencontres qui ont parsemé sa route et du statut qu’on lui a assigné depuis tout petit. Son arbre généalogique a des branches bien pourries. Difficile de se construire à partir de relations familiales toxiques. Dur de lutter contre l’ADN. C’est cette lutte intérieure, et les efforts qu’il consent pour s’extirper de sa condition, accéder à une forme de rédemption qui font les plus beaux passages du roman ; quand Begbie comprend que la culture et l’art lui permettront de se libérer ; quand il trouve les moyens de se jouer de sa dyslexie et de lire, enfin. Begbie se bat, contre lui-même, et un peu aussi contre ceux qui le foutent en rogne.

Peut-on vraiment évoluer ou est-on condamné à rester le même ?

Changer ? Oui, dit Welsh, on peut. A moins que…

Sans être le meilleur de Welsh, on retrouve dans L’artiste au couteau cette vivacité acerbe qui fait le sel de ses récits. Ici plus introspective, son œuvre reste profondément ancrée dans le réel. L’enquête progresse à grands coups de boule et le lecteur suit les mésaventures de son taré préféré un rictus coincé au coin des lèvres. La peinture cinglante des différentes classes sociales et de leurs tares, la critique mordante du marché de l’art contemporain ont de quoi faire sourire. La tension ne faiblit pas, collée aux basques d’un Begbie imprévisible.

On regrette seulement qu’il ne croise pas le chemin de ses anciens comparses de Trainspotting et Skagboys. Dead Men’s Trousers, qui vient de sortir en Grande-Bretagne, comblera le manque, la joyeuse bande y étant à nouveau réunie. On crève déjà d’impatience de voir Welsh étoffer sa saga d’un volume supplémentaire et poursuivre sa radiographie de l’Ecosse contemporaine, à travers l’histoire d’un groupe de potes, sur plusieurs décennies. Les Rougon-Macquart n’ont qu’à bien se tenir.

L’artiste au couteau / Irvine Welsh. trad. de Diniz Galhos. Au Diable Vauvert, 2018