Dans la lande immobile de Sarah Moss

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Bill, chauffeur de bus passionné d’histoire, a choisi pour sa famille des vacances d’été un peu spéciales, suivre un stage d’archéologie en compagnie d’un prof d’université et de trois étudiants. Dans le nord de l’Angleterre, le groupe devra se conformer au mode de vie de la tribu autochtone de l’âge de fer, les Northumbriens.

Bill est ravi. Camper, faire du feu, être en harmonie avec la nature le confortent dans l’idée que c’était mieux avant, il y a très longtemps, quand les hommes étaient des mâles, des vrais, quand leur autorité n’était pas contestée, qu’ils étaient seuls à faire la loi, sans devoir se plier aux exigences des femelles ou aux diktats des hordes sauvages venues de l ‘étranger. Il fait du zèle, impose aux siens des paillasses qui grattent, tandis que les universitaires dorment dans le confort relatif de tentes. Il prend à cœur le rôle qui lui est imparti, chasser, penser et laisse aux femmes de sa tribu, son épouse et sa fille Sylvie les tâches sans importance, la cueillette, la préparation des cadavres d’animaux qu’il ramène, la cuisson des repas.

Sylvie, adolescente, et sa mère ne se rebellent déjà pas dans la vie moderne, comprend-on assez vite. Sous la domination de Bill, être brutal, prompt à lever le poing et à jouer de la ceinture pour corriger leurs moindres faux pas, elles ont appris à obéir, courber l’échine, tenter d’anticiper les désirs du maître du foyer pour éviter les coups. Dans cet univers primitif, le fauve est lâché. Quand l’enseignant explique au groupe les rituels macabres des ancêtres des lieux, l’adolescente semble la proie rêvée pour se prêter au jeu d’une reconstitution grandeur nature.

Entre loyauté envers sa famille, envers ce despote qu’elle craint autant qu’elle admire, et fascination pour la liberté incarnée par Molly, l’unique étudiante de la troupe qui se goinfre de sucreries achetées à la supérette du coin, Sylvie oscille. La narration suit l’antagonisme de ses pensées secrètes, selon une courbe ascendante, de l’acceptation des principes paternels, en passant par le doute jusqu’à l’émergence d’une émancipation possible. Le drame de Sylvie est intime et en cela terrifiant. Elle est seule et jusqu’à l’arrivée de Molly dans sa vie, elle n’a aucune alliée, personne pour remettre en cause l’éducation qu’elle subit. Sa mère est si terrifiée qu’elle est une ombre, effacée, occupée à sauver sa propre peau. Et la bande nouvellement formée ne voit pas sa souffrance tant Bill est doué pour isoler sa fille et plonger des êtres pourtant instruits au bord de la folie.

Le propos est rude. La finesse du trait, délivrant par touches infimes le phénomène de l’emprise d’un homme sur ses proches et au-delà, démontre une parfaite connaissance des mécanismes psychologiques à l’œuvre, autant qu’une maîtrise admirable des moyens littéraires pour les exposer, donner à ressentir, l’incertitude, le sentiment de culpabilité de la victime, et au final notre hargne.

Dans la lande immobile / Sarah Moss. trad. de Laure Manceau. Actes sud, 2020

Les nuits rouges de Sébastien Raizer

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Depuis un mois qu’il a pris ses fonctions dans le Nord-est de la France, le commissaire adjoint Keller peine à trouver ses marques. De cette région où il débarque, il connaît l’histoire dans les grandes lignes. Effondrement de la sidérurgie dans les années 70. Un monde en friche avec son lot de laissés pour compte, chômeurs, déboussolés. Et conséquences qui vont avec, alcool, drogues, trafics en tous genres facilités par la porosité des frontières luxembourgeoise, belge, allemande. Les stigmates de la désindustrialisation sont visibles mais la compréhension des enjeux souterrains, des rapports de force à l’œuvre, dans l’ombre, sont inaccessibles à l’étranger qu’il est.

Ce n’est pas de Faas, l’inspecteur albinos censé le seconder, que viendra la lumière. Ambigu, insubordonné, ce dernier lui a fait comprendre d’entrée qu’il était le maître des lieux et comptait bien le rester. Alors, quand des meurtres à l’arbalète commencent à se multiplier, Keller se sent bien seul pour mener l’enquête. Dans le même temps, des travaux sur le crassier déterrent un cadavre momifié. Il s’agit du corps d’un syndicaliste disparu en 79. Ses fils, jumeaux que tout oppose, ont toujours cru qu’il les avait abandonnés. Dimitri se défonce au MantraX. Alexis fait fortune dans la Banque. La découverte macabre les oblige à renouer le contact, après des années.

A travers deux récits parallèles qui finissent par habilement se recouper, Sébastien Raizer fait se croiser des personnages qui, a priori, n’avaient rien en commun. Le procédé lui permet de dresser un panorama le plus vaste possible, de décortiquer la situation économique, sociale, politique de la région, sous tous les angles, et de livrer une analyse très fine des raisons qui ont mené au sacrifice de l’outil industriel local. Keller avance dans ses investigations et dans sa compréhension des enjeux de pouvoir, des choix historiques et de leurs répercussions en même temps que nous. Comme nous, il halète au rythme de ses découvertes. Comme nous, il bout.

Sous la canicule, l’atmosphère étouffante saturée de pollution, colle les chemises de sueur, épuise les organismes aussi sûrement que les hauts-fourneaux. De chaud, on bout.

Faas ne la ferme jamais. Toujours une bonne vanne à faire, une saleté à ajouter. Vicieux, arrogant, tête à claque assumée, on rêve de lui en retourner une, mais surtout pas qu’il la boucle. Dans le rôle du méchant, il dépasse les attentes. Il excelle jusqu’au bout et remporte la palme. Reparties qui font mouche et qui blessent, agaçantes et jouissives. Sale gueule et verbe haut, depuis longtemps on n’avait pas autant adoré détester un vilain. Avec Faas, d’énervement, on bout.

Mais surtout, Nuits rouges fait remonter à la surface quarante ans d’ignominie. Lâchage en règle du peuple par les politiciens quels que soient les gouvernements successifs, luttes intestines et collusions des syndicats avec le pouvoir, abandon des ouvriers, sacrifice de toute une région…

« C’est dans cette région qu’a été créé l’archétype de la crise, vers la fin des années 70, qui a ensuite été reproduit dans tous les secteurs industriels du pays, jusqu’au secteur public aujourd’hui (…) C’était il y a plus de quarante ans et c’est toujours la même crise. Et c’est toujours la même recette qui est appliquée pour la maintenir à un niveau à peu près tolérable (…) Après avoir été le laboratoire de l’archétype politique, policier, médiatique et social de la performativité de la crise, la région est devenue une zone d’expérimentation d’avant-garde d’humains inutiles. Nous sommes inédits, mec. Nous ne servons strictement à rien. Pas un seul d’entre nous. Nous sommes la société du futur. » Faas

De rage, on bout.

Les nuits rouges / Sébastien Raizer. Gallimard (Série noire), 2020

Rodéo de Aïko Solovkine

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« Gauche. Droite. Accélération. Concentration. Épuiser la proie. La laisser filer et l’encercler plus tard, plus loin. Ensuite s’amuser, et que chacun y trouve son plaisir avant d’à nouveau disparaître dans la nuit. »

Tronçon de la N5, au sud de Charleroi. Dans le coin, il y avait des industries, avant. Il n’y a plus rien, que de la forêt. Alors, pour tuer le temps, se prouver qu’ils existent, mesurer leur virilité, Mike, Jeff, Jimmy, Lucky Strike ont pris l’asphalte pour terrain de jeu. La nuit, entre pétards et packs de bière, parfois la chance leur sourit. Les phares d’une voiture percent les ténèbres, au volant une demoiselle. La chasse peut commencer.

Roman court tout en tensions, Rodéo diffuse son adrénaline jusqu’à la scène paroxystique qui fait basculer le récit dans l’horreur. Les phrases, sèches, collent au rythme des voitures lancées pied au plancher. Le vocabulaire, limité pour s’accorder aux pensées des protagonistes mâles se fait plus ample quand Joy apparaît dans l’histoire. Elle est l’inverse de ces types croisés sur ce chemin. Belle, ambitieuse, elle va réussir à s’extirper de sa condition, de ce trou paumé quand eux ont pour seul horizon un bout de bitume. Elle est frondeuse quand une femme doit baisser les yeux, se soumettre à leurs désirs. Elle est la victime désignée qui va les venger de leurs frustrations.

Aïko Solovkine excelle dans la description de ces deux mondes antagonistes qui ont pour seule interaction l’affrontement. Violence entre classes, entre sexes, le constat est amer, le propos dérangeant, le roman, terrible, glaçant de désespoir, noir comme une route sans phare.

Rodéo / Aïko Solovkine. Espace nord, 2020

Mark SaFranko

« Sans vous, je ne serais rien d’autre qu’une voix dans le désert », affirme SaFranko dans la préface du fracas d’une vague, recueil de nouvelles publié en septembre chez Kicking Books. Vous ? Les éditeurs français qui, poursuivant le travail de feu les éditions 13e note, continuent à faire découvrir au public cet auteur magnifique. Il faut dire que, tel d’autres écrivains considérés ici comme majeurs, pour ne pas dire cultes, Fante, Stokoe ou Bukowski, il a souvent eu du mal à se faire publier, là-bas, aux Etats-Unis. La parution de Suicide, chez Inculte et la réédition de Putain d’Olivia ou encore d’Un faux pas chez La Dragonne ces derniers mois ont témoigné de cet intérêt français toujours vif. Si ses compatriotes le boudent, c’est peut-être parce que ses œuvres sont peuplées de losers dilettantes et désabusés, de types ordinaires englués dans les tracas de vies quotidiennes faites de frustrations, de boulots ternes, qu’on est loin du rêve américain. Ou simplement sont-ils incapables de voir, dans ses héros désarmants de normalité, dans les détails de leurs petits bouts d’existence, la force et la poésie. Tant pis pour eux.

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Photos : Ferdinand Wozniak

Ton œuvre, surtout lorsqu’il s’agit de tes romans mettant en scène ton alter ego Max Zajack (Putain d’Olivia, Confessions d’un loser, Dieu bénisse l’Amérique, Travaux forcés) est souvent décrite par les critiques comme appartenant au courant littéraire du « réalisme sale ». Ce mouvement, né dans les 80’s, incarné par des auteurs comme Bukowski, Carver ou John Fante, place au premier plan les Américains ordinaires, voire les dépossédés, et est identifiable à son style minimaliste, son emploi de mots simples. Te considères-tu représentatif de ce courant, ou d’un autre ?

Dans le cas des romans avec Zajack, probablement. Mais les étiquettes sont souvent trompeuses. Les lignes qui délimitent où débute telle catégorie et où finit telle autre sont très floues. Si l’on peut dire que mes romans sur Max sont bien du « réalisme sale », mes autres romans et nouvelles – la majorité de mon travail – englobent d’autres genres comme la fiction littéraire, psychologique, centrée sur les personnages, ou le suspense, l’horreur même parfois. Je n’en sais rien. Je suppose que c’est aux autres de le dire.

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Ce qui frappe quand on lit tes romans, c’est leur apparente simplicité. Ils sonnent tellement juste, comme si leur écriture n’avait nécessité aucun effort. Je sais combien c’est extrêmement difficile de donner cette sensation de réalité, surtout en ce qui concerne les dialogues. Comment travailles-tu ? Pèses-tu chaque mot ? Fais-tu beaucoup de corrections ?

M’approcher de la forme de texte la plus rudimentaire possible, en le dépouillant un maximum, c’est ce que je cherche à faire, au fil des ans. Ce n’était pas le cas à mes débuts. Romans et nouvelles – ainsi que tout le reste – sont révisés sans fin. Je n’arrête pas d’apporter des modifications à mon travail, souvent même après qu’il ait été publié. Ainsi, la simplicité est d’une certaine façon une illusion : après dix, douze ou quatorze corrections, le texte tend à une plus grande fluidité. Et oui, chaque mot est pesé, pesé encore, et encore… pour finir très souvent par être tout bonnement supprimé. En tant qu’auteur, avec le temps, tu apprends des astuces qui te permettent de rendre cette soi-disant simplicité, cette lisibilité. Mais chaque nouvelle œuvre a son lot de défis à relever. C’est un processus sans fin, vraiment. C’est ce qui rend vivant l’acte d’écrire.

Penses-tu que les auteurs qui t’ont donné envie d’écrire toi-même (Henry Miller, Georges Simenon, Balzac, Flaubert, Dostoïevski…) influencent ton travail ?

Sans aucun doute. Je prends quelque chose chez tous les auteurs que j’adore, de Patricia Highsmith à Pascal Garnier. Ça peut être du point de vue philosophique, stylistique, ou encore autre chose. Tu sais ce qu’on dit : les bons auteurs empruntent, les grands auteurs volent. Qu’on s’en rende compte ou non, j’essaie d’être un voleur doué et discret.

Tes romans avec Max Zajack sont des romans autobiographiques, confessionnels. En France, on a un courant littéraire appelé « autofiction », constitué d’auteurs qui ne font, selon moi, que se regarder le nombril. Comment parviens-tu à toucher les gens à partir de tes expériences personnelles, à faire de ta vie une œuvre d’art ?

C’est une très bonne question à laquelle je ne suis pas sûr d’avoir de réponse satisfaisante. Je suppose que j’ai eu de la chance que mes lecteurs s’identifient aux dilemmes auxquels mes personnages, dont Max Zajack, sont confrontés. Peut-être aussi que c’est parce que je n’ai pas de problème pour rire de moi-même.

Faut-il aimer parler de soi pour être écrivain ? Tes livres en disent-ils long sur toi, même ceux qui ne sont autobiographiques ?

Malheureusement, j’adore parler, et parler de moi. Inévitablement, beaucoup des sujets qui me préoccupent dans la vie – l’amour, la mort, la passion, le meurtre, l’art – se frayent un chemin dans mon travail. Alors, oui, mes livres en disent sûrement beaucoup sur ce qui se trame en mon for intérieur, notamment sur mes doutes, mes contradictions et mes peurs. Mais je ne parle jamais de mon travail en cours, jamais avant qu’il ne soit terminé. Ça m’est arrivé à quelques occasions, et quel que soit le sujet que je pensais traiter, je n’ai finalement pas pu le coucher sur le papier. Les gens s’en sont emparés, en ont discuté longuement, et leur argumentation a révélé de sérieux doutes quant à ce que je pensais être sur le point d’écrire. Pour moi, c’est comme si l’énergie psychique produite par mon cerveau devait être comprimée au maximum pour être propulsée sur la page. La propager prématurément l’expose au risque d’être totalement gâchée.

L’utilisation du pronom « je » t’oblige-t-elle à dire la vérité ?

C’est complètement l’inverse ! Je pense que ça crée l’illusion de la vérité. Je dis souvent que dès que le stylo touche le papier, il n’y a plus de vérité qui tienne, surtout quand tu écris à la première personne. Tu te retrouves face à des postures, des déceptions, des illusions. Il y a tant de réalités existentielles possibles, même pour évoquer un moment de cette « vérité » – quoi que ça signifie – qu’elle est impossible à écrire. Le serait-elle, quel bénéfice aurait-elle sur l’art de la littérature ? Certains ont essayé. Le nom de Proust me vient à l’esprit. Céline. Henry Miller. Et tant d’autres. Mais peut-être vaut-il mieux partir d’un autre angle pour approcher la « vérité ».

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Penses-tu que tout le monde puisse être artiste ?

Ça dépend de la définition qu’on a du mot artiste. C’est un terme assez vague de nos jours, non ? J’en ai ma propre définition, mais on dirait qu’elle détonne avec le point de vue général. Je suis vieux jeu sur ce coup-là.

Bukowski avait l’alcool, Rob Roberge la dope. Tu as eu Olivia, entre autres. Dirais-tu qu’il faut avoir vécu, fait des expériences pour être écrivain ?

Certainement, mais je ne suis pas certain que les addictions que tu mentionnes caractérisent la vie. En partie, bien sûr, mais j’ai tendance à les considérer, les miennes y compris, comme des clichés. Je trouve qu’elles sont vraiment ennuyeuses et insipides désormais. C’était beaucoup plus intéressant quand certains problèmes étaient cachés et non débattus en littérature, l’énergie ainsi induite explosait ailleurs. Ces afflictions en elles-mêmes ne sont pas la vie. La vie est une pieuvre cosmique qui s’étend dans toutes les directions. La vraie vie, c’est sortir le chien, aller chez le docteur, se présenter au boulot chaque jour. Ainsi que chaque pensée et action qui vont de pair avec ces fameuses activités quotidiennes. Etre écrivain est une combinaison entre une multitude de choses : compulsions, incertitudes, perspicacité, talent, et tout un univers d’autres choses en lien direct avec la vie. Nous faisons tous l’expérience de la vie, chaque minute, à des degrés divers. Je pense que ta question se réfère à quelque chose – je déteste le terme de « sagesse » – né de l’expérience. Plus on vieillit, plus on en accumule. C’est ça, la vie. Je ne pense pas qu’on puisse avoir beaucoup accumulé de ce « quelque chose » à dix-huit ou vingt ans.

Max a toujours su qu’il serait écrivain. Cela a-t-il toujours été une évidence en ce qui te concerne ? Etait-ce impossible, pour toi, de ne pas écrire ?

J’étais très jeune quand je me suis mis, naïvement, à viser cette idée. A ce stade, c’était plus un fantasme qu’autre chose. Je ne savais pas comment m’y prendre, et je n’avais aucun discernement sur ce que je faisais. D’une certaine façon, ça n’a pas changé. Mais la compulsion s’est très tôt emparée de moi pour ne plus me quitter. Quand vous êtes atteint de cette compulsion, vous devriez être capable d’en faire quelque chose de valable. Ce n’est pas toujours le cas. Patricia Highsmith a dit une fois : « l’art est une addiction. C’est pour ça qu’il y a tant de mauvais artistes. » Tout ça n’est donc pas seulement une question de persévérance. Et il ne faut jamais sous-estimer le fait d’avoir de la chance et de bonnes relations.

T’es-tu déjà demandé pourquoi écrire ?

Oui, tous les jours. Je n’ai pas la réponse et il est trop tard, maintenant, pour que je m’en soucie.

Tes romans Suicide et Un faux pas sont des romans noirs, un autre genre de fiction. As-tu travaillé différemment pour les composer ? As-tu suivi un plan plus détaillé ?

Pour moi, ils ont l’air de faire partie d’un même processus de création. Mais ces romans sont construits assez différemment, en fait, car leur narration repose sur une intrigue rigoureuse. Cela dit, quand tu écris un roman ou une nouvelle, beaucoup de choses se greffent auxquelles tu ne t’attendais pas. Tu ne peux pas toujours prévoir où les choses vont te mener. En tout cas, moi, je ne peux pas.

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Dans tous tes romans, les relations entre les hommes et les femmes sont violentes, perturbées, passionnées. A part le sexe, ils partagent peu de tendresse ou de complicité. Penses-tu, comme Max, qu’un homme est incapable de comprendre une femme ?

C’est si terrible que ça ? J’espère que non. Quoiqu’il en soit, c’est une question à laquelle il est très difficile de répondre. Je ne crois pas qu’aucun d’entre nous puisse être compris. Comprendre une autre personne, homme ou femme, est un immense océan à traverser. Je ne pense pas que cela soit possible.

Ou ne crois-tu pas, que Max est quelqu’un de très dur à comprendre, tout comme toi, surtout pour une femme ? 

Je suppose que c’est à elles que tu devrais demander.

Considères-tu que le bonheur ne vaille pas la peine d’être écrit ?

Il vaudrait la peine s’il était suffisamment intéressant. Peut-être que la notion de satisfaction serait plus appropriée. Parce qu’on est tous plus ou moins insatisfaits, non ? Notre incapacité à la sérénité, cette agitation anxieuse, c’est ce qui garde la création artistique en mouvement, même si cette agitation n’est qu’intérieure. C’est plus intéressant à approcher que le bonheur, à mon avis.

J’ai lu que tu ne t’intéresses pas à la politique. Tu ne penses pas que toute œuvre d’art est politique ?

Quelqu’un m’a dit en France récemment que mon travail était politique même si le sujet me laisse indifférent. C’est peut-être vrai. Je suis parfaitement conscient de ce qui se passe dans le monde, mais le jeu politicien m’indiffère ; voilà une façon de répondre plus justement à cette question. Je suppose qu’il est toujours possible d’assigner une position politique à une œuvre d’art si on le veut. C’est au spectateur de se faire son idée.

Tu as écrit beaucoup de nouvelles. Tu as même dit que c’est ce que tu préférais. Qu’est-ce qu’une « bonne » nouvelle, selon toi ?

Impossible à dire. Tu le sais en la lisant. Il y en a tant de géniales, de tant de sortes différentes, qu’il est difficile d’en choisir ne serait-ce que quelques-unes. Certaines me viennent à l’esprit : Pas après minuit, de Daphné du Maurier, La Mort en été de Yukio Mishima, Mort à Venise de Thomas Mann. Presque tout Carver. La plupart des nouvelles de Highsmith. Toutes celles de Paul Bowles. Tchekhov. Tolstoï. Isaac Bashevis Singer. Et tellement, tellement d’autres. J’avoue être moins intéressé par les nouvelles plus contemporaines, enfin celles que j’ai lu dernièrement.

fracas incident

Quelle différence y a-t-il entre écrire un roman et une nouvelle ?

Le procédé est très différent, c’est évident. J’aime écrire le premier jet d’une nouvelle dans l’urgence, en une journée si possible. Ça a à voir avec l’énergie, l’élan, la dynamique, capturer la foudre. Bien sûr, je retravaillerai ensuite dessus pendant des mois, voire des années. Avec le roman, tu es confronté au fait de devoir peindre une plus vaste toile, pourtant j’aime aussi poser le premier jet le plus rapidement possible. La nouvelle doit tendre à la perfection, en fin de compte, et le roman à la complexité. Mais c’est là une manière très simpliste de définir les différences.

De la même façon, comme tu es également poète, peintre et musicien, quelles sont les différences entre écrire de la poésie, des chansons, de la fiction, et peindre ?

Quand je peins, je débranche toute une partie de mon cerveau. C’est une sensation très jouissive, une sorte de méditation zen. Bien sûr entrecoupée d’un sentiment de frustration, vu que je suis incapable de réaliser ce que j’avais en tête à cause de mes lacunes en la matière ! Pour moi, la poésie exprime une sorte de moment d’illumination, une prise de conscience philosophique qui se manifeste souvent sous la forme de la première pensée le matin quand j’ouvre les yeux. La musique vient d’ailleurs. C’est difficile à décrire. La plupart du temps, c’est une pure sensation, surtout quand je compose de la musique instrumentale. Quand j’y associe des paroles, c’est encore autre chose, car ça implique un mécanisme complètement différent, et les poser sur une mélodie ou une suite d’accords fait encore appel à une nouvelle compétence. Je pourrais te donner plus de détails, mais on y serait encore demain.

Snug Harbor with guitar

Tu as fait plein de boulots différents au cours de ton existence. Tu as été : analyste des risques, conseiller conjugal, manutentionnaire, professeur, assistant paysagiste, livreur, conducteur de camions, vendeur de prêt-à-porter, astrologue, cuistot, employé de fast-food, banquier, correcteur, musicien de bar, chargé de paiement des pensions de retraite, brasseur, journaliste, magasinier, chauffeur. Vis-tu de ta plume aujourd’hui ?

Eh bien, tout dépend de quel type de vie tu parles. Tu le sais, le monde de l’édition est un monde de gros sous. Et uniquement de gros sous. Pour les éditeurs et les agents, c’est du business, rien d’autre. Ils ont besoin de payer leur loyer et de faire du bénéfice. Alors, en tant qu’auteur, si tu vends en quantités suffisantes, tu fais partie de leur monde. Dans le cas contraire, tu es hors-jeu. C’est la réalité, dure et expéditive. C’est extrêmement difficile de gagner de l’argent comme écrivain aujourd’hui. On ne peut pas dire que je gagne bien ma vie, loin s’en faut. Il semblerait que je sois un écrivain « culte », quoi que cela veuille dire, ce qui est clairement associé au fait de se faire beaucoup de blé. Mais c’est une grave erreur de penser que distinction et mérite vont de pair avec l’argent. Ça n’a vraiment rien à voir.

Tu fais souvent référence aux arts divinatoires dans tes romans. Crois-tu au destin ? Aimerais-tu connaître le tien ?

Je crois au destin, mais je pense qu’il est impossible à connaître pour soi-même au-delà de pressentiments par-ci par-là, qui peuvent être trompeurs. Nous sommes des aveugles guidant des aveugles. Personne ne sait rien, selon moi. Céline a écrit un jour une phrase du type : « Tout ce qu’on saisit de la vie, c’est le mystère entourant le mystère. » C’est ça, notre destin.

Tu es un artiste si prolifique. Cela exprime-t-il ta peur de mourir ? Penses-tu qu’il y a quelque chose après la mort ?

Peut-être bien que mes compulsions cachent ma peur de la mort, je n’en sais rien. Consciemment, tout ce que je sais, c’est que j’éprouve le besoin irrépressible et constant de faire quelque chose. Produire, quelle qu’en soit la raison, est extrêmement important pour moi. Le temps est précieux et je déteste en gâcher. Et pratiquement tout ce qui est artistique m’attire. La plupart du temps, je me fous de savoir si le résultat est considéré comme bon, valable, selon les normes. Quant à ta deuxième question, c’est l’interrogation ultime, n’est-ce-pas ? Je ne sais absolument pas s’il y a quelque chose au-delà de la tombe. La seule objection que j’oppose aux non-croyants est : « comment pouvez-vous être si certains qu’il n’y a rien ? Cette rigidité est trop dogmatique pour moi. Mais je reconnais ouvertement mes doutes cosmiques. Récemment, l’idée m’a intrigué qu’on pourrait très bien se retrouver, après la vie, dans une réalité impossible à concevoir. Et si il y avait vraiment quelque chose après la mort, mais que ce quelque chose soit au-delà de tout ce qu’on peut imaginer ? Qui sait ? Mais peut-être qu’en fin de compte, il n’y a rien, juste le grand sommeil dont on ne se réveille pas.

Ou alors, comme tu as lu Sartre et Camus, penses-tu que le plus absurde serait d’avoir vécu pour rien, sans rien avoir créé ?

Au-delà de mes propres appétences, je n’accorde aucune valeur particulière à l’activité comparée à l’oisiveté. Quel sens donner à « vivre pour rien » ? Si j’en étais capable, j’adorerais ne rien faire du tout, y aller mollo et m’en contenter. La plage, un palmier, un hamac. Le rêve. J’en suis incapable, malheureusement.

Parler de ton oeuvre sans souligner ton sens de l’humour serait injuste. Le lecteur rit beaucoup aux répliques tellement ironiques de Max, ou quand tu joues avec les clichés affairant aux genres, comme dans Un faux pas, par exemple. Ton humour est-il un bouclier contre le désespoir ?

Pour moi, la vie dans son ensemble est naturellement drôle. La plupart de nos défaites, de nos agonies, de nos douleurs. Et l’absurdité de tout ça. Sans le bouclier de l’humour, il n’y a vraiment rien. Que disait Rabelais ? : « J’échange tous vos maux contre un éclat de rire. »

Les Français adorent ton travail. Il semblerait que tu sois même plus connu ici qu’aux Etats-Unis. Comment expliques-tu ça ?

Il n’y a aucun doute sur le fait que j’ai plus de lecteur en France que partout ailleurs. Je me sens incroyablement chanceux pour ça. Mais bon, tout le monde ne m’aime pas, même en France, patrie des écrivains. En Amérique, on dirait qu’ils ne comprennent pas du tout ce que je fais, ou alors ils s’en fichent. Sans la France, je serais mort en tant qu’auteur. C’est comme s’il y avait une affinité naturelle entre mes lecteurs français et moi. Je leur en serai éternellement reconnaissant. Je ne sais pas comment l’expliquer, à part par le fait que le pays a derrière lui une longue histoire d’accueil pour les écrivains américains incompris et marginalisés. Leurs noms sont connus, bien sûr. Pourquoi ? C’est une question compliquée, et je ne suis pas sûr de savoir moi-même. Les Français sont un peuple étonnant. Ils ne sont pas faciles à comprendre, leurs prédilections non plus. Ce que ça dit sur toi en tant qu’auteur, je l’ignore.

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Tu as passé du temps en France l’année dernière. Qu’est-ce que tu aimes, et n’aimes pas, chez nous ? Parles-tu un peu français ?

Je suis venu régulièrement en France au cours des dix dernières années, depuis la publication de Putain d’Olivia, aux éditions 13e note, qui ont disparu depuis. C’est devenu ma deuxième maison à bien des égards. J’adore presque tout de ce pays, à l’exception d’une chose ou deux. C’est extrêmement difficile d’y trouver une bonne pizza. Les Français mettent du sucre sur le popcorn, et ça, c’est pas possible. Sinon, c’est parfait. Je parle un peu français – un tout petit peu. C’est très frustrant. C’est ardu de comprendre les gens quand ils parlent – tout le monde parle trop vite. Heureusement pour moi, presque tout le monde parle assez anglais pour que je m’en sorte.

Interview publiée dans New Noise N°53 – mai-??? 2020

Mark SaFranko (english version)

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Photos : Ferdinand Wozniak

Your work, especially when it is related to your cycle featuring your alter ego Max Zajack (Hating OliviaLounge LizardGod Bless AmericaDirty Work), is very often associated by critics to dirty realism. This literary current, born in the 80s, embodied by writers like Bukowski, Carver or John Fante, pushes American dispossessed and common people to the fore and is identifiable from its minimalist style and use of simple words. Do you consider your work can be filed under that literary movement, or any other?

In the case of the Zajack novels, probably. But in my estimation labels are generally misleading because the lines between where one category begins and another ends are greatly blurred. If the Zajack novels are dirty realism, my other novels and stories – the majority of my work — would splay across such genres as literary, character-driven, psychological fiction, suspense, even horror at times.  I don’t know. I suppose it’s for other people to determine.

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What strikes reading your novels is their apparent simplicity. They sound so real, as if they wouldn’t have needed any effort to be written. I know it is extremely hard to be so true, above all as regards the dialogues. How do you work? Do you weigh each word? Do you make a lot of corrections?

Your observation is very interesting. Over the years I’ve been in the process of stripping the prose down into its most rudimentary form, if at all possible. But I started out as a much different writer. The novels and stories – as well as everything else — go through endless revision. I’m never finished tweaking my work, even, in many cases, after it’s published.  So the simplicity is in some ways an illusion: after ten or twelve or fourteen revisions, the work is in what I would call in a more slick state. And yes, every single word is weighed, then weighed again — and again. Many times they are entirely eradicated. As a writer you learn many tricks over time to achieve this so-called simplicity and readability. Yet every piece presents a set of new challenges. It’s a never-ending process, really. And this keeps the act of writing alive.

Do you think that the writers who gave you the desire to be a writer yourself (Henry Miller, Georges Simenon, Balzac, Flaubert, Dostoievski…) have an influence on your work?

No question. I take something from every writer I fall in love with, from Patricia Highsmith to Pascal Garnier. It might be philosophically, perhaps stylistically, maybe something else. You know what they say: good writers borrow, great writers steal. Whether it’s transparent or not, I try to be a very good and discreet thief.

Your Max Zajack novels are confessional, autobiographic novels. In France, we have a literary movement called autofiction, but for me these authors only gaze at their own navel. How do you manage to touch people with your own personal experiences? How do you transform your life into a work of art?

That is a very good question, and one I don’t know that I have an adequate answer for. I suppose I’ve been lucky that my readers find some identification with whatever dilemmas my characters, including Max Zajack, find themselves confronted with. And maybe it’s because I have no problem laughing at myself.

Does one have to like to talk about oneself to be a writer? Do your books say a lot about you, even when they are not autobiographical?

Unfortunately I love to talk, and talk about myself, and inevitably many of my life’s greatest concerns — love, death, passion, murder, art – make their way into my work. And yes, my books probably say a lot about what goes on inside me, including all of my doubts and contradictions and fears. But I never, ever talk about what I’m working on until I’m finished. On the few occasions when I’ve done that, whatever I thought I was working on didn’t get written. It got talked away and at the same time betrayed grave doubts about what I thought I was going to do. For me there has to be a compression of psychic energy that makes its way onto the page and it can’t be emitted prematurely at the risk of squandering it altogether.

Do your use of the pronoun « I » obliges you to say the truth?

Exactly the opposite! I think it creates the illusion of truth. I like to say that as soon as pen collides with paper, the truth is abandoned, especially when writing in the first person. You’re dealing with poses, illusions, deceptions. There are so many existential realities brought to bear upon even a moment of “the truth” – whatever that is — that it’s impossible to write it. And for the purposes of literary value, it’s not altogether feasible. Certain people have tried. Proust leaps to mind. Celine. Henry Miller. Many, many others, of course. But perhaps “the truth” is best approached from another angle.

Do you think that anyone can be an artist?

Depending on your definition of artist, yes. It’s a very loose term nowadays, isn’t it? I have my own definition of the term, but it seems to clash with the world’s current view. I’m old-fashioned in that sense.

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Bukowski had alcohol. Rob Roberge had dope. You had Olivia, among others. Would you say that one needs to have experienced life to be a writer?

Yes, but I’m not sure that the addictions you mention qualify as life. Part of it, sure, but I tend to think of them, including my own, as clichés. By now they are really tiresome and dull, I think. It was much more interesting when certain issues were hidden or not talked about in literature and the energy from it erupted elsewhere. Because those afflictions in themselves aren’t life. Life is a cosmic octopus spreading in all directions. Real life is walking the dog, and going to the doctor, and reporting to the job every day. And every thought and action that goes hand in hand with those so-called mundane activities. Being a writer is a combination of a multitude of things: compulsions, insecurities, perception, ability, as well as a whole universe of other things related to life. And we are all living, every single minute, to at least some degree. I think what you’re talking about is something – I hate to say something like “wisdom” – born of experience. And the older one grows, the more of it one accumulates.  That’s life. I don’t think you can have much of it at the age of eighteen or twenty.

Max has always known that he would be a writer. Has it always been obvious as far as you are concerned? Was it impossible for you not to write?

Well, I was very young when I naively went after it. At that point it was a fantasy more than anything else. I didn’t know what to do and I had no clue what I was doing. On one level I still don’t. But the compulsion took hold quickly and never left. When you have the compulsion you might be able to turn it into something of value. But not always. As Patricia Highsmith once said, “Art is an addiction. That’s why there are so many bad artists.” So there’s probably something more than persistence involved. And you can never underestimate the power of luck – and the right connections.

Have you ever asked yourself why you write?

Yes, every single day. I don’t know the answer, and now it’s too late to care.

Your novels The Suicide and Un Faux Pas present another form of fiction. They are dark novels. Did you work differently to build them? Did you have a more precise plan?

For me they just feel like another part of the same process. But those novels are constructed quite differently, actually, since they are a little more dependent on a tight plot. That said, many unexpected things happen when writing a novel or story. You can’t always predict where things will go. I never do, that’s for sure.

the suicide    faux pas

In all your novels, the relationships between men and women are violent, troubled, and passionate. Except sex, they don’t share a lot, no tenderness, no complicity. Do you think, like Max, that a man can’t understand a woman?

Is it really that bad? I hope not. Anyway, that’s an incredibly difficult question to answer. I don’t know that any of us can be understood. Understanding another person, man or woman, is a huge ocean to cross. I don’t know that it can be done.

Or don’t you think it is very hard to understand Max, or you, especially for a woman?

I suppose you would have to ask them.

Do you reckon happiness is not worth being written?

I suppose it would be if it were interesting enough. But perhaps the operative word should be contentment. Because we’re all discontent to some degree, aren’t we? Restlessness keeps everything in creation in motion, even if it’s only on the inside. That’s more interesting than happiness, I think.

I’ve read that you are not interested in politics. Don’t you think that any work of art is political?

I was told in France recently that my work is political despite the fact that I’m indifferent to the subject. That may be true. I’m highly aware of what goes on in the world, but not interested in the game of politics – that’s probably a more accurate way of answering the question. And I suppose you can always ascribe some political stance to any piece of art if you want to. It’s all in the eye of the beholder.

You have written a lot of short stories. You even said that it is what you liked most. What is a good short story for you?

Impossible to answer, but you know it when you read it. There are so many great ones, and of so many various species, that it’s hard to pick even a few. But some that leap to mind are “Don’t Look Now,” by Daphne Du Maurier. And “Death In Midsummer” by Yukio Mishima. “Death In Venice,” Thomas Mann. Almost everything that Raymond Carver wrote. The majority of Highsmith’s stories. Everything by Paul Bowles. Chekov, Tolstoy, Isaac Singer. And so many, many more. I seem to be less interested in current stories, I must admit — anyway, the ones I’ve read recently.

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What is the difference between writing a novel and a short story?

The process is quite different, obviously. I prefer to write the first draft of a story quickly, in one day if possible. It has to do with energy, thrust, momentum, capturing lightning. Of course I’ll work on it after that point for months, even years. With the novel you’re faced with filling a much larger canvas, though I also like to get that first draft down as quickly as possible as well. The short story has to do with perfection, in the end, the novel with complexity. That’s a very simplistic way of describing the difference.

And, as you are a poet, a painter and a musician too, what’s the difference between writing fiction, songs, poetry, and painting?

When painting, I find an entire part of my brain shuts off. It’s a pleasurable feeling, a form of Zen meditation. Of course what disrupts it is that I become frustrated because I can’t execute what I set out to do on account of my shortcomings! For me, poetry embodies some sort of moment of enlightenment, a philosophical realization that often materializes first thing in the morning upon opening my eyes. Music originates from yet somewhere else. It’s hard to describe. It’s often pure feeling, especially when composing instrumental music. When lyrics are involved, it’s something else, because that involves an altogether different facility, and getting them to fit properly with a melody and chord sequence require a different skill again. I could go into greater detail on all of them, but we’d be here forever.

Snug Harbor with guitar

You have had a lot of jobs during your lifetime : political risk analyst, dating advice ghostwriter, freight loader, teacher, landscaper’s assistant, deliveryman, truck driver, clothes salesman, astrologer, short order cook, fast food worker, bank clerk, proofreader, bar musician, government pensions clerk, brewery worker, reporter, telephone solicitor, stock clerk, and chauffeur. Can you make a living as a writer now?

Well, the answer is what kind of living we’re talking about. You know, the publishing world is about money. Nothing but money. For the publishers and agents it’s a business, nothing more. They need to pay rent and make a profit. So as a writer if you sell in sufficient quantities, you’ll be in the business with them. If not, you’re out of the game. This is a hard and fast truth. It’s extraordinarily difficult to make money as a writer today. I certainly can’t say I make a good living. I seem to be viewed as a “cult” writer, whatever that means, but it’s definitely equated with making lots of money. But it’s a deadly mistake to equate art of distinction or merit with making money. One really has nothing to do with the other.

There are lots of references to divinatory arts in your novels. Do you believe in fate? Would you like to know yours?

I do believe in fate, but I think it’s impossible to know what it is for oneself aside from intimations here and there, and those can be misleading. We are the blind leading the blind. Nobody knows anything, in my estimation. As Celine once wrote somewhere, and I’m paraphrasing, “All we see in life is mystery upon mystery.” I think that’s our fate.

You are such a prolific artist. Does this express your fear of dying? Do you think there is something after death?

Perhaps my compulsions do hide the fear of dying, I don’t know. On a conscious level, all I’m aware of is feeling the constant urge to do something. Producing something for some reason is supremely important to me. Time seems precious, and I loathe wasting it. And pretty much all artistic activity entices me; often I don’t care whether the result is considered conventionally valid or good. As for the second question, it’s the ultimate one, isn’t it? I have no idea whether there’s something beyond the grave. My only objection to the non-believer is, what makes you so sure there’s nothing? That rigidity is too dogmatic for me. But I freely admit to my cosmic uncertainties. Recently I’ve been intrigued by the thought that we might be met with a completely unimagined reality after death. What if there is something, and that something is beyond our wildest imaginations? Who knows? And maybe in the end it is nothing but the big sleep from which we never wake up….

Or, being influenced by French philosophers like Sartre or Camus, do you feel that the most absurd would be to have lived for nothing, without having produced anything?

Beyond my own urges, I don’t place any particular value on either activity or idleness. What does living for nothing mean? If I was able, I would love to do nothing at all, take it easy, and be content with that. The beach and a palm tree and a hammock — that would be my ideal situation. I’m incapable of it, sadly.

To talk about your work without underlining your sense of humour would be unfair. Readers laugh a lot thanks to Max’s irony, or when you play with clichés about the genres, in Un faux pas, for instance. Is your humour a shield against despair?

For me, so much of life is naturally funny. Mostly our defeats and agonies and pain. And the absurdity of it all. Without the shield of laughter, there’s truly nothing. What was it Rabelais said? “For all your ills I give you laughter.”

French people love your work. It seems that you are even more popular here than in the United States. How do you explain that?

There’s no question that I have much more of an audience in France than anywhere else. I feel incredibly fortunate for that. But not everybody loves me, even in France, the land of writers. In America they don’t seem to understand what I’m doing at all – or they don’t care. Without the French I’d be dead as a writer. There seems to be a natural affinity between myself and my French readers and the many people I’ve met in France. I’m eternally grateful for it. I don’t know how to explain it, except to say that the country has a long history of providing a home for marginalized or misunderstood American writers. The names of course are familiar. Why? It’s a complicated answer, and I’m not sure I understand it myself. The French are a singular people. It’s not easy to understand them and their predilections. What that says about me as a writer, I don’t know.

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You have spent some time in France last year. What do you like and dislike in our country? Can you speak French a little?

I’ve been spending time in France for the past ten years, ever since Putain D’Olivia was published by the now-vanished 13E Note Editions. It’s become my second home in many ways. I love almost everything about the country except for one or two things. It’s extremely difficult to find good pizza. The French put sugar on popcorn, a no-no. Otherwise, it’s perfect. I can speak French a little — a very little. It’s a frustration for me. Understanding when people speak is rough – everyone talks too fast. Luckily for me, almost everyone in France has enough English for me to get by.

Interview published in New Noise n°53 – May-??? 2020

Island Song de Alex Wheatle

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Ecrit postérieurement à Redemption Song, Island Song est situé avant chronologiquement et reprend une partie des mêmes personnages, puisqu’il s’attache au passé de la mère de Biscuit, Hortense, et de sa tante Jenny. Il suit le destin des deux fillettes, depuis leur enfance en Jamaïque jusqu’à leur exil en Angleterre, à Brixton précisément.

Emouvant hommage à la Jamaïque, terre d’origine de l’auteur où il n’a jamais vécu et dont il n’a qu’une vision rapportée, fantasmée, le roman s’appuie sur une documentation solide sur la façon de vivre des habitants dans les 50’s, décrivant dans le détail les aliments qu’ils cuisinent, les coupes des vêtements qu’ils portent, les difficultés quotidiennes qui les poussent souvent à partir au loin, lors de longs voyages en bateau jusqu’aux rives britanniques.

Emouvante découverte de la généalogie de Biscuit, dont lui-même ne connaît que des bribes, Island Song décline les relations tumultueuses entre Hortense et Jenny. Les deux sœurs, fières descendantes des Marrons, (Jamaïcains jamais réduits en esclavage) se jalousent et s’aiment rageusement, se disputant l’amour des hommes qui jalonnent leur existence. Avec ces portraits de femmes plus fortes qu’elles ne le pensent, obligées de se battre dans une société rurale remplie de préjugés sexistes et de superstitions, avec comme seule voie d’émancipation le mariage, Wheatle complexifie le propos. Aux difficultés d’être pauvre, puis victime de racisme dans une Angleterre idéalisée, il ajoute celle d’être femme et mère quand on rêve de liberté.

L’histoire de la Jamaïque et de la famille de Biscuit se fondent, portées par la musique, un fantastique sens de la communauté et de la solidarité, et malgré les échecs et les désillusions, l’espoir de vies meilleures pour peu que l’on refuse de se soumettre.

Island Song / Alex Wheatle. trad. de Nicolas Richard. Au diable Vauvert, 2007