A l’ombre du pouvoir de Neely Tucker

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La rubrique des chiens écrasés du Washington Post pourrait bien s’intituler La rubrique des jeunes noirs toxicos assassinés tant ces morts-là s’apparentent à de banals faits divers dont tout le monde se fout. Surtout lorsque les cadavres sont retrouvés dans le Bend, quartier ghettoïsé de DC où s’aventurent uniquement les dealers, les camés, et surtout pas les flics. Alors, quand le corps de Billy Ellison est retrouvé flottant dans les eaux sombres du Potomac, il serait tentant de classer l’affaire comme toutes les autres… sans suite. Mais voilà, si Billy est bien noir, jeune, drogué, et de surcroit homo, il est également le descendant d’une des lignées afro-américaines les plus prestigieuses de la cité, dynastie qui tire son argent et sa fierté d’un illustre aïeul, le premier homme noir à avoir fait fortune dans la banque. La famille, éplorée, abattue comme de juste face à la fin horrible du petit dernier, semble pourtant pressée de tourner la page et peu désireuse de voir quiconque mettre son nez dans ses affaires.

A l’ombre du pouvoir, deuxième roman de Neely Tucker à paraître à la Série noire après La voie des morts, serait de facture simplement agréablement classique, si l’auteur ne renouvelait le genre par la voix de son attachant héros récurrent. Sully Carter n’est pas flic, il est journaliste comme son créateur et ce n’est pas n’importe quel journaliste. Plutôt du genre qui ne peut s’empêcher de mettre son nez plus près que tout le monde, surtout quand on le lui interdit. L’ancien reporter de guerre en a vu d’autres, la Bosnie notamment. Il y a laissé un morceau de jambe, un bout de visage, et toutes ses illusions. Gueule cassée, cœur brisé, atypique, déterminé, il est en lutte contre un alcoolisme auquel il peine à renoncer et surtout contre toute forme d’autorité. Pas question pour lui de limiter ses articles à de simples entrefilets sans fond. Son enquête, fouillée, dangereuse, lui fait suivre le parcours de Billy, étudiant brillant, bipolaire et fragile, et il prend fait et cause pour ce fils de riche inadapté, car la cause est bonne et qu’elle semble perdue.

Tucker s’y entend pour dresser une peinture réaliste et brutale de Washington. Washington du côté cynique, où les riches ont le droit de tout faire. Washington du côté sinistre où les pauvres vivent dans des zones de non droit. A l’ombre du pouvoir est un roman social, violent, où les petites histoires se fondent dans la Grande, qui a laissé des stigmates sanglants, ceux de la traite des êtres humains, et où les descendants d’esclaves ont toujours des chaînes, même si métaphoriques. Décorticage dans les règles de l’art des collusions entre police, justice et presse, c’est un roman noir dans la plus pure tradition, qui évite l’écueil du manichéisme et de la bien-pensance, et dont les dialogues efficaces donnent une voix à ceux qui ne trouvent pas leur place, fussent-ils issus de famille aisée.

A l’ombre du pouvoir / Neely Tucker. trad. de Alexandra Maillart. Gallimard (Série noire), 2017

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Le polar de l’été de Luc Chomarat

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« J’écris des romans policiers. Je ne pense pas énormément. »

Un auteur de romans policiers, dilettante en panne d’inspiration, en villégiature sur l’île de Ré, a l’idée du siècle. Plagier Pas de vacances pour les durs, d’un certain Paul Terreneuve, afin d’en faire le polar de l’été. Ce livre est remonté des limbes de son cerveau ; il faisait partie de la minuscule bibliothèque consacrée au genre qu’avait réunie son père. Il s’en souvient parfaitement, pas trop du texte lui-même, mais de sa couverture dessinée, ce bord de mer dont il était privé ; durant toute son adolescence, l’ouvrage a trôné dans un modeste meuble à vitrine que sa mère a forcément dû embarquer avec elle à la mort du paternel. Il lui suffira d’en réécrire quelques passages, et le tour sera joué. Commence alors la traque pour retrouver le fameux bouquin.

L’intrigue est bien mince, me direz-vous, pour tenir en haleine le lectorat exigeant de la Manufacture de livres. C’est sans compter le talent de Luc Chomarat qui livre ici un roman désopilant, dont l’intérêt réside, non pas dans la résolution d’une énigme dont tout le monde se fiche, mais dans tout le reste. C’est que le monsieur a des choses à dire, sur l’absurdité de notre joyeuse modernité, sur la famille et ses affres, sur la littérature et ses bons ou mauvais genres, et qu’il le dit de fort belle manière. A grands coups de dialogues sarcastiques, il nous fait le coup du narrateur désabusé, un rien cynique. A grand renfort de considérations désopilantes, il dézingue les apôtres du bon goût, les propriétaires de villas chicos et leur vision prout prout de l’existence, en se payant le luxe de n’épargner ni les gosses, ni les chats, ni les femmes. Sûr qu’on se place d’emblée de son côté, lui qui, très jeune, « prit la décision d’être Alain Delon », et dont « la vie ressemble maintenant à un film de Claude Sautet. »

Il y a chez Chomarat comme une légère pointe de mélancolie élégante, à la Jérôme Leroy, dans sa peinture du monde disparu de son enfance et l’on imagine parfaitement Jean-Pierre Bacri tenir le rôle de cet écrivain revenu de tout, avec ses reparties assassines et ses mines renfrognées, si Le polar de l’été était porté à l’écran.

Le polar de l’été / Luc Chomarat. La Manufacture de livres, 2017

Maud Mayeras

Avec son troisième roman, Lux, Maud Mayeras quitte l’atmosphère étouffante des villes anonymes françaises et fait des espaces arides australiens son nouveau terrain de jeu. Jeu de massacre où le rouge déploie toutes ses nuances. Jeu cruel où domine le noir, celui des blessures intérieures, celui où se cachent les monstres, tapis sous les lits. Antoine, le héros, revient sur les traces de son adolescence. Vingt ans plus tard, dans une ambiance de fin du monde, il se trouve impliqué dans un véritable jeu de dupes. 
Photos : Laurent Lagarde

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Tu as publié Hématome en 2006 chez Calmann-Lévy, tu étais très jeune à l’époque. Avais-tu toujours eu envie d’écrire ? 

Je vais m’enfoncer dans le cliché pur et dur en avouant que j’ai toujours eu envie d’écrire. J’ai commencé à écrire des nouvelles à 12 ans, et à 20 j’ai enfin relevé le pari d’un format plus long. Au départ, Hématome était même un roman fantastico-gore, (ndr : Hématome raconte l’histoire d’une jeune femme, agressée, violée, qui se réveille d’un coma sans se rappeler ce qui lui est arrivé) mais j’ai vite revu ma copie : la réalité est toujours pire. J’ai gardé cette phrase en tête depuis.

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Puis, il y a eu un long moment (7 ans) avant Reflex (2013), et un changement d’éditeur (Anne Carrière). Pourquoi avoir attendu une si longue période ? Avais-tu peur du deuxième roman, l’impression d’être attendue au tournant après le succès du premier ?

Il y a plusieurs raisons à cette très longue pause. D’abord, Hématome était censé être un one shot. Je ne m’attendais pas franchement à ce qu’il soit publié, c’était une belle surprise bien sûr, mais je crois que j’ai eu peur de continuer. Peur que ça ne fonctionne pas, de la page blanche. Peur que ça fonctionne aussi finalement. Entre temps, je me suis mariée, j’ai eu un enfant. Lorsque je suis tombée enceinte, toutes les angoisses d’une mère m’ont submergée et les idées ont fusé. Il fallait que je pose tout cela sur papier. Il fallait exorciser. Reflex était un peu un talisman contre le pire. Si je couchais toutes mes terreurs alors rien ne pourrait arriver à cet enfant. J’avais 29 ans, et j’ai compris à quel point l’écriture m’avait manqué !

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Tes trois romans sont des romans très sombres. Sais-tu pourquoi tu es attirée par des univers aussi noirs ?

A l’école, le programme soumet des pavés classiques, souvent inabordables pour des gosses de 13 ou 14 ans. J’avais envie de lire, mais je me rendais bien compte que ce genre de lecture ne m’attirait pas franchement. Ca ne me touchait pas. Un jour, ma mère m’a amenée dans une librairie et m’a demandé de choisir ce que je voulais. J’ai choisi Ça de Stephen King. (Attention re-cliché) Révélation ! J’ai non seulement ressenti ce que j’attendais depuis toujours, mais j’ai été complètement abasourdie : on avait le droit de faire peur en écrivant. Je voulais faire ça.

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Tu en es à ton troisième roman, te sens-tu écrivain ? Qu’est-ce qu’être écrivain selon toi ?

Un écrivain, c’est celui qui réussit à t’embarquer avec lui bien plus loin que tes jambes pourront jamais te porter. C’est Jules Verne qui réussit à te faire faire le tour du monde en écrivant depuis son bureau minuscule. C’est Marguerite Duras qui te fait pleurer à chaque phrase qu’elle lâche. J’associe le mot « écrivain » à cette magie-là. Il est donc difficile pour moi de m’y assimiler véritablement. J’essaie sans relâche. Mais je ne m’attribuerai jamais le mot. C’est drôle, je ne dis jamais : « je suis écrivain ». Mais : « j’écris des livres ».

A chaque nouveau roman, est-ce que tout est à refaire à chaque fois, comme si c’était le premier ? Ou te sens-tu plus apaisée, à présent ?

Tout est à refaire, mais la trouille est moindre et le plaisir de plus en plus grand. C’est la peur qui me fait avancer, et le plaisir qui me fait continuer. Aujourd’hui, entre 2 romans, je n’ai qu’une seule envie, c’est d’écrire le prochain, mais j’aime cette frustration. L’attente pendant laquelle le cerveau turbine tout seul comme un grand. C’est complètement masochiste.

Dans Hématome et Reflex, le personnage principal est une femme, et tu utilises la première personne. Dans Lux, tu fais parler un homme, et tu passes à la troisième personne. Est-ce que ça a été plus difficile de se couler dans les pensées d’un homme et est-ce pour ça qu’il y a cette distance supplémentaire ? Cela change-t-il quelque chose au niveau de l’écriture, du style ?

Je n’ai probablement pas osé m’attribuer les pensées d’un homme, c’est possible. C’était un peu un roman défi pour lequel on a bousculé les règles, et c’est probablement pour cela qu’il est si différent des précédents. Lux est plus sensoriel, plus onirique. Cette distance était nécessaire pour qu’on reste spectateur des rêves et des cauchemars des personnages. Y entrer aurait été trop confus à mon sens. Au niveau de l’écriture, il m’a semblé du coup plus difficile de fonctionner avec les phrases courtes que j’utilise d’habitude. Mais tout est apprentissage. J’ai tenté d’appréhender d’autres choses différemment, de m’attarder sur les paysages par exemple. Je sors également des huis-clos qu’ont été Hématome et Reflex en évoluant cette fois dans des grands espaces avec des personnages aux cultures complètement opposées. J’aime que tout paraisse infaisable, je crois.

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En parlant de genre, tu es une femme dans un monde encore plutôt masculin, le milieu du polar. Quel accueil y as-tu reçu ? 

Je suis arrivée en 2004, à l’époque où le polar féminin était encore très à la marge. Ca ne m’a jamais effrayée, au contraire, je ne me suis jamais vraiment posé la question à vrai dire. Je suis toujours restée plus proche des hommes que des femmes, donc je n’étais pas mal à l’aise. Et j’ai été immédiatement soutenue, par les hommes mais aussi par les femmes. Le polar ou le roman noir sont des genres où les auteurs sont plutôt solidaires. Une grande famille d’adolescents qui aime se faire peur au coin du feu. Ma première « vraie » rencontre sur un salon a été Maud Tabachnik, je tremblais, j’avais 23 ans, mais je suis allée lui serrer la main, et dans ses yeux, il n’y avait que cette bienveillance incroyable.

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Pour poursuivre sur le thème, crois-tu en une écriture féminine ? Ou crois-tu plutôt à une singularité en tant qu’individu ?

Je crois aux deux. Je crois que les femmes sont plus tordues que les hommes, qu’elles s’attaquent plus facilement aux récits noirs psychologiques subtils, qu’elles semblent plus douces mais qu’elles cognent vraiment là où ça fait mal. Ce n’est pas forcément une question de style mais plutôt une façon de traiter un même sujet qui sera probablement différente. Plus sournoise. Plus latente. Ensuite, il y a une vraie singularité parmi les auteurs féminines elles-mêmes, et heureusement ! Autant d’auteurs que de plumes, et je ne crois pas qu’il s’agisse là d’une question de sexe. Mais d’éducation, de culture, d’influences.

Tu construis tes récits de chapitres courts qui entremêlent différentes époques, points de vue, histoires. Dans Lux, notamment, la construction est faite d’alternances entre passé (1996) et présent. Comment procèdes-tu ? Ecris-tu une période après l’autre, ou linéairement ? Fais-tu un plan détaillé ? 

Je change de méthode à chaque roman, rien n’est défini à l’avance. Un ordinateur et du lait par litres, c’est tout ce qui demeure invariable. J’écris une trame détaillée, mais qui va muer tout au long de l’écriture. J’aime les retours en arrière, plutôt que les longues explications par des dialogues. La faute à toutes mes influences cinématographiques probablement. J’aime que ce soit rythmé surtout, quitte à éliminer des blocs imposants. Eviter l’ennui à tout prix, même si cela n’empêche pas forcément la lenteur de certaines scènes.

A propos de ton style : il y a peu de descriptions, mais beaucoup de sensations, de couleurs, d’odeurs, et les éléments naturels sont très importants. C’est une écriture très viscérale. Comment la travailles-tu ? As-tu des maîtres en littérature ? 

C’est ce qu’il y a de si magique avec l’écriture : le lecteur est actif, il ressent, il imagine, il transforme, il entend, il voit. On ne peut pas faire passer ce genre de sensation avec un film, c’est impossible. J’ai besoin d’être sincère en écrivant, cela passe donc par tous les sens. Je ne « travaille » donc pas forcément ce style d’écriture. C’est un besoin : faire ressentir pour hanter. Quel est l’intérêt d’un bouquin tiède ? En littérature, certaines plumes me rendent folle par leur intelligence. Nancy Huston, Ivan Repila, Robert Goolrick, David Vann… Des Créateurs d’ambiance qui vous donnent un grand coup de batte dans la nuque dès que vous détournez le regard une seconde.

Ton style sert parfaitement ton propos. Tu utilises beaucoup l’ellipse, les non dits, les retournements. Tu aimes bien balader ton lecteur, détruire les a priori qu’il a construits dans sa tête à propos des personnages. Est-ce simplement pour l’intérêt narratif, le suspense que cela crée, ou pour lutter contre les évidences et les faux-semblants ? 

Il y a 10 ans, mon premier éditeur, Ronald Blunden (des éditions Calmann-Lévy) m’a collé cette phrase de force dans le crâne : « les lecteurs sont intelligents, ne les prends jamais pour des idiots. » Je conserve cela en tête tout le temps. Je change d’angle, en me mettant à leur place : jusqu’à quel point puis-je m’exprimer pour conserver ce pouvoir du non-dit ? C’est un vrai jeu.

Trouves-tu que ton style a évolué ? Quel regard portes-tu sur Hématome ?

Huit ans séparent Hématome et Reflex, il y a donc une évolution notable dans l’écriture des deux romans. Je ne renie pas Hématome, mais il est bourré d’une violence gratuite que j’oserais moins reproduire aujourd’hui. Chaque geste, chaque claque doit posséder une raison viable.

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Dans tes romans, les monstres ne sont jamais ceux qu’on croit. Comme dans la vie ?

Rien que la notion de « monstre » contient des milliers de nuances. Un monstre ne sait pas obligatoirement qu’il en est un. Et à partir de quelle limite peut-on le définir ? Rien n’est jamais blanc ni noir, comme dans la vie. C’est un sujet fascinant… Néanmoins, nous pourrons écrire la pire des fiction, la réalité nous rattrapera dans l’heure. La plume ne fera jamais pire que la main de l’homme.

Tu dédicaces Lux : « à tous les monstres qui se cachent à l’intérieur de notre ventre », et tu remercies ces mêmes monstres. (ça fait très Alien, ou Rosemary’s baby) Tu nous expliques qui sont ces monstres ?

Ce sont ces démons qui nous démangent tous, ils grattent aux fenêtres, frappent aux portes, supplient et se tordent pour entrer. Ce sont nos faiblesses, nos névroses. Ces monstres avec lesquels on apprend à vivre et qui ne partiront jamais, qu’il faut tenter de domestiquer pour qu’ils restent sages. Apprendre à nourrir les monstres sous les lits est à mon sens la plus saine des bases.

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Le thème de l’enfance meurtrie est récurrent dans ton oeuvre. Les mères aiment trop, ou pas, ou mal. Les pères sont absents ou violents. L’inceste est très présent. L’enfer, c’est la famille ?

On ne choisit jamais sa famille. Certains tombent au bon endroit, au bon moment, et puis il y a les autres. Ceux qui nous intéressent et nous fascinent. J’écris toujours pour effrayer le pire. Si je décris l’inceste ou si j’aborde le syndrome de Munchausen, c’est simplement parce que ce sont des notions qui me terrifient et que je ne conçois pas. Alors, je dois les explorer pour les exorciser. Si je les explore, je comprendrai les monstres (ça ne fonctionne pas toujours…).

Tes personnages traînent des traumatismes dont ils ont hérité de leur enfance. N’y a-t-il pas de résilience possible ?

La résilience est un autre thème que je n’ai pas encore pu aborder jusqu’à maintenant. Peut-être parce que je ne la trouvais pas concevable, peut-être parce que je ne pardonnais pas à mes personnages. Ils prennent tellement de place que l’on parvient à les haïr viscéralement. Ecrire, c’est instruire leur procès. Et il m’était difficile jusqu’alors de leur pardonner. Mais ça va changer.

Un autre thème est marquant dans tes trois romans : celui de la mémoire. Amnésie, souvenirs qui remontent, ou faux souvenirs, c’est une mémoire tronquée dans tous les cas. Ce thème m’a fait penser à plusieurs choses. Une façon de conserver une mémoire, c’est de prendre des photos. Ce sont d’ailleurs des photos qui permettent à Emma dans Hématome, de se retrouver, et Iris dans Reflex est photographe de métier (ndr : Iris travaille à l’identité judiciaire. Elle prend les clichés d’un enfant assassiné selon les mêmes circonstances que son propre fils). Toi-même, tu fais beaucoup de photos. De la même façon, les tatouages sont indélébiles, et j’ai cru comprendre que tu portais certains mêmes tatouages que tes personnages. Est-ce une façon de figer le temps, de capturer la mémoire ?

Je ne m’estime pas du tout photographe, mais j’aime l’idée de figer le temps, de marquer les choses, de les redécouvrir en les regardant à nouveau à un autre moment. J’ai peut-être peur de perdre la mémoire, je ne sais pas. Mais il s’agit aussi de transmission. Figer le temps pour le transmettre à ceux qui suivront. J’ai toujours aimé cet outil dans les romans et dans les films, les photographies sont très souvent à l’origine d’un retournement terrifiant dans une histoire (comme dans Les Autres d’Amenabar, par exemple) et possèdent une beauté qu’il est difficile de rendre par un autre moyen. Quant aux tatouages, il s’agit d’un réel besoin de figer les moments, mais aussi de garder le contrôle sur son propre corps. Je choisis la façon d’orner ma peau. Et même mon corps quand il ne sera plus qu’un corps, m’appartiendra encore par ses dessins uniques.

A propos de photos, ton image est plutôt présente et travaillée, notamment sur les réseaux sociaux. Quel rapport entretiens-tu avec ton image ? N’as-tu pas peur de trop t’exposer ?

Les réseaux sociaux sont un lien merveilleux constant avec lecteurs, libraires, éditeurs. Mais je suis allée beaucoup trop loin, il y a quelques années. Je m’exposais sans réfléchir, stupidement, je n’avais plus ni repère, ni limite. Il faudrait être bien plus conscient de la dangerosité des réseaux sociaux. Tout est pâture. Si l’on y montre un minuscule morceau d’empathie, alors ils vous dévorent. Alors, même si cela n’est pas réellement perceptible, j’ai freiné cette implication sur la toile. Je montre moins, et je tente encore de comprendre et d’apprendre les limites des champs personnel et public.

Tes intrigues ne sont pas vraiment des enquêtes. Elles sont beaucoup basées sur l’importance des souvenirs, des gens qui mentent. J’ai souvent pensé à Hitchcock dans ta façon de mener le suspense, dans la psychologie des personnages. Je pense à Pas de printemps pour Marnie, à Psychose. Est-ce un cinéma qui t’inspire ?

Le cinéma dans sa globalité est la plus importante de mes influences, Psychose en tête. Je visionne beaucoup plus que je ne lis. J’ai travaillé plusieurs années dans un vidéoclub, j’ai donc pu regarder tout ce dont j’avais envie, de jour comme de nuit, sur mon lieu de travail ou bien chez moi. J’aime les vieux films français (L’Eté meurtrier, Garde à vue, l’Enfer, Baxter…), le « nouveau » cinéma de genre étranger (Babadook, Morse, Under the Shadow). Mais aussi et surtout tout le cinéma noir Coréen qui, en plus d’être poétique, parvient à atteindre une immoralité délicieusement parfaite. Et ces séries évidemment, qui depuis cinq ou six ans chassent parfois l’intelligence de certains films. The Killing, Top of the Lake, Black Mirror… Ce sont des mines d’or impertinentes, des joyaux de réussite subtils.

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Concernant la musique, elle est présente et plutôt noire. Dans Reflex, tu donnes même une bo de plus de 50 titres avec Rage against the Machine, Hole, Violent femmes, the Strokes, David Lynch, Eliott Smith, Lou Reed, Marilyn Mason, Nirvana… Dans Lux,  tu cites Arcade Fire, Chelsea Wolfe, les Smiths… T’en sers-tu pour définir l’époque, poser l’ambiance ? Est-ce la musique que tu écoutes au moment où tu écris ?

Pour Reflex, je marchais en écoutant certains morceaux en boucle, pour vivre une scène dans le moindre détail. Cela a été le cas avec la reprise de « Love is Blindness » par Jack White, ou « Speed of Pain » par Manson. J’ai besoin de musiques écorchées, qui me guident. Ce sont soit des morceaux qui s’imposent d’eux mêmes sur les chapitres, soit ceux que j’écoute sans y faire vraiment attention. La musique est omniprésente. J’écris en musique, je me douche en musique, je mange en musique. La présence de ces bandes originales permet aussi une autre forme de partage avec les lecteurs, c’est plutôt formidable de parler musique et ciné sur des salons du livre !

Tu reviens de Quais du polar, le salon du livre de Lyon, qui a reçu, en un week-end, 80 000 personnes. Tu te dis timide. Discuter avec tes lecteurs, est-ce une façon de soigner cette timidité ? Ou est-ce une angoisse de rencontrer tant de monde à la fois ? 

J’aime les gens. Mais j’ai une peur panique de devoir discuter. Dans la rue, je me balade avec des écouteurs vissés dans les oreilles, je ne regarde que mes pieds et je sursaute si on me touche l’épaule. Dans les salons, une table nous sépare alors c’est plus facile. A force, j’ai gagné en assurance mais rien n’est gagné.

Tu as amené The Rise & Fall of Frankenotters, un groupe de Limoges qui décoiffe, dans tes bagages. Ils ont été bons ?

The Rise and Fall of Frankenotters, j’étais d’abord super fière de les voir apparaître dans le programme de Quais du Polar ! Voir les néo-punks du bayou débarquer à Lyon, pour un festival littéraire. C’était plutôt drôle. Ils ont livré un set énorme, comme d’habitude. Ils ont fini à moitié nus, comme d’habitude. Et la sueur était bien présente. Il est tout de même bon de remarquer que Limoges a non seulement un bon vivier d’auteurs (coucou Franck Bouysse, Patrick Dewdney, etc…) mais aussi quelques pépites à gros son. Sapphics, Beach Bums, feu Heavy Hookers, Cold Cold blood

Es-tu déjà en train d’écrire ton quatrième roman ? Quel est le point de départ d’une histoire, un endroit, un personnage, une intrigue ?

La trame est ficelée, l’écriture va démarrer dans les jours à venir. Il sera une nouvelle fois question d’enfants (les pauvres), des montagnes gigantesques de Haute-Savoie et peut-être de résilience, qui sait ?

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Interview publiée dans New Noise n°39 – été 2017