La maison des Epreuves de Jason Hrivnak

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Ils avaient neuf ans. Ils étaient liés d’une amitié si exclusive, si intense qu’ils étaient seuls au monde. Ils s’inventaient des univers dont ils dressaient les plans dans des carnets. Ils avaient inventé une langue, des signes compris uniquement d’eux. Le monde réel était trop fade, il leur fallait du sang, de la douleur et des larmes pour exister. Ils avaient créé le Terrain d’essai, un endroit où tous ceux qu’ils détestaient souffraient, subissaient des Epreuves sur mesure, tordues, cruelles, une prison où il serait possible de conserver le bonheur en échange d’actes ou de souffrances horribles, infligés à ceux qu’on aime le plus.

Fiona était fragile, mentalement. Quand elle avait déménagé, deux ans après leur rencontre, le narrateur, migraineux, taciturne, s’était enfoncé dans la solitude, sans vraiment s’en rendre compte. A la veille de leur séparation, il avait imaginé le test ultime, celui des Rouges, où deux amoureux devaient trancher la gorge de l’autre et ne cesser de se quitter des yeux, sous peine de mourir. Ils n’avaient pas accompli l’Epreuve et ne s’étaient plus revus.

Le narrateur vient d’apprendre la mort de Fiona. Il a trente ans passés. Dans leur école, elle s’est ouvert les veines, une page de leur cahier dans la main. Pour tenter de comprendre son geste, il rédige La maison des Epreuves, il couche sur le papier le test qui aurait pu la sauver.

Si le début du roman de Jason Hrivnak plonge d’entrée le narrateur dans un désespoir lumineux, il conserve un semblant de normalité dans la forme. Normalité fantastico-gothique, certes.

Il en va tout autrement dès que s’ouvre le cahier constituant La maison des Epreuves. L’expérience qui s’en suit, déroutante au départ, perturbante, finit par toucher au cœur. Il s’agit de différents tests.

Le premier test est un questionnaire à choix multiples, avec plusieurs réponses, guidées. Il s’agit de mises en situation, de 40 brefs récits auxquels le lecteur doit réagir. « Vous trouvez un bébé endormi dans un berceau (…) Votre tâche consiste à laisser tomber le bébé par une trappe circulaire qui donne dans l’obscurité de la salle en dessous. (…) Il se réveille, son regard n’a rien d’implorant. Il semble étrangement indifférent à votre présence et votre contact. Quels attributs parmi les suivants cette salle est-elle censée éprouver ? A – Votre compassion. B – Votre cruauté. C – Votre capacité à obéir aux ordres. D – Votre capacité à défier les ordres. »

40 questions absurdes sans solution, 40 contes cruels, 40 cauchemars qui parlent de perte, de vide. Peuplées d’enfants abandonnés, de personnages de cirques étranges, en sang, en guerre, les images créées par ces embryons d’histoires dérangent. Elles sont changeantes selon notre humeur et notre choix (mais a-t-on vraiment le choix ?) et semblent issues de l’imagination d’Edward Gorey.

Le second test est fragmenté en 25 questions, ouvertes cette fois, dont il faut inventer la suite. Là encore, pas de correction proposée. C’est comme s’il s’agissait d’un livre dont vous êtes le héros, sauf qu’il n’y a pas de héros et que l’histoire se perd, stagne, comme dans un labyrinthe. Souterrains, mondes perdus, grimoires maléfiques ne sont pas sans rappeler l’horreur lovecraftienne, où l’isolement domine, où la folie prend toute sa démesure. Imaginer un développement à ces accroches pourraient bien rendre fou, à qui veut s’en donner la peine.

Le troisième et dernier test propose 10 différentes histoires, auxquelles sont assorties jusqu’à sept réponses, qui font, cette fois, progresser la narration. Un exemple, au hasard : « (…) Ce sentiment d’isolement s’aggrave, et vous commencez à oublier les visages des membres de votre famille et de vos amis. De quelle façon leurs traits se délitent-ils ? Qui oubliez-vous en premier et en dernier ? » Ou préférez-vous cette autre épreuve : « (…) Ils me trouveront au fond du lac pieds et poings liés à mon fidèle étalon. Et cette vision les hantera toute leur vie. De propos délibérés, j’ai mis fin à mes jours. Ai-je commis une chose horrible ? Prescrivez-moi une autre solution. Imaginez-moi un avenir dans lequel je retrouverai l’éloquence qui est la mienne ce soir en tant qu’enfant choisissant de se suicider. »

Pas envie de répondre à ce genre de questionnaire ? Mais il le faut, pour sauver un ami. C’est pourquoi ce roman, si singulier, superbement traduit par Claro, touche autant. Parce qu’il ne donne pas les réponses, parce qu’il n’y a pas de réponses. Que des interrogations douloureuses. Est-on maître de sa vie ? Faut-il affronter la laideur pour sublimer la beauté ? En quoi les rencontres font de nous ce que nous sommes ? Pourquoi laisse-t-on nos amis nous quitter ? A moins que la seule réponse qui vaille soit celle-ci : l’existence n’est qu’un Terrain d’essai, une aventure sadique où, pour être heureux, il nous faut souffrir, souffrir de plus en plus, ou faire souffrir nos âmes sœurs.

Oserez-vous affronter La maison des Epreuves ?

La maison des Epreuves / Jason Hrivnak. trad. de Claro. Editions de l’Ogre, 2017

Révolution de Sébastien Gendron

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« Contrairement aux jeunes qui pensent avoir tout vu, les vieux ont déjà tout oublié. »

Georges Berchanko : 45 ans, ingénieur informaticien sans expérience ayant fini ses études « au moment où le secteur atteignait son point de rupture », a exercé de longues années l’emploi de terrassier. Après avoir « tenté une formation pour se remettre à niveau, où, face aux écrans, il se fit l’effet d’un gnou auquel on présente les tables de la loi », il est engagé chez Vadim intérim.

Pandora Guaperal a 43 ans. Suite à des études de commerce « pour ne pas engorger les filières de prestige », elle a fini par quitter le service contentieux où elle passait ses jours « à harceler quotidiennement et sans pitié les mauvais payeurs pour leur faire cracher l’argent qu’ils devaient, grevé de majorations astronomiques ». « Ouvrier non qualifié qui ne discuterait même pas des heures supplémentaires et accepterait de bosser dans des conditions si inhumaines que même un Syrien arrivé par la mer pendant la nuit n’en voudrait pas », elle est engagée chez Vadim intérim.

Pandora et Georges, bien que sexuellement compatibles n’ont, a priori, rien en commun. Hormis une immense colère, une furieuse envie de tout faire péter, après s’est fait entuber une fois de plus par un patron véreux.

Ils sont deux, ils ont un flingue. Un bon début pour lancer la révolution. Et quoi de mieux que bloquer l’autoroute des vacances, un samedi 1er août, en jouant sur la corde la plus sensible : « la frustration », parce que « tout le monde veut tout, tout de suite. Et le tout, c’est tellement rien que quand tu l’enlèves, les gens deviennent dingues. » Voilà comment Pandora se retrouve sur le viaduc de Saint-Maxence, menaçant de se faire sauter la cervelle d’un coup de Glock 23, et lance son appel à la révolte : « On ne bougera pas tant que vous n’aurez pas décidé de faire la révolution. »

Les voitures s’accumulent, l’embouteillage s’accroit, les tensions s’enveniment. Les esprits captifs sont contraints d’écouter les revendications de la belle hystérique, discours musclé parfaitement légitime auquel tout le monde adhère, chacun plus que le voisin, mais tous ayant une meilleure raison que l’automobiliste coincé sous la canicule à ses côtés de devoir se tirer de là pour profiter de ses quelques jours de congés payés.

Lire Révolution entre les deux tours de la Présidentielle est une expérience étrange. Jusqu’au résultat du premier tour, si le souffle révolutionnaire semblait prometteur d’orages ou de lendemains qui chantent (selon qu’on soit ou non adepte des ouragans qui, du passé, font table rase ou renversent les dites tables), force est de constater que le soufflé retombé, la faible bise du changement annoncé n’a ni décoiffé les permanentes ni même couché les champs de blé. Le peuple de gauche, à l’image des vacanciers « pris en otage » sur la voie rapide, s’entredéchire, s’insulte à qui mieux mieux sur les réseaux sociaux, fait entendre sa voix en gueulant plus fort que son ami facebook, trouve dans son compagnon d’hier son ennemi d’aujourd’hui, l’accusant des pires maux, faisant de ce « presque comme lui mais pas tout à fait » l’objet de sa vindicte. Plus facile de s’engueuler avec son camarade d’infortune que de s’allier contre le Grand Capital ou la Bête Immonde. Les défenseurs de l’ordre et les garants de la finance peuvent dormir tranquilles. Jusqu’à la prochaine.

Truffé de personnages truculents, servi par une langue fleurie qu’Audiard n’aurait pas renié, Révolution s’amuse des contradictions de l’homme moderne et, prenant le parti d’en rire, rappelle que les querelles intestines ont de quoi faire marrer. Une bonne raison de ne pas s’abstenir.

Révolution / Sébastien Gendron. Albin Michel, 2017

Kate Bush : le temps du rêve de Frédéric Delâge

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Kate Bush est une fée, une créature des forêts et des lacs, délicate, énigmatique, insaisissable. Quand, en 1978, elle sort son « Wuthering Heights », elle n’a que dix-neuf ans et le timbre de sa voix, sa pureté juvénile ensorcellent le monde entier. Sa plastique est parfaite alors, son minois adorable, mais elle n’a rien d’une poupée créée pour plaire. Elle n’est pas une marionnette façonnée pour faire un tube éphémère. C’est une artiste qui compose, écrit, cultive déjà une singularité assumée. Si elle semble touchée par la grâce, elle ne doit son talent qu’à un travail acharné et la certitude qu’elle ne pourra s’épanouir que dans son art. Kate Bush est exigeante, envers elle-même. C’est une artiste totale qui ne présente son travail que lorsqu’elle l’estime proche de la perfection. C’est ce perfectionnisme qui l’a fait attendre trente-cinq ans avant de remonter sur scène. La tournée The Tour of Life, en 79, avec ces spectacles chorégraphiés de 2h30, avait été si intense qu’elle l’avait laissée au bord de l’épuisement et elle n’a consenti à renouveler l’expérience, avec les concerts de Before the Dawn, à Londres, en 2014, que lorsqu’elle s’est sentie prête à le faire. C’est certainement cet engagement qui explique la longévité exceptionnelle de sa carrière. Ses onze albums, distillés avec parcimonie au long de cinq décennies, ont tous été classés dans le top 10 britannique.

Kate Bush est discrète. Elle craint les effets pervers de la notoriété. Elle n’accorde d’interviews que pour parler de son travail. Au point d’être accusée par les tabloïds d’avoir des secrets à cacher, d’entretenir le mystère par calcul, mais sa réponse est simple : « Je suis quelqu’un de très normal et il n’y a vraiment rien de sensationnel à dévoiler. Je ne parlerais pas de certaines choses privées avec ma propre mère, alors pourquoi le ferais-je avec quelqu’un d’autre ? »

Donc, c’est au travers de sa musique que Frédéric Delâge nous dévoile des pans du personnage. En passant au crible chaque album, chaque morceau, minutieusement, il dresse un portrait, en creux, de l’artiste. Et l’on apprend beaucoup. Kate Bush est obsédée par des thèmes récurrents, leitmotivs qui hantent ses paroles : l’amour au-delà de la mort, vision ô combien romantique et fantastique de notre passage sur terre ; la folie sombre ; l’exaltation de la nature… Elle puise son imagination dans la littérature ou le cinéma : « The Infant Kiss » s’inspire du Tour d’écrou d’Henry James, « The Wedding List » de La mariée était en noir de Truffaut… Kate Bush est une touche à tout, brillante et curieuse : elle apprend la danse, la réalisation pour proposer des clips d’une beauté à couper le souffle ; elle s’intéresse aux innovations technologiques : elle est une des premières, dans son LP Never for Ever à utiliser le Fairlight CMI, un échantillonneur numérique (les bruits de verre brisé dans « Babooshka » viennent de là), ou un micro-casque ; elle participe activement aux séances, toujours très longues, de mixages… Kate Bush est fidèle : à sa famille, très proche, à ses musiciens et amis (David Gilmour, Peter Gabriel), à sa maison de disque EMI… Kate Bush est obstinée, doucement tenace. Elle ne s’en laisse pas compter et tient à garder le contrôle sur tous les aspects de ses créations. Elle bouscule les codes, prend des risques, se renouvelle sans cesse, depuis bientôt quarante ans.

Kate Bush : le temps du rêve / Frédéric Delâge. Le mot et le reste, 2017

Benoit Minville

Un monde rural en crise, désertifié, abandonné par les services publics, sans perspective d’avenir. La Nièvre comme allégorie de cette France du milieu dont on admire les paysages de la vitre d’un train en oubliant que des gens vivent là et morflent méchamment. Ces gens ordinaires, qui se battent pour survivre sur ces contrées ignorées des médias, Benoît Minville, dans Rural noir, paru à la Série noire, chez Gallimard, les incarne à travers le destin de quatre personnages, Rom, Chris, Vlad et Julie. Quatre potes inséparables, un gang. Ils ont passé l’été de leurs quinze ans dans ce coin de campagne où tout semblait possible, à partager des serments d’amitié éternelle, des morceaux de Motorhead, des bières et des secrets. Dix ans plus tard, Rom revient sur les terres de son adolescence. Il avait fui. Les trois autres sont restés. Que reste-t-il de leurs souvenirs et de leurs illusions ? Le présent est noir. Loin l’insouciance, les fous rires, les ballades à vélo. La violence est partout. Le roman de Minville, exempt de toute mièvrerie, est plein de cruauté et de lumière. Il pose sur l’adolescence, cet âge fragile fait d’exaltation et de doutes, des mots si justes qu’on se demanderait presque si lui-même en est sorti. Rock’n’read !

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Tu situes l’action de Rural noir dans la Nièvre, dans un coin que tu as l’air de bien connaître. Pourtant, la bio, très sommaire, que j’ai trouvée à ton sujet, précise que tu es né à Paris et que tu vis à Sartrouville. Comment connais-tu cette région et pourquoi l’avoir choisie comme décor à ton histoire ?

Mon grand-père est né dans la maison servant à l’un des décors de Rural noir. J’y ai passé toutes mes vacances : enfant, ado, jeune homme, on s’y retrouvait entre potes, ceux du cru, et les parisiens qui débarquaient été comme hiver. Encore aujourd’hui, j’essaye d’y descendre le plus souvent avec ma famille. J’aime dire que la Nièvre est mon Mississippi. Comme des tas de gosses, nous avons vécu l’été buissonnier de Tom Sawyer. L’été en boucle où tout est grand et fatal. Je m’y sens toujours bien, pas uniquement par nostalgie ou fantasme bucolique. Je m’y sens bien car j’aime ses paysages, les gens que je retrouve et j’aime y voir évoluer mes filles.

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Le roman noir rural cartonne ces derniers mois. Après les succès de Aux animaux la guerre de Nicolas Mathieu ou de Plateau de Franck Bouysse, le tien vient d’être réimprimé. Comprends-tu les raisons de cet engouement des éditeurs et du public pour des récits sombres éloignés des villes ?

Le polar est un genre majoritairement urbain, j’aime les thèmes que le roman noir fouille, j’aime les auteurs qui excellent dans l’art de faire d’une ville un personnage central de leur roman. Si j’en lis énormément, j’ai découvert et été profondément marqué à différentes époques de ma vie par le country noir américain, genre qui élargit outre Atlantique le rural au thème périphérique, les petites villes, les coins paumés, les entre-deux, plus vraiment l’agglomération mais pas encore la campagne profonde, comme le fait mon frangin de plume Nicolas Mathieu avec son chef d’œuvre  Aux animaux la guerre,  publié chez Actes Sud. Et ce Country noir ou roman rural dans lequel j’ai découvert des auteurs de Southern noir comme Thompson, Steinbeck, Williams, Woodrell puis une nouvelle génération emmené par Pollock, Rash, Whitmer ou Panowich, eh bien je l’ai aussi découvert en France avec Simenon, Pelot, Giono. Dernièrement, Pierric Guittaut et Sandrine Collette ont été dans ce renouveau du polar rural à la française, et quand Bouysse a publié son fabuleux Grossir le ciel, j’étais en correction de Rural noir et je me suis dit : Chouette, on va être plusieurs à raconter des territoires et ceux qui y vivent. Personnellement j’ai été marqué à vif par Mystic River de Lehane et Stand by me, aussi bien la nouvelle de King que le film de Reiner et j’ai aussi écrit ce roman pour leur rendre hommage. J’ai été biberonné aux 80/90’s, aux séries, aux VHS et au néo polar et romans ricains. Rural est né de mes souvenirs et de cette envie de faire vivre ce grand maelstrom d’influences tout en écrivant un roman politique sur le sort des laissés-pour-compte dont personne ne se préoccupe. Quand je dis personne, je vise les élites, les dirigeants, le désengagement de l’Etat et son incapacité à lutter contre la finance agressive et le Capitalisme le plus carnassier. C’est un combat que l’on est plusieurs à mener.

J’ai lu sur des blogs que certains esprits chagrins appellent ce courant « le polar plouc ». Tu as quelque chose à leur répondre ?

En fait, c’est assez drôle, car cette phrase est celle d’un journaliste/critique littéraire à qui je dois beaucoup. Lui est originaire du Bazois, nous ne nous sommes jamais croisés et avons appris cette drôle de coïncidence au moment de la promo. Je trouve donc cela d’autant plus légitime et empli de tendresse et d’ironie venant de quelqu’un qui fait beaucoup pour la vie locale. Personnellement, cela ne me dérange pas. On ne va pas se mentir, celui qui ne vit pas en ville est vite considéré comme un plouc par beaucoup, et comme je suis d’humeur assez sale gosse et que les bien-pensants me crispent, j’aurais presque une revendication dans ce polar plouc, whitetrash ou redneck… Plouc en réponse à bobo peut être. Avec Rural noir et ce titre assez marqué, j’ai aussi eu envie de jouer avec les codes et les clichés, montrer que l’on n’est ni dans Délivrance ni chez Pernault. Il n’y a pas que des arriérés et des dégénérés dans ma cambrousse, même s’il y en a… J’ai ce paradoxe d’être constamment dans un entre-deux, je ne me sens pas toujours à l’aise en ville mais quand je descends là-bas je suis ce gars de la ville… J’ai voulu montrer ceux dont on ne parle quasiment jamais, petits blancs rongés par la colère, la bêtise parfois, résignés qu’ils sont de subir plutôt que de vivre, et être la voix de ceux qui galèrent mais avancent unis, sans rien lâcher, malgré la médiocratie dans laquelle on les oblige à évoluer.

Penses-tu que ton style, le rythme de ton livre, soit influencé par l’endroit où se déroule l’histoire, aurait-il été différent si elle se passait en zone urbaine ?

Les espaces et le sentiment de liberté qu’ils provoquent jouent un rôle sur toutes les parties écrites au passé. Nous sommes en plein été, celui qui recommence chaque année, absolu et qui construit ou devient fatal à chaque blessure. J’ai voulu emmener le lecteur avec le gang sur les routes et chemins. Donc oui, rien n’aurait été pareil avec les pieds dans le béton. Pareil pour les chapitres qui se déroulent au présent, on sent la pesanteur du ciel gris de l’automne, la campagne y est plus rude, moins champêtre, ce qu’elle est en fait. La nature joue un grand rôle. En revanche, je ne pense pas que l’on puisse parler pour Rural noir de nature writing, je ne sais d’ailleurs pas si la France se prête à ce style si Américain. J’ancre la campagne et les gens dans des sujets d’actualité et tout aurait été différent dans la manière de raconter cette histoire en milieu urbain.

Tu as écrit plusieurs romans destinés à un public ado, notamment Je suis sa fille et Les géants publiés chez Sarbacane, et Rural noir est ta première œuvre visant un public adulte. Tous tes romans, néanmoins, racontent l’adolescence. Est-ce parce que c’est, selon toi, la période la plus intense de l’existence ? Ou parce que les romans ou les films qui parlent d’adolescence sont ceux qui t’émeuvent le plus ?

Si j’ai une passion pour les romans initiatiques, d’apprentissage, les films sur l’enfance et l’adolescence, je ne vis absolument pas dans le passé. Je trouve simplement que l’adolescence est un territoire fertile aux histoires, un terrain de jeu fabuleux pour un auteur, période où l’on se façonne, où l’on apprend à devenir, où l’on se heurte à soi-même et aux autres. C’est une période où chaque livre est le plus grand livre du monde, chaque disque vous marque, l’âge où, sauf accident, on découvre l’amour. Si j’aime regarder des films noirs ou lire du noir glaçant et clinique, en revanche dans mes bouquins j’essaye de véhiculer une grande charge émotionnelle. Rural est à la fois sombre et lumineux je trouve, plein de violence et de tendresse. J’admets être peut-être un idéaliste rageur, plein de colère et de compassion contre ce Monde et ceux qui l’emmènent vers le bas. Je voulais donner une voix à tous les personnages, surtout ceux qui n’en n’ont pas d’habitude, pas de héros, pas de voyous, des Hommes que l’on dresse les uns contre les autres.

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La vie à l’âge adulte n’est-elle qu’une succession de moments de moins en moins excitants jusqu’à ce qu’on meure ?

Non, je ne crois pas. Je suis assez orgueilleux, j’aurais donc du mal à me résigner à imaginer que le meilleur est derrière. Le recul que l’on prend sur les choses et les évènements permet dans mon cas de pétrir le romanesque et d’essayer de transmettre mes valeurs à mes enfants. J’aurais été incapable d’écrire Rural noir à 25 ans même si j’en mourrais d’envie. Pas pour ce qui concerne les parties ado, mais plutôt les parties adultes… La vie à l’âge adulte apporte aussi son lot d’apprentissage et non des moindres.

Pourrais-tu écrire une grande histoire d’amitié et d’amour adolescente qui se déroulerait en ville ?

Pourquoi pas. Si aujourd’hui aucun de mes romans ne se déroule en ville, je ne sais pas où mon imagination m’emmènera demain. J’avoue pour le moment travailler et avoir envie de travailler sur ces zones rurales et périphériques… avant qu’elles ne disparaissent.

Tous tes romans parlent également d’amitiés indéfectibles. Même après avoir été longtemps séparés, les liens qui unissent tes héros restent forts. Ne serais-tu pas un incorrigible optimiste ?

J’aimerais l’être. L’amitié est une des choses les plus importantes dans ma vie. Je crois que c’est un rempart contre le Monde tel qu’on veut nous l’imposer.

Dès les premières lignes de Rural noir, le ton est donné, avec en fond sonore, « Thunderstruck » d’AC/DC. Ton narrateur, Rom, écoute Led Zep, Black Sabbath, Metallica, Overkill de Motorhead. Est-ce la bande-son de ta propre adolescence ? 

Je suis un fou de Métal, un fils du riff, un vrai métalhead. Je ne peux passer une journée sans écouter de la musique, et si j’écoute aussi parfois d’autres styles et différentes choses en apprenant à m’ouvrir en prenant de l’âge, rien ne me fait plus vibrer que le Métal, au sens large. J’ai découvert cette culture ado, comme beaucoup, et cela a changé ma vie. J’ai écouté également beaucoup de hip hop, enfant des 90’s où on abolissait pas mal les frontières. Les groupes que je cite sont ceux qui ont bâti ma culture musicale.

Qu’écoutes-tu à présent ?

TOUT, (rires). Tout ce qui transporte une énergie. Je peux aussi bien écouter du Led Zep que du Post métal ou du Black, enchainer les Gun’s ou Maiden et du Doom ou du Hardcore. Je suis intarissable en découvertes, en échanges, j’aime profondément ce genre, ce n’est pas que de la musique, c’est une façon de vivre. Nous sommes légion. Un fils de riffs, un trve.

Tes héros écoutent du rock et ton héroïne, Julie, écoute Bryan Adams, Goldman… Non mais dis-donc…

(Rires) Façon détournée et faussement machiste pour moi de citer aussi ces groupes avec lesquels j’ai grandi mais qu’on brandit peut-être moins facilement, quand on veut jouer les faux durs, que Motorhead. Je ne vais pas mentir, je suis également de la génération Euro dance et il nous arrivait d’écouter Ice Mc et d’enchainer avec AC/DC ou Metallica. Je sais, c’est moche (Rires). Mais bon, les Mets remplissent le Stade de France en 15 minutes pendant que Ice Mc ramasse probablement des chiens morts sur l’Autoroute aujourd’hui.

Tu as construit ton roman en faisant alterner « passé » et « présent » sans plus de précisions. Pourquoi donnes-tu si peu de détails (j’ai noté un walkman, un tee-shirt de Nirvana) qui permettraient de situer exactement la date à laquelle se déroulent les faits ?

J’aime bien l’idée de l’universalité des passages ado, inspiré de Stand by me et de mes souvenirs. On peut penser aux 90’s, en effet. Mais j’aimerais bien qu’un ado d’aujourd’hui s’y retrouve aussi. Portables en moins, cela va de soi.

Dans les chapitres qui parlent du « présent », tu emploies le « il » et tu écris au passé, alors que dans les chapitres qui parlent du « passé, tu emploies le « je » et tu écris au présent. Il s’agit pourtant du même narrateur. Peux-tu nous expliquer ce choix ?

C’est un procédé narratif qui me permet d’emmener le lecteur directement avec moi au sein du gang et dans la tête de Romain à l’âge ado et qui permet une plus grande distance pour les parties qui se déroulent au présent.

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Les filles dans tes romans sont très belles, très douces et tes héros font preuve d’un immense respect envers elles. Sous ta grosse barbe et tes tatouages, se cacherait-il un grand romantique ?

Je suis une féministe. C’est assez court comme réponse, mais c’est sincère.

Dans Rural noir, la culpabilité poursuit tes héros jusqu’à l’âge adulte. Sans dévoiler l’histoire, ils ont fait, quand ils étaient jeunes, quelque chose qui les hante. Maintenant qu’il y a prescription, qu’elle est la pire connerie que tu aies faite quand tu étais ado et dont tu n’es pas fier encore aujourd’hui ?

Ces dossiers sont encore confinés dans le bureau de l’homme à la cigarette à Washington.

Tu as vendu les droits ciné des Géants. C’était un rêve de gosse ?

C’est arrivé la semaine de la sortie de Rural noir. Je suis vraiment heureux et fier et j’espère que la production du film ira jusqu’au bout. Quand j’ai écrit les Géants, je le vivais en 16/9, alors quand un producteur et un réalisateur nous ont approchés pour acheter les droits, j’ai chaviré de bonheur.

Tu es libraire. Cela t’est-il arrivé de vendre ton livre à des clients qui ignoraient que tu en étais l’auteur ?

Je suis plus à l’aise pour parler des livres des autres, mais cela m’est déjà arrivé. J’ai la chance d’être très soutenu en librairie par ceux qui font l’un des plus beaux métiers du monde.

Qu’est-ce que ça fait de lire autant de critiques élogieuses et d’avoir autant de succès ? Quel est ton remède pour ne pas choper la grosse tête ?

Rester moi-même, travailler, rester humble, regarder les défauts, les corriger, avancer pas à pas. Construire quelque chose. Je connais trop ce milieu et je suis trop modeste pour imaginer prendre la grosse tête. L’accueil est très bon, et j’en suis vraiment heureux, en revanche je m’en nourris pour continuer le combat. Chaque livre est un round sur le ring. Cogner la vie qui est parfois si rude.

Interview publiée dans New Noise n°33 – mai-juin 2016

Meilleur ami – meilleur ennemi de James Kirkwood

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Si cette histoire ne vous brise pas le cœur, c’est que vous n’en aviez pas.

Peter a dix-huit ans. Il est en prison et attend son jugement pour meurtre. Dès les premières pages, on sait qu’il est coupable. Il a tué un homme, Mr. Hoyt, le directeur de Gilford, école pour fils de riches, dans le New Hampshire, où il était pensionnaire. Dans une longue lettre adressée à son avocat, Peter raconte les circonstances de la tragédie qui l’ont mené dans sa cellule. Cette forme narrative originale, ce flashback détaillé, est un coup de génie. Peter a du temps devant lui et sa lettre n’est pas une tentative pour s’absoudre d’une quelconque culpabilité. Son témoignage est d’une sincérité absolue car il ne vise pas à servir sa défense, juste à étancher son besoin de raconter. Alors, peu importe si son avocat y trouvera des arguments pour sa plaidoirie, ou même s’il lira son courrier : la question ici n’est pas de savoir qui, mais pourquoi ? Et ce faux suspense se révèle d’une efficacité redoutable. Impossible de deviner la fin. Impossible de ne pas avoir envie de connaître la fin.

Lorsqu’il arrive à Gilford, Peter est un jeune homme seul. Il est différent des autres internes. Orphelin de mère, il a été élevé par son père, acteur, alcoolique à ses heures, gentil mais dépassé. Peter est plein d’un espoir fou à son entrée dans ce lycée, il rêve d’un ami. Ses camarades de chambrée ne sont pas à la hauteur de ses attentes. Il s’intègre sans difficulté, sans plaisir non plus. Et surtout, dès le début, sur un malentendu, le directeur, Mr. Hoyt, le hait. Froid, autoritaire jusqu’à la rigidité, Hoyt supporte mal cet élève brillant mais boursier, qui vient d’Hollywood, terre de tous les vices. Hoyt ne le lâche plus, le surveille, le harcèle, le traque. Peter devient l’objet de son obsession, de son équivoque tourment.

Puis vient Jordan. Peter trouve en lui son jumeau, son âme frère, son complément. Jordan est son contraire, son creux où se blottir. Peter est doué en sport, beau, blond, fils unique, désargenté. Jordan est de famille nombreuse, fortuné, malingre, cardiaque. Jordan a du panache, l’arrogance des nantis, la tristesse des enfants mal aimés, la force de caractère des condamnés. C’est un esprit libre, un peu frondeur, qui veut vivre fort parce qu’il va mourir. Leur amitié, de ces amitiés adolescentes exclusives, prend le pas sur tout le reste.

Naissent alors des pages de vie d’une justesse psychologique et d’une finesse rarement atteintes. Si l’ambiguïté sexuelle est écartée d’emblée, Peter et Jordan sont seuls contre le monde entier. Leurs moments d’intimité sont purs mais le couple qu’ils forment dérange. Hoyt, fou de jalousie, malade de voir Peter échapper à son emprise, n’aura de cesse de faire passer pour dépravés leurs sentiments. Le piège se referme sur les deux adolescents, le piège du monde adulte où tout n’est qu’hypocrisie, laideur. Hoyt est un méchant emblématique. Il tue leur avenir. La mort est au bout, l’injustice si flagrante, si inéluctable qu’elle fait pleurer des larmes de rage.

Publié pour la première fois en 1968, novateur dans sa forme, classique dans son élégance, extrêmement drôle et surtout déchirant, violent et désespéré, Meilleur ami – meilleur ennemi est un roman majeur sur l’adolescence, qui rend grâce, avec une infinie délicatesse, à l’amitié, celle qu’on ne connaît qu’à cet âge fragile, l’amitié à la vie à la mort.

Meilleur ami – meilleur ennemi / James Kirkwood. trad. d’Etienne Gomez. Joëlle Losfeld, 2016