Le second disciple de Kenan Gorgun

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Qu’est-ce qui pousse un individu à se radicaliser au point de commettre un attentat ? Quels sont les mécanismes qui déclenchent le passage à cet acte de tuer des gens qu’on ne connaît pas, sous prétexte de se plier à des injonctions religieuses ou politiques ? Kenan Gorgun ne prétend pas apporter de réponses à ces questions. Décortiquer, analyser les processus psychologiques, sociologiques à l’œuvre, c’est le rôle des experts. Cela permet de comprendre, de lutter et peut-être d’empêcher.

Gorgun ne cherche ni à rassurer, ni à expliquer, il incarne. Immersion totale dans la tête de deux personnages principaux, on n’a aucune barrière permettant de maintenir leurs pensées à distances, on est eux, on ne juge pas. L’expérience est particulièrement dérangeante, le roman assurément brillant.

Parcours croisé, donc, entre deux hommes. Xavier, ancien militaire, se retrouve en prison suite à une agression dans un bar. Il y rencontre Brahim, qui purge une peine pour terrorisme. Sous son influence, il se convertit. Puis, ils se retrouvent dehors. Tandis que Xavier, devenu Abu Kassem, fait du sport comme il prie, comme il pense, avec rage, ne songe qu’à réaliser son rêve, massacrer pour gagner son Ciel, Abu Brahim, lui, n’a plus de rêve. Il est seul dans son quartier, mis de côté par ses anciens amis, sa famille, et se demande pourquoi on l’a libéré avant l’heure. Sa vie n’a aucun but, en a-t-elle jamais eu ?

Le récit se déroule au présent. C’est maintenant, en Belgique, dans ces rues de Molebeek entre autre, dont on connaît tous le nom. On en sent les odeurs. On en voit les figures, représentants de différentes communautés qui cohabitaient plus paisiblement, avant. On suit ces femmes, mères ou sœurs, qui tentent de se trouver une place dans ces destins brisés. A l’image du pays, le quartier est sous tension, d’autant que l’Aryan Brotherhood, groupuscule d’extrême droite, taggue plusieurs mosquées de son trèfle à trois feuilles.

Compte à rebours. Xavier, futur martyr consentant de la Cause, se concentre sur sa mort prochaine, tandis que Brahim se met à douter. Reflets l’un de l’autre à différentes étapes, jumeaux qui ne se comprennent plus, tels des frères siamois qu’on aurait séparés, les deux hommes sont des créations littéraires habiles, sublimes.

Le livre se termine dans des scènes d’une telle violence, dégagent une telle sensation de fin du monde qu’on se demande comment il peut être le premier volume d’une trilogie, tant il ne reste rien. Les deux romans à suivre pourront-ils être plus désespérés ?

Le second disciple / Kenan Gorgun. Les Arènes (equinox), 2019

Les mangeurs d’argile de Peter Farris

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Après Dernier Appel pour les vivants et Le diable en personne, Peter Farris continue d’explorer la face sombre de sa Géorgie natale. Etat du Sud des Etats-Unis. Nature luxuriante. Gros gibier et gros cons à foison. Bible belt. Ce ne sont pas que des idéaux d’un autre âge qu’une partie des locaux blancs portent en étendard mais aussi des fusils. Les armes sont partout. Comme dans les autres romans de l’auteur, elles parlent souvent à la place des personnages et font des phrases plus longues que les taiseux du coin.

Un lecteur français pourrait être tenté d’y voir une dénonciation. Ce n’est pas le cas chez Farris. Pour lui, chasseur et membre d’un club de tir, détenir une arme est tout ce qu’il y a de plus normal, légitime. Ce n’est pas du fusil que vient le danger, mais de celui qui le tient. Et son monde est rempli de terribles ordures, incarnations du mal qui n’ont pas toujours besoin de faire feu pour faire des dégâts.

Après les figures des suprémacistes blancs, puis des politiciens corrompus, Farris campe cette fois l’enflure intégrale en la personne du pasteur autoproclamé, de l’évangéliste tricheur et vénal qu’est Carroll. Sa sœur, Grace, lui est dévouée corps et âme. Elle l’aide à rameuter les fidèles, collecter des fonds pour sa Mégachurch. Elle l’accompagne pour mettre au point des subterfuges de guérison qui subjuguent les visiteurs naïfs, en quête d’une rédemption facile en échange de dollars. C’est lors d’un prêche de son frère qu’elle a rencontré Richie, paumé, veuf, père esseulé de Jesse, désespéré de sortir son frangin de l’alcoolisme qui le ronge. Richie est un gentil, une proie facile. Il est prêt à croire, même à l’amour. Richie est un cœur tendre. Mais ce n’est pas sa douceur qui attire le couple infernal, ce sont ses terres dont le sol regorge de kaolin. De quoi hériter d’une fortune quand on est son épouse et qu’il arrive un drame…

Haletant, plein de rebondissements inattendus, Les mangeurs d’argile s’inscrit dans la continuité de l’œuvre de Farris. La construction narrative, faite d’allers et retours entre présent et passé, permettant de comprendre ce qui anime les personnages au fur et à mesure de l’intrigue, démontre une maîtrise de l’écriture, comme une facilité déconcertante à faire naître des caractères et aller jusqu’au bout de leurs âmes.

Et toujours, des personnages attachants, dont on suit les déboires avec angoisse. Ici, Jesse, ado de quatorze ans, orphelin traqué qui trouve réconfort auprès d’un être étrange, l’homme filiforme au passé trouble, Billy. SDF au fond des bois, vétéran de la guerre en Irak, traumatisé par les horreurs dont les hommes sont capables, devenu fugitif après un acte terrible, poursuivi lui aussi, par le FBI et sa propre conscience.

Les mangeurs d’argile / Peter Farris. trad. de Anatole Pons. Gallmeister, 2019

Coup de vent de Mark Haskell Smith

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Au tout début, il y a Neal. En plein océan, sur un voilier à moitié détruit, il a faim, il a soif. Mais qu’est-ce qu’il fiche donc là ? C’est ce qu’on va découvrir au fil des pages, dans cette histoire délirante qui remonte le récit depuis les quelques semaines qui ont précédé le naufrage de Neal.

Neal est recouvreur de fonds pour InTerfund, un organisme bancaire basé à Wall Street. Il est à la poursuite de Bryan LeBlanc, trader surdoué qui s’est fait la malle avec plusieurs millions de dollars qu’il a chapardés aux clients fortunés de cette même banque. Son arnaque tient du génie, il a organisé sa fuite vers les Caraïbes dans les moindres détails, jamais personne ne le retrouvera. C’est sans compter le flair de Seo-Yun, sa boss, qui s’associe à Neal pour retrouver Bryan et l’argent dérobé.

Voyage autour du monde, course poursuite sur terre et sur mer, Haskell Smith balade ses lecteurs au même rythme qu’il malmène ses personnages, sans leur laisser le temps de reprendre leur souffle. Rebondissements, alliances qui se font et se défont, tous courent après Bryan, et surtout après le fric qu’il trimbale en liquide, dans des sacs. Il est passé par ici, il est repassé par là, l’enquête avance, recule, se heurte à la mauvaise volonté des uns et des autres.

Il fait chaud, il fait moite, ça fait suer de se hâter de la sorte surtout quand la malchance s’en mêle. Et ça fait rire. L’auteur prend un malin plaisir à brouiller les pistes, à placer Neal et ses comparses dans les pires situations. Plus poussés par l’appât du gain que par des grands idéaux, (comme on les comprend), ils n’en sont pas moins attachants et s’ils se retrouvent impliqués dans des affaires sordides, c’est pas vraiment leur faute. Les déboires leur tombent dessus plus vite que la misère sur le pauvre monde et ils réagissent en fonction de leurs personnalités bien trempées, décalées, loufoques. Seo-Yun, autiste asperger, dit tout ce qu’elle pense, sans filtre. Et que dire de Piet, enquêteur croisé en cours de route, nain priapique qui converse avec les fesses des femmes ?

Alors, qui ramassera le pognon ? Qui survivra à la fin ? Un brin sadique, l’auteur va au bout de sa farce en dessoudant plusieurs de ses protagonistes. Et s’il affuble ses personnages de remords et de mauvaise conscience, lui en est totalement dépourvu, et c’est ça qui est drôle.

Coup de vent / Mark Haskell Smith. trad. de Julien Guérif. Gallmeister, 2019