Les hommes de Richard Morgiève

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C’est l’histoire de Mietek, polak juif tout juste sorti de taule, voleur ou convoyeur de bagnoles de luxe pour gagner sa croute. Il est beau, Mietek. Il tombe toutes les femmes qu’il désire, mais le désir n’est pas l’amour, alors il est seul, le plus souvent. Il a le cœur sur la main, Mietek, toujours prêt à rendre service, à défendre la veuve et l’orpheline, surtout si elles vendent leur corps ou sont aussi mignonnes que la petite fille de la couverture. C’est un homme, Mietek, les valeurs qui le guident sont l’honneur et le devoir.

C’est l’histoire de l’Ancien monde, le Paris de 1974 à 1981. Les bistrots de quartier étaient tenus par des Madames Renée ou des Mohammed et s’appelaient Les bons amis ou Le Balto. Ils étaient pleins. Les DS étaient signes de fierté, nationale autant qu’individuelle. On se parfumait au Vétiver. On téléphonait dans des cabines disposées sur les trottoirs. Les fantômes des guerres passées, glorieuses ou honteuses, arpentaient encore les coins sombres de la Capitale. Les arabes, les kabyles, tous étaient des bics. On fumait dans les bars, les cinés, les voitures. L’heure n’était pas à la question de l’écriture inclusive et le politiquement correct n’était pas de mise. Les hommes étaient des hommes, pudiques, fidèles à leurs amis. Les femmes semblaient soumises. Quel que soit leur âge ou les revers qu’elles avaient subis, elles étaient belles…

Notre monde est-il devenu plus doux à ceux qui souffrent ? Est-il plus dur ? La question n’est pas là et Morgiève se garde bien de trancher. Ce n’est pas un récit joyeux qu’il nous livre dans cette émouvante peinture d’une France disparue. Ce n’est pas un texte nostalgique, qui serait l’étendard d’une pensée  facile, reflet d’un c’était mieux avant imbécile. Si l’auteur interroge, en creux, la masculinité et ses normes, Mietek n’est pas l’emblème d’un regretté héros à la virilité exacerbée. Il est simplement un personnage à la dérive. Ses démons sont les mêmes que ceux qui hantent les âmes d’aujourd’hui. Seul le décor a changé.

Les hommes / Richard Morgiève. Ed. Joëlle Losfeld, 2017

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Mon père, ma mère et Sheila de Eric Romand

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C’est un petit livre qui retrace les années 70-80. Les sièges de la Renault 12 collaient aux cuisses ; les sous-pulls étaient en nylon ; le marron et l’orange ornaient le papier peint. Les familles partaient en vacances à la mer au camping où elles plantaient leurs tentes trigano 4 places avec auvent. On déjeunait en regardant Midi Première et dinait devant Les Jeux de 20 heures

C’est un grand livre qui raconte beaucoup plus que la mémoire commune, sous-entendu consensuelle, d’une douce France évanouie. Les chapitres, courts, content bien les souvenirs d’enfance et d’adolescence d’Eric, le narrateur, mais ce dernier n’a pas la nostalgie des poupées en coquillages de Royan, ni même des images Panini de footballeurs. C’est plus la difficulté à trouver sa place qu’il se remémore, ainsi que son éveil à une sexualité différente qui lui vaut les surnoms de « Riquette » ou « Pisseuse » de la part d’un paternel désespérant de le voir idolâtrer Sheila.

A cette époque, les pères avaient toujours raison et les mères briquaient tout du sol au plafond. Le racisme était ordinaire et l’homophobie hilarante. Les pères conduisaient vite. Ils conduisaient encore plus vite quand ils étaient ivres et fâchés. Ils giflaient leur petit garçon quand ils les trouvaient maquillés. Les mères cousaient des napperons pour mettre sur la télé ; elles ne consolaient pas, elles râlaient que leurs fils ou leurs chiens restent dans leurs pattes.

Des détails passés de la vie courante Philippe Delerm avait tiré une mélancolie réconfortante quelque peu niaise avec Sa première gorgée de bière. Eric Romand, quant à lui, préfère rappeler, sans verser dans le mélodrame, que les Trente Glorieuses ne l’ont pas été pour tout le monde.

Mon père, ma mère et Sheila / Eric Romand. Stock, 2017

Mauvaise prise de Eoin Colfer

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Daniel McEvoy, le retour !

Dans Prise directe, paru à la SN en 2012, Dan arrivait à se sortir du pétrin après bien des mésaventures désagréables et néanmoins comiques. Dans Mauvaise prise, il aimerait bien qu’on lui foute enfin la paix et qu’on lui laisse ouvrir son club tranquillou. Mais voilà, il a l’art de se retrouver dans de ces situations où il est obligé de sortir son flingue. Les vieux réflexes ont la vie dure, et ceux qu’il a acquis du temps où il était soldat, au Liban notamment, reprennent toujours le dessus. Alors, au lieu de l’existence pépère dont il rêve, il doit se cogner toute la mafia du New Jersey, sans parler de ces deux flics qu’il se voit contraint, vêtu d’un seul string rose, de défoncer à coups de godemiché face caméra.

C’est peut-être la faute à pas de chance, ou parce qu’il ne peut s’empêcher d’ouvrir sa grande gueule. Son psy affirme qu’il souffre d’un syndrome post-traumatisme, et qu’en période de stress, il faut qu’il la ramène. C’est plus fort que lui. Il fait le malin, il fanfaronne et forcément, ça énerve. Ou alors, c’est parce qu’il ne sait pas s’entourer. Entre Sofia, sa petite amie pas trop nette qui le confond avec son ex mari et tabasse tout le monde à coups de marteau ; son pote Zeb aux calembours foireux et sa tatie Evelyn qui l’a initié au pelotage de nichons et est devenue alcolo, pas le temps de s’ennuyer. Et le lecteur non plus, ne s’ennuie pas.

Colfer prend un malin plaisir à faire tourner son héros en bourrique. Dès qu’il se croit tiré d’affaire, hop, nouveau coup du sort. Les dialogues, soutenus par l’excellente trad. de Sébastien Raizer sont irrésistibles, les scènes de baston mémorables. On ricane tout du long aux réflexions complètement débiles de Dan, personnage entre gros malin et gros balourd. C’est premier degré, vif et irlandais… what else ?

Mauvaise prise / Eoin Colfer. trad. de Sébastien Raizer. Gallimard (Série noire), 2017

Franco Mannara

Paris. Maintenant. De mystérieuses pilules bleues déciment une jeunesse avide de défonce festive. Overdoses aux quatre coins de la Capitale. L’enquête mène l’inspecteur Ibanez vers des groupuscules d’extrême droite. Dans le même temps, Paolo, guitariste fauché du furibard groupe Play, se fait embaucher comme détective privé pour filer Birdy, énigmatique fille de bonne famille à la dérive, en fugue, en fuite. Deux bouts d’histoire, trois personnages bien déglingués, très attachants, qui finiront par se croiser dans les nuits parisiennes, sur fond de scènes de panique collective, de corps écrasés, mutilés ou d’orgies glauques. Franco Mannara frappe fort pour son premier roman Je m’appelle Birdy. Les milieux underground, il connaît par cœur. Son parcours (il est musicien, entre autre, membre de Spoke orkestra et de Trio-Skyzo-Phony) l’a fait arpenter nombre de salles de répét et de concerts, de bars. Il les aime, ces lieux interlopes, cosmopolites, solidaires, remplis de gens pas sérieux, pas comme il faut, prêts à tout pour défendre leurs libertés, tandis que d’autres sont capables de tuer pour imposer leur vues. Putain de roman ou Comment, malgré la mort qui tape dans le tas, sans discernement, sans préavis, écrire un hymne à l’amour.
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photo de Geoffroy de Boismenu
Compositeur, interprète, « bidouilleur sonore », auteur … ton univers artistique est très vaste. Que réponds-tu quand on te demande ce que tu fais dans la vie ?

Que je m’amuse. Que j’ai de la chance. Que j’ai fait un choix de vie difficile et que je ne le regrette pas une seconde. Je travaille énormément mais uniquement avec des gens que j’aime, ou alors seul sur mes bouquins. Ça me va bien. C’est un putain de luxe. Il a un coût ce luxe, mais il n’a pas de prix. Par ailleurs, j’ai encore du mal à dire que je suis écrivain. Ça sonne bizarre à mon oreille. Quand ça me sort et qu’on me demande du coup ce que j’écris, je dis que je fais de la pornographie animalière, genre « La vie sexuelle secrète des animaux ».

Je m’appelle Birdy est ton premier roman, quelle étincelle t’a fait te lancer ? 

Je m’étais déjà essayé au polar il y a une quinzaine d’années, et j’avais fini planté dans le sable à quinze pages. Pas de méthode, pas d’idée solide, pas de vision, j’avais juste l’envie, ça n’a pas suffi. Puis ça m’est revenu il y a trois ans, un matin de juillet, pas comme une envie de pisser, plutôt comme une évidence. Et après je n’ai plus pensé qu’à ça. Je venais de commencer mon troisième album solo, mais Birdy m’a envahi, j’ai dû choisir, je n’arrivais pas à faire les deux en même temps. Je peux devenir assez facilement obsessionnel en processus de création, ça prend énormément de place en moi.

La bonne fée Caryl Férey s’est penchée sur ton berceau. Il y a pire comme marraine, non ?

Oui carrément. Il a été classe du début à la fin. Il m’a donné les premiers conseils, une idée de méthodologie pour tenir la distance. Un an plus tard, il était là pour relire la version finale du manuscrit et est arrivé avec trois pages de notes. Et puis un mec qui est fan des Clash ne peut pas être foncièrement mauvais. J’ai énormément de respect pour cet homme, c’est un type passionné qui écrit des putains de bouquins. En plus, il est fan du Spoke Orkestra.

Caryl Férey, dans la préface de ton roman, écrit : « il connaissait tout du polar. » Ecrire un roman noir, c’était donc une évidence ? Quelles sont tes références en la matière ? En d’autres termes, à quel auteur rêverais-tu d’être comparé ?

Une évidence, sûrement, je ne me vois pas pour l’instant écrire autre chose. La littérature de genre et particulièrement la noire représente la majorité de mes lectures. A part Ellroy et peut-être Jim Thompson, c’est plutôt des bouquins qui m’ont influencés, Les Racines du mal de Dantec, Enfant de putain de Donald Goines, American Psycho de Bret Easton Ellis, Zulu de Caryl Férey, Trinités de Nick Tosches (un chef d’oeuvre), ou encore Le Démon d’Hubert Selby Jr. Je suis aussi un grand fan du trio K. Dick, Spinrad et Sheckley. Après, être comparé à un auteur, je ne sais pas trop, c’est comme en musique, ça n’est pas comme ça que je vis ma pratique. Se comparer c’est faire la course, c’est se mettre en dessous, moi je me mets plutôt à coté ou ailleurs. J’essaie juste de faire des choses dont je sois fier.

Comment est né le personnage de Birdy ? As-tu vu d’abord son look, sa coupe (elle porte une chelsea haircut), son parcours, son désespoir ? Pourquoi ce surnom ?

Le surnom vient directement de sa coupe de cheveux. La chelsea haircut est une coupe très populaire chez les femmes skinheads et dans le milieu lesbien. Et c’est une coupe qui peut être terriblement sexy. Le personnage est né en même temps que l’autre personnage principal, Paolo. L’idée de base tournait autour de ce binôme. Son parcours et le reste sont venus après.

Tu emploies la 3ème personne pour décrire Ibanez et Paolo et tu fais parler Birdy à la1ère personne. Sa voix est peu présente mais du coup très incarnée. De plus, la forme de son discours (des phrases très courtes, très poétiques) est particulièrement efficace. Comment en es-tu arrivé à te mettre dans la peau de cette jeune femme ?

J’avais envie qu’elle ait une voix, une langue particulière. Comme si on pouvait entendre son monologue mental. Quand on pense, quand on réfléchit, on fait rarement de longues phrases. J’ai voulu ponctuer le livre de ce journal intime, mental ou réel, on s’en fout un peu. Je ne saurais pas, par contre, expliquer comment j’ai pu me mettre dans sa peau. Ça m’a paru assez naturel, en fait. Elle est l’agrégat littéraire de plusieurs femmes que j’ai pu croiser. Dans le bouquin, elle vit sa propre vie.

Une bourge à la dérive, un guitariste détective, un flic gitan, un patron transgenre… On dit toujours qu’on met beaucoup de soi dans un 1er roman. De quel personnage te sens-tu le plus proche ? 

Ce qui est certain c’est qu’ils viennent tous de quelque part. Quelque part où je suis passé. Parfois, ils contiennent deux ou trois personnes que je connais ou que j’ai rencontrées. Puis je divague autour, j’essaye de me mettre dans leur peau. Parfois, ça me met dans des états étranges, c’est ma schizophrénie à moi. Celui dont je serais a priori le plus proche est Paolo, il est chanteur guitariste et est détective privé, comme ça m’est arrivé.

Toi, détective ? As-tu vécu des aventures aussi bouleversantes/palpitantes que Paolo ?

Oui, il y a un bon moment j’ai fait des filatures pour le cabinet d’un ami. Je n’y ai rien vécu de bouleversant et j’y ai surtout compris que ça n’était pas ma vocation. Ce fut drôle à faire, avec parfois l’impression de faire partie des services secrets.

Paolo tente de suivre les préceptes de l’Hagakure : Se respecter et respecter l’autre. Faire ce qui est juste. Ne frapper que si l’on y est obligé. Faire face sans tricher et sans déguiser sa pensée. Etre capable de se regarder en face chaque matin et chaque soir. Il pratique la boxe chinoise et porte un « tatouage de samouraï debout, sabre en main, au milieu d’un nuage de fleurs de cerisier rose ». Es-tu toi-même un adepte de philosophie orientale ?

Ces principes-là viennent plutôt du Karaté et du Kung-fu. Les philosophies et cultures orientales m’ont toujours intéressé sans pour cela devenir une passion. Je ne pratique aucune religion mais c’est vrai que je suis assez sensible à tout ce qui est tai-chi, yoga, j’y ai pas mal trainé à un moment.

Ibanez aime les listes. Elles lui permettent d’avancer. Comment as-tu construit ton roman pour que les différentes enquêtes se recoupent ? As-tu des rituels rassurants quand tu écris ?

Aucun rituel. J’allume l’ordi et je bosse. De longues sessions pour pouvoir descendre loin à l’intérieur et me laisser partir dans ce monde. Mon seul rituel serait un rituel de sortie d’écriture. Lorsque j’arrête d’écrire, il me faut une bonne heure avant de redevenir normal. Ça m’a un peu fait flipper au début, mais je me suis habitué. J’en tiens compte. La structure, je l’ai eue en tête dès le début, grossièrement. Je savais comment ça finissait. Puis j’ai commencé à faire des sous plans, puis des sous sous plans. En fait, la structuration d’un livre me rappelle celle d’un album, avec tous ses paramètres. Je suis habitué à gérer ces systèmes complexes. Du coup, pendant l’écriture de Birdy, j’avais toutes les intrigues en permanence en tête, les faisant avancer simultanément dans ma cervelle, avant de les poser sur le papier. Bon, j’avais plus beaucoup de place pour grand chose d’autre.

Tu écris des scènes d’une violence extrême, très dures, où des femmes sont attachées, souillées, violées, données aux chiens, où des meurtres sont commis dans des foules en panique. Néanmoins, je les trouve sans complaisance, sans surenchère, finalement assez suggérées. Est-ce difficile de trouver la bonne distance ?

En fait, aucune scène « hardcore » du livre n’est décrite. Ça aurait été trop facile. Et c’est ce qu’on nous balance en permanence dans les films ou ailleurs. Je voulais suggérer sans décrire. Tenter d’amener le lecteur à ressentir ce que je sentais en traversant mentalement ces scènes. Créer des états. Comme pour les moments de défonce. Il n’y a que les scènes de sexe désiré que je décris, ça a été un choix dès le début, peut-être parce que justement, ce sont celles-là qu’on ne raconte jamais, ou alors du bout des doigts. Ça m’étonne toujours que, montrer un homme qui en éventre un autre ne pose de problème à personne, alors que filmer ou décrire un couple qui se bouffe le cul, c’est triple X direct. Je pense pourtant que la majorité de mes contemporains pratique plus régulièrement la seconde des deux pratiques plutôt que la première. Tout du moins, je l’espère. Mais la morale vient quand même s’incruster à cet endroit.

Quelle scène de Birdy a été la plus éprouvante à écrire, et la plus jouissive ?

Aucune scène ne s’est avérée réellement éprouvante à écrire. La plus difficile a peut-être été la partie du journal intime où Birdy parle de la première fois qu’elle monte au grenier avec sa grand-mère. Essayer de ressentir, ce fut assez rude.

Je me suis amusé sur beaucoup de scènes, mais si je devais en choisir une ce serait l’enchaînement du soir de la fête de la musique, de la contrescarpe jusqu’au concert à Oberkampf. Je voulais créer un effet de spirale, que les protagonistes se passent le relais et que chaque nouveau personnage continue l’histoire. Partir de la périphérie de l’intrigue pour arriver à son centre.

Dans ton roman, tu fais se côtoyer des groupes qui existent et des groupes inventés, comme Antikrist et Play. Est-ce parce qu’il y a des limites au réalisme ? Etait-ce trop dur d’imaginer une scène de massacre lors d’un concert d’un « vrai » groupe » ?

Ça ne m’a pas traversé l’esprit. Les groupes actifs du livre ne pouvaient être que les groupes des personnages, donc inventés. Et puis associer un groupe réel à l’histoire, je ne sais pas. Je pense que ça m’aurait fait redescendre direct. La fameuse scène, je l’ai écrite huit mois avant le Bataclan, en dérivant à partir de quelques lignes d’un texte d’un des auteurs du Spoke Orkestra, Felix J. Un texte qui a presque dix ans. Comme quoi…

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La couverture est très belle mais je trouve qu’elle est très joyeuse par rapport à l’ambiance de ton roman. Qu’en penses-tu ?

Je pense que c’est un roman joyeux, au final. Même si ça ne saute pas aux yeux à chaque page. J’aime beaucoup ce dessin. C’est vraiment Birdy.

« Un groupe, c’est un couple à beaucoup plus que deux, et sans le cul ». Je me suis bien marrée en lisant ça. Bosser avec un groupe demande de faire des compromis, mais travailler seul, n’est-ce pas moins marrant, plus flippant ?

Non, c’est autre chose, c’est un bon équilibre pour moi. Je passe mon temps à travailler en collectif, du coup ces moments d’écriture me permettent d’aller là ou je ne peux pas aller avec d’autres. C’est parfois vertigineux, mais bon, ça tombe bien, j’ai pas le vertige.

Paolo note des bouts de phrases sur des papiers pour les futurs textes de ses chansons. Pratiques-tu de la sorte, notamment lorsque tu as écrit les paroles de ton album solo Suture en 2011 ? Quelles différences entre écrire un roman et des paroles de chansons ? 

Oui, c’est quelque chose que je fais depuis longtemps, pour mes chansons et maintenant pour les bouquins. J’ai pris l’habitude de noter, car si tu ne notes pas, ça disparaît à tout jamais. Développer l’instinct et l’instant, les fulgurances sont volatiles. Ça m’arrive assez fréquemment de piler sur ma bécane pour noter une phrase ou une idée de scène.

L’écriture d’un roman c’est le temps long, c’est le contraire du rock’n’roll. Après, chaque projet, chaque disque, chaque livre apporte avec lui sa logique, ses règles informulées qu’on découvre au long court. Mais dans les deux cas c’est énormément de temps à la table, à écrire et à reprendre, en tout cas pour moi.

Tant qu’on y est, comment qualifierais-tu ta musique ?

Décrire ma musique ? Ouch, toujours eu du mal avec cette question. Déjà, ça dépend de l’album. Disons que je prends autant de plaisir à composer et à faire grogner ma guitare sur la poésie sonique de Spoke Orkestra qu’à chanter a cappella avec Trio-Skyzo-Phony ou à débiter les chroniques lentes de mes albums solo.

De la même façon, tu réalises des clips vidéo. Tu as réalisé par exemple le trailer de Je m’appelle Birdy. Y a-t-il des points communs entre agencer des mots et des images ?

Pour les deux clips que j’ai réalisés pour Birdy, comme pour ceux que j’ai faits pour différents projets, c’est vraiment du jeu. Je n’ai aucune prétention là-dedans. Je m’amuse, il faut que ça aille vite, je réfléchis à mon idée sans trop me prendre la tête sur le scénario ou le cadre et puis go. Je shoote, je monte, cut, comme quand je mixe un album, en version accélérée. J’essaie de me concentrer sur le rythme. Je ne sais pas si ça fonctionne, en tout cas je m’amuse beaucoup à les faire.

Tu es proche du slam, du hip-hop. Tu composes et mixes notamment dans Spoke Orkestra, ou Trio-Skyzo-Phony. Les paroles y sont très importantes, très engagées (« Si un punk c’est ça », « On vit là », « Etat d’urgence »). Je m’appelle Birdy, comme tout roman noir, est un roman politique. Tu y parles d’attentats, de répression policière, des gens des quartiers populaires obligés de se débrouiller, du mépris des élites envers le peuple… Te considères-tu comme un artiste engagé ?

Je ne sais pas trop ce que veut dire être un artiste engagé. Le sens de cette expression a été détruit par des décennies d’artistes utilisant l’engagement comme posture. Il y a des artistes qui s’engagent, ça ok. Mais aller crier sa rébellion à la télé en chantant un titre de son dernier album après trois coupes de Moët & Chandon… comment dire… J’ai du mal avec ce genre d’indécence.

Il y a un inédit de Spoke Orkestra qu’on trouve sur le net qui traite du sujet, il résume assez bien ma façon de penser. Ça s’appelle d’ailleurs : « l’Artiste engagé ».

La seule chose à laquelle je m’engage artistiquement, c’est à écrire ce que j’ai à écrire et dire ce que j’ai à dire, sans m’auto censurer, sans me projeter dans le désir hypothétique de l’autre. Défendre des choses et des postulats auxquels je crois. Et continuer à aller bosser dans les quartiers, en maisons d’arrêt, poursuivre ce boulot de terrain que je fais depuis longtemps, attiser cette créativité qui existe chez chacun d’entre nous.

Ton roman est très musical. On y entend “Happy” de Farrell Williams, Run the Jewels, Niveau Zéro comme musiques de fond. Paolo écoute des vinyles, des albums en entier, souvent seul : Tom Waits, White Noise, Can, Johnny Cash, NIN... La musique te sert donc à ancrer l’intrigue dans le réel et à définir tes personnages ? 

La musique s’impose d’elle-même. Pour moi elle fonctionne vraiment comme une B.O. Les titres que je cite sont les chansons qui pour moi résonnaient mentalement alors que les scènes se déroulaient. Elle raconte aussi, pour moi, quelque chose de l’état des personnages.

Toi-même tu as l’air d’apprécier la musique expérimentale, la recherche sonore. Dans tes remerciements, tu cites Klaus Schulze, Brainwave-Sync, Max Richter, Land Free, Heldon, Ian Hawgood… Est-ce une source d’inspiration ?

Ces sons-là sont ceux que j’ai écoutés en écrivant le livre. Ils tournaient en boucle. Je n’écris qu’en musique, par contre il faut qu’il n’y ait ni batterie, ni voix, ni rien de trop structuré, car sinon mon oreille de musicien est immédiatement happée, d’ou le casting assez expérimental. Des gens comme Max Richter, Schulze ou Hawgood sont très bons pour me plonger mentalement dans l’état cotonneux où je me mets à écrire.

Qu’est-ce qui met le plus à nu : chanter sur scène ou écrire un roman ?

Les deux, mon capitaine. Sauf que sur scène je me suis plusieurs fois retrouvé totalement à poil, alors que j’écris habillé.

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photo de Philippe Tanasic
Ton roman offre une balade dans Paris (des quartiers huppés du 16ème, à Belleville, la Goutte d’Or, en passant par Ménilmontant, la place des abbesses et Montmartre, la Bastille, le Louvre. Voulais-tu rendre un hommage à ta ville, aux milieux interlopes parisiens ?

Oui, c’est certain. Je connais cette ville sur le bout des doigts, même si mes appétits noctambules se sont énormément calmés.

Ton livre est aussi une descente dans les milieux d’extrême droite, des fanatiques religieux. On y croise des groupuscules de chrétiens fondamentalistes, des mystico-facho, des antisémites, des homophobes… des skinheads, des membres des Jeunesses Nationalistes Révolutionnaires, de la manif pour tous, de civitas, d’Occident, du commando delta, du GUD, de la Fraternité Saint Pie X. Certains sont connus, d’autres moins. Tous existent, j’ai vérifié. Ça a dû être sympa de faire des recherches sur ces gens-là…

Très, comme tu peux l’imaginer. Et ça devient vertigineux quand tu remontes les liens jusqu’à la collaboration. Le parcours de plusieurs politiciens du paysage télévisuel et gouvernemental est assez étonnant d’ailleurs. La France aime bien porter la mémoire courte. Comme la coupe de Birdy.

Il est question dans Je m’appelle Birdy de la Scopolamine. Surnommée drogue du zombie ou souffle du diable, c’est un hallucinogène colombien qui enlève tout libre arbitre. Cette drogue est réellement apparue dans Paris, lors d’un fait divers en 2015. Pendant l’été 2016, il y a même eu une alerte de Drogue Info Service. Ce fait divers a-t-il été le départ de ton histoire ou cette drogue est-elle sortie de ton imagination ? 

Non, le fait divers est arrivé après que j’aie écrit dessus. En tombant sur l’info, ça ne m’a pas rassuré sur la qualité des produits qui se vendent dans l’hexagone. J’ai longtemps cherché un produit qui pouvait aller dans la direction dont j’avais besoin pour l’histoire. Une nuit, je suis tombé sur un reportage colombien sur la scopolamine. Je me suis dit : c’est ça ! Le souffle du diable. C’était totalement cohérent avec mon histoire. Par la suite, j’ai visionné et lu tout ce que j’ai pu trouver là-dessus.

Ton roman est une peinture assez pessimiste de la société, de l’état du monde. Il est plein de fanatiques, de tarés qui pensent détenir la vérité. Mais, la peur n’empêchant pas le danger, résister, c’est continuer à faire la fête ? Quitte à risquer sa vie en prenant des pilules bleues ? 

Résister, oui, c’est continuer à faire la fête, mais c’est surtout continuer à se changer soi-même. On reste l’une des rares choses que l’on peut réellement changer. Après, risquer sa vie en prenant les pilules bleues, c’est ce que beaucoup font déjà, en regardant ailleurs, en se disant que c’est pas grave, que c’est cool. Malheureusement, beaucoup ont déjà perdu ce combat au moment où ils y entrent. Je pense que résister, c’est apprendre à regarder et aimer sa réalité, quitte à la changer.

En préambule, tu as écrit : « J’ai terminé l’écriture de Je m’appelle Birdy le 27 mars 2015. Quand la fiction devance la réalité… J’en reste le premier bouleversé. » Ton roman est noir de scènes terrifiantes de panique, de tuerie dans un concert, dans les rues. Quand on se rappelle que l’attentat du bataclan a eu lieu le 13 novembre 2015, on pourrait qualifier ton roman de roman pré-Bataclan, comme il y a eu des romans post 11 septembre. Ça fait peur. Tu as commencé un second roman ? As-tu eu d’autres visions d’un avenir aussi joyeux ?

Mon second roman, qui sortira en mars 2018, n’est effectivement pas très joyeux. J’espère sincèrement n’avoir aucun don de voyance, car si c’est le cas, je suis désolé les amis, ça va chier grave.

Interview publiée dans New Noise n°40 – septembre-octobre 2017

Sauver les meubles de Céline Zufferey

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Société de consommation avancée, je t’adore.

Il faisait des photographies d’art, mais l’art ne remplit pas les assiettes. Alors, le voilà photographe d’assiettes, de pots de fleurs posés sur des tables agréablement dressées, agrémentées de nappes aux teintes qui flattent l’œil du consommateur. Bref, le voilà reconverti dans la photo de pub pour meubles. On dira ce qu’on veut, c’est tout un art de choisir quel angle mettra le plus en valeur le canapé et quelle lumière reflètera le mieux l’image idyllique de la gentille famille installée dessus. Ce canapé, tout le monde le voudra, même s’il est jaune, s’il figure en bonne place dans le catalogue.

Il n’est pas très fier de son nouveau job, et encore moins de se faire enguirlander devant tout le monde quand le rendu n’est pas à la hauteur des espérances de l’annonceur. Au moins son boulot lui a-t-il permis de séduire, puis de s’installer, avec Nathalie, mannequin vedette de la boîte, celle qui sait mettre en valeur les décors dans lesquels elle feint la plénitude. Plénitude qu’elle atteint parfaitement sur papier glacé mais pas du tout dans la vie réelle, vu qu’elle est plus obsédée par une tache à nettoyer qu’à atteindre le septième ciel avec son nouvel amant. Il décide alors de concilier ses deux passions, les fesses et la photo, en montant un site porno artistique.

Céline Zufferey s’y entend pour ébranler le monde aseptisé et conformiste qu’est notre quotidien. Dialogues au cordeau, phrases courtes et percutantes comme des slogans publicitaires, elle se moque avec mordant des désirs formatés, compulsifs. Le lisse, le propre écœurent et l’on se prend à rêver de désordre, de chaises renversées et de draps froissés. Ce sont les flous esthétiques ou les gros plans singuliers des clichés érotiques qu’on aimerait détailler finalement, et l’idée d’un catalogue Ikea finirait par donner envie de vomir dedans. Le passage où Nathalie, en quête d’un nouveau canapé justement, le traîne dans le magasin même où ils travaillent parce qu’ils y ont des remises, est désopilant. Symbole de la solitude de l’homme qui se contrefout des canapés et du reste, la scène se termine par le collage d’un chewing gum sur un accoudoir immaculé, et nous venge de ces après-midis (nécessaires ?) passés dans ces zones commerciales loin des centres-villes qui nous déclenchent des pulsions meurtrières, des fantasmes de lynchages de stylistes, d’urbanistes et de gosses mal élevés.

Mais que les hommes se rassurent, toutes les femmes ne sont pas des potiches, des folles du ménage et du paraître. Il y en a plein qui sont folles d’autre chose…

Sauver les meubles / Céline Zufferey. Gallimard, 2017

One Two Three Four Ramones de Bruno Cadène, Xavier Bétaucourt et Eric Carlier

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Je suis d’ordinaire peu fan des biopics, surtout en BD, tant c’est très souvent opportuniste, convenu et moche. Le soin apporté à cette histoire des Ramones prouve qu’il ne faut jamais avoir d’a priori. En prenant Dee Dee comme narrateur de l’épopée du groupe, les auteurs ont su éviter l’écueil d’un récit trop linéaire et distancié. Dee Dee raconte, son enfance passée dans les bases militaires américaines en Allemagne sous la coupe d’un père alcolo et violent, son arrivée à NY et sa rencontre avec ses « frères », ses addictions, jusqu’à l’ultime morsure de l’héroïne. Si toutes les anecdotes connues sont évoquées (les concerts au CBGB, le look, la célèbre photo du premier album…), elles sont portées par un point de vue particulier, mêlées aux souvenirs perso, aux réflexions du bassiste, et livrées selon un découpage dynamique faisant la part belle aux flashbacks. Ruptures de tons, cassures de rythmes… la lecture se déroule au tempo d’un morceau des Ramones, énergique, tendue… comme les relations au sein du groupe. Le dessin en noir et blanc d’Eric Cartier, crade comme une ruelle de NY dans les 70’s, colle à la crasse des salles de concerts miteuses, des chiottes où se faire une ligne, du métro dégueu, des crottes de chien, des cellules de dégrisement. Faut avouer que le rose bonbon aurait mal posé l’ambiance, pas franchement fun, de l’époque et des rapports entre les frangins Ramones. Bref, One Two Three Four… Ramones ! est une œuvre qui ne se fout pas de la gueule du monde. C’est un hommage sensible, extrêmement élégant aux pionniers du punk ricain, très documenté (j’ai appris plein de trucs), soutenu par une vraie vision, basé sur de véritables choix narratifs explicités d’ailleurs en fin de volume. So, Hey ! Ho ! Let’s go !

One Two Three Four Ramones / Récit de Bruno Cadène et Xavier Bétaucourt. Dessin d’Éric Cartier. Futuropolis, 2017

Chronique publiée dans New Noise n°40 – septembre-octobre 2017