Les grands espaces de Fabien Pichon

grands espaces

C’est sympa de donner des nouvelles ! Alors qu’on se demande ce que sont devenus les membres des groupes de la scène punk mélo hexagonale des années 90 (tous disparus, les Shaggy Hound, les Six Pack, les Garlic Frog Diet, les Seven Hate, les Drive Blind… ?), on est toujours ravis de constater que certains résistent encore. Les Greedy Guts ont sorti leur album Songs & Bullets en 2008 et tournent dans toute la France ; un Bushmen s’éclate dans des remix à base de guitares (myspace.com/reallynodj). Et voilà qu’on apprend que Fabien Pichon, un ex Fake Hippy, fait une apparition inattendue au rayon littérature. Il signe un premier recueil de seize nouvelles de très bonne tenue : les grands espaces. Avec une maîtrise du détail quasi microscopique, une recherche du mot parfait qui tourne au trouble obsessionnel compulsif, il raconte des histoires toutes simples et touchantes, relate les états d’âme de personnages qui deviennent universels tant ils confinent à la banalité. Il manie l’ellipse avec désinvolture, écrit sans tout dire, laisse le lecteur se forger son opinion, et parfois inventer la fin de l’histoire. Une femme qui attend son mari dans une robe de soirée trop serrée, un petit garçon qui consigne les errances drolatiques d’un père alcoolique, un jeune homme qui rêve des plaines américaines et retrouvera le chemin du bled…toutes les situations sont emblématiques d’une société trop étriquée pour ses non-héros en quête de grands espaces. Le vocabulaire est précis et raffiné, la prosodie des phrases, alanguie, n’est jamais ni ennuyeuse ni déroutante. Seul bémol : espérons que la couverture tristounette et la faible distribution inhérente à l’éditeur, permettront à ce bouquin de trouver le public qu’il mérite.

Les grands espaces / Fabien Pichon. L’Harmattan, 2008

Chronique publiée dans Noise n°11 – été 2009

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Brit Pulp : la britpop selon Pulp de Thatcher à Blair de Jean-Marie Pottier

brit pulp

« Des années de ténèbres thatchériennes ; le rêve langoureux d’un nouveau gouvernement travailliste ; l’étourdissante, inattendue et étrange euphorie lors de la victoire du Labour ; les tentatives acharnées de chasser le moindre doute sur Super-Tony pendant son premier mandat ; le sentiment progressif et déchirant que vous vous êtes fait avoir dans les grandes largeurs, que le futur est ajourné à une date ultérieure, le paradis perdu, que la révolution non seulement ne sera pas télévisée mais n’aura même lieu… et alors l’étape finale, le coup de grâce, quand vous réalisez que vous ne vous ennuierez sans doute même plus à aller voter ». Cette sentence désabusée, prononcée en 2004 par Jarvis Cocker, chanteur de Pulp, résume de façon magistrale le propos de cette étude, qui démontre, sans jamais ennuyer, l’interaction profonde entre musique et politique dans l’Angleterre des années 90.

La Brit Pop nait « officiellement » en 1994, quand le Melody Maker accole ce terme à l’album definitely maybe d’Oasis. Cette tendance est fortement inspirée par le courant initié par les Smiths dix ans plus tôt : une pop indie, véhiculée par une classe populaire qui décrit avec réalisme la vie de gens ordinaires dans des chansons courtes aux mélodies limpides. Elle est politique en ce qu’elle incarne, positivement, le renouveau d’une fierté nationale mise à mal par quinze ans de Thatcher-Majorisme et trois millions de chômeurs. Les classes populaires se réapproprient l’Union Jack, ces classes populaires que John Major rêve de voir disparaître, remplacées par des petits propriétaires, acheteurs des restes d’un Etat démantelé, via les privatisations des transports ou des telecoms. Dans ce contexte, en 1995, le single de Pulp « Common People », de l’album Different Class résonne comme un hymne national, représentatif de la Brit Pop, même si contrairement à Suede, Blur ou Oasis, Pulp n’est pas une formation récente et a déjà plus d’une décennie d’insuccès à son actif. Plus vieux, moins naïfs également, les Pulp sont moins prompts à se faire récupérer. Car Tony Blair, en embuscade, cherche à gagner l’adhésion des jeunes, et quoi de mieux que les musiciens pour engranger la sympathie ? Le leader du New Labour adore la Brit Pop, et le fait savoir, au point qu’un nouveau concept, celui de cool Britannia sera inventé (par des publicitaires marchands de glace) pour désigner cette alliance entre la politique et la pop. Comme Paul Weller l’avait fait dans les 80’s, Damon Albarn, Noel Gallagher, ou Neil Hannon apportent leur soutien à la gauche, cet espoir de balayer enfin les Conservateurs. Le foot anglais et la musique s’exportent à nouveau, Blair surfe sur cette vague, dans le sens du courant. Et la vague le porte au pouvoir le 1er mai 1997, annonçant la perte des illusions, et la mort de la Brit Pop, tant les réformes tardent à venir et l’Angleterre à réaliser ses rêves de changement. Plus méfiant face aux politiciens, Jarvis Cocker dénonçait déjà dans « Common People » cette gauche caviar qui aimait s’encanailler avec les masses populaires, ces autochtones exotiques. Il réitère ses doutes avec « Cocaine Socialism », en 1998, rejoint alors par les déçus du Blairisme, à l’image de la couverture de mars du NME qui, sous un portrait de Blair titre : « ever felt like you’ve been cheated ? » reprenant les mots de Rotten lors du dernier concert des Pistols vingt ans auparavant.

La Brit Pop s’est inspirée de cet air du temps, où l’Angleterre semblait confiante en l’avenir, fière de sa jeunesse. Son inspiration s’est tarie, quand le nuage de fumée du blairisme a assombri les rêves. Une courte parenthèse enchantée.

Brit Pulp : la britpop selon Pulp de Thatcher à Blair / Jean-Marie Pottier. Autour du livre (Les cahiers du rock), 2009

 Chronique publiée dans Noise n°11 – été 2009

La vie en sourdine de David Lodge

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Desmond, professeur de linguistique à la retraite, mène une existence paisible rythmée de rituels immuables : lecture de la presse quotidienne, visites à son père à Londres, travaux domestiques, discussions avec sa femme Winifred. Enfin, discussions… quand il comprend ce qu’elle lui dit, c’est-à-dire quand son appareil auditif fonctionne. Parce Desmond est un peu dur d’oreille, ce qui le place souvent dans des situations inconfortables, et forcément cocasses, tant il est vrai que son côté professeur Tournesol qui comprend tout de travers est risible. L’auteur se plaît à maltraiter son héros, cet homme si normal qui lui ressemble étrangement. Les scènes hilarantes s’enchaînent, les quiproquos font sourire le lecteur, placé en position de sadique, car plus Desmond se débat avec son léger handicap, plus c‘est drôle, digne des meilleurs Lodge. Un malentendu (c’est le cas de le dire) le pousse dans les griffes d’une étudiante à moitié folle ; son père, sourd lui aussi, et de plus en plus sénile, lui cause des soucis perpétuels, sa femme perd patience à répéter plusieurs fois la même chose…

Pourtant, la vie en sourdine n’est pas qu’un roman comique. Il propose, avec légèreté, une réflexion profonde sur la vieillesse, la maladie, la différence. Lodge retrouve la vivacité de ses premiers textes pour nous décrire, par le rire mais sans méchanceté, les péripéties d’un retraité ordinaire, et nous faire nous questionner sur nos rapports aux autres et le jugement que l’on porte sur eux.

La vie en sourdine / David Lodge. trad. d’Yvonne et Maurice Couturier. Rivages, 2008

Bauhaus, dark entries de Ian Shirley

bauhaus

Originaire de Northampton, ville anglaise des Midlands plus célèbre pour son fort taux de criminalité que pour sa scène underground, Bauhaus est un groupe singulier. Les quatre fortes personnalités qui le composent parviennent à imprégner l’histoire du rock en seulement quatre ans d’existence et quatre albums.

Ian Shirley a suivi de près leur carrière et raconte, grâce à une multitude d’anecdotes et d’interviews, leur destin digne d’un roman à suspense.

L’histoire commence en 1979 avec l’inattendu succès fulgurant de « Bela Lugosi’s dead », single de 9 min., envoutant, dérangeant, qui s’installe dès sa sortie dans l’indie charts britannique. Mais le groupe vise plus haut. Imposant un mix étrange de glam rock et de son garage, les performances scéniques de Bauhaus conquièrent un public fasciné par les gesticulations démentielles et exaltées du chanteur Peter Murphy, les impro. sonores proches de l’expérimental, les décors morbides, les lights stroboscopiques, l’utilisation avant-gardiste de la vidéo. Les fans sont ravis, plébiscitent leur premier album In the flat field ; les journalistes de la presse musicale détestent. Le suicide de Ian Curtis fait passer leur côté sombre pour du cynisme. Leur désacralisation de Bowie ou de Bolan agace. Leur recherche du succès, dans cette période post-punk s’apparente à un manque d’intégrité. Cette haine ne s’éteindra pas. Leur deuxième album Mask, puis leur troisième The sky’s gone out se font assassiner par les spécialistes tandis que leur reprise de « Ziggy Stardust » (quitte à passer pour des sous-Bowie, autant assumer !) cartonne, sans pour autant accéder à l’immense notoriété convoitée par le groupe.

Pour accroître leur popularité, Murphy accepte de jouer dans une campagne de pub pour Maxell tapes. Sa belle gueule, inquiétante et émaciée, perce l’écran. Désormais, il incarnera le groupe à lui seul. Lui, le timide, perpétuel angoissé, septième enfant d’une famille catholique rurale, légèrement bègue. Lui, le vicieux, l’autoritaire, capable d’agresser physiquement les premier rangs lors de concerts, lui qui devient un autre sur scène, un double en transe. Les trois autres membres se sentent écartés, des faire-valoir, sentiment renforcé par la sortie du film Les prédateurs, où leur performance sur « Bela Lugosi » s’avère coupée au montage face à un Murphy gigantesque, écrasant, crevant la pellicule.

A la veille de l’enregistrement du quatrième album, Peter Murphy est hospitalisé pour une grave pneumonie virale. Les trois autres se pressent pour faire les prises sans lui.

Quand sort Burning from the inside, Bauhaus est déjà mort. Enfin presque, car tels les vampires renaissant sans cesse, et après des carrières séparées mais réussies aux USA (les uns avec leur groupe Love and Rockets, Murphy en solo), ils se reformeront en 98. Alors, undead ?

Furieusement gothiques, leurs clips, notamment Telegram Sam, ou Mask restent indémodables.

Bauhaus, dark entries /Ian Shirley. trad. de Carol Vittecoq. Camion Blanc, 2008

 Chronique publiée dans Noise n°10 – mai-juin 2009

Covers : une histoire de la reprise dans le rock d’Emmanuel Chirache

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L’édition de livres rock ne connaît pas la crise. En janvier et février, une quinzaine de titres sur le sujet ont déboulé sur les étalages des librairies. Quoi ? Les amateurs de rock savent lire ? Il faut croire. Et même qu’ils lisent des livres pointus, d’analyse, et ne se contentent pas de simplement regarder les images.

Emmanuel Chirache fait justement partie de cette nouvelle génération d’écrivains du rock, érudite et passionnée. Rédacteur en chef du webzine Inside-Rock, il nous offre dans son Covers un essai sur les reprises fichtrement documenté et bougrement bien écrit. « Une reprise n’est pas uniquement une ancienne chanson que l’on joue de nouveau, nous prévient-il. C’est un immense paradoxe : montrer pour mieux cacher ».

Qu’elle soit égoïste, lors du pillage commercial de la musique noire américaine dans la première moitié du XXème, ou généreuse, lorsqu’elle permet la réhabilitation de nombreux bluesmen oubliés dans les années 60, la reprise dit toujours quelque chose sur l’époque et les interprètes. D’Elvis, qui reprenait la musique noire alors qu’il était blanc pour un public noir et blanc, à Kurt Cobain qui refuse de faire des reprises acoustiques de Nirvana en 1993 lors de la session de MTV unplugged et préfère rendre hommage à Bowie ou Leadbelly, Emmanuel Chirache déroule son propos avec limpidité, beaucoup d’anecdotes, une pédagogie sans faille, et n’oublie ni les yéyés ni Nouvelle Vague.

En plus, il nous permet de corriger certaines de nos certitudes car « nous nous sommes tous trompés au moins une fois sur l’origine exacte d’une chanson ». C’est toujours bien d’éviter de colporter des conneries.

Covers : une histoire de la reprise dans le rock / Emmanuel Chirache. Le mot et le reste, 2008

 Chronique publiée dans Noise n°9 – mars-avril 2009