Porno de Irvine Welsh

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On se demandait, en France (merci à l’éditeur d’avoir enfin traduit ce petit bijou de cynisme), ce que pouvait bien devenir Irvine Welsh, ce romancier écossais au style «naturaliste », flingueur de bons sentiments, secoueur de tripes, célèbre dans les milieux underground mais superbement ignoré par tous les autres. On se demandait aussi ce qu’étaient devenu quatorze ans plus tard, Renton, Begbie, Sick boy et Spud, les « héros » de Trainspotting. Eh bien, j’ai le plaisir de vous annoncer que tout ce petit monde se porte à merveille.

L’écosystème éclairé des critiques littéraires s’arrache désormais les interviews de l’auteur, passé en une décennie du statut d’écrivaillon un brin pervers à celui de représentant des classes populaires. Heureusement, ce succès n’a en rien dévoyé l’essence de l’œuvre. Ses thèmes habituels sont toujours présents : bandes de jeunes, foot, musique, culture pop, came et dépendances alcooliques ; celui de la pornographie, symbole du consumérisme forcené de la société britannique, y fait une entrée remarquable. Welsh, toujours inspiré, porteur d’une langue fleurie et efficace digne d’un ethnographe, en scrute les différents aspects : la création, la production, mais évidemment, et surtout, l’image de soi, notre rapport au corps, le voyeurisme, la possession. Et à travers les films de fesses amateurs, c’est bien une critique virulente de la société que Welsh dresse. Dans Trainspotting, les « héros » étaient broyés par le système Thatcher, le chacun pour soi, l’avenir réservé aux golden boys… Dans Porno, Welsh dénonce les avatars de la vision blairiste du monde. Le « consommez plus pour vivre plus », ce modèle économique vanté comme la panacée universelle aux problèmes de tous, ce modèle où tout s’achète et tout se vend, (même les corps, même les sentiments) n’a fait qu’empirer la situation des déjà faibles. Dix ans après, tout est plus dur, plus perverti et malgré tout, et il faut bien tout le talent de l’auteur pour réaliser l’exploit, la lecture s’avère jouissive et trop vite terminée.

A propos de ses héros,  Welsh affirme: « Au début, ça m’a clairement gêné, que les personnages reviennent. Cette intrusion n’était pas bienvenue. C’est comme lorsque vous donnez une fête, il y a un ami que vous n’avez pas invité et qui vient quand même : vous n’allez pas le chasser… ». Mais en tant que lecteur, on ne peut que le remercier d’avoir finalement donné une suite aux tribulations écossaises de ces admirables rebuts d’une société en pleine déliquescence. Bien sûr, c’est dans notre tête et pas dans notre salon qu’ils sont invités. Et plutôt que des salissures, c’est un nettoyage complet de nos idées reçues et de nos idées noires qu’ils effectuent. Derrière le côté glauque, l’aspect lucratif, le sexe avec Welsh, c’est aussi une forme de libération.

Aux dernières nouvelles, Danny Boyle, le réalisateur du film Trainspotting, aurait accepté de tourner cette suite, et les acteurs aussi. Oh, oui, encore !

Porno / Irvine Welsh. Au diable Vauvert, 2008

Chronique publiée dans Noise n° 6 – été 2008

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