Block Party : un roman à dix étages de Richard Milward

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Block Party : la bio du groupe ? Que nenni, d’ailleurs ça ne s’écrit pas pareil. Le Block Party dont il est question ici est le deuxième roman traduit en français d’un jeune auteur britannique qui raconte les habitudes et les abus des habitants d’une tour HLM de dix étages dans une triste banlieue d’une triste ville du nord de l’Angleterre, Middlesbrough. Et c’est pas triste. A Peach House, les résidents connaissent par cœur la vie de leurs voisins, normal, les murs sont épais comme du buvard. Buvards que Bobby l’artiste s’enfile à longueur de journées, normal, c’est sous l’emprise de toutes sortes de psychotropes qu’il réussit à peindre ses toiles psychédéliques éclatantes et colorées. Colorées comme les bonbecs que s’enfile à longueur de journées sa copine Georgie, et ça la fait flipper, normal, elle est en train de prendre un gros cul. Le cul d’Ellen, voilà ce que Johnny aimerait bien s’enfiler à longueur de journées, mais ça capote, normal, il a fait son éducation en regardant des films porno et ne comprend donc rien aux filles. Des filles, Alan le pervers passe ses longueurs de journées à en mater à travers le trou de la palissade de l’école élémentaire, normal, c’est un pervers. Tous ces personnages échangent, des cris, des baffes, des mots d’amour, des plans drogue et des plans baise, dans un rythme frénétique, aussi rapidement qu’ils dévalent les escaliers de l’immeuble fraîchement repeint en pêche, normal, l’ascenseur est en panne.

Il y a du Irvine Welsh dans ces anti-héros qui se débattent comme des tarés pour continuer à être ce qu’ils sont, des prolos magnifiques, des drogués éclatants, des Anglais. L’écrivain écossais ne cesse d’ailleurs d’encenser son cadet depuis la parution de son premier roman Pommes, publié en France également chez Asphalte.

Le chômage est rose fuchsia, l’alcoolisme est bleu azur, la jalousie est vert fluo. Avec un peu de marron chiasse et de jaune pisse pour le contraste.

Bref, chez Milward, la vie est en couleurs, comme celles des Smarties de la couverture. Comment ça, c’était pas des Smarties ?

Block Party : un roman à dix étages / Richard Milward. trad. de Audrey Coussy. Asphalte, 2013

Chronique publiée dans New Noise n°16 – mai-juin 2013

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Utopia de Ahmed Khaled Towfik

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Le Caire, 2023. L’effondrement des réserves pétrolières, la construction d’un canal par Israël ont conduit à l’anéantissement des classes moyennes égyptiennes et au partage de la société en deux catégories, les riches et les Autres, liés par une haine réciproque. Dans la crainte d’une Révolution, les nantis ont érigé des murs infranchissables et créé Utopia, colonie entourée de miradors qui les protègent des pauvres. A l’intérieur de cette enclave préservée, les gens ont tout et la jeunesse dorée s’ennuie. Alcool, sexe, puissantes drogues, les ados ont déjà tenté toutes les expériences à l’âge de seize ans. Une seule épreuve leur procure encore un soupçon d’adrénaline, la « chasse ». Le but : passer de l’autre côté, tuer un Autre et ramener une partie de son corps comme trophée. D’une violence terrifiante, le court roman de Ahmed Khaled Towfik est une démonstration de force. En plaçant son récit dans un futur très proche, en faisant alterner la voix de deux narrateurs principaux, du même âge mais de deux milieux diamétralement opposés, l’auteur parvient à dresser une critique imparable de l’Egypte contemporaine, et au-delà, de notre monde, au bord de l’implosion. Mené tel un thriller, le texte démonte de façon implacable, sans lasser une seconde, les mécanismes sociaux et politiques qui mènent à l’exclusion d’une partie de l’humanité, fait réfléchir sans donner de leçon, et met en garde, douloureusement.

Utopia / Ahmed Khaled Towfik. trad de l’arabe (Egypte) par Richard Jacquemond. Ombres noires, 2013

Strummerville de Bruno Clément-Petremann

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France. 70’s. Patrick est étudiant et ne sait pas trop quoi faire de sa vie. Il aime le rock et Lucie, militante trotskiste. Musique et Politique sont les ciments qu’il a choisis pour se construire une existence un peu moins prévisible. Jusqu’au jour où son désir de vivre plus l’amène à l’irréparable, il tue un  membre du GUD et doit quitter la France. En 1976, il choisit Londres comme terre d’exil. Joe Strummer s’apprête à monter un groupe, Patrick devient son ombre ; sa vie se déclinera dès lors au rythme des albums et des tournées des Clash, impétuosité, frénésie, apothéose, ralentissement, chute… A la recherche de son ami en plein questionnement sur l’avenir de son groupe, à Paris, Patrick se fait arrêter et en prend pour vingt ans.

Etrange roman que celui-là. Malin d’avoir choisi cette voie et de ne pas nous pondre un sempiternel documentaire sur un groupe dont on sait déjà tout. Malin de faire de Strummer un personnage de fiction. C’était casse-gueule de mettre dans sa bouche des dialogues qu’il n’a pas tenus ou dans sa tête des pensées qu’il n’a sûrement pas eues, et si la lecture peut s’avérer un temps déroutante, ça fonctionne plutôt bien au final. Néanmoins, ce n’est pas là que réside l’intérêt fondamental du bouquin, mais plutôt dans la description vraisemblable du contexte politique et social dans lequel l’intrigue est menée. Giscard, Thatcher, puis les années Mitterrand, l’ultragauche, la crise qui se pointe et qui s’enracine… et surtout dans la peinture hyperréaliste du milieu carcéral. Bruno Clément-Petremann est directeur de prison, nous dit-on en quatrième de couv. L’empathie dont l’auteur fait preuve envers les condamnés, ses positions sur la justice et les conditions d’emprisonnement dans les geôles françaises, c’est peut-être bien dans cette dénonciation des absurdités et des iniquités du système, qu’il retransmet le plus justement la voix du leader des Clash.

Strummerville / Bruno Clément-Petremann. La Tengo Editions, 2012

Chronique publiée dans New Noise n°15 – mars-avril 2013

No présent de Lionel Tran

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Lionel Tran est né au début des 70’s et dresse, dans ce roman que l’on devine à fortes résonances autobiographiques, le portrait d’une génération désabusée. « Nous avons débattu de politique, de religion, de sexualité avec nos parents, qui nous ont toujours incités à penser par nous-mêmes (…) Ils ne nous ont pas préservés, pensant que plus nous serions conscients, plus nous deviendrions éveillés, ils ne nous ont rien caché, nous racontant les détails de leur psychanalyse et nous décrivant à table la réalité biologique de leurs problèmes génitaux. Nos parents étaient fiers de nous, pensant que nous laisser pousser comme des fleurs sauvages ferait de nous la première génération de l’après ».

Ou Comment s’inventer un avenir quand votre présent est jugé stérile par vos aînés, comment construire un monde quand la génération de l’avant, celle des soixante-huitards s’est goinfrée des avancées sociales des Trente Glorieuses, occupe toute la place au point de ne donner à ceux qui suivent que des leçons, du vide. Vacant, but not so pretty. Ceux qui ont grandi dans les 80’s ont-ils le déclassement comme unique perspective ? Que reste-t-il à essayer quand les utopies ont été réduites à néant, expérimentées, bafouées ? La soif de pureté, l’honnêteté intellectuelle, peuvent-elles être les ultimes expériences à tenter ? Lionel Tran revient sur cette période de sa vie où, dans le quartier de la Croix-Rousse, à Lyon, au début des 90’s, avec quelques autres, il s’établit dans un squat qu’ils transforment en atelier créatif. La recherche éperdue d’une alternative à la marchandisation, cette quête d’un pays qui n’existait pas, passera plus par la prise de dope que par la maîtrise d’un art, quel qu’il soit, et se conclura par la solitude, l’enfermement, la chute plutôt que par la rédemption espérée.

Co-fondateur de Terrenoire éditions, journaliste, auteur-scénariste de BD, pour reprendre le contrôle de son existence, Lionel Tran a persévéré dans l’écriture. Une écriture ciselée, aboutie, efficace comme une colère froide.

No présent / Lionel Tran. Stock, 2012

Chronique publiée dans New Noise n°14 – janvier-février 2013