Sugar

Alors que Bob Mould poursuit sa tournée « Copper Blue » en Europe et aux Etats-Unis, Merge vient d’annoncer la réédition de la discographie de Sugar. Le 24 juillet, les trois albums du groupe, Copper Blue, Beaster, et File Under: Easy Listening sortent en version « deluxe », remasterisés. Sugar : un instant de grâce, une fulgurance dans la vie de celui dont on résume souvent trop rapidement la carrière à Hüsker Dü, en oubliant le succès bien plus grand de son deuxième groupe et que les ventes de Copper Blue ont doublé celles de Zen Arcade. Quand Copper Blue sort, Hüsker Dü n’existe plus depuis déjà près de cinq ans. Cinq années durant lesquelles Bob Mould a dû se réinventer, s’extirper du néant pour atteindre les cimes. Retour sur le parcours semé d’embûches d’un homme qui refuse l’échec ou Naissance, vie et mort de Sugar. 
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Photo : Alary/Dalle

 

1988 : les membres d’Hüsker Dü se séparent dans une grande amertume, au bout de huit années, laissant une empreinte profonde dans l’histoire du punk hardcore américain. Quand il décide de quitter le groupe, Bob Mould n’a aucune perspective qui s’offre à lui. En mettant un terme à Hüsker Dü, il rompt aussi avec Warner. Il lui faut tout recommencer à zéro, s’inventer une nouvelle vie et une nouvelle façon de travailler, seul.

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Entre 1988 et 1991, il sort ses deux premiers albums solo chez Virgin : Workbook, en 1989, qui bénéficie de critiques élogieuses et Black Sheets of Rain, en 1990, qui reçoit un accueil plus mitigé. Au cours de cette période, il déménage quatre fois, laisse Mike, son premier amour, et rencontre Kevin. Pour promouvoir ses deux albums, il assure de nombreuses tournées en solo, et fait ses premiers concerts en acoustique. Depuis la fin d’Hüsker Dü, Bob Mould et Grant Hart, ces deux personnalités si opposées, ne se sont plus reparlé, Bob préférant rester muet face aux attaques répétées, par presse interposée, de son ancien comparse.

workbook                          black sheet of rain

1991 marque un tournant important dans sa carrière. Il apprend, en mars, que Linda Clark, la personne à qui il a confié la gestion d’une partie de ses intérêts, lui a fait renoncer, sans l’en informer, à ses royalties en tant que compositeur sur ses deux albums chez Virgin, pour financer l’organisation d’une tournée. Pour un adepte du DIY comme Mould, qui jusque là avait toujours tout géré lui-même, le coup est terrible. Il se retrouve à devoir de l’argent à Virgin, sur la partie artistique de son contrat. Il décide, une nouvelle fois, de tout abandonner et d’aller de l’avant. Il prend sa guitare, un sac de fringues, une bouteille d’eau, et part sur les routes à la conquête de nouveaux fans. Au volant d’une voiture de location, pendant neuf mois, il fait 500 bornes par jour pour proposer au public des sets acoustiques et de nouvelles compos. Dans l’habitacle confiné de la bagnole, pendant ces longues heures de solitude, les mélodies affluent. A good ideaIf I can’t change your Mind… naissent durant cette période particulièrement créative. L’esprit de Bob est en ébullition, les chansons fonctionnent sur scène, il multiplie les concerts, l’argent rentre. Dès qu’il revient chez lui, il enregistre des démos sur un huit pistes, dans une pièce de son appartement de Brooklyn transformée en studio. Il est à nouveau maître de son destin. Il partage la scène avec les Pixies ou Dinosaur Jr, dont les membres lui vouent un véritable culte. Ironie de l’histoire, il doit faire ses preuves face à une foule qui ignore son nom, venue voir des groupes qu’il a pourtant influencés. Il tourne en Europe, toujours en solo, et défend son œuvre. Lors d’un festival en plein air, durant l’été 1991, en Allemagne, il se retrouve programmé entre Nirvana et Sonic Youth. Face à 7000 personnes, sur une scène défoncée par un Cobain galvanisé par la sortie imminente de Nevermind, Bob affronte le monde, armé de sa seule gratte acoustique Yamaha APX douze-cordes. Humble et acharné. Reste à régler la question du label. Les majors hésitent à cause du succès en demi teinte de Black Sheets of Rain. Deux labels du milieu indé répondent à l’appel : Creation Records au Royaume-Uni et Rykodisc aux Etats-Unis. Après un an de concerts non stop, Bob a du fric, de quoi financer deux albums et rester propriétaire des masters. Le deal est le suivant, si un label sort un single, l’autre s’engage à en sortir un autre. La carrière de Mould est de nouveau sur les rails. Il n’a plus qu’à trouver une bonne section rythmique pour enregistrer ce qu’il considère comme son troisième album solo. Il se rappelle alors le nom de Malcolm Travis, un mec sympa, facile à vivre, qu’il avait rencontré en 1988 quand il avait produit Down on the Floor, l’album des Zulus, groupe de Boston dans lequel Malcolm jouait de la batterie. Justement, les Zulus viennent de se séparer et Malcolm cherche un nouveau projet. Et d’un. Kevin, le compagnon de Bob, connaît bien David Barbe, bassiste des Mercyland, un combo d’Athens. Hoover Dam copiée dans son walkman pour tenter de le convaincre, Kevin contacte David. Bye Bye les Mercyland. Et de deux.

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Dans un entrepôt délabré, près d’Athens, ils se retrouvent et se mettent à répéter les trente morceaux écrits par Mould en vue de l’enregistrement de l’album prévu quelques semaines plus tard. Dès les premières répéts, la grâce les frappe comme une évidence. David et Malcolm ne seront pas  des musiciens de studio, loués pour faire un job. Leur investissement dans la tâche à accomplir va plus loin que pour un simple job. Ils sont motivés, prêts à tout donner. Ils ne se contentent pas d’interpréter les morceaux du leader. Rapidement, ils apportent leurs touches personnelles. A trois, ils créent un son. Ils sont un groupe. Sollicités localement pour faire leur premier concert au 40 Watt Club, le 20 février 92, il leur faut un nom. Un matin, alors qu’ils déjeunent ensemble au Waffle House avant leur journée de boulot, les yeux de Bob se posent sur un petit sachet de sucre emballé: Sugar est né.

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A l’Outpost, dans la banlieue de Stoughton, dans le Massachusetts, ils commencent les sessions d’enregistrement, secondés par l’ingénieur du son Lou Giordano. Le studio est modeste, l’ambiance spartiate, il neige. Sacs de couchage, cafetière, micro onde, frigo sont leur seul luxe. Peu importe, ils ne sont pas là pour prendre du bon temps, ils sont là pour bosser. Ils procèdent d’une façon étonnante. Ils enregistrent une piste uniquement avec le clic et commencent par David, qui pose des lignes basiques de basse. Ensuite, Malcolm prend le relais et joue ses parties batterie sans pouvoir s’aider ni de la guitare, ni du chant. Puis David complète ses lignes de basse. Enfin, vient le tour de Bob. Sur les trente morceaux partiellement enregistrés, il décide d’en écarter huit, qu’il juge peu prometteurs, et s’attelle à poser sa gratte sur les vingt-deux restants. Après la guitare, il s’attaque aux parties chant. Impossible de réenregistrer uniquement les moments qu’il trouve moins bons dans un morceau. Au moindre défaut, au moindre mot écorché, il lui faut tout recommencer depuis le début. En plus, Bob est perfectionniste. Il peut aller jusqu’à refaire sept fois le chant sur une chanson. Sans parler des choeurs à rajouter. Au bout de plusieurs jours de ce régime, sa voix est bousillée. Une seule solution, continuer à payer le studio en attendant que sa voix revienne. C’est pendant cette période de réflexion forcée qu’il mûrit son projet plus avant. Sur les vingt-deux morceaux en cours, il en écarte encore six, qui lui semblent plus faibles que les autres. Il en reste seize. Dix plutôt pop, et six plus violents. Ce n’est pas un album qu’ils sont en train de créer, mais deux. Beaster et Copper Blue. Deux faces d’un même être. La médaille et son revers. Docteur Jekyll et Mr Hyde.

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Car ne vous fiez pas aux apparences, quand il s’agit de Mould. Son physique, sa corpulence pourraient le laisser supposer, mais Bob n’est pas un ours en peluche, enfin pas seulement. C’est aussi un grizzli, d’une puissance rare, une bête qui se relève malgré les coups, qui avance dans le chaos. Son humeur est changeante et complexe. C’est un être plein de rage et de passion, excessif.

Copper Blue et Beaster résument la complexité du personnage. Difficile de croire qu’ils ont été conçus à la même période, exactement. Autant le premier est lumineux, aux mélodies profondes et pop, autant l’autre est sombre, rêche, rempli de hargne. Ils incarnent les deux visages de leur créateur, capable de se laisser submerger par des moments de joie frénétiques, mais aussi susceptible de sombrer dans de profondes dépressions où sa violence l’oblige à se replier sur lui-même en attendant l’accalmie. Alternance de phases dévastatrices au cours desquelles ses démons resurgissent et où il se vautre dans la bouffe, l’alcool, ou le sexe jusqu’à l’écœurement, et de phases rédemptrices où il se révèle assez fort pour surmonter seul toutes ses addictions.

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Copper Blue possède ces accents pop, cette fraîcheur quasi candide du rock anglais des années 60 que Mould affectionnait tant quand il était gosse, les Beatles, les Who, les Kinks. Plongée dans une musique aux mélodies entêtantes, simples et efficaces, sans arrière pensée, sans violence contenue, Copper Blue incarne le versant coloré de Mould, un trip dans l’univers des Beach Boys, des Byrds ou de Cheap Trick.

A l’inverse, Beaster révèle son côté sombre et tourmenté. Mould traverse des périodes de crise, des moments de doute intense qui le plongent, ainsi que son entourage, dans un désarroi absolu. Beaster en est l’illustration. Quand il commence l’enregistrement, il sait qu’il abordera le thème de la religion mais n’a pas encore de paroles précises à poser sur les six morceaux qui constitueront l’album. Un soir, il reçoit un coup de fil de Kevin, son mec. Sans aucune raison, la conversation prend une sale tournure. Mould passe en mode Rage. Il renvoie tout le monde, s’enferme pendant un jour et demi dans la mansarde du studio et laisse crier sa fureur et écrit, écrit. Trop de pensées, la fatigue accumulée après des semaines de travail intense, ses névroses refont surface. Il lâche tout : peur de l’abandon, doute lié à l’absurdité de l’existence, idées suicidaires. Feeling Better, reflet d’un esprit qui se débat avec des fragments de personnalité multiple, incarne parfaitement le tourment de son auteur. Walking away, hommage à Loveless, l’album de My Bloody Valentine qui le bouleverse tant, clôt l’album sur une note proche du chaos. Mais c’est JC Auto, hurlement auto-destructeur et profanateur, qui est sans doute le morceau qui symbolise le plus puissamment cette phase critique, cette faculté à créer du désastre pour tenter de le contrôler.

Quand il en termine avec ses parties chant, Mould est éreinté. Pourtant, le travail n’est pas fini. David doit refaire tout le boulot avec une nouvelle basse. Son instrument, minable, a été quasiment couvert partout par les guitares. Puis suit le mixage des deux albums. Bob rentre chez lui, à bout de force. Il passe trois semaines sans pouvoir se lever, les bras couverts de rougeurs et des ampoules aux doigts, manifestations psychosomatiques de son épuisement, stigmates de son malaise.

Les deux albums achevés, Sugar prend la route, en juillet, pour une tournée d’échauffement aux Etats-Unis. Les salles sont petites mais le public est enthousiaste. Deux vidéos sont tournées à peu de frais par John Bruce, qui les suit depuis leurs débuts, pour illustrer Helpless et Changes. Pour Changes, il propose au groupe un collage avec des morceaux de bandes enregistrées pendant les répéts. Helpless mélange prises en play-back filmées en haut du Puck Building à Soho, et  images au ralenti dans les rues de Soho ou dans le quartier où on emballe la viande à Manhattan. La première tournée au Royaume-Uni déchaîne les foules.

En septembre 1992, Copper Blue sort dans les bacs. Il rentre immédiatement dans le top ten des charts nationaux en Angleterre. Aux Etats-Unis aussi, le succès est fulgurant. Ryko assure. Le label sort quatre singles d’affilée. Bob accompagne le mouvement et lâche beaucoup d’argent pour le tournage du clip If I Can’t Change Your MindLes trois vidéos tournent en boucle sur MTV. Les singles passent très souvent sur KROQ. Les ventes s’envolent. 30 000. 100 000. 300 000 exemplaires. Dans la foulée, ils décident de proposer le deuxième album au public le plus rapidement possible.

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Beaster sort le 6 avril 1993 chez Creation, le 7 chez Ryko. Il atteint la place trois du top ten anglais. A la fin de ce même mois d’avril, Sugar tourne aux Etats-Unis dans des salles de 2500 à 6000 places. La période est à l’euphorie. Bob et Kevin décident de déménager à Austin, dans une vaste maison. Copper Blue est sacré album de l’année 1992 par le NME. Ils jouent devant des milliers de personnes, dans le monde entier. C’est à ce moment que le passé réapparaît, en la personne de Doug Myren, avocat. Grant Hart et Greg Norton veulent renégocier l’accord sur une partie des royalties d’Hüsker Dü, accusant Mould de percevoir une part trop grande par rapport aux deux autres membres du groupe. La bataille judiciaire s’annonce rude, Bob refuse de l’affronter et préfère céder. Sugar s’envole pour une tournée européenne dans des festivals gigantesques. Ils se retrouvent sur des scènes devant 30 000 personnes à Londres. En Allemagne, en Irlande ou au Danemark, la foule atteint les 75 000. Le groupe reste tranquille dans son bus à jouer à des jeux de société et à fumer de l’herbe, essayant de ne pas céder à l’hystérie. Le nombre de dates se multiplie, la fatigue s’accumule. Chaque soir, sur scène, quand il joue Beaster, Mould se replonge dans l’état dans lequel il a créé l’album et revit l’enfer. Il revit l’enfer 27 fois d’affilée. Il rentre aux Etats-Unis dans un état de faiblesse extrême.

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En mars 1994, il est temps pour Sugar de donner une suite à leurs deux premiers albums. Bob n’a pas fait que monter sur scène au cours de l’année passée, il a composé aussi. Ils décident de se lancer seuls dans cette nouvelle aventure. Bob produit, David remplit le rôle d’ingénieur du son. Ils choisissent le studio Triclops, à Atlanta, où Smashing Pumpkins a enregistré Siamese Dream et Hole Live Through This, et commencent les sessions de ce qui va devenir File Under : Easy Listening. Pendant deux mois, ils s’acharnent en vain à essayer de trouver un son qui leur convienne. Mould se perd dans des combinaisons trop compliquées, Malcolm n’arrive pas à faire correctement ses parties batterie. Tout le monde s’agace, les nerfs s’usent. La mort de Cobain rajoute un supplément de détresse qui n’arrange rien. Mould décide de rentrer au Texas avec les bandes pour tenter de sauver ce qui peut l’être. Mais, après réécoutes, le verdict est clair, le résultat est nul. Les bandes sont détruites. Tout est à refaire. Cette fois, ils demandent l’aide de Jim Wilson, pour leur montrer la voie. Ils sont partants pour se rendre à Cedar Creek, un studio petit mais très bien équipé, au sud d’Austin, le studio de Fred Remmert. Mais le studio n’est pas disponible. Ils se replient provisoirement sur le studio personnel du frère de Fred, près de Boerne. Ils changent de méthode. Bob part seul avec Jim Wilson pour commencer le travail. Il programme les modèles pour les seize chansons concernées sur sa boîte à rythme. Puis, il enregistre les guitares et les chants sur cette même boîte. Ils travaillent sans relâche, sans prendre le temps de manger. Sauf le soir, où ils se rendent au drive-in Taco Cabana, unique resto ouvert jusqu’à deux heures du matin et où Bob s’enfile quotidiennement quatre grands burritos remplis de fromage et de haricots. Il prend vingt kilos. C’est ensuite au tour de David. Il met deux jours à enregistrer toutes les parties basse, ainsi que ses choeurs, sans oublier le morceau de sa composition, Company Book. Enfin, Malcolm est appelé à Cedar Creek, à présent libre, et balance les seize parties batterie. Il donne tout, jusqu’à s’en faire saigner.

Mais Bob n’aime pas FU:EL autant que les deux premiers albums. Il le trouve bâclé, regrette peut-être de s’être trop précipité et d’avoir cédé aux pressions des labels. Les deux vidéos tournées une nouvelle fois par John Bruce pour promouvoir l’album enfoncent le clou. Your Favorite Thing est filmée sur un échangeur en chantier et Believe What You’re Saying sur une piste d’atterrissage abandonnée. La chaleur estivale à Austin est écrasante, les membres du groupe transpirent, étouffent. Bob a l’air énorme et déteste les clips. Au point de jurer de ne plus jamais retravailler avec Bruce.

Malgré tout, à l’automne 1994, la campagne de promo nationale peut commencer. Le magazine Spin propose à Mould une interview de plusieurs pages, menée par l’écrivain Dennis Cooper, grand fan d’Hüsker Dü. Bob hésite. Dennis Cooper est gay, et Bob craint que l’entretien se concentre sur son homosexualité. Sans en avoir honte, Mould n’a pas fait officiellement son coming out. Il s’est contenté jusque là de quelques clins d’oeil dans des vidéos, messages que seuls les initiés pouvaient comprendre. Ainsi, dans If I Can’t Change Your Mind, le clip présentait différents types de couples, pour symboliser que toutes les relations se valent. Des hommes, des femmes ensemble, des couples hétéros… Sur une des dernières images, on voit Bob montrer une photo polaroïd sur laquelle figure Kevin. De même, en 1990, dans la vidéo It’s Too Late, Bob est filmé entravé du drapeau américain, attaché à une palissade en barbelés. Le clip se termine sur une image du chanteur allongé avec, flottant au-dessus de lui, l’inscription silence = mort. Ces allusions étaient des références concrètes, voulues, à son homosexualité. Mais elles pouvaient passer inaperçues. En 1994, le grand public n’est toujours pas censé connaître les préférences sexuelles du chanteur de Sugar, ni même ses parents. Il redoute les conséquences. Depuis quinze ans, il s’est efforcé de s’adresser à tout le monde quand il parlait d’amour, pour que chacun puisse se retrouver dans ses textes. Il s’est évertué à évacuer toute référence au genre dans ses chansons. Il craint de choquer son public hétéro. Il se laisse convaincre, à contrecœur. L’interview se passe le mieux du monde. Bob se confie longuement. Quand le papier sort, l’article met effectivement sa sexualité sur le devant de la scène. Bob se sent piégé, a du mal à assumer. Cette peur qui le tenaille depuis l’enfance, celle de décevoir, de ne pas être à la hauteur, reprend le dessus. A presque trente-cinq ans, il ment toujours sur lui-même, se soucie toujours trop de ce que les autres pensent de lui. Il se cherche désespérément. Les retombées de l’article de Spin seront sans conséquences sur son public. C’est un électrochoc pour lui. Douloureusement, il prend conscience du chemin qu’il lui reste à parcourir pour trouver l’apaisement, se trouver lui-même, et du fait qu’il lui faudra bien, un jour, s’accepter.

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FU:EL se place septième dans les charts britanniques. Ils entament une tournée de trois semaines au Royaume-Uni et en Europe de l’Ouest, dans de grandes salles, puis enchaînent des dates aux Etats-Unis. Le public répond présent. Mais, pour le groupe, l’heure n’est plus à l’excitation. La passion est retombée. Le 13 novembre 1994, l’aventure Sugar prend fin. Enfin, pas officiellement. Sans même en informer Malcolm, David et Bob s’accordent à trouver qu’il est temps de passer à autre chose. Les deux années qui viennent de s’écouler ont été denses, trop denses. David veut voir grandir ses gosses. Bob a besoin de prendre du recul, du repos. Ils décident d’honorer les dates prévues et de tout arrêter. Les derniers concerts sont un bonheur immense. Sans pression, ils prennent un plaisir infini à se retrouver sur scène. En janvier 1995, quand ils se retrouvent à Los Angeles pour le tournage de la vidéo de Gee Angel, ils sont les seuls à savoir que le clip sera un témoignage posthume du groupe. Et ils s’envolent pour le Japon. Le dernier concert de Sugar a lieu à Sendai. Personne n’est au courant. Bob et David refusent de devoir encore répondre à des questions. Tout au plus se sentent-ils un peu coupables de ne rien oser dire à Malcolm. Le groupe se sépare au Japon. Malcolm et David rentrent aux Etats-Unis, tandis que Bob s’autorise des vacances nippones. La période Sugar a été intense dans la vie de Bob Mould, si intense qu’elle l’a laissé au bord de l’épuisement.

Aujourd’hui, Bob Mould est toujours debout. A le voir sur scène prendre son pied à enchaîner les titres de Copper Blue pour célébrer les vingt ans de la sortie de l’album, on se dit qu’il n’a jamais été aussi serein, apaisé, beau. S’il se cherchait encore à l’époque, il semble s’être parfaitement trouvé, la cinquantaine passée. Il n’est plus l’ours solitaire et tourmenté qu’il était quand il avait trente ans. Il n’est plus un ours, mais un Bear, assurément, un membre affiché de cette sous-communauté gay qui a su l’accueillir, le révéler à lui-même, devenir sa famille. Le 4 septembre, chez Merge Records, sortira Silver Age, son neuvième album solo. Mais, c’est une autre histoire…

Article publié dans New Noise n°11 – juillet-aout 2012

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