Cathi Unsworth : London calling

Cathi Unsworth1 2012 credit Fen Oswin
Photo : Fen Oswin
David Peace la surnomme the first lady of noir fiction. Cathi Unsworth, en seulement quatre romans, a réussi à se faire un nom parmi les plus grands du polar anglais. Des romans sombres à l’atmosphère exacerbée par des bandes son incontournables. Normal, longtemps chroniqueuse dans plusieurs magazines rock, elle connaît la puissance évocatrice de la musique et sait de quoi elle parle, loin des clichés et de l’impro.
Tu as commencé ta carrière comme journaliste musicale pour Sounds, à 19 ans. Comment t’es-tu retrouvée si jeune dans un tel magazine ?

Je préparais un Higher National Diploma (diplôme supérieur d’aptitudes techniques) au London College of Fashion, dans le domaine du journalisme de mode et des relations publiques. Pendant les vacances d’été, des agences d’attachés de presse avaient l’habitude de recruter des étudiants de notre cours pour des vacations – à l’époque, dans les années 80, on était même payés pour ça. J’avais déjà passé un été à bosser pour une de ces agences sur le festival de Reading, et j’y avais fait la connaissance de Steve Double, un photographe de Sounds. Il fallait que je trouve un stage dans le cadre de mes études, et je savais déjà que je voulais travailler dans le milieu de la musique et non de la mode. J’ai demandé à Steve s’ils prenaient des étudiants et il s’est marré en me répondant qu’ils n’avaient presque que ça, des étudiants, à Sounds. J’ai donc appelé le rédacteur en chef, Tony Stewart, pour lui demander si je pouvais faire mon stage de deux semaines dans son magazine. Il m’a accordé un entretien, on s’est bien entendus, et il m’a fait intégrer directement l’équipe de rédaction, avec Hugh Fielder, un mec adorable qui traînait dans le milieu depuis les années 60 et avait une sagesse infinie à transmettre. Je me suis débrouillée assez bien pour qu’on me confie des chroniques, puis des interviews. Tout a commencé comme ça.

« C’est le problème avec la presse musicale ici. Ceux qui sont aux commandes de ce qu’il en reste sont là depuis des décennies et gardent jalousement leur pré carré. Ils n’apprécient pas vraiment qu’une femme en sache plus qu’eux sur la musique, simplement parce qu’elle se donne la peine d’aller aux concerts. »

Sounds, puis Melody Maker, la scène rock… Tu étais une très jeune femme dans un environnement plutôt masculin. Est-ce que tu as dû te battre pour te faire une place ou le fait d’être une femme n’a eu aucune incidence sur ton travail ?

Quand je travaillais à Sounds, ça n’avait aucune importance. Tony était le meilleur rédac chef masculin que j’aie jamais eu. Chacun obtenait du boulot selon son mérite et l’équipe était constituée d’autant de femmes que d’hommes, l’atmosphère y était donc vraiment agréable. Ça n’a pas été du tout la même chose quand j’ai bossé à Melody Maker. Je me souviens que ses rédac chef, tous des vieux, tous des mâles, se sont foutus de moi parce que je suggérais qu’on mette Nirvana en couverture, quand le groupe est passé à Reading en 1991. Quelques années plus tard, j’ai lu dans le bouquin de Paul Gorman sur la presse musicale que Caroline Coon avait été traitée de la même façon, et sûrement par le même genre de personnes, au sujet des Sex Pistols et des Clash. C’est le problème avec la presse musicale ici. Ceux qui sont aux commandes de ce qu’il en reste sont là depuis des décennies et gardent jalousement leur pré carré. Ils n’apprécient pas vraiment qu’une femme en sache plus qu’eux sur la musique, simplement parce qu’elle se donne la peine d’aller aux concerts.

Melody Maker et NME étaient encore très embarrassés d’avoir merdé au sujet du punk, Sounds ayant été le premier sur le coup, et ils étaient obnubilés par le fait que ça puisse se reproduire, quasi parano. Donc, ce qui se passait, c’est qu’une poignée de journalistes qui travaillaient en freelance, dont je faisais partie, se démenaient pour découvrir de nouveaux groupes, et dès que ces groupes signaient sur une major, les vieux journaleux s’en emparaient, s’attribuaient tout le mérite de leur découverte et profitaient de toutes les bouffes gratuites, des voyages aux Etats-Unis… A l’époque, de toutes façons, j’avais vingt-cinq ans et je sentais que je devenais trop vieille pour continuer à bosser dans l’industrie musicale. Heureusement, ça a été l’année où j’ai rencontré Robin Cook et d’autres gens qui ont eu une influence positive sur mon existence.

Nirvana

Dans Au risque de se perdre, ton premier roman, dont l’histoire se situe dans les 90’s, Diana, ton héroïne, est journaliste elle aussi. Elle n’est pas tendre avec la presse. Elle parle de « ces journalistes puants, dont le nom apparaît en plus gros que celui de l’artiste dont est censé traiter leur article ». On en a des comme ça en France aussi. Quel regard portes-tu sur la presse musicale britannique aujourd’hui ?

Je trouve qu’elle s’est dégradée, vraiment. Mojo et Uncut proposent des papiers intéressants, bien écrits, faits en majorité par les mêmes qui bossaient pour Sounds, Melody Maker ou NME dans les années 80-90, ce qui reflète l’âge de leur lectorat, je suppose, mais de là à prétendre qu’ils soutiennent l’avant garde musicale… C’est une femme qui est rédac chef de NME à présent, ce qui est un progrès au bout de cinq décennies, mais le journal en lui-même ressemble plus aux anciens Record Mirror ou Smash Hits qu’au NME que je lisais quand j’étais ado. Kerrang! est toujours le sale gosse de la presse musicale, ce qui reste attractif, mais il ne traite que d’un style de musique. Ayant vécu cette période en tant que journaliste, je pense qu’on en est là parce que les éditeurs de presse britanniques n’ont eu de cesse de faire baisser le niveau des magazines jusqu’à ce que plus personne ne veuille les lire. C’est pour ça que Melody Maker, Select ou d’autres magazines pour lesquels j’ai travaillé n’existent plus. Ces éditeurs se préoccupent uniquement d’attirer un lectorat de gamins très jeunes, d’où la situation dans laquelle on se trouve aujourd’hui. A son apogée, Sounds était vendu à 250 000 exemplaires par semaine. Maintenant, seuls les magazines people trash comme Heat, édités accessoirement par ceux-là mêmes qui ont cessé l’activité de Sounds, atteignent ce niveau de vente.

au risque

Et en ce qui concerne les musiciens ? Penses-tu qu’ils soient aussi abordables qu’auparavant ? Dans Le chanteur, ton deuxième roman, tu décris un milieu rock parfait pour les psychopathes. As-tu été déçue par des artistes ?

Pas aussi souvent que par les gens qui gravitent autour d’eux, qui s’accrochent à eux tels des sangsues et se débarrassent de leur coquille vide une fois que leur talent s’est tari. C’est un milieu qui convient parfaitement aux psychopathes. Il existe un type d’individu auquel Vince dans Le chanteur se conforme parfaitement, le leader charismatique qui a besoin d’être adoré, qui traverse indemne la Vallée de la Mort, et qui laisse dans son sillage les cadavres des personnes influençables qu’il a croisées. Si tu ajoutes à ça l’héroïne, distillée dans ce monde par nombre de flagorneurs rampants qui te font croire que ça a quelque chose à voir avec la créativité, tu ajoutes un levier de contrôle supplémentaire que les gens comme Vince peuvent actionner quand ça leur chante.

Quant au fait que les artistes soient accessibles, j’ai eu de la chance, quand j’ai commencé à bosser à Sounds, il n’y avait pas ces armées d’attachées de presse derrière chaque musicien, qui vérifient si ce qu’ils ont déclaré est conforme à leurs attentes et te font signer tout un tas de formulaires avec la liste des sujets à ne pas aborder. A l’époque, c’était possible, et je l’ai fait, de passer un coup de fil à John Peel ou Joe Strummer et ils étaient ravis de te parler. On n’est plus du tout dans le même monde.

chanteur

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La musique et les mots sont intimement liés dans ta vie et ta carrière. Est-ce qu’écrire pour la presse musicale a été une bonne école pour ton futur travail d’écrivain ?

Sans aucun doute. En tant que journaliste, j’ai dû me discipliner pour écrire des textes courts, incisifs qui capturent l’attention du lecteur. Et puis, écrire sur la musique est un processus très créatif, puisque tu décris quelque chose d’éphémère, l’effet que la musique exerce sur les gens. En outre, dans ce milieu, j’ai rencontré tant de personnages, la plupart géniaux, je dois dire, mais aussi des individus de la pire espèce, que j’ai de quoi m’inspirer de ces modèles pour le restant de mes jours. Ça a été comme si je m’étais immergée dans l’étude de l’âme humaine, sûrement exacerbée par la nature même de cet environnement si particulier, mais j’ai vraiment rencontré l’éventail complet de héros, de bandits, de rêveurs et de conspirateurs.

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Quel a été l’élément déclencheur qui t’as décidée à écrire des romans ? Et pourquoi des romans noirs ?

Grâce à mes amis de Gallon Drunk, j’ai rencontré l’auteur de romans noirs Robin Cook, au moment où ils mettaient en musique son chef d’oeuvre, I Was Dora Suarez. Avant d’avoir découvert ce bouquin, les seuls romans policiers que je connaissais étaient ceux avec Sherlock Holmes, que j’avais lus quand j’étais enfant. Robin m’a ouverte à un monde dont j’ignorais jusqu’à l’existence. Dans ses romans, la victime est le personnage central, pas le tueur ou le détective, et il s’interroge sur les raisons qui ont fait de notre monde un endroit si désespéré et sinistre. Je pense que c’est le rôle de l’auteur de romans noirs que d’explorer les questions fondamentales qui nous tourmentent depuis des temps immémoriaux, – Qu’est-ce qu’on fait là ? Pourquoi le mal existe-t-il ? Qu’est-ce qui cloche avec la race humaine pour qu’on ait tant de mal à vivre ensemble ? – et d’apporter un éclairage sur la société dans laquelle un crime est commis.

Robin a été l’une des personnes les plus brillantes et énergiques que j’aie jamais rencontrée. Pour moi, c’était le Johnny Rotten du polar et je voulais simplement lui ressembler. Après avoir lu tous ses romans, j’ai passé dix ans à lire les bouquins vers lesquels il m’avait menée, James Ellroy, Dashiell Hammett, Jim Thompson, Patrick Hamilton, David Peace, Jake Arnott, et des tonnes d’autres. Tous ces auteurs, avec Robin bien sûr, sont devenus mes héros dans ce domaine, pour la qualité de leurs écrits, et parce qu’ils ont libéré le genre du carcan du héros récurrent. J’ai connu Robin seulement un an avant sa triste disparition mais il a fait entrer une part de magie dans ma vie.

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Les auteurs de romans noirs… Ici encore, tu évolues dans un milieu plutôt masculin. Même quand elles écrivent des polars (nombreuses sont celles qui écrivent des polars « psychologiques »), les femmes semblent s’efforcer de n’être pas trop dérangeantes, de faire ce qu’on attend d’elles. Cela t’a-t-il joué des tours d’avoir outrepassé ces limites politiquement correctes ? As-tu eu du mal à être publiée ?

C’est vrai que c’est un monde étrange que celui-là. En Grande-Bretagne, il y a beaucoup de femmes qui écrivent des polars à succès, et qui écrivent plutôt bien, d’ailleurs. Mais, tu as raison, la plupart d’entre elles écrivent des thrillers psychologiques et sont obligées d’avoir recours à des héros récurrents. J’ai récemment écrit un article sur le sujet dans le Guardian. J’y explique que les éditeurs continuent à vouloir les voir sanglées dans le corset d’Agatha Christie. J’ai eu beaucoup de mal à trouver un éditeur. Il n’y a que John Williams de Serpent’s Tail qui ait pensé qu’Au risque de se perdre valait la peine d’être publié. D’autres éditeurs de plus grosses maisons l’aimaient bien mais le trouvaient trop singulier, et comme il n’y avait pas de personnage de détective susceptible de revenir dans plusieurs épisodes, ils n’ont pas voulu prendre de risque.

« Mes héroïnes sont inspirées de femmes comme  Lydia Lunch et Siouxsie Sioux. »

Tes héroïnes sont des personnages forts. Elles sont journalistes, chanteuses, managers, créatrices de mode. Elles font de leur mieux pour trouver leur voie. C’est important pour toi de peindre des portraits de femmes positifs ?

Oui. J’écris pour les femmes que je pense être comme moi, qui tracent leur chemin dans un monde encore très déséquilibré et très patriarcal. C’est bien d’avoir des modèles forts. Quand j’étais gamine, il y en avait plein, comme Lydia Lunch et Siouxsie Sioux. Elles avaient l’air génial, elles disaient des choses importantes. Impossible de les imaginer devoir quoi que ce soit à un mec. C’étaient les premières femmes que je voyais agir différemment, faire les choses à leur façon. Elles ont eu sur moi la même influence que les auteurs de polars dont je parlais. Mes héroïnes sont inspirées de femmes comme elles.

Quand j’ai écrit Bad Penny Blues, qui se passe au début des années 60, et même si de jeunes femmes artistes comme Mary Quant ou Pauline Boty ont réussi à se faire un nom à Londres à l’époque, j’ai pris réellement conscience d’à quel point ça a dû être plus difficile pour la génération de ma mère que pour la mienne. Et, bien sûr, il y a les femmes qui sont victimes dans ce roman, les plus importantes pour moi. [Dans les années 60, à Londres, Jack the Stripper a tué huit prostituées, dont les corps ont été retrouvés dénudés sur les bords de la Tamise. L’assassin n’a jamais été identifié. Bad Penny raconte cette histoire tirée de faits réels] Je voulais que les lecteurs ressentent ce que ça peut faire d’être condamné à vivre une existence si brutale et si courte, réceptacle de toutes les haines masculines.

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Dans Le chanteur, les jeunes punks que tu décris sont si touchants, si frappants de vérité, qu’on pourrait croire que tu parles de ta propre adolescence. Pourtant, tu étais encore une enfant quand le punk a explosé. Ce mouvement t’a-t-il marquée même si tu étais très jeune ? Quels sont tes souvenirs de cette époque ?

J’étais encore une gamine quand les Sex Pistols sont sortis, mais la période post-punk a coïncidé avec ma prime adolescence, et comme j’habitais alors au milieu d’un champ dans le Norfolk, je passais mon temps à écouter John Peel et à regarder les plutôt bons programmes musicaux diffusés à la télé à l’époque, comme The Tube, The Oxford Roadshow ou Riverside. Il y avait tant de bonne musique et tant de groupes qui expérimentaient le son et l’image. Cette période a duré au moins jusqu’au milieu des années 80. Ça m’a laissé le sentiment que « le domestique et le politique sont liés », sans oublier toute l’esthétique DIY qui fait que si tu n’aimes pas comment les choses évoluent, tu n’as qu’à agir pour les changer.

Ton dernier roman, Weirdo (en cours de traduction chez Rivages), explore les années 80, justement la période où tu étais ado. Peux-tu nous en parler ? Te sens-tu proche de la fille que tu étais à l’époque ? 

C’est ni plus ni moins une déclaration d’amour à cette période et à tous les potes avec lesquels je l’ai partagée, dans le Norfolk, au début des années 80. On formait un groupe plutôt fermé, constitué de toutes sortes de gens bizarres, gothiques, punks, rockabillies, psychobillies, qui avait l’habitude de se retrouver tous les vendredis et samedis soirs dans le même pub. Quand je repense à cette époque, je revois des images qui m’évoquent simultanément le pire et le meilleur. Margaret Thatcher était au pouvoir et détruisait les fondements de notre société l’année même, 1984, où se déroule l’action de Weirdo, année durant laquelle les mineurs ont fait grève. En même temps, inspirés par leur haine de Thatcher et par le fait que plus personne n’avait de boulot où se rendre, on a eu tous ces groupes géniaux, engagés politiquement, comme New Model Army, The Mob, Poison Girls, Crass, Killing Joke, qui constituent la bande son de mon roman. Sans oublier tous ces autres groupes qui n’étaient pas autant politisés mais qui faisaient une putain de musique comme The Sisters of Mercy, Echo & the Bunnymen, Theatre of Hate, Southern Death Cult. Et, bien sûr, l’adolescence est l’âge des expériences extrêmes, où tes émotions jouent les montagnes russes. Cet âge où tu découvres avec joie que d’autres gens sont comme toi, où tu te retranches avec délectation dans ton bunker, et où tu prends conscience aussi que tu es coincée dans un monde étriqué, étroit d’esprit, ce qui te fournit une excellente raison de te rebeller. J’ai des souvenirs très précis de cette période, probablement parce que c’est impossible d’oublier cette façon de tout vivre si intensément.

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Ton troisième roman, Bad Penny Blues, est le seul à dépeindre une époque, les 60’s, que tu n’as pas vécue, même si on reste dans le milieu musical, avec le jazz américain et le ska jamaïcain. A-t-il été plus difficile à écrire ?

Bad penny a été le plus dur à écrire pour différentes raisons. Tout d’abord, l’histoire vraie, cette affaire non résolue sur laquelle il est fondé, était incroyablement pénible, compliquée et étrange. Trouver un dénouement qui soit plus satisfaisant que les hypothèses avancées par les autres auteurs qui se sont penchés sur le cas et en ont tiré des romans avant moi, a été extrêmement difficile. En plus, comme il s’agit d’une période que je n’ai pas vécue, je devais constamment m’arrêter pour réfléchir à ce qui existait dans ce monde-là et à ce qu’il restait encore à inventer. Il fallait retrouver comment les gens parlaient, le sens de certains mots a tellement changé en 50, 60 ans.

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Tu insères des moments de l’Histoire de l’Angleterre dans les histoires que vivent tes personnages. Les mouvements de jeunes comme le punk ou les Teddy Boys, l’environnement politique comme l’élection de Thatcher ou la campagne de Mosley, leader d’extrême droite, sont parfaitement retranscrits. Fais-tu beaucoup de recherches pour coller à la réalité ?

J’essaie de donner une transcription des faits la plus authentique possible. Je commence par faire des recherches sur les événements dont je compte me servir et quand j’entreprends l’écriture, j’ai vraiment besoin de ressentir les choses comme si j’y étais, comme si elles se déroulaient dans la vraie vie, en espérant que le lecteur fasse de même. Pour Bad Penny, en plus des livres qui traitaient de l’affaire et de ceux décrivant l’époque en général, j’ai aussi lu beaucoup de littérature populaire et vu plein de films des 60’s, qui, par une heureuse coïncidence, constituent certainement la meilleure période du cinéma britannique. J’ai énormément appris en écrivant ce bouquin, sur la culture, l’histoire, les héros et héroïnes oubliés de ces temps-là. Après l’avoir écrit, j’ai vraiment eu l’impression d’avoir vécu cette période. C’est pour ça que j’aime beaucoup cette étape de documentation. J’ai toujours aimé l’Histoire, et en vieillissant, je me passionne pour les histoires de notre temps qu’on voudrait cacher sous le tapis, pour certains faits occultés ou refoulés.

La structure de tes romans est plutôt complexe. Tu mêles différentes périodes, différentes voix. Fais-tu un plan très détaillé avant de te lancer dans l’écriture ?

Pour Bad Penny, c’était très important de respecter une chronologie précise, pas seulement la chronologie des meurtres, mais aussi celle des événements qui se passaient au Royaume Uni et dans le monde, pour que tout reste logique. J’avais aussi une documentation extrêmement fournie des crimes sur lesquels le détective qui m’a servi de modèle pour mon personnage de Harold Wesker a enquêté. Mais, en général, je n’échafaude pas de plan plus précis que ça. En fait, quand j’écris un roman, certaines choses viennent à moi toutes seules si je garde l’esprit assez ouvert. Je n’aime pas vraiment l’idée d’écrire une histoire dont je connaîtrais déjà la fin. Le dénouement de mes romans est autant une surprise pour moi que pour le lecteur, enfin, je l’espère !

Tu sembles amoureuse de ta ville, Londres, même si tu en connais et en montres les côtés sombres. Est-ce pour cette raison que tu as publié Londres Noir (paru en France chez Asphalte éditions), une anthologie de nouvelles ? Peux-tu nous en parler ?

Ce livre m’a été commandé par un ami dont j’ai fait la connaissance du temps où je bossais dans la presse musicale, Johnny Temple, d’Akashic books. Johnny était bassiste dans Girls Against Boys, que j’ai interviewés plusieurs fois. A l’époque où les maisons de disques, galvanisées par le succès soudain de Nirvana, se précipitaient pour signer des groupes, Geffen leur a proposé un contrat plutôt juteux. Johnny a investi son argent dans la création d’une maison d’édition qui a de plus en plus de succès. Il a commencé sa série des Noirs avec Brooklyn, où il vit, par un bouquin génial édité sous la direction de Tim McLoughlin. Ça a bien marché, alors il a décidé de transposer l’idée à d’autres villes et a demandé à des auteurs de polars de les coordonner. J’ai eu la chance qu’il pense à moi pour Londres. J’ai demandé à certains de mes auteurs préférés comme Ken Bruen, Martyn Waites, Joolz Denby and Patrick McCabe d’écrire une nouvelle, et aussi à des personnalités du milieu musical, comme Barry Adamson, que je savais être aussi bon écrivain que musicien, ou  Sylvie Simmons, qui fait d’excellentes biographies de groupes. J’ai aussi contacté des gens impliqués dans d’autres domaines de la culture populaire, comme Ken Hollings, qui a pimenté sa nouvelle sur Canary Wharf d’une dimension fantastique, ou Stewart Home, dont l’histoire est basée sur les découvertes qu’il a faites au sujet de la vie de sa mère à Ladbroke Grove dans les 70’s. Et une poignée de personnes qui n’avaient encore jamais publié de fiction, comme Michael Ward et Joe McNally, mais qui, j’en étais sûre, apporteraient des voix différentes que je devais entendre. J’ai adoré bosser sur ce bouquin et j’aimerais refaire quelque chose de similaire à l’avenir. C’est tellement plus drôle de travailler à plusieurs.

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A chaque endroit que tu décris correspond une bande son particulière. Tes romans sont situés dans des quartiers spécifiques, Camden, Ladbroke Grove, Soho qui étaient connus pour leur créativité en musique. Ça reste vrai ? Trouves-tu que Londres ait beaucoup changé ?

Londres est continuellement en mouvement. C’est, en partie, ce qui me pousse à décrire, à consigner, ce qui se passe à certains endroits à certains moments, avant que tout ne s’évapore. Londres a tellement changé depuis vingt-cinq ans que j’y habite. Quand j’ai eu ma première piaule à Ladbroke Grove, c’était encore un endroit pas cher, excitant, un peu bohème qui attirait les artistes, les musiciens ou écrivains, pour toutes ces raisons, et surtout la première. Mais depuis le tournage de Coup de foudre à Notting Hill, le quartier grouille de banquiers américains à la recherche de la petite porte d’entrée bleue si pittoresque. Ils ont fait tellement monter les prix de l’immobilier qu’il serait inenvisageable pour une étudiante de 19 ans d’y habiter aujourd’hui. En ce moment, tous les jeunes qui font de chouettes choses vivent à Hackney, parce qu’ils y trouvent des logements à des prix abordables. Je n’ai pas dit bon marché, rien n’est bon marché dans cette ville.

Tous tes livres sont traduits en français. Tu as une relation particulière avec la France ?

J’adore la France et je suis très heureuse d’avoir l’excellent François Guérif comme éditeur. Rivages a été d’un grand soutien, toujours prêt à défendre mes romans, comme Serpent’s Tail au Royaume-Uni. Ce sont des éditeurs capables de prendre des risques. Et puis, je vais te raconter un truc, j’ai rencontré John Williams, avec qui j’ai signé chez Serpent’s Tail, par l’intermédiaire de Robin Cook. John s’est occupé de Robin durant toute sa maladie et jusqu’à la fin. Je l’ai vu la première fois chez Robin, environ une semaine avant qu’il ne meure. Comme tu le sais certainement, Robin a longtemps vécu en France, où son travail était beaucoup plus apprécié qu’ici, et son meilleur ami était François. J’ai donc l’impression que Robin continue de veiller sur moi. Quand je disais qu’il avait apporté de la magie dans ma vie, c’est de ça dont je voulais parler.

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La musique est omniprésente dans tes romans. Chaque période que tu décris a également sa propre bande son. Quand tu écris, écoutes-tu la même musique que tes personnages ? Penses-tu que la musique influence ta façon d’écrire ?

Oui, absolument. C’est comme ça que j’ai réussi à remonter le temps pour Bad Penny. La première chose que j’ai faite a été de chercher quel single était en tête des charts au moment où chaque femme était assassinée. Ça m’a fourni une bande son très inquiétante et très évocatrice. J’y ai ajouté d’autres albums qui ont bien marché durant les années où j’ai situé mon histoire. Chacun d’entre eux a pris une connotation sinistre dans ce contexte, même ce bon vieux morceau enjoué de Tommy Steele, Flash! Bang! Wallop! En écoutant la musique de l’époque, j’ai été capable de beaucoup mieux visualiser les choses. Alors oui, quelque soit la musique présente dans mes romans, c’est celle que j’ai écoutée au moment où je les ai écrits.

Qu’écoutes-tu en ce moment ? Dans une interview, j’ai lu que tu citais les CardiacsMerci pour la découverte, je les adore. Y a-t-il d’autres groupes dont tu voudrais parler ?

Je suis si contente que tu les aimes ! C’est l’un des plus grands groupes que la Grande-Bretagne ait jamais eu, même si, je le crains, et comme la plupart de mes auteurs préférés, ils n’ont jamais atteint le succès qu’ils auraient dû. Le groupe que j’adore en ce moment est aussi unique et talentueux. Il s’appelle les Cesarians. Tout le monde devrait connaître ça en France. Ils sont incroyables sur scène. Leur album, Cesarians 1, vaut le coup d’être écouté mais rien ne remplace de les voir en concert. Imagine une poignée de bandits victoriens entraînant des voyageurs imprudents dans une ruelle sombre, alors que celui qui mène la troupe a la puissance physique d’un David Yow et la capacité vocale d’un Scott Walker, et tu y es presque ! Je suis aussi très fan de Big Sexy Noise, le groupe que Lydia Lunch a monté avec des membres de Gallon Drunk, de Gallon Drunk évidemment, et d’un trio de nanas vraiment géniales, We Are Birds of Paradise.

Travailles-tu sur un nouveau roman ? Avec un univers musical différent ?

J’ai fait la moitié des recherches pour mon prochain roman, dont l’histoire se passera pendant le Blitz à Londres. J’espère qu’il sera le premier d’une série dans laquelle je montrerai comment les liaisons dangereuses entre les milieux du showbiz, de la presse, de la politique, du crime et de la police peuvent avoir des conséquences sanglantes. Je pense faire débuter l’action dans les années 40, pendant la guerre. Il y a eu une vague de crimes massive pendant le black-out à Londres et je crois que je pourrai faire s’y rencontrer des personnages intéressants. C’est une période fascinante mais qui demande tant de recherches que, pour l’instant, je n’ai encore rien commencé, à part les grandes lignes chronologiques. Et bien sûr, l’écoute de tous ces morceaux géniaux de jazz et de swing qu’on entendait à l’époque !

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Interview publiée dans New Noise n°14 – Janvier-février 2013

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