Le chanteur de Cathi Unsworth

chanteur

1977 : les Sex Pistols sèment obscénité et fureur dans tout le Royaume. A Hull, sinistre ville ouvrière du nord de l’Angleterre, Lynton Powell, Kevin Holme et Steve Mullin, ados insoumis et désœuvrés accordent leurs guitares. Ils décident de former Blood Truth, groupe violemment punk, comme une alternative désespérée à un avenir évidemment prolétaire. Rejoints par  Vincent Smith, chanteur charismatique, agressif et brillant, ils sont propulsés à la vitesse de leurs riffs, vite, très vite, tout en haut des charts.

1981 : Blood Truth est mort, tout comme Sylvana, fragile sylphide, incarnation gracile du groupe à succès Mood Violet et accessoirement épouse de Vincent. Lui, mystérieusement, a disparu.

2002 : Eddie Bracknell, journaliste indé passionné de rock, croit tenir avec l’histoire de Blood Truth le sujet d’un livre. Il se lance à la recherche des rescapés de l’aventure, sur la trace de Vince…

Enfin un roman rock digne de ce nom. Parce qu’il faut dire qu’il en sort, par cartons entiers, de ces farces qui se prétendent rock sous prétexte qu’elles empruntent un vocabulaire qu’elles croient trash, avec leurs sempiternelles scènes de concert endiablé, leurs références lourdement appuyées à tel groupe avec, en exergue de chapitres formatés, des extraits de lyrics, leurs joyeux clichés sur l’alcool et la violence pour nous faire comprendre que le héros, en fait, il est trop rebelle. On se foutrait pas un peu de nos gueules ?

A l’inverse, Cathi Unsworth sait de quoi elle parle, a quelque chose à dire, et sait comment le dire. Journaliste rock notamment dans Sounds, son choix de faire du chanteur un polar rock, de mêler ces deux arts cousins pour édifier une œuvre monozygote, n’est pas de l’impro. La construction même de son roman, qui fait s’alterner des épisodes de la période punk, au fur et à mesure des découvertes du journaliste, et des chapitres se déroulant dans les années 2000, crée une tension supplémentaire. La chronologie n’épargne personne ; le temps s’écoule inexorablement vers une issue qu’on devine tragique.

Son Eddie a la nostalgie d’une époque qu’il n’a pas connu et les révélations qu’il recueille à propos de Blood Truth démentent sa naïveté : l’époque n’avait rien d’idéal, les protagonistes rien de céleste. L’industrie musicale avalait déjà les jeunes crédules, les mâchouillait un temps, et les recrachait dans les toilettes, passablement abimés. Et on tourne les pages avec frénésie, avides de connaître le fin mot de l’histoire, de retrouver Vince et de savoir si Sylvana s’est réellement suicidée, de suivre la descente aux enfers d’Eddie qui, en menant l’enquête, croise des fantômes, perd ses illusions, jusqu’à la fin, impitoyable.

Dès son premier roman, Au risque de se perdre, Cathi Unsworth a été reconnue par David Peace, Ken Bruen ou encore James Sallis comme l’une des leurs. Du beau monde.

Le chanteur / Cathi Unsworth. trad. de Karine Lalechère. Rivages (Thriller), 2011

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