Ma petite entreprise punk : sociologie du système D de Fabien Hein

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Enfin, le célèbre ethnologue Fabien Hein est de retour et prêt à nous livrer les conclusions de son enquête. Parti étudier l’une des dernières tribus de sauvages, celle du punk rock mélodique français, l’on aurait pu craindre pour sa vie, tant les individus qui la composent semblaient méfiants, agressifs, en un mot primitifs. Trois années d’immersion totale ont été nécessaires pour comprendre le fonctionnement de la communauté, les mécanismes essentiels à sa survie et à sa reproduction. La méthode du scientifique ? Approcher, puis côtoyer, entre 2007 et 2010, trois mâles représentatifs, répondant aux noms de Benjamin, Jérémie et Emmanuel, constitutifs d’un sous groupe : les Flying Donuts. S’avérant très coopératif, le trio a partagé avec M. Hein ses us, ses écrits, son folklore (un cd de musique est d’ailleurs joint au livre) ; l’essai est instructif. Ainsi, on y découvre que la principale activité de Flying Donuts depuis 1996 consiste à s’enfermer dans un « local », brancher des instruments sur le courant électrique, et supporter un bruit assourdissant pendant plusieurs heures, agrémenté par des vocalises rageuses exprimées dans une langue inconnue du groupe lui-même. Leurs buts : grimper dans un camion pour pouvoir reproduire sur une scène ladite musique devant un public qui leur ressemble, éditer des disques pour jouer devant le plus d’individus possibles, pour pouvoir éditer de nouveaux disques. En chemin, ils sont aidés par une multitude de bougres déterminés à les soutenir dans leur entreprise : certains écrivent pour rameuter les foules, certains organisent leur venue, d’autres payent pour les voir ou partagent avec eux les dépenses de création de leurs cd. Au final, l’enquête du professeur est sans équivoque : personne ne s’enrichit dans l’affaire, bien au contraire. Aussi, une question s’impose : les membres de cette tribu seraient-ils maso ou complètement débiles ? Eh bien, il semblerait, étonnamment, que ça ne soit pas l’appât du gain qui les anime, mais des notions exotiques telles le plaisir, le partage, l’envie d’être ensemble…

Bon, évidemment, Fabien Hein n’est pas ethnologue mais sociologue et il connaît bien le milieu rock pour concentrer ses études sur le sujet et avoir été bassiste de Carn pendant sept ans. L’analyse qu’il délivre ici n’en est pas moins étonnante, tant les ouvrages de type universitaire traitant des cultures underground sont rares. Les schémas et les graphiques sont parfaitement intégrés à l’ensemble, le propos est allégé par de nombreuses interviews et anecdotes, accompagné de photos et de reproductions de flyers, d’affiches, le tout mis en relief par une mise en page en hommage aux meilleurs fanzines. Normal, c’est Dan de Kérosène qui s’y colle. Livrés à cet exercice de dissection, les Flying Donuts se révèlent exemplaires d’un univers qui les intègre et qu’ils composent dans un même mouvement. Poussés par une énergie brute, alimentée par l’exemple de plus anciens (Les Burning Heads, Seven Hate, Bushmen, Sixpack…), ils reproduisent finalement presque le même schéma que leurs modèles : intégrer un réseau, et créer de nouveaux liens, qui leur permettent de faire ce qu’ils ont décidé de faire, du rock. Caractéristique essentielle de cette scène « emopunk », le système D, le DIY, fait se rencontrer une foultitude d’individus unis dans un but commun : survivre, faire, pour pouvoir écouter, être ce que l’on veut. L’interaction de tous les acteurs est indispensable dans ce microcosme solidaire. Les associations qui organisent les concerts (Rock Epine à Epinal…), le public qui se déplace, les fanzines (Abus Dangereux, Kérosène…), les magazines (Rock Sound, Rage, Versus…), les labels (Vicious Circle, Weird Records, Lollipop, Kicking Records…), les radios, les autres groupes (Second Rate, Dead Pop Club, Uncommonmenfrommars…), les VIP (Mr. Cu !, Nasty Samy…) : tous œuvrent à la mise en commun des moyens pour partager les risques et continuer à exister, dans une scène française trop confidentielle pour intéresser les majors et vivre décemment de sa musique. Autoproduction, coproduction, split EP, échanges d’info et d’adresses… la scène punk rock repose uniquement sur le degré d’engagement de ses membres.

Donner son temps, ses sous, sa sueur, son travail pour partager du son, des rires, pour vivre plus et différemment. Recevoir des marques d’estime, de fraternité, faire partie d’une communauté qui perdure, ces passionnés bénévoles méritaient bien qu’on leur consacre une étude, qu’on replace cette culture à sa juste place dans notre monde où l’ultralibéralisme est censé tout diriger. En faire partie, c’est un choix et ça se mérite !

Ma petite entreprise punk : sociologie du système D / Fabien Hein. Kicking Books, 2011

Chronique publiée dans New Noise n°6 – Septembre-octobre 2011

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