Le bloc de Jérôme Leroy

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En France. Un futur proche. Un futur trop proche ?

Dans les banlieues, il n’est plus question d’émeutes mais de guerre civile. 750 morts au compteur des chaînes d’actualité. Le gouvernement a instillé la haine de l’autre, la peur du différent, au-delà de ses espérances. Dépassé par sa dérive droitière, son discours sécuritaire, il a libéré la bête immonde et ne contrôle plus rien. Cette nuit, il en appelle au Bloc Patriotique pour rétablir l’ordre.

Cette nuit, alors que les négociations s’éternisent, deux hommes s’accordent un droit d’inventaire. Deux fachos, deux salopards. Dans son appart de luxe, Antoine Maynard attend le retour de sa femme, Agnès Dorgelles, la présidente du bloc, la fille du Vieux, du Chef, Roland Dorgelles. Dans son hôtel miteux, Stanko, le chef des GPP, Groupes de Protection du Parti, se prépare à son ultime combat. Vingt-cinq ans d’amitié unissent ces deux-là, vingt-cinq de lutte, au sens propre comme au figuré. Les deux faces d’un même étendard, celui dans lequel s’incarne le Bloc. L’intello et le prolo, l’équation parfaite. Vingt-cinq ans qui résument l’ascension irrésistible du Bloc.

Irrésistible, c’est bien là le problème. Fascination et écœurement. La nausée. Tout y est : les groupuscules, les skins, les guerres intestines, les soutiens véreux, les barbouzes, les préfets corrompus, les alliances malsaines. Jusqu’au portrait du Chef. Toujours teigneux, sur le déclin. Et de sa fille, habile stratège, de l’eau bénite dans le pot de vin.

Rien ne peut plus stopper l’avènement du Bloc. Ni la droite plus modérée qui a cru récolter les fruits de la haine, ni la gauche caviar, exsangue, engluée dans le pédiluve, ce cocktail de bons sentiments hypocrites et de mépris à peine caché du peuple. Ni l’intellectuel bon teint, ni le militant antiraciste des 80’s, ni les Sections Anarchistes Anti-Bloc. Tout le monde a participé. Tout le monde est coupable. Et ça cogne, ça n’épargne personne. Avec une telle acuité dans l’analyse des mécanismes politiques qui ont porté le Bloc au pouvoir, qu’on souffre, qu’on se débat. On proteste : ça ne nous rend pas justice, on a tout essayé. Mais au fond, le sentiment qui l’emporte, c’est la peur.

Parce que ne sont pas les scènes, pourtant absolument dégueulasses, de bastonnades ou de meurtres qui sont les plus terrifiantes, mais c’est bien le fait que la démonstration brillante de l’enfoncement irrépressible de la société dans ce cloaque abject vient des deux salopards, Antoine et Stanko. Ultra sordides et ultra lucides.

De l’intello Antoine, fils de petit-bourgeois rouennais démocrates chrétiens, petit-fils de résistant communiste dont il a hérité le jusqu’au-boutisme et l’amour des Lettres, on apprend l’engrenage inéluctable, la mécanique froide qui mène au pouvoir.

De Stanko, l’ancien para hooligan, le polak du Nord, le mercenaire fidèle, on mesure l’étendue de la force primitive des petits quand ils sont laissés de côté.

Comme à travers un miroir, Antoine, brute obèse aux yeux bleus, se considère, s’épluche. L’amour l’a fait rester au Bloc, celui de sa femme, celui de Stanko aussi.

Stanko, le sec, le petit nerveux, sait lui aussi que s’il est resté fidèle au Bloc, c’est que c’est la seule famille qu’il a pu trouver.

Deux furieux animés d’une violence animale incontrôlable, mais deux hommes quand même, armés d’une intelligence qu’on voudrait pouvoir leur nier.

Puisque leur passé est notre présent, leur présent est notre avenir : notre demain est notre fin.

Ereintant de s’extraire d’une œuvre comme celle-là, mais ce n’est que de la fiction, hein ?

Bon courage, Douce France.

Le bloc / Jérôme Leroy. Gallimard (Série Noire), 2011

Chronique publiée dans New Noise n°7 – novembre-décembre 2011

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