Richard Milward

Carrément dingo des romans de Richard. Au point que, lors d’un périple dans la campagne anglaise, j’ai poussé le vice jusqu’à monter à Middlesbrough, rien que pour voir à quoi ça ressemblait en vrai. De sa ville, j’ai vu la gare – en sous-sol, pour admirer ses oeuvres reproduites collées sur les murs d’une galerie souterraine – et le parking d’un supermarket où j’ai dû débourser one pound pour pouvoir sortir après m’être enfilée dans la mauvaise allée. Quand on aime … 

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Richard Milward est né en 1984 à Middlesbrough, dans le nord de l’Angleterre. Ecrivain et peintre, il a déjà publié trois romans, dont deux sont traduits en français chez Asphalte, et exposé ses toiles dans plusieurs galeries en Grande-Bretagne. Mais ne vous y trompez pas, il n’a rien du petit génie surdoué tête à claques ou du jeune artiste branchouille à la hype attitude. Il est à l’image de ses personnages, authentique, tordant, férocement émouvant. Et ne vous attendez pas à le voir s’évaporer telle une idole pop éphémère comme seuls les médias Anglais savent les inventer pour mieux les jeter. Richard Milward est en train de construire une œuvre qui va durer.
Tu avais 22 ans à la sortie de Pommes. Je crois savoir que tu as commencé à écrire quand tu avais 12 ans et que tu avais achevé cinq ou six romans avant d’être publié. As-tu toujours su que tu serais écrivain ? Te sentais-tu différent de tes congénères ?

Quand j’avais onze ans environ, au Royaume-Uni, on était en plein apogée du phénomène que les médias ont appelé ‘Cool Britannia’. C’était une période de célébration intense de la culture qui englobait aussi bien la Britpop, les  Young British Artists (Damien Hirst, Tracey Emin, les Chapman Brothers…) que le cinéma, en plein essor, avec Trainspotting notamment. Assister au déferlement de tout cet art incroyable, constater l’impact qu’il avait sur le grand public, m’a donné envie d’être créatif moi-même. Je me suis mis à la basse en même temps que j’ai commencé à écrire mais j’ai toujours senti que l’écriture, cette possibilité de créer des univers complètement nouveaux en utilisant de simples symboles et en les assemblant sur le papier,  était quelque chose d’essentiel pour moi. J’avais des potes intéressés par les mêmes films, livres, groupes que moi, mais effectivement, j’ai aussi été pas mal bousculé par d’autres gamins quand j’étais à l’école, précisément parce que j’essayais de devenir écrivain. Je suppose que c’est un hobby qui peut paraître obscur, intello quand tu as 11 ans, et qui exige que tu sois solitaire. Je me suis énormément replié sur moi-même durant les premières années de mon adolescence, mais cette période d’isolement n’a pas duré.

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Le succès a-t-il changé beaucoup de choses dans la vie du jeune homme que tu étais ?

Ça a été étrange au début, c’est sûr. Pommes a fait beaucoup de bruit à sa sortie en Grande-Bretagne, en 2007. Sûrement parce que j’étais très jeune et que j’y parlais de Middlesbrough, région postindustrielle qui avait tendance à avoir mauvaise presse à cause de son dénuement, du chômage et des problèmes de drogues, et qui avait rarement été présentée dans la littérature contemporaine. Je ne crois pas que ma personnalité ait beaucoup changé, j’ai toujours été plutôt réservé, modeste tout en étant déterminé. Je suppose que c’est tout simplement étrange de laisser les gens pénétrer ton subconscient. Virginia Woolf disait que ‘les livres sont les fenêtres de l’âme’. Heureusement, j’ai toujours pris soin d’en voiler une part derrière un pan de rideaux partiellement tiré. J’ai encore des choses à montrer.

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Irvine Welsh, un de tes auteurs préférés, a déclaré que tu étais ‘un talent majeur’. Un tel compliment a-t-il changé la perception que tu avais de toi-même en tant qu’écrivain ?

Quand j’ai lu cette critique d’Irvine dans le Guardian, ça m’a scié. C’est lui qui m’a poussé à écrire quand j’ai découvert Trainspotting, à 11 ans. Alors, atteindre à une telle reconnaissance de sa part… Je me suis dit que j’avais dû faire quelque chose de bien. Mais, en vérité, j’essaie de ne pas accorder trop d’importance aux critiques, quelles soient bonnes ou mauvaises. J’ai l’impression que mon écriture s’améliore à chaque roman, mais il me reste tant de voies que je veux découvrir et  expérimenter.

Pommes raconte l’histoire d’Adam, 15 ans, un garçon plutôt solitaire, toujours vierge, atteint de troubles obsessionnels compulsifs, qui est amoureux d’Eve, 15 ans elle aussi, déjà initiée au sexe, à l’alcool, aux drogues. Tu décris de façon très réaliste comment ils grandissent et affrontent les difficultés. As-tu mis beaucoup d’éléments autobiographiques dans tes personnages ? Etais-tu plus proche d’Adam ou d’Eve ? 

Je dirais qu’Adam et Eve représentent les deux facettes de mon caractère quand j’avais 16 ans. J’avais (et j’en ai encore) un certain nombre de TOC, je me lavais constamment les mains, je vérifiais sans arrêt que les portes étaient bien fermées, j’avais peur des maladies, je stockais quantités de choses, mais à travers l’écriture, je pense avoir réussi à faire bon usage de cet aspect obsessionnel de ma personnalité. L’écriture est clairement devenue ma plus grande obsession. Si je n’écris pas pendant plusieurs jours, je ressens comme des symptômes de manque, par exemple. Quant au côté ‘Eve’ de ma personnalité, quand j’ai eu 16 ans, je me suis rendu compte que je pouvais me faire servir de l’alcool dans les pubs de ma ville natale. Ça m’a ouvert les yeux sur un nouvel univers d’expérimentation. J’avais toujours admiré les artistes dépravés d’hier, William Burroughs, Baudelaire, les Beatles…, j’avais donc toujours su que je me frotterais à certains stimulants chimiques ou liquides dès que j’y aurais accès. Ainsi, à 16 ans, ma vie a commencé à se transformer. De solitaire, je me suis mis à me plonger avec délice dans toutes sortes de paradis terrestres. Pommes est le reflet de cette transformation.

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« Je voulais faire de mon roman une sorte de ‘conte de fées anti-macho’. »

Les filles sont des personnages majeurs dans tes romans, elles sont loin d’être les gentilles et faibles créatures qu’on nous dépeint trop souvent. Même si elles sont sérieusement maltraitées (elles sont confrontées à la violence masculine, au viol, aux grossesses non désirées), c’est pourtant d’elles, souvent, que vient l’espoir. Penses-tu que la vie soit plus dure pour les filles ?

Une des raisons qui m’a poussé à écrire Pommes, c’est que je n’arrêtais pas de voir des filles se faire maltraiter par des mecs dans les pubs et clubs que j’ai commencé à fréquenter. Je voulais faire de mon roman une sorte de ‘conte de fées anti-macho’. Dans le livre, la cruauté envers les femmes sert à souligner le comportement douteux de certains hommes, la façon qu’ils ont souvent de les traiter comme des objets, surtout dans les pubs/clubs, quand l’alcool les conduit à faussement fanfaronner. Je pense qu’au collège, la vie est aussi dure pour les garçons que pour les filles mais, comme les filles se développent biologiquement plus vite, elles attirent, très jeunes, l’attention de prédateurs masculins plus âgés. Les garçons de 15-16 ans ne sont pas confrontés au problème de devenir les proies de femmes plus mûres alors qu’ils ne sont pas encore des hommes eux-mêmes. Je voulais parler de cette étrange distinction entre les sexes.

Tu décris, sans les juger, les expériences qu’ils font, les pommes qu’ils goûtent, comme autant de réponses à leur environnement, sans notion de culpabilité. Penses-tu que ton Adam et ton Eve méritent d’être chassés du Jardin d’Eden ? Trouveront-ils leur paradis ?

Je ne voulais attacher aucune notion de moralité à mes personnages, laisser au lecteur le soin de les juger, de s’identifier à eux ou d’éprouver de la sympathie envers eux. Je suis toujours surpris par les réactions variées que les gens ont à leur encontre. Certains lecteurs semblent les mépriser, de la même façon qu’ils changeraient de trottoir si un groupe d’ados s’avançait vers eux. Alors que d’autres m’ont affirmé qu’ils comprenaient mieux les jeunes de leur immeuble, ou ceux à qui ils faisaient cours, après avoir lu le roman. Je suis confiant en ce qui concerne l’avenir d’Adam et d’Eve. Ils sont tous les deux obligés de grandir vite mais, comme beaucoup de gamins, ils ont développé une compréhension incroyablement aiguë du monde dans lequel ils vivent et ils conserveront cet atout tout au long de leur vie.

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The Rebirth Pool Yellow by Richard Milward
Pommes est réaliste dans sa forme, son style et tu places l’action à Middlesbrough. Cependant, ne penses-tu pas avoir écrit quelque chose de plus universel, de plus intemporel que ta propre expérience ?

Assurément. C’est la raison principale pour laquelle j’ai appelé les personnages Adam et Eve, les plus classiques des prénoms. N’importe qui ayant survécu à son adolescence sera capable de comprendre les fluctuations dans les relations humaines, les batailles de pouvoir contenus dans le livre.

« J’aime le fait qu’il y ait toujours une chanson des Stones ou des Beatles pour exprimer n’importe quel sentiment, l’amour, le désamour, la jalousie, le désespoir, l’indifférence… »

Adam n’écoute pas de la musique censée être ‘populaire’ chez les ados dans les années 2000. Alors qu’on pourrait s’attendre à ce qu’il écoute Radiohead ou peut-être Coldplay, et même s’il écoute de la Britpop, il écoute surtout les Beatles, les Stones, les Byrds. Qu’as-tu voulu dire à travers cette particularité ?

De la même façon, je voulais que le choix de la musique permette au roman de paraître plus intemporel. Obliger les personnages à écouter les hits marquants d’une période date affreusement un livre. Mais ce sont aussi des morceaux que j’ai beaucoup écoutés à cette époque. Les messages des chansons des Stones et des Beatles collent parfaitement aux thèmes de Pommes. J’aime le fait qu’il y ait toujours une chanson des Stones ou des Beatles pour exprimer n’importe quel sentiment, l’amour, le désamour, la jalousie, le désespoir, l’indifférence…

Eve écoute Laurent Garnier et de la Dance. Qu’est-ce que ça dit sur sa personnalité ? On dirait que la musique n’a pas une réelle importance dans sa vie, que ça ne représente pas un réel plaisir pour elle, comme le sexe, non ?

En effet, la musique est plus un moyen qu’une fin pour Eve. Elle ne collectionne pas les disques et n’attache pas de signification personnelle aux chansons comme le fait Adam. Les chansons sont simplement pour elle la bande son qui rythme ses soirées. Elles agissent comme un catalyseur qui lui permettent de faire ce qu’elle veut, c’est-à-dire rejoindre la piste de danse avec ses amis, se rapprocher de certains hommes, ou en éviter d’autres.

Qu’écoutais-tu quand tu avais quinze ans ?

De la Britpop principalement, comme Blur, Oasis, Cast, Sleeper, Elastica… Je me souviens aussi que je veillais très tard, à cet âge-là, en écoutant John Peel, sous les couvertures. C’était un DJ, légendaire au Royaume-Uni, qui officiait sur Radio 1. Il passait les disques les plus obscurs, les plus innovants, et parfois les plus cinglés qui soient. A 15 ans, j’ai découvert des groupes que j’aime encore aujourd’hui, Mogwai, The Fall, Sonic Youth…

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Tu écoutes de la musique quand tu écris ?

Oui, toujours. Il y a même une réminiscence de mes TOC dans le fait que j’écoute la musique à un niveau presque inaudible quand j’écris, au volume 1 sur ma chaîne qui va jusqu’à 100. D’une certaine façon, écouter de la musique trop fort peut empêcher de se concentrer, surtout quand vous entendez distinctement les paroles. Par exemple, j’adore The Fall, mais je suis quasi incapable de les écouter quand j’écris parce que c’est tentant de s’immerger dans les images étrangement belles de Mark E Smith. Des groupes comme My Bloody Valentine, Mogwai ou Sonic Youth sont plus adaptés, leurs paroles passant au deuxième plan derrière le grain obscur, incroyable des guitares.

Dans la version française de Pommes, tu as ajouté une liste de morceaux : Whigfield / « Saturday Night », The Rolling Stones / « She’s A Rainbow », Laurent Garnier / « Coloured City », Elliott Smith / « Independence Day », The Beatles / « Yer Blues », Percy Sledge / « When a Man Loves a Woman », The Fall / « Industrial Estate », Energy 52 / « Café del Mar »,  Jefferson Airplane / « Somebody to Love », The Beatles / « All You Need is Love », est-ce que tu as écouté ces chansons en écrivant ton roman, ou est-ce que ce sont tes personnages qui sont censés les écouter ?

Ce sont des morceaux qu’Asphalte a ajouté à la fin du livre comme playlist, ils sont tous liés à l’histoire d’une façon ou d’une autre, et beaucoup sont carrément cités dans le texte. Par exemple, Claire, une des héroïnes, aimerait que l’enfant non désiré qu’elle attend ait été conçu sur ‘When a Man Loves a Woman’ ; ‘Industrial Estate’ se réfère au paysage lourdement industriel de Middlesbrough, et ‘Independence Day’ est le morceau qui m’a inspiré le chapitre raconté par un papillon.

« Je trouve que la littérature est, d’une certaine façon, à la traîne en termes d’expérimentation par rapport à la musique. »

Penses-tu que la musique a une influence sur ton style ? Est-ce que ça t’aide à créer une atmosphère, des images, des sentiments particuliers ?

Définitivement oui. Un autre auteur contemporain anglais, Joe Stretch, a dit une fois que les phrases dans mes romans étaient comme des chansons pop miniatures, ce dont je suis très flatté. Je m’efforce de mettre autant de rythme et d’énergie que possible dans chaque ligne, et je suis sûr que cela vient de mon amour de la musique. Je trouve que la littérature est, d’une certaine façon, à la traîne en termes d’expérimentation par rapport à la musique. Il y a tant de groupes populaires qui utilisent des sons incroyablement innovants, troublants, sur leurs disques, alors que la plupart des auteurs adhérent à une façon plutôt rigide, presque classique, quand il s’agit de construire des phrases. La musique m’a assurément poussé à être plus expérimental, plus joueur.

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Photo : Paul McGlee
Ton deuxième roman, Block Party, raconte les mésaventures des habitants d’un HLM, Peach House, toujours à Middlesbrough. Bobby est peintre et vit avec sa petite amie Georgie, vendeuse de bonbons dans un grand magasin. Ils partagent des moments avec la communauté constituée par leurs voisins. Tu as utilisé une construction particulière pour ce livre, un unique paragraphe. Pourquoi ?

Dans chacun de mes romans, je cherche à ce que le sujet influence la forme. Pour Block Party, j’ai voulu faire du texte, littéralement, un bloc, un paragraphe ininterrompu, continu, afin qu’il soit le reflet de la structure architecturale de la tour dans laquelle vivent mes personnages. J’habitais à l’époque dans ce type d’appartement et j’ai trouvé ça intéressant de constater combien le fait de vivre dans une telle proximité avec d’autres gens vous permet de surprendre certains aspects de leur vie contre votre volonté. C’est, en général, les aspects les plus extrêmes de leurs existences, les engueulades, les parties de jambe en l’air, la musique qu’ils écoutent… Dans le roman, les personnages ‘interrompent’ la vie des autres en plein milieu des phrases, comme ils le font réellement dans une vraie tour HLM : ils passent dans les couloirs, se réveillent, entendent les drames qui se jouent à travers les murs.

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Tu as également ajouté une liste de morceaux pour accompagner ce roman : The Stone Roses / “Ten Storey Love Song”,  Bardo Pond / “The High Frequency”,  Joanna Newsom / “Peach, Plum, Pear”, My Bloody Valentine /Loomer”,  Mazarin / “Henry Darger”, DJ Alligator / “Lollipop”, Nico / “Chelsea Girls”, The Fall / “How I Wrote « Elastic Man »”, The Kinks / “Victoria”, Frank Sinatra / “I’ve Got You Under My Skin”,  Syd Barrett / “Waving My Arms In The Air”, David Bowie / “Magic Dance”. As-tu choisi ce titre (en anglais, le roman s’appelle Ten Storey Love Song) parce que tu aimes particulièrement les Stone Roses ?

J’ai choisi ce titre, en partie, pour rendre hommage à mes amis qui m’ont fait connaître les Stone Roses ainsi que certaines des drogues qui figurent dans le roman. Ce titre correspondait parfaitement aux thèmes présents dans le livre : l’immeuble de dix étages, les relations amoureuses compliquées, et l’importance de la musique que j’ai tenté de rendre à travers l’écriture. Les autres morceaux ont un lien avec l’histoire ou sont cités directement dans le texte. ‘Peach, Plum, Pear’ sont les noms des autres tours de la cité. ‘Magic Dance’, la chanson de Bowie dans le film Labyrinth est citée pendant un des mauvais trips de Bobby, et je n’ai pas arrêté de penser aux filles déchaînées qui hantaient le Chelsea Hotel à New York dans les années 50 et 60 quand j’écrivais, d’où ‘Chelsea Girls’.

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Dans le roman, Bobby part à Londres vendre ses toiles. Il est très déçu par la capitale. Il trouve qu’elle est pleine de gens superficiels et snobs, et il est ravi de rentrer à  Middlesbrough. Est-ce une critique du milieu de l’art contemporain, que tu connais bien, ou plus généralement de Londres ? Existe-t-il toujours une dichotomie entre le nord et le sud au Royaume-Uni ?

C’est plus une critique de Londres, en fait, même si j’ai transposé dans le monde de l’art beaucoup de mes sentiments concernant l’intelligentsia littéraire. Oui, il y a assurément toujours un fossé entre  le nord et le sud au Royaume-Uni. En tant que fier habitant du nord, je dirais que les gens y sont plus chaleureux, plus aptes à l’autodénigrement, et chaque ville du nord semble avoir une plus forte identité avec un éventail plus vaste d’accents et d’industries traditionnelles. J’ai passé trois ans à Londres pour mes études, et si la ville m’excitait beaucoup au début, on y ressent beaucoup de froideur et de claustrophobie. C’est facile de s’y fondre, d’y être anonyme et en faisant cela, vous pouvez vous sentir isolé de vos semblables.

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The rebirth Pool Blackworms by Richard Milward
Tu as donc été déçu par le microcosme littéraire ? As-tu été confronté à des réactions, des comportements auxquels tu ne t’attendais pas ?

Oui, ça été étrange de me retrouver dans le petit monde des gens de lettres londoniens alors que j’étais justement en train de poursuivre mes études dans la capitale. Pommes était sur le point de paraître et il y avait pas mal de battage autour de sa sortie. Je me suis retrouvé encensé par des gens qui ne l’avaient même pas encore lu, c’était très bizarre. Je me souviens qu’un type a déclaré que j’étais un ‘génie’ simplement parce que j’étais jeune et que je portais une veste de survêt lors d’une des soirées de lancement. Je me suis vite rendu compte que c’était une industrie fondée sur l’exagération et la versatilité. Ça a été rafraîchissant de revenir à Middlesbrough, les gens ici sont beaucoup moins versés dans le léchage de culs.

Et en musique, existe-t-il encore des différences géographiques ? A Middlesbrough, est-ce qu’on ressent plus l’influence de Manchester, Sheffield, Newcastle ou Leeds, par exemple ? Quand Adam dit qu’il se sent ‘comme sorti d’une chanson des Smith’, est-ce que ça a une signification particulière parce qu’il vit dans le nord ?

C’est probable. J’aime tellement la musique que ces villes ont produite, même si, en réalité, beaucoup de groupes cherchent à partir à Londres pour avoir du succès. Je pense que ça vient de la fierté et de l’identité que ces villes leur insufflent. Ils ont une large propension à décrire dans leurs paroles ce qu’est la vie de tous les jours dans le nord, des paroles qui sonnent juste et trouvent ainsi un écho à travers tout le pays.

Il y a des groupes à  Middlesbrough ? Désolée, mais je n’ai pas trouvé d’un groupe connu qui viendrait de là, seulement des articles à propos de votre équipe de foot.

On a une scène musicale, assez réduite en taille, mais plutôt florissante. Il y a plein de groupes, d’endroits, de clubs indé, mais étonnamment, on n’a jamais eu de groupes vraiment connus dans la région. Paul Smith, de Maximo Park, est du coin, de Billingham. Mais, c’est vrai, on est beaucoup plus connus pour notre équipe de foot, même si elle a eu des résultats épouvantables dernièrement.

As-tu l’impression d’appartenir à un mouvement littéraire particulier ? Y-a-t-il de jeunes artistes britanniques avec lesquels tu partages des affinités artistiques ?

Je n’ai pas le sentiment de faire partie d’un courant littéraire à proprement parler, même si je fais souvent des lectures avec d’autres jeunes auteurs comme Joe Dunthorne, Michael Smith, Joe Stretch, etc. Dernièrement, il y a tout un tas de nouveaux groupes psychédéliques, influencés par le shoegaze, comme TOY, Temples ou Tame Impala, et c’est sûrement avec ces groupes que j’adore que je me trouve le plus d’affinités, avec la façon qu’ils ont de nourrir leur son et leurs idées à travers un filtre kaléidoscopique, avec leur façon de toujours expérimenter.

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Ecris-tu pour un public particulier ?

Pas spécialement. Quand Pommes est sorti, on a dit de moi que j’étais ‘la voix de la jeunesse’, mais je ne m’adresse pas à quelqu’un en particulier, jeune ou vieux, quand j’écris. J’essaye avant tout de continuer à m’amuser moi-même.

« J’ai l’impression que certains écrivains se préoccupent plus de savoir ce que leurs grands-parents pourraient penser de leur œuvre que de se s’autoriser à être honnêtes et décomplexés. »

Penses-tu à la réaction des gens quand tu écris ? T’arrive-t-il de t’autocensurer ?

J’essaye de m’en tenir à cette règle : si ça m’amuse, ça devrait amuser d’autres gens qui partagent mes goûts. Ça m’arrive de tomber sur des romans où j’ai l’impression que les auteurs se sont censurés, ça m’ennuie profondément. Ils sont tout fiers de décrire un pique-nique dans un parc pendant cinq pages et quand vient la scène de sexe, ils l’expédient en deux phrases désinvoltes, vite fait, comme une caméra qui ferait un travelling arrière pudique dans un film interdit aux moins de 12 ans. Bien sûr, je ne dis pas que le sexe est plus important que les pique-niques dans les parcs, mais j’ai l’impression que certains écrivains se préoccupent plus de savoir ce que leurs grands-parents pourraient penser de leur œuvre que de se s’autoriser à être honnêtes et décomplexés.

On a aussi dit de tes romans qu’ils étaient représentatifs de la jeune classe ouvrière britannique. Qu’est-ce qu’être britannique de nos jours, et membre de la classe ouvrière ? 

Vu l’état de la conjoncture économique, c’est difficile pour les gens par ici en ce moment. Les boulots se font rares et j’ai beaucoup de potes qui ont été obligés de quitter le pays pour bosser sur des plates-formes pétrolières, des bateaux… Les classes laborieuses ont été durement touchées par les coupes budgétaires gouvernementales. En conséquence, de nombreux pubs, clubs, bibliothèques ferment dans certains quartiers. Néanmoins, comme il en a toujours été le cas, les gens se serrent les coudes face à l’adversité. C’est difficile de casser cette fierté ouvrière, le stoïcisme dont ils font preuve. Tout cet humour noir que vous pouvez entendre dans les pubs à travers la Grande-Bretagne est le reflet de cette capacité à résister, à défier les épreuves.

Bobby peint sous l’influence de diverses drogues, et ses toiles sont très psychédéliques, colorées. J’ai vu que les tiennes étaient pleines de couleurs elles aussi. Tu prends quoi ? Tu as au moins dû tester quelques unes des drogues dont tu décris les effets pour savoir comment réagissent tes personnages ? Tu as essayé en écrivant ?

Oui, j’ai expérimenté plein de substances au fil des ans. L’ecstasy reste ma drogue de prédilection, elle convient bien à ma personnalité insouciante et généralement exubérante. Mais ce sont principalement les drogues hallucinogènes qui m’inspirent. Ce qui m’intéresse, c’est qu’elles vous conduisent en mode accéléré dans un état proche du rêve. Mais les expérimentations des surréalistes m’inspirent presque tout autant, même s’ils ne prenaient quasiment jamais de drogues eux-mêmes. En un sens, prendre des drogues et explorer votre subconscient ressemble fort aux expériences qu’ils faisaient lors de séances de spiritisme, de leurs essais d’écriture automatique, des états de transe dans lesquels ils se plongeaient. Mais je suis incapable d’écrire sous l’emprise de stupéfiants, ça a l’air d’être une bonne idée sur le coup, mais le résultat est horrible le lendemain matin.

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Ten Storey Muff Kong by Richard Milward
Parle-nous du projet ‘Electronic Voice Phenomena’. N’est-ce pas, justement, une sorte d’expérimentation surréaliste ?

J’ai été très intéressé qu’on me demande de produire une œuvre courte, de cinq minutes, fondée sur ce ‘phénomène de voix électronique’, qui désigne le message de voix provenant de l’au-delà à travers un poste de radio ou au cours d’une séance de spiritisme. Je suis très influencé par les Surréalistes et j’adore en particulier les expérimentations de ce type de plus en plus folles qu’ils faisaient au début du vingtième. Pour ce projet, j’ai écrit une courte biographie à base de collages, de montages, du poète Robert Desnos, qui était censé ‘parler surréaliste à volonté’ et j’y ai intercalé, de façon aléatoire, des aphorismes et morceaux de poèmes tirés de son oeuvre ‘Rrose Selavy.’ Je regrette de ne pas parler le français plus couramment, afin d’apprécier ses jeux sur les mots dans la langue originale.

Ton troisième roman, Kimberly’s Capital Punishment, n’a pas encore été traduit en français. De quoi parle-t-il ? Est-il aussi ‘musical’ que les autres, avec une bande son particulière ?

Ce roman est plus expérimental que les deux premiers. On suit le parcours de la narratrice Kimberly, alors qu’elle tente de se racheter parce qu’elle se sent responsable du suicide de son petit ami. Au milieu du roman, elle meurt, et le lecteur doit tirer au sort pour savoir ce qui lui arrive dans l’au-delà. Va-t-elle au Paradis, en Enfer, est-elle réincarnée, ressuscitée, se transforme-t-elle en fantôme, ou repose-t-elle en paix ? J’ai utilisé beaucoup de techniques expérimentales, des montages à la Burroughs, des jeux de mots, des acrostiches, ce qui explique certainement pourquoi il n’a pas encore été traduit en français ! Il n’y a pas de référence explicite à la musique, contrairement aux deux autres, mais je vais plus loin dans le style, je me suis attaché à pousser l’aspect rythmique, musical, de la prose encore plus loin.

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Quels sont tes projets ? Travailles-tu sur un quatrième roman ?

Oui, en réalité, il est presque terminé. J’ai passé les dernières années à écumer salles de boxe et gymnases. Le roman est centré sur l’histoire d’un boxeur de douze ans, sourd, et souffrant de graves acouphènes, entrecoupée des portraits de personnages qui l’entourent, dans un village gallois étrange. Il est plutôt différent de mes trois premiers romans, moins onirique et surréaliste, mais avec toujours des parts de mystère.

J’ai lu que tu travaillais sur l’adaptation ciné de Pommes. Où en es-tu ?

J’ai terminé le scénario pour le film mais les choses sont au point mort, pour l’instant. Etant donnée la situation économique, les financeurs sont moins décidés à miser des fonds sur de nouveaux films. En plus, le gouvernement actuel a fortement diminué les subventions qu’il accordait au Centre National du Film, les projets sont donc plus difficiles à monter. Mais j’ai bon espoir que celui-ci finisse par voir le jour. Je suis satisfait du script, je suis sûr que les aventures des adolescents tourmentés de Pommes peuvent toucher tout le monde.

Block Party est plus joyeux que Pommes, même s’il y a plein d’espoir dans ce dernier également. Es-tu soulagé de ne plus être un ado? Te considères-tu comme un adulte, à présent ?

Je n’en suis pas sûr. Je me raconte des histoires en me disant que je suis resté un ado. Je regrette terriblement ces années-là. J’ai l’impression que l’âge adulte me rattrape ces derniers temps : mes gueules de bois deviennent plus difficiles à gérer, certains de mes amis se débattent avec leur nouveau statut de parents, d’autres ont déménagé pour suivre des carrières. Mais en termes de créativité, je me sens toujours très jeune. Je crois que c’est Marcel Duchamp qui disait : ‘quand vous arrêtez de regarder la vie avec des yeux d’enfants, vous commencez à mourir’. J’essaie de me cramponner à cette idée.

Richard Milward

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Et en cadeau, une édition (très) limitée de Kimberly’s Capital Punishment. So so cute! So moving! Thank You

Interview publiée dans New Noise n°19 – décembre-janvier 2014

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