Rétromania : comment la culture pop recycle son passé pour s’inventer un futur de Simon Reynolds

rétromania

Le passé est partout. Le présent est en panne. Le futur n’a pas d’avenir. Voilà, en substance, la terrible constatation que nous livre Simon Reynolds dans son ouvrage de près de 500 pages, abondamment documenté et enrichi de références savantes tirées de manuels philosophiques ou d’exemples venant de sa propre existence, comme autant de preuves nourrissant sa thèse. Tournées de reformations de groupes disparus, mode vintage, musées du rock, incapacité à créer une musique nouvelle… son exploration de la première décennie du vingt-et-unième siècle l’a conduit, donc, à considérer que la seule innovation musicale de cette période n’a pas été un courant artistique, mais une technologie, celle d’internet, et l’invention du MP3 permettant le téléchargement de la musique en format numérique.

La rétromania, ou L’obsession de la culture pop pour son passé récent, est la nostalgie d’époques révolues que l’on revisite sans cesse, au point d’empêcher tout processus créatif. L’avènement de Youtube ou de l’ipod, avec leur capacité à proposer quantités d’archives, de documents facilement accessibles et stockables, nous pousse à constamment nous replonger dans le passé. Les ventes en ligne de « vieux » albums dépassent celles des nouveautés ; contrairement aux magasins des centre ville, les faibles coûts de stockage en entrepôts « délocalisés » garantissant leur rentabilité et leur conservation. On a trop de tout, tout de suite, trop d’albums en attente d’être écoutés, trop d’informations à digérer, trop de choix à faire. Comme dans un buffet à volonté, on se gave jusqu’à l’écœurement, jusqu’à l’aphasie. Les amateurs de musique deviennent des collectionneurs, des curateurs, qui assemblent, compilent, classifient tout sur un groupe ou un mouvement. Les musiciens deviennent des spécialistes qui, plutôt que créer, se contentent de refaire. Ils copient les influences qu’ils ont digérées, incapables d’inventer une musique digne de celle qui les a inspirés, incapables de fédérer, de partager, trop élitistes pour la masse, pour être populaires. Les artistes ont toujours fait des emprunts au passé. Les Beatles ont puisé leur racine dans les pionniers du rock, les Pistols ont revisité le blues, Nirvana a revisité les Pistols… mais il s’agissait de réinterprétations, pas de copies insipides, sans émotion. Avec le développement de la technique, le sampling à outrance, la musique est dématérialisée, elle n’est plus produite mais post-produite, c’est de la musique de musique, condamnée à périr, comme l’économie occidentale s’est affaiblie à force de n’être fondée sur rien de concret. « Les 60’s nous ont offert l’explosion des groupes beat, le folk rock, le psychédélisme, la soul. Les 70’s ont engendré le glam, le heavy metal, le funk, le punk, le reggae, le disco. Les 80’s le rap, la synth-pop, le gothique et la house. Les 90’s ont donné naissance à la culture rave, le grunge, le rock alternatif, le nu-R&B. Les années 2000 ont été des relectures de genres établis ou du pillage d’archives », nous dit Mr Reynolds.

Et on n’est pas obligés de le croire. Bien sûr, il n’est pas aussi catégorique. Résumer un pavé de 500 pages en une seule idée tient de la mauvaise foi. Néanmoins, on peut finir par trouver indigeste sa brillante dissertation, ce « c’était mieux avant » qui sent la naphtaline. Je ne crois pas que les artistes n’aient plus rien à dire. J’écoute plein de groupes qui me procurent une émotion intense. Je vais voir  des concerts où il y encore de la sueur, des gens vivants, sur scène et dans le public. Et je me fous, au fond, de savoir si ce que j’entends a déjà été entendu il y a des années par Mr Reynolds. L’excitation, la curiosité, les sentiments que j’éprouve sont bien réels et s’ils ne me sont pas donnés par les représentants d’un « nouveau » courant artistique, qu’est-ce que ça peut faire ? Il vieillirait pas un peu mal, le spécialiste ? Il ne serait pas atteint lui-même de nostalgie, de rétromanie envers une époque révolue, sa jeunesse ? Quand j’ai entendu Nirvana pour la première fois, j’ai été sur le cul. Pas parce que je me suis dit que c’était nouveau, mais parce que c’était bien. Il y a peut-être d’autres questions à se poser. Le grunge a été soutenu par une industrie musicale qui ne s’investit plus autant maintenant, il nous a été matraqué, imposé d’une certaine façon, à une époque où il était plus facile de toucher un public mondial plus captif car moins éparpillé. Qui nous dit qu’on ne passerait pas à côté de Kobain aujourd’hui ? Qui nous dit qu’il n’y a pas des centaines de musiciens aussi talentueux qui n’attendent qu’à être découverts ? Alors, soit on arrête d’écouter de la musique, d’aller aux concerts, de lire des magazines de rock en attendant que les érudits nous informent que ça y est, c’est bon, on peut revenir, il y a du nouveau. Soit, on continue nos bonnes vieilles habitudes rétrogrades et on va voir par nous-mêmes.

Rétromania : comment la culture pop recycle son passé pour s’inventer un futur / Simon Reynolds . trad. de Jean-François Caro. Le mot et le reste, 2012

Chronique publiée dans New Noise n°11 – juillet-août 2012

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