Shakespeare n’a jamais fait ça de Charles Bukowski

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1978. Bukowski débarque en France pour une tournée de promo et des séances de lecture. Il s’est laissé convaincre d’entreprendre ce périple par son pote Michael Montfort, photographe, dont les clichés serviront d’illustration à ce carnet de route, jusqu’alors inédit. Bukowski n’aime pas voyager. Il n’aime pas répondre aux interviews. Il n’aime pas lire ses poèmes en public. Il a accepté parce qu’il désire revoir l’Allemagne, son pays natal. En 78 il a 58 ans, et il bénéficie d’un succès plus d’estime que populaire, aussi bien aux Etats-Unis, où ses livres sont tirés à seulement 5000 exemplaires, qu’en Europe. N’attendez pas de ce retour sur ses terres ancestrales un journal intime, des moments d’introspection ou les confessions d’un homme parvenu à la maturité. Bukowski reste Bukowski. Ce qui fait l’intérêt, justement, de cette courte chronique, c’est bien ce que les détracteurs du vieux dégueulasse lui reprocheront toujours, c’est qu’elle n’en a aucun, en apparence. Comme la vie, le succès, la postérité. Quand Bukowski s’ennuie, il picole. Et il s’ennuie vite, partout, tout le temps. Sur le plateau d’Apostrophes, notamment. C’est ça qui est drôle. De ce moment d’anthologie qui l’a véritablement fait découvrir au public français, il livre deux brèves pages, savoureuses, humiliantes tant cet épisode a été pour lui insipide. Sur ce plateau, entouré de gens guindés qui tentent de décortiquer ses écrits, il s’emmerde sec. Il fait chaud, il fait soif. Il ne se rappellera que de ça le lendemain. Il le dit lui-même : « Je ne suis pas un homme de réflexion, je fonctionne aux sentiments et mes sentiments vont aux estropiés, aux torturés, aux damnés, aux égarés, non par compassion mais par fraternité, parce que je suis l’un des leurs, perdu, paumé, indécent, minable, apeuré, lâche, injuste, avec de brefs éclairs de gentillesse » et « je ne veux être ni pardonné, ni accepté, ni sauvé ».

Dans ma vie, et ça n’a rien d’original, il y a eu un avant et un après Bukowski. Difficile d’expliquer pourquoi à ceux qui ne voient en lui qu’un mec bourré et dans son oeuvre que des élucubrations de poivrot. Peut-être à cause de ses mots qui ont l’air d’être jetés là négligemment mais qui reflètent sa vision acérée des travers des hommes. Peut-être parce que tout, chez lui, est excessif, ridicule, drôle, et que rien ne l’est. Peut-être, simplement, parce que son œuvre est aussi absurde que l’existence, existence qu’il a traversée, lucide, en titubant et en fonçant dans le tas, sans se faire d’illusion sur lui-même ou les autres, sans jamais faire de concession, sans jamais renoncer à ce qu’il était.

Shakespeare n’a jamais fait ça / Charles Bukowski. Trad. de Patrice Carrer et Alexandre Thiltges. photogr. de Michael Montfort. 13è note, 2012

Chronique publiée dans New Noise n°12 – septembre-octobre 2012

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