Bob Mould

J’ai vécu plus d’un an avec Bob Mould. En immersion totale dans sa discographie, ses peines de coeur, ses relations difficiles avec sa famille. Dans sa tête. Ben oui, j’ai traduit son autobiographie See a Little Light. Au départ, une suggestion de l’ami Pedro Garo, puis comme un défi à relever, le livre a fini par sortir chez Camion Blanc. Pendant tout ce temps, aucun contact possible avec celui qui est une immense star aux Etats-Unis. Mould se méfie, sûrement à juste titre, des médias et des réseaux sociaux. Et un jour, je reçois sur ma boîte mail : objet Bob Mould, texte « ça te dirait de l’interviewer ? » Olivier Drago, le rédac chef de New Noise, économe de longs discours, sait toujours trouver les mots justes. Comment refuser une telle offre ? Alors, malgré une trouille incommensurable de rencontrer Dieu lui-même, et de tout faire foirer, ça s’est fait. J’ai-passé-prés-d’une-heure-seule-en-tête-à-tête-avec-Bob-Mould. Moi ! Dans les locaux de Differ Ant, son distributeur français. Il a été comme je l’imaginais, drôle, humble, généreux. Quelques semaines plus tard, mon article faisait l’une des deux couv. du mag pour l’été. Il m’arrive de réécouter des bouts de l’enregistrement de l’entretien. Pour être sûre que c’est vraiment arrivé. Parce que je n’en suis toujours pas revenue…

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Photos : William Lacalmontie

En trente-cinq ans de carrière, Bob Mould a vécu plusieurs vies. Des succès, quelques échecs aussi. Le parcours du guitariste/chanteur d’Hüsker Dü, groupe emblématique de la scène punk hardcore/alternative rock US des 80’s, dont nirvana, Pixies, Dinosaur Jr. ou Sonic Youth ont toujours revendiqué l’influence, n’est qu’un continuel recommencement. Eternel angoissé, terrifié à l’idée de décevoir ou blesser, il n’a pourtant jamais hésité à tout quitter sans se retourner. Fin chaotique d’Hüsker Dü en 1988, naissance puis disparition de la comète Sugar après seulement trois ans d’existence, innombrables changements de labels, addictions diverses, ruptures amoureuses : autant de bouleversements qui en auraient laissé d’autres à genoux. Mais le musicien n’a pas cessé de se réinventer, comme le prouvent son détour par la ligue nationale de catch professionnel (en tant que scénariste) ou son immersion dans l’électro (notamment avec les albums Modulate et Long Playing Grooves, ce dernier sortant sous le pseudonyme LoudBomb, anagramme de son son nom, voire Body of Song et District Line), suivant sans faiblir la petite lumière qui le guide, sans se départir de ce qui fait son unicité, ce sens inépuisable de la mélodie qui tue. Nous l’avons rencontré à quelques semaines de la sortie de Beauty & Ruin, son décapant et enthousiasmant douzième album solo. Attentif et charmant, il n’a cessé de ponctuer l’entretien de son gros rire sonore, tout en battant la mesure sur un coin de table. Si sa vie et son oeuvre imposent le respect, sa disponibilité et son extrême gentillesse le rangent aussi parmi les plus grands. Bob is God !
Beauty & Ruin, plus encore que Silver Age, est un album pop avec une guitare puissante, une énergie punk très brute et moins d’éléments électro que dans tes précédents disques, comme Life and Times, par exemple. Est-ce le fait d’avoir rejoué Copper Blue et des morceaux d’Hüsker Dü sur scène, ou d’avoir participé à l’album Wasting Light des Foo Fighters, qui t’a donné l’envie de renouer avec un son plus spontané et des chansons moins « travaillées »?

C’est sûr que revisiter les morceaux de Sugar m’a donné l’idée de faire un album comme Silver Age, de même que travailler avec Dave et les Foo Fighters a été très stimulant. Il y a aussi eu ce tribute concert auquel tous ces gens ont participé en 2011 au Disney Concert Hall qui a été très important pour moi (A Celebration of the Music and Legacy of Bob Mouldavec Dave Grohl, Britt Daniel, Ryan Adams, No Age…). Tout ça a compté, mais il y a trois choses qui ont fait que ces deux albums sont ce qu’ils sont. Tout d’abord, Jon [Wurster], Jason [Narducy] et moi, nous jouons ensemble depuis six ans et nous avons vraiment trouvé notre son. Et puis, c’est ce que je sais faire, jouer de la guitare, ce que les gens ont l’air d’apprécier. Enfin, il y a une partie de moi qui sait maintenant que rien ne dure indéfiniment et qu’il faut que je savoure chaque instant. J’ai un chouette groupe, je partage de grands moments avec le public, je sais ce que les gens attendent de moi, et j’ai conscience que ça peut changer d’une minute à l’autre. En fait, tout ça se fait si facilement, naturellement que je ne vois pas pourquoi je me compliquerais la tâche (rires). Je suis sûr que je vais arriver à compliquer les choses très rapidement, alors pour le moment, j’en profite (rires).

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Après avoir passé trois ans à travailler sur ton autobiographie See a Little Light, n’éprouvais-tu pas le besoin également d’une expérience plus collective, de partager physiquement de la musique avec un gros son ?

Oui, j’ai écrit ce livre, et dans la foulée Silver Age a été un album très joyeux, avec des passages sombres, mais dans l’ensemble plutôt lumineux, comme une célébration. Le livre m’avait forcé à une profonde introspection, et en contraste Silver Age a été comme une libération. J’ai éprouvé un vrai soulagement, du genre « enfin, tu n’as plus besoin de parler de toi, en tous cas un petit peu moins » (rires), alors amuse-toi ». Ensuite, beaucoup de choses ont changé au cours des dix-huit mois qui ont séparé les deux derniers albums, les paroles de Beauty & Ruin sont donc plus noires, plus introspectives. Mais la musique est restée dans la même veine et les gens peuvent se contenter d’apprécier le son et laisser les paroles de côté s’ils le veulent.

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Musicalement en tous cas, Beauty and Ruin est très jubilatoire, même si le premier morceau « Low Season » est déchirant. Il est plein de chansons pop efficaces et énergiques à la Sugar avec de puissantes lignes mélodiques. Je trouve que c’est l’union parfaite de tes premières amours musicales, un mélange des singles anglais des 60’s que tu écoutais enfant et de la scène punk new-yorkaise des 70’s.

Je dirais que c’est une bonne définition de l’humeur que l’album dégage. Ce sont toujours des choses vers lesquelles je reviens régulièrement, surtout quand je suis sur le point de faire un disque. En ce qui concerne la musique, je n’ai pas essayé de réinventer quoi que ce soit avec cet album…

Mais personne n’invente plus rien en musique !

C’est vrai ça, personne n’en est capable ! (rires)

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Tu écoutes encore les Beatles, les Who ?

Plus j’approche du moment de faire un album et plus j’écoute ce qui signifie le plus à mes yeux, comme pour me rappeler pourquoi je fais tout ça, Revolver ou The Who Sell Out

« En 1998, je commençais à être fatigué d’être ce type qui fait du rock, dans un groupe de rock, et constamment avec son groupe. Il y avait toute une partie de ma vie que je n’avais pas assez prise en compte, celle basée sur mon homosexualité. »

En 1998, tu pensais que The Last Dog And Pony Show serait ton dernier album rock. Tu ne détestes donc plus le rock alternatif (« I Hate Alternative Rock » est un morceau de Hubcap, en 1995), et tu n’en as plus marre de la guitare électrique ?

En fait, même à l’époque où j’ai laissé le rock de côté, j’ai continué à composer des morceaux à la guitare. Ce n’était simplement plus ma préoccupation du moment. En 1998, je commençais à être fatigué d’être ce type qui fait du rock, dans un groupe de rock, et constamment avec son groupe. Il y avait toute une partie de ma vie que je n’avais pas assez prise en compte, celle basée sur mon homosexualité. J’habitais New York et je me suis mis à fréquenter ce milieu singulier qui n’avait rien à voir avec le rock. Ça a été une pause salutaire, une agréable rupture pendant laquelle je me suis autorisé à prendre de la distance, à apprécier la dance music, et qui m’a permis d’éprouver ce sentiment d’appartenir à une communauté, qui est très différent de celui que l’on ressent dans la pop music. Quand on rentre dans une boîte pleine de gays en train d’écouter de la danse music, ça n’a rien à voir avec un concert de rock où tout le monde va (rires). C’est une expérience très particulière et ça m’a été bénéfique de m’éloigner du milieu rock pendant un temps, comme ça a été chouette, avec les albums Body Of Song, District Line et Life And Times, d’y revenir en douceur, en réintroduisant de la guitare progressivement parmi des éléments plus électro, en me servant des outils que je venais de découvrir. Mais bon, avec la tournée Copper Blue et cette expérience avec les Foo Fighters, ça a été comme si je rentrais à la maison.

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D’accord, mais à la fin des années 90, tu trouvais que « tout ce qui était bien dans le rock alternatif avait été exploité et gâché par les majors ». 

Oui, et je le pense toujours (rires).

« Il y aura toujours un endroit où il me suffira de continuer à faire ce que je fais et où le public m’attend (rires). »

Maintenant que les majors s’intéressent moins à ce style de musique, penses-tu que le rock a retrouvé sa raison d’exister ?

Je l’espère. Je considère que c’est une forme d’art majeure qui a été capable de prendre des éléments du blues, du folk et de la soul, d’intégrer toutes ces influences et de les coller ensemble pour créer un nouveau style musical. C’était inventif, percutant et doux, toujours pertinent, surtout dans les 60’s. Puis ça a pris une forme plus psychédélique, plus grandiloquente, plus produite, qui a nécessité plus d’argent. Mais, en fin de compte, la pop, le rock ont toujours été là, simplement ils connaissent des hauts et des bas. Peut-être bien qu’un de ces jours un gamin de seize ans va mettre sa vidéo en ligne et que ça sonnera comme du AC/DC, et qu’on se dira : « la vache, j’ai pas entendu ça depuis trente ans » (rires). C’est devenu dingue et imprévisible aujourd’hui, tout est possible parce que tout le monde peut partager si facilement ses idées. Le rock disparaît et renaît sans cesse, et ce partout dans le monde. Les gens réagissent différemment selon les époques, les pays, les villes, mais il y aura toujours un endroit où il me suffira de continuer à faire ce que je fais et où le public m’attend (rires).

Ainsi, d’un côté tu fais du pop rock et d’un autre, tu satisfais ton amour de la dance music et de l’électro en faisant des DJ sets, seul ou avec Rich Morel, dans Blowoff

Blowoff marque une pause, en fait. On a fait notre dernier concert en janvier cette année. On joue ensemble depuis onze ans, et on s’arrête un peu. Je continue à faire le DJ, à San Francisco, à Boston… ça m’intéresse toujours, mais depuis trois ans la musique électro est devenue tellement énorme et a pris une direction que je n’aime pas vraiment, avec tous ces trucs pompeux et assourdissants. Et puis, comme on tourne beaucoup avec Jason et Jon, je préfère me concentrer sur la guitare pour l’instant. J’aime toujours l’électro mais certaines musiques sont insupportables à écouter. La house music, de New-York notamment, avec ses morceaux lents, est très bonne, mais la plupart de ce qu’on entend, cette espèce de soupe qui gueule et où toutes les chansons finissent par se ressembler… (Là, Bob se lance dans une imitation human beat box horriblement réussie d’un morceau de dance de fête foraine)

(Rires.) Tu joues donc avec Jon et Jason depuis six ans…

Oui, et je travaille régulièrement avec Jason depuis presque vingt ans maintenant.

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Considères-tu votre trio comme un groupe à part entière ou penses-tu que le fan de rock indé moyen veut voir ton nom sur son tee-shirt à présent ? (En 1992, il a donné un nom au trio qu’il formait avec Sugar en pensant que c’était plus porteur que son seul nom)

Je crois toujours qu’on vend plus de tee-shirts avec le nom d’un groupe inscrit dessus. Mais c’est plus simple de continuer à utiliser mon nom, comme ça on n’y pense plus, on s’appelle comme ça, c’est tout.

J’ai lu, à propos de Silver Age, que tu avais fait écouter les morceaux à Jon et Jason seulement deux ou trois jours avant l’enregistrement de l’album. Tu as fait pareil pour Beauty & Ruin ?

Yep ! (Rires) Je ne leur fais rien écouter trop en avance, suffisamment pour qu’ils aient juste une idée de ce qu’on est supposés faire. Notre son est tellement au point que c’est comme ça que ça fonctionne le mieux. Je fais des enregistrements chez moi qui sont plutôt compliqués, où j’écris les parties principales de chaque instrument, et avant, je leur laissais le temps de décortiquer les structures, de se poser des questions sur ce que j’avais écrit. Maintenant, il leur suffit d’écouter la tonalité, l’humeur de l’ensemble, de prendre quelques notes, intro, couplet, pont, couplet, choeur, solo, choeur…d’apprendre ça rapidement, et puis on se réunit tous les trois, je leur joue une fois les compos, et ils ont tout compris. C’est beaucoup plus facile comme ça. Ça n’est pas très orchestré. Chaque disque que nous faisons est de moins en moins sophistiqué avec le temps, plus spontané que le précédent. Je leur laisse de l’espace pour qu’ils ajoutent leurs contributions aux arrangements, à chaque fois ils apportent plus d’idées, c’est bien.

Combien de temps a duré l’enregistrement ?

On a passé une semaine en studio tous les trois, à enregistrer les bases de chaque morceau. Puis, j’ai pris six jours pour ajouter les différentes couches de guitare, pour essayer différentes options. J’ai laissé reposer et ensuite il m’a fallu deux semaines et demi pour le chant, finir d’écrire et terminer l’album. Donc, quatre, cinq semaines. J’aurais voulu qu’on aille plus vite, mais ça semble correct.

J’ai été très surprise que tu choisisses « Hey Mr Grey » pour être le premier single, parce que ce n’est pas le troisième morceau de l’album, alors que c’est là que tu places toujours le single…

Oh, c’est juste le premier morceau qu’on sort. Je pense que le vrai single « I Don’t Know You Anymore », la chanson numéro 3 donc, va sortir dans une semaine.  « Hey Mr Grey » est à prendre comme une sorte de teaser.

Qui est « Mr Grey », ce vieux grincheux ?

Moi !

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Non ! Je ne te crois pas ! (rires)

Si, si ! Hé, les gosses, cassez-vous de mon jardin ! (rires)

Et qui est-ce que « tu ne connais plus » ?

Plein de gens ! (Rires) Non, en fait, ça ne s’applique pas à quelqu’un en particulier. C’est seulement une chanson pop avec des paroles un peu tristes.

Comment te sens-tu juste avant la sortie de l’album ?

Affreusement anxieux. Je voudrais pouvoir le refaire entièrement (rires). Je n’ai joué l’album que devant une poignée de personnes, alors j’attends de savoir ce que les gens vont en dire. C’est comme avoir un enfant.

Mon rédac chef lui a mis 8,5 sur 10.

Génial ! Je suis toujours très angoissé. Je me demande toujours si j’en ai fait assez, si j’ai pris le temps nécessaire pour bien me faire comprendre, parce qu’avant la sortie, je ne sais pas si je vais beaucoup avoir besoin d’expliquer ce que j’ai voulu dire. Alors, je suis toujours dans cet état, est-ce que j’ai dit assez de choses, est-ce que j’en ai trop dit ? Cette fois, j’ai l’impression que je suis allé un peu trop loin. On verra bien.

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Peux-tu nous dire un mot sur les paroles de Beauty & Ruin ?

Pour cet album, j’ai essayé de créer un cadre dans lequel j’examine progressivement quatre émotions, quatre états d’esprit. Le début, les trois premières chansons, traitent de l’idée de la perte, du déclin, de la vieillesse et de la mort. L’étape suivante est une sorte de retour sur soi, comme un flash-back, le moment d’examiner quel impact les événements ont eu sur ta vie, en particulier ces pertes, le temps de se poser des questions comme « Qu’est-ce que j’ai fait quand j’étais plus jeune » ? La troisième partie est la phase de conciliation, ça parle de l’idée d’accepter tout ce qui t’es arrivé, de faire la paix avec le passé. Les trois derniers morceaux sont plus optimistes et sont tournés vers l’avenir, parce qu’après la perte, la réflexion et l’acceptation, il reste l’avenir. Ça parle de ce que tu as obtenu et du fait que tu dois te débrouiller avec ça. Voilà les grandes lignes. Ça a été un chouette moment quand je me suis rendu compte de ce que j’étais en train de construire, de cette progression, que j’allais finir par écrire un album et que toutes les pièces s’emboîtaient. J’adore écrire des textes de chanson qui ont une cohérence, et j’ai vraiment été heureux d’y être arrivé. Mais encore une fois, les gens ne sont pas obligés de le voir comme ça, s’ils veulent juste écouter les solos de guitare, ça me va (rires).

Si je ne me trompe pas, la pochette de Beauty & Ruin montre deux photos de toi. L’une prise lors de la première campagne de presse d’Hüsker Dü en 1980, et la deuxième semble une image du vieil homme que tu seras.

Du vieil homme que je suis, tu veux dire ? (rires) En fait, j’avais commencé à travailler sur plusieurs idées à partir d’images, pas de photos, et ça ne menait nulle part. Puis, je suis entré en contact avec un artiste japonais dont le travail porte sur ces personnes dont on ne peut déterminer si ce sont des hommes ou des femmes, qui n’arrivent pas eux-mêmes à se définir. Il fait des portraits numériques très obsédants de jeunes qui ont l’air engagés dans un combat. Cet artiste ne m’a jamais recontacté et je me suis demandé ce que j’allais faire. Alors, je me suis amusé à superposer différentes photos de moi avec Photoshop, et j’ai trouvé qu’il en sortait quelque chose d’intéressant. On a peaufiné l’idée avec le graphiste du label, les couleurs, la languette que vous devez couper. Vous devez abîmer l’objet pour ouvrir.

Je pensais que la pochette signifiait que tu es entre la jeunesse et l’âge mur, que tu es en ce moment dans ton « golden age ».

Oh, on dirait bien. C’est étrange, plus tu vieillis et plus tu passes de temps à devoir consoler les gens autour de toi et te consoler toi-même des pertes terribles que tu subis, chose qui t’arrive moins quand tu es plus jeune. Tu es alors reconnaissant d’avoir acquis une certaine expérience qui te permet d’affronter ça. Les choses deviennent plus simples. Avant, je me faisais beaucoup trop de souci à propos de choses sur lesquelles je n’avais aucune prise. C’était compliqué parce que je ne pouvais distinguer les événements sur lesquels je pouvais être utile de ceux sans espoir. Maintenant, je suis capable de faire le tri et je ne laisse plus les choses contre lesquelles je ne peux rien me gâcher la vie. C’est drôle comme tout devient simple au bout du compte, parce que tu as l’expérience des choses, que tu les a déjà vécues, du style « ces dingues de Républicains prennent le pouvoir aux USA », comme j’ai vécu sous Reagan, je sais que je survivrai aussi cette fois… Mais l’artwork exprime plutôt l’idée que tout change, à travers le contraste, et qu’il y a peu de différences entre les deux images. C’est comme de vivre à San Francisco, à un moment tout est gris et la minute d’après tout devient jaune, comme les couleurs de la pochette.

« Je ne ressens plus cette émotion particulière, cette colère qui était un tel moteur, au début, à l’époque d’Hüsker Dü. »

A propos de changement, tu es une sorte de Dr Jekyll et Mr Hyde, capable de composer un album lumineux comme Copper Blue et le plus noir qui soit comme Beaster au même moment. As-tu fait la paix avec ta part sombre, ou est-ce que le jeune homme nihiliste que tu étais réapparaît de temps en temps ?

Je pense que j’occupe une place plus enviable qu’avant. Le mélange des extrêmes contribue effectivement souvent à faire de la musique un art majeur, mais je n’éprouve plus cette rage aveugle, j’ai réussi à la combattre, peut-être parce j’ai vécu tant de choses. Je ne ressens plus cette émotion particulière, cette colère qui était un tel moteur, au début, à l’époque d’Hüsker Dü. Les gens me parlent toujours de ce groupe, me demandent pourquoi je ne refais pas des morceaux dans ce style, mais c’est tout simplement parce que je ne suis plus la personne que j’étais alors. Les chansons que j’ai écrites à l’époque et que je peux encore emporter avec moi, comme « Celebrated Summer », ne sont pas des chansons destructrices, ce sont celles écrites par le gamin sage de vingt-trois ans, pas par le gamin en colère. Je ne sais pas comment les Who font pour continuer à jouer «Quadrophenia ».

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Tu es l’opposé de ce qu’on pourrait appeler un homme modéré. Tu as dû combattre de nombreuses addictions dont tu as réussi à te débarrasser seul, l’alcool, les drogues, les cigarettes, la nourriture, les stéroïdes. A quoi es-tu accro à présent ?

Au travail, assurément, j’adore mon boulot. Ma santé, j’essaie de prendre soin de moi. Je bois trop de café. C’est tout, je crois.

Au cours de ta vie, tu as été obligé de repartir à zéro tant de fois, notamment pour trouver de nouveaux labels. Où as-tu trouvé la force de continuer ?

Je n’en sais rien, c’est comme ça. La musique était mon issue de secours, c’était mes jouets quand j’étais enfant, mon langage. Je ne sais pas ce que je pourrais faire d’autre. Je suppose que je pourrais arrêter et trouver des passe-temps pour m’occuper… L’art de composer des chansons, cette aptitude, je vois à peu près comment ça marche, mais ça conserve toujours une part de magie. Tous les jours, quand je me réveille, j’ai une musique dans la tête et j’ai toujours envie de la partager et de raconter des histoires. Je vois à quoi tu fais allusion, trouver un label, former un groupe, tous les problèmes relationnels que ça implique… en fait, je fais comme les autres, du mieux que je peux avec ce qu’on me donne. Le plus bizarre dans tout ça, c’est que tout est lié. Tu fais de ton mieux, tu t’améliores, alors plus de gens te soutiennent et plus de gens dépendent de toi, comme à l’époque de Sugar. On était tellement portés qu’on avait l’impression d’être une fusée lancée vers une nouvelle planète, comme si les gens avaient aidé à nous construire et nous envoyaient tout là-haut, on n’avait plus qu’à appuyer sur le bouton pour décoller. C’est là que ça devient délicat, quand ça devient énorme, parce que même si tu fais attention, les choses peuvent t’échapper. Je vais essayer de garder le contrôle, cette fois.

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Penses-tu que ta ténacité vient aussi du fait que tu as été élevé dans un foyer dysfonctionnel, avec un père alcoolique et violent, que c’est une façon de ne pas être comme lui ?

Certainement. Et je me suis rendu compte qu’avoir écrit sur cette partie de ma vie pouvait toucher des gens, les aider à être plus forts à leur tour. Quand j’ai fait des lectures de mon bouquin, dans plein d’endroits, des gens sont venus me voir à la fin pour me dire qu’en racontant mon histoire, ça leur permettait de comprendre la leur, et ça, c’est formidable.

La plupart du temps, tu restes plutôt secret à travers les paroles de tes chansons, tu ne parles pas de toi-même de façon explicite. A l’inverse, dans ton autobiographie, tu dis tout, tu livres énormément de détails sur ta vie professionnelle comme privée. Ça a été difficile de révéler autant de ton intimité ?

Oui, très difficile. Ça n’était pas quelque chose qui m’était naturel. Mais pour raconter mon histoire, il le fallait. Ce qui m’a été le plus difficile, ça a été évidemment de parler de mon enfance parce que mes deux parents étaient encore vivants. En fait, mon père est mort il y a un an à peu près, juste après la sortie de Silver Age. Alors oui, ça a été dur. Relater des détails précis concernant ma situation professionnelle, par exemple au sujet d’Hüsker Dü, a également été délicat parce ça impliquait des gens dont l’histoire se superposait à la mienne, pourtant il fallait que je dise les choses telles que je me les rappelais. C’est là où j’ai eu besoin de Michael [Azerrad], pour qu’il me dise à quels moments j’en disais trop, ou pas assez. Il m’a aidé à faire le tri, m’a décidé à raconter certains éléments qui permettaient d’expliquer qui je suis vraiment. Par exemple, j’ai compris que je devais parler des dix-huit mois qui ont précédé la fin du groupe parce que les gens se posaient beaucoup de questions à ce sujet. Il a fallu que je dose de façon à ce que ça ne reste pas vague, tout en n’incriminant personne. C’est très difficile à faire, ça n’est pas simplement « je vais vous raconter quelques anecdotes croustillantes, et hop », ça m’a demandé beaucoup de travail.

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Comment les lecteurs ont-ils réagi ? Ceux impliqués dans ton livre et les lecteurs anonymes ?

C’est allé de : « Un tissu de mensonges » à « Je ne peux pas croire que tu aies dit des choses si gentilles à mon sujet » (rires). Le spectre a été large entre ceux qui n’ont pas aimé, même si je ne comprends pas bien pourquoi ils ont eu envie de le lire à la base, et ceux qui l’ont vraiment apprécié. La plupart des autres lecteurs l’ont trouvé plutôt bon. Il y en a eu quelques uns pour demander pour qui je me prenais et pourquoi je racontais tout ça. Mais c’est mon histoire, ça peut m’arriver d’être caustique par moments, un peu corrosif, trop direct pour certains, mais c’est ma façon d’écrire, c’est un livre très direct. Néanmoins, ce dont je parlais tout à l’heure, la façon dont les gens sont venus me voir après mes lectures, pour me dire à quel point ça leur avait ouvert des portes, et qu’ils comprenaient mieux qui ils étaient, ça a été le meilleur de toute cette aventure, quelque chose que je n’ai pas vu venir, à laquelle je ne m’attendais pas, je ne sais pas tout du tout à quoi je m’attendais, d’ailleurs (rires).

Tu expliques dans ton livre que tu considères avoir raté ton coming out, que tu t’es senti « outé » suite à une interview que tu as donnée à Spin Magazine en 1994. Etait-ce la volonté de t’expliquer sur cet épisode qui t’a poussé à écrire ton autobiographie ?

C’était important pour moi de donner ma propre version des faits, et pas seulement sur cet épisode, je voulais aussi m’exprimer sur la fin d’Hüsker Dü, sur la fin de Sugar, sur beaucoup de choses qui étaient restées en suspens, des bouts d’histoires irrésolus que je devais clore pour aller de l’avant, J’ai éprouvé le besoin de revenir en arrière pour clarifier certains points. Dans mon esprit, la fin d’Hüsker Dü n’a été rien d’autre qu’une lente dissolution qui a duré dix-huit mois jusqu’à cet instant particulier où j’ai trouvé l’opportunité de sauter du train. Ça n’est la faute de personne, c’est la vie, personne n’est à blâmer. Je voulais montrer combien nous étions tous insatisfaits de notre situation. Nous étions devenus cette si grosse machine que nous avions créée, dans laquelle certains avaient pris de mauvaises habitudes, d’autres s’en étaient débarrassés, d’autres s’étaient suicidés. On pensait être obligés de continuer alors qu’il valait mieux tout arrêter. Des fois, les choses s’arrêtent pour les raisons les plus simples. Je suis soulagé, maintenant, de pouvoir dire aux gens, si vous voulez connaître tous les détails sur tel ou tel épisode de ma vie, jetez un coup d’oeil dans le livre, tout est dedans.

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Je ne sais pas si tu es au courant, mais les couples gays peuvent se marier en France depuis un an, grâce au gouvernement socialiste. Dans le même temps, on a assisté à l’émergence d’une frange très réactionnaire de notre société, qui a fait de nombreuses manifestations contre cette loi, avec des slogans très homophobes. C’est la même chose aux Etats-Unis ?

J’ai entendu parler de ça. Je ne pensais vraiment pas que les oppositions étaient si extrêmes ici. Un million de personnes, c’est terrible ! Aux Etats-Unis, il y a trois types d’opposition en présence. La religieuse qui affirme que Dieu est contre. La financière qui ne voit pas pourquoi deux hommes pourraient se marier et obtenir les mêmes avantages fiscaux que les autres. Et la dernière que certains appellent de l’ignorance mais que je considère comme une incapacité à accepter la différence. Ces gens-là ont peur, ils ne comprennent pas et ne veulent pas prendre le temps de comprendre, c’est tellement plus facile de simplement haïr. Et ici, qui sont ces gens ?

Surtout la droite traditionaliste, les catholiques intégristes.

Ah, ça ne peut pas être pire. Essayer de convaincre des gens que leur interprétation de la religion est mauvaise… Aux Etats-Unis, on a de la chance parce qu’on avance Etat après Etat. Chaque Etat peut décider à quel moment il est prêt à légiférer là-dessus. J’ai été très choqué d’apprendre qu’en France les résistances avaient été si extrêmes. Bonne chance, ça doit être dur…

L’évocation de ton homosexualité dans la vidéo de « Star Machine » était si drôle, et du coup si efficace. Vous allez tourner un clip pour « I Don’t Know You Anymore » ?

Pour « Star Machine », c’est Jason qui a eu cette idée (rires). On n’a pas tellement réfléchi, c’était juste pour ajouter un petit clin d’oeil, une blague au début. On vient de finir de tourner la vidéo de « I Don’t Know You Anymore » il y a quelques jours. Je suis sûr que les gens vont être surpris, il y a des moments vraiment drôles dedans. Elle doit sortir début mai.

Tu as joué la partie guitare sur la bande son d’Hedwig And The Angry Inch, le film de John Cameron Mitchell en 2001. Penses-tu que tu renouvelleras une telle expérience, ou que tu composeras la bande son complète d’un film un jour ?

La comédie musicale d’Hedwig est sur Broadway en ce moment, avec Neil Patrick Harris. Je ne peux pas croire qu’il est repris le rôle (rires). J’adorerais composer de la musique pour un film ! Plusieurs personnes m’ont déjà demandé de le faire, mais Stephen Trask, qui a fait la musique sur Hedwig, m’a expliqué à quel point c’était difficile, surtout pour des grosses productions. Tu travailles des mois, avec un orchestre, tu termines le boulot, tu pars en vacances et deux heures après, ils te rappellent pour te dire qu’ils ont tout changé. Alors, si je devais le faire, il faudrait que ça soit un projet dans lequel je crois vraiment, peut-être quand j’aurai le temps et que je serai très très vieux (rires).

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Tu éprouves toujours le même plaisir à monter sur scène ?

Oui, c’est génial. C’est plus dur, avec le temps, physiquement. C’est plutôt un truc pour les jeunes, mais je crois que je m’en tire encore bien (rires). Des fois, après avoir enchaîné plusieurs dates, je suis tellement crevé que je me demande ce que je fais là. Le moment où je suis sur scène me procure toujours autant de plaisir et d’émotions, c’est après que c’est dur. C’est très physique et éreintant, semaine après semaine, surtout les trajets. Alors, j’essaie de travailler intelligemment plutôt que travailler dur (rires), d’en faire moins, de choisir les dates que je veux vraiment faire.

Est-ce que tu trouves que le comportement du public a changé ?

Plus personne ne se jette de la scène, ils sont trop vieux (rires) ! Sauf les gamins. Je viens de faire des concerts en Amérique du Sud, c’était de la folie. On se serait cru revenus dans les années 80. J’ai vraiment de la chance d’avoir un public qui m’ait suivi tout au long de ces années. Je pense même que certains fans qui s’étaient éloignés quand je m’étais tourné vers une musique plus électronique reviennent, et c’est génial de discuter avec eux, de savoir qu’ils ont apprécié le concert.

L’omniprésence des téléphones ne te dérange pas ?

J’essaie de passer outre, je ne peux rien y faire. Si c’est pour prendre une photo et le ranger, ça ne me pose aucun problème, mais si quelqu’un reste planté juste en face de moi et filme tout du long, au bout de quelques morceaux, ça m’arrive de lui demander d’arrêter. A Sao Paulo, je me suis arrêté pour expliquer à un gamin qui filmait sans discontinuer combien j’avais été marqué par un concert des Buzzcocks alors que j’étais tout gosse, et qu’il ferait mieux d’éteindre son portable et de profiter du spectacle. Le lendemain, il était toujours devant, avait éteint son téléphone et portait un tee-shirt des Buzzcocks (rires) !

Vas-tu tourner en Europe pour Beauty & Ruin ? 

En novembre, je pense. On va faire beaucoup de dates aux Etats-Unis en juillet, août et septembre, ensuite on viendra en Europe, et Paris est sur la liste.

Merci infiniment. Tu es vraiment le plus gentil des ours que j’aie jamais vu.

Grrrhh !! (Rires)

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photo 3

Interview publiée dans New Noise n°22 – juillet-août 2014

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