Dernier appel pour les vivants de Peter Farris

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  • Vous êtes un nazi ? demanda Charlie.
  • Merci.
  • Alors, vous haïssez les Noirs ?
  • Non, fiston. Je hais les nègres.

La Géorgie. Vous situez ? Etat du sud des USA. Bible Belt. Les gros ploucs racistes qui chassent le Noir à coups de nœuds coulants, ça vous parle ? Le trou du cul du monde civilisé. Il fait moite. L’ennui est un puits sans fond. Il faut bien se distraire.

Et Jubilation County, vous voyez ? Eh bien, c’est le trou du cul du trou du cul du monde. Un bar paumé, rendez-vous des dealers de méth et des routiers en quête d’amour à deux dollars. Quelques bagarres entre alcooliques autochtones ou paris sportifs sur combats de chien. Il ne se passe jamais rien à Jubilation County. Le shérif Lang a tout le temps de penser. Dommage, ses idées sont noires. Et puis, un samedi matin, le braquage de la succursale bancaire met de l’animation. La guichetière est flinguée sur place et Charlie Colquitt, étudiant geek à la limite de l’autisme est pris en otage. Les caméras de surveillance montrent la vidéo d’un homme méthodique, un pro. Un tatouage au poignet : Les lettres A et B dans un trèfle à quatre feuilles. Aryan Brotherhood. Lang, sous l’autorité de la pimpante Sallie Crews, police d’Etat, se lancent à la poursuite d’Hicklin, ex-taulard, fier représentant de la suprématie blanche.

Tout a l’air simple, dit comme ça. Les gentils vont-ils gagner contre les méchants ? Le flic va-t-il se faire la fliquette ?

Mais voilà, Peter Farris évite l’écueil du manichéisme et dédie son talent au service d’un décorticage en règle des mécanismes sociaux qui poussent les individus à faire ce qu’ils font. Dernier appel pour les vivants n’est pas seulement diablement efficace, c’est un récit d’une force terrible, extrêmement documenté, et si l’on croise évidemment des salauds de la pire espèce, Hicklin est en quête de rédemption. Il y a du Harry Crews dans ce roman (dont une scène hallucinante dans une église remplie d’adorateurs de crotales qui n’est pas sans rappeler La foire aux serpents). Il y a du sang (beaucoup), de l’humour (noir, ça va sans dire) et des larmes (les nôtres).

Dernier appel pour les vivants / Peter Farris. trad. d’Anatole Pons. Gallmeister, 2015

Human punk de John King

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Eté 1977. Slough, banlieue de Londres.

Trois accords de guitare, riffs hargneux, deux minutes trente de pure adrénaline, le punk rock des Sex Pistols ou des Clash ne s’embarrasse pas de fioritures et de leçons de solfège pour dégommer les Yes et autres Genesis. Les paroles invitent à l’émeute, l’énergie électrise un été torride et Joe, 15 ans, s’éveille à la vie. Le punk l’exalte, le révèle, le trouve : « Et c’est ce qui est génial avec la musique, surtout avec les nouveaux groupes, parce qu’ils mettent en mots tout ce qu’on pense. Comme l’album The Clash. Les chansons, elles résument notre vie. Ce disque, il était déjà là, en nous, il attendait juste que quelqu’un l’écrive. »

Joe est un bon petit gars. Il a des parents, des embrouilles, des espoirs. Il occupe ses journées à cueillir des cerises pour quelques livres afin de pouvoir se payer des disques et les superbes Doc Martens dix œillets dont il rêve. Quelques pintes au pub, il faut bien grandir. Des concerts magiques, tout regarder, tout noter pour ne rien oublier. Un pote avec qui se marrer. La vie, quoi.

L’univers de Joe s’écroule au cours d’une soirée où, lui et son ami Smiles tombent sur une bande de types qui, sous prétexte de se faire des petits punks, les dérouillent et les jettent dans le canal. Smiles est déjà peu gâté par l’existence ; sa mère s’est suicidée quand il était gamin et il est élevé par un père surnommé « Staline » pour ses méthodes d’enseignement. Joe se tire bien physiquement de cette agression, mais Smiles met plus de temps à remonter, plonge dans le coma quelques jours et garde de graves séquelles.

Joe, psychologiquement, s’en remet difficilement. Il passe plusieurs années à se reconstruire. Etouffé par la culpabilité d’avoir mieux résisté que son copain, il s’exile. Il lui faudraé atteindre l’Asie pour se retrouver. A son retour à Londres, il monte son entreprise de disques d’occasion et fait le DJ dans des pubs.

Human punk est Le roman punk et Le roman sur l’adolescence. Il a bouleversé ma vie. Il ne m’a pas quitté depuis sa sortie en France, en 2003, comme s’il avait toujours été là, en moi, et que j’attendais juste que quelqu’un l’écrive. L’annonce de sa réédition prochaine chez Points m’a donné envie de le relire. Le choc est toujours là.

Roman à la sensibilité exacerbée, le trait est délicat, le ton est juste quand il s’agit d’évoquer les émois propres à cet âge qui arrache à l’enfance et fait douloureusement prendre conscience des injustices du monde.

Roman social, presque naturaliste, il raconte aussi l’époque, à travers les yeux du petit punk, témoin des bouleversements qui agitent l’Angleterre de cette fin des 70’s, du début des 80’s : les attentats de l’IRA font des morts ; le National Front gagne du terrain, la gauche se radicalise dans un dernier sursaut avant l’arrivée prochaine de la dame de fer. «Les conservateurs étaient maîtres dans l’art du slogan simple (…) et tapaient chaque fois dans le mille (…) Le parti travailliste se bousillait tout seul en cellules d’étudiants qui enculaient les mouches sur des points de procédure, tandis que la presse conservatrice continuait de vendre ses conneries, exploitant les cibles habituelles, déclarant que des millions partaient en aide aux mères célibataires, aux femmes battues, aux lesbiennes, aux réfugiés, aux héroïnomanes. »

Respect des différences, autodérision, conscience et méfiance politiques, la philosophie punk est noble, loin des clichés rances sur les crêteux décérébrés amateurs de bière tiède et de slogans faciles.

Roman à consonances fortement autobiographiques, comment ne pas entendre John dans les mots de Joe ? : « L’école ne nous apportait rien. Le punk, c’était ça notre éducation, les paroles qui reflétaient ce qu’on vivait, visaient droit dans les choses qu’on voyait, pensait, les noms des gens qui avaient droit à notre respect parce qu’ils écrivaient de l’intérieur sur l’extérieur, et non pas de l’extérieur, comme la plupart du temps. Tout ce que nous offrait l’école, c’était un disque rayé, l’aiguille coincée sur des dates de batailles et des hommes politiques, les têtes de nos seigneurs et maîtres soigneusement reproduites, leurs vêtements richement colorés, écrasant de leurs donjons la lie au-dehors, la masse des paysans tout gris parqués dans des cabanes au-delà des remparts de la ville, des serfs sans visage nourris de navets.(…) C’était si ennuyeux, si hors de la réalité qu’on finissait par croire les profs qui nous disaient qu’on était incapables d’assimiler la culture. »

« Certaines personnes trouvent leurs idées dans les livres, mais pour nous, des gens comme Rotten, Strummer, Pursey et Weller étaient les plus grands auteurs, ceux qui produisaient une littérature qui nous parlait de nos vies. Ils n’avaient besoin de rien contrefaire, d’aucune recherche, ils écrivaient simplement sur ce qui s’agitait en eux, et parlaient à des millions d’autres gens qui ressentaient la même chose. C’étaient des auteurs authentiques, contemporains, ceux qui parlent de la vie de tous les jours, comme on en a si peu eu en Angleterre, des auteurs qui parlaient sous forme de musique parce qu’ils n’avaient jamais songé à le faire sous forme de livre, étant complètement hors de la sphère littéraire, sans aucune des références classiques. Et c’est ça qui les rendait si particuliers, c’est que leurs références étaient les nôtres, elles se trouvaient là, dans nos vies, et non dans la Grèce antique, à des milliers de kilomètres, à des milliers d’années de nous ».

Alors, remercions Rotten, Strummer, Pursey et Weller pour avoir autorisé King à écrire, lui dire qu’il en était capable, qu’il avait en lui cette force qui pousse à être acteur de sa vie en se foutant du qu’en dira-ton, ce refus de rentrer dans le moule, cette rage qui vient du punk et qui ne se renie pas, jamais.

Human Punk / John King. trad. de Alain Defossé. Ed. de l’olivier, 2003

En veilleuse de Matt Sumell

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Alby doit la mettre en veilleuse. Il sait qu’il ne doit pas insulter, frapper, mettre le feu à des poubelles, défoncer à coups de poing portes et murs, mettre en danger ses passagers en roulant à tombeau ouvert… Mais voilà, Alby n’est pas correct. A trente ans, malgré ses dires, il est toujours incapable de tenir en place. C’est plus fort que lui, il faut qu’il la ramène, qu’il cherche et trouve les embrouilles, qu’il fasse mal. La violence est un repère fiable, clair, « elle signifie uniquement ce qu’elle veut dire : ‘à ce moment précis, je ne t’aime pas’ ». Autocentré, inadapté, toujours en train de justifier ses gestes et ses paroles, de louvoyer, Alby est insupportable. C’est, en tout cas, l’impression qu’il donne dans les premiers chapitres.

Puis, au travers d’une écriture surprenante, faite de descriptions des détails de la vie courante, de l’énumération systématique de ce qu’il voit, se dresse, en creux, un personnage extrêmement attachant. Alby ne gère pas sa vie. Sa mère meurt d’un cancer, il ne comprend rien aux femmes, son père perd tout sens commun. Les événements lui tombent dessus, sans qu’il y puisse rien, et cette impuissance le rend dingue, malade, lui donne envie de tout péter, tout le temps. C’est par la violence qu’il existe, parce qu’il est en colère. C’est sa réponse à l’absurdité de l’existence. Ecrit à la première personne, ce livre est très étonnant, très fin. Si l’on suit la logorrhée d’Albert, c’est par les réflexions que les autres lui font et qu’il rapporte qu’on apprend qui il est. Un homme faible. Trop sensible. Le décalage entre ce qu’un être humain « normal » dirait et ce qu’il ose dire est irrésistible. Il ose tout. Il donne une note aux mots d’amour de sa copine. Il drague en demandant à une fille si « sa chemise est livrée avec des patins à glace. » Il n’a aucune pudeur, aucune limite. Il est bizarre. Ses réflexions révèlent un esprit vif et caustique, une sagesse inattendue : « le Temps est cancérigène, comme le bacon brûlé », « les effets secondaires de la Ritaline étaient nombreux – anxiété, irritabilité, patriotisme », « J’ai éprouvé du soulagement, comme si je venais de baiser, de pleurer ou de démissionner d’un boulot. »

Alors, on se marre, on ricane. Il nous venge de nos petites lâchetés quotidiennes, de notre capacité à tout accepter, des « j’aurais dû dire ça ». On est avec lui, finalement. Et on prend conscience, au fil des pages, de notre propension à juger trop vite, à nous agacer de ceux qui ne sont pas dans la norme. Et si c’était nous, les simples d’esprit, les handicapés des sentiments ? La vie n’est pas plus calme avec lui, pas plus belle (le titre original du roman est Making Nice), elle est plus exaltante et drôle.

En veilleuse / Matt Sumell. trad. de Jérôme Schmidt. Plon, 2016