Nathan Larson

Un 14 février de notre ère, dans un futur indéterminé mais proche, New York a été réduite en bouillie par des attaques terroristes. Les survivants risquent de ne pas le rester longtemps. Beaucoup ont déjà été décimés par une grippe sans pitié, la nourriture et l’eau sont rares ; les ponts, routes et moyens de communication ont été détruits ; il n’y a plus ni électricité ni essence. Les autorités, corrompues, tardent à mettre en œuvre la « Grande Reconstruction » ; mafias ukrainiennes, criminels de guerre serbes et rats grouillent. Dans cet enfer post-apocalyptique, Dewey, vétéran amnésique, tueur à gages intermittent, est prêt à tout pour garder la vie sauve. Absolument tout. Se faire défoncer la tête et les dents sans broncher pour gagner du temps, flinguer sans réfléchir pour ne pas en perdre, en balançant dans son sillage les grenades dégoupillées d’un humour féroce. Pour son premier roman, Le système d, qui vient d’être traduit chez Asphalte, Nathan Larson, écrivain-musicien-compositeur, a créé un héros à sa mesure : speed, drôle, toujours sur le qui-vive, imprévisible, amoureux des arts et des belles blondes, le genre de type qui dormira quand il sera mort… Ces deux-là pourraient bien avoir quelques points communs, le Beretta en moins.

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Jusqu’à récemment, la musique semble avoir été ton terrain de jeu favori. Impliqué dans la scène punk de Washington D.C. dès 1987 comme bassiste de SWIZ, ton premier groupe de punk hardcore, puis de 1992 à 1999 comme lead guitariste du groupe de post-hardcore indie rock Shudder to Think, tu as construit ton parcours professionnel en tant que musicien. Membre ou fondateur de plusieurs groupes tels Hot One ou Mind Science of the Mind, tu es aussi producteur de différents artistes, tu as sorti des albums solo, et surtout tu es le compositeur réputé d’une quarantaine de musiques de films (Boys Don’t Cry, Dirty Pretty Things, Silent House…). La publication de ton premier roman, Le système d, est survenue plutôt tardivement, en 2011. La musique était-elle un choix évident pour l’ado de 17 ans que tu étais, et la littérature une forme artistique plus mature ? Ou nourrissais-tu le désir d’écrire de la fiction depuis longtemps ?

Beaucoup ont dit ça avant moi, mais je ne pense pas avoir eu le choix, à part faire de la musique. C’est arrivé comme une évidence. J’ai juste eu la chance d’avoir une famille qui m’a soutenu, et d’avoir pu bénéficier d’infrastructures adéquates, ce dont je serai éternellement reconnaissant. Et la chance d’avoir été au bon endroit au bon moment, quand la scène punk hardcore de Washington D.C. était à son apogée. J’étais complètement immergé dans cette scène, puis il y a eu ce moment charnière où elle a laissé place au mouvement indie rock ici, aux Etats-Unis, et cela reflète l’évolution naturelle de tout le travail que j’ai fait musicalement. J’avais toujours écrit, des petits textes, mais jamais rien d’assez long pour se rapprocher un tant soit peu d’un « roman ». Mon ami Johnny Temple avait fondé une maison d’édition, Akashic Books, connue pour avoir publié des recueils de nouvelles noires sur des villes (Ndr : ces recueils sont repris en traduction chez Asphalte). Johnny avait fait partie de groupes à DC avec lesquels j’avais tourné (Ndr : Johnny Temple est le bassiste de Girls Against Boys), c’était donc un vieux pote. Il a clairement vu quelque chose en moi que j’ignorais puisqu’il m’a demandé si je pouvais essayer d’écrire une suite de romans qui formerait une série assez courte (Ndr : Le système d est le premier roman d’une trilogie. Le deuxième, The Nervous System, pas encore traduit en français, est sorti aux USA en 2012, et la parution du dernier est annoncée courant 2015). Je me suis dit : « pourquoi pas ? Je n’ai qu’à tenter l’expérience », et au bout de cinquante pages, je me suis rendu compte que j’étais effectivement en train de le faire. Puis Johnny a trouvé ça bien, alors tout s’est passé très vite. Je suis donc encore une fois très reconnaissant, car je réalise maintenant que j’ai sauté certaines étapes en chemin, comme trouver un agent, un éditeur…La littérature n’est en aucun cas une forme d’art plus mature, c’est quelque chose que j’ai toujours eu en moi. J’ai toujours lu énormément, ce qui semble le plus important quand on prétend se mettre à écrire. Je fais donc de la musique, j’écris des livres, et je peux en vivre, en tout cas ces derniers temps. J’ai beaucoup de chance.

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« Beaucoup de gens parlent d’écrire un livre, et je ne suis sûrement pas le premier à découvrir que la seule façon d’écrire un livre, c’est justement d’écrire ce putain de livre. Il craindra, il demandera à être retravaillé, mais il existera en dehors de toi, il aura une existence réelle. »

Qu’est-ce qui t’excite le plus à présent ? Jouer dans un groupe, composer des musiques de films ou écrire ?

Quand je suis plongé dans l’écriture d’un roman, c’est comme si j’étais emporté par un torrent, c’est la chose la plus excitante au monde, et la plus déprimante aussi quand ça ne se déroule pas comme tu veux. Tu as l’impression que tu vas mourir. Tu penses que ce que tu fais, c’est de la merde. La solution, en tout cas pour moi, a été de travailler le plus vite possible, pour garder toujours une longueur d’avance sur cette horrible voix qui résonne, quelque part, dans la tête de chacun d’entre nous, cette voix qui te dit « tu crains » et «pour qui tu te prends pour seulement envisager d’essayer d’écrire un roman, bouffon?». Si tu parviens à distancer cette voix, alors tu peux t’y mettre, ce qui est le plus important : t’y mettre effectivement. Beaucoup de gens parlent d’écrire un livre, et je ne suis sûrement pas le premier à découvrir que la seule façon d’écrire un livre, c’est justement d’écrire ce putain de livre. Il craindra, il demandera à être retravaillé, mais il existera en dehors de toi, il aura une existence réelle. C’est un grand pas à franchir. En ce moment, je n’écris rien, à part de la musique pour un film, ce qui est mon job alimentaire, donc pas la chose la plus excitante au monde… et de la musique pour un nouveau groupe, ce qui est absolument génial. J’ai aussi eu dernièrement l’occasion de faire la guitare sur le plateau télé de Late Night with Seth Meyers, et je me suis éclaté, simplement parce que je n’ai pas eu à jouer les tyrans avec moi-même. Mais je suppose que personne n’est tout le temps aux anges dans son boulot, ça serait trop demandé. Je suis pleinement satisfait de mon sort.

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Ce nouveau groupe dont tu parles, c’est trop tôt pour nous en dire un mot ?

Pas du tout. J’ai réuni quelques copains avec lesquels je rêvais de faire de la musique depuis des années. Ce sera une espèce de mélange Sly Stone/ Prince/ Talking Heads/ Kate Bush space funk. Rien à voir avec du rock. Certains de ces potes sont membres de groupes d’indie rock US comme St. Vincent, The War On Drugs, ou Beirut, certains ont joué avec David Byrne, et il y a aussi mon amie Angelica Allen qui travaille sur le projet My Midnight Heart.

Penses-tu qu’être musicien a une influence sur ta façon d’écrire ? Tu écris des paroles de chansons ?

Oui, j’ai toujours écrit ou co-écrit les paroles pour les groupes dans lesquels je jouais. J’adore ça mais c’est tellement plus dur que d’écrire un livre ! Ça demande beaucoup plus d’énergie. Il faut transmettre quelque chose de vraiment marquant, de parlant, qui t’habite et qui doit prendre vie le temps d’un morceau de quatre minutes. C’est dur d’arriver à un résultat qui fonctionne. Quant au fait d’être écrivain, oui, j’ai certainement été influencé à la fois par l’éthique punk de faire tout par soi-même, avec les moyens du bord, et par mon boulot de compositeur de musiques de films, faire les choses vite sans se retourner… Tout cela a sûrement marqué ma façon d’écrire. Le résultat final peut ne pas être parfait, il peut y avoir des passages dont tu n’es pas pleinement satisfait, mais tu l’as fait et c’est ça qui compte.

Si ton roman devenait un film, aimerais-tu en faire la bande-son ?

Il est question de faire une série télé à partir de mes trois romans. On verra, les chances que ça arrive me semblent proches de zéro. Et en aucun cas je ne voudrais en faire la musique. Jamais. Je serais incapable de proposer de nouveaux choix qui permettraient d’apporter une différente perspective au récit. J’adorerais voir quelqu’un que je respecte faire ce boulot.

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Comment procèdes-tu en tant que compositeur de musiques de films ? Tu as besoin de voir des images du film avant de composer ou des idées te viennent dès que tu connais le scénario ?

J’ai besoin d’être seul avec le film. J’ai besoin d’en étudier les contours, la façon dont la caméra se déplace, le tempo. Chaque réalisateur a un rythme qui lui est propre, consciemment ou non, ça fait partie de mon boulot d’en démonter les mécanismes. Puis j’ai besoin de caler la vitesse à laquelle se déroule une scène particulière. Ensuite seulement, je peux commencer à proposer certaines textures et voir ce qui marche. Au début, je travaille des sons et des couleurs plutôt que des mélodies à proprement parler. L’instrumentation vient d’abord, puis les thèmes et les motifs. J’ai la chance d’avoir un fantastique studio chez moi, ainsi qu’un autre studio à Brooklyn avec une atmosphère complètement différente. En général, le projet dicte l’endroit où je vais commencer à bosser. A Brooklyn, l’endroit est brut et sale, alors que mon home studio est propre, confortable, j’y suis comme dans un cocon. Et le son qui sort de ces endroits est influencé par ce qui m’entoure, je mets dans ma musique les énergies que je trouve dans mon environnement et qui affectent mon humeur. Malheureusement, le temps réel que je passe à composer est un faible pourcentage de mon temps de travail. J’ai une chance inouïe de faire ce boulot mais il faut avoir les nerfs solides. Sur chaque projet, il y a un moment où tout coule de source, où tu peux te permettre d’ignorer les drames et la politique imposés par l’industrie cinématographique. Mais avant d’en arriver là, tu es obligé de te coltiner un paquet de conneries : découvrir à qui tu dois plaire, trouver comment communiquer avec des gens qui étaient de parfaits inconnus jusque là, te confronter à des egos démesurés, des financiers, des réalisateurs, des producteurs qui s’accordent le droit d’être grossiers sous prétexte qu’ils se sentent en insécurité. Je passe tristement 80% de mon temps à régler des problèmes diplomatiques, les relations entre les différentes personnes impliquées. L’aspect créatif dépend de comment tu as résolu ou évité tel problème potentiel, sans parler des blocages qui existaient avant ton arrivée… Il faut avoir la peau dure, faire preuve d’empathie et de patience. C’est difficile de regrouper toutes ces qualités. Parfois, je n’en ai pas du tout envie. Mais le fait est que le compositeur est l’un des derniers maillons de la chaîne de production, que le produit sur lequel il travaille représente beaucoup d’argent qui a des fois mis des années à aboutir, tu dois donc faire face à beaucoup de colère et d’énergie quand tu entres dans l’arène. Bien sûr, il y a des fois où ce processus se fait de façon plutôt douce, néanmoins on demande inévitablement au compositeur de corriger certains aspects du film qui posaient problème depuis des lustres, aspects qui peuvent se révéler impossibles à corriger musicalement. Ainsi donc, ma relation à ce travail de compositeur est compliquée. Il y a des jours où j’ai juste envie de tout envoyer chier. Et puis quelque chose de beau naît de tout ça qui contrebalance tout le reste.

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Tu as écrit un texte dans l’une des séries « The First Time I Heard » (La première fois que j’ai entendu) consacrée à David Bowie. Bowie a-t-il été un des artistes qui t’a donné envie de faire de la musique ? Qui sont les autres ?

Oui, Bowie, certainement. Mes parents avaient un disque de Miles Davis qui me foutait une trouille bleue. Je n’y comprenais absolument rien. Ça semblait démoniaque mais ça m’attirait merveilleusement. Mais c’est sans conteste le punk rock qui m’a fait faire de la musique, c’était impossible de résister. J’ai entendu parler de musiciens et appris de leur musique au fur et à mesure que j’ai progressé, par exemple Sly Stone ou Kate Bush qui sont deux de mes artistes préférés, mais tout ça est venu plus tard, et j’en découvre et j’apprends tous les jours. Mais, ça a été le punk, Black Flag, X, the Circle Jerks, Fear, Minor Threat, Void, the Bad Brains… voilà mon ADN.

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Tu as fait plusieurs albums avec A Camp, le groupe que tu as formé avec ta femme, Nina Persson (Ndr : la chanteuse des Cardigans), et tu as participé à son dernier album solo, Animal Heart, sorti en 2014. Est-ce facile de travailler avec la personne qu’on aime ?

On a une relation de travail exceptionnelle, c’est un des moments où on ne s’engueule jamais. On travaille ensemble depuis qu’on est ensemble en tant que couple, ça nous semble donc naturel. Je doute que ça soit souvent le cas, mais ça fonctionne très bien en ce qui nous concerne.

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Tu as participé au Tribute Album Monsieur Gainsbourg revisited en 2006. Connais-tu bien la France et les artistes français ?

J’ai eu un appartement à la Bastille pendant un temps dans les années 90, puis près de la rue Oberkampf. Ma femme et moi nous sommes fiancés à Paris lors du réveillon de l’an 2000, et nous y avons passé notre lune de miel. La plupart de nos meilleurs amis n’y habitent plus à présent, mais il y a eu une époque où j’y allais très souvent. J’ai étudié le français pendant six ans et si je n’étais pas si timide je pourrais essayer d’écrire et de parler un français sûrement plutôt mauvais. J’adore Gainsbourg depuis très longtemps, son œuvre est tellement immense qu’elle ne saurait être discutée. C’est un génie, et une figure complexe et controversée. Les Français sont certainement les Européens qui comprennent le mieux le hip-hop, et en danse, vous avez sûrement les meilleurs b-boys actuels de la planète avec les Twins. Je pourrais continuer… Je connais peu la pop française au-delà de Phoenix, Air, Justice, et bien sûr Daft Punk. Je me souviens d’avoir eu un album « punk » d’un groupe qui s’appelait Téléphone. Ils étaient Français, n’est-ce pas ? Mais, par dessus tout, l’un de mes dix auteurs préférés est français : Boris Vian. Je lui voue une admiration sans limite. J’ai d’ailleurs quelques craintes au sujet du film que Michel Gondry a tiré de son immortel roman L’écume des jours. Je me sens de nombreuses affinités avec lui, car il était musicien, aimait jouer avec les notions de genre, et avait des idées très avancées sur la question des races.

Le système d est impossible à classer dans un genre littéraire distinct. C’est une sorte de pastiche de roman noir avec héros hard-boiled, mélangé à des éléments dystopiques dans un récit de science-fiction et d’espionnage. D’où as-tu tiré ton inspiration pour écrire une histoire aussi déjantée ? Voulais-tu qu’elle ne ressemble à rien d’autre ou rendre hommage aux différents genres que tu aimes en tant que lecteur ?

J’ai vu l’image d’un homme noir qui ressemblait beaucoup à quelqu’un que j’avais connu autrefois en train de dormir sur le sol de la salle de lecture de la bibliothèque publique de New York, vêtu d’un beau costume. Il faisait sombre et quelque chose s’était passé. Cette image m’est venue et j’ai commencé à la travailler. Je lui ai joué le tour le plus simple qu’on pouvait lui jouer, c’est-à-dire commencer exactement là, le faire se réveiller et voir ce qui allait se passer. Et dans une modeste mesure, ça a marché. Je ne savais absolument pas ce qui arriverait par la suite, ce qui était le but, faire que l’exercice soit fun. J’ai du mal à imaginer me conformer à un plan précis pour un roman, comme le font certains auteurs, même si je suis sûr qu’ils livrent un produit fini beaucoup plus sous contrôle. Garder le contrôle ne m’intéressait pas du tout, j’en étais incapable. Et évidemment, après toutes ces heures passées à lire, j’ai plagié absolument tous les auteurs que j’aimais. A la différence de David Bowie. C’est ce qui se passe, tu empruntes un peu à tous ceux que tu aimes et tu y imprègnes ton propre regard en espérant obtenir quelque chose d’unique. Les paramètres, ces règles, ce cadre que je me suis assignés ont été très utiles. J’avais envie d’écrire une sorte de dystopie noire, alors j’ai pu jouer avec tout ce qui me venait à l’esprit à l’intérieur de ces garde-fous. Ça doit foutre la trouille d’écrire sans ces paramètres, mais c’est ce que font la plupart des auteurs, j’imagine donc que je ferais mieux d’apprendre comment ils font !

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Tu vis à New York, et dans ton roman New York est dévastée. Elle a subi des attaques terroristes, une pandémie de grippe, des krachs boursiers… Ceux qui ont pu se sont enfuis, et ceux qui n’ont pas pu tentent de survivre et manquent d’eau, de nourriture… C’était drôle pour toi de décrire ce qui pourrait se passer dans un futur proche, dans des quartiers que tu connais bien ?

Le cadre s’est imposé parce que, dès que j’ai écrit la deuxième page, je me suis demandé ce que ce type pouvait bien faire là. Et aussi parce que je détestais l’idée que tout le monde ait accès à ce putain d’internet, aux téléphones portables, ce genre de trucs. Ça a rendu l’intrigue plus facile à mener. La dystopie est devenue un véritable genre littéraire, ce qui est incroyable parce que (et je n’y suis vraiment pour rien) ce genre a été massivement exploité environ un an après que j’ai écrit mon premier roman, en 2009, avec les Hunger Games et autres. C’est devenu quasiment banal maintenant. Au début, c’était drôle de voir comment différents auteurs l’utilisaient, mais il y a trop d’exemples à présent. C’est pourquoi j’ai vraiment hâte de créer un nouveau monde pour mon prochain bouquin, et je suis content de la façon dont j’ai conclu l’ensemble dans le dernier livre de ma série.

Considères-tu ton roman comme un roman post 11 septembre ?

Oui, ça m’a semblé nécessaire. Avoir été exposé à un événement comme le 11 septembre nous a montré combien tout ça était possible, comment tout pouvait être détruit, l’odeur que ça aurait, le goût et la texture de ce que tu aurais dans la bouche, ce que tu ressentirais, à quoi ça ressemblerait. Et pourtant, parce nous avons été conditionnés par Hollywood et surtout par les effets spéciaux, l’expérience du 11 septembre a fini par être plus proche de l’image de synthèse de quelqu’un en train de faire exploser le World Trade Center. Ça n’avait pas l’air vrai. J’ai voulu redonner aux « événements » un semblant de vérité. Mais mes livres parlent avant tout d’un empire qui va trop loin, de xénophobie et de repli identitaire. Du fait que si tu places l’être humain dans un environnement complètement basique, il se tournera à nouveau vers ce qui le distingue socialement, ethniquement et religieusement de « l’autre » et cherchera à le détruire. En créant un personnage qui a un pied dans différents mondes (il est noir, éduqué, multilingue, c’est un intellectuel, mais c’est également un militaire), je lui ai permis de pouvoir aller et venir entre les différents clans, en quelque sorte. Mais mes romans parlent aussi de ce que notre ancien Président Eisenhower appelait le « complexe militaro-industriel » ou Ce qui pourrait logiquement arriver si l’on poussait le système à l’extrême. C’est une idée que je creuse plus profondément au fur et à mesure que la série progresse. Je méprise ce que mon pays est devenu depuis le 11 septembre. Je pleure sur ce qu’il aurait pu devenir. Nous sommes un empire sur le déclin. Le 11 septembre était l’occasion unique d’inverser la tendance, et nous avons complètement raté le coche. Nous nous sommes détruits, et nous avons détruit plein d’autres pays, familles, peuples dans le processus. La « Freedom Tower » ne m’inspire que du dégoût, avec ses 541 m de haut  (1776 feet, soit l’année de la déclaration d’indépendance des USA).

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Tu penses que tu survivrais longtemps dans un environnement tel que tu le décris ?

Non. Je me tuerais vite fait.

« Je crois simplement, et je me base une fois encore sur les statistiques, que les gens qui ont les plus gros flingues et qui sont les plus friqués ne sont pas les gentils. »

Dewey se réfère à un système qu’il a créé, composé de rituels (tourner à gauche ou à droite, se désinfecter les mains au Purell, avaler des comprimés…). As-tu toi même un système qui t’aide à survivre ? As-tu des règles auxquelles tu essaies de te conformer quand tu crées ?

Oui, on partage des obsessions. J’ai besoin de me retrouver dans des endroits spécifiques pour créer, même si je voyage beaucoup (ma femme est suédoise, et nous partageons notre temps entre la Suède et Harlem), et dans des conditions particulières. Je hais le sable, je hais la plage. Je fais des cauchemars où ma bouche se remplit de sable, et ça joue un rôle dans le tome 3 de ma série.

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Tu as appelé ton héros Dewey Decimal, selon le système décimal de Dewey qui sert à classer les documentaires en bibliothèque, parce qu’il devient conservateur de la bibliothèque publique de NY. Il aime la littérature et la peinture. Tu n’es donc pas si pessimiste si tu penses qu’il restera des défenseurs de l’art après le chaos ?

Je ne suis pas du tout pessimiste, j’essaie juste d’être réaliste. Dewey est un chic type malgré sa tendance à la violence et les choses terribles qu’il a faites. Je crois simplement, et je me base une fois encore sur les statistiques, que les gens qui ont les plus gros flingues et qui sont les plus friqués ne sont pas les gentils. D’ici une dizaine d’années, les gens les plus riches du monde auront hérité de leur fortune… ils n’auront pas travaillé pour ça. C’est un truc qui n’est pas arrivé depuis quelque chose comme le 14ème siècle. Ça ne peut pas être une bonne nouvelle pour le commun des mortels, les gens comme nous.

Dewey est un personnage très déroutant. Emouvant, très violent, il a oublié qui il est et le lecteur ne peut pas prendre ce qu’il dit pour argent comptant. Comment savoir s’il est parano ou réellement en danger, s’il est hypocondriaque ou s’il court un véritable risque d’être contaminé ? Une seule chose est sûre : il est extrêmement drôle ! 

Merci, je trouve aussi qu’il est très drôle, c’est une posture qu’il adopte, comme dans toutes les comédies, pour se protéger de la douleur. Je voulais qu’il soit à la fois parano et en danger, hypocondriaque et potentiellement malade. Il est très intelligent, très élégant, il a vraiment une vie de merde, et il a décidé qu’il voulait rester en vie.

Dans la version française, tu proposes plusieurs chansons comme bande-son de ton roman, des morceaux de Sly and the Family Stone, Steve Reich, Black Star, the Viscounts, Mulatu Astaqe, Wu Tang Clan, Miles Davis, Jay Z & Alicia Keys, The Stooges, Robert Rodriguez… qui vont du rap, à la musique minimaliste, du funk au rock’n’roll, en passant par le jazz, le hip-hop. Peux-tu commenter ce choix ?

Des morceaux minimalistes comme ceux de Steve Reich m’étaient indispensables pour pénétrer dans la « zone ». Je m’asseyais, mettais cette musique et je me retrouvais instantanément en situation, concentré. Ça marche toujours. Je continue à faire ça quand je remplis ma feuille d’impôts ! Ça crée des connexions dans le cerveau et ça calme d’autres « branchements ». C’est une musique magique. Sinon, tous les autres artistes que j’ai mentionnés comptent tellement pour moi que je ne vois pas ce que je pourrais dire, à part que j’aime ce qu’ils représentent. J’ai aussi essayé de me faire une idée de ce à quoi Dewey avait pu être exposé en grandissant, tout comme moi.

Entre le premier et le dernier tome de ta série, penses-tu que ton style ait évolué ?

J’ai un peu appris concernant l’écriture… heureusement. Chacun d’entre eux est meilleur que le précédent, enfin, je n’en sais rien, mais j’aime à le penser. Il était important pour moi d’enchaîner très rapidement l’écriture de ces romans, ce qui s’est révélé compliqué par l’heureux événement qu’a été la naissance de mon fils comme je finissais Le système d.

Sans révéler l’intrigue, tu peux nous dire ce qui se passe dans les deux derniers tomes ?

Les choses ne s’arrangent pas pour Dewey, vraiment. Il est de plus en plus coincé, et il va falloir qu’il fasse des choix pour savoir avec qui il veut faire alliance ou non. On apprend les détails de ce qui s’est réellement passé à New York, et pourquoi. Exactement comme il avait dû s’immerger dans l’univers des Russes et des Ukrainiens, il faut que Dewey remette ça avec les Coréens, les Chinois, les Saoudiens, et enfin il devra se frotter à ce qui reste du gouvernement Américain.

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Même si tu n’écris pas en ce moment, tu commences à avoir des idées pour ton prochain roman ? 

Absolument aucune. Mais je pense que j’aime beaucoup cet édifice (une tour pyramidale à Pyongyang)

Ryugyong Hotel (unfinished)
Ryugyong Hotel (unfinished)

Nathanlarson.net

Interview publiée dans New Noise n°24 – novembre-décembre 2014

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