Kerry Hudson

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Photo Nick Tucker
Ne vous fiez pas à sa blondeur ingénue et à sa silhouette frêle. Kerry Hudson n’a rien d’une femme fleur fragile. Ses personnages non plus. Dans une Grande-Bretagne qui écrase du prolo à coups de coupes dans les dépenses sociales sous l’œil méprisant de ceux qui s’en sortent, ils/elles portent haut les couleurs des Working class heroes ou des Unemployed heroes. Et Kerry Hudson sait de quoi elle parle. Dans son premier roman, Tony Hogan m’a payé un ice-cream soda avant de me piquer maman, Janie, dont on suivait le parcours de sa naissance à ses seize ans, c’était elle. Elle, cette petite fille, née d’une maman ado et d’un père absent pour ne pas dire inconnu, baladée d’HLM sordides, d’hôtels miteux en B&Bs éphémères, au gré des amours d’une mère s’acharnant à choisir des losers. Elle, Janie, qui racontait, loin de tout pathos, avec une naïveté enfantine touchante et drôle, les 80’s et les fins de semaine difficiles dans une Ecosse au bord de la rupture, les beaux pères de passage, le tonton junkie, les queues interminables aux bureaux des allocs, la crainte d’être placée en foyer d’accueil, et son émerveillement face à une nouvelle paire de bottes en caoutchouc, un ballon rouge ou un ice-cream soda.
Pour son deuxième roman, La couleur de l’eau, l’auteur s’éloigne de l’autobiographie et nous livre une histoire d’amour, celle de Dave, vigile dans un magasin de luxe londonien et d’Alena, jeune femme russe sans papiers ni argent. Tous les deux ont beaucoup à cacher. Terrifiés à l’idée de se perdre, de se dire, sur fond de réseaux de prostitution et de difficultés à combiner réalité et rêves d’une vie meilleure, ils s’apprivoisent.
Dans une écriture combattive et décomplexée, Kerry Hudson dit ce qu’elle à dire, avec toute l’efficacité énergique de ceux qui ont dû lutter pour se faire une place. Elle n’est pas près de fermer sa gueule d’ange.

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Tes personnages, issus des classes populaires, sont peu courants dans le paysage littéraire. Etait-ce une volonté de ta part de donner la parole à ceux qui ne l’ont pas ou était-ce évident, pour toi,  de parler de ce que tu connais ?

Un peu des deux. En tant qu’auteur, j’aborde principalement des sujets que je me sens comme obligée d’aborder, et souvent ces sujets traitent de ma propre complexité dans ma relation aux individus et à la société. Je suppose que j’écris pour essayer de comprendre quelle est ma place dans le monde. Mais j’ai toujours été consciente que les gens « comme moi », ou les membres des communautés minoritaires ne sont pas représentés, ou alors de façon très caricaturale, dans les arts, et je suis heureuse d’avoir l’opportunité de combler cette lacune.

Te sens-tu faire partie d’un courant littéraire particulier ? Te sens-tu proche de certains auteurs, morts ou vivants ? Ecossais ? 

L’Ecosse a toujours eu une tradition de littérature populaire plus forte que dans le reste de la Grande-Bretagne : Janice Galloway, James Kellman, Alan Warner, Irvine Welsh, Lisa O’Donnell, Jenni Fagan, Val McDermid… La liste est longue d’écrivains issus de la classe ouvrière qui ont réussi. J’aimerais croire que je participe à ce mouvement, mais je n’ai pas la prétention d’être aussi talentueuse que ces grands noms ou de faire partie de ce courant.

Tu as un œil très aiguisé pour décrire dans le détail la vie quotidienne et l’environnement de tes personnages. J’ai été frappée par la façon dont tu décris les couleurs, les paysages, les odeurs, et surtout ce qu’ils mangent et boivent. Est-ce que la nourriture est représentative de leur classe sociale, comme un ice-cream soda ?

Je suis ravie que tu aies remarqué ça ! Effectivement, je crois que ce que nous mangeons et notre relation à la nourriture en dit beaucoup sur nous en tant qu’individus et sur notre place dans la société. La nourriture était toute une histoire quand j’étais gosse. Pour dire les choses simplement, les fins de semaine avant qu’on perçoive les allocs, on devait se serrer la ceinture. Quand on pouvait se faire un petit plaisir, comme se payer une glace, c’était la fête chez moi. Tout ce que la nourriture dit de nous, de ceux autour de nous et de notre compte en banque est une chose qui ne cesse de me fasciner.

A ce propos, ton éditeur français a choisi de changer le titre de ton deuxième roman. Il ne l’a pas appelé Soif (Thirst) mais La couleur de l’eau. Que penses-tu de ce titre ?

Il vient d’une phrase du livre : « aussi simple et banalement belle que l’eau du robinet ». Cette phrase signifie que lorsqu’on aime vraiment quelqu’un, on n’apprécie pas seulement chez l’autre sa flamboyante beauté, mais aussi les petits détails simples, la banalité. Quand tu aimes une personne, tout chez elle s’imprègne de beauté, même les détails les plus insignifiants. C’est un titre parfait pour désigner l’histoire d’amour entre Dave et Alena, qui est à la fois simple, dans le sens où des gens tombent amoureux tous les jours, mais qui change aussi complètement leur vie.

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Ton premier roman, Tony Hogan m’a payé un ice-cream soda avant de me piquer maman, était très autobiographique. D’où t’es venue l’idée de départ pour le deuxième ?

Je voulais écrire sur l’amour. Pendant que je l’écrivais, j’étais en train de vivre la fin d’une histoire d’amour longue de dix ans, une histoire passionnée mais également très instable, et je voulais explorer ce qu’est l’amour. Est-ce une question de magie, de hasard, de besoin, de programmation génétique ? En même temps, j’habitais à Hackney, un quartier de Londres extraordinairement dynamique, et j’y ai vu un homme qui semblait à la fois très dur et pourtant incroyablement vulnérable et seul. Il est devenu Dave et j’ai eu très vite envie de lui trouver une amoureuse, alors j’ai « fabriqué » Alena. Il y a moins de «moi» dans mon deuxième roman, il y a néanmoins quand même beaucoup de mes propres histoires d’amour.

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En lisant tes romans, il est impossible de faire l’impasse sur l’extrême violence faite aux femmes (physique, sexuelle, psychologique, liée à l’abandon). Les hommes sont durs, lâches alors que les femmes affrontent les problèmes. Tes héros sont des héroïnes. Comme dans la vraie vie ?

Je ne serais pas aussi catégorique. Je connais et j’ai connu beaucoup d’hommes respectables, forts et courageux. Mais en ce qui me concerne, c’est vrai, la majorité des femmes que j’ai connues sont des héroïnes. J’ai grandi dans un environnement où les femmes soutenaient l’édifice, elles se serraient les coudes parce qu’elles étaient mères dans des conditions très difficiles. Ça a eu un gros impact sur moi en tant que femme.

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photo Agence Anne & Arnaud
Tu as fondé le WoMentoring Project, dont le but est de faire se rencontrer des femmes ayant réussi dans le domaine littéraire avec des auteures qui débutent leur carrière, afin qu’elles bénéficient de leur soutien et de leur savoir. Penses-tu qu’il est plus difficile pour une femme de réussir en littérature ?

J’ai monté ce projet après avoir lu un rapport dans le Guardian qui montrait que les livres des femmes étaient moins chroniqués que ceux des hommes, donc elles vendaient moins, donc leurs contrats n’étaient soit pas renouvelés, ou quand ils l’étaient, elles étaient moins payées pour leurs livres suivants. C’est un cercle vicieux, alimenté par l’idée fausse communément acceptée que les femmes écrivent des livres « sans importance » alors que les hommes écrivent des livres « de fond ». J’ai cherché à modifier ce déséquilibre. Nous avons atteint le chiffre respectable de plus de 120 femmes ayant offert gratuitement leur soutien, sans parler d’une conséquente liste d’attente. C’est un problème dont nous avons toutes pleinement conscience et auquel nous essayons de nous attaquer.

La solidarité féminine serait plus importante que la solidarité de classe ?

Je ne dirais pas ça. J’ai eu la chance d’être élevée dans l’idée que je devais contester tout ce qui me semblait injuste. La solidarité pour moi, c’est se lever et joindre sa voix à celle de ceux qui n’ont pas la capacité de s’exprimer.

La façon dont tu décris les relations entre femmes est très particulière. N’ya-t-il rien à attendre des hommes ?

Si, bien sûr. Ce que j’observe chez la plupart des gens qui font partie de ma vie (dont beaucoup sont gays), c’est un rejet des attributions binaires qui définissent les hommes et les femmes. Mais je suis une femme ; j’ai grandi avec une mère célibataire ; j’ai vécu une relation amoureuse de dix ans avec une femme ; j’ai une sœur  et de nombreuses amies femmes qui ont façonné mon existence. Il n’est en rien surprenant que cela soit un de mes thèmes de prédilection.

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Photo Nick Tucker
Dave est très attachant. Il est tendre, patient, attentif, timide. Autant de qualités supposées féminines. C’est un homme idéal ?

Je pense qu’en tant qu’homosexuelle, l’idée de la femme qu’il m’intéressait de dépeindre a légèrement subverti les stéréotypes liés aux genres. Oui, Dave a des qualités « féminines» et Alena peut être considérée comme ayant des traits « masculins ». Dave est loin d’être idéal, et c’est peut-être le but, il a des défauts et il est un peu cabossé… comme la plupart d’entre nous.

Dave et Alena ont une façon spéciale de communiquer, ils utilisent le langage du corps. Ils se découvrent mutuellement plus à travers des gestes que des paroles. Ils se touchent, s’embrassent, dorment ensemble. Pourtant, ils tardent à avoir des relations sexuelles. Le sexe est-il une forme de violence ?

Les relations sexuelles peuvent être très belles, elles sont une part fondamentale de la vie, à condition qu’elles soient désinhibées, basées sur la confiance, l’honnêteté. Mais Alena, par son parcours, en est venue à considérer le sexe comme un acte de violence. Avec Dave, elle doit lentement apprendre à se débarrasser de ce sentiment pour pouvoir appréhender les relations sexuelles comme étant un acte d’amour, d’intimité et de proximité.

Dave rêve de voyager et toi-même tu voyages beaucoup. Tu vis à moitié à Londres et Berlin. Tu connais bien le Vietnam, le Cambodge, la Russie. Est-ce essentiel à ton équilibre ou nécessaire à ton travail ?

J’ai passé ma jeunesse à déménager à droite à gauche, et j’ai continué à l’âge adulte. J’aime les histoires nouvelles, rencontrer de nouvelles personnes, tester de nouvelles nourritures. J’aime voir des paysages nouveaux qui changent mes perspectives. Je suis tout le temps excitée par tout ce qu’il y a à voir et à apprendre dans le monde. J’ai une chance énorme d’avoir trouvé un « travail » où cette soif de voyage peut me servir à construire mon œuvre.

Tu voyages seule. Est-ce une manière de te mettre en danger ou parce que tu es indépendante et sociable ?

Je suis très indépendante. J’adore aller à la rencontre de gens qui me sont totalement étrangers. Quand tu es complètement seule, ça te permet d’observer et d’expérimenter les choses qui t’entourent dans toute leur ampleur, sans être distraite par le « bruit » de quelqu’un que tu connais à tes côtés. En même temps, j’ai aussi voyagé avec des gens que j’aime et ça procure une sorte de plénitude très différente que j’apprécie aussi. Dans l’idéal, j’alterne les deux formules mais je ne me m’interdis jamais de voyager simplement parce que je n’ai personne pour m’accompagner.

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Photo Nick Tucker
Tu as traversé la Russie et la Sibérie. Etait-ce nécessaire pour comprendre d’où vient Alena ?

Ce voyage avait plusieurs buts. Je me suis rendue dans les villes les plus lugubres de Sibérie pour tenter de comprendre l’environnement dans lequel Alena avait grandi, et comment cet environnement allait la conduire à prendre tous ces risques. J’ai aussi fait le même voyage en train que Dave pour saisir en quoi ce périple était si difficile pour lui. En fait, je voulais transporter les lecteurs en Sibérie et ça n’était possible qu’en retranscrivant d’infimes détails pour faire naître ce pays dans leur imaginaire.

Dans ton roman, tu dis que les Russes sont très durs et ne sourient jamais. Est-ce que tu t’es sentie seule là-bas, sans avoir les mots pour communiquer comme tes personnages, Alena à Londres et Dave en Sibérie ?

Ça a été un voyage particulièrement éprouvant. J’ai beaucoup voyagé et, comme je suis très ouverte et que je vais facilement vers les autres, je me fais vite adopter par les gens du coin. Etre confrontée non seulement à de la froideur mais souvent à une franche hostilité a été très dur à vivre pour moi. Ceci étant dit, tout comme cela arrive à Alena et Dave perdus dans des villes dont ils ne maîtrisent pas la langue, quand j’ai croisé des inconnus capables d’une réelle gentillesse à mon égard, ça a été d’autant plus précieux à mes yeux.

Tes personnages sont étrangers dans leur propre pays car ils n’ont pas les mots pour échapper à leur milieu social. Ils sont intimidés par la culture. Dave, par exemple, n’ose pas pousser la porte d’un musée. C’est si difficile de comprendre que l’art et la culture s’adressent à tout le monde ?

C’est un problème très courant. Ça vient du fait que si on est à la recherche de formes d’art qui parlent de nos propres vies, qui racontent nos histoires, qui dépeignent notre milieu social et qu’on ne les trouve pas, alors on considère que l’art n’est pas fait pour nous mais pour « les autres ». De la même façon, si on n’est pas représenté dans l’art, c’est difficile d’éprouver  assez de confiance en soi pour envisager de créer quelque chose par soi-même. C’est un autre cercle vicieux. En 2016, je vais concentrer une partie de mes efforts à me rendre dans des communautés où des gens ne s’envisagent généralement pas comme écrivains, pour les encourager à raconter leur histoire et se rendre compte de leur valeur.

Avant que tu ne décides de beaucoup voyager, est-ce que la lecture était pour toi une façon de t’évader ?

Absolument. Quand j’étais gosse, je ne me suis jamais dit qu’il me serait impossible de voyager, mais la lecture m’a permis d’accéder à des mondes nouveaux, d’élargir mon horizon.

En tant que jeune femme écrivain, comment as-tu été accueillie par le milieu littéraire britannique ? 

Au début, j’étais très angoissée à l’idée que mon travail soit rejeté parce que je n’étais (presque) « pas comme tout le monde ». Mais j’ai décidé de rester fidèle à mes intentions premières en tant qu’auteur, de rester moi-même, d’être honnête et de ne pas mentir au sujet du milieu d’où je viens. Si les gens m’ont accueillie sans crainte ni mépris, je suis quand même certaine d’avoir mis à mal certaines idées préconçues envers la classe laborieuse et j’espère continuer à le faire.

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Photo Agence Anne & Arnaud
Tu es originaire d’Aberdeen, te considères-tu comme écossaise, citoyenne du monde ? Reviens-tu souvent en Ecosse ?

J’y repars demain ! Une part importante de mes activités y est restée, donc j’y retourne très souvent. En fait, je suis à moitié Ecossaise et à moitié Américaine mais je me considère comme londonienne… un mouton noir qui a trouvé son île.

Quels sont tes projets ? Travailles-tu sur un nouveau livre ?

Je viens juste de terminer mon troisième roman. C’est un roman « de voyage » qui se passe à Londres, en France, à Budapest, Sarajevo, en Palestine, Corée du sud, Amérique du sud et au Vietnam. Il traite de ce qu’est être une femme dans la société contemporaine et comment les femmes sont souvent punies, sans que cela fasse grand bruit, quand elles ne se comportent pas comme elles sont censées se comporter.

Le site de Kerry Hudson

Interview publiée dans New Noise n°31 – janvier-février 2016

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