Le système nerveux de Nathan Larson

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Dewey Decimal ne peut pas avoir la paix deux secondes ? Qu’on le laisse tranquille pour qu’il puisse accomplir son œuvre, à savoir classer les chers livres de sa chère Bibliothèque Municipale, c’est trop demander ? Apparemment. Il va encore falloir qu’il décanille les indésirables, qu’il défouraille, qu’il estourbisse. Faut bien se défendre contre les mafiosi de tout poil, les politiciens véreux, les adeptes des méthodes expéditives. Et quand on a un grand cœur d’artichaut, c’est dur de résister à la tentation de ramener le monde à un peu plus de cohérence… Bref, les choses ne s’arrangent pas pour Dewey dans ce nouveau tome contant ses déboires.

Le Système D plantait le décor : New York, dans un futur proche. Avenir incertain après des attaques terroristes qui avaient privé la ville d’électricité, d’essence, d’eau. Certains s’en sortaient mieux que d’autres : bactéries, milices, rats, épidémies pullulaient. Dewey, vétéran d’une guerre oubliée, soldat d’élite, avait mis au point un système quasiment infaillible pour survivre : ne jamais tourner à gauche avant onze heures, porter en permanence un masque et des gants chirurgicaux, gober frénétiquement des médocs pour on ne sait quelle maladie, se rincer les pognes au Purell dès que possible.

Eh bien, rien de nouveau sous le soleil (enfin, la pluie plutôt, et acide en plus), il est toujours atteint d’un stress post-traumatique invalidant et d’une faculté surhumaine à mettre son nez, ses doigts, ses genoux là où il ne faut pas. Il y a autre chose qui ne change pas non plus, le plaisir qu’on a à suivre les aventures rocambolesques et hyper speed du bibliothécaire le plus armé de Manhattan. Parce que c’est vif, hilarant, et que les pépins débaroulent à cent à l’heure.

Grand black dégingandé à la mémoire qui flanche, tiré à quatre épingles, costume de marque, chapeau classe, pompes de luxe, Dewey est un personnage dont on ne se lasse pas. Hypocondriaque (ou malade), mytho (ou poursuivi par des méchants), il ne s’arrête jamais, ni de penser (ils sont plusieurs dans sa tête, ma parole), ni de tabasser ce qui l’approche de trop près. Et il en prend plein la gueule sans se départir d’un humour caustique.

Nathan Larson se plaît à imaginer son héros dans les pires situations. Ce n’est pas l’intrigue, simple prétexte, qui pousse le lecteur à tourner les pages (une enquête au sujet d’une prostituée assassinée avec son enfant), mais l’accumulation des positions inconfortables que l’auteur fait subir à Dewey, dans un rythme d’enfer. Le tout servi par un style inimitable, fait de raccourcis efficaces, d’inventions soutenus par une traduction inspirée.

On rigole, on s’amuse, ce qui n’empêche nullement une réflexion qui s’approfondit dans cet épisode, et colle à l’époque. Plus aucun service public ne fonctionne, ce qui sert les intérêts des plus vils, milices et trafiquants. Les armes sont partout, la sécurité nulle part. Les failles de Dewey se creusent et finiront, sans doute, par l’handicaper pour la suite, dans un monde où il est nécessaire de courir pour ne pas chuter. Dewey cherche à savoir qui il est, si ses actions passées sont légitimes. A trop se poser de questions, on perd en efficacité de destruction massive, on gagne en humanité, mais on risque d’y laisser la peau.

Vivement le troisième volet. C’est qu’on s’attache, à force. On saura peut-être, dans cet épisode qui clôturera la trilogie : ce qui s’est réellement passé lors des attaques du 14 février, si Dewey a ou non des puces implantées dans le cerveau, son vrai nom, s’il parviendra à s’asseoir plus de trois minutes d’affilée et à retrouver sa véritable identité.

Le système nerveux / Nathan Larson. trad. de Patricia Barbe-Girault. Asphalte, 2016

Janine d’Olivier Hodasava

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19 avril 1984. Concert de WC3 pour la sortie de leur deuxième album La machine infernale. Olivier Hodasava a 17 ans. En fan absolu du groupe de Saint Quentin, il est aux premières loges. Au milieu du set, Janine quitte la scène. Son Farfisa se tait. The show must go on. Le chanteur guitariste et le bassiste assurent et la boîte à rythme LinnDrum, elle, n’a pas d’état d’âme. Janine, de son vrai nom Françoise Wald ne reviendra pas. Overdose de médics. Elle sera retrouvée dans leur voiture, à la place du mort ; elle succombera dans la nuit.

Trente ans après, alors que son père vient de mourir et qu’il trie des papiers, l’auteur retombe sur l’affiche qu’il avait fait dédicacer ce soir-là. Il part à la recherche de Janine. Qui était donc cette fille aux allures de garçon manqué qui souriait si peu ? Chroniques dans des magazines nationaux, passages télé, vidéos, WC3 a laissé une empreinte durable dans l’histoire du rock français. Premier album en 82, Moderne musique sort chez CBS. New Wave, post-punk, plus Starshooter/Joy Division que Téléphone, les ex A 3 dans les WC, trop noirs, peu malléables, se font peu à peu lâcher par la major. Le suicide de leur claviériste sonne le glas. Les chapitres alternent entre histoire du groupe et compte à rebours du drame. Sans voyeurisme aucun, sans suspense malsain. Coupures de journaux, témoignages des proches, polaroïds, l’enquête est solide. L’auteur évoque des hypothèses, propose des pistes, invente des dialogues. Il ne trouve pas Janine. Enigmatique, héroïnomane, elle est trop secrète pour se laisser apprivoiser. Juste approcher. Conservatoire. Mère très croyante. Père très absent. Air revêche d’ado en colère. Belle. Sauvage. Solitaire. Libre. 25 ans d’une vie. Toute une époque. Celle des beaux jours de la presse spécialisée, des paroles en français, des surnoms débiles, des mèches rebelles, des fringues en couleurs. Le début des 80’s.

Janine / Olivier Hodasava. Inculte, 2016

45 tours de Mark Greene

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Au moment de s’endormir, lors d’une nuit enneigée de janvier 1985, le narrateur, Franck, 20 ans, se chante une berceuse. Huit petites notes, une mélodie simple qu’il vient d’inventer. Au matin, l’air est toujours dans sa tête, si obsédant qu’il le fredonne sans y prendre garde, en présence de Richard, son meilleur ami. Richard a des notions de solfège et se targue d’être artiste. Il insère la ritournelle au milieu du morceau qu’il est lui-même en train de composer, écrit des paroles et, aidé de ses relations paternelles, s’enquiert de leur trouver un producteur.

30 ans plus tard, le tube leur rapporte toujours des droits d’auteur considérables mais le prix à payer pour ce succès inattendu a été loin de couvrir les frais. Le producteur n’a retenu que les huit petites notes, (celles de Franck, surpris) a rejeté le reste de la chanson et a changé le texte (ceux de Richard, amer). Il les a fait se déguiser en combinaisons dorées, pour la télé. Leur single ne leur ressemble en rien, la pochette est vulgaire, la production trop variétoche, le titre « Les nuits Samouraïs » est ridicule, même le nom de leur groupe Le Duo Manero est une blessure pour leur ego. Pourtant, le tube grimpe aux sommets des charts, se vend trop bien pour racheter leur honneur perdu. Cette chanson, ils ne la supportent plus. Elle les poursuit, de spots de pubs en reprises. Sa renommée se tasse pour mieux renaître, surfant sur « la mode de la nostalgie ». Elle les écrase, les sépare, les noie sous des flots de rancune et de jalousie.

Au cours des trois décennies passées, Richard le flamboyant a dilapidé l’héritage colossal de ses parents, a dépensé toutes ses royalties, a tout bu, tout vendu pour se punir de s’être vendu au plus offrant.

Franck, vieillissant, s’est exilé dans un village bourguignon, déserté, silencieux, aussi vide que la maison familiale. La campagne est moribonde, ses souvenirs sont tenaces, ses regrets obstinés. Il n’a pas la nostalgie des 80’s, ces années fric, illusoires, mais la mélancolie de leur naïveté légère, de leur insouciance quand tout est devenu si lourd. Il a préféré s’isoler, incapable de comprendre ce qui leur est arrivé, toujours sous le choc d’une notoriété qu’il juge injuste. Qu’a-t-il fait pour mériter ça ? Lui, le solitaire, le discret, le nul en musique ?

Joli roman sans prétention, 45 tours, plus qu’une évocation du showbiz et des dangers de la célébrité, propose une belle réflexion sur l’amitié, les promesses que l’on profère lorsqu’on est jeunes et la désillusion des reniements personnels et des engagements non tenus.

45 tours / Mark Greene. Rivages, 2016