45 tours de Mark Greene

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Au moment de s’endormir, lors d’une nuit enneigée de janvier 1985, le narrateur, Franck, 20 ans, se chante une berceuse. Huit petites notes, une mélodie simple qu’il vient d’inventer. Au matin, l’air est toujours dans sa tête, si obsédant qu’il le fredonne sans y prendre garde, en présence de Richard, son meilleur ami. Richard a des notions de solfège et se targue d’être artiste. Il insère la ritournelle au milieu du morceau qu’il est lui-même en train de composer, écrit des paroles et, aidé de ses relations paternelles, s’enquiert de leur trouver un producteur.

30 ans plus tard, le tube leur rapporte toujours des droits d’auteur considérables mais le prix à payer pour ce succès inattendu a été loin de couvrir les frais. Le producteur n’a retenu que les huit petites notes, (celles de Franck, surpris) a rejeté le reste de la chanson et a changé le texte (ceux de Richard, amer). Il les a fait se déguiser en combinaisons dorées, pour la télé. Leur single ne leur ressemble en rien, la pochette est vulgaire, la production trop variétoche, le titre « Les nuits Samouraïs » est ridicule, même le nom de leur groupe Le Duo Manero est une blessure pour leur ego. Pourtant, le tube grimpe aux sommets des charts, se vend trop bien pour racheter leur honneur perdu. Cette chanson, ils ne la supportent plus. Elle les poursuit, de spots de pubs en reprises. Sa renommée se tasse pour mieux renaître, surfant sur « la mode de la nostalgie ». Elle les écrase, les sépare, les noie sous des flots de rancune et de jalousie.

Au cours des trois décennies passées, Richard le flamboyant a dilapidé l’héritage colossal de ses parents, a dépensé toutes ses royalties, a tout bu, tout vendu pour se punir de s’être vendu au plus offrant.

Franck, vieillissant, s’est exilé dans un village bourguignon, déserté, silencieux, aussi vide que la maison familiale. La campagne est moribonde, ses souvenirs sont tenaces, ses regrets obstinés. Il n’a pas la nostalgie des 80’s, ces années fric, illusoires, mais la mélancolie de leur naïveté légère, de leur insouciance quand tout est devenu si lourd. Il a préféré s’isoler, incapable de comprendre ce qui leur est arrivé, toujours sous le choc d’une notoriété qu’il juge injuste. Qu’a-t-il fait pour mériter ça ? Lui, le solitaire, le discret, le nul en musique ?

Joli roman sans prétention, 45 tours, plus qu’une évocation du showbiz et des dangers de la célébrité, propose une belle réflexion sur l’amitié, les promesses que l’on profère lorsqu’on est jeunes et la désillusion des reniements personnels et des engagements non tenus.

45 tours / Mark Greene. Rivages, 2016

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