Incident sur la 10e Avenue de Mark SaFranko

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 « Il arrive qu’on gagne. Mais le plus souvent on perd. Parfois, le seul truc à en tirer, c’est une nouvelle histoire. »

Cette maxime, tirée d’une des nouvelles, pourrait parfaitement servir d’exergue au recueil de Mark SaFranko. Peu connu en France malgré quatre publications chez feu l’excellent éditeur 13e Note, l’auteur est passé maître dans l’art des récits courts mettant en scène Max Zajack, son alter ego misanthrope et désabusé. Cynique par désespoir et revers de fortune, le narrateur observe ses contemporains et le tableau qu’il en dresse est plutôt sombre. On est loin du rêve américain. Ses héros sont des types ordinaires, englués dans des vies vécues d’avance, avec leur lot de frustrations, de mariages ratés, de boulots ternes. Pas de chutes dans ces short stories désenchantées, mais des bouts d’existence, des détails de la vie courante comme autant d’allégories d’une modernité prosaïque. Qu’ils évoluent dans les bars underground de New York ou dans les pavillons de la classe moyenne du New Jersey, ses personnages n’ont pas de prise sur leur destin.

Un gamin part à la pêche et sa prise miraculeuse se retrouvera enterrée dans le jardin par un père plus occupé à se disputer avec sa femme qu’à le féliciter. Une famille modèle s’installe dans un quartier tranquille et ses voisins l’épient jusqu’au drame. Un individu rentre chez lui après avoir largué sa femme et son gosse et s’engueule avec son ex, sans savoir pourquoi. Sur la 10e Avenue, un homme marié croise une prostituée amoureuse et… (vous n’avez qu’à lire). Mais attention, SaFranko ne juge pas, il compatit, il s’inclut dans le lot : « J’avais beau me dire que je valais mieux que les autres auteurs qu’ils publiaient, c’était une piètre consolation, de celles dont se bercent les losers ». C’est en cela que ses nouvelles sont touchantes. L’Humanité n’est pas faite de braves, de sauveurs, mais de petites gens sans envergure, sans ambition certes, mais désarmants de normalité.

Incident sur la 10e Avenue / Mark SaFranko. trad. de Annie Brun. La dragonne, 2016

Maintenant ou jamais de Joseph O’Connor

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Début des 80’s. Luton, ville moyenne proche de Londres. Robbie et Fran se rencontrent sur les bancs de la fac. Hormis un amour plus que modéré pour les études, ils ont peu en commun. Robbie a des ascendances irlandaises parfois pesantes mais des parents aimants. Il est tourmenté, mais timide et aimable. Fran est exubérant, extraverti jusqu’à l’excès. Né au Vietnam, orphelin, adopté, trimbalé toute son enfance de foyers en familles d’accueil, il cultive cette différence que les autres lui ont jetée à la gueule, s’en est fait une carapace. Sous des couches de maquillage, en apparats féminins chinés dans les fripes, il agace, dérange ou fascine. Une passion les unit : le rock. Rob à la guitare et Fran au chant, ils fondent un groupe, The Ships in the Night, auquel s’adjoignent les jumeaux Trez (belle et talentueuse violoniste) et Sean (batteur solide). Emmenés par leur leader charismatique, ils créent une pop qui leur ressemble, étrange et difficile d’accès. Le succès tarde à venir. Les années de vache maigre se succèdent, avec leur cortège d’addictions, d’engueulades, jusqu’au premier tube qui les propulse au sommet, en 1986, et c’est alors que Fran s’en va.

Trente ans plus tard, Robbie tente d’écrire ses mémoires. Il n’a pas un sou en poche. Il a surmonté son alcoolisme mais pas son amertume à l’égard de Fran, son Glimmer Twin, qui lui, a poursuivi une brillante carrière sans plus donner signe de vie.

Tout cela est très classique, me direz-vous : un narrateur qui se rappelle sa jeunesse et déroule une histoire faite de flashbacks, au fil de ses souvenirs ; l’ascension et la chute d’un groupe en pleine gloire ; le ressentiment induit par la fin d’une amitié ; les jalousies, les drogues, la célébrité dure à gérer…

Eh bien oui, classique. C’est en cela que le roman de O’Connor est extraordinaire. Contrairement au style trash employé souvent, afin de coller au thème, dans les romans traitant de rock, l’auteur s’est appliqué ici à déployer un vocabulaire, une structure, un rythme d’un classicisme absolu digne d’une fiction victorienne. Et le résultat fonctionne parfaitement. Il prend son temps pour exposer les situations, l’époque, le milieu. Les personnages se chargent d’une réelle profondeur au fil des pages. Ils sont changeants, ambigus. Ils ont le temps de se tromper, se haïr, changer d’avis, comme au cours d’une vie, la vie d’avant internet et les téléphones portables. Chaque mot compte, est à sa place, sans fausse note. Jusque dans l’évocation de la musique qu’ils produisent, légère, exigeante ; jusque dans les paroles de leurs chansons.

Quasiment naturaliste, Maintenant ou jamais raconte le parcours des différents membres du groupe en mêlant fiction et réalité. De vrais noms d’artistes sont mentionnés (la scène où ils rencontrent Patti Smith est proche du documentaire), ainsi que des salles de spectacles, des événements politiques. Ce mélange donne de la force au récit, et permet à l’auteur d’aborder, sans en avoir l’air, des sujets comme l’immigration, le déracinement, les faits d’actualité qui bercent plusieurs décennies. Mais c’est dans l’intime qu’il excelle. La vie avance, il faut affronter la mort des proches, faire le deuil de ses rêves, accepter de vieillir, refermer les blessures qui vous hantent. L’insouciance, les fous rires des ados ont fait place à l’inquiétude et à la solitude. L’amitié existe encore, néanmoins, dans les souvenirs tenaces de Robbie, adoucis par la musique, toujours la musique.

Maintenant ou jamais / Joseph O’Connor. trad. de Carine Chichereau. Phébus, 2016

Show devant de Lily Brett

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Dans Lola Bensky, premier roman de Lily Brett à être traduit en français, l’auteur nous contait les péripéties hilarantes d’une jeune australienne boulotte catapultée en plein Swinging London, dans un milieu rock dont elle ne connaissait rien et se retrouvait à recueillir les confidences des stars pour un magazine en vue. Lola était Lily.

Dans Show devant, Lily Brett continue à mettre en scène sa propre existence, sous les traits de Ruth, une femme new-yorkaise d’âge mûr qui a fondé, avec succès, une agence de cartes de vœux « psychologisantes ». Tout va bien pour Ruth. D’accord, elle s’inquiète pour sa ligne (c’est une ancienne grosse). D’accord, elle est névrosée (elle est américaine). Mais elle gère. Jusqu’à ce qu’elle fasse venir son père d’Australie. Edek a quatre-vingt sept ans. C’est un vieux juif veuf, d’origine polonaise, unique survivant d’une famille décimée à Auschwitz. Edek a une patate d’enfer. Malgré un anglais balbutiant (qui entraîne nombre de quiproquos désopilants), Edek veut tout voir, parler à tout le monde, s’occuper de tout et surtout de la gestion des stocks de l’entreprise filiale. L’argent n’a aucune importance. Il n’en a pas. Alors, pourquoi ne pas dépenser celui de Ruth, commander des stocks de papier toilette pour les vingt ans à venir et débarquer toutes les trois minutes dans son bureau pour vérifier la bonne marche de l’établissement ? De quoi faire péter les plombs à Ruth/Lily. Mais il est si gentil, si seul, si attendrissant. Et elle se sent tellement coupable. Puis, il ne manquait plus que ça, il décide d’accueillir chez lui Zofia et Walentina, deux dames polonaises rencontrées lors d’un pèlerinage sur la terre de ses ancêtres. Zofia a la soixante-dizaine pimpante et fait parfaitement les boulettes. Edek se met en tête d’ouvrir un resto. Il n’y connaît rien. Ruth tente de l’en dissuader. Elle sait qu’il court à l’échec. Le resto de boulettes fait un malheur.

La fiction sied à Lily Brett. Elle permet toute la distanciation nécessaire pour aborder des thèmes moins légers qu’il n’y paraît : l’holocauste, le vieillissement des parents, la place des femmes. Elle permet l’excès qui entraîne le rire. La chronique d’un Manhattan en pleine boboisation sonne si juste qu’on ignore le vrai de la caricature, comme lorsque Ruth fait des cartes de condoléances pour chiens. Et Edek est tellement irrésistible. On pense à Albert Cohen dans sa peinture d’une famille adorée et envahissante. Ruth s’inquiète de tout, comme tous les enfants des rescapés des camps. Edek est à fond, tout le temps, comme les survivants. Pour rattraper le temps perdu, vivre pour ceux qui sont morts. Le plus longtemps possible, comme une revanche sur les bourreaux.

Aux dernières nouvelles, le « véritable » Edek vient de fêter ses cent ans. On ignore si son histoire d’amour avec Zofia continue.

Show devant / Lily Brett. trad. de Bernard Cohen. La grande Ourse. 2016