Journal perso 2016 de Thierry Tuborg

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Thierry Tuborg, après seize années de diffusion sur son site, décidait fin 2015 de cesser de publier son journal perso sur le net. L’annonce de cette interruption m’avait contrariée. Eh oui, je faisais partie de ces lecteurs qui aimaient prendre des nouvelles dudit auteur. Je me suis alors posée cette question essentielle : mais pourquoi donc prenais-je plaisir à parcourir ces pages qui me contaient la vie d’un inconnu ? Parce qu’après tout, c’est vrai, à part le fait qu’il ait été le chanteur de Stalag, je ne connaissais pas intimement ce monsieur. Qu’avais-je besoin de savoir, en effet, son humeur du jour, l’état de sa santé ou de son portefeuille ? La régularité de ses posts, sur une période aussi vaste, est certainement un élément de réponse. Parce que ce n’est pas seulement de lui qu’il parlait, mais de nous tous. Un journal comme le témoignage d’une époque et d’une génération. C’était aussi, et surtout, sa façon d’envisager l’existence et son talent pour poser les mots sur les petits tracas ou les infimes joies de la vie quotidienne. Un mélange de distance, d’autodérision et une capacité à se raconter sans s’épargner.

Le journal perso 2016 reprend donc la vie de Tuborg là où on l’avait laissée, dessinant au fil des ans une oeuvre singulière, touchante et drôle. Anecdotes truculentes (capter le son des films de cul que se mate discrétos son voisin dans son propre casque, c’est pas banal), souvenirs d’une jeunesse tumultueuse, vieux potes qui tentent de lui refaire pousser la chansonnette punk, difficultés à trouver du boulot, à boucler les fins de mois, problèmes d’appareil dentaire, tout est dit avec ce second degré lapidaire qui fait taire l’apitoiement. On rigole, on s’amuse…

Puis, au détour d’une galéjade, des propos désarmants de sincérité sur la solitude, l’âge, la vacuité des réseaux sociaux, une certaine désillusion. Et par-dessus tout, une réflexion profonde, une interrogation sur ce qu’est être écrivain.

Thierry Tuborg a toujours écrit. Il a publié une dizaine de romans et une autobio sur ses années dans Stalag. De son propre aveu, ses romans se vendent mal en ce moment : limites du DIY, sale temps pour la littérature, il se pose la question de continuer.  J’ai lu deux de ses romans. Rock’n’roll Psychose (sur lequel j’avais fait une chronique pour le magazine New Noise) et Au désarroi et au sang. Ce sont de bons romans. Pas parfaits bien sûr, mais tellement au-dessus de tant de livres nuls que compte chaque rentrée littéraire. Alors on se dit qu’il lui manque peu de chose pour trouver son lectorat : l’oeil d’un éditeur bienveillant, quelques appuis, un peu de bol.

Il l’écrit lui-même : « Lorsque j’aurai zéro lecteur, il sera toujours temps de savoir si je continue à m’écrire à moi-même. » On n’en est pas là. Alors, Thierry, au plaisir de lire ta nouvelle production (Enfance d’un cas social, à paraître au printemps 2017) et ton prochain roman. Rock on !

Journal perso 2016 / Thierry Tuborg. Les Editions Relatives, 2017

Pukhtu primo & secundo de DOA

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2008. Afghanistan. Kaboul. Al-Qaïda. Talibans. Pour chacun d’entre nous, ces noms évoquent des images lointaines et pourtant familières, bercés que nous avons été par un flot discontinu, pendant des mois, de reportages et de bulletins d’information sur cette drôle de guerre, dans ce coin du monde. Des images de paysages lunaires, caillouteux, secs et froids sur lesquels les Américains se cassaient les dents, et les Russes avant eux. Des images d’attentats, de femmes grillagées de bleu, d’enfants pleurant des larmes de poussière.

La lecture de Pukhtu réveille ces images vues tant de fois qu’elles avaient fini par faire partie de notre décor, banalisées, puis remplacées par des images d’autres conflits, dans d’autres coins du monde. Loin des yeux de l’info, loin du coeur. Oubliées les afghanes martyrisées, remplacées par Alep assiégée. DOA resitue avec une minutie obsessionnelle les enjeux du conflit afghan, les différents protagonistes, les jeux d’alliance. Mais Pukhtu n’est pas un traité historique, ou géo-politique, autant documenté soit-il. Sa force tient à sa nature même, le roman. L’exactitude des faits, le décompte des victimes, les scènes ô combien réalistes de décapitations, d’attaques de convois, d’opérations militaires, ne sauraient déchiffrer un conflit auquel on ne pouvait pas tout comprendre il y a huit ans déjà. Trop de mensonges, trop d’approximations, trop d’infos parcellaires ou bidonnées. Si DOA donne des pistes, elles sont imbriquées, mouvantes et complexes. Pukhtu n’explique pas : la guerre n’est pas compréhensible.

Pukhtu ne juge pas, il incarne. Il met des noms et des visages sur ceux qui n’étaient que des ombres ou des nombres. Il donne des vies aux victimes comme aux bourreaux, il dit leurs espoirs et leurs buts. Il commet l’exploit de nous faire oublier une documentation faramineuse pour nous faire « ressentir ». Et ça fait très mal. Une attaque de drone, au présent, en direct. Le ronflement d’un moteur lointain, qui enfle, survole une petite fille, lâche ses bombes et la pulvérise. Peur. Si loin de là, aux manettes de l’avion sans pilote, des militaires formés jouent au jeu vidéo et dégomment des méchants. Joie. Des barbouzes, déjà morts à l’intérieur, vendus au plus offrant, profitent du conflit pour mettre de l’argent de côté, et de l’opium. Adrénaline. Une pute défigurée à l’acide par son mari car elle n’enfante que des femelles. Une journaliste enlevée, violentée. Un gamin soldat violé. Une gamine de riches paumée, camée, violée elle aussi. Un père fou de douleur d’avoir perdu sa fille qu’il n’a pas le droit d’aimer. Un flic au grand coeur. Des ministres véreux. Un mercenaire en quête de rédemption…. Des pions aux quatre coins du globe dont la vie est insignifiante aux donneurs d’ordre. La mondialisation de l’effroi comme si on y était. L’humanité dans toute sa diversité. Avec un point commun : un désespoir infini. Rien n’est simple, tout est tragique. C’est ça, la guerre. L’homme est un loup pour l’homme, et surtout pour la femme. Et des scènes pleines de lumière, des scènes d’amour qui laissent à genoux. Car oui, dans tout ce cloaque, cette absolue douleur, l’amour existe. Il est meurtri, rare et précieux. Il est universel.

Une guerre chasse l’autre. Quand une guerre est-elle finie ? Quand devient-elle de l’Histoire ? Qu’en-est-il de notre capacité d’empathie envers ceux qui souffrent quand ils sont si nombreux ? DOA aura su faire naître des êtres inoubliables. C’est ça, la littérature.

En tout cas, la guerre d’Afghanistan aura pour moi à jamais deux visages, ceux de Badraï et Storay.

Pukhtu primo & secundo / DOA. Gallimard (Série noire), 2016

La voix secrète de Michaël Mention

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Une balade dans Paris, ça vous tente ? Bof ? La tour Eiffel, le Louvre, le pont des Arts, vous connaissez déjà ? Rassurez-vous. Ici, c’est Michaël Mention qui sert de guide. Alors, forcément, il vous fera emprunter des voies secrètes, loin des circuits touristiques et des clichés de cartes postales. Les abattoirs, les Halles, les bars interlopes où l’on consomme putes, absinthe ou opium… c’est dans le Paris des bas-fonds, au XIXème siècle qui plus est, qu’il oriente sa visite. La Ville Lumière sent la charogne, la sueur, les déchets en tous genres.

En 1835, la capitale est en pleine mutation. Le progrès technique permet aux enfants d’être employés dans les nouvelles manufactures, leur évite de perdre leur temps à apprendre à lire. Les attentats républicains font rage et Louis-Philippe veille à sévèrement réprimer les ingrats. La guillotine fonctionne encore à plein régime, souvenir d’une autre Révolution, pas encore industrielle.

Dans ce Paris qui grouille et gronde, des corps d’enfants décapités sont retrouvés. La populace s’émeut. La police, bien qu’ouverte à de nouvelles méthodes scientifiques, telle la phrénologie, s’enlise. Les séances de spiritisme ne donnent guère plus de résultats. Une seule piste : les petites victimes portent les stigmates de meurtres célèbres, ceux perpétrés par Lacenaire. Pour l’heure, incarcéré à la Conciergerie, l’assassin lettré misanthrope attend qu’on lui coupe la tête et qu’on le délivre enfin de ses semblables. Dans sa cellule, il espère son suicide assisté et patiente en rédigeant ses Mémoires. Il devra aider le chef de la Sureté, devenu son ami, dans l’élucidation de ces infanticides. L’Histoire se fait enquête. La figure d’Hugo se mêle à l’élite des limiers parisiens, non moins fameux.

Il faut beaucoup de finesse pour toucher l’âme profonde d’un autre siècle sans tomber dans l’écueil d’une pédagogie laborieuse. Mention n’en manque pas, assurément. En pénétrant l’esprit de Lacenaire, il nous épargne l’étalage d’une documentation qu’on devine poussée. Par petites touches, les états d’âme, les mots d’esprit du bandit flamboyant s’insinuent et se font critiques d’une période à la mesure de sa déception. Lacenaire est désespérément lucide. Bourgeoisie arriviste autant que misère crasse le dégoutent et l’ennuient. Les clameurs d’une cité dans la tourmente lui parviennent, lui inspirent commentaires et sarcasmes, et font de ce roman noir historique un récit palpitant en plus d’être instructif.

La voix secrète / Michaël Mention. 10/18 (Grands détectives), 2017

Les poilus frisent le burn-out de Bouzard

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Aborder la Première Guerre mondiale sous l’angle humoristique, en BD ? N’est-ce pas un peu irrévérencieux ? N’est-ce pas manquer de respect aux gueules cassés, aux mutilés, aux Morts pour la France ? La réponse est non, à condition d’avoir un talent immense et de s’appeler Bouzard. Ses poilus ont des gros nez, des petits yeux, des membres mous. Certains sont vifs, d’autres pas. Ce ne sont pas des héros. Ce sont des hommes. Des hommes normaux, qui subissent les assauts de l’ennemi, les rats au menu, les troubles gastriques, la débilité des ordres de leur hiérarchie. Ils font des bourdes, se font des blagues, tentent de tromper l’ennui, le tout sous la pluie, les obus, les grenades, dans la boue. Ils ont pour ordre de reprendre un château tombé aux mains des boches ? Ils s’y collent. Les généraux avaient lu la carte à l’envers et ils ont repris le four à pain du Père Gustave ? Quelle rigolade !

Bouzard met en scène de petites saynètes de la vie quotidienne dans les tranchées comme autant de gags tirés de dessins animés. Il pousse alors l’humour jusqu’au surréalisme. Et il leur oppose l’horreur du réel, des moments d’émotion pure où les hommes pleurent leurs compagnons et rêvent de se prendre dans les bras. Le mélange en fait des êtres de chair et de sang, des frères, des pères, des tontons, avec leurs faiblesses, leur grandeur, loin des surhommes virils des films de guerre. Le dessin de Bouzard, tout en rondeur, magnifie la normalité en contraste avec le chaos, l’absurde, et rappelle que le rire est une arme contre la sauvagerie.

Les poilus. 1 – frisent le burn-out / Bouzard. Fluide Glacial. 2016