Porcelain de Moby

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De Moby, je ne connaissais pas grand chose. Je me souvenais de sa dégaine de geek, d’éternel (quoique chauve) étudiant propre sur lui, de ses tubes électro interplanétaires très mainstream dans les années 2000. Je le pensais gay, lisse, issu de la planète branchouille New-Yorkaise. Comme quoi, je me gourais.

Son autobio commence en 89. Moby a alors 24 ans et vit dans une usine désaffectée à Stamford, 75 bornes de NY. Barricadé dans un appart sordide, sans chauffage, sans eau courante, sans chiottes, avec pour voisins des toxicos, des dealers, et des coups de feu comme fond sonore, il est heureux : synthé Casio, boîte à rythmes, séquenceur, table de mixage, sampler, il fait de la musique. La fac est un ancien souvenir. Trop de crises de panique, trop d’alcool. Pas son truc. Il finit par déménager dans le Lower Manhattan, (il y a plus glamour, à l’époque) et démarche clubs et labels pour vivre de son art, jusqu’à décrocher un contrat de DJ au mythique club Mars. Les voguers, composés surtout de gays et drag-queens blacks et latinos, l’adorent. Il explose le Dance Floor. Paradoxe, il est presque une image inversée de son public. Blanc, hétéro, croyant, abstinent et straight dans un monde de drogues et d’excès. Il faut l’imaginer, petit vegan, poussant son skate plombé de caisses de vinyles dans les flaques sanglantes des abattoirs du Meatpacking District. Tandis que les émeutes, le Sida, la pauvreté, le crack, les règlements de compte déciment des quartiers entiers de New York, il fait danser les foules sur ses mix décomplexés et ses compos allègres.

En 90, son remix de Go, samplé au thème de Laura Palmer de Twin Peaks cartonne dans le monde entier et il enchaîne les tournées. Londres, Berlin, Amsterdam, Paris… L’heure est aux raves immenses, à l’euphorie : « C’est nous qui avions tout créé, tout imaginé, nous, des milliers de personnes éparpillées dans différentes villes du monde, qui organisions des événements pour des milliers de personnes en extase (…) Nous qui inventions de nouvelles formes musicales : des hymnes futuristes et joyeux qui étaient la bande-son de ce nouveau monde en cours de création. »

Puis, imperceptiblement, l’époque change et la joie s’éteint. « En 93, les choses avaient évolué, la musique était de plus en plus sombre et les drogues de plus en plus dures. (…) J’étais le camarade Trotski des raves, le mec rayé de la carte. » En 95, Moby se remet à picoler, sort son album Everything Is Wrong, au succès mitigé, multiplie les expériences sexuelles et s’éloigne de la religion « J’avais adopté le christianisme à treize ans, âge où j’avais commencé à me masturber (…) J’ai fini par quitter le mouvement de jeunesse (chrétienne) et continué à me masturber. » En 96, Animal Rights, album de punk-rock lo-fi saturé de guitare se plante lamentablement : « l’album était un échec. La tournée était un échec (…) En toute logique, j’étais un échec. »

Concerts devant vingt personnes, moral dans les chaussettes, long passage à vide durant lequel, il « rêve de se prendre une cuite et de se réveiller mort », jusqu’en 99, année qui clôt le récit, à la veille de la sortie de Play, et de « Porcelain ». Moby sortira 18, avec « We Are All Made Of Stars » en 2002, puis Hotel, avec « Lift Me Up » en 2005. Mais c’est une autre histoire.

Dans Porcelain, Moby se met à poil. Sur scène, souvent, au sens littéral. Et au figuré, tant il ne s’épargne pas dans ce portrait drôle, sincère, touchant. Il confie ses doutes, assume ses choix, raconte ses hontes, avec une humilité désarmante et une autodérision redoutable. Il signe au final un livre rempli de joie, d’excès et de bols de céréales, une peinture très fine des euphoriques et lointaines 90’s.

Porcelain / Moby. trad. de Cécile Dutheil de La Rochère. Seuil. 2016

Chronique publiée dans New Noise n°37 – janvier-février 2017

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Les morts bizarres de Jean Richepin

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Un individu, « égoïste méticuleux », tient beaucoup à sa vie. Il ne prend aucun risque avec sa santé, veille à ne pas prendre froid et évite les mauvaises rencontres. Un héritage inespéré le fait s’embarquer vers les Amériques. Il fait naufrage et se bat comme un beau diable pour survivre (« Une pauvre mère, qui élevait au-dessus des flots un nourrisson, le lui tendit en s’engloutissant sous une vague. Il le prit, et le laissa retomber après s’être emparé de son biberon. »). L’homme nage jusqu’au rivage et meurt empoisonné par des coquillages, alors qu’il avait toujours veillé à respecter le vieil adage : « Juin, juillet, août. Ni huîtres, ni femmes, ni choux ».

Un voleur parvient à s’égorger après avoir fracassé la tête de ses deux victimes. Découvrant son reflet dans une glace, et ne se reconnaissant pas, il fonce vers l’intrus, casse le miroir, passe au travers et se blesse mortellement à la jugulaire, entraîné par le poids des sacs d’or qui pendent à son cou.

Un écrivain nul mais convaincu de son talent (… «  il n’en restait pas moins le plus inconnu des plumitifs, le plus obscur des incompris et le plus pauvre des gens de lettres. La gloire ne voulait pas de lui »), exécute le crime parfait comme matière d’un roman, faisant condamner un innocent à sa place. Dans son œuvre Le chef d’œuvre du crime, il détaille par le menu ses souvenirs du meurtre, devient riche et célèbre. Sa vanité ne s’en trouve pas apaisée. Il veut finalement être reconnu comme l’auteur de l’assassinat, jusqu’à l’obsession. Malgré les preuves qu’il apporte, personne ne le croit. Il se fait interner, et meurt fou.

En voilà, des morts bizarres ! Et que dire de celle-là ? : condamné à tort à avoir la tête tranchée, « au moment suprême, sachant que le bourreau était pauvre et père de famille, il lui annonça doucement qu’il lui avait légué toute sa fortune, si bien que l’exécuteur ému s’y reprit à trois fois pour couper le cou de son bienfaiteur. »

Ils s’appellent Constant Guignard, Deshoulières, Ferdinand Octave Bruat ou Oscar Lapissotte et leurs morts mériteraient d’être nommées aux Darwin Awards, de figurer dans le top 14 des fins les plus, sinon bizarres, du moins stupides. A la différence qu’il n’est pas question ici d’accidents bêtes qui auraient pu être évités ; toute leur existence converge vers leur chute ridicule, trépas surprenant mais inéluctable, à leur mesure. Pas taillés pour l’aventure de la vie, trop orgueilleux, stupides ou trop gentils, les héros qui peuplent les 14 nouvelles de ce recueil de Jean Richepin (1849-1926) sont autant d’occasions pour l’auteur de se moquer des travers de ses contemporains. En peu de pages, Richepin plante le décor et s’amuse à zigouiller ses créations, faisant montre d’un humour noir cruellement réjouissant, porté par une langue d’une incroyable modernité.

Les morts bizarres / Jean Richepin. L’arbre vengeur (Collection Exhumérante), 2016