Quicksand, illuminant

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Minuit à contre-jour de Sébastien Raizer

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Dernier trip halluciné, glaçant, mettant un terme à la trilogie des Equinoxes, Minuit à contre-jour explore avec virtuosité les failles du monde moderne et au-delà. Puissante critique du politique, mise en garde contre l’avènement d’une société dominée par les sciences dures, le voyage n’est pas de tout repos.

La résolution de l’intrigue, si elle est effective, efficace, ne saurait contenir à elle seule l’intérêt d’une lecture exigeante. Bien sûr, on a envie de connaître le dénouement d’une histoire prenante, portée par des personnages auxquels on s’est attachés. Bien sûr, le destin de Wolf et Silver nous importe. Mais ce sont les sensations, les émotions qui prennent le pas sur les faits, aspirés que nous sommes dans un tourbillon de désolation, une boucle infinie de peine.

L’humain porte en lui une inclination autodestructrice que le développement technologique lui permettra de réaliser avec application. Le futur est déjà là, paranoïaque et froid, incompréhensible aux masses, assujetties. Comment démêler le vrai du faux, l’information de la rumeur ? Raizer joue à nous perdre, expose théories du complot, techniques de manipulation mentale, réelles, supposées ou inventées, créant un chaos psychotique terrifiant. On est désorientés, largués dans un univers aussi flippant qu’un trou noir. Les mondes virtuels ont-ils déjà remplacé notre réalité ? On se pose tant de questions, notre cerveau est assailli de tant de messages contradictoires qu’on a l’impression d’être nous-mêmes sous l’influence d’une drogue hallucinogène, tel Wolf, sur son lit d’hôpital luttant pour éliminer la neurotoxine de son organisme. Les intelligences artificielles vont-elles nous remplacer ? Allons-nous devenir des robots incapables de distance, répondant à des stimuli extérieurs imposés ?

Où est l’humanité ? La réponse est là, en creux : dans notre obstination à aimer. Dans le souvenir de nos morts, qui nous portent. Notre humanité est dans les ciels de Sébastien Raizer. Alors oui, on quitte avec regret cette galaxie fascinante, cette mythologie empreinte de philosophie et de martialité japonaises, ces héros charismatiques et purs, ces êtres de chair et de sang, mais ils ne nous quittent pas tout à fait. Longtemps après avoir refermé l’ultime volet de L’alignement des équinoxes, Wolf, Silver, Diane, Karen, la Vipère continuent d’exister et nous hantent encore.

Minuit à contre-jour ; L’alignement des équinoxes 3 / Sébastien Raizer. Gallimard (Série noire), 2017

Des erreurs ont été commises de David Carkeet

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Dans l’Amérique matérialiste, capitaliste, quelle figure pouvait sembler plus incongrue, plus inutile qu’un docteur en linguistique ? C’est certainement la question qu’a dû se poser David Carkeet, lui-même linguiste, lorsqu’il a créé, en 1980, le personnage de Jeremy Cook. Car lorsqu’on espère inventer un héros comique, quoi de mieux qu’un être en décalage avec son époque, un prof passionné par une discipline dont tout le monde se contrefiche ?

Le premier volet hilarant des aventures de Jeremy, Le linguiste était presque parfait, traduit en français en 2013, faisait évoluer ce héros récurrent dans un institut où, en plus d’étudier l’acquisition du langage chez les tout petits, Cook se voyait chargé d’élucider une affaire criminelle. Lors du deuxième épisode, Une putain de catastrophe, sorti en France en 2014, Cook tentait de résoudre les problèmes de communication d’un couple au bord de la rupture en s’installant à demeure.

Dans Des erreurs ont été commises, Cook cherche à venir en aide à un entrepreneur en faillite, sans y parvenir évidemment. Le contraire aurait étonné, et déçu. Carkeet maîtrise parfaitement les ressorts propres à une bonne comédie. Cook n’est à sa place nulle part, il vogue entre deux eaux : d’un côté, une société consumériste qui se fout de son domaine de recherche comme de son premier McDo, de l’autre, le monde universitaire, replié sur lui-même, élitiste, étriqué.

La critique des deux systèmes est jouissive à travers les yeux de Cook, qui n’a rien d’un modèle à suivre. Gaffeur, misanthrope, Cook enchaîne les bourdes sans se préoccuper des conséquences. Quiproquos, rebondissements s’enchainent sans qu’il n’ait aucune prise sur les cataclysmes qu’il déclenche. On ricane à la lecture des tribulations dans lesquelles sont entrainés Cook et ceux qui croisent sa route. Excellentes comédies de mœurs, les trois volumes, portés par des dialogues vifs et corrosifs, rappellent le ton et la finesse des romans de David Lodge ou de Joseph Connolly, à leur meilleure forme.

Des erreurs ont été commises / David Carkeet. trad. de Marie Chabin. Monsieur Toussaint Louverture, 2017

L’été des charognes de Simon Johannin

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Le roman débute par une scène de lapidation, celle d’un chien acculé dans une grange par deux gamins qui lui écrabouillent la gueule. Autant dire que l’été raconté par le narrateur d’une dizaine d’années est bien loin d’une version bucolique de la campagne, comme dans ces contes charmants où la sempiternelle figure du petit citadin découvre, chez ses grands-parents, un havre de paix loin de la ville, une façon de vivre en harmonie avec la nature et les animaux.

S’il est bien question d’animaux ici, c’est de ceux qu’on abat, pour les manger ou les vendre, ceux dont on laisse pourrir les cadavres quand ils ont eu la mauvaise idée de clamser sans raison. On ne les aime pas, ils ne sont pas là pour faire joli, ils font partie de la vie de la ferme, au même titre que les cultures. Et le gosse ici ne découvre rien, il vit là, dans cet environnement rude où l’on se soucie peu de psychologie de l’enfant pourvu qu’il vous foute la paix et participe au labeur quotidien. Sinon, gare aux coups qui pleuvent. Pas de télé, encore moins de livres, l’ennui souvent. Trouver comment s’occuper est une gageure, heureusement qu’il y a d’autres gamins dans le coin qui ne connaissent pas le sens du mot vacances, des potes avec qui inventer des jeux hilarants bien dégueu.

Pour son premier roman, Simon Johannin fait mal. Sa description du monde paysan n’a rien à voir avec une forme de Nature Writing à l’américaine où les paysages, grandioses, appellent à la contemplation, à la méditation. Dans son bout de campagne, la mort est partout, la charogne empeste. Les hommes, comme les bêtes, sont là pour trimer, ils sentent mauvais – on ne va pas gâcher l’eau pour se laver – ils ne se plaignent pas, et s’ils tombent malades, ils en crèvent. C’est la vie, rythmée par les tâches à accomplir, les fêtes estivales, 14 juillet, 15 août, où l’on prend plaisir à se bourrer la tronche encore plus que d’habitude, où les premières cuites sont signes d’entrée dans l’âge adulte.

Johannin immerge le lecteur dans son monde, sans volonté ni d’édulcorer la réalité, ni de forcer le trait. Le gamin raconte une vérité crue, dans une langue parlée innovante, puissante d’une apparente simplicité. Les faits sont bruts, énoncés sans jugement, sans distance, troublants jusqu’à la nausée.

Une deuxième partie de ce texte, plus courte, tout aussi forte, transporte le narrateur, devenu jeune adulte, dans une banlieue désespérante. Perte de repères, drogues, hosto, Valium, la langue se fait plus mature, toujours belle, et l’on sort bouleversé par ce récit, par cet imposant premier roman qui marque la naissance d’un grand écrivain.

L’été des charognes / Simon Johannin. Allia, 2017