Maud Mayeras

Avec son troisième roman, Lux, Maud Mayeras quitte l’atmosphère étouffante des villes anonymes françaises et fait des espaces arides australiens son nouveau terrain de jeu. Jeu de massacre où le rouge déploie toutes ses nuances. Jeu cruel où domine le noir, celui des blessures intérieures, celui où se cachent les monstres, tapis sous les lits. Antoine, le héros, revient sur les traces de son adolescence. Vingt ans plus tard, dans une ambiance de fin du monde, il se trouve impliqué dans un véritable jeu de dupes. 
Photos : Laurent Lagarde

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Tu as publié Hématome en 2006 chez Calmann-Lévy, tu étais très jeune à l’époque. Avais-tu toujours eu envie d’écrire ? 

Je vais m’enfoncer dans le cliché pur et dur en avouant que j’ai toujours eu envie d’écrire. J’ai commencé à écrire des nouvelles à 12 ans, et à 20 j’ai enfin relevé le pari d’un format plus long. Au départ, Hématome était même un roman fantastico-gore, (ndr : Hématome raconte l’histoire d’une jeune femme, agressée, violée, qui se réveille d’un coma sans se rappeler ce qui lui est arrivé) mais j’ai vite revu ma copie : la réalité est toujours pire. J’ai gardé cette phrase en tête depuis.

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Puis, il y a eu un long moment (7 ans) avant Reflex (2013), et un changement d’éditeur (Anne Carrière). Pourquoi avoir attendu une si longue période ? Avais-tu peur du deuxième roman, l’impression d’être attendue au tournant après le succès du premier ?

Il y a plusieurs raisons à cette très longue pause. D’abord, Hématome était censé être un one shot. Je ne m’attendais pas franchement à ce qu’il soit publié, c’était une belle surprise bien sûr, mais je crois que j’ai eu peur de continuer. Peur que ça ne fonctionne pas, de la page blanche. Peur que ça fonctionne aussi finalement. Entre temps, je me suis mariée, j’ai eu un enfant. Lorsque je suis tombée enceinte, toutes les angoisses d’une mère m’ont submergée et les idées ont fusé. Il fallait que je pose tout cela sur papier. Il fallait exorciser. Reflex était un peu un talisman contre le pire. Si je couchais toutes mes terreurs alors rien ne pourrait arriver à cet enfant. J’avais 29 ans, et j’ai compris à quel point l’écriture m’avait manqué !

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Tes trois romans sont des romans très sombres. Sais-tu pourquoi tu es attirée par des univers aussi noirs ?

A l’école, le programme soumet des pavés classiques, souvent inabordables pour des gosses de 13 ou 14 ans. J’avais envie de lire, mais je me rendais bien compte que ce genre de lecture ne m’attirait pas franchement. Ca ne me touchait pas. Un jour, ma mère m’a amenée dans une librairie et m’a demandé de choisir ce que je voulais. J’ai choisi Ça de Stephen King. (Attention re-cliché) Révélation ! J’ai non seulement ressenti ce que j’attendais depuis toujours, mais j’ai été complètement abasourdie : on avait le droit de faire peur en écrivant. Je voulais faire ça.

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Tu en es à ton troisième roman, te sens-tu écrivain ? Qu’est-ce qu’être écrivain selon toi ?

Un écrivain, c’est celui qui réussit à t’embarquer avec lui bien plus loin que tes jambes pourront jamais te porter. C’est Jules Verne qui réussit à te faire faire le tour du monde en écrivant depuis son bureau minuscule. C’est Marguerite Duras qui te fait pleurer à chaque phrase qu’elle lâche. J’associe le mot « écrivain » à cette magie-là. Il est donc difficile pour moi de m’y assimiler véritablement. J’essaie sans relâche. Mais je ne m’attribuerai jamais le mot. C’est drôle, je ne dis jamais : « je suis écrivain ». Mais : « j’écris des livres ».

A chaque nouveau roman, est-ce que tout est à refaire à chaque fois, comme si c’était le premier ? Ou te sens-tu plus apaisée, à présent ?

Tout est à refaire, mais la trouille est moindre et le plaisir de plus en plus grand. C’est la peur qui me fait avancer, et le plaisir qui me fait continuer. Aujourd’hui, entre 2 romans, je n’ai qu’une seule envie, c’est d’écrire le prochain, mais j’aime cette frustration. L’attente pendant laquelle le cerveau turbine tout seul comme un grand. C’est complètement masochiste.

Dans Hématome et Reflex, le personnage principal est une femme, et tu utilises la première personne. Dans Lux, tu fais parler un homme, et tu passes à la troisième personne. Est-ce que ça a été plus difficile de se couler dans les pensées d’un homme et est-ce pour ça qu’il y a cette distance supplémentaire ? Cela change-t-il quelque chose au niveau de l’écriture, du style ?

Je n’ai probablement pas osé m’attribuer les pensées d’un homme, c’est possible. C’était un peu un roman défi pour lequel on a bousculé les règles, et c’est probablement pour cela qu’il est si différent des précédents. Lux est plus sensoriel, plus onirique. Cette distance était nécessaire pour qu’on reste spectateur des rêves et des cauchemars des personnages. Y entrer aurait été trop confus à mon sens. Au niveau de l’écriture, il m’a semblé du coup plus difficile de fonctionner avec les phrases courtes que j’utilise d’habitude. Mais tout est apprentissage. J’ai tenté d’appréhender d’autres choses différemment, de m’attarder sur les paysages par exemple. Je sors également des huis-clos qu’ont été Hématome et Reflex en évoluant cette fois dans des grands espaces avec des personnages aux cultures complètement opposées. J’aime que tout paraisse infaisable, je crois.

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En parlant de genre, tu es une femme dans un monde encore plutôt masculin, le milieu du polar. Quel accueil y as-tu reçu ? 

Je suis arrivée en 2004, à l’époque où le polar féminin était encore très à la marge. Ca ne m’a jamais effrayée, au contraire, je ne me suis jamais vraiment posé la question à vrai dire. Je suis toujours restée plus proche des hommes que des femmes, donc je n’étais pas mal à l’aise. Et j’ai été immédiatement soutenue, par les hommes mais aussi par les femmes. Le polar ou le roman noir sont des genres où les auteurs sont plutôt solidaires. Une grande famille d’adolescents qui aime se faire peur au coin du feu. Ma première « vraie » rencontre sur un salon a été Maud Tabachnik, je tremblais, j’avais 23 ans, mais je suis allée lui serrer la main, et dans ses yeux, il n’y avait que cette bienveillance incroyable.

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Pour poursuivre sur le thème, crois-tu en une écriture féminine ? Ou crois-tu plutôt à une singularité en tant qu’individu ?

Je crois aux deux. Je crois que les femmes sont plus tordues que les hommes, qu’elles s’attaquent plus facilement aux récits noirs psychologiques subtils, qu’elles semblent plus douces mais qu’elles cognent vraiment là où ça fait mal. Ce n’est pas forcément une question de style mais plutôt une façon de traiter un même sujet qui sera probablement différente. Plus sournoise. Plus latente. Ensuite, il y a une vraie singularité parmi les auteurs féminines elles-mêmes, et heureusement ! Autant d’auteurs que de plumes, et je ne crois pas qu’il s’agisse là d’une question de sexe. Mais d’éducation, de culture, d’influences.

Tu construis tes récits de chapitres courts qui entremêlent différentes époques, points de vue, histoires. Dans Lux, notamment, la construction est faite d’alternances entre passé (1996) et présent. Comment procèdes-tu ? Ecris-tu une période après l’autre, ou linéairement ? Fais-tu un plan détaillé ? 

Je change de méthode à chaque roman, rien n’est défini à l’avance. Un ordinateur et du lait par litres, c’est tout ce qui demeure invariable. J’écris une trame détaillée, mais qui va muer tout au long de l’écriture. J’aime les retours en arrière, plutôt que les longues explications par des dialogues. La faute à toutes mes influences cinématographiques probablement. J’aime que ce soit rythmé surtout, quitte à éliminer des blocs imposants. Eviter l’ennui à tout prix, même si cela n’empêche pas forcément la lenteur de certaines scènes.

A propos de ton style : il y a peu de descriptions, mais beaucoup de sensations, de couleurs, d’odeurs, et les éléments naturels sont très importants. C’est une écriture très viscérale. Comment la travailles-tu ? As-tu des maîtres en littérature ? 

C’est ce qu’il y a de si magique avec l’écriture : le lecteur est actif, il ressent, il imagine, il transforme, il entend, il voit. On ne peut pas faire passer ce genre de sensation avec un film, c’est impossible. J’ai besoin d’être sincère en écrivant, cela passe donc par tous les sens. Je ne « travaille » donc pas forcément ce style d’écriture. C’est un besoin : faire ressentir pour hanter. Quel est l’intérêt d’un bouquin tiède ? En littérature, certaines plumes me rendent folle par leur intelligence. Nancy Huston, Ivan Repila, Robert Goolrick, David Vann… Des Créateurs d’ambiance qui vous donnent un grand coup de batte dans la nuque dès que vous détournez le regard une seconde.

Ton style sert parfaitement ton propos. Tu utilises beaucoup l’ellipse, les non dits, les retournements. Tu aimes bien balader ton lecteur, détruire les a priori qu’il a construits dans sa tête à propos des personnages. Est-ce simplement pour l’intérêt narratif, le suspense que cela crée, ou pour lutter contre les évidences et les faux-semblants ? 

Il y a 10 ans, mon premier éditeur, Ronald Blunden (des éditions Calmann-Lévy) m’a collé cette phrase de force dans le crâne : « les lecteurs sont intelligents, ne les prends jamais pour des idiots. » Je conserve cela en tête tout le temps. Je change d’angle, en me mettant à leur place : jusqu’à quel point puis-je m’exprimer pour conserver ce pouvoir du non-dit ? C’est un vrai jeu.

Trouves-tu que ton style a évolué ? Quel regard portes-tu sur Hématome ?

Huit ans séparent Hématome et Reflex, il y a donc une évolution notable dans l’écriture des deux romans. Je ne renie pas Hématome, mais il est bourré d’une violence gratuite que j’oserais moins reproduire aujourd’hui. Chaque geste, chaque claque doit posséder une raison viable.

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Dans tes romans, les monstres ne sont jamais ceux qu’on croit. Comme dans la vie ?

Rien que la notion de « monstre » contient des milliers de nuances. Un monstre ne sait pas obligatoirement qu’il en est un. Et à partir de quelle limite peut-on le définir ? Rien n’est jamais blanc ni noir, comme dans la vie. C’est un sujet fascinant… Néanmoins, nous pourrons écrire la pire des fiction, la réalité nous rattrapera dans l’heure. La plume ne fera jamais pire que la main de l’homme.

Tu dédicaces Lux : « à tous les monstres qui se cachent à l’intérieur de notre ventre », et tu remercies ces mêmes monstres. (ça fait très Alien, ou Rosemary’s baby) Tu nous expliques qui sont ces monstres ?

Ce sont ces démons qui nous démangent tous, ils grattent aux fenêtres, frappent aux portes, supplient et se tordent pour entrer. Ce sont nos faiblesses, nos névroses. Ces monstres avec lesquels on apprend à vivre et qui ne partiront jamais, qu’il faut tenter de domestiquer pour qu’ils restent sages. Apprendre à nourrir les monstres sous les lits est à mon sens la plus saine des bases.

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Le thème de l’enfance meurtrie est récurrent dans ton oeuvre. Les mères aiment trop, ou pas, ou mal. Les pères sont absents ou violents. L’inceste est très présent. L’enfer, c’est la famille ?

On ne choisit jamais sa famille. Certains tombent au bon endroit, au bon moment, et puis il y a les autres. Ceux qui nous intéressent et nous fascinent. J’écris toujours pour effrayer le pire. Si je décris l’inceste ou si j’aborde le syndrome de Munchausen, c’est simplement parce que ce sont des notions qui me terrifient et que je ne conçois pas. Alors, je dois les explorer pour les exorciser. Si je les explore, je comprendrai les monstres (ça ne fonctionne pas toujours…).

Tes personnages traînent des traumatismes dont ils ont hérité de leur enfance. N’y a-t-il pas de résilience possible ?

La résilience est un autre thème que je n’ai pas encore pu aborder jusqu’à maintenant. Peut-être parce que je ne la trouvais pas concevable, peut-être parce que je ne pardonnais pas à mes personnages. Ils prennent tellement de place que l’on parvient à les haïr viscéralement. Ecrire, c’est instruire leur procès. Et il m’était difficile jusqu’alors de leur pardonner. Mais ça va changer.

Un autre thème est marquant dans tes trois romans : celui de la mémoire. Amnésie, souvenirs qui remontent, ou faux souvenirs, c’est une mémoire tronquée dans tous les cas. Ce thème m’a fait penser à plusieurs choses. Une façon de conserver une mémoire, c’est de prendre des photos. Ce sont d’ailleurs des photos qui permettent à Emma dans Hématome, de se retrouver, et Iris dans Reflex est photographe de métier (ndr : Iris travaille à l’identité judiciaire. Elle prend les clichés d’un enfant assassiné selon les mêmes circonstances que son propre fils). Toi-même, tu fais beaucoup de photos. De la même façon, les tatouages sont indélébiles, et j’ai cru comprendre que tu portais certains mêmes tatouages que tes personnages. Est-ce une façon de figer le temps, de capturer la mémoire ?

Je ne m’estime pas du tout photographe, mais j’aime l’idée de figer le temps, de marquer les choses, de les redécouvrir en les regardant à nouveau à un autre moment. J’ai peut-être peur de perdre la mémoire, je ne sais pas. Mais il s’agit aussi de transmission. Figer le temps pour le transmettre à ceux qui suivront. J’ai toujours aimé cet outil dans les romans et dans les films, les photographies sont très souvent à l’origine d’un retournement terrifiant dans une histoire (comme dans Les Autres d’Amenabar, par exemple) et possèdent une beauté qu’il est difficile de rendre par un autre moyen. Quant aux tatouages, il s’agit d’un réel besoin de figer les moments, mais aussi de garder le contrôle sur son propre corps. Je choisis la façon d’orner ma peau. Et même mon corps quand il ne sera plus qu’un corps, m’appartiendra encore par ses dessins uniques.

A propos de photos, ton image est plutôt présente et travaillée, notamment sur les réseaux sociaux. Quel rapport entretiens-tu avec ton image ? N’as-tu pas peur de trop t’exposer ?

Les réseaux sociaux sont un lien merveilleux constant avec lecteurs, libraires, éditeurs. Mais je suis allée beaucoup trop loin, il y a quelques années. Je m’exposais sans réfléchir, stupidement, je n’avais plus ni repère, ni limite. Il faudrait être bien plus conscient de la dangerosité des réseaux sociaux. Tout est pâture. Si l’on y montre un minuscule morceau d’empathie, alors ils vous dévorent. Alors, même si cela n’est pas réellement perceptible, j’ai freiné cette implication sur la toile. Je montre moins, et je tente encore de comprendre et d’apprendre les limites des champs personnel et public.

Tes intrigues ne sont pas vraiment des enquêtes. Elles sont beaucoup basées sur l’importance des souvenirs, des gens qui mentent. J’ai souvent pensé à Hitchcock dans ta façon de mener le suspense, dans la psychologie des personnages. Je pense à Pas de printemps pour Marnie, à Psychose. Est-ce un cinéma qui t’inspire ?

Le cinéma dans sa globalité est la plus importante de mes influences, Psychose en tête. Je visionne beaucoup plus que je ne lis. J’ai travaillé plusieurs années dans un vidéoclub, j’ai donc pu regarder tout ce dont j’avais envie, de jour comme de nuit, sur mon lieu de travail ou bien chez moi. J’aime les vieux films français (L’Eté meurtrier, Garde à vue, l’Enfer, Baxter…), le « nouveau » cinéma de genre étranger (Babadook, Morse, Under the Shadow). Mais aussi et surtout tout le cinéma noir Coréen qui, en plus d’être poétique, parvient à atteindre une immoralité délicieusement parfaite. Et ces séries évidemment, qui depuis cinq ou six ans chassent parfois l’intelligence de certains films. The Killing, Top of the Lake, Black Mirror… Ce sont des mines d’or impertinentes, des joyaux de réussite subtils.

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Concernant la musique, elle est présente et plutôt noire. Dans Reflex, tu donnes même une bo de plus de 50 titres avec Rage against the Machine, Hole, Violent femmes, the Strokes, David Lynch, Eliott Smith, Lou Reed, Marilyn Mason, Nirvana… Dans Lux,  tu cites Arcade Fire, Chelsea Wolfe, les Smiths… T’en sers-tu pour définir l’époque, poser l’ambiance ? Est-ce la musique que tu écoutes au moment où tu écris ?

Pour Reflex, je marchais en écoutant certains morceaux en boucle, pour vivre une scène dans le moindre détail. Cela a été le cas avec la reprise de « Love is Blindness » par Jack White, ou « Speed of Pain » par Manson. J’ai besoin de musiques écorchées, qui me guident. Ce sont soit des morceaux qui s’imposent d’eux mêmes sur les chapitres, soit ceux que j’écoute sans y faire vraiment attention. La musique est omniprésente. J’écris en musique, je me douche en musique, je mange en musique. La présence de ces bandes originales permet aussi une autre forme de partage avec les lecteurs, c’est plutôt formidable de parler musique et ciné sur des salons du livre !

Tu reviens de Quais du polar, le salon du livre de Lyon, qui a reçu, en un week-end, 80 000 personnes. Tu te dis timide. Discuter avec tes lecteurs, est-ce une façon de soigner cette timidité ? Ou est-ce une angoisse de rencontrer tant de monde à la fois ? 

J’aime les gens. Mais j’ai une peur panique de devoir discuter. Dans la rue, je me balade avec des écouteurs vissés dans les oreilles, je ne regarde que mes pieds et je sursaute si on me touche l’épaule. Dans les salons, une table nous sépare alors c’est plus facile. A force, j’ai gagné en assurance mais rien n’est gagné.

Tu as amené The Rise & Fall of Frankenotters, un groupe de Limoges qui décoiffe, dans tes bagages. Ils ont été bons ?

The Rise and Fall of Frankenotters, j’étais d’abord super fière de les voir apparaître dans le programme de Quais du Polar ! Voir les néo-punks du bayou débarquer à Lyon, pour un festival littéraire. C’était plutôt drôle. Ils ont livré un set énorme, comme d’habitude. Ils ont fini à moitié nus, comme d’habitude. Et la sueur était bien présente. Il est tout de même bon de remarquer que Limoges a non seulement un bon vivier d’auteurs (coucou Franck Bouysse, Patrick Dewdney, etc…) mais aussi quelques pépites à gros son. Sapphics, Beach Bums, feu Heavy Hookers, Cold Cold blood

Es-tu déjà en train d’écrire ton quatrième roman ? Quel est le point de départ d’une histoire, un endroit, un personnage, une intrigue ?

La trame est ficelée, l’écriture va démarrer dans les jours à venir. Il sera une nouvelle fois question d’enfants (les pauvres), des montagnes gigantesques de Haute-Savoie et peut-être de résilience, qui sait ?

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Interview publiée dans New Noise n°39 – été 2017

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La glace et le sel de José Luis Zàrate

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« Je suis certain que l’hiver a embarqué à bord ».

Dans Dracula, le roman de Bram Stoker, l’être suprêmement maléfique arrivait à Londres à fond de cale à bord du Déméter. Dans la soute, de mystérieuses caisses remplies de terre, à l’abri de la lumière du jour, gisaient. La goélette était vide de tout équipage. Seul le capitaine, attaché au gouvernail, mort, était retrouvé. Qu’avait-il bien pu se passer au cours de la traversée ? C’est ce qu’imagine José Luis Zàrate, dans ce court roman sensuel et envoutant. Les aventures maritimes, le vase clos et les péripéties qu’elles induisent sont à la source de nombreux récits exaltants. Le long périple du Déméter, en cette année 1897, ne pouvait qu’être propice à l’imagination et aux spéculations.

En plus du capitaine, cinq matelots, deux officiers de pont et un cuisinier embarquent, chargés de transporter une cinquantaine de caissons dont ils ignorent le contenu jusqu’en Angleterre. Ils partent de Varna, en Bulgarie, et devront traverser la Mer Noire, la Mer Egée, la Méditerranée et longer les côtes européennes. Le voilier souffre, gémit, se plaint. A la chaleur de plomb des jours où l’on ne peut se cacher du soleil, à la morsure du sel et de la sueur, succèdent les nuits glaciales. Des phénomènes inexplicables se multiplient. Les hommes sont comme envoutés, hypnotisés par une entité énigmatique. Les rats noirs quittent le navire, se précipitant dans les flots, fuyant la cale et les rats blancs qui veillent. Est-ce la peste ? Ou un fléau pire encore qui frappe le Démeter ? Une calamité qui consume les âmes ?

Les faits sont relatés par le capitaine. Dans son journal de bord, destiné à la postérité. Et surtout à travers ses pensées, indignes d’être notées, inavouables. Car il lutte contre un mal plus puissant que la force qui décime son équipage : son attirance pour les hommes dont il a la charge. Les torses glabres et dénudés lui inspirent mille envies le jour. Ses nuits sont pleines de rêves d’étreintes, de cous embrassés jusqu’au sang. Des rêves, vraiment ?

La symbolique sexuelle parcourait l’œuvre initiale de Stoker. Zàrate s’en empare et la décline à l’envi. Ce qui tue les marins, c’est bien sûr cette présence impalpable terrée en soute. C’est surtout le désir d’un homme, un désir qu’il ne peut contenir, une soif inapaisable malgré la culpabilité qui le détruit inexorablement, portée par le souvenir d’un amant lynché par la foule, il y a longtemps.

Zàrate revisite le thème du vampire dans toute sa splendeur originelle. Point de monstres qui volent ou jouent du piano pour envouter leur belle ici. Les adorateurs d’une bit-lit édulcorée pour ado seront déçus. Si les phénomènes fantastiques se multiplient dans l’espace fermé du vaisseau bientôt fantôme, les scènes horrifiques sont éclipsées au profit d’une introspection qui terrifie plus le capitaine que des mésaventures factuelles même terribles. L’étrange, souligné par de nombreuses références à des mythes et superstitions locales, (comme ces strigoi, ces oiseaux de nuit qui sucent la chair humaine, ou ces monstres du Ghana, des rats dont on soude la mâchoire, laissant pousser leurs dents), porté par le déchainement des éléments naturels, est insinué, érotique, intense comme les pulsions.

La glace et le sel / José Luis Zàrate. trad. de Sébastien Rutés (Mexique). Actes Sud (exofictions), 2017

Adam Ant – the last punk rocker de Marc Dufaud

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J’avoue, j’étais raide dingue d’Adam Ant. Oui, je sais… J’en entends d’ici certains ricaner sous cape : « Haha, l’autre dandy british sorti d’un bal costumé du XVIIIème. Wouah, la honte ! » M’en fous, j’assume. Parce que même s’il faut reconnaître qu’Adam avait des arguments de nature à faire se pâmer les midinettes, il n’était pas qu’une (très) belle gueule. Ses deux premiers LP Dirk Wears White Sox (1979) et Kings of the Wild Frontier (80), s’il ne fallait en garder que deux, restent des putains de bons albums. Alors, merci à Marc Dufaud de s’être penché sur la carrière, ô combien extra-ordinaire et qui ne saurait être résumée au seul « Stand and Deliver » du bien nommé Warrior, et de signer cette odyssée de 600 pages retraçant, à l’aide de multiples sources, plus de 40 ans de la vie d’une star emblématique.

Stuart Goddard est né en 54, à Marylebone, quartier prolo du nord de Londres. D’un tempérament « vif », son intérêt et son don pour les études lui permettent de canaliser une énergie débordante et d’obtenir, à 11 ans, au vu de ses brillants résultats, un logement pour sa mère, divorcée. Il apprend seul la guitare et la basse et intègre, en 1973, Hornsey College, une école d’art où il développe son talent pour le dessin et découvre l’œuvre d’Allen Jones, marqueur durable de son attirance pour l’imagerie SM. La même année, il rejoint le groupe de pub rock Bazooka Joe, comme bassiste, le quitte début 76, le lendemain d’un concert des Sex Pistols et décide de composer ses propres chansons. Mais, rattrapé par une dépression larvée, il s’effondre.

OD, hallu, tentative de suicide, il tue Stuart pour renaître en Adam. 77 : les premiers concerts des Ants sont violents. Leader charismatique vêtu de cuir intégral avec masque du violeur de Cambridge, Adam rudoie le public, le cogne de son pied de micro. Une frange de fans hardcore commence à le suivre, tandis que s’érigent les premières critiques. Adam ne cache pas ses ambitions. C’est un bosseur acharné qui a la réussite comme seul horizon acceptable. A une époque où le futur n’existe pas, il veut durer, marquer. Il passe pour ambitieux, intransigeant, sérieux. Des qualificatifs qui sont autant d’insultes en pleine période punk. La presse underground l’éreinte. Les nombreux concerts en ouverture des Slits ou de Siouxsie n’y changent rien, et encore moins son apparition dans Jubilee, le film de Derek Jarman : il est à côté du mouvement, à part. Il devra attendre 78 pour signer chez Decca, label vieillissant, pour deux singles, que les radios refusent de diffuser.

En octobre 79, il sort enfin son premier LP, Dirk Wears White Sox, chez Do it. L’album, post-punk, est nerveux, bizarre, aux paroles étranges ; les performances scéniques du groupe lui font gagner l’estime de nombreux fans, mais Adam veut plus. Il vise le n°1 des charts. Il demande les conseils de Malcolm McLaren. Qui lui pique ses musiciens pour fonder Bow Wow Wow. Adam est dévasté et devient la risée des fanzines. Mais l’adversité le galvanise.

Les 80’s seront Antmaniac ou ne seront pas. Six mois plus tard, l’album Kings of the Wild Frontier, signé chez CBS, l’installe au sommet. Chant tribal, double batterie, guitare puissante de Marco Pirroni, image flamboyante sauvage, veste de hussard à même la peau, bande blanche en travers du visage, l’icône est née. La « Antmusic » intime à des hordes de groupies de rejoindre la Ant Nation, et si les inconditionnels de la première heure se détachent du groupe, « Dog eat Dog » ou « Kings of the Wild Frontier » conquièrent le grand public anglais, américain (les clips tourneront en boucle sur la toute nouvelle MTV), japonais, australien… Adam est partout. A la Une de tous les tabloïds, dans toutes les émissions de télé (même pour enfants), en héros de bande dessinée, sur les stickers, jusqu’aux abat-jours (!) à son effigie.

But what goes up must come down. La chute n’en sera que plus spectaculaire. Sorti mi-novembre 81, le troisième LP « Prince Charming » déconcerte par sa nouveauté et ne rencontre pas le succès escompté. Le groupe est épuisé par les tournées interminables, la tension due à l’omniprésence dans la presse, et splitte. Qui a trop aimé, châtie trop. Les ventes des albums solo suivants (toujours avec son alter ego Pirroni) sont catastrophiques. Le monde se rit de lui.

En 1986, viré de CBS, désormais résident des US, il tente sa chance dans le cinéma, sans y parvenir. L’oisiveté ne vaut rien au bourreau de travail qu’est Adam, qui commence à montrer des signes de désordre mental. Harcelé par une folle durant des mois, il est fragilisé au point de sombrer. Hospitalisé, le diagnostic tombe, ce que l’on prenait pour une énergie positive suivie de phases de dépression passagère ordinaire est une maladie, il est bipolaire. Interné en HP (contre son gré) à de nombreuses reprises à son retour en Angleterre, suite à des agressions et des propos dans des passages télé pour le moins « hallucinants », il subit un traitement lourd : injections, pilules, enfermement. En 2001, Adam apparaît bouffi, bedonnant, négligé en première page de divers journaux à scandale qui s’en donnent à cœur joie.

Il faudra attendre 2010 pour qu’il reprenne son destin en main. Il crée son propre label Blue Black Hussar Ltd, et à force de concerts confidentiels, finit par remonter, tout en haut de l’affiches de plusieurs festivals. 2017 devrait voir la sortie de son 7ème album solo.

Adam Ant – The Last Punk Rocker / Marc Dufaud, Camion blanc, 2016

Chronique publiée dans New Noise n°39 – été 2017

Petit éloge du zen de Sébastien Raizer

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« La simplicité du zen et son immédiateté renvoient à une liberté absolue, vertigineuse, traversée d’une violente poésie. Il est le souffle d’une vie et il est une expérience totale. »

Oublions tout ce que la philosophie, la religion et la morale occidentales ont fait de nous et plongeons dans l’expérience zen. Car il s’agit bien d’une expérience qui demande une pratique, et ne saurait être résumée à la seule connaissance, dont le principe fondateur est simple : « atteindre une perception claire et totale de l’ici et du maintenant ». Nitobe Inazo, en 1899, dans son Bushido, l’âme du Japon, définit le zen comme « l’effort humain pour atteindre par la méditation les sphères de la pensée qui se trouvent au-delà du champ de l’expression verbale ». Dit comme ça, la quête a l’air aisée, et c’est tout l’intérêt de ce traité court, dense et érudit, que de nous convaincre de l’évidente, universelle accessibilité du zen.

Malin, Sébastien Raizer. Plutôt que d’assommer le lecteur sous des tonnes de préceptes abscons au risque de le perdre, il le prend par la main, lui faisant retracer, dans ses pas, le chemin que lui-même a parcouru à la poursuite du zen, la spiritualité des samouraïs. Raizer se place dans la peau du novice et nous fait part de ses découvertes progressives. Nous voilà, petits scarabées attentifs, guidés par le maître, tout à sa tâche pédagogique, désireux de ne laisser aucun élève à la traîne. Le voyage est donc historique, géographique, sensoriel, personnel.

De ses premiers voyages en Asie du Sud-est, au Laos, en Thaïlande, à Bangkok notamment, Sébastien Raizer avait rapporté des senteurs, des sensations, il s’en était tenu au rôle d’observateur. Un dernier voyage le mènera « naturellement » au Japon, en immersion dans cette branche du bouddhisme appelée zen, et spécifiquement le zen rinzai, apanage des samouraïs. Nous suivons ses traces, depuis son retour à Bangkok, son détour par le Cambodge et ses premières expériences de méditation dans les jardins zen, du côté de Siem Reap, où il apprend « à respirer », à son passage en Corée. Sur la route, il digresse, raconte ses rencontres, les paysages sublimes, ses errements drolatiques. Il résume ses lectures, retraçant l’historique du zen, détaillant les différentes écoles.

Son arrivée à Kyoto met un terme au voyage. Il y éprouve une sensation d’apaisement, de flottement, cette impression évidente d’être à sa place, et acquiert la certitude qu’il ne repartira plus, d’autant que l’amour est là, lui aussi. Sa découverte du zazen, pratique (éprouvante) qui consiste à rester assis des heures, dans le froid glacial d’un temple, et dont le but est de ne rien faire sans rien faire, est la prochaine étape de sa recherche intérieure. Dans le zazen : « On ne pense pas mais l’inconscient s’élève. On pense inconsciemment à partir du cerveau profond. Notre conscience s’élargit et s’étend à tout le cosmos. Notre cerveau parvient à la tranquillité parfaite et les neurones de notre cerveau acquièrent la même vibration que celle de l’univers. »  Sa maîtrise de l’Iai-do, sabre japonais, zazen d’action, complétera son expérience vers une forme de plénitude.

Le Petit éloge du zen, extrêmement documenté, n’a rien d’un traité dogmatique ou pontifiant. Abordable aux esprits simplement curieux, il permet d’entrevoir l’homme, à travers son humour et son désir de « quelque chose qui incorporait, unissait, transcendait les différents territoires physiques, psychiques et spirituels du réel, ainsi que les extrêmes de la vie et de la mort. » Il fait écho et éclaire d’une belle lumière son œuvre L’Alignement des équinoxes, trilogie parue à la Série noire.

Marathonien, féru depuis longtemps de spiritualité orientale, traducteur de l’Hagakure, le livre secret des samouraïs, Raizer avait des atouts pour accomplir sa quête. Gageons que pour nous autres, petits scarabées, la route vers la sagesse sera plus escarpée.

Petit éloge du zen / Sébastien Raizer. Gallimard, 2017