Peter Farris

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photo : William Hamilton
La Géorgie. Vous situez ? Etat du sud des USA. Bible Belt. Les gros ploucs y chassaient le Noir à coups de noeuds coulants, et c’est pas l’envie qui leur manque de pratiquer encore leur sport favori. Avant, on savait rigoler. Maintenant que la ségrégation est abolie, on s’ennuie ferme. Soleil de plomb ; bars paumés, rendez-vous des dealers de méth et des routiers en quête d’amour à deux dollars ; bagarres entre alcooliques du cru. La routine assomme à l’ombre des mobil homes pourris. Jusqu’à ce que… des merdes dans le carbu viennent enrayer la mécanique, bouleverser le quotidien aride des autochtones défoncés au sirop à la codéine.
Dans Dernier appel pour les vivants, publié en 2015, c’est le braquage de la banque qui met de l’animation. La guichetière est flinguée et Charlie Colquitt, étudiant geek, est pris en otage. Les caméras montrent la vidéo d’un type méthodique, un pro. Son tatouage au poignet, les lettres A et B dans un trèfle à quatre feuilles, désigne Hicklin, ex-taulard, fier représentant de la race des seigneurs, la Blanche.
Dans Le diable en personne, qui vient de paraître, toujours chez Gallmeister, c’est Maya qui sème le chaos. Enlevée par des trafiquants d’êtres humains, dressée comme une chienne pour obéir et lécher comme personne, surtout le Maire, elle en sait trop pour ne pas aller nourrir les alligators. Or la petite pute s’échappe et trouve refuge chez Leonard. Réputé pour congédier les importuns de ses terres à coups de fusil, lassé depuis longtemps de la compagnie de ses semblables, il recueille la jeune fille et ne reculera devant rien pour la sauver. Duos improbables, rebondissements, gâchette facile, chasse à l’homme, gentils contre méchants, les romans de Farris ont des airs de western où le shérif gagne à la fin. Mais voilà, l’auteur évite l’écueil du manichéisme et dédie son talent au service d’un décorticage en règle des mécanismes sociaux et psychologiques qui poussent les individus à faire ce qu’ils font.
Dernier appel pour les vivants et Le diable en personne ne sont pas seulement efficaces, ce sont des récits d’une force terrible, extrêmement documentés, et si l’on y croise évidemment des salauds de la pire espèce, ils sont en quête de rédemption. Il y a du sang (beaucoup), de l’humour (noir, ça va sans dire) et des larmes (les nôtres).
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Dans ton premier roman, Dernier appel pour les vivants, Hicklin, un des personnages principaux, était membre de la Fraternité Aryenne (Aryan Brotherhood, AB), un gang qui prône la suprématie de la race blanche. Tu livrais de nombreux détails très réalistes concernant cette organisation néo-nazie (leurs tatouages, le fait qu’ils soient liés à vie au gang, leur façon de se comporter en prison…). Comment as-tu obtenu tous ces renseignements au sujet de l’AB ? As-tu rencontré ses membres ?

J’ai toujours été fasciné par les gangs de prisonniers, par la culture carcérale de la côte ouest, et par le tribalisme qui la définit. Alors que je réfléchissais au roman qui allait devenir Dernier appel pour les vivants, la Fraternité Aryenne s’est mise à occuper une place prépondérante dans mon imaginaire. En tant qu’organisation criminelle, ces types ne représentent qu’une proportion infime de la population carcérale américaine, alors que les actes de violence dans lesquels ils sont impliqués sont tellement nombreux. Leur notoriété et leur cruauté m’ont sidéré, et j’ai dévoré toute la littérature que j’ai pu trouver les concernant… mais mes recherches se sont arrêtées là.

Les néo-nazis sont-ils encore très présents dans les Etats du sud des Etats-Unis ?

Les néo-nazis et les suprémacistes blancs sont toujours présents dans le sud est des Etats-Unis (comme partout en Amérique, d’ailleurs). Néanmoins, je pense que leur nombre est relativement restreint. Ce sont des composants marginaux de notre société qui, malheureusement, attirent largement l’attention des medias quand ils organisent des rassemblements.

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Crois-tu que l’élection de Trump, (et ce qu’il a déclaré, par exemple, après les événements de Charlottesville, quand il a affirmé qu’il y avait des gens bien dans les deux camps, chez les anti-nazis et chez les néo-nazis) a renforcé la voix des extrémistes de droite, celle du Ku Klux Klan notamment ?

Les commentaires de Trump après Charlottesville ont été déconcertants, comme on pouvait s’y attendre. Il est incapable de s’exprimer, souvent incohérent mais il ne fait aucun doute que le courant identitaire nationaliste blanc est une composante forte de sa base électorale. Toutefois, je ne pense pas que Trump ait consolidé leur cause. Il n’a aucune idéologie, aucun principe et il finira par abandonner les promesses qu’il leur a faites dès que cela s’avérera opportun politiquement.

J’ai l’impression que le sujet des néo-nazis est rarement abordé dans les romans ou les films (je ne me souviens que de Oz ou d’American History X). Pourquoi as-tu choisi un tel thème et as-tu craint leurs réactions ?

J’ai pris un plaisir malsain à aborder un personnage comme Hicklin dans Dernier appel pour les vivants, un tueur psychopathe porteur de convictions tellement ignobles. J’ai nourri l’espoir qu’en dépit de ses préjugés et de son penchant pour la violence, à la fin du roman, les lecteurs – malgré eux – finiraient par éprouver de la sympathie pour lui. J’ai toujours aimé les personnages de méchants compliqués dans les films et la fiction. Quant aux réactions que mon roman aurait pu susciter, jusqu’à ce jour, il n’y a en une aucune de la part de l’AB.

Tu vis en Géorgie du sud, et l’action de tes romans s’y déroule. Trafic d’êtres humains, corruption, prostitution, racisme, meurtres, alligators, moustiques, cacahouètes bouillies… l’office du tourisme ne doit pas te dire merci. Est-ce donc si terrible d’habiter dans cet Etat ?

Nan, la Géorgie du sud n’est pas aussi horrible que je la dépeins. C’est comme partout, il y a des chouettes gens et des sales types… des endroits magnifiques et d’autres qu’il vaut mieux éviter.

Si je ne me trompe pas, ton deuxième roman, Le diable en personne, n’a pas encore été publié aux Etats-Unis, mais seulement en France, chez Gallmeister. Est-ce parce que tu y parles de sujets qui fâchent (la pauvreté, le racisme, la crise économique) ? Ou est-ce parce que le marché de l’édition n’est pas florissant en ce moment aux USA ?

C’est vrai, Le diable en personne n’a pas encore trouvé d’éditeur américain. Je ne pense pas que les questions abordées ou la qualité du roman aient à voir avec son statut d’orphelin. Disons simplement qu’en ce qui concerne le monde de l’édition dans mon pays, je préférerais avoir du bol que du talent.

Es-tu étonné de l’engouement des Français pour ton travail ?

Je suis surpris et incroyablement reconnaissant aux lecteurs français pour l’intérêt qu’ils me portent. Je dois remercier les éditions Gallmeister pour leur foi en mon travail et leur soutien. La France semble avoir une culture littéraire dynamique, ce qui n’est pas le cas aux Etats-Unis, malheureusement.

Ton éditeur français a changé le titre de ton deuxième roman. Il a préféré Le diable en personne à Ghost in the Fields. Qu’en penses-tu ?

Ce changement de titre m’a surpris, mais je l’adore. Il fonctionne à merveille.

Tu étais chanteur dans Cable, un groupe de metal hardcore, dont le dernier album est sorti en 2009. Avais-tu écrit les paroles de The Failed Convict, dont tu t’es servi comme épigraphes pour Dernier appel pour les vivants ? Est-ce avec Cable que tu as développé ton goût pour l’écriture ?

J’ai co-écrit les paroles de The Failed Convict avec notre bassiste Randy Larsen. C’est sûr qu’avoir été chanteur et parolier dans des groupes pendant de nombreuses années a jeté les bases de mon envie d’écrire de la poésie, de la prose, et enfin de la fiction.

Cela ne te manque pas de jouer de la musique en live et de travailler avec d’autres personnes ? L’écriture est une expérience très solitaire…

J’ai beaucoup beaucoup de bons souvenirs de l’époque où j’écrivais et jouais avec Cable et d’autres groupes, mais j’ai toujours été un homme des bois et je préfère ma propre compagnie.

La solitude nécessaire à l’écriture est, et sera toujours pour moi, un facteur particulièrement attractif.

Ton talent d’écrivain est très particulier. Tu fais rejouer les scènes successivement par les différents personnages, ainsi le lecteur ne sait jamais où se situe la vérité. C’est très efficace pour aiguiser le suspense. Comment parviens-tu à te plonger dans la tête de plusieurs personnes en même temps ? Es-tu schizophrène ?

Haha ! Quand je me retrouve au milieu d’un premier jet, je deviens sûrement un peu schizophrène ! C’est sûr qu’écrire de la fiction nécessite imagination et empathie, et c’est facile d’être largué quand tu vis dans la tête d’un personnage depuis des jours ou des semaines.

Certaines scènes de tes romans sont extrêmement violentes. Tu as un réel don pour imaginer des tortures et d’horribles façons de mourir. Est-ce pour refléter la violence de la société américaine ? Ou est-ce plus drôle d’inventer des « héros » sombres, remplis de colère et de haine, plutôt que des gens ordinaires ?

Je ne suis pas certain que la violence dans mes romans soit un reflet de l’Amérique, qui est globalement un pays assez sûr. Mais c’est certainement le reflet de la nature humaine, car nous sommes tous potentiellement capables d’actions violentes, pour peu que les circonstances nous y poussent. Certains sont simplement cruels et psychotiques, d’autres (les criminels sociopathes, par exemple) semblent être dotés d’un matos supplémentaire, comme une vitesse en plus, là, à l’intérieur, et ils se servent de la violence comme le ferait n’importe quel prédateur. Ce sont ceux-là qui me font peur et me fascinent.

Quelles scènes ont été les plus agréables à écrire ? Les plus dures (comme celle de la mort de Grimes, un méchant truand, et sa tête en feu), les plus drôles (comme celle de l’arrestation de Willie et ses 130 kilos de nudité) ou les plus tendres (comme celle où Leonard part acheter des tampons hygiéniques à Maya, sa petite protégée) ?

Les scènes entre Leonard et Maya sont mes préférées. Leur lien constitue le cœur du roman.

Mexico, le dangereux maquereau du Diable en personne, cite une réplique tirée de Night dogs de Kent Anderson : « une société armée est une société polie », et Leonard clame : « Ma loi ici. Ma justice. » Il y a tant d’armes en circulation dans tes romans, comme dans ton pays, je suppose. Se faire justice soi-même est un thème récurrent dans les westerns. Cela demeure-t-il efficace scénaristiquement parce que ce n’est justement pas un cliché mais la réalité américaine ?

L’auto-justice n’est pas un phénomène si courant en Amérique, mais il existe – certaines estimations suggère qu’il y aurait au moins 250, 300 millions d’armes à feu en circulation dans notre pays. Là d’où je viens, posséder une arme est un fait plutôt commun, étant donné que les armes sont utilisées à des fins légitimes, de la chasse à l’auto-défense. En tant que propriétaire d’arme responsable, en tant que chasseur et comme je participe à des compétitions de tir, j’approuve notre droit à posséder des armes. En plus, en tant qu’auteur de romans policiers, les flingues sont mes instruments de travail, pour ainsi dire. Et en tant que fan de romans noirs et de westerns, je trouve qu’il n’y a simplement rien de meilleur qu’une scène de fusillade bien écrite, ou bien filmée.

Tes romans ne sont-ils pas explicitement des hommages à certains pulp fictions, romans noirs ou westerns ? Je pense à La foire aux serpents de Harry Crews ou à La nuit du chasseur de Charles Laughton

Harry Crews est un de mes auteurs favoris de tous les temps, mais mes goûts en matière de fiction sont variés. C’est vrai que j’adore les westerns, les pulp et les romans noirs – et des éléments de chacun de ces genres s’infiltrent dans mes œuvres – mais mes écrivains préférés ont tendance à développer une forte identité régionale, avec un sens aigu des lieux et de la géographie. Ron Rash, Rick Bass, Larry Brown et Flannery O’Connor sont quelques-uns des auteurs qui me sont chers.

Tu décris l’importance de la religion dans les communautés rurales. Les églises évangéliques sont partout (ce qui est étonnant, vu de France), avec leurs cultes spécifiques (comme les adorateurs de serpents), et leurs prêcheurs, qui ont un rôle prédominent. Penses-tu que la religion imprègne la façon de penser des gens, ta propre façon de voir les choses ?

Mon point de vue concernant la religion a changé au fil du temps, mais oui, les gens du sud est des Etats-Unis peuvent être, et sont, très passionnés au sujet de leur religion. Le fanatisme et l’extrémisme sont dangereux, et chaque jour dans le monde une violence innommable est perpétrée au nom d’un Dieu ou d’un autre. Mais je ne peux blâmer quiconque au sujet de sa religion. Si cela fait de vous une personne meilleure, ou que cela vous aide dans les périodes difficiles, qui suis-je pour dire que vous êtes naïf ? Je demande simplement à ce que l’on garde sa religion pour soi. Le monde se porterait mieux si plus de gens adhéraient à ce principe.

La notion de rédemption est très présente dans tes romans, ainsi que le sentiment de culpabilité. Hicklin et Leonard combattent intérieurement des forces opposées, luttent entre le bien et le mal. Crois-tu que chacun a une part de bonté au fond du cœur ?

Je suis – à l’excès – cynique et misanthrope… tout comme Leonard. La paternité a adouci ma façon d’envisager les choses, un peu, et j’ai fait l’expérience et bénéficié de la bonté des gens, sans aucun doute. Je crois sincèrement que les humains sont fondamentalement bons au fond du cœur, mais nous sommes une espèce complexe et nous évoluons sans cesse (pas vers le meilleur, je le crains). Il ne faut jamais baisser la garde et ne jamais oublier qu’il y a des monstres parmi nous.

Peux-tu nous expliquer d’où vient le titre Dernier appel pour les vivants ? ça sonne très biblique.

C’est le titre d’une chanson tirée d’un vieux cahier de paroles dont je ne m’étais jamais servi.

Dans Dernier appel et dans Le diable en personne, beaucoup des difficultés rencontrées par tes personnages proviennent des mauvaises relations qu’ils entretiennent/entretenaient avec leur famille. L’enfer, c’est la famille ?

Haha ! Oui, c’est ça, la famille, c’est l’enfer ! Pas vrai ? J’ai assisté à de nombreuses brouilles dans plein de familles, et la mienne n’a pas été épargnée. Ces brouilles, ces éloignements entre les gens constituent un courant souterrain aux multiples implications dans mes deux romans. Les familles peuvent évoluer brutalement, elles sont comme de petits écosystèmes. Pour moi, elles sont toutes dysfonctionnelles, à différents degrés, et leurs bouleversements profonds et compliqués sont une mine riche à exploiter dans la fiction.

Hicklin et Leonard n’ont-ils pas, en fait, beaucoup en commun ? Ils ont fait des choses horribles parce qu’ils ne pouvaient faire autrement ; ils se sont construits une légende plus grande qu’eux-mêmes ; ils brillent dans le noir ; l’amour les transforme. Finalement, ne serais-tu pas un incorrigible optimiste ?

Il y a un écheveau de connections possibles liant Hicklin et Leonard, assurément. Le cours de leur existence est perturbé, modifié par des amitiés inattendues. Quant à être un incorrigible optimiste, je ne sais pas. La paternité m’a changé, dans le bon sens du terme. Je n’entretiens plus, ne me nourris plus d’ondes négatives comme je le faisais autrefois. Mais je trouve toujours du temps pour me vautrer dans le désespoir et le malheur. Les vieilles habitudes ont la vie dure.

Interview publiée dans New Noise n°41 – novembre-décembre 2017

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