Making of de Xavier Durringer

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« Si tu crois que la violence ne résout rien, c’est que tu ne tapes pas assez fort. »

Tourner un film est un art difficile. Discipline, précision, maîtrise sont des qualités indispensables à la bonne réalisation des objectifs. Le moindre grain de sable et tout est par terre. Alors, Durringer entasse les grains de sable jusqu’à en faire une dune, pour livrer un roman désopilant, pour le coup parfaitement orchestré.

Décor : la Corse. L’intrigue du long métrage : une histoire d’amour entre un malfrat et une belle rencontrée sur la route. Tout est en place ? Moteur ! Action ! … Coupez ! Tout part en vrille, les gaffes s’accumulent et le destin s’en mêle.

Le pauvre Corso, réalisateur, fait de son mieux, mais il n’est pas aidé. Déjà, on lui a imposé l’acteur du rôle principal. Joseph Monterey, belle gueule de truand, normal, il vient de purger dix-sept ans de taule. Bon, il refuse de dire son texte, sous prétexte que les gangsters n’utilisent pas ce vocabulaire et se met à tabasser sa partenaire en pleine scène d’amour. Elle, Alice, n’a pas détesté se faire quelque peu rudoyer et demande qu’on réintègre le malheureux… déjà remplacé par un comédien has been qui casse la voiture du producteur lors d’une course poursuite. Ben, il n’a pas le permis, aussi…

Durringer s’amuse beaucoup à faire tous les croche-pattes possibles à ses personnages, lesquels enchainent crises de nerfs et bagarres dans une ambiance de plus en plus survoltée à mesure que passent les jours et que l’argent file. Bras cassés attachants ou vrais pénibles, le casting est digne d’un roman de Westlake, et les dialogues à la hauteur. Cocasse, sans prétention, véritable série B populaire, Making of mérite vos applaudissements.

Making of / Xavier Durringer. Le passage, 2017

Mamie Luger de Benoît Philippon

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Berthe Gavignol, 102 ans, est placée en garde à vue, suite à un coup de pétoire intempestif dans le fondement de son voisin, et à son refus d’obtempérer aux flics dépêchés sur les lieux. Elle est comme ça, Berthe, sous ses airs de petite mémé inoffensive, faut pas l’agacer. Commence alors son interrogatoire, sous l’autorité de l’inspecteur Ventura (André, pas Lino, comme elle s’amuse à l’appeler). Ce dernier n’est pas au bout de ses peines, ni de ses surprises. La cave de Mamie Luger se retrouve être pleine de cadavres. La nuit va être longue. Ventura recueille les aveux de la criminelle. Le récit de toute une vie.

Tout comme sa Mamie Luger, Benoît Philippon s’amuse à brouiller les pistes, à multiplier les changements de registres. Si l’histoire qu’il nous conte semble une joyeuse farce, une comédie légère, sa simplicité n’est qu’apparente et le propos finalement très profond. On commence à avoir l’habitude, il nous avait déjà fait le coup avec son magnifique Cabossé. Ses personnages, proches de la caricature, y étaient, comme ici, porteurs d’une telle charge émotionnelle, qu’on voulait bien croire à tout ce qu’il racontait, Philippon, même le plus invraisemblable. Bernés, mais contents.

Les clichés, sous sa plume fleurie, tombent les uns après les autres. Remisés, d’abord, les poncifs sur le grand âge. Berthe est vieille mais ça ne l’empêche pas d’être drôle, de faire de l’humour sur le dos de Ventura qui, comme nous, est surpris de sa vivacité. Les a priori ont la vie dure. Berthe a conservé la forte personnalité qu’elle s’est construite au fil du temps. Pourquoi en serait-il autrement ? Elle demeure un individu, avec une vraie personnalité, tour à tour mutine, jouant de sa fragilité supposée, ou brute de décoffrage, n’hésitant pas à vexer.

Foutu caractère, acquis de haute lutte, entière, touchante. Faut dire qu’elle en a vu, Berthe, au cours de sa longue existence, passer des gros cons. Et tomber sous ses balles. Quand on est une femme, et surtout une très belle femme, à la sensualité affichée, on a intérêt à en être une sacrée, si on veut survivre. Berthe a défendu, Luger au poing, toutes les petites libertés âprement gagnées, et on suit au fil de son parcours un siècle d’avancées dans la condition féminine, faites d’infimes victoires et de beaucoup d’hématomes. Y’a encore du boulot. Berthe est un personnage complexe, qui a décidé de ne plus subir et de rendre les coups. Ce qui n’empêche pas une flamboyante histoire d’amour quand, pour une fois, un représentant de la gent masculine se montre à la hauteur. Mais voilà, la violence des mâles est sans limites, leur méchanceté et leur bêtise incommensurables, elle devra ainsi finir le chemin toute seule (ce qui est mieux que mal accompagnée). Beaucoup de rires et de larmes, donc, dans ce frétillant roman triste, beaucoup d’irrévérence. C’est pas bien, mais ça fait un tel bien! Merci à Berthe et à sa pelle !

Mamie Luger / Benoît Philippon. Les Arènes (equinox), 2018

Prison House de John King

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Jimmy Ramone, voyageur solitaire, est jeté en prison, quelque part aux confins de l’Europe méditerranéenne, on ne sait pas exactement où, on ne sait pas pourquoi. Jimmy ne comprend pas la langue ni les usages du pays. Il comprend encore moins les mœurs pénitentiaires, dans cette forteresse des Sept Tours, cette citadelle immense, écrasante, tout en haut de la colline, de laquelle on ne s’échappe pas. Incapable de communiquer, il ne peut pas se défendre. Alors, il cherche à se fondre dans le décor, se faire oublier, et il comble les heures en s’inventant des personnages, des héros libres dont il vit les aventures par procuration, aux Etats-Unis ou en Inde.

Jimmy appréhende son nouvel environnement, glacial, terrifiant, en même temps que le lecteur, qui découvre au fur et à mesure ce qui se joue véritablement derrière l’apparence d’un classique roman sur l’enfermement. Jimmy, s’il rend les coups qu’il prend, n’est pas révolté, semble accepter son sort. Frappé par une histoire personnelle, dont on ne saisit les tenants qu’à la toute fin, il agit comme s’il méritait ce qui lui arrive.

Prison House est un roman, noir, envoutant, plein de ténèbres et de lumière. Les sentiments qu’on y éprouve sont si puissants qu’ils vous hantent pour toujours. John King parvient, au travers d’une introspection narrative, à nous faire ressentir le désespoir de cet homme tellement seul. Récit au présent, à la première personne, immersion totale. L’empathie est ici absolue. On est Jimmy. On souffre avec lui. On mange, on dort avec lui. On a peur comme lui. C’est un véritable tour de force que de retenir l’attention avec autant d’intensité alors que les actions qui se succèdent sont infimes, faites de petits riens. Les heures s’égrènent lentement. Jimmy apprivoise sa peur, notamment celle d’être transféré dans le bloc le plus dur de la prison, où règne le chaos. Il s’habitue. Il arrive même à connaître à nouveau le plaisir et la joie. Car tout n’est pas mauvais dans cette vie carcérale. Bien sûr, les gardiens sont des brutes sadiques. Certains détenus sont dangereux, fous. Mais l’amitié n’est pas un vain mot. Malgré les difficultés à se faire entendre, Jimmy, à force d’observation, finit par se lier avec plusieurs de ses compagnons d’infortune. L’être humain possède en lui des trésors de patience, de bonté, de bienveillance. Ces passages, sans tomber dans le pathos ou la mièvrerie, vous tirent les larmes.

King fait alterner les dérisoires bouleversements qui émaillent le quotidien des prisonniers, dans une vie réelle, abrupte où chaque détail prend des proportions énormes à cause du désœuvrement (l’arbre rachitique de la cour perd ses feuilles ; la douche est un réconfort infini…) avec les rêves éveillés de Jimmy (l’exotisme odorant des paysages indiens ; les amours de son double sur les routes d’Amérique…) et ses vrais souvenirs. John King dit de Prison House que c’est son roman le plus personnel à ce jour. On comprend pourquoi à la lecture des pages dans lesquelles Jimmy se revoit, enfant, en Angleterre, accompagné de sa maman et de Nana, sa grand-mère. Comment ne pas y voir John, petit garçon, avec ses peluches, lors de son premier jour d’école ? Ces chapitres précis, dénués de toute ponctuation, à hauteur de gosse, sont le fil rouge du récit et mènent à la conclusion, à la résolution terrible de l’histoire. Quand on comprend ce que Jimmy fait là. Quand on comprend que l’incarcération aux Sept Tours, injuste, n’est rien par rapport aux souffrances mentales qu’il s’inflige à lui-même, aux remords qu’il ressent au sujet d’une faute qu’il a commise, il y a longtemps, qu’il n’arrive pas à se pardonner. On a alors le cœur brisé, en miettes, explosé d’un trop plein d’amour.

Prison House / John King. trad. de Diniz Galhos. Au Diable Vauvert, 2018

Ecoute la ville tomber de Kate Tempest

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« Rien n’est pour toi mais tout est à vendre, bats-toi la bouche pleine de cendres et touche le fond, tu finiras par prendre goût aux secrets et à la déception. Autour de toi on te vend du rêve et à la fin tu ne sens plus rien. Aspire, recrache, le mix parfait. Pique l’aiguille profond dans ta veine, essaie de prendre éternellement ton pied. Maintenant ferme les yeux et arrête. Le problème, c’est que ça ne s’arrête jamais ». Comme un furieux écho à l’ouverture de Trainspotting, « Choose life », non ? Bon, toutes proportions gardées. Kate Tempest n’est pas (encore) Irvine Welsh, même si son premier roman porte en lui le souffle d’une œuvre générationnelle.

Ils sont trois, dans le chapitre introductif d’Ecoute la ville tomber, à se casser de Londres. A fuir on ne sait quoi. Becky, danseuse trop vieille de 26 ans, serveuse chez son oncle Ron, masseuse à ses heures ; Harry, dealeuse de coke dans les beaux quartiers et Leon, son associé.

Les chapitres suivants raconteront leurs rencontres, leur parcours, leurs amours. A travers eux, c’est Londres, quartiers sud, et la jeunesse londonienne dont l’auteur tirera le portrait.

Pas très joyeux, ces jeunes. Ceux qui ont la vingtaine, dans les années 2010, portent sur le dos les excès des générations précédentes, leurs désillusions. Ajoutez-y celles de notre époque et vous leur ferez courber l’échine. Les rêves sont morts depuis longtemps, et le « No future » des 70’s n’a jamais résonné avec une telle force. Avant, au moins, on pensait qu’on pouvait casser le vieux monde pour en faire un nouveau. En tout cas, on savait rigoler. A présent, même le nihilisme semble une notion désuète. Tout n’est plus que vanité, apparence, superficialité. Les pubs aseptisés ne sont plus des lieux de mixité, remplacés par des chaînes commerciales vendeuses de cafés tristes. La gentrification chasse les pauvres du centre ville. L’urbanisme nouveau construit des zones vides de gens et de sens sur lesquelles les caméras veillent. Les amis des réseaux sociaux te cassent plus sûrement le moral qu’un vrai coup de pied dans les dents. C’est pas nouveau, mais à Londres, plus qu’ailleurs, la modernité fait des ravages. La ville rejette ses enfants loin de ses trottoirs chics.

La langue de Kate Tempest est fluide, efficace. Peut-être un peu lourde en comparaisons. De même, pourrait-on lui reprocher une intrigue un brin tirée par les cheveux. Dans ce roman choral, porté par une construction en spirale, tous les personnages finissent par se rejoindre, et leurs destins se lier, comme s’ils pataugeaient tous dans l’eau saumâtre d’un siphon d’entonnoir. On y croit, ou pas.

Néanmoins, son hommage à sa ville, porté par une multitude de photos d’anonymes, est tendre. Et sa peinture d’une jeunesse, not only pretty, but completely vacant, sonne douloureusement juste.

Ecoute la ville tomber / Kate Tempest. trad. de Madeleine Nasalik. Rivages, 2018