Smile de Roddy Doyle

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Souris puisque c’est grave 

Onzième roman de l’Irlandais Roddy Doyle, Smile, malgré son titre, offre peu d’occasions de sourire et s’éloigne des œuvres d’apparence plus légères qui ont fait la notoriété du Dublinois, à l’instar de sa trilogie de Barrytown (The Commitments, The Van, The Snapper). Le récit se concentre ici sur l’existence d’un unique personnage, Victor Forde, la cinquantaine, qui vient, après son divorce, d’emménager dans un appart un peu sordide, non loin du quartier où il a grandi. Au Donnelly’s, le pub du coin où il décide de socialiser et commence à se faire des amis parmi les habitués, il rencontre Fitzpatrick, un ancien camarade d’école.

Le malaise s’installe immédiatement entre les deux hommes. Fitzpatrick, quinqua à la dégaine négligée, chemise rose défraichie et short, sympathique dans un premier temps, se montre vite intrusif et force Forde à se remémorer un passé qu’il avait enfoui sous le tapis. Le trouble est d’autant plus grand que Forde ne se rappelle absolument pas Fitzpatrick et que celui-ci finit par devenir inquiétant à force de se trouver sur son chemin.

L’introspection opère néanmoins, et Forde libère les vannes des souvenirs. On apprend tout de son parcours ; ses origines modestes aux côtés d’une mère aimante ; son père parti trop tôt ; son mariage avec la solaire et bien née Rachel, devenue star du petit écran tandis que lui passait à côté d’une brillante carrière de journaliste et d’écrivain, et ce roman qu’il continue de prétendre écrire… Mais surtout, sa scolarité chez les Frères Chrétiens revient le hanter. Cette phrase, d’abord, prononcée par l’un des professeurs devant toute la classe, «Victor Forde, je ne peux jamais résister à ton sourire », qui a déterminé sa place au sein du groupe, et quelque part sa vie entière. Puis, ce Frère qui a abusé de lui…

Et cette fin.

Bien sûr, la beauté de Smile tient à la description des sentiments d’un homme qui se demande s’il a raté sa vie, à ces scènes dans ce pub, criantes de vérité, où son espoir renaît de rompre sa solitude en créant de solides amitiés, ou de simplement se faire accepter, apprécier… Bien sûr, la force du roman réside dans cette critique sociale qui marque l’œuvre de Doyle, et dans la dénonciation du poids du catholicisme dans la Verte Erin.

Mais ce qui fait le sel de Smile se cache dans les toutes dernières pages. Impossible de dévoiler la conclusion extraordinaire de ce roman énigmatique, qui est à l’image du « Smile » intraduisible du titre, dont on ne sait s’il se réfère au fameux sourire adolescent de Forde, ou s’il est une injonction à sourire quoiqu’il arrive. L’incroyable dénouement de l’histoire remet en question toutes les certitudes que l’on avait acquises.

Doyle dépasse le cadre du récit sur l’enfance bafouée et ouvre de nouvelles perspectives à un lecteur stupéfait de s’être fait si subtilement berné. Il s’ouvre surtout à une douleur plus vaste et plus profonde que tout ce que l’on avait imaginé.

Smile / Roddy Doyle. trad. de Christophe Mercier. Joëlle Losfeld, 2018

VNR de Laurent Chalumeau

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Alain est VNR. Sa femme, Véro, l’a quitté. Ses gosses veulent plus lui parler. Il a plus de boulot. C’est quand, que ça a commencé, cette VDM ? C’est la faute à qui s’il se retrouve seul, sans fric, à cinquante balais ? Parce que ça peut pas être lui qui a merdé, hein ! Y’a encore pas longtemps, tout allait pour le mieux. Jusqu’à ce que… le supérieur hiérarchique de Véro se mette à la harceler sexuellement, ce qui a entraîné un procès, et une thérapie au cours de laquelle sa moitié s’est soi-disant rendu compte qu’elle était victime des hommes depuis toujours, son époux inclus, et décide de divorcer. N’importe quoi ! Y vont payer, tous ! Ça va être un carnage !

Dans le bungalow isolé où il a passé tant de vacances heureuses, Alain séquestre et torture. Le cadre sup pervers ? Allez, hop, coupé en morceau ! La petite grosse, cette saleté de psy qui a tourneboulé le cerveau de Véro ? Pareil ! Le politicard qui avait promis d’empêcher les délocalisations ? C’était pas prévu, mais puisque le hasard s’en mêle… même punition !

Alain parle beaucoup. Normal, il est très en colère. Et puis, il est le seul à s’exprimer (ben oui, essayez d’en placer une avec un bâillon en travers de la tronche). Tour à tour face à ses trois victimes, il cause, il digresse, il explique. Chalumeau, très en verve, distille son ironie gouailleuse dans les mots d’un unique personnage vraiment présent dans le roman, les autres étant muets. Il a des raisons d’être VNR, Alain, et son attaque en règle contre les chefaillons imbus de leur pouvoir, les politiques plus préoccupés de leur image que du sort du bon peuple emporte l’adhésion. Pour un peu, on se réjouirait presque qu’ils souffrent avant de passer l’arme à gauche.

Néanmoins, l’apprenti tortionnaire, plus homme ordinaire que réel antihéros, livre une vision du monde déformée, tronquée par son incapacité à se remettre en question. Le lecteur doit-il prendre tout ce qu’il raconte pour argent comptant ? Pas sûr, sous-entend l’auteur, et c’est là tout l’intérêt de cette histoire. On est bringuebalé entre une empathie incontestable envers ce pauvre type, mi-beauf mi-loser, à qui il arrive des misères, et la prise de conscience qu’on n’aimerait pas se retrouver en sa compagnie trop longtemps. Est-il digne de confiance ou le pire des mythos ? Véro était-elle si satisfaite de sa vie de couple ? On peut en douter en lisant entre les lignes, derrière les propos bruts de décoffrage d’un époux qui semble surtout à l’écoute de ses propres désirs.

Bref, personne n’est épargné dans ce roman tout en finesse avec du poil autour, et c’est ça qu’est drôle.

VNR / Laurent Chalumeau. Grasset, 2018