Viv Albertine

Credit Laura Hynd
photo : Laura Hynd
Quand les Slits débarquent en 77, dans le sillage du punk british, elles déchainent l’ouragan. Ari Up, Tessa Pollitt, Palmolive et Viv Albertine resteront dans le cyclone jusqu’à leur split en 81. Inclassables, incontrôlables, elles s’attirent les foudres du grand public et des tabloïds. Elles dérangent. Pas question qu’on leur dicte quoi chanter, quoi faire, quoi porter. Elles sont sauvages, à l’image de la pochette de leur premier album de 79, Cut, culte, aux accents reggae dub, post punk. Don Letts, un temps leur manager,  affirme qu’ « elles étaient les Slits 24h24, elles ne mentaient pas. » Elles étaient rebelles, honnêtes, sincères à la scène comme à la ville. Aucune raison, donc, pour que la guitariste Viv Albertine verse dans le mièvre quand elle décide d’écrire ses souvenirs.
Dans sa première autobiographie De fringues, de musique et de mecs, parue chez Buchet Chastel en 2017, elle revenait longuement, mais pas que, sur ses jeunes années chaotiques. Dans To Throw Away Unopened, son deuxième livre, non encore traduit, elle reprend le fil là où elle l’avait laissé. Elle y relate, à la manière d’un roman noir, les dernières heures de sa mère et la découverte de son journal intime, qu’elle lit, malgré l’injonction qui lui est adressée, de « jeter le sac qui le contient, sans l’ouvrir ». Trop tentant. Plonger dans le passé de celle qui l’a élevée seule lui fait comprendre (un peu) d’où lui viennent sa force et sa rage. C’est l’occasion pour Viv Albertine de livrer sa vision du monde, de vomir sur ce monde dominé par les mâles où chaque once de liberté doit être défendue bec et ongles. La dame n’a rien perdu de son franc parler. L’euphémisme ? Pas sa tasse de thé. Le qu’en dira-t-on ? Rien à battre. Son humour est féroce, sa plume acérée. Elle a bravé les tempêtes, alors quand tu la gonfles avec tes questions ? Ben, normal, elle te met un vent…
Ta première autobiographie De fringues, de musique et de mecs a été publiée en 2014. Puis tu en as écrit une deuxième, To Throw Away Unopened, sortie en avril 2018. Je suppose que la mort de ta mère, et la découverte du sac contenant son journal, ont été pour toi des événements trop bouleversants pour être passés sous silence. Tu as choisi les mots pour t’exprimer, et non la musique. Est-il plus maintenant plus facile pour toi de t’exprimer à travers la littérature qu’à travers la musique ?

Depuis la dissolution des Slits en 1981, il m’est difficile d’écouter de la musique. L’expérience que nous avons vécue a été difficile et violente et j’y ai découvert l’envers du décor d’une industrie brutale et sexiste. Jusqu’à ce que je devienne guitariste dans les Slits, la musique était ma religion, ce qui me sauvait, la seule chose sur la terre en laquelle je croyais. J’imagine que c’est pour cette raison que j’en attendais tellement et que j’ai été si déçue quand j’ai réalisé ce qui se passait réellement dans les coulisses, ce qui se cachait derrière le simple fait d’écrire des chansons. En 2012, je me suis sentie obligée de composer à nouveau, l’écriture de nouveaux morceaux s’imposait. Je sentais que j’avais quelque chose à dire et j’ai fait l’album The Vermilion Border. Mais dès sa sortie, et passée la tournée que j’ai faite dans la foulée, ça a été fini. Je ne crois pas à la musique en tant que carrière. Etre contraint de pondre des albums pour continuer à exister aux yeux du public… C’est la même chose avec toutes les formes d’art. Si vous n’avez rien de nouveau à ajouter, fermez-la.

Je trouve excitant d’écrire dans un format plus long. Prendre le temps et avoir la place d’étirer et de creuser un sujet en profondeur, voilà ce qui m’intrigue en ce moment et je poursuivrai l’expérience jusqu’à ce que je sente n’avoir plus rien à dire ou que ce moyen d’expression ne me convienne plus.

Tu as écrit De fringues, de musique et de mecs au présent, comme si tu étais en immersion, et le lecteur avec toi, dans la tête de la fille que tu étais. Tu as préféré le passé pour To Throw Away Unopened, alors que les événements que tu y racontes sont plus récents. Pourquoi ce choix ?

L’utilisation du présent dans le premier livre s’est imposée dès que j’ai rédigé une poignée de chapitres. J’ai alors tout de suite su que c’était ce qu’il y avait de mieux pour ce bouquin. La narration me suit à travers ma vie, toutes les erreurs que je fais, les obstacles et la solitude que j’expérimente au fur et à mesure de mon parcours. Je ne voulais pas faire entendre la voix d’un narrateur plus malin – c’est-à-dire moi maintenant que j’ai vieilli- qui savait toujours ce qui allait arriver à l’avance et qui distillerait des mises en gardes et donnerait sans arrêt au lecteur des indications. Je voulais que le lecteur patauge avec moi, dans l’instant, qu’il ignore si tout allait partir en vrille ou si tout irait bien. Tout comme je ne le savais simplement pas moi-même.

Le présent ne convenait pas pour la rédaction du deuxième livre puisque je regardais en arrière, décortiquais ma vie passée comme un détective tachant de découvrir d’où me venait ma (toujours très vive) colère, et pourquoi j’avais fait preuve d’assez d’audace pour prendre une guitare électrique à vingt ans à peine, alors que j’étais pauvre, issue de la classe ouvrière, sans éducation, que j’étais incapable de chanter juste, que je n’avais pris aucune leçon de musique ni n’avais joué d’aucun instrument avant. Cette histoire avait besoin d’être racontée avec circonspection, c’est pourquoi j’ai utilisé le passé. Ça a été un vrai défi, de trouver une forme narrative qui serve le propos, mais j’ai fini par y arriver.

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Les titres de tes livres sont tous les deux des phrases ou des mots provenant de ta mère. (Sa mère lui répétait qu’elle ne parlait que De fringues, de musique et de mecs quand elle avait treize ans.) Voulais-tu lui rendre hommage ou se sont-ils imposés car c’était la personne qui te connaissait le mieux ?

Le fait que les deux titres soient des expressions de ma mère n’a pas été un choix conscient. Cela montre simplement à quel point nos mères sont ancrées profondément dans notre psyché. Un de mes livres préférés s’appelle Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? de Jeanette Winterson (Ed. de l’Olivier, 2012), qui est aussi une phrase que disait sa mère. Je pense que nous sommes face ici à un vrai genre de livres, dont les titres sont issus d’expressions provenant de la mère des auteurs !

Les paroles des Slits, de même que celles de ton album The Border Vermilion, étaient très réalistes, directement inspirées des événements que tu vivais. Est-ce cette expérience qui t’as conduite à faire les choix de livres réalistes, des autobiographies, et non de la fiction ? Est-ce très différent d’écrire des paroles et des livres ?

L’écriture de mes livres est assurément influencée par ma façon d’écrire des paroles, qui était très rigoureuse. A l’époque dite « punk », tous ceux impliqués dans le mouvement passaient leur temps à discuter de la façon d’écrire des chansons. Le consensus était unanime sur le fait que les paroles devaient être honnêtes et refléter votre propre expérience – d’autant plus que la musique en Grande-Bretagne était devenue très extravagante et américanisée dans les 70’s – qu’elles devaient être directes et aller droit au but, qu’elles devaient exprimer quelque chose, ne pas perpétuer une morale conformiste, et être brèves. Je m’en suis tenue à cette éthique en écrivant mes livres. Les différences sont nombreuses entre écrire des paroles et un livre, mais c’est le format long qui m’éclate le plus, car il permet de vraiment explorer une idée, de lui laisser faire son chemin dans mon esprit puis sur le papier, la transformant en une expérience bien plus profonde.

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« On vit des époques tellement différentes. Celle de maintenant n’est pas plus facile, mais plus subtile. Le Punk n’était pas subtil. »

Tu écris à propos de ta mère « qu’elle t’a élevée pour être punk ». Et dans l’anecdote que tu rapportes, où des gros cons te dérangent pendant un concert et où tu finis par leur renverser leurs bières sur la tête, tu écris : « elle te revient vite, l’attitude punk, quand tu en as besoin. » Comment définirais-tu « être punk ? »

Je n’aime pas me définir comme étant « punk ». C’est un mot et un concept inventés par les médias dans les 70’s et on était opposés à cette étiquette. L’attitude que j’adoptais à cette période n’est plus pertinente aujourd’hui. On vit des époques tellement différentes. Celle de maintenant n’est pas plus facile, mais plus subtile. Le Punk n’était pas subtil.

Au sujet de ton père, tu dis : « S’il avait été dans les coins, je n’aurais jamais eu assez de confiance en moi pour prendre une guitare, et pour commencer, je n’y aurais pas été autorisée. Ça ne concernait pas uniquement moi. Aucune des Slits n’avait de père. » Seules les mères peuvent-elles enseigner l’esprit punk à leurs filles ?

Nos pères, à l’époque, nous auraient empêchées d’être ce que nous étions vraiment, sauvages. On vivait dans une société très stricte et patriarcale alors. Ainsi, même si on avait eu des pères qu’on aurait aimés, on aurait cherché à leur faire plaisir, ce qui aurait eu pour effet de nous étouffer de toute façon. Je ne crois pas qu’il soit possible pour un père ou un homme de jamais vraiment comprendre ce qu’une fille doit affronter et surmonter, physiquement, mentalement et émotionnellement, pour être une rebelle ; des siècles de conditionnement et notre propre besoin compulsif de s’intégrer, d’être aimées en premier lieu. Tu dois te battre contre toi-même, c’est très difficile et inconfortable. Voilà pourquoi la plupart des femmes (et des hommes) ne choisissent pas cette voie.

Ta mère, même si elle savait que tu faisais des erreurs, a toujours accepté tes choix. Elle était très permissive. Te comportes-tu de la même façon avec ta fille ?

Je suis plus prudente avec ma fille que ma mère ne l’était avec moi. Ma mère me laissait faire ce que je voulais et me fourrer dans des situations dangereuses, dont certaines ont eu sur moi un impact négatif et durable. J’ai l’impression que j’ai fait plein d’erreurs que ma fille n’a pas à faire parce qu’elle vit à une époque un peu plus libérée. Mais j’encourage sa confiance en elle et en son propre jugement, sa liberté de penser par elle-même. Ce que je voulais pour elle par dessus tout, et que je n’ai pas eu, c’est une bonne éducation. Une fois ce fait accompli, je considérerai que j’ai fait mon boulot et qu’elle peut faire ce qu’elle veut, car elle aura toujours cette éducation sur laquelle s’appuyer. Ma mère me disait tout le temps : « ils peuvent te faire ce qu’ils veulent, mais ils ne pourront jamais te retirer ton éducation. » Dans son esprit, « ils » signifiait l’establishment. Je ne l’ai pas écoutée, mais je fais en sorte que ma fille le fasse.

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photo : Carolina Ambida

« J’étais extrêmement féministe, je lisais beaucoup sur cette question, j’étais militante et très informée sur le féminisme. »

Les Slits refusaient d’être réduites à un groupe de filles. Vous vouliez être considérées comme des garçons et réfutiez le fait d’être féministes. Pourtant, vous avez été des modèles pour de nombreuses femmes qui ont vu que c’était possible de monter sur une scène. N’es-tu pas devenue une icône féministe ?

D’un coup, on passe son temps à me demander pourquoi les Slits ont déclaré qu’elles n’étaient pas féministes, ce qui est pénible parce que c’est sorti du contexte et que cette déclaration a été faite il y a quarante ans. Les journaux à scandale à l’époque étaient incapables de comprendre ce que nous étions. Ils n’avaient jamais vu quelque chose comme nous. Ils nous détestaient et nous craignaient. Ils cherchaient à nous ridiculiser et à nous bâillonner. Ils nous suivaient dans la rue en nous demandant : « Etes-vous des garçons ? Des lesbiennes ? Etes-vous des punks ? Qu’est-ce que vous êtes ? Des féministes ? » On répondait non à tout, parce qu’on savait que dès qu’ils nous colleraient une étiquette, ils nous rangeraient dans une boîte et basta, on ne serait plus intéressantes à leurs yeux, on n’intéresserait plus personne. Tout ça s’est passé il y a très longtemps. Aujourd’hui, le fait qu’on ait répondu non au fait d’être féministes (une des si nombreuses étiquettes qu’on voulait nous coller) nous revient en pleine poire, mais on répondait non à tout. On voulait éviter d’être rangées dans une catégorie par une presse extrêmement hostile. J’étais extrêmement féministe, je lisais beaucoup sur cette question, j’étais militante et très informée sur le féminisme.

Marre des questions sur les Slits…

(…)

Penses-tu que les femmes sont mieux représentées et mieux comprises de nos jours, dans la scène rock, par exemple ?

Je ne sais plus rien sur le rock aujourd’hui. Je ne considère pas que cela soit un moyen d’expression radical, alors ça ne m’intéresse pas.

Dans To Throw Away Unopened, tu débutes tes chapitres par des citations d’artistes, d’auteures, de scientifiques féminines. Etait-ce une façon de réhabiliter leur langage, leurs pensées ?

Les citations de femmes tout au long du livre, la façon dont elles sont situées, éminemment positionnées dans le texte, forment comme un substratum, une lame de fond qui coure tout au long de la narration, illustrant mes influences et agissant telle une fondation sur laquelle repose l’œuvre. J’ai collecté des citations dans les livres que j’ai lus ou au cours de discussions que j’ai eues avec des femmes. Elles me donnent de la confiance et de la force. Elles m’aident à me sentir moins seule. J’ai cité des auteures célèbres, mes amies, ma mère, ma grand-mère, toutes avec le même respect. Je trouve que c’est important de souligner d’où viennent vos idées, et comme la plupart du savoir féminin se transmet oralement, je tenais à leur donner à toutes la même importance. J’ai également cité des auteures et des femmes qui m’ont conduite vers d’autres livres, d’autres artistes.

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Dans un passage, tu décris la façon dont les femmes se comportent partout, tous les jours, afin de ne pas être agressées par des hommes. « Le noir. Des pas. Ne pas établir de contact visuel. Quelles chaussures est-ce que je porte ? Est-ce que je peux courir ? Moyen de s’échapper, éclairage public, autres piétons ? Tout est noté, enregistré, épuisant (…) Depuis soixante-ans, c’est le point de vue masculin qui me modèle, dans tous les aspects de ma vie ; de l’histoire, la politique, la musique et l’art jusqu’à mon corps et mon esprit (…) La domination masculine est partout (…) Je suis saturée de leurs opinions. Je suis capable de voir et penser tel l’honnête homme blanc (…) Je suis capable de penser comme un violeur, nom de dieu de merde ». Considères-tu que le mouvement punk a perdu la partie au sujet des droits des femmes, que rien n’a changé, et que c’est une obligation d’être féministe aujourd’hui ?

Dans les 70’s, je pensais participer à un courant continu et ascendant dans l’amélioration et les progrès en matière d’égalité entre les hommes et les femmes. Depuis, j’ai réalisé que les choses ne vont pas de mieux en mieux en ce qui concerne la libération féminine. Elle se produit par cycles et peut même reculer pendant des décennies. Cette prise de conscience m’a choquée mais c’est le lot de quiconque s’intéresse à l’histoire et vit au-delà de cinquante ans. Etre féministe est la même chose qu’être humaniste, c’est croire en l’équité et l’égalité pour tous les être humains. Tout le monde devrait donc être féministe, mais ce n’est pas comme ça que les gens fonctionnent. Il y a des hommes et des femmes qui pensent que les femmes sont inférieures, et qui croient que certaines races sont inférieures à d’autres. C’est un monde à la con et il en sera toujours ainsi. Mais ça ne veut pas dire qu’il faut cesser de se battre pour un monde meilleur.

Tes livres sont tellement sincères. Et souvent tellement drôles. Tu n’hésites pas à aborder très franchement des sujets comme le sexe, la merde, les poils, les relations foireuses… N’as-tu aucun tabou ? Est-ce que rire de toi-même est une façon d’avancer ?

Ça aide vraiment à guérir et à conserver sa santé mentale, de rire des choses qui te tourmentent le plus. J’ai trouvé ça difficile d’écrire sur des sujets dont j’ai vraiment honte, depuis ma colère jusqu’à ma pilosité, mais écrire dessus et en parler ouvertement a fait que ces peurs se sont amoindries. C’est également très instructif de comprendre d’où viennent ces gênes, qu’elles ne sont pas naturelles mais ont été créées par « l’homme ». Quand tu localises et comprends l’origine de tes peurs, tu arrêtes de te détester, de te culpabiliser et tu deviens plus militante. La plupart des problèmes personnels des gens sont censés venir de leurs parents, mais ces mêmes parents ont été formatés par des sociétés restrictives, oppressives et normatives.

Si tu pouvais changer quelque chose dans ta vie, le ferais-tu ?

Je suis trop paresseuse pour penser à ce que j’aurais pu faire différemment, alors non.

interview publiée dans New Noise n°45 – septembre-octobre 2018

Viv Albertine (english version)

Credit Laura Hynd
photo : Laura Hynd
Your first autobiography Clothes, Clothes, Clothes, Music, Music, Music, Boys, Boys, Boys was published in 2014. Then, you have written a second one To Throw Away Unopened, released in April 2018. I guess that the death of your mother, and the finding of the bag containing her diaries, have been too deeply touching events for you to be silenced. You have chosen to use words to express yourself, and not music. Do you find it easier now for you to express yourself through literature than through music?

Ever since the Slits disbanded in 1981 I’ve found it difficult to listen to music. The experience we had was difficult and violent and I saw behind the scenes of an industry that was  bullying and mysogynist. .

Until I was the guitarist in the Slits, music was my religion and my saviour, it was the only thing on Earth I believed in, I think that’s why I expected so much of it and why I was so disappointed when I saw what really went on behind the songs. In 2012 I felt compelled to make music again, I had to get some songs out , I felt I had something to say and I made the album The Vermilion Border but once it was recorded and I’d toured that was enough. I don’t believe in music as a career, to keep churning out records just to keep yourself in the public eye. Same with all the arts, if you’ve got nothing new to add, keep quiet.

The long form of writing excites me. To have the time and space to stretch out and go deeply into a subject is what intrigues me at the moment and I’ll do it until I don’t feel I have any more to say or until the medium doesn’t suit me anymore.

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Clothes, Clothes was written in present tense, as if you were immersed, and the reader with you, in the head of the girl you were. To Throw Away Unopened is written in past tense, whereas you talk about more recent events. Why have you chosen these different forms?

The use of the present tense in the first book came to me after I’d written a couple of chapters and as soon as I did it I knew that it was right for the book. The narrative follows me through my life and all the mistakes, obstacles and loneliness along the way. I didn’t want to use a clever narrator’s voice – me now I’d grown up – who always knew what was coming next and would give the reader warnings and pointers along the way. I wanted the reader to blunder along with me, right in the moment, not knowing if what I was doing was going to go horribly wrong or work out ok. Just like I didn’t know when I made those decisions.

I didn’t feel the present tense was right for the second book as I was looking back through my life like a detective trying to discover where my – still active – anger came from and why I so bold as to pick up an electric guitar in my early 20s when I was poor, working class, badly educated, couldn’t sing in tune and had never had a music lesson or played an instrument before. This story needed circumspection , that’s why I used the past tense. It was more of a challenge to make the prose jump off the page but I got there in the end.

The titles of your two books are both words from your mother. Did you want to pay tribute to her or was it obvious because she was the person who knew you best?

It wasn’t a conscious decision that both my book titles were expressions from my mother, but that just shows how deep mothers are in your psyche. One of my favourite books is Why be Happy When You Can be Normal by Jeanette Winterson, which is also a phrase from her mother. I think there’s probably a whole genre out there of titles that are the author’s mother’s expressions!

The lyrics of the Slits, and those of your album The Border Vermilion (2012), were very realistic, inspired by the events you were living. Were they a kind of writing experience which has led to your decision to write your autobiographies, realistic books? Are lyrics and books very different writing experiences? Do you think that you are going to write fiction, one day?

My book writing is definitely influenced by my lyric writing, which was very rigorous. Those of us involved in the so-called ‘punk’ times were always discussing songwriting. The general consensus was that the lyrics should be honest and reflect your own experience – especially as British music had become very flamboyant and Americanised in the 70s – that they should be direct and to the point, have something to say, not perpetuate conformist mores, and be succinct. I keep to this ethos in book writing. The differences between lyric and book writing are many, but what I am enjoying most is the long-form of book writing, being able to really explore an idea and let it unfold in my mind and on the page into a much deeper experience.

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You write about your mother: « She raised me to be a punk ». And in the anecdote where stupid men bother you during a gig, you write: « It comes back to you, your punk attitude, when you need it ». How would you define being a punk? Is anger an energy?

I don’t like to define myself as being a ‘punk’ as it was a word and concept invented by the media at in the 1970s and we resisted that label. The attitude I had back then is irrelevant today, we are living in such different times. Not easier times but subtler times. Punk wasn’t subtle.

About your father, you write: “If he’d been around, I wouldn’t have had the confidence or been allowed to pick up an electric guitar for a start. It wasn’t just me; none of the Slits had a father.” A father would have prevented you from doing what you wanted. Do you consider that mothers only can teach how to be punks to their daughters? Do you think you have transmitted the punk spirit to Vida?

A father in those days would have prevented us from being what we were, from being wild. It was a very strict patriarchal society back then. So even if we had fathers we loved we would have wanted to please them and that would have been constricting too. I’m not sure it is possible for a father or a man to ever really understand what a girl has to deal with and overcome physically, mentally and emotionally, to be a rebel; centuries of conditioning and her own compulsion to fit-in and be loved to start with. You have to go against yourself, it is very difficult and very uncomfortable. That’s why most women (or men) don’t choose that path.

Your mother, even if she knew you were making mistakes, always accepted your choices. She was very permissive. Are you doing the same with your daughter?

I am more cautious with my daughter than my mother was with me. My mother let me run wild and get into very dangerous situations, some of which have had a lasting, negative impact on me. I feel I have made lots of mistakes that my daughter doesn’t have to make because she is living in slightly more liberated times. But I do encourage her confidence, individuality of thought, and to trust her own judgement. The main thing I wanted for her that I didn’t have, was a good education, Once that is achieved, I’ll feel  my job is done and she can do whatever she likes, because she will always have that to come back to. My mother used to say to me ‘They can do whatever they want to you, but they can never take away your education.’ (‘They’ was the establishment). I didn’t listen to her, but I am making sure my daughter does.

The Slits refused to be reduced to a girls’ band. You wanted to be considered the same as boys and you refuted the fact of being feminists. Nevertheless you have been models to so many women, who have seen that it was possible to be on stage. You have become a feminist icon, even if you didn’t want too. Isn’t it nice to inspire other women, like The Riot Grrrls, and Carrie Brownstein, the former guitarist of Sleater-Kinney, for instance?

I am suddenly being asked all the time about why the Slits said they were not feminists, which is annoying as this is being taken out of context when it was said 40 years ago. The cheap newspapers at the time couldn’t understand what we were. They had never seen anything like us. They hated and feared us. They wanted to ruin us. They wanted to ridicule us and shut us down. They would follow us in the street and ask, are you boys? are you lesbians? are you punks? what are you? are you feminists?  we said no to everything, because we knew that as soon as they had a label for us they would box us up and that would be it, we would no longer be interesting to them or anyone else. These were very old fashioned times. Nowadays, the fact that we said no to the feminist question (which was one of many labels thrown at us) is being thrown back in our faces but we said no to everything. We were trying to avoid being labelled by an extremely hostile press. I was extremely feminist and very well read and informed and militant about feminism.

had enough of Slits questions…

Viv Albertine DSC_1496 credit Carolina Ambida
photo : Carolina Ambida
What do you think of the female icons nowadays? Do you think that women are better represented and understood in the rock scene, for instance?

I don’t know anything about rock anymore, I don’t consider it a radical medium so I’m not interested in it.

In To Throw Away, your chapters begin with quotations from female artists, scientists, writers… Did you want to rehabilitate their language, their thoughts?

The quotes from women throughout the book and the way they positioned and their prominent position in the text, is like a sub-strata, an undertow running through the narrative illustrating my influences and acting as a foundation to the work. I collect quotes from books I’ve read or women I’ve spoken to, they give me confidence and strength, and help me feel less alone. I have credited famous authors, my friends, my mother and grandmother, all with the same amount of reverence.  I think it is important to acknowledge where your ideas came from and as so much of female knowledge is passed on aurally I gave them all equal importance. I also credited the authors and women who led me to other books and artists.

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You describe the way women behave everyday, everywhere, not to be assaulted by men. “The dark. Footsteps. Not making eye contact. What shoes am I wearing ? Can I run ? Means of escape, street lighting, any other pedestrians ? Everything registered, recorded, exhausting (…) For 60 years I’ve been shaped by men’s point of view on every aspect of my life, from history, politics, music and art to my mind and my body (…) I see male dominance everywhere (…) I am saturated with their opinions. I can think and see like a straight white man (…) I can think like a rapist for fuck’s sake.’ Do you think that the punk movement has lost the game about women’s rights, that nothing has changed, and that it is an obligation to be a feminist today?

In the 1970s I thought I was part of an ongoing upwards improvement and advancement in women’s equality. Since then I’ve realised that liberation doesn’t just keep on getting better, it happens in cycles and can even go backwards for decades. This realisation shocked me but it comes to everyone who learns about history or lives past 50 years of age.

Being a feminist is the same as being a humanist, belief in fairness and equality for every human being. Therefore every human being should be a feminist, but that’s not how people work. There are men and women out there who believe women are inferior to men and who believe that certain races are inferior to others. It’s a fucked-up world and always will be. That doesn’t mean that we shouldn’t keep fighting for it to be a fairer place though.

Do you think the Harvey Weinstein scandal will lead to a lasting improvement on the status of women?

No – see above

Your books are so sincere. And they are often very funny. You don’t hesitate to talk very honestly about sex, shit, hair, bad relationships… Don’t you have any taboo? Is laughing at yourself a way to move forward?

It really helps to heal and to keep your mental health to laugh at the things that most torment you.  I found it difficult to write about the subjects that I am ashamed of, from my rage to my body hair, but the process of writing and talking openly about them have made these fears shrink in size. It’s also enlightening to discover where these embarrassments stemmed from, that they’re not natural but ‘man-made’. When you trace and understand the origins of your fears you stop hating and blaming yourself and become more militant. Although  most personal problems are attributed to people’s parents, parents are shaped by restrictive, oppressive and prescriptive societies.

If you could change something in your life, would you?

I’m too lazy to think about what I could have done differently so, no.

Interview published in New Noise n°45 – September-October 2018

L’éternité n’est pas pour nous de Patrick Delperdange

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Lila attend le client au bord de la route. Les chalands se font rares. Les temps sont durs pour tout le monde. Elles les a tous connus, Lila, ceux du village et ceux de passage. Mais ils sont moins nombreux, à présent que sa peau s’est flétrie, à payer le prix en échange de quelques caresses. Fort à parier qu’ils préfèreraient tâter de la chair fraîche, celle de sa fille Cassandre, par exemple, quinze ans, qui rêve de se tirer d’ici et de ce bungalow crasseux, dans ce camping pourri où personne ne vient passer ses vacances.

Non loin de là, Sam et Danny errent dans la forêt. Malgré les vingt-cinq ans qui les séparent, ils sont demi-frères, et malgré cette consanguinité, ils viennent de se connaître. Sam n’a qu’un bras et la vue qui s’éteint. Danny, inadapté, placé dans un foyer jusqu’à la venue de ce frangin inattendu, sent la mort qui rôde et parle aux défunts.

L’éternité n’est pas pour nous, c’est l’histoire de gens cabossés qui se retrouvent dans une unité de temps et de lieu. Hasard ou fatalité, leurs existences parallèles finissent par se croiser, en une perpendiculaire vertigineuse ouverte sur le gouffre, sur un chemin commun où les événements interférent vers une issue que l’on devine tragique. Le roman est à la hauteur du titre, magnifique.

Delperdange drape sa prose et son propos d’une apparente simplicité. On est loin d’une littérature qui en impose, qui se la pète et écrase, ici les mots sont simples et disent la douleur avec humilité. Delperdange n’est pas bavard, il ne s’étale pas sur le passé ou la psychologie de ses caractères. Il ne raconte pas, se contente de fragments, d’allusions, pour exprimer les deuils, les regrets ou les rêves. C’est par les dialogues, qui sonnent parfaitement juste, que l’on soupçonne les dérives et les drames qui les ont menés au même tournant de cette même route. Comme dans la vraie vie souvent, pas de longs discours, pas d’explications, et beaucoup de blancs, que le lecteur remplit d’émotions familières, ou d’horreurs supposées. Puis, quand les non-dits ne suffisent plus, ce sont les coups, de poing ou de feu, qui meublent les silences, dans une tentative éperdue de forcer le destin.

Déterminisme social ? Un peu. Les petits morflent plus que les autres, il est vrai, et les nantis sans cœur et sans limite manquent d’humanité. La ritournelle, pour en être connue n’en reste pas moins puissante, toujours aussi révoltante. Mais pas que. Prime l’impression que ce sont surtout les salopards qui s’en sortent. Et cette saloperie est assez bien répartie. Les mesquins, délateurs, voyeurs, profiteurs prennent, sous la plume du belge, des allures de normes, tant ils sont nombreux.

L’éternité n’est pas pour nous n’est pas un roman joyeux. Il n’est pas sordide pour autant. L’ironie n’est jamais loin dans cette peinture des bas du front, des petits notables, des contents d’eux, des gardiens des traditions. La pureté s’oppose à la médiocrité avec d’autant plus de grâce qu’elle est l’exception. Et qu’elle peut subvenir à tout moment. On reste donc sur le fil. Dans la nuance, dans le gris. Au bord. A redouter. A Espérer.

L’éternité n’est pas pour nous / Patrick Delperdange. Les Arènes (equinoX), 2018

Slaughterhouse prayer de John King

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John King est végétarien/vegan depuis le début des années 80. C’est dire s’il n’a pas attendu que l’industrie agro-alimentaire s’empare de cette tendance pour se composer des menus dépourvus de viande et que ce choix n’est pas pour lui une façon plus saine de consommer, mais découle d’une prise de conscience profonde. Etre vegan, c’est vivre selon une éthique, un code moral. Sur un sujet qui lui tenait tant à cœur, un projet qu’il murit depuis dix ans, il ne pouvait pas se rater. Et il a réussi à écrire une œuvre monumentale.

Slaughterhouse Prayer est beaucoup plus qu’un brillant plaidoyer en faveur du véganisme. Ce n’est pas un livre militant, dans le sens doctrinaire du terme. John King est beaucoup trop intelligent pour se contenter de jugements hâtifs et définitifs sur ses semblables. Il n’est pas dans une posture donneuse de leçon. Asséner des vérités, culpabiliser son prochain serait passer à côté du but. Il ne s’adresse pas aux convaincus, il ne prêche pas, il parle à tous. Il s’arrange pour que chacun fasse son chemin, son examen de conscience. C’est à travers la fiction qu’il touche, dans une œuvre sensible, effroyable, qu’il faut du temps pour digérer. Dire qu’on en ressort profondément dérangé, déstabilisé, complètement secoué serait en dessous de la réalité. On en ressort intensément bouleversé.

On suit le personnage principal, Michael Tanner, à trois différentes étapes de sa vie, dans un récit non linéaire, fait de retours en arrière, de souvenirs qui s’entrelacent avec des moments dans le présent de Michael, alors qu’il est maintenant un homme mûr. Trois Michael donc, relaient l’histoire, dans un suspense, une intrigue tendue jusqu’au bout. Petit garçon, Michael comprend, alors qu’il séjourne à la campagne chez son grand-père vegan, qu’on tue les animaux pour les manger, que les saucisses sont faites de chair morte, que le bacon provient de ces cochons rieurs qui ont l’air si heureux sur les emballages manufacturés. Et on ne se contente pas de les tuer. On les insulte, on les fait souffrir, on les viole, on les émascule, on les torture, on les génocide. Sans que personne ne s’en émeuve, puisque ce ne sont que des animaux dépourvus de conscience, qui ne ressentent pas la douleur, ne pensent pas, n’ont ni sentiment ni mémoire. Devenu post-ado, Michael devient activiste de la cause animale, et questionne la justification d’actions violentes envers les hommes sous prétexte de défendre les animaux non-humains. Plus tard, Michael, assagi mais pas apaisé, après une phase de rupture totale avec son monde, finira-t-il par trouver une sorte de paix ?

Faire ressentir, c’est tout le talent de King. D’abord, en permettant au lecteur de comprendre l’agression que l’on subit dès lors qu’on refuse de participer au massacre. Les publicités, les odeurs, le cuir… rappellent en permanence les horreurs que les autres refusent de voir, horreurs décrites dans des passages insoutenables. Les animaux, cochon, agneau, taureau deviennent Peter, Mary ou John. Ils racontent ce qu’on leur fait, ce qu’a été leur vie, leur terreur, leur douleur. Ce sont des passages terrifiants car King ne leur prête pas de sentiments humains, il relate leurs pensées en se mettant à leur place et leur effroi sonne juste. Son travail d’écriture prend alors toute sa place, examinant au passage notre utilisation du langage. Traiter un homme de sale porc, une femme de grosse vache sont des insultes témoignant de notre mépris envers des êtres qu’il ne nous suffit pas de tuer, mais qu’il nous faut également humilier. Dans le même temps, John King, relatant de mystérieuses agressions, se plaît à faire ressentir à son lecteur une jouissance extrême, un plaisir pervers quand certains personnages immondes, cruels se font dessouder. En nous plaçant d’emblée du côté des gentils, il parvient, subtilement, à nous faire nous interroger sur nous-mêmes : suis-je si différente de ces monstres ? Suis-je une bonne personne ?

Je ne suis pas vegan, pas même végétarienne. Je fais partie de ceux qui détournent le regard, qui se trouvent toutes les excuses possibles, des hypocrites qui s’accommodent de ce mensonge terrible. Alors, oui, John, I feel like shit. Mais merci de ne pas me juger en tant que personne, de m’avoir permis de lire Slaughterhouse Prayer sans m’exclure, en me laissant une porte de sortie, de me laisser devenir plus responsable. Merci pour cette phrase, empruntée à Tanner : « but these were his brothers and sisters and he needed to believe that his species was weak rather than evil. They were big babies, overgrown kids building snowmen and adding carrot noses. He needed to belong. He didn’t want to be alone. » Merci pour ton amour des hommes, malgré tout, pour tes pages si douces sur leurs jardins, leurs pubs, leur musique et leurs livres.

The future is unwritten, mais il sera certainement, un jour, vegan.

Slaughterhouse Prayer / John King. London Books, 2018