Slaughterhouse prayer de John King

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John King est végétarien/vegan depuis le début des années 80. C’est dire s’il n’a pas attendu que l’industrie agro-alimentaire s’empare de cette tendance pour se composer des menus dépourvus de viande et que ce choix n’est pas pour lui une façon plus saine de consommer, mais découle d’une prise de conscience profonde. Etre vegan, c’est vivre selon une éthique, un code moral. Sur un sujet qui lui tenait tant à cœur, un projet qu’il murit depuis dix ans, il ne pouvait pas se rater. Et il a réussi à écrire une œuvre monumentale.

Slaughterhouse Prayer est beaucoup plus qu’un brillant plaidoyer en faveur du véganisme. Ce n’est pas un livre militant, dans le sens doctrinaire du terme. John King est beaucoup trop intelligent pour se contenter de jugements hâtifs et définitifs sur ses semblables. Il n’est pas dans une posture donneuse de leçon. Asséner des vérités, culpabiliser son prochain serait passer à côté du but. Il ne s’adresse pas aux convaincus, il ne prêche pas, il parle à tous. Il s’arrange pour que chacun fasse son chemin, son examen de conscience. C’est à travers la fiction qu’il touche, dans une œuvre sensible, effroyable, qu’il faut du temps pour digérer. Dire qu’on en ressort profondément dérangé, déstabilisé, complètement secoué serait en dessous de la réalité. On en ressort intensément bouleversé.

On suit le personnage principal, Michael Tanner, à trois différentes étapes de sa vie, dans un récit non linéaire, fait de retours en arrière, de souvenirs qui s’entrelacent avec des moments dans le présent de Michael, alors qu’il est maintenant un homme mûr. Trois Michael donc, relaient l’histoire, dans un suspense, une intrigue tendue jusqu’au bout. Petit garçon, Michael comprend, alors qu’il séjourne à la campagne chez son grand-père vegan, qu’on tue les animaux pour les manger, que les saucisses sont faites de chair morte, que le bacon provient de ces cochons rieurs qui ont l’air si heureux sur les emballages manufacturés. Et on ne se contente pas de les tuer. On les insulte, on les fait souffrir, on les viole, on les émascule, on les torture, on les génocide. Sans que personne ne s’en émeuve, puisque ce ne sont que des animaux dépourvus de conscience, qui ne ressentent pas la douleur, ne pensent pas, n’ont ni sentiment ni mémoire. Devenu post-ado, Michael devient activiste de la cause animale, et questionne la justification d’actions violentes envers les hommes sous prétexte de défendre les animaux non-humains. Plus tard, Michael, assagi mais pas apaisé, après une phase de rupture totale avec son monde, finira-t-il par trouver une sorte de paix ?

Faire ressentir, c’est tout le talent de King. D’abord, en permettant au lecteur de comprendre l’agression que l’on subit dès lors qu’on refuse de participer au massacre. Les publicités, les odeurs, le cuir… rappellent en permanence les horreurs que les autres refusent de voir, horreurs décrites dans des passages insoutenables. Les animaux, cochon, agneau, taureau deviennent Peter, Mary ou John. Ils racontent ce qu’on leur fait, ce qu’a été leur vie, leur terreur, leur douleur. Ce sont des passages terrifiants car King ne leur prête pas de sentiments humains, il relate leurs pensées en se mettant à leur place et leur effroi sonne juste. Son travail d’écriture prend alors toute sa place, examinant au passage notre utilisation du langage. Traiter un homme de sale porc, une femme de grosse vache sont des insultes témoignant de notre mépris envers des êtres qu’il ne nous suffit pas de tuer, mais qu’il nous faut également humilier. Dans le même temps, John King, relatant de mystérieuses agressions, se plaît à faire ressentir à son lecteur une jouissance extrême, un plaisir pervers quand certains personnages immondes, cruels se font dessouder. En nous plaçant d’emblée du côté des gentils, il parvient, subtilement, à nous faire nous interroger sur nous-mêmes : suis-je si différente de ces monstres ? Suis-je une bonne personne ?

Je ne suis pas vegan, pas même végétarienne. Je fais partie de ceux qui détournent le regard, qui se trouvent toutes les excuses possibles, des hypocrites qui s’accommodent de ce mensonge terrible. Alors, oui, John, I feel like shit. Mais merci de ne pas me juger en tant que personne, de m’avoir permis de lire Slaughterhouse Prayer sans m’exclure, en me laissant une porte de sortie, de me laisser devenir plus responsable. Merci pour cette phrase, empruntée à Tanner : « but these were his brothers and sisters and he needed to believe that his species was weak rather than evil. They were big babies, overgrown kids building snowmen and adding carrot noses. He needed to belong. He didn’t want to be alone. » Merci pour ton amour des hommes, malgré tout, pour tes pages si douces sur leurs jardins, leurs pubs, leur musique et leurs livres.

The future is unwritten, mais il sera certainement, un jour, vegan.

Slaughterhouse Prayer / John King. London Books, 2018

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