Viv Albertine

Credit Laura Hynd
photo : Laura Hynd
Quand les Slits débarquent en 77, dans le sillage du punk british, elles déchainent l’ouragan. Ari Up, Tessa Pollitt, Palmolive et Viv Albertine resteront dans le cyclone jusqu’à leur split en 81. Inclassables, incontrôlables, elles s’attirent les foudres du grand public et des tabloïds. Elles dérangent. Pas question qu’on leur dicte quoi chanter, quoi faire, quoi porter. Elles sont sauvages, à l’image de la pochette de leur premier album de 79, Cut, culte, aux accents reggae dub, post punk. Don Letts, un temps leur manager,  affirme qu’ « elles étaient les Slits 24h24, elles ne mentaient pas. » Elles étaient rebelles, honnêtes, sincères à la scène comme à la ville. Aucune raison, donc, pour que la guitariste Viv Albertine verse dans le mièvre quand elle décide d’écrire ses souvenirs.
Dans sa première autobiographie De fringues, de musique et de mecs, parue chez Buchet Chastel en 2017, elle revenait longuement, mais pas que, sur ses jeunes années chaotiques. Dans To Throw Away Unopened, son deuxième livre, non encore traduit, elle reprend le fil là où elle l’avait laissé. Elle y relate, à la manière d’un roman noir, les dernières heures de sa mère et la découverte de son journal intime, qu’elle lit, malgré l’injonction qui lui est adressée, de « jeter le sac qui le contient, sans l’ouvrir ». Trop tentant. Plonger dans le passé de celle qui l’a élevée seule lui fait comprendre (un peu) d’où lui viennent sa force et sa rage. C’est l’occasion pour Viv Albertine de livrer sa vision du monde, de vomir sur ce monde dominé par les mâles où chaque once de liberté doit être défendue bec et ongles. La dame n’a rien perdu de son franc parler. L’euphémisme ? Pas sa tasse de thé. Le qu’en dira-t-on ? Rien à battre. Son humour est féroce, sa plume acérée. Elle a bravé les tempêtes, alors quand tu la gonfles avec tes questions ? Ben, normal, elle te met un vent…
Ta première autobiographie De fringues, de musique et de mecs a été publiée en 2014. Puis tu en as écrit une deuxième, To Throw Away Unopened, sortie en avril 2018. Je suppose que la mort de ta mère, et la découverte du sac contenant son journal, ont été pour toi des événements trop bouleversants pour être passés sous silence. Tu as choisi les mots pour t’exprimer, et non la musique. Est-il plus maintenant plus facile pour toi de t’exprimer à travers la littérature qu’à travers la musique ?

Depuis la dissolution des Slits en 1981, il m’est difficile d’écouter de la musique. L’expérience que nous avons vécue a été difficile et violente et j’y ai découvert l’envers du décor d’une industrie brutale et sexiste. Jusqu’à ce que je devienne guitariste dans les Slits, la musique était ma religion, ce qui me sauvait, la seule chose sur la terre en laquelle je croyais. J’imagine que c’est pour cette raison que j’en attendais tellement et que j’ai été si déçue quand j’ai réalisé ce qui se passait réellement dans les coulisses, ce qui se cachait derrière le simple fait d’écrire des chansons. En 2012, je me suis sentie obligée de composer à nouveau, l’écriture de nouveaux morceaux s’imposait. Je sentais que j’avais quelque chose à dire et j’ai fait l’album The Vermilion Border. Mais dès sa sortie, et passée la tournée que j’ai faite dans la foulée, ça a été fini. Je ne crois pas à la musique en tant que carrière. Etre contraint de pondre des albums pour continuer à exister aux yeux du public… C’est la même chose avec toutes les formes d’art. Si vous n’avez rien de nouveau à ajouter, fermez-la.

Je trouve excitant d’écrire dans un format plus long. Prendre le temps et avoir la place d’étirer et de creuser un sujet en profondeur, voilà ce qui m’intrigue en ce moment et je poursuivrai l’expérience jusqu’à ce que je sente n’avoir plus rien à dire ou que ce moyen d’expression ne me convienne plus.

Tu as écrit De fringues, de musique et de mecs au présent, comme si tu étais en immersion, et le lecteur avec toi, dans la tête de la fille que tu étais. Tu as préféré le passé pour To Throw Away Unopened, alors que les événements que tu y racontes sont plus récents. Pourquoi ce choix ?

L’utilisation du présent dans le premier livre s’est imposée dès que j’ai rédigé une poignée de chapitres. J’ai alors tout de suite su que c’était ce qu’il y avait de mieux pour ce bouquin. La narration me suit à travers ma vie, toutes les erreurs que je fais, les obstacles et la solitude que j’expérimente au fur et à mesure de mon parcours. Je ne voulais pas faire entendre la voix d’un narrateur plus malin – c’est-à-dire moi maintenant que j’ai vieilli- qui savait toujours ce qui allait arriver à l’avance et qui distillerait des mises en gardes et donnerait sans arrêt au lecteur des indications. Je voulais que le lecteur patauge avec moi, dans l’instant, qu’il ignore si tout allait partir en vrille ou si tout irait bien. Tout comme je ne le savais simplement pas moi-même.

Le présent ne convenait pas pour la rédaction du deuxième livre puisque je regardais en arrière, décortiquais ma vie passée comme un détective tachant de découvrir d’où me venait ma (toujours très vive) colère, et pourquoi j’avais fait preuve d’assez d’audace pour prendre une guitare électrique à vingt ans à peine, alors que j’étais pauvre, issue de la classe ouvrière, sans éducation, que j’étais incapable de chanter juste, que je n’avais pris aucune leçon de musique ni n’avais joué d’aucun instrument avant. Cette histoire avait besoin d’être racontée avec circonspection, c’est pourquoi j’ai utilisé le passé. Ça a été un vrai défi, de trouver une forme narrative qui serve le propos, mais j’ai fini par y arriver.

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Les titres de tes livres sont tous les deux des phrases ou des mots provenant de ta mère. (Sa mère lui répétait qu’elle ne parlait que De fringues, de musique et de mecs quand elle avait treize ans.) Voulais-tu lui rendre hommage ou se sont-ils imposés car c’était la personne qui te connaissait le mieux ?

Le fait que les deux titres soient des expressions de ma mère n’a pas été un choix conscient. Cela montre simplement à quel point nos mères sont ancrées profondément dans notre psyché. Un de mes livres préférés s’appelle Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? de Jeanette Winterson (Ed. de l’Olivier, 2012), qui est aussi une phrase que disait sa mère. Je pense que nous sommes face ici à un vrai genre de livres, dont les titres sont issus d’expressions provenant de la mère des auteurs !

Les paroles des Slits, de même que celles de ton album The Border Vermilion, étaient très réalistes, directement inspirées des événements que tu vivais. Est-ce cette expérience qui t’as conduite à faire les choix de livres réalistes, des autobiographies, et non de la fiction ? Est-ce très différent d’écrire des paroles et des livres ?

L’écriture de mes livres est assurément influencée par ma façon d’écrire des paroles, qui était très rigoureuse. A l’époque dite « punk », tous ceux impliqués dans le mouvement passaient leur temps à discuter de la façon d’écrire des chansons. Le consensus était unanime sur le fait que les paroles devaient être honnêtes et refléter votre propre expérience – d’autant plus que la musique en Grande-Bretagne était devenue très extravagante et américanisée dans les 70’s – qu’elles devaient être directes et aller droit au but, qu’elles devaient exprimer quelque chose, ne pas perpétuer une morale conformiste, et être brèves. Je m’en suis tenue à cette éthique en écrivant mes livres. Les différences sont nombreuses entre écrire des paroles et un livre, mais c’est le format long qui m’éclate le plus, car il permet de vraiment explorer une idée, de lui laisser faire son chemin dans mon esprit puis sur le papier, la transformant en une expérience bien plus profonde.

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« On vit des époques tellement différentes. Celle de maintenant n’est pas plus facile, mais plus subtile. Le Punk n’était pas subtil. »

Tu écris à propos de ta mère « qu’elle t’a élevée pour être punk ». Et dans l’anecdote que tu rapportes, où des gros cons te dérangent pendant un concert et où tu finis par leur renverser leurs bières sur la tête, tu écris : « elle te revient vite, l’attitude punk, quand tu en as besoin. » Comment définirais-tu « être punk ? »

Je n’aime pas me définir comme étant « punk ». C’est un mot et un concept inventés par les médias dans les 70’s et on était opposés à cette étiquette. L’attitude que j’adoptais à cette période n’est plus pertinente aujourd’hui. On vit des époques tellement différentes. Celle de maintenant n’est pas plus facile, mais plus subtile. Le Punk n’était pas subtil.

Au sujet de ton père, tu dis : « S’il avait été dans les coins, je n’aurais jamais eu assez de confiance en moi pour prendre une guitare, et pour commencer, je n’y aurais pas été autorisée. Ça ne concernait pas uniquement moi. Aucune des Slits n’avait de père. » Seules les mères peuvent-elles enseigner l’esprit punk à leurs filles ?

Nos pères, à l’époque, nous auraient empêchées d’être ce que nous étions vraiment, sauvages. On vivait dans une société très stricte et patriarcale alors. Ainsi, même si on avait eu des pères qu’on aurait aimés, on aurait cherché à leur faire plaisir, ce qui aurait eu pour effet de nous étouffer de toute façon. Je ne crois pas qu’il soit possible pour un père ou un homme de jamais vraiment comprendre ce qu’une fille doit affronter et surmonter, physiquement, mentalement et émotionnellement, pour être une rebelle ; des siècles de conditionnement et notre propre besoin compulsif de s’intégrer, d’être aimées en premier lieu. Tu dois te battre contre toi-même, c’est très difficile et inconfortable. Voilà pourquoi la plupart des femmes (et des hommes) ne choisissent pas cette voie.

Ta mère, même si elle savait que tu faisais des erreurs, a toujours accepté tes choix. Elle était très permissive. Te comportes-tu de la même façon avec ta fille ?

Je suis plus prudente avec ma fille que ma mère ne l’était avec moi. Ma mère me laissait faire ce que je voulais et me fourrer dans des situations dangereuses, dont certaines ont eu sur moi un impact négatif et durable. J’ai l’impression que j’ai fait plein d’erreurs que ma fille n’a pas à faire parce qu’elle vit à une époque un peu plus libérée. Mais j’encourage sa confiance en elle et en son propre jugement, sa liberté de penser par elle-même. Ce que je voulais pour elle par dessus tout, et que je n’ai pas eu, c’est une bonne éducation. Une fois ce fait accompli, je considérerai que j’ai fait mon boulot et qu’elle peut faire ce qu’elle veut, car elle aura toujours cette éducation sur laquelle s’appuyer. Ma mère me disait tout le temps : « ils peuvent te faire ce qu’ils veulent, mais ils ne pourront jamais te retirer ton éducation. » Dans son esprit, « ils » signifiait l’establishment. Je ne l’ai pas écoutée, mais je fais en sorte que ma fille le fasse.

Viv Albertine DSC_1496 credit Carolina Ambida
photo : Carolina Ambida

« J’étais extrêmement féministe, je lisais beaucoup sur cette question, j’étais militante et très informée sur le féminisme. »

Les Slits refusaient d’être réduites à un groupe de filles. Vous vouliez être considérées comme des garçons et réfutiez le fait d’être féministes. Pourtant, vous avez été des modèles pour de nombreuses femmes qui ont vu que c’était possible de monter sur une scène. N’es-tu pas devenue une icône féministe ?

D’un coup, on passe son temps à me demander pourquoi les Slits ont déclaré qu’elles n’étaient pas féministes, ce qui est pénible parce que c’est sorti du contexte et que cette déclaration a été faite il y a quarante ans. Les journaux à scandale à l’époque étaient incapables de comprendre ce que nous étions. Ils n’avaient jamais vu quelque chose comme nous. Ils nous détestaient et nous craignaient. Ils cherchaient à nous ridiculiser et à nous bâillonner. Ils nous suivaient dans la rue en nous demandant : « Etes-vous des garçons ? Des lesbiennes ? Etes-vous des punks ? Qu’est-ce que vous êtes ? Des féministes ? » On répondait non à tout, parce qu’on savait que dès qu’ils nous colleraient une étiquette, ils nous rangeraient dans une boîte et basta, on ne serait plus intéressantes à leurs yeux, on n’intéresserait plus personne. Tout ça s’est passé il y a très longtemps. Aujourd’hui, le fait qu’on ait répondu non au fait d’être féministes (une des si nombreuses étiquettes qu’on voulait nous coller) nous revient en pleine poire, mais on répondait non à tout. On voulait éviter d’être rangées dans une catégorie par une presse extrêmement hostile. J’étais extrêmement féministe, je lisais beaucoup sur cette question, j’étais militante et très informée sur le féminisme.

Marre des questions sur les Slits…

(…)

Penses-tu que les femmes sont mieux représentées et mieux comprises de nos jours, dans la scène rock, par exemple ?

Je ne sais plus rien sur le rock aujourd’hui. Je ne considère pas que cela soit un moyen d’expression radical, alors ça ne m’intéresse pas.

Dans To Throw Away Unopened, tu débutes tes chapitres par des citations d’artistes, d’auteures, de scientifiques féminines. Etait-ce une façon de réhabiliter leur langage, leurs pensées ?

Les citations de femmes tout au long du livre, la façon dont elles sont situées, éminemment positionnées dans le texte, forment comme un substratum, une lame de fond qui coure tout au long de la narration, illustrant mes influences et agissant telle une fondation sur laquelle repose l’œuvre. J’ai collecté des citations dans les livres que j’ai lus ou au cours de discussions que j’ai eues avec des femmes. Elles me donnent de la confiance et de la force. Elles m’aident à me sentir moins seule. J’ai cité des auteures célèbres, mes amies, ma mère, ma grand-mère, toutes avec le même respect. Je trouve que c’est important de souligner d’où viennent vos idées, et comme la plupart du savoir féminin se transmet oralement, je tenais à leur donner à toutes la même importance. J’ai également cité des auteures et des femmes qui m’ont conduite vers d’autres livres, d’autres artistes.

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Dans un passage, tu décris la façon dont les femmes se comportent partout, tous les jours, afin de ne pas être agressées par des hommes. « Le noir. Des pas. Ne pas établir de contact visuel. Quelles chaussures est-ce que je porte ? Est-ce que je peux courir ? Moyen de s’échapper, éclairage public, autres piétons ? Tout est noté, enregistré, épuisant (…) Depuis soixante-ans, c’est le point de vue masculin qui me modèle, dans tous les aspects de ma vie ; de l’histoire, la politique, la musique et l’art jusqu’à mon corps et mon esprit (…) La domination masculine est partout (…) Je suis saturée de leurs opinions. Je suis capable de voir et penser tel l’honnête homme blanc (…) Je suis capable de penser comme un violeur, nom de dieu de merde ». Considères-tu que le mouvement punk a perdu la partie au sujet des droits des femmes, que rien n’a changé, et que c’est une obligation d’être féministe aujourd’hui ?

Dans les 70’s, je pensais participer à un courant continu et ascendant dans l’amélioration et les progrès en matière d’égalité entre les hommes et les femmes. Depuis, j’ai réalisé que les choses ne vont pas de mieux en mieux en ce qui concerne la libération féminine. Elle se produit par cycles et peut même reculer pendant des décennies. Cette prise de conscience m’a choquée mais c’est le lot de quiconque s’intéresse à l’histoire et vit au-delà de cinquante ans. Etre féministe est la même chose qu’être humaniste, c’est croire en l’équité et l’égalité pour tous les être humains. Tout le monde devrait donc être féministe, mais ce n’est pas comme ça que les gens fonctionnent. Il y a des hommes et des femmes qui pensent que les femmes sont inférieures, et qui croient que certaines races sont inférieures à d’autres. C’est un monde à la con et il en sera toujours ainsi. Mais ça ne veut pas dire qu’il faut cesser de se battre pour un monde meilleur.

Tes livres sont tellement sincères. Et souvent tellement drôles. Tu n’hésites pas à aborder très franchement des sujets comme le sexe, la merde, les poils, les relations foireuses… N’as-tu aucun tabou ? Est-ce que rire de toi-même est une façon d’avancer ?

Ça aide vraiment à guérir et à conserver sa santé mentale, de rire des choses qui te tourmentent le plus. J’ai trouvé ça difficile d’écrire sur des sujets dont j’ai vraiment honte, depuis ma colère jusqu’à ma pilosité, mais écrire dessus et en parler ouvertement a fait que ces peurs se sont amoindries. C’est également très instructif de comprendre d’où viennent ces gênes, qu’elles ne sont pas naturelles mais ont été créées par « l’homme ». Quand tu localises et comprends l’origine de tes peurs, tu arrêtes de te détester, de te culpabiliser et tu deviens plus militante. La plupart des problèmes personnels des gens sont censés venir de leurs parents, mais ces mêmes parents ont été formatés par des sociétés restrictives, oppressives et normatives.

Si tu pouvais changer quelque chose dans ta vie, le ferais-tu ?

Je suis trop paresseuse pour penser à ce que j’aurais pu faire différemment, alors non.

interview publiée dans New Noise n°45 – septembre-octobre 2018

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