La vague de Ingrid Astier

vague

A Tahiti, la mer est bleue, le sable est fin, la vie est belle. En tout cas pour les touristes adeptes du surf ou du farniente. Mais Ingrid Astier ne s’attache pas à ajouter un cliché de plus à la carte postale. Si les problèmes décrits ne concernaient que des coups de soleil et des tongs trop petites, son intrigue aurait fait long feu et l’intérêt en aurait été des plus limités. Non, nous sommes bien ici dans un roman noir et c’est l’envers du décor paradisiaque qui nous est présenté. Là comme ailleurs, les drames se nouent et des vies tournent court, sur fond de tourisme de masse fragilisant l’équilibre écologique et alors qu’une nouvelle drogue décime la jeunesse locale.

C’est à travers un bout de l’existence de caractères attachants que les enjeux qui secouent la Polynésie sont décryptés. Au début de l’histoire, Hiro, surfeur guerrier, vient de retrouver sa sœur Moea. Avec son neveu, quelques potes, ses chiens, le clan sur lequel il veille est enfin au complet. Une force irrépressible le pousse à aller affronter Teahupo’o, le mur de crânes, la plus belle et plus dangereuse vague du monde. Au sommet de sa crête, c’est lui-même qu’il défie, sa peur, sa faiblesse, pour ne faire qu’un avec l’univers, voler vers l’harmonie.

Quand survient Taj, surfeur lui aussi, l’ordre de la nature est bouleversé. Taj est l’exact contraire de Hiro. La vague, il veut la vaincre et non pas l’épouser, il cherche à la soumettre comme tous les humains qu’il croise. Jalousie, violence, vénalité sont les maux incarnés dans son personnage. Sa puissance destructrice est terrible et agit par ricochés sur le destin de l’île et des hommes qui la peuplent.

Ingrid Astier livre un roman magique sur la dualité. Modernité/rites ancestraux, Bien/Mal, féminin/masculin s’entremêlent et s’embrassent, personnifiés à l’extrême par Reva, la femme double, ambivalente, seule et habitée d’ombres, la déchirante Reva.

La vague / Ingrid Astier. Les Arènes (EquinoX), 2019

Publicités

Whoop whoop

Fille renard vs2

Merci ! Deuxième chronique en ligne ! Les mots me manquent tellement c’est beau ! Sur son fabuleux blog Tasha’s books, Tasha a écrit :

Ce que j’en pense
Alors c’est certain, ce n’est pas ce roman qui me fera changer d’avis sur la campagne. Nous sommes ici dans ce que Marianne Peyronnet appellerait elle-même du rural bien profond, et du rural bien bien noir, pourrait-on ajouter. D’une certaine façon, le personnage est issu de cette France périphérique que la littérature peint ces derniers temps; il a grandi dans un pavillon semblable à tous les autres dans un lotissement sans âme d’une bourgade à l’écart de la « grande » ville voisine et pourtant si loin, Disgrasse, entre deux parents ordinaires et à ses yeux terrifiants de médiocrité aliénée. Il pourrait être sympathique, Kevin, il est un peu touchant quand il repense aux étés passés avec son pépé. Mais Kevin est une boule de haine, qui ne trouve de joie que dans l’avilissement d’autrui ou dans le meurtre d’animaux, puis… Puis vous verrez bien, car tout se met en place très vite pour que le pire advienne. 
Point de rédemption ici, pas plus que de vision bucolique d’une nature hostile mais si belle. Non, la ruralité est avant tout le lieu où survivent des êtres paumés, rejetés par tout, et qui pour certains se vautrent dans leur bêtise, leur méchanceté et leur crasse. Marianne Peyronnet ne les juge pas, elle reste à distance par une narration sobre, sans fioritures et par là même très forte, qui tape juste et noir. A vrai dire, elle ne nous impose rien, elle ne nous dit pas quoi penser. Elle montre ces campagnes à l’abandon, le chaos social qui s’y insinue, la violence des hommes. Tout au plus peut-on percevoir de l’ironie, par exemple quand nos personnages de ruraux bien profonds jouent les dégoûtés face à la crasse de leur proie alors qu’eux-mêmes empestent et vivent dans une bauge innommable. 
C’est en tout cas un roman très fort que livre Marianne Peyronnet, que l’on peut inscrire dans le rural noir, mais qui déjoue certains clichés de ce type de romans, qu’on voit déjà fleurir, hélas! Cruel, nihiliste, Vergne Kevin n’embaume pas les vertes prairies, il ausculte la noirceur humaine sans concession. Il faudra avoir à l’oeil Marianne Peyronnet dans les années à venir, c’est sûr. 

Patrick K. Dewdney

 

cycle.jpg
Foutez-moi la paix, je lis ! Il y a des bouquins impossibles à lâcher, des romans qu’on quitte à regret, trop courts malgré leurs 600 pages. Les deux premiers tomes de la saga fantasy de Patrick K. Dewdney, Le Cycle de Syffe, sont de ceux-là. Nous y sont contées les mésaventures de Syffe, huit ans au début de l’histoire, orphelin des rues sans origine, nommé d’après le peuple duquel il semble être issu. Le jeune héros survit de vols et de corvées à Corne-Brune, dans un confort et une stabilité relatifs quand, à la mort du roi, les primeautés de Brune plongent dans la guerre et le chaos. Son univers bascule alors du côté sombre et les épreuves qu’il subira seront aussi physiques qu’affectives. Dans Syffe, tout est extra-ordinaire : le suspense haletant ; les bastons épiques, sanglantes et monumentales ; les sentiments profonds et les personnages fouillés ; le fantastique, inquiétant, en toile de fond ; la langue, riche et fluide… L’enfant de poussière et La peste et la vigne inscrivent d’entrée Patrick K. Dewdney parmi les grands noms de la littérature de l’imaginaire. George R. R. Martin et Robin Hobb n’ont qu’à bien se tenir.
PHOTO DEWDNEY © Maryan Harrington
photo : Maryan Harrington
Tes deux derniers livres publiés étaient des romans noirs plutôt courts (Crocs et Ecume, parus à la Manufacture de livres) et on te retrouve avec une saga de fantasy. Doit-on s’étonner de ce changement de registre ?

Je ne pense pas. J’ai toujours revendiqué le fait que j’écrivais des histoires sans m’attacher particulièrement aux découpages de genre, d’ailleurs je crois que les ouvrages que tu mentionnes pourraient très bien être définis simplement comme des romans. Nous avons revendiqué l’étiquette « noire » dans le cadre d’une collection, mais à mon sens, au vu du contenu littéraire de la collection, c’était essentiellement un choix éditorial.

     crocs.png           écume.jpg

Il me semble que ton écriture a changé, que ta façon de raconter les épisodes que vit Syffe fait appel à des phrases toujours réalistes mais plus amples, comme si elles prenaient leur temps. Est-ce que le genre (noir ou fantasy) dicte le style ?

Je dirais qu’il s’agit davantage d’une question de volume, et du fait que, pour accommoder ce volume, j’ai fait le choix de ralentir le rythme global de ma narration, ce qui implique entre autre l’emploi de phrases plus amples. La mise en place d’un récit au passé joue aussi sur la composition de mes phrases. C’est la première fois que je quitte le récit au présent, et l’urgence narrative qui va avec. Le texte a donc forcément un souffle différent.

Les intrigues de Crocs et Écume faisaient corps avec l’environnement dans lequel elles étaient situées, le plateau limousin ou la côte atlantique. Le vocabulaire était précis, le style quasi naturaliste. Dans le Cycle de Syffe, la nature et les paysages sont inventés. Cela change-t-il quelque chose dans la façon de penser les actions des personnages ?

Il me semble que dans le fond je reste dans un rapport schématique à l’environnement qui est identique à ce que j’ai pu faire avant, avec des actes qui découlent de leur propre histoire et qui s’exercent en réaction à un contexte général, qu’on peut appeler « nature ». Par contre, sur la forme, oui, c’est évident que cela change des choses. Et c’est peut-être même plus clair pour moi, puisque j’en maîtrise davantage la globalité.

bete insecte ailes
illustrations : Fanny Etienne-Artur
As-tu mis longtemps à choisir ton personnage principal ? Es-tu, à l’origine, parti de lui ou du monde dans lequel il évolue ?

Je n’ai pas tellement de souvenirs à ce propos, je crois que les deux sont nés l’un avec l’autre. Ce projet mûrissait en moi depuis très longtemps sous la forme d’une émotion. Lorsque j’ai pris le parti de transformer cela en un récit, l’univers s’est littéralement déversé sur le papier, et l’histoire que je voulais raconter avec. J’ai mis environ une semaine à matérialiser l’univers dans ses grandes lignes, et la rédaction du premier chapitre a suivi dans la foulée.

Syffe se décrit ainsi : « Très jeune déjà, mon ascendance était visible dans mes yeux noirs et mes traits fins, mes cheveux jais et raides, mon teint basané »… Hormis cette ressemblance physique, y a-t-il beaucoup de toi dans le personnage de Syffe ? T’es-tu inspiré de toi, enfant, et d’émotions que tu aurais ressenties quand tu es arrivé d’Angleterre à sept ans pour vivre dans le Limousin ?

Physiquement, mon personnage me ressemble un peu, c’est indéniable. Au delà de ça, je crois que j’ai surtout envie de raconter par son biais une histoire universelle, en prenant le parti de m’affranchir des canons du genre. Dans ce cadre, le fait de camper un gamin gringalet, aux traits androgynes et à la peau mate, cela a un sens qui me dépasse de loin, il me semble. Concernant les passages qui racontent l’enfance, il va de soi que mon expérience personnelle en tant qu’enfant immigré a dû influer sur le récit, mais je pense que j’ai fait attention, comme je le fais toujours, d’ailleurs, à ne pas parler de moi plus qu’il ne le faut.

A propos de ton arrivée en France, connaissais-tu le français ? Penses-tu que le fait que le français ne soit pas ta langue maternelle a une influence sur ta façon d’écrire ?

Lorsque je suis arrivé en France peu avant mon septième anniversaire, je ne parlais pas un mot de français. J’ai appris la langue en un an. Il faut savoir que la plupart des spécialistes s’accordent à dire que les bouts de cerveau qui contrôlent la linguistique s’y figent un tout petit peu plus tard que ça, et dans mon cas, vu que je baignais clairement dans deux cultures et deux langues, le concept de « langue maternelle » n’est pas forcément très pertinent. Ce qui est certain c’est que le bilinguisme conditionne la manière dont l’esprit fonctionne. C’est un sujet sur lequel il existe quantité d’études passionnantes, mais que je n’estime pas maîtriser assez pour en parler convenablement.

Tu as choisi d’écrire au passé, par la voix de Syffe qui raconte ses souvenirs depuis l’âge de huit ans. Pourquoi cette distance ? 

Parce que j’aime bien le principe du récit rapporté, et le jeu narratif qui se tisse organiquement entre les différents niveaux de subjectivité du narrateur. C’est pratique, aussi quand on met en scène un univers étranger au lecteur, parce qu’on peut osciller entre plusieurs points de vue pour le présenter : l’ignorance d’un enfant en plein apprentissage du monde, ou le recul d’un narrateur plus âgé, plus cultivé.

enfant.jpg

Par ses thèmes (un orphelin des rues qui ne connaît pas ses origines), par sa construction, toute en rebondissements, ainsi que par son découpage en chapitres mettant en avant le suspense, Le Cycle de Syffe m’a fait penser aux romans-feuilletons du XIXème, à la Dickens ou Dumas. Te considères-tu comme un auteur de littérature populaire ?

Je ne me considère pas comme grand-chose en vérité, en tout cas pas d’un point de vue littéraire. Par contre, je comprends complètement le parallèle que tu établis avec cette question, et je pense qu’il est pertinent. Il me semble que tout ça est issu d’un même processus, en réalité. Feuilletons-fleuves, littérature populaire ou fantasy, au niveau de leur construction et de leur structure, fondamentalement ces littératures se rapprochent toutes du mythe.

Le cycle de Syffe se situe dans un univers à l’imagerie (pré)médiévale. Pourquoi cette période ? Le Moyen-âge est-il l’âge de tous les possibles ?

Pour moi, effectivement, c’est avant tout une époque où le monde recèle encore des possibles, des espaces lointains et exotiques, sur lesquels l’homme n’a pas encore assis sa posture de dominant. On y vit aussi différemment : les rapports sociaux sont plus tranchés, et peut-être plus clairs. Les dominations s’y établissent par une violence qui s’assume, et l’on y résiste légitimement par les mêmes biais. En dépit du foisonnement complexe de cultures qui s’y interpénètrent, c’est un âge que je trouve plus lisible, ce qui en fait aussi un cadre de choix pour tout récit qui ambitionne une portée symbolique.

T’es-tu inspiré de faits historiques, ou de la situation mondiale contemporaine, pour créer le contexte géopolitique du Cycle de Syffe

Mon analyse historique étant clairement matérialiste, je ne dissocie pas vraiment le passé du contemporain. Ce que je mets en scène, c’est la société sédentaire, l’impact de sa politique, de ses mœurs, et surtout de son économie sur le cours du monde. La lecture moraliste véhiculée par bon nombre d’auteurs de l’imaginaire ne m’intéresse pas du tout. Ce que j’essaye de faire, c’est de mettre en évidence que la mécanique sociale qui mène à la guerre ou à la xénophobie n’est pas intrinsèquement liée à des valeurs, ou plutôt si, mais que ces valeurs naissent à leur tour d’un contexte précis, généralement économique, qui conditionne le rapport des gens entre eux.

 » Être artiste, c’est endosser un rôle social qui consiste à interroger et à faire sens du monde. Il s’agit nécessairement d’un travail politique. »

PostCard T1 carte1.jpg

Ta saga s’inscrit dans la littérature de l’imaginaire mais finalement le monde dans lequel vit Syffe, rempli de guerres, de populations déplacées, de racisme, de répression, d’esclavage… a beaucoup de points communs avec notre monde. Etait-ce une façon de parler de sujets qui te tiennent à cœur ? Est-ce un livre politique?

Tous les livres sont des livres politiques. Du traité idéologique au livre de cuisine, en passant par la fiction, il n’y a pas un seul texte qui ne statue pas sur un aspect ou un autre de la réalité que nous habitons. Être artiste, c’est endosser un rôle social qui consiste à interroger et à faire sens du monde. Il s’agit nécessairement d’un travail politique. Quitte à être cassant et péremptoire, ceux qui s’en défendent sont soit des menteurs, soit des imbéciles. Nous vivons dans une époque de bouleversements sociaux, écologiques et économiques. J’ai toujours cherché à rendre compte de ces bouleversements, à les situer dans une grille de lecture systémique, ne serait-ce que pour contextualiser les discours réactionnaires qui en découlent.

On connaît ton engagement pour un mode de vie alternatif, empreint d’égalité sociale, d’écologie. Est-ce que Syffe rencontre(ra) un peuple qui a mis en principe une utopie dans laquelle tu aimerais vivre ? Les Vars, ces hommes libres qui «n’ont ni seigneurs ni chefs, et ne font usage de l’or que pour échanger à l’extérieur de leurs frontières » et leur Pradekke, précepte qui dit que « l’homme sage est capable de discerner les nuances entre ce qu’il sait et ce qu’il croit, parce que la croyance est la plus dangereuse des ignorances» en sont-ils si éloignés ? 

La société Var est effectivement porteuse de certaines valeurs libertaires, mais je n’irais pas jusqu’à dire que je mets en scène une utopie réelle au sein du cycle. Essentiellement parce que, comme je te le disais plus haut, c’est important pour moi de montrer que les valeurs sont liés au contexte duquel elles émergent. Par exemple, je ne crois pas que l’idéal anarchiste tel que je le conçois pourrait naître d’un monde où le progrès scientifique est aussi balbutiant. J’ai fait le choix d’y intégrer une pensée sceptique, à défaut d’un rationalisme assumé, et je pense que c’est déjà relativement improbable. Mais voilà, si ça peut faire découvrir à quelqu’un que l’anarchie, ce n’est pas forcément le chaos mad-maxien qu’agitent les classes dominantes pour rendre l’émancipation effrayante, alors c’est pour moi une improbabilité acceptable.

page 8 carte.jpg

Syffe grandit en se forgeant au contact de figures paternelles, Hesse, Nahirsipal Eil Asshuri et Uldrick. Pourquoi ne pas l’avoir fait évoluer aussi sous l’influence de personnages féminins ?

C’est une très bonne question. Avant d’y répondre je voudrais contextualiser un peu : j’ambitionne de faire de ce cycle un objet littéraire engagé, notamment, mais pas seulement, en faveur du féminisme. A cette fin, j’ai fait le choix de camper un monde (ou du moins une culture) qui ressemble à ce que nous connaissons au niveau des rapports de domination pour pouvoir justement les mettre en évidence et les dénoncer. De fait, il me semble que ces rapports sont clairement lisibles dans le premier tome : Hesse est un soldat, et dans la culture Brunide, il ne pouvait qu’être un homme. Nahirsipal, qui est issu de deux cultures extrêmement phallocrates, Jharra et Carme, se trouve dans sa position de maître-chirurgien par la vertu de son sexe. Il n’y a que Uldrick que j’aurais légitimement pu remplacer par un personnage féminin, mais pour moi, pour un tas de raisons essentiellement symboliques (notamment la place qu’il occupe dans l’éducation de Syffe, et la violence institutionnelle qu’il incarne à ce moment-là), la question ne s’est jamais posée. Par contre je voudrais quand même rappeler l’existence d’un personnage qui est tout aussi influent et important pour Syffe que les trois personnages que tu évoques : il s’agit de Driche, qui est l’un de mes personnages préférés du premier tome, mais aussi du cycle dans son ensemble.

J’ai aussi pensé aux Voyages de Gulliver en lisant Syffe. Un personnage découvre différents mondes, différentes religions, façons de vivre… au fur et à mesure de ses pérégrinations, et en tire des enseignements. Est-ce un roman philosophique? 

Cette question rejoint à mon sens celle que tu m’as posée à propos de la politique. Il me semble que dès lors que l’on décrit une réalité (qu’elle soit fictive ou non, d’ailleurs), on se trouve de fait dans un processus qui en valide ou en questionne les fondements. L’un des combats philosophiques principaux que je mène par le biais de la littérature, et ce depuis que j’écris, c’est la lutte contre la notion erronée de « nature humaine », ainsi que le moralisme et l’essentialisme qui l’imprègnent. J’ai toujours mis en scène des personnages issus de leurs trajectoires, et c’est important pour moi de démontrer en quoi le bien et le mal sont des notions très subjectives et parfaitement artificielles, qui ne rendent absolument pas compte de la réalité.

Page 1 Les clans.jpg

Tu considères donc qu’un être humain n’est pas, par essence, bon ou mauvais, mais que ses pensées, ses actions sont le résultat des rencontres qu’il fait, et des situations auxquelles il est confronté ? Mais l’empathie que l’on ressent envers Syffe et les camarades de son âge ne vient-elle pas également du fait qu’ils représentent une sorte de pureté par rapport à la violence des adultes ?

En fait, c’est bien pire que ça. Je ne crois tout simplement pas que « bon » ou « mauvais », ça veuille vraiment dire quoi que ce soit. Et oui, d’après moi nos actes tout comme nos schémas de pensée sont avant tout la somme de nos expériences. Et c’est d’ailleurs pour ça que toi tu vas lire l’histoire d’un enfant étranger qui traîne la rue entre vols, cambriolages et mendicité, et y percevoir une forme de pureté, alors que si on transposait tout ça dans le monde que nous habitons, une partie croissante de la population n’hésiterait pas à qualifier ce même gamin de « racaille ».

Y a-t-il l’idée d’un destin, à travers le personnage de Syffe, ou se construit-il uniquement par les (non)choix qu’il fait ?

Ce sont des notions avec lesquelles je vais jouer dans la série, le destin notamment, ou du moins la prédétermination, et du coup, c’est difficile de te répondre sans spoiler, puisqu’on touche à l’essence du personnage, et donc au cœur de l’histoire que je vais raconter.

Il paraît que tu es féru de zététique. Tu nous expliques ce que c’est ? Est-ce que ça transparaît dans ton œuvre ?

La zététique, c’est une école de pensée sceptique qui s’intéresse principalement, mais pas seulement, aux pseudo-sciences. Elle apprend à douter de tout, encourage l’identification de ses propres biais, et part du principe que des déclarations extraordinaires doivent s’accompagner de preuves extraordinaires. Et oui, du coup je crois qu’on peut dire que ce genre d’influence transparaît clairement dans mon œuvre.

Le surnaturel, qui se manifeste sous la forme d’expériences ou de rencontres plutôt désagréables, me semble plus présent dans le deuxième tome. Va-t-il prendre plus d‘importance au fil de l’histoire ? 

C’est difficile de répondre à cette question sans spoiler la suite, voire même mes intentions d’écriture au niveau du cycle dans son intégralité. Du coup, j’espère que tu comprendras, mais je préfère ne rien en dire.

Livre1_Corbeau seul.jpg

Peux-tu nous dire qui est ce Jacques-Emile, auquel Syffe est dédié ?

Jacques-Émile Deschamps est l’homme à qui je dois ma carrière littéraire. Je l’ai rencontré durant mon adolescence, dans le cadre d’un atelier d’écriture. J’avais quatorze ans, et j’écrivais la suite du Seigneur des Anneaux. Il a cherché à me revoir quelques années plus tard, lorsque j’ai quitté la campagne pour faire mes études, et nous sommes devenus amis. Il m’a aidé à mettre le pied à l’étrier au niveau de l’écriture, et m’a donné de bonnes adresses et de bons conseils lorsque j’ai eu fini d’écrire mon premier roman. C’est clairement grâce à lui que j’ai été publié. Jacques est mort brutalement l’année dernière et la dédicace qui figure dans l’Enfant de Poussière n’était pas posthume, quand je l’ai rédigée. J’ai de la peine qu’il n’ait pas pu la lire. C’était une personne généreuse et entière qui comptait beaucoup pour moi. J’écris ces lignes depuis son fauteuil de travail, qu’il m’a cédé il y a une dizaine d’années de ça. Il est bien, ce fauteuil. Hormis mon premier, j’ai écrit tous mes livres assis dedans.

Deux tomes de ta saga sont parus, pour l’instant. Et il me semble que sept sont prévus. Est-ce que tu penses les écrire vite ? Connais-tu déjà la fin, et tous les enchaînements ?

Je suis actuellement calé sur un rythme d’écriture qui devrait me permettre de sortir un tome tous les deux ans. J’ai bien évidemment la fin en tête, ainsi que la plupart des arcs narratifs secondaires. Je n’aurais jamais osé entraîner mon éditrice sur un projet d’une telle envergure sans avoir de solides appuis.

peste.jpg

Comment fais-tu, au quotidien, pour t’extirper de cet univers aussi dense et foisonnant?

Eh bien en vérité je crois que je ne m’en extirpe jamais vraiment. Que je sois entrain de marcher, de discuter, d’embrasser, de militer, ce qui se passe c’est que je nourris sans cesse mon univers. Parfois je le porte en sourdine, et d’autres fois il m’obnubile, mais on ne se sépare pas beaucoup, lui et moi. Et tant mieux, d’ailleurs. C’est un joli remède contre l’ennui, et un refuge appréciable quand la réalité tempête de trop.

Interview publiée dans New Noise n°46 – novembre-décembre 2018