Le temps qui reste de Marco Amerighi

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Sauro revient à Badiascarna, le petit village de Toscane où il a grandi. Il n’y est pas retourné depuis plus de vingt ans, depuis que son père l’a chassé quand il était ado. Il revient, à la demande de sa mère, justement pour rechercher son père qui a disparu. Ce retour est l’occasion de se souvenir de ses 13 ans et de raconter le drame qui l’a conduit à la rupture avec les siens.

Amerighi construit sa narration au gré de l’alternance entre des chapitres au passé, à l’époque de l’adolescence de Sauro, et au présent, dans la tête de son personnage principal tandis que sa maturité lui permet de porter un regard neuf sur des événements qu’il n’avait pu saisir lorsqu’il était jeune. Sauro n’a pas envie de retourner à Badiascarna. Il a construit sa vie ailleurs, contre. Il y a été heureux, pourtant. Avec ses potes, Momo, Le Docteur, et Trifo, ils avaient dans l’idée de former un groupe de rock et de devenir riches et célèbres. Leur amour pour Bowie ou les Stooges les portait. Dans l’abattoir de la ville, ils avaient installé leur salle de répét dans une chambre froide défectueuse. Ils se donnaient du mal pour être au point pour un premier concert déniché par Bea. Bea dont ils étaient tous amoureux. Sauf peut-être Trifo, qui l’aimait d’un amour différent, vu qu’il était différent lui-même, pas « débile », juste retardé mental.

Le temps qui reste est un roman mélancolique. Il dit le temps qui passe, les malentendus qui détruisent des vies, les erreurs qui rongent. Il dresse le portrait d’une bande de copains pris dans une tourmente qui se chargera de les éloigner mais qui seront unis, le temps d’un été, plus que des frères. On pense à Stand by Me, le film de Rob Reiner tiré de la nouvelle Le corps de Stephen King, incluse dans le recueil Différentes saisons. Les dialogues et les relations entre les membres du groupe, à cet âge où l’amitié est plus importante que tout, sonnent aussi juste.

Le temps qui reste n’est pas nostalgique d’un âge d’or qui serait révolu. Même si le présent n’a tenu aucune promesse, ce n’était pas mieux avant. Amerighi donne une dimension sociale à son récit qui empêche son histoire de se noyer dans un pathos facile. Badiascarna a vécu un renouveau économique grâce à l’implantation d’une centrale géothermique qui était censée apporter confort et prospérité aux habitants déshérités de ce coin du monde. Elle leur a surtout amené l’amiante et les cancers, qui tuent non seulement les ouvriers qui y travaillent mais aussi leurs femmes qui respirent les poussières quand elles nettoient les vêtements de leurs hommes.

Le lecteur apprendra les tenants d’une histoire bouleversante au fur et à mesure des révélations que Sauro découvrira lui-même. Comme le héros, il en sera durablement ému.

Le temps qui reste / Marco Amerighi. trad. de Françoise Brun. Liana Levi, 2019

Les tribulations d’Arthur Mineur de Andrew Sean Greer

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Arthur Mineur a écrit un roman qui a eu un succès d’estime, il y a longtemps. Sa carrière n’a jamais vraiment décollé. Sans qu’il comprenne pourquoi, il a stagné. Mais là, la chute est annoncée. Son éditeur vient de refuser son dernier livre. Une mauvaise nouvelle n’arrivant jamais seule, il est invité au mariage de son ex compagnon. Et pour couronner le tout, son cinquantième anniversaire approche. Courage, fuyons. Il décide d’accepter toutes les invitations qu’il avait refusées jusque-là. Foires du livre, conférences, rencontres littéraires. Mexique, Italie, France, Allemagne, Maroc, Inde, Japon, il embarque pour un tour du monde.

Andrew Sean Greer n’épargne pas Arthur Mineur. S’il a choisi l’humour pour conter les mésaventures de son héros, il multiplie les changements de registres afin de lui donner une vraie profondeur et en faire un personnage tragi-comique.

On rit d’abord à ses dépens, il est vrai. Cumulant les gaffes dont seuls les Américains à l’étranger ont le secret, on suit son parcours au rythme de grands éclats de rire et on attend sa bourde suivante avec délectation. Arthur est alors décrit, observé par un narrateur dont on ignore tout, hormis le fait qu’ils ont été intimes. Décalé, emprunté, maladroit, Arthur fait des miracles dans le comique de situation. L’auteur empile les clichés propre au genre, sans vergogne, d’autant qu’Arthur n’est pas qu’Américain. Il est gay, vit à San-Francisco, fréquente l’élite artistique et intellectuelle. Ses rencontres avec les autochtones n’en sont que plus savoureuses.

On rit beaucoup avec lui, aussi. De ses remarques subtiles sur la marche du monde. De sa façon de se moquer de lui-même sans s’apitoyer sur son sort. De ses descriptions hilarantes du microcosme de l’édition.

Néanmoins, on ne fait pas que s’esclaffer, on est touchés, souvent. Arthur n’est nulle part à sa place. Jamais loin du ridicule. De ses moments d’introspection, de ses souvenirs, on apprend d’où viennent son mal-être, ses complexes. Arthur doute. Est-il un bon amant, un bon écrivain ? Longtemps demeuré dans l’ombre d’un génie de la poésie, il n’a pas su prendre son envol. Arthur a peur. De vieillir. Il est de la première génération d’homosexuels à survivre au Sida, à passer le cap des 50 ans. L’inconnu s’offre à lui et il est terrifié. Il a subi des deuils, des ruptures, des chagrins d’amour dont il ne se remet pas. Greer lâche alors les lieux communs et se penche sur l’individu, un être humain humble et seul qui, au cours de ses pérégrinations, progresse.

Alternance de moments d’humour acerbe (on pense à David Lodge et ses fictions universitaires, ou à Joseph Connolly et ses peintures désopilo-sociologiques), et d’instants de pure mélancolie, Les tribulations d’Arthur Mineur secoue, subtilement. Un roman majeur, en somme.

Les tribulations d’Arthur Mineur / Andrew Sean Greer. trad. de Gilbert Cohen-Solal. Jacqueline Chambon, 2019

L’été où tout a fondu de Tiffany McDaniel

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L’action se déroule en 1984, à Breathed, petite bourgade du sud de l’Ohio. Le procureur Autopsy Bliss convoque le diable, par une annonce dans le journal, afin de lui régler son compte au tribunal. Sal se présente. Jeune garçon de 13 ans, noir, aux étranges yeux verts, il semble perdu et se lie d’amitié avec Fielding Bliss, le fils du juge. La famille Bliss l’accueille chez elle.

L’atmosphère est plantée dès les premières pages. Etrange. Pesante. Breathed était l’archétype de la ville petite américaine tranquille. La communauté vivait dans l’harmonie, solidaire envers ses membres, image d’un paradis paisible, rural. La famille était l’archétype de la famille américaine. Un père respecté, une mère au foyer, deux fils sains de corps et d’esprit, l’aîné étant promis à une belle carrière sportive. Cet été-là,  l’arrivée de Sal coïncide avec une canicule éprouvante. Breathed bascule en enfer. L’équilibre est rompu avec l’introduction de ce nouveau personnage, cet ado noir qui focalise sur lui toutes les tensions préexistantes mais tues. La famille Bliss explose, subissant les foudres des villageois rendus fous par la chaleur écrasante.

Tiffany McDaniel, avec ce premier roman d’une maîtrise époustouflante, compose son récit d’anecdotes qui marquent des paliers vers l’horreur. Racontée des années plus tard par Fielding devenu vieux, l’histoire de cet été marque la perte. Celle de son enfance, témoin qu’il a été d’épisodes si violents qu’ils ont déterminé toute son existence. Celle d’une Amérique fantasmée, soi-disant généreuse, finalement inapte à accepter les différences. Le mal était là, en sommeil. Il se réveille sous l’effet du soleil, contamine les esprits tel une gangrène. La population se fait foule, meute en transe malade de haine.

Dans L’été où tout a fondu, tout est symbole. Les noms, les individus qui finissent par incarner, malgré eux, des figures, des mythes qui les englobent, les dévorent. Dans L’été où tout a fondu, tout est simple et désespérant. L’enfer est bien sur terre, un rien suffit à révéler ce qu’est l’Homme, au fond, un fanatique, raciste, malveillant envers tout ce qui n’est pas à son image, qu’il s’agisse de la couleur de la peau ou de la préférence sexuelle. Il suffit d’un jeune noir de treize ans. Dans les années 80, en Amérique. Ou ailleurs, ou maintenant.

L’été où tout a fondu / Tiffany McDaniel. trad. de Christophe Mercier. Joëlle Losfeld, 2019

L’appétit de la destruction de Yvan Robin

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Chambre d’hôtel de luxe. Gueule de bois carabinée. Trou noir concernant la fin de la soirée de la veille. Réveil difficile, sinon inhabituel, pour Adrien, le chanteur de Ame less. Les autres membres du groupe (Pierre, son frère, batteur ; Nina, guitariste ; Jan, bassiste) l’attendent dans leur tourbus de stars. Destination une nouvelle ville anonyme pour un nouveau concert sans surprise, un show réglé au millimètre, devant 3000 fans. Ame less a fait du chemin depuis leurs premières répéts à Bordeaux. Tant de chemin qu’ils se sont perdus en route.

Pas facile de renouveler le genre quand il s’agit de conter l’histoire d’un groupe de rock. L’enthousiasme des débuts, les excès qui se transforment en addictions, les tournées interminables lors desquelles la promiscuité vient à bout de toutes les patiences, les groupies pas farouches, l’éloignement des proches et la perte des repères, la gloire, la chute… tout cela chante un refrain connu. Pourtant, Yvan Robin parvient à insuffler du neuf et de la fougue à son récit.

D’abord, la peinture qu’il fait du milieu rock et de sa faune, de l’ambiance des concerts, des requins de l’industrie qui gravitent autour, est d’un réalisme saisissant. L’immersion est totale, jusqu’à la description de la façon de composer des musiciens.

Ensuite, en proposant différents points de vue, à divers stades de l’existence du groupe, pour tracer son parcours, il dresse un portrait au plus juste, très profond, des personnages. Tour à tour, on entend la voix d’Adrien, au passé du temps de la splendeur de Ame less, puis au présent, après la déchéance. Celui « qu’on rêve d’embrasser, puis de gifler dans la foulée » porte un regard sévère sur ses frasques d’antan, sur cette foire aux vanités qui a fait de lui un monstre d’indifférence, sur cette célébrité qui l’a englouti. Il faut dire que l’auteur a pris soin d’en faire un être complexe, plein d’aspérités et de contradictions, un rien merdeux, un rien paumé, qui contribue à l’intérêt que le lecteur lui porte, partagé qu’il est entre agacement et empathie à son égard.

Enfin, entre cette plongée dans la psyché autocentrée du chanteur, se glissent des passages où deux narrateurs, inconnus jusqu’à la toute fin, livrent leur version au sujet du groupe.

Malgré l’issue que l’on sait inéluctable, le procédé est habile pour maintenir une forme de suspense proche du polar. Good job.

L’appétit de la destruction / Yvan Robin. Lajouanie, 2019

Chronique publiée dans New Noise n°48 – avril-mai 2019