Lucky de Joe Ide

lucky

Isaiah Quintabe, dit IQ, est un jeune afro-américain de LA. Il met son sens de l’observation, son esprit de déduction et son intelligence hors du commun au service des habitants de son quartier. Déshérités, mères de famille en détresse, grands-mères perdues lui demandent son aide pour qu’il résolve leurs problèmes. En échange, ils le payent en muffins. Les enquêtes qu’il mène – donner une leçon au caïd qui embête les membres du club scientifique de l’école, retrouver une broche sans valeur – ne l’entrainent jamais très loin de l’endroit où son frère Marcus a été tué sous ses yeux, écrasé par un chauffard qui a pris la fuite. La souffrance du deuil l’a empêché longtemps de concentrer ses talents à chercher le meurtrier de son frère. Il se décide enfin, quand Sarita, la fiancée de Marcus, l’engage pour retrouver sa demi-sœur, joueuse compulsive, qui s’est mise dans de sales draps à Las Vegas.

On retrouve Isaiah et toutes les qualités que j’avais adorées dans Gangs of LA, pour une deuxième enquête, menée toujours pied au plancher. Bien sûr, l’effet de surprise est passé mais le charme opère néanmoins. Les dialogues décapants n’ont rien perdu de leur efficacité. Les méchants, échappés ici de triades chinoises, sont à la hauteur. Le décor, Casinos de Vegas et salons de massage, est parfaitement campé.

Les personnages principaux prennent de l’épaisseur. Isaiah campe un jeune homme qui évolue au fil des découvertes qu’il fait sur son frère et des doutes qui l’assaillent. Le duo qu’il forme avec Dodson, son comparse, envers lequel il éprouve autant d’amitié que d’agacement, dans le genre chien et chat, est toujours réussi. Les scènes de baston et les péripéties n’ont rien à envier au premier tome. Et la drôlerie de l’ensemble soulève ici aussi des questions plus profondes, «connait-on jamais parfaitement quelqu’un?» « l’homme cessera-t-il un jour d’être un loup pour l’homme ? »
Espérons que la série continue.

Lucky / Joe Ide. trad. de Dominique Garneray. Denoël (Sueurs froides), 2020

Les forêts bleues de Fanny Lalande

https://assets.bigcartel.com/product_images/276052268/FB-COUV-WEB.jpg?auto=format&fit=max&h=1000&w=1000

Liv court. Quand elle court, elle oublie. Elle endort à petites foulées le mal qui la ronge. Elle vit seule avec son père Charles. Deux étrangers dans une vie sombre. Quand il l’entraîne sur les lieux où elle a passé son enfance, là où elle a laissé Amadeus, son cheval blanc qui se meurt à présent, ses traumatismes enfouis refont surface.

Elle retrouve l’endroit où a disparu sa mère et les protagonistes d’alors, son ami Stéphane, son presque frère quand ils étaient petits, et le père de celui-ci. Les hommes rivalisent de masculinité stupide et arrogante. On hésite à choisir lequel d’entre eux cèle le plus de ténèbres.

Les forêts bleues est un roman sur la dissimulation. Sous les masques, les personnalités cachent leur vraie nature et L’auteure prend plaisir à brouiller les pistes, à perdre son lecteur dans le dédale des émotions éprouvées par son héroïne et lui dévoiler, peu à peu, des informations qu’il devine tues et qui s’imbriquent afin que tout s’éclaire, dans les toutes dernières pages.

Fanny Lalande est habile à peindre des tableaux mouvants, où la nature prend toute sa force, où le vent, la neige et surtout les forêts deviennent des éléments du récit, ces forêts, bleues des pins qui ne laissent pas passer la lumière, qui dissimulent des coins boueux, obscurs, des secrets prêts à vous engloutir. La langue est belle. La musique omniprésente. Aussi triste que les magnifiques bois désolés de la couverture.

Difficile d’en dire plus sans divulguer l’intrigue. Parfaitement maîtrisée, elle nous mène à poser différentes conjectures, puis tour à tour les abandonner toutes, tant il est toujours difficile d’envisager le pire.

Les forêts bleues / Fanny Lalande. Zone 52 Editions, 2020

Betty de Tiffany McDaniel

Betty_283
Les Carpenter ont déjà perdu deux enfants quand ils posent leurs valises dans l’Ohio, d’où la mère est originaire. Ni plus ni moins rejetés là qu’ailleurs. Betty s’accommode de l’endroit entourée des siens que les voisins trouvent atypiques. Le père est un indien cherokee, et dans la fratrie, Betty est la seule à avoir hérité de sa peau mate et de ses yeux noirs, tandis que ses cinq frères et sœurs ont pris la blondeur maternelle.

C’est peut-être pour cela qu’il lui rapporte les légendes de son peuple, quand il ne les invente pas pour elle. C’est un conteur extraordinaire qui fait naître des rêves chez la petite métisse, des ailleurs, des possibles. Lui fait sentir qu’elle est précieuse, unique, qu’elle porte en elle son propre destin. Alors, tant pis si ses camarades, à l’école, la méprisent et insultent sa couleur de peau. Tant pis si elle est pauvre puisqu’elle a ses histoires. Tant pis si elle née fille quand c’est plus facile d’avoir un avenir quand on est un garçon.

Etre un bon père n’empêche pas les drames. Au racisme ordinaire dont il est la première victime, à la méchanceté crasse, aux accidents s’ajoutent les horreurs tues contre lesquelles il ne peut rien, passées ou présentes, celles qui viennent du dedans, de la famille.

C’est Betty qui raconte. C’est Tiffany McDaniel qui s’empare de l’histoire de sa mère pour en faire un récit, à la première personne, qui la transcende. Elle a trouvé la voix, la justesse exacte, pour raconter l’enfance et le passage à l’âge adulte, pour exprimer ce qu’est être une fille, pour dire l’amour.

Car si de deuils et de tragédies il est beaucoup question dans Betty, c’est surtout un roman d’amour. S’il y a dans ses pages des passages d’une dureté extrême, ils sont contrebalancés par un élan de vie plus grand que la douleur, et sublimés par une écriture flamboyante qui fait naître des images d’une poésie céleste et des envies de pleurer devant une telle beauté.

Le père fait de la réalité des mythes. Il se passionne pour les plantes, les animaux, il fabrique des potions, des arcs en ciel, des bijoux, des sculptures qu’il offre à ses enfants. Il aime chacun d’entre eux, avec leurs personnalités marquées et sensiblement dépeintes, sans les juger, nous poussant à les chérir à égal degré, à travers ses yeux et ceux de Betty. Il les pense beaux, donc ils le sont et ceux qui disparaissent le restent pour toujours.

Betty est un roman d’amour de l’auteure à sa mère, un hommage émouvant à l’amour conjugal et fraternel, une évocation bouleversante d’une civilisation qui serait perdue sans des pères fantastiques, et l’on se prend à craindre qu’un film soit tiré de l’œuvre qui viendrait pervertir les images personnelles que l’on s’est créées de la petite indienne.

Betty / Tiffany McDaniel. trad. de François Happe, Gallmeister, 2020

Le chien noir de Lucie Baratte

chien noir

Il était une fois une jeune fille très jolie qui s’appelait Eugénie. Son père, le Roi Cruel, la vend à ses seize ans à un homme riche, Barbiche. Le nouvel époux, malgré ses mille ans, a une belle prestance et de bonnes manières. Il est légèrement inquiétant aux yeux de la demoiselle, tatoué d’un serpent qui palpite dans son cou, mais il lui promet l’amour, le respect de sa pureté. Sur la longue route vers le château du maître, Eugénie recueille un chien noir qu’elle nommera Chasseur.

Conte gothique. Le sous-titre annonce la couleur, et c’est bien une réappropriation des thèmes et des ambiances chers aux contes classiques que Lucie Baratte nous propose. Gothique assurément, dans lequel règnent le sombre, le violet, le velours, les orages et les cris dans les bois, Le chien noir revisite les figures connues – la jeune femme sans défense, le père puis le mari sans considérations pour ses sentiments – et nous replonge dans ce plaisir mêlé d’effroi que nous ressentions à la lecture de ces histoires horrifiques qui bercèrent notre enfance, secouèrent nos berceaux, devait-on plutôt dire, tant ces récits remplis d’inceste, de viols, de meurtres, de parents abandonnant leur progéniture, n’étaient pas là pour nous aider à nous endormir, mais bien pour nous présenter une certaine vision de l’humanité, nous alerter peut-être.

Lucie Baratte, finalement, n’a pas à forcer le trait. Elle guide son lecteur, en empruntant la forme narrative du conte, vers un terrain qu’il comprend mieux, devenu mature, celui des perversions humaines. Elle se contente d’en accentuer certaines touches, avec de belles trouvailles, comme ces peintures mouvantes où les personnages forniquent ou s’entretuent. Eugénie est bien une peau d’âne aux robes couleur de suie ou de nuit, qui cherche des stratagèmes pour éviter des rapports sexuels contre nature ou imposés, sans y parvenir ici. Barbiche est bien un Barbe Bleu, un prédateur cynique qui use de son pouvoir. La sensualité est juste un peu plus appuyée, les scènes d’épouvante plus crues, afin de toucher nos âmes blasées d’adultes.

Le chien noir / Lucie Baratte. Les éditions du typhon (Les hallucinés), 2020

L’été 64 de Romain Slocombe

Lété-64©ÉditionsDuPetitÉcart

Lors d’une réunion d’anciens élèves de Janson-de-Sailly, l’ennui menace de s’abattre sur l’assemblée clairsemée. Pas grand-chose à se dire après toutes ces années. Pour sauver la soirée, l’on invente un jeu, raconter sa première histoire d’amour. Le narrateur est prié de s’exécuter.

Habile introduction, prétexte à la confidence, par Romain Slocombe poussé à livrer ce moment intime de son existence. Le « je » est de mise dans ce texte court où l’écrivain revient sur cet été 64, alors qu’il avait onze ans, et passait ses vacances à St Jean de Luz. L’enfant timide y faisait la rencontre de Catherine, aussi belle et blonde que Deneuve qui débutait au cinéma. La plage, le sable chauffé au soleil, les chansons de Françoise Hardy, propices aux premiers émois, seront les témoins d’un amour resté chaste et dont l’évocation permet à l’homme mûr diverses réminiscences et considérations sur cette époque enchantée, ces joyeuses 60’s, semblant présager d’un avenir radieux.

Portrait sensible d’un jeune garçon gauche, inquiet, sensible au mépris insidieux des représentants d’une classe sociale aisée dont il ne fera jamais complètement partie, L’été 64 relate avec finesse des souvenirs où quelques nuages assombrissent parfois la clarté du ciel d’août. Souvenirs dont on ne saura jamais quelle part d’invention ils recèlent ou quelle part de vérité ils cachent.

Slocombe, en tout cas, s’est plié avec bonheur à l’exercice dicté par les Editions du petit écart, répondant à leur « proposition insolite faite à un auteur qui l’entraîne hors de ses sentiers littéraires habituels », à leur « envie de faire du livre un espace de rencontres entre des artistes », ici avec Loustal qui a dessiné la couverture de cette publication soignée.

L’été 64 / Romain Slocombe. Ed du petit écart, 2020