La fille aux papillons de Rene Denfeld

Naomi est spécialisée dans la recherche d’enfants disparus, le dernier recours pour des parents désespérés après l’abandon des enquêtes de police. Si elle fait preuve d’autant d’empathie envers les gosses souvent kidnappés dont elle tente de trouver la trace, c’est parce qu’elle-même a été enlevée quand elle avait quatre ans, séquestrée avant de réussir à s’échapper, sans plus de souvenirs que celui de sa sœur cadette qu’elle a laissée derrière elle, aux mains de leur ravisseur. Vingt-cinq ans après les faits, rongée par une culpabilité qui l’étouffe, elle décide de remonter le fil de son histoire, de retourner sur les lieux du drame et de poursuivre la quête de sa vie. Alors qu’elle commence ses investigations à Portland, Oregon, des cadavres de jeunes filles sont repêchés dans la rivière. Qui s’en prend à elles, adolescentes laissées pour compte, fugueuses, enfants des rues ? La prochaine victime sera-t-elle Celia, 12 ans, pour laquelle Naomi s’est prise d’affection ? Les deux enquêtes vont se recouper au cours du récit.

Il y a de beaux passages, des évocations sensibles dans La fille aux papillons. La description des difficultés de ces bandes d’ados fragiles dans un univers d’une violence implacable, les relations toxiques dont ils sont victimes dans leurs cercles familiaux, le rejet qu’ils subissent de la part d’une société qui ferme les yeux sur leur détresse sont parfaitement documentés et transcrits avec délicatesse. La relation de Celia avec sa petite sœur, rappel de sentiments vécus par Naomi, il y a longtemps, est touchante. Le sort des sociétés indiennes, incarnées par le mari de l’héroïne, révolte.

Néanmoins, si l’on a plaisir à retrouver Naomi, après l’émouvant Trouver l’enfant, il faut tout de même faire abstraction des ficelles grossières avec lesquelles l’auteure tisse son histoire pour être touché par ce roman-ci. Les hasards bienheureux, les invraisemblances, la fin particulièrement peu crédible gâchent un peu l’ensemble. C’était surtout la figure de la petite captive, sa voix enfantine, ses mots simples, sa façon de voir le monde qui nous avaient atteint lors du premier épisode, et non la dextérité de l’enquêtrice en elle-même. Et l’on se prend à regretter que Rene Denfeld ne se soit contentée d’une enquête à la fois moins tarabiscotée et moins téléphonée, plus centrée sur ses personnages, et donc plus efficace.

La fille aux papillons / Rene Denfeld. trad. de Pierre Bondil, Rivages noir, 2020

Lëd de Caryl Férey

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Norilsk est en Sibérie, au nord du cercle polaire arctique. Les températures approchent les -60° en hiver et les 30° dans les deux mois d’été. C’est une des villes les plus polluées au monde. L’industrie minière de l’extraction du nickel empoisonne l’air de gaz toxiques et de pluies acides à des kilomètres. Face à la dureté du climat, aux maladies respiratoires, chanceux sont les habitants qui dépassent la soixantaine.

Autant dire que Caryl Férey a trouvé dans cet enfer glacial le décor idéalement cauchemardesque pour son dernier roman. Car des gens, malgré tout, vivent là. Dont il a, lors d’un séjour, partagé les conditions de vie et dont il tire ici des personnages sublimes, des figures à la mesure de leur environnement, tourmentés comme les tempêtes qui arrachent les toits des bâtiments, hantés par leurs démons et les morts de l’ancien goulag qui sillonnent les rues désertées, portés par des rêves plus beaux que les aurores boréales.

La découverte du cadavre d’un Nenets éleveur de rennes entraîne Boris, flic plus bourru qu’un ours, dans une enquête où les pistes se perdent dans la neige ou dans des tiroirs gardés secrets. A Norilsk, les méthodes de surveillance et de dissuasion héritées de l’ère soviétique période Staline n’ont rien perdu de leur efficacité. Intimidation, corruption, collusion entre politiques et patrons, éliminations, l’inspecteur déroule l’écheveau où s’emmêlent victimes et bourreaux comme au bon vieux temps et donne à Férey l’occasion de tremper sa plume dans sa rage.

On ne s’échappe pas plus facilement de la Sibérie de Poutine que de celle du petit père des peuples. Au moins, avant, les mineurs bénéficiaient d’un statut privilégié. A présent, les travailleurs exploités n’ont rien à envier aux migrants ouzbeks victimes d’un racisme séculaire, ni aux minorités ethniques dont on hâte la disparition, ni aux homosexuels, sous-hommes dans une Russie vouée au culte de l’Homme.

Caryl Férey, comme à son habitude, s’empare du contexte géopolitique et laisse à ses personnages incarnés le soin d’en révéler les perversions et les injustices.

Le froid lui sied. Il n’en fait que plus ressortir la chaleur, celle qui réchauffe les cœurs. Celle d’un bar où l’on rit, boit et chante, celle que procure la vue d’une jeune femme révoltée, d’un ciel magnifique, d’un poème, celle d’une chanson de Bowie ou d’une étreinte passionnée.

Lëd / Caryl Férey. Les Arènes (EquinoX), 2021

Erostrate for ever de Aïssa Lacheb

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Erostrate est le nom de l’homme qui incendia le temple d’Artémis à Ephèse, considéré comme l’une des sept merveilles du monde, en 356 avant J. C. Il expliqua son geste par le fait que cet acte était la seule façon pour lui d’acquérir la notoriété. Il fut supplicié et on interdit à quiconque de prononcer son nom.

Avec un titre pareil, on se doute que ce n’est pas la grandeur d’âme, la bravoure ou l’altruisme qu’Aïssa Lacheb cherche à incarner à travers ses personnages d’Erostrate for ever. Dans ce recueil de textes, qui n’ont de points communs que la représentation de figures en route vers leur chute, l’auteur évoque des tranches de vie d’êtres en marge, dont on voudrait nier l’existence parce que leur présence fait tache dans le paysage ou parce que les choix qu’ils font les conduisent à leur perte. Fils qui fuient la violence alcoolique de pères, couple d’amoureux qui finissent camés dans une sordide chambre de bonne, jeune femme qui sombre dans la violence, la prostitution et la folie, comptable qui prend le train de l’Enfer, tous sont frappés au sceau d’un déterminisme social dont il est difficile de s’extirper.

Et pourtant, ce n’est pas de la pitié, ni de la révolte, que l’on ressent à la lecture de ces histoires naturalistes où tout semble perdu. Il y a beaucoup plus dans ces pages qu’une volonté de faire pleurer sur le sort de condamnés. Il y a de la beauté et de l’empathie. Envers leurs luttes pour s’en sortir, même si elles finissent avortées. Envers les chimères qu’ils nourrissent, même s’ils se mentent à eux-mêmes. Envers leur volonté peut-être, tel Erostrate, d’emprunter le chemin de la condamnation des leurs pour montrer qu’ils existent, tant pis s’il leur faut être punis ou mourir pour atteindre à une certaine forme de reconnaissance. Le pire ne serait-il pas la négation totale de leur passage sur terre ?

En saluant leurs choix incompréhensibles au plus grand nombre parce que guidés par le désespoir, en louant leur refus de rester cantonnés à une place assignée, non choisie quand ils se rêvent un destin, en soulignant la survivance de telles figures et de leurs voix, qu’elles que soient les époques, et malgré la volonté de les faire taire, au final, n’est-ce pas la réhabilitation du personnage antique que prônent ces récits ?

Il y a tout ça dans Erostrate for ever, porté par une langue poétique à force d’être proche du réel, notamment dans ce texte raconté au présent, martelé par un « tu » qui accentue l’inexorabilité de la déchéance de ce fils emporté par l’alcool, alors qu’il sait qu’il reproduira le destin de son père, malgré lui, mais délibérément aussi.

Erostrate for ever / AÏssa Lacheb. Au diable vauvert, 2021