Au nom du bien de Jake Hinkson

au nom

Richard Weatherford est un homme heureux. Pasteur de l’Eglise baptiste de Stock dans le comté de Van Buren, Arkansas, il a réussi. Heureux mari, heureux père de cinq enfants, il est un pilier de la communauté de villageois dont il prend soin. Les conseils bienveillants de ce représentant modèle des valeurs chrétiennes, prêchant l’abstinence, la tempérance en tous domaines, sont appréciés de tous. Bienveillant, il l’est tant qu’on ne s’attire pas ses foudres. Il attend de ses ouailles qu’elles se conforment aux préceptes bibliques, fassent preuve de droiture, respectent la morale. Dans cette bourgade du Sud des Etats-Unis, on ne rigole pas avec les bonnes mœurs. Dieu est le Guide et le Sauveur. Malheur à l’agneau qui s’écarte du troupeau, surtout s’il est noir, mais c’est une autre histoire. Alors, quand Frère Weatherford est victime d’un maître chanteur, sous les traits délicats de Gary, avec lequel il a eu une malencontreuse et fugace aventure, son monde s’écroule. Sa paix menacée, sa réputation sur le point d’être entachée d’affreuse manière, le bon Pasteur passe à l’action. Le bien et le mal ? Quelle importance. Après tout, c’est lui qui décide.

Avec ce personnage prêt à tout pour sauver les apparences, Hinkson dresse un portrait féroce d’une Amérique arcboutée sur des principes d’un autre âge, prompte à juger, exclure. Pour un peu, on se croirait dans une histoire ancienne, si l’auteur ne s’amusait à nous rappeler qu’elle est tout à fait contemporaine en plantant dans les jardins des panneaux à la gloire de Trump. La fuite en avant de Weatherford, incapable d’imaginer descendre dans l’échelle sociale, perdre ce qu’il a mis du temps à conquérir, allant pour sa survie jusqu’au pire, devient l’incarnation d’une terre inapte au changement, qui souhaite se préserver des aléas de la modernité. Les contrepoints apportés par les réflexions intimes de ses proches ou de ses tourmenteurs, tellement loin d’imaginer la fureur qui l’anime, ne font que renforcer son ignominie.

Dans le rôle du méchant, Weatherford, charismatique, ambigu, est parfait, à la hauteur d’un Robert Mitchum dans La nuit du chasseur de Charles Laughton. Et quand on sait que Jake Hinkson est fils de Pasteur, ça fait froid dans le dos.

Au nom du bien / Jake Hinkson. trad. de Sophie Aslanides. Gallmeister (Totem), 2020

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s