Feminicid de Christophe Siébert

Dans Images de la fin du monde, Christophe Siébert plantait le décor. Il créait un monde, sa République Indépendante de Mertvecgorod (RIM), État d’Europe de l’Est, et plus précisément sa capitale Mertvecgorod, cette cité tentaculaire, sordide et tellement vraie que les miasmes de son extrême pollution, nous avaient collé aux narines durablement. Il nous entraînait, visite éprouvante, dans les ruelles sinistres des quartiers moches surveillés par des drones tueurs, ou dans les beaux quartiers, préservés des maladies décimant les populations paupérisées mais pas des pervers en tout genre. On suivait différents personnages pataugeant dans le cloaque, tentant de survivre dans les ténèbres.
Ici, il délaisse le collage de petits bouts d’existences pour s’attarder sur une seule pièce du puzzle et concentre sa chronique sur l’affaire des féminicides mise en avant dans un article du journaliste Timur Domachev, mort depuis d’une balle dans la tête. L’homme avait mené l’enquête sur les meurtres de centaines de femmes survenues dans la capitale, assassinats ou disparitions niées par les autorités. Le sillon est creusé, les cadavres déterrés, les bas-fonds exposés à ciel ouvert. Impression de descendre sans jamais remonter. Les plaies n’en finissent pas de gangréner la ville et les âmes. Chaque nouvelle clé n’est que le début de preuves révélant l’existence d’un système corrompu, pourri jusqu’à l’os.
Roman d’horreur et roman noir, fantastique, fait de descriptions si minutieuses qu’on finit par tout croire, même aux légendes venues du fond des âges. Composé de découpages de journaux, de télescopages historiques, où le réel et les fantasmes se confondent, Feminicid est inclassable. Le voyage est douloureux, quoi qu’il en soit, et la sensation de se noyer dans des vagues hallucinatoires, des égouts cauchemardesques est tenace. La réalité est pire : complots, trafics d’êtres humains et d’organes, meurtres dont les femmes sont les premières victimes, Mertvecgorod semble se repaître de ses enfants. Aucune lueur ? Une toute petite. Les mortes parlent aux vivants et les rendent meilleurs. Certains semblent sur la voie de la rédemption. Ils sont peu nombreux. Nous sommes seuls. Délicieux.

Feminicid : une chronique de Mertvecgorod / Christophe Siébert. Au diable Vauvert, 2021

Le coup du siècle de Irvine Welsh

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Au volant de son taxi, dans les rues d’Edimbourg, Terry est le roi. Chevelure bouclée, allure athlétique, il est concrètement dans la force de l’âge. Il aime les femmes. Elles le lui rendent bien. A croire qu’elles devinent qu’il dispose d’un atout majeur, là, bien au chaud dans le slip, son Excalibur, qui ne demande qu’à prendre du service. Il deale mollement, fait l’acteur dans des films X, traîne au pub entre deux courses et deux conquêtes. La vie est belle. La thune manque un peu mais qu’importe tant qu’il a l’amour. Beau gosse baratineur, aucune ne lui résiste. Jusqu’à ce que… un ouragan approche de la capitale écossaise, qui va entraîner moult péripéties et rencontres, qui vont voir Terry perdre sa toison et son épée magique, et se mettre au golf.

Irrésistible, Terry l’est autant que ce roman dans lequel il prend vie. Brut de décoffrage et néanmoins gentleman, ce nouveau héros welshien dispose de ressources dignes d’un Begbie, le dingue de Trainspotting, en moins prédateur. Welsh ne prend pas de pincettes pour le ficher dans des situations rocambolesques qui, en plus d’entraîner le lecteur à sa suite à cent à l’heure, finissent par lui faire prendre du recul, et lui donner une vraie épaisseur psychologique. Soutenu par des personnages de seconde main (un américain haut en couleurs collectionneur de bouteilles de whisky, un émouvant paumé mentalement limité doté d’une mère obèse, des piliers de comptoir vindicatifs…), Terry marque chaque page de son tempérament débordant. Successions de scènes frénétiques de baston ou de fesse, comme toujours chez Welsh, on plonge dans l’extrême dans un grand éclat de rire. Tout est absurde et rien n’est grave. La vie, quoi…

Et félicitations à Diniz Galhos pour sa traduction.

Le coup du siècle / Irvine Welsh. trad. de Diniz Galhos. Au Diable Vauvert, 2021

John King et Irvine Welsh

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Irvine Welsh, Alan Warner, John King. Quand, au milieu des 90’s, la Grande-Bretagne a vu débarouler sur les étals des libraires les romans de ces trois-là, elle a bien dû se rendre à l’évidence, il y avait quelque chose de changé dans le royaume. Ces auteurs allaient se faire une place, à grands coups de pompe dans le cul des pisse-vinaigre, dans le paysage littéraire, et leurs tableaux ne seraient pas des Gainsborough. Les critiques bon teint ont tenté de repousser l’assaut, ignorant superbement ou éreintant ces oeuvres so shocking, qui donnaient la parole et le beau rôle aux toxicos, aux hooligans, aux filles délurées, aux prolos, aux chômeurs, à tous les rebuts ravis de survivre d’allocs. Le public ne s’y est pas trompé, Trainspotting (1993), Morvern Callar (1995) et The Football Factory (1996) ont été des succès immédiats et durables, de même que les films tirés des romans. Les critiques ne se sont pas relevés de leur gueule de bois, Warner, Welsh et King sont toujours là, not so young but still angry, et ils ne lâchent rien. King vient de publier son neuvième roman The Slaughterhouse Prayer, et son Football Factory vient d’être réédité au Diable Vauvert. Le coup du siècle de Welsh vient de paraître en septembre, toujours au Diable Vauvert. Et Our Ladies, le film dont la sortie est imminente, tiré des Sopranos de Warner, fera date. Ils sont réunis pour la première fois, non pas autour d’une pinte, mais dans un recueil de trois novellas, The Seal Club.
Dans Those Darker Sayings d’Alan Warner, l’histoire se passe en Ecosse, aux débuts des 90’s, à l’époque où internet n’avait pas encore bouleversé nos vies. L’informatique était balbutiante et l’homme pouvait encore vaincre la machine, en tous cas ce qu’on en percevait dans ses applications quotidiennes. Pete, le narrateur, travaille aux chemins de fer non encore privatisés. Il est contacté par des collègues pour faire partie d’une organisation secrète, constituée de quatre membres, dirigé par un certain John Robert Slorach. Ils se sont rendu compte qu’ils pouvaient répondre aux sept cents questions de culture générale de Thirst For Knowledge, jeux d’argent installés dans les pubs de tout le pays. Les questions sont toujours les mêmes et s’il faut les mémoriser, il y a une belle cagnotte à se partager. Le pactole grossit, jusqu’au jour où les machines sont remplacées par une nouvelle génération, impossible à battre. Hilarant au début, Those Darker Sayings sombre dans la tragédie pure, à mesure que l’ancien monde est en train de disparaître.
Dans The Providers d’Irvine Welsh, c’est Noël chez les Begbie. Elspeth, assistée de son mari Greg s’apprête à recevoir la visite de ses deux frères Frank et Joe. Elle n’est pas tranquille. Avec eux, tout finit toujours mal et ils ne se sont pas vus depuis des années. Frank est sorti de prison après sa longue peine, et Joe, alcoolo, trempe toujours dans les embrouilles. Elle le fait pour Val, leur mère, malade, qui n’en a plus pour longtemps. Rassembler la famille, en huis clos, il faut être sacrément optimiste pour penser que la soirée se terminera dans l’harmonie et la sérénité. Le lecteur, connaissant Begbie et ce dont il est capable, se doute que la catastrophe est possible et se délecte déjà de la tournure aventureuse que peuvent prendre les choses. Très vite, La tension grimpe et pas seulement à cause de Frank. Devenu artiste, il a changé. Il ne boit plus, il est amoureux, il va se marier et part s’installer en Californie. De quoi rendre Elspeth folle de jalousie. Et voilà que Joe se pointe, complètement bourré, tandis que Val ne tarit pas d’éloges sur ses fainéants de fils ! Les réflexions fusent, puis les insinuations, les reproches, les vacheries d’enfance, les insultes, jusqu’aux secrets de famille, déballés devant tout le monde. C’est drôle et méchant. Welsh apporte une nouvelle pièce à sa sage écossaise, dévoile un pan du voile, non sans surprendre, du passé qui a fait de Begbie, notre héros préféré, ce qu’il est.
Dans The Beasts Of Brussels de John King, on est à Bruxelles. Demain, un match verra s’affronter l’Angleterre et la Belgique. Matt, Pat, Darren, Stan, en bons hooligans, ne pouvaient rater ça. Le foot, c’est bien, la castagne aussi. Dès les premières lignes, on est dedans. Tandis qu’une horde de Turcs s’acharne sur Pat, Robert Marsh les observe. Depuis un pub cossu où il s’est réfugié, il bande à la vue de ce type à terre, ce rejet de l’humanité qui fait honte à son pays. Lui, en européen convaincu, libéral et profiteur, hait ces types violents, vulgaires. Et puis, il y a Chris Bradley, qui prend des photos et vendra un bon prix des images de la scène retouchées, figeant Matt dans une posture guerrière, à l’attaque, une bête assoiffée de sang, sans foi ni loi. King multiplie les points de vue, change de narrateur, permettant tour à tour de se mettre dans la tête des différents protagonistes. Camaraderie, sexe, picole sont bien présents, chez les technocrates ou arrivistes plein aux as, ou chez les prolos anglais qui débarquent avec leurs grosses Docs. Mais la brutalité n’est pas là où on l’attend, et les bêtes se vêtent parfois de beaux atours pour tromper leur monde.

Trois histoires très différentes, donc. John King et Irvine Welsh nous en parlent, et de la vie qui va.

John King 2 NB photo : Bruno Picat

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Photo : Steve Double

John, c’est toi qui a dirigé la publication de The Seal Club chez London Books, ta maison d’édition. D’où est venue cette idée de rassembler ces trois romans courts dans un recueil ?

C’est Irvine qui l’a suggérée dans un pub appelé The Ship à Soho, dans le centre de Londres. On avait vaguement évoqué le fait de faire quelque chose ensemble par le passé, mais c’est lors de cette rencontre précise que l’idée s’est véritablement concrétisée. C’est un bel aboutissement dans la mesure où ma première rencontre avec Irvine avait eu lieu dans ce même pub, au milieu des années 90, et que l’une des premières fois où j’ai partagé quelques verres avec Alan, ça s’était déroulé également dans ce pub.

Est-ce toi qui a trouvé le titre ? Peux-tu nous expliquer ce que The Seal Club veut vraiment dire ? (Seal signifie un sceau ou un phoque, et Club peut désigner une association ou un gourdin)

Le titre peut être interprété de différentes façons. Le mieux, c’est que les gens lisent le livre et étudient le texte, examinent tous les niveaux de lecture, envisagent les multiples possibilités, et qu’ensuite, après un moment de réflexion, décident de sa signification. On a juré de garder le secret à ce sujet, sinon on gâcherait l’effet de surprise. The Seal Club, c’est aussi bien un état d’esprit que n’importe quoi d’autre. Nos lèvres sont donc scellées. Scellées d’un baiser.

C’est la première fois que je lis un de tes textes qui soit aussi court. Y a-t-il des différences entre écrire un roman, une novella et une nouvelle ?

Il y a assurément des différences et ça a été une expérience enrichissante. Est-ce qu’une novella est un roman court ? Est-ce une longue nouvelle ? Je me suis posé la question. J’ai décidé que ce n’était ni l’un ni l’autre, qu’une novella était quelque chose à part. Ce n’est qu’une fois que j’ai rejeté l’option la plus commune selon laquelle ça devait être une longue nouvelle que j’ai été capable de finir The Beasts. J’ai suivi plusieurs fils conducteurs, fait intervenir une variété de voix, utilisé divers styles, pour atteindre l’intensité que permet justement cette forme, cette structure narrative. Plus expansive qu’une nouvelle, écrite de façon plus concise qu’un roman. L’expérience a été très positive. J’avais deux autres novellas sur le feu, à moitié rédigées. Je vais être capable de les terminer maintenant.

Pour ceux qui connaissent bien ton oeuvre, The Beasts Of Brussels peut être vue comme un condensé de ta faculté à trouver une voix à des personnages très différents. Les mots de Robert Marsh, l’eurocrate, sont très éloignés de ceux qu’utilisent Matt ou Pat, les supporters de foot. Comment parviens-tu à spécifier leurs différences façons de s’exprimer ? Certains discours sont-ils trompeurs ?

Le langage de Robert Marsh est le reflet de son milieu et de son attitude. Il dit une chose et en fait une autre. Ce type ne raconte que des conneries. C’est un hypocrite dont les mots ne reflètent pas les actes. Marsh et son pote Chris Bradley peuvent bien palabrer, balancer des opinions politiques différentes, ils agissent de la même façon. Nos classes politiques, médiatiques, et soi-disant créatives sont pleines de ce type de gens. Des carriéristes au service de leurs propres intérêts. Plus généralement, c’est très drôle de jouer avec les différences de langage et de style, et je le fais aussi avec Matt, Pat et Tommy. J’espère que ça aide à définir leurs personnalités et leur état d’esprit. ça rend aussi les choses plus intéressantes pour moi en tant qu’auteur.

On suit successivement Matt, Pat, Darren, Tom. Chacun exprime ses points de vue, raconte quelques souvenirs. Chacun possède une voix propre, a un passé, a vécu des moments joyeux ou des drames. Voulais-tu les personnifier en tant qu’individus, alors qu’ils sont toujours présentés comme un tout, une meute ?

C’est un plus autant qu’un but. Chacun a une histoire. Chacun est un individu. En tant qu’auteur, tu choisis quels personnages tu vas explorer plus en profondeur, ce qui va fonctionner pour construire l’histoire dans son ensemble et comment ça équilibre ou vient contrarier d’autres personnages et intrigues. Nous menons des vies différentes, nous avons des opinions qui divergent parfois avec celles de nos amis. C’est sain. On n’a pas à penser tous la même chose. On parle beaucoup de diversité ces temps-ci, mais il semblerait que la diversité de pensée s’amenuise, en grande partie, selon moi, à cause d’internet et à cause de l’agressivité présente sur les réseaux sociaux.

Irvine, les femmes sont-elles les Providers du titre ? (les soutiens de famille. Le terme est ambigu car il peut signifier aussi les fournisseurs). Dans ton oeuvre, les personnages principaux sont souvent des hommes et ils occupent le devant de la scène. Considères-tu que les femmes sont plus fiables, responsables ?

Oui. Les hommes ont été responsables de plein de bonnes choses pour le développement de l’humanité mais notre utilité est tout simplement arrivée à son terme et on se contente maintenant de juste tout faire foirer. c’est nécessaire de merder pour grandir mais on persiste à faire les mêmes erreurs encore et encore. En plus de faire peser une menace sur la survivance de notre espèce, ça devient franchement lassant. Tout ce que les hommes « éclairés » sont capables d’imaginer comme solution, c’est de nous transformer en robots. Si l’humanité a encore un avenir, il sera féminin.

Begbie est sur le point de quitter Edimbourg. Il est censé avoir changé. Il ne boit plus, il est canon et il est en train de devenir un artiste célèbre. Il laisse derrière lui ses mauvaises habitudes et fréquentations comme si la ville avait une influence néfaste sur lui. Quels sont tes sentiments envers Edimbourg ? Peux-tu passer longtemps loin de ta ville natale ?

Je suis revenu à Edimbourg depuis le Covid après une longue absence. J’y retourne régulièrement pour écrire et voir ma famille et mes amis. Je puise mon inspiration dans les quartiers nord et Leith en tout premier lieu, mais la vivacité d’esprit et le style des prolos d’Edimbourg m’inspirent en général. J’adore cette ville, mais le monde est vaste et j’ai toujours aspiré à m’y immerger autant que possible. La ville est à nous, mais la planète aussi.

« Inviter Frank et Joe pour Noël, quelle putain d’erreur ça a été. » Dès le début de The Providers, le décor est planté. Les lecteurs qui entendent parler de Frank pour la première fois, et bien sûr ceux qui connaissent déjà Begbie, comprennent immédiatement que sa soeur Elspeth a raison, c’était une putain de mauvaise idée. L’atmosphère est tendue. On s’attend à ce que ça explose à tout moment. Est-ce jouissif de creuser l’ambiguité de Begbie, de jouer avec les nerfs de tes lecteurs et de partager une telle complicité avec tes fans ?

Begbie est un taré. Il est donc fondamentalement dissocié de sa propre violence. Le truc génial avec lui, c’est qu’il est imprévisible. Ces types de personnages sont très excitants à coucher sur le papier en tant qu’auteur. Et en tant que lecteur, ils sont irrésistibles.

L’ambiance est d’autant plus tendue que tout se déroule en huis clos. Personne ne peut s’échapper. Tout se passe dans une seule pièce. C’est comme si on assistait en direct à un drame familial. Le lecteur est dans la position du voyeur qui voit et entend des secrets. As-tu conçu ce texte comme une pièce de théâtre qui pourrait être jouée sur scène ?

Ce texte a une drôle d’histoire. Je l’ai conçu au départ comme une possible performance pour un théâtre de boîte noire (dans le théâtre expérimental, un théâtre de boîte noire est un petit lieu, souvent peint en noir, permettant des représentations plus intimes et favorisant l’interaction avec le public) pour ensuite le réécrire dans une forme plus courte que The Providers pour The Big Issue (un journal de rue vendu par et pour les SDF), et finalement le développer en une vraie pièce de théâtre. Forcément, avec le Covid, plus rien ne se passe en matière de théâtre. J’ai donc repris mon texte pour en livrer une version plus longue pour The Seal Club.

On vit une période terrible en ce moment, avec la pandémie de Covid, avec les masques, les couvre-feu et les confinements. Les bars, les stades, les salles de concert sont fermés. Cela affecte-t-il votre façon d’écrire ? Cela libère-t-il ou musèle-t-il votre imagination ?

John : En un sens, ça n’a pas changé ma façon d’écrire, dans la mesure où je m’impose mes propres confinements pour pleinement me concentrer, même s’ils ne durent pas plus d’un mois au maximum. Cependant, la pandémie nuit quand même à ma concentration, car, comme tout le monde, face à ces infos mon esprit s’emballe, et que ce qui est en train de se passer me fait penser à des choses à propos desquelles j’ai écrit par le passé, que ce soit dans White Trash où je parlais du système de santé, ou dans Slaughterhouse Prayer, où je me posais la question de l’origine des virus. En termes d’imagination, ça m’a ramené vers The Liberal Politics Of Adolf Hitler, alimentant d’idées le projet que j’ai d’en faire une suite située dans le futur. Il y a une tempête dans mon crâne, où ces trois romans ne cessent de tournoyer, même si j’essaie de me concentrer sur un autre texte.

Irvine : J’ai beaucoup travaillé durant cette période et d’un certain côté, l’isolement, en tant qu’auteur m’a plutôt réussi. Mais à un moment, tu as besoin de sortir t’éclater : te bourrer la gueule avec tes potes, gueuler à pleins poumons à un match de foot, danser dans une boîte, te détendre au cinéma, t’émerveiller de la puissance et des prouesses athlétiques d’un ballet au Sadlers Wells… Toutes ces choses enflamment ton imagination. Tu as besoin de refaire le plein. Je trouve ça quand même plus difficile de me concentrer. Je fais des sessions frénétiques d’écriture de vingt minutes plutôt que trois heures.

Pouvez-vous imaginer comment vous auriez vécu avec ces règles sanitaires quand vous aviez vingt ans ? Pensez-vous que vos personnages, comme Matt et Tom pour John, ou Renton et Begbie pour Irvine, auraient respecté/ respecteraient la distanciation physique ?

John : C’est une bonne question. ça aurait sûrement été plus difficile à vivre quand j’avais vingt ans, mais les mesures répressives auraient-elles atteint ce niveau sans internet, je me le demande. Au moins, si j’étais dans ma vingtaine, je n’aurais pas cette impression de perdre un temps précieux. Tommy et Matt respecteraient les normes de distanciation, c’est sûr. Quant à Darren, peut-être pas autant. Pat serait vigilant et ferait tout dans les règles. Ils seraient tous dehors, à bosser, exposés aux risques. Robert Marsh ferait de longs discours sur comment agir comme il se doit, mais ferait des exceptions pour sa petite personne, se trouverait des excuses pour justifier ses actions, tandis que Chris Bradley dédaignerait de se plier à quoi que ce soit. Ces deux-là auraient la possibilité de travailler depuis chez eux, évidemment.

Irvine : Oh, il y aurait eu la révolution depuis longtemps. On serait descendus dans la rue. Les jeunes sont atomisés par la technologie maintenant. Ce n’est pas de leur faute. La culture de rue n’existe plus.

Même si elles sont complètement différentes, ces trois novellas sont pleines de rage, d’humour, de mélancolie, d’amour, de haine, de violence, d’empathie. Elles fonctionnent bien ensemble. Comment expliquez-vous cette profonde cohérence ?

John : ça m’a rempli de joie, mais ça n’était pas planifié. On a écrit ce qu’on voulait et les histoires se sont combinées en un tout. On est amis depuis vingt-cinq ans et ça n’explique peut-être rien, mais on partage une culture et une vision du monde, on a le même sens de l’humour, on aime les mêmes styles de musique et de littérature, on ne crache sur boire un bon coup. Je ne suis pas sûr de savoir répondre à cette question. ça a juste marché naturellement. Peut-être qu’au fond de moi, j’ai toujours su qu’il en serait ainsi.

Irvine : Je ne suis sûr de pouvoir l’expliquer, hormis par le fait qu’Alan, John et moi partageons une même esthétique littéraire. Ce livre et cette absurdité qu’est le Covid m’ont fait réaliser à quel point j’aime ces mecs et combien ils me manquent. J’ai hâte de les revoir quand tout ça sera derrière nous.

Interview publiée dans New Noise n°57 – mai-juin 2021

John King and Irvine Welsh (english version)

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The Seal Club – Alan Warner, Irvine Welsh, John King
‘The Seal Club is a three-novella collection by the authors Alan Warner, Irvine Welsh and John King, three stories that capture their ongoing interests and concerns, stories that reflect bodies of work that started with Morvern Callar, Trainspotting and The Football Factory – all best-sellers, all turned into high-profile films.
In Warner’s Those Darker Sayings, a gang of Glaswegian nerds ride the mainline trains of northern England on a mission to feed the habit of their leader Slorach. Frustrated, cynical and a big disappointment to his family, Slorach is also a man of great intelligence and deep knowledge, a British Rail timetables call-centre guru who just happens to be addicted to gambling machines. And pubs. Welcome to the world of the quiz-machine casual.
In Welsh’s The Providers, a terminally ill woman’s family gather in Edinburgh for her last Christmas, but everyone needs to be on their best behaviour, and that includes her son Frank, recently released from prison and trying to forge a new life as an artist. Also present is his brother Joe, who arrives in a state of alcoholic dissolution. The ultimate nightmare family-Christmas looms, where secrets and lies explode like fireworks.
In King’s The Beasts Of Brussels, thousands of thirsty Englishmen assemble in the EU capital ahead of a football match against Belgium, their behaviour monitored by two media professionals who spout different politics but share the same interests. Meanwhile, a small crew of purists run the gauntlet in Germany, eager to join the fun. As order breaks down and the Establishment rages, we are left to identify the true beasts of the story.
The Seal Club is maverick, outspoken fiction for the 2020s. It will make you think and it will make you smile.’

John King and Irvine Welsh about The Seal Club

John King 2 NB Photo : Bruno Picat

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Photo : Steve Double

John, where does the idea to gather these three novellas in a collection come from?

Irvine suggested it in a pub called The Ship in Soho, Central London. We had briefly touched on doing something together in the past, but this was when the idea was properly formed. There is a nice link as I first met Irvine in the same pub back in the mid-1990s, and one of the first sessions I had with Alan was in there also.

Did you find the title? Can you explain to us what ‘The Seal Club’ exactly means?

The title can be interpreted in different ways and it is best if people read the book and study the text, consider the various layers, muse on the possibilities, and then, after a period of reflection, decide on the meaning. We are sworn to secrecy on this, as otherwise the magic will be tainted. The Seal Club is as much a state of mind as anything else. So our lips are sealed. They are sealed with a kiss.

It is the first time I read one of your texts that is so short. Are there differences between writing a novel, a novella or a short story?

There are definitely differences, and it was an interesting learning experience. Is a novella a short novel? Is it a long short story? That is what I was asking myself. I decided it is neither. That it stands alone. Once I had rejected the stronger option that it must be a long short story, I was able to finish Beasts. I went for different threads, a variety of voices and styles, wanted to achieve an intensity the form allows. More expansive than a short story, more tightly written than a novel. The experience was very positive. I have two other novellas here half-done, and now I can finish them.

For those who know your work well, ‘The Beasts Of Brussels’ can be seen as a digest of your talent for giving a voice to very different characters. The words of the eurocrat Robert Marsh is very far from the language of Matt or Pat, as what they drink. How do you succeed in finding their precise way of speaking? Are certain speeches misleading?

Robert Marsh’s language reflects his background and his attitudes. He says one thing and does another. The man is a bullshitter. A hypocrite who doesn’t live his own words. Marsh and his friend Chris Bradley may spout different political views, but they behave in the same way. Our political, media and so-called creative classes are full of these people. Self-serving careerists. In a broader sense, it is a lot of fun playing with different uses of language and styles, as I also do with Matt, Pat and Tommy. Hopefully it helps show their characters and states of mind. It makes things more interesting for me as a writer as well.

We follow successively Matt, Pat, Darren, Tom. Each one expresses his views, tells some memories. Each one has a voice, a background, has lived funny stories or dramas. Did you want to personify them as individuals, whereas they are always presented as a whole, a horde?

John : It is a bonus as much as an aim. Everyone has a story. Everyone is an individual. As a writer you choose which characters you want to go into in more depth, what works for the overall story and how it balances or contradicts other characters and storylines. We live with difference, have views that may conflict with those of our friends, and that’s healthy. We don’t all have to think the same way. There is a lot of talk about diversity these days, but there seems to be a lot less diversity of thought, largely due in my view to the internet and social-media bullying.

Irvine, are women the providers? In your work in general, the main characters are often men and they get to take the center stage. Do you consider women more reliable, responsible?

Yes. Men have been responsible for many of the good things in human development but we’ve simply come to the end of our usefulness and we just  keep shitting the bed. You have to fuck up in order to grow but we keep do it in the same way and as well as threatening the existence of our species, it’s also getting boring. And all ‘enlightened’ men can come up with as a solution is to turn us into robots. If there is a future for humanity, its female.

Begbie is about to leave Edinburg. He is supposed to have changed. He doesn’t drink any more, is fit, is becoming a famous artist. He is leaving behind his bad habits and wrong crowd as if the city had a bad influence on him. How do you feel about Edinburg? Can you stay long far from your hometown?

I’ve been back in Edinburgh since Covid after a long absence. I come back regularly to write and to see family and friends. I get inspiration from North Edinburgh and Leith primarily, but the wit and style of the working classes there in general. I love the city, but it’s a big world and I’ve always aspired to immerse myself in as much of it as possible. The city is ours, but so is the planet.

“To invite Frank and Joe for Christmas, what a bloody mistake that was”. Since the beginning, the scene is set. The readers who hear about Frank for the first time, and of course those who already know Begbie, understand immediately his sister Elspeth is right, it is not a good idea. The atmosphere is tense, the explosion is expected at any moment. Is it enjoyable to deepen Begbie’s ambiguity, to play with your readers’ nerves and to share complicity with your fans?

He’s a nutter. So fundamentally disassociated from his violence. One of the great things about him is that he is unpredictable. Those are great characters to write and as a reader, they are fun to read.

The atmosphere is even tenser because everything happens behind closed doors. Nobody can escape. It happens in one room, it is like a real-time family tragedy. The reader is like a voyeur hearing and seeing secrets. Did you conceive your text as a theatrical piece that could be played on stage?

It’s had a strange history. I thought of it as a black box play and then I wrote it as a shorter piece for The Big Issue before developing it into a stage play. Obviously with Covid nothing is happening theatre wise so I redeveloped it as a longer piece for Seal Club.

We are living a terrible period at the moment with the covid pandemic, with the masks, the curfews and lockdown. Pubs, stadiums, clubs, concert halls are closed. Does it affect your way of writing? Does it limit or free your imagination?

John : It hasn’t affected my way of writing in one sense, as I impose my own lockdowns in order to fully concentrate, but they only last one month at the most. The pandemic does make it harder to focus though, as my mind is racing like everyone else’s, and what is going on connects to things I have written about in the past, whether it is White Trash and healthcare, or the origins of the virus and Slaughterhouse Prayer. In terms of imagination, it has pulled me towards The Liberal Politics Of Adolf Hitler, added to ideas I have for a follow-up set further into the future. There is a whirlpool in my head where those three novels keep spinning, even though I am trying to focus on other writing.

Irvine : I’ve been working hard and on one level it’s been great as writer thrive on isolation. But you need to get out for a tear; get pissed in the boozer with your mates, shout your lungs out at the football, dance in a nightclub, relax in the cinema, marvel at the power and athleticism of the ballet at Sadlers Wells…these things fire the imagination. You need to replenish the well. I’m also finding it harder to concentrate, writing in 20 minute rather than 3 hour bursts.

Can you imagine how you could have lived under these sanitary rules in your twenties? Do you think your characters, such as Tom or Matt, would respect/have respect(ed) the social distancing?

John : Good question. It would have been more difficult in my twenties I am sure, but would there have been the same sort of crackdown without the internet I wonder? At least if I was in my twenties I wouldn’t have this sense of losing precious time. Tommy and Matt would respect the social-distancing measures for sure, but Darren maybe not so much. Pat would be dedicated and do everything by the book. They would all be out working and exposed. Robert Marsh would talk a lot about doing the right thing, but make exceptions for himself, justify his actions, while Chris Bradley would be dismissive. Those two would be able to work from home.

Irvine : Oh there would have been a revolution by now. We would have been out on the streets. The young are atomized by technology now, it’s not their fault, there’s just no street culture.

Even if completely different, the three novellas are all full of fun, rage, violence, melancholy, love and hate, empathy. They work well together. How do you explain that deep coherence?

John : I was really pleased about that, but it wasn’t planned. We wrote what we wanted and the stories came together as a whole. We have been friends for twenty-five years, although that wouldn’t be the reason, but we share a culture and a view of the world, have the same sense of humour, like similar music and literature, enjoy a good drink. I am not sure of the answer to this question. It just worked naturally. Maybe deep down I always felt it would.

Irvine : I’m not sure I can, other than an overlapping literary aesthetic between John, Alan and myself. This book and this Covid nonsense has made me realise how much I love and miss those guys and I’m looking forward to seeing them when this is over.

Interview published in New Noise n°57 – May-June 2021

Damon Albarn, l’échappée belle de Nicolas Sauvage

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Après Life From a Window : Paul Weller et l’Angleterre pop, paru chez le même éditeur en 2019, dans lequel il nous disait tout sur le Modfather, c’est donc à une autre icône de la pop anglaise que Nicolas Sauvage consacre son dernier ouvrage, soit, comme son titre l’indique, Damon Albarn. Et l’on imagine qu’il a dû en passer quelques heures, que dis-je, des semaines, des mois, à manger, dormir, vivre en sa compagnie, tant la discographie de l’artiste est volumineuse et sa personnalité complexe à décrypter.

De 1991 à aujourd’hui, avec huit albums de Blur, six de Gorillaz, deux de The Good The Bad & The Queen, trois albums solo, sans compter les musiques de film, la création de son propre label, et j’en passe, Albarn n’a jamais cessé d’occuper le terrain depuis ses débuts. Hyperactif, toujours avec un projet d’avance, ce speedy Gonzalez a déjà vécu plusieurs vies, à fond, et transforme en or tout ce qu’il touche, menant ses différents groupes tout en haut des charts avec une déconcertante facilité.

Bon, je résume à la truelle. Le propos de Nicolas Sauvage est plus nuancé. Tout n’a pas toujours été aussi simple qu’il n’y paraît. Tensions au sein de Blur, jusqu’au point de rupture avec Graham Coxon, animosités véridiques ou surjouées envers ses concurrents de Suede puis Oasis, périodes de doute, anxiété due à une trop grande exposition, le sieur a aussi connu des tempêtes. Il lui a fallu une ambition démesurée, beaucoup d’arrogance, pour se hisser au rang d’incarnation de la Britpop mid-90’s, redonnant sa fierté à une pop héritière des Kinks, de Madness, des cultures mod et skin, et débarrassant l’Angleterre du grunge venu des Amériques. Il lui a fallu beaucoup de courage pour changer de cap, rompre avec cette quête juvénile d’une notoriété dévorante et se lancer sans filet vers de niveaux rivages, sortir du carcan pop, s’emparer des influences trip hop ou electro, dub, musiques du monde ou rap et s’effacer humblement derrière un personnage fictif dans Gorillaz où priment le décloisonnement entre les genres et les collaborations.

A travers la carrière d’Albarn, avec un sens du détail touchant à l’exhaustivité, Sauvage ne fait pas que livrer une analyse érudite des morceaux de Blur ou Gorillaz, il replace leur création dans leur environnement politique, social et surtout musical, sur près de trente ans, sans oublier leurs influences, livrant une fresque palpitante qui se lit comme un roman.

Damon Albarn, l’échappée belle / Nicolas Sauvage. Camion blanc, 2020

Chronique publiée dans New Noise n°57 – mai-juin 2021