John King et Irvine Welsh

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Irvine Welsh, Alan Warner, John King. Quand, au milieu des 90’s, la Grande-Bretagne a vu débarouler sur les étals des libraires les romans de ces trois-là, elle a bien dû se rendre à l’évidence, il y avait quelque chose de changé dans le royaume. Ces auteurs allaient se faire une place, à grands coups de pompe dans le cul des pisse-vinaigre, dans le paysage littéraire, et leurs tableaux ne seraient pas des Gainsborough. Les critiques bon teint ont tenté de repousser l’assaut, ignorant superbement ou éreintant ces oeuvres so shocking, qui donnaient la parole et le beau rôle aux toxicos, aux hooligans, aux filles délurées, aux prolos, aux chômeurs, à tous les rebuts ravis de survivre d’allocs. Le public ne s’y est pas trompé, Trainspotting (1993), Morvern Callar (1995) et The Football Factory (1996) ont été des succès immédiats et durables, de même que les films tirés des romans. Les critiques ne se sont pas relevés de leur gueule de bois, Warner, Welsh et King sont toujours là, not so young but still angry, et ils ne lâchent rien. King vient de publier son neuvième roman The Slaughterhouse Prayer, et son Football Factory vient d’être réédité au Diable Vauvert. Le coup du siècle de Welsh vient de paraître en septembre, toujours au Diable Vauvert. Et Our Ladies, le film dont la sortie est imminente, tiré des Sopranos de Warner, fera date. Ils sont réunis pour la première fois, non pas autour d’une pinte, mais dans un recueil de trois novellas, The Seal Club.
Dans Those Darker Sayings d’Alan Warner, l’histoire se passe en Ecosse, aux débuts des 90’s, à l’époque où internet n’avait pas encore bouleversé nos vies. L’informatique était balbutiante et l’homme pouvait encore vaincre la machine, en tous cas ce qu’on en percevait dans ses applications quotidiennes. Pete, le narrateur, travaille aux chemins de fer non encore privatisés. Il est contacté par des collègues pour faire partie d’une organisation secrète, constituée de quatre membres, dirigé par un certain John Robert Slorach. Ils se sont rendu compte qu’ils pouvaient répondre aux sept cents questions de culture générale de Thirst For Knowledge, jeux d’argent installés dans les pubs de tout le pays. Les questions sont toujours les mêmes et s’il faut les mémoriser, il y a une belle cagnotte à se partager. Le pactole grossit, jusqu’au jour où les machines sont remplacées par une nouvelle génération, impossible à battre. Hilarant au début, Those Darker Sayings sombre dans la tragédie pure, à mesure que l’ancien monde est en train de disparaître.
Dans The Providers d’Irvine Welsh, c’est Noël chez les Begbie. Elspeth, assistée de son mari Greg s’apprête à recevoir la visite de ses deux frères Frank et Joe. Elle n’est pas tranquille. Avec eux, tout finit toujours mal et ils ne se sont pas vus depuis des années. Frank est sorti de prison après sa longue peine, et Joe, alcoolo, trempe toujours dans les embrouilles. Elle le fait pour Val, leur mère, malade, qui n’en a plus pour longtemps. Rassembler la famille, en huis clos, il faut être sacrément optimiste pour penser que la soirée se terminera dans l’harmonie et la sérénité. Le lecteur, connaissant Begbie et ce dont il est capable, se doute que la catastrophe est possible et se délecte déjà de la tournure aventureuse que peuvent prendre les choses. Très vite, La tension grimpe et pas seulement à cause de Frank. Devenu artiste, il a changé. Il ne boit plus, il est amoureux, il va se marier et part s’installer en Californie. De quoi rendre Elspeth folle de jalousie. Et voilà que Joe se pointe, complètement bourré, tandis que Val ne tarit pas d’éloges sur ses fainéants de fils ! Les réflexions fusent, puis les insinuations, les reproches, les vacheries d’enfance, les insultes, jusqu’aux secrets de famille, déballés devant tout le monde. C’est drôle et méchant. Welsh apporte une nouvelle pièce à sa sage écossaise, dévoile un pan du voile, non sans surprendre, du passé qui a fait de Begbie, notre héros préféré, ce qu’il est.
Dans The Beasts Of Brussels de John King, on est à Bruxelles. Demain, un match verra s’affronter l’Angleterre et la Belgique. Matt, Pat, Darren, Stan, en bons hooligans, ne pouvaient rater ça. Le foot, c’est bien, la castagne aussi. Dès les premières lignes, on est dedans. Tandis qu’une horde de Turcs s’acharne sur Pat, Robert Marsh les observe. Depuis un pub cossu où il s’est réfugié, il bande à la vue de ce type à terre, ce rejet de l’humanité qui fait honte à son pays. Lui, en européen convaincu, libéral et profiteur, hait ces types violents, vulgaires. Et puis, il y a Chris Bradley, qui prend des photos et vendra un bon prix des images de la scène retouchées, figeant Matt dans une posture guerrière, à l’attaque, une bête assoiffée de sang, sans foi ni loi. King multiplie les points de vue, change de narrateur, permettant tour à tour de se mettre dans la tête des différents protagonistes. Camaraderie, sexe, picole sont bien présents, chez les technocrates ou arrivistes plein aux as, ou chez les prolos anglais qui débarquent avec leurs grosses Docs. Mais la brutalité n’est pas là où on l’attend, et les bêtes se vêtent parfois de beaux atours pour tromper leur monde.

Trois histoires très différentes, donc. John King et Irvine Welsh nous en parlent, et de la vie qui va.

John King 2 NB photo : Bruno Picat
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Photo : Steve Double
John, c’est toi qui a dirigé la publication de The Seal Club chez London Books, ta maison d’édition. D’où est venue cette idée de rassembler ces trois romans courts dans un recueil ?

C’est Irvine qui l’a suggérée dans un pub appelé The Ship à Soho, dans le centre de Londres. On avait vaguement évoqué le fait de faire quelque chose ensemble par le passé, mais c’est lors de cette rencontre précise que l’idée s’est véritablement concrétisée. C’est un bel aboutissement dans la mesure où ma première rencontre avec Irvine avait eu lieu dans ce même pub, au milieu des années 90, et que l’une des premières fois où j’ai partagé quelques verres avec Alan, ça s’était déroulé également dans ce pub.

Est-ce toi qui a trouvé le titre ? Peux-tu nous expliquer ce que The Seal Club veut vraiment dire ? (Seal signifie un sceau ou un phoque, et Club peut désigner une association ou un gourdin)

Le titre peut être interprété de différentes façons. Le mieux, c’est que les gens lisent le livre et étudient le texte, examinent tous les niveaux de lecture, envisagent les multiples possibilités, et qu’ensuite, après un moment de réflexion, décident de sa signification. On a juré de garder le secret à ce sujet, sinon on gâcherait l’effet de surprise. The Seal Club, c’est aussi bien un état d’esprit que n’importe quoi d’autre. Nos lèvres sont donc scellées. Scellées d’un baiser.

C’est la première fois que je lis un de tes textes qui soit aussi court. Y a-t-il des différences entre écrire un roman, une novella et une nouvelle ?

Il y a assurément des différences et ça a été une expérience enrichissante. Est-ce qu’une novella est un roman court ? Est-ce une longue nouvelle ? Je me suis posé la question. J’ai décidé que ce n’était ni l’un ni l’autre, qu’une novella était quelque chose à part. Ce n’est qu’une fois que j’ai rejeté l’option la plus commune selon laquelle ça devait être une longue nouvelle que j’ai été capable de finir The Beasts. J’ai suivi plusieurs fils conducteurs, fait intervenir une variété de voix, utilisé divers styles, pour atteindre l’intensité que permet justement cette forme, cette structure narrative. Plus expansive qu’une nouvelle, écrite de façon plus concise qu’un roman. L’expérience a été très positive. J’avais deux autres novellas sur le feu, à moitié rédigées. Je vais être capable de les terminer maintenant.

Pour ceux qui connaissent bien ton oeuvre, The Beasts Of Brussels peut être vue comme un condensé de ta faculté à trouver une voix à des personnages très différents. Les mots de Robert Marsh, l’eurocrate, sont très éloignés de ceux qu’utilisent Matt ou Pat, les supporters de foot. Comment parviens-tu à spécifier leurs différences façons de s’exprimer ? Certains discours sont-ils trompeurs ?

Le langage de Robert Marsh est le reflet de son milieu et de son attitude. Il dit une chose et en fait une autre. Ce type ne raconte que des conneries. C’est un hypocrite dont les mots ne reflètent pas les actes. Marsh et son pote Chris Bradley peuvent bien palabrer, balancer des opinions politiques différentes, ils agissent de la même façon. Nos classes politiques, médiatiques, et soi-disant créatives sont pleines de ce type de gens. Des carriéristes au service de leurs propres intérêts. Plus généralement, c’est très drôle de jouer avec les différences de langage et de style, et je le fais aussi avec Matt, Pat et Tommy. J’espère que ça aide à définir leurs personnalités et leur état d’esprit. ça rend aussi les choses plus intéressantes pour moi en tant qu’auteur.

On suit successivement Matt, Pat, Darren, Tom. Chacun exprime ses points de vue, raconte quelques souvenirs. Chacun possède une voix propre, a un passé, a vécu des moments joyeux ou des drames. Voulais-tu les personnifier en tant qu’individus, alors qu’ils sont toujours présentés comme un tout, une meute ?

C’est un plus autant qu’un but. Chacun a une histoire. Chacun est un individu. En tant qu’auteur, tu choisis quels personnages tu vas explorer plus en profondeur, ce qui va fonctionner pour construire l’histoire dans son ensemble et comment ça équilibre ou vient contrarier d’autres personnages et intrigues. Nous menons des vies différentes, nous avons des opinions qui divergent parfois avec celles de nos amis. C’est sain. On n’a pas à penser tous la même chose. On parle beaucoup de diversité ces temps-ci, mais il semblerait que la diversité de pensée s’amenuise, en grande partie, selon moi, à cause d’internet et à cause de l’agressivité présente sur les réseaux sociaux.

Irvine, les femmes sont-elles les Providers du titre ? (les soutiens de famille. Le terme est ambigu car il peut signifier aussi les fournisseurs). Dans ton oeuvre, les personnages principaux sont souvent des hommes et ils occupent le devant de la scène. Considères-tu que les femmes sont plus fiables, responsables ?

Oui. Les hommes ont été responsables de plein de bonnes choses pour le développement de l’humanité mais notre utilité est tout simplement arrivée à son terme et on se contente maintenant de juste tout faire foirer. c’est nécessaire de merder pour grandir mais on persiste à faire les mêmes erreurs encore et encore. En plus de faire peser une menace sur la survivance de notre espèce, ça devient franchement lassant. Tout ce que les hommes « éclairés » sont capables d’imaginer comme solution, c’est de nous transformer en robots. Si l’humanité a encore un avenir, il sera féminin.

Begbie est sur le point de quitter Edimbourg. Il est censé avoir changé. Il ne boit plus, il est canon et il est en train de devenir un artiste célèbre. Il laisse derrière lui ses mauvaises habitudes et fréquentations comme si la ville avait une influence néfaste sur lui. Quels sont tes sentiments envers Edimbourg ? Peux-tu passer longtemps loin de ta ville natale ?

Je suis revenu à Edimbourg depuis le Covid après une longue absence. J’y retourne régulièrement pour écrire et voir ma famille et mes amis. Je puise mon inspiration dans les quartiers nord et Leith en tout premier lieu, mais la vivacité d’esprit et le style des prolos d’Edimbourg m’inspirent en général. J’adore cette ville, mais le monde est vaste et j’ai toujours aspiré à m’y immerger autant que possible. La ville est à nous, mais la planète aussi.

« Inviter Frank et Joe pour Noël, quelle putain d’erreur ça a été. » Dès le début de The Providers, le décor est planté. Les lecteurs qui entendent parler de Frank pour la première fois, et bien sûr ceux qui connaissent déjà Begbie, comprennent immédiatement que sa soeur Elspeth a raison, c’était une putain de mauvaise idée. L’atmosphère est tendue. On s’attend à ce que ça explose à tout moment. Est-ce jouissif de creuser l’ambiguité de Begbie, de jouer avec les nerfs de tes lecteurs et de partager une telle complicité avec tes fans ?

Begbie est un taré. Il est donc fondamentalement dissocié de sa propre violence. Le truc génial avec lui, c’est qu’il est imprévisible. Ces types de personnages sont très excitants à coucher sur le papier en tant qu’auteur. Et en tant que lecteur, ils sont irrésistibles.

L’ambiance est d’autant plus tendue que tout se déroule en huis clos. Personne ne peut s’échapper. Tout se passe dans une seule pièce. C’est comme si on assistait en direct à un drame familial. Le lecteur est dans la position du voyeur qui voit et entend des secrets. As-tu conçu ce texte comme une pièce de théâtre qui pourrait être jouée sur scène ?

Ce texte a une drôle d’histoire. Je l’ai conçu au départ comme une possible performance pour un théâtre de boîte noire (dans le théâtre expérimental, un théâtre de boîte noire est un petit lieu, souvent peint en noir, permettant des représentations plus intimes et favorisant l’interaction avec le public) pour ensuite le réécrire dans une forme plus courte que The Providers pour The Big Issue (un journal de rue vendu par et pour les SDF), et finalement le développer en une vraie pièce de théâtre. Forcément, avec le Covid, plus rien ne se passe en matière de théâtre. J’ai donc repris mon texte pour en livrer une version plus longue pour The Seal Club.

On vit une période terrible en ce moment, avec la pandémie de Covid, avec les masques, les couvre-feu et les confinements. Les bars, les stades, les salles de concert sont fermés. Cela affecte-t-il votre façon d’écrire ? Cela libère-t-il ou musèle-t-il votre imagination ?

John : En un sens, ça n’a pas changé ma façon d’écrire, dans la mesure où je m’impose mes propres confinements pour pleinement me concentrer, même s’ils ne durent pas plus d’un mois au maximum. Cependant, la pandémie nuit quand même à ma concentration, car, comme tout le monde, face à ces infos mon esprit s’emballe, et que ce qui est en train de se passer me fait penser à des choses à propos desquelles j’ai écrit par le passé, que ce soit dans White Trash où je parlais du système de santé, ou dans Slaughterhouse Prayer, où je me posais la question de l’origine des virus. En termes d’imagination, ça m’a ramené vers The Liberal Politics Of Adolf Hitler, alimentant d’idées le projet que j’ai d’en faire une suite située dans le futur. Il y a une tempête dans mon crâne, où ces trois romans ne cessent de tournoyer, même si j’essaie de me concentrer sur un autre texte.

Irvine : J’ai beaucoup travaillé durant cette période et d’un certain côté, l’isolement, en tant qu’auteur m’a plutôt réussi. Mais à un moment, tu as besoin de sortir t’éclater : te bourrer la gueule avec tes potes, gueuler à pleins poumons à un match de foot, danser dans une boîte, te détendre au cinéma, t’émerveiller de la puissance et des prouesses athlétiques d’un ballet au Sadlers Wells… Toutes ces choses enflamment ton imagination. Tu as besoin de refaire le plein. Je trouve ça quand même plus difficile de me concentrer. Je fais des sessions frénétiques d’écriture de vingt minutes plutôt que trois heures.

Pouvez-vous imaginer comment vous auriez vécu avec ces règles sanitaires quand vous aviez vingt ans ? Pensez-vous que vos personnages, comme Matt et Tom pour John, ou Renton et Begbie pour Irvine, auraient respecté/ respecteraient la distanciation physique ?

John : C’est une bonne question. ça aurait sûrement été plus difficile à vivre quand j’avais vingt ans, mais les mesures répressives auraient-elles atteint ce niveau sans internet, je me le demande. Au moins, si j’étais dans ma vingtaine, je n’aurais pas cette impression de perdre un temps précieux. Tommy et Matt respecteraient les normes de distanciation, c’est sûr. Quant à Darren, peut-être pas autant. Pat serait vigilant et ferait tout dans les règles. Ils seraient tous dehors, à bosser, exposés aux risques. Robert Marsh ferait de longs discours sur comment agir comme il se doit, mais ferait des exceptions pour sa petite personne, se trouverait des excuses pour justifier ses actions, tandis que Chris Bradley dédaignerait de se plier à quoi que ce soit. Ces deux-là auraient la possibilité de travailler depuis chez eux, évidemment.

Irvine : Oh, il y aurait eu la révolution depuis longtemps. On serait descendus dans la rue. Les jeunes sont atomisés par la technologie maintenant. Ce n’est pas de leur faute. La culture de rue n’existe plus.

Même si elles sont complètement différentes, ces trois novellas sont pleines de rage, d’humour, de mélancolie, d’amour, de haine, de violence, d’empathie. Elles fonctionnent bien ensemble. Comment expliquez-vous cette profonde cohérence ?

John : ça m’a rempli de joie, mais ça n’était pas planifié. On a écrit ce qu’on voulait et les histoires se sont combinées en un tout. On est amis depuis vingt-cinq ans et ça n’explique peut-être rien, mais on partage une culture et une vision du monde, on a le même sens de l’humour, on aime les mêmes styles de musique et de littérature, on ne crache sur boire un bon coup. Je ne suis pas sûr de savoir répondre à cette question. ça a juste marché naturellement. Peut-être qu’au fond de moi, j’ai toujours su qu’il en serait ainsi.

Irvine : Je ne suis sûr de pouvoir l’expliquer, hormis par le fait qu’Alan, John et moi partageons une même esthétique littéraire. Ce livre et cette absurdité qu’est le Covid m’ont fait réaliser à quel point j’aime ces mecs et combien ils me manquent. J’ai hâte de les revoir quand tout ça sera derrière nous.

Interview publiée dans New Noise n°57 – mai-juin 2021

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