The Amusement Park de George A. Romero

amusement

« Rappelez-vous que vous aussi, un jour, vous serez vieux. »

C’est par cette phrase, prononcée face caméra par Lincoln Maazel, seul acteur véritable du film, que se termine la présentation de The Amusement Park. Commence ensuite l’épouvantable fiction de Romero, fiction dont les faux airs de documentaire renforcent le propos et plongent le spectateur dans un profond malaise. Pas besoin de morts vivants ici pour créer l’angoisse, les vieux et surtout la façon dont ils sont traités suffisent.

Maître incontesté d’un cinéma d’horreur dénonciateur des affres de nos sociétés modernes, dont les figures de zombies continuent de hanter nos rêves, Romero, malgré le succès de sa trilogie La Nuit des morts-vivants (1968), Zombie, et Le Jour des morts-vivants se voit obliger pour survivre, au début des 70’s, de tourner des publicités. C’est dans ce cadre que la Lutheran Service Society de Pennsylvanie, une association religieuse, lui passe commande en 1973 d’un film qui entend dénoncer les difficultés rencontrées par les personnes âgées. Le résultat ne conviendra pas aux désirs des commanditaires et sans la veuve du cinéaste, disparu en 2017, ce moyen métrage n’aurait pas été exhumé et demeurerait inédit, 48 ans plus tard.

The Amusement Park, étrange, oppressant remplissait pourtant le cahier des charges et l’idée de cette déambulation d’un homme âgé parmi les attractions du West View Park de Pittsburg conserve toute son efficacité. Dès le début, on est intrigué. Dans une sorte de salle immaculée où aucun son extérieur ne pénètre, un vieil homme au visage marqué de nombreuses éraflures et portant un costume blanc taché de poussière comme s’il s’était roulé par terre, a l’air hébété. Son double, frais et dispo, entre dans la pièce et malgré les mises en garde du blessé, décide d’aller prendre l’air, dehors. La porte s’ouvre sur un parc d’attraction bondé. Le cauchemar démarre.

Alors que le lieu se prête à l’Amusement, avec ces manèges bon enfant, ces kiosques bariolés, ces stands de nourriture et de boissons, le héros éprouve d’entrée une gêne quant à sa place dans ce lieu. Personne ne lui sourit, ne le regarde, ne lui répond. Il est mis de côté, on lui marche sur les pieds, il est dans le passage, il dérange. Puis, le mal-être grandit. Il est poussé, tiré, bousculé à donner le tournis. De scènes en scènes, il est conspué, brimé, insulté, jusqu’à… des passages d’une cruauté sans nom qu’il serait dommage de dévoiler.

La mise en scène, maîtrisée de bout en bout, accentue la sensation de malaise grandissant. Sans jamais basculer dans le gore, on ressent l’oppression de cet homme seul dans cette foule compacte, joyeuse, insensible. Constituée de badauds en shorts ou mini jupes, qui passent et repassent devant lui en continu, elle est jeune et surtout son ennemie. La bande son, agressive, faite de gens qui parlent, rient, crient, associée à une musique de cirque à l’ancienne angoissante et à celle des manèges empêche toute discussion, toute interaction entre individus, rendus muets par le vacarme.

52 minutes frénétiques au cours desquelles un vieil homme éprouve sa solitude et le manque d’empathie de ses semblables. Terriblement efficace.

The Amusement Park / George A. Romero. Potemkine films, 2021

Des milliers de lunes de Sebastian Barry

Des-milliers-de-lunes

Winona, la jeune indienne Lakota adoptée par Thomas McNulty et John Cole, a grandi depuis Des jours sans fin où elle apparaissait dans les derniers chapitres. Elle a dix-sept ans et a vécu, après que ses pères l’aient sauvée du carnage de son peuple, une existence plutôt paisible, dans cette ferme isolée proche de Paris, petite bourgade du Tennessee. Ils y cultivent le tabac et le maïs, aidés de Rosalee et Tennyson, deux esclaves affranchis. Une famille. Un havre tandis qu’à l’extérieur demeure l’extrême violence. Dans ce Sud profond, qui conserve les stigmates de la guerre de Sécession, beaucoup ont refusé la défaite et continuent à faire régner le chaos et parler les armes. Le danger est partout, surtout pour une jeune femme. Un jour, des hommes arrachent à Winona ce qui lui restait d’enfance.

Roman sur l’intime, la quête de l’identité, l’entrée dans l’âge adulte, Des milliers de lunes est désarmant de justesse. En donnant vie à Winona, en exprimant ses tourments et ses joies par des mots simples mais forts d’images poétiques, Sebastian Barry plonge dans les tréfonds d’une âme délicate, belle à pleurer. Dans cet univers viril, où ceux qui portent les flingues font la loi, où Indiens et noirs ne sont pas des êtres humains, Winona oppose sa gracilité, son innocence. Ce qui émeut n’est pas la description d’horreurs à faire pourtant trembler de rage, c’est bien exactement le contraire, c’est la beauté. La beauté de l’amour et du respect qui unit ces parias face à la stupidité du monde. La beauté des gestes infimes de réconfort. La beauté des mots tus quand les idiots et les brutes vocifèrent. La beauté d’une petite indienne qui persiste à partager avec sa sœur et sa mère massacrées le ciel, les étoiles et des milliers de lunes.

Des milliers de lunes / Sebastian Barry. trad. Laetitia Devaux. Joëlle Losfeld, 2021