Agentique, d’Elodie Denis

agentique

1996. Loan, étudiante aux Beaux-Arts de Saïgon se rêve dessinatrice professionnelle pour de prestigieux studios de dessin animé à l’étranger. En attendant de maîtriser son art, elle seconde sa mère dans son agence de voyage. C’est là qu’elle fait la rencontre de Chayton Delgado, vétéran US de la guerre du Vietnam. Le duo s’embarque dans un périple en moto vers le delta du Mékong.

A partir de la relation qui se noue entre ses deux personnages, Elodie Denis tisse un récit aux ramifications multiples, fait de retours vers un passé à la fois intime pour chacun d’eux et indissociable de l’histoire du pays. Plus de vingt ans se sont écoulés depuis la fin du conflit avec les Américains. Les stigmates restent comme tatoués sur la peau, visibles, toujours douloureux. De chaque côté. Séquelles tangibles quel que soit l’âge ou le camp. Les exactions des belligérants continuent de meurtrir les survivants et leurs plaies se sont transmises à leurs enfants. Conséquences brûlantes à l’entrelacs arachnéen dont l’auteure suit les fils, les démêle, donnant à voir et à comprendre, alternant passé et présent, inversant les temps de narration pour mener étonnamment vers plus de clarté.

Elodie Denis ne nous perd pas, malgré la complexité du propos, malgré la densité des sujets abordés. Ses phrases sont luxuriantes, à l’image de la jungle. Elles s’étirent avec élégance, longues comme des lianes, efficaces comme des balles. Son sens du détail – une odeur, le nom d’une fleur ou d’un mets partagé en bordure d’une route – nous renseigne qu’elle a vécu là-bas. Le vocabulaire rigoureux, les expressions originelles nous immergent dans un monde inconnu, exotique fait de moiteur, de parfums, de bruits nouveaux. Hô Chi Minh-Ville fourmille, la forêt grouille, les souvenirs affluent, reviennent dans la tête enfumée d’opium de Chayton. La vérité surgit en toute fin, terrible, destructrice pour les deux héros, déchirante pour nous.

La signification du titre prend tout son sens à mesure que notre émotion grandit, tandis que l’orange omniprésent laisse la place au noir. Elodie Denis, que je ne vous ferai pas l’affront de vous présenter, livre un premier roman maîtrisé de bout en bout, instructif, poétique, bouleversant.

Agentique / Elodie Denis. Les moutons électriques (Courant alternatif), 2022

Chronique publiée dans New Noise n°62 – mai-juin 2022

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