La fugue thérémine d’Emmanuel Villin

La-Fugue-Theremine

Un des pionniers de la musique électronique était russe. Lev Thérémine, né en 1896, inventa en 1920 cet instrument étrange auquel il a donné son nom, cet appareil énigmatique dont on joue sans le toucher, qui permet par de simples mouvements des mains de faire chanter les ondes électriques. Le point commun entre « Good Vibrations » des Beach Boys, la fusée ramenant Neil Armstrong de la lune, et les bo du Jour où la terre s’arrêta, de La fiancée de Frankenstein, ou de La maison du Docteur Edwards d’Hitchcock ? On peut y entendre les volutes de l’engin.

Ingénieur fort doué, Thérémine a été un pur produit de son époque. Inspiré par les grandes inventions scientifiques – l’électricité – et par l’évolution politique de son pays – il rencontre Lénine en 1922 – il est officiellement dépêché en Europe puis aux USA en 1927, pour exhiber l’excellence soviétique. A New York, il réussit si bien à conquérir un public et à s’enrichir, qu’on lui permet d’y rester, à condition qu’il serve la cause révolutionnaire et en profite pour faire de l’espionnage industriel. Il sera de fait suivi de près par les services secrets russes.

La vie de Thérémine est un roman, à n’en pas douter. Encore faut-il du talent pour dépasser les simples faits et le propulser au rang de héros de la littérature. C’est ce que parvient à faire Emmanuel Villin, dans cette fugue en avant, cette jolie fiction où se mêlent intelligemment réalité et création. Récit au présent, pensées que l’on croirait directement issues du cerveau du génie, événements avérés habilement amenés dans le texte, le déroulé de l’existence de Théremine se lit comme un roman d’espionnage dont on tourne les pages avec curiosité, impatient de connaître la fin. Villin réussit, à travers lui, à faire vivre, sentir, entendre les débuts de ce siècle tourmenté. L’effervescence de New-York et ses clubs de jazz, la prohibition, la crise de 29, le nazisme qui se profile au loin et plonge l’Europe dans l’horreur, la guerre froide… Thérémine est le témoin de presque cent ans de hauts et de bas, de montagnes russes qu’il finit par incarner. Devenu millionnaire en vendant les brevets de ses inventions (le détecteur de métaux, l’altimètre, le système d’écoute à distance…) et en donnant des récitals, il prend de plein fouet le krach boursier et se retrouve criblé de dettes. Fervent bolchévique sommé de propager l’idée de révolution, il est rapatrié d’office en 1938, rattrapé par un certain réalisme soviétique, et surtout par Staline qui l’envoie au goulag pour intelligence avec l’ennemi.

Lev, timide maladif, travailleur inlassable est mort à 97 ans. Son instrument a perduré – on peut en voir des vidéos d’enregistrements par Clara Rockmore, théréministe virtuose. Emmanuel Villin, en insistant sur les amours déçues et les doutes du talentueux inventeur, en fait un personnage aussi insaisissable que des arpèges de thérémine, et lève une partie du voile sans en divulguer totalement le mystère.

La fugue thérémine / Emmanuel Villin. Asphalte, 2022

Chronique publiée dans New Noise n°63 – été 2022

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