Utopia de Ahmed Khaled Towfik

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Le Caire, 2023. L’effondrement des réserves pétrolières, la construction d’un canal par Israël ont conduit à l’anéantissement des classes moyennes égyptiennes et au partage de la société en deux catégories, les riches et les Autres, liés par une haine réciproque. Dans la crainte d’une Révolution, les nantis ont érigé des murs infranchissables et créé Utopia, colonie entourée de miradors qui les protègent des pauvres. A l’intérieur de cette enclave préservée, les gens ont tout et la jeunesse dorée s’ennuie. Alcool, sexe, puissantes drogues, les ados ont déjà tenté toutes les expériences à l’âge de seize ans. Une seule épreuve leur procure encore un soupçon d’adrénaline, la « chasse ». Le but : passer de l’autre côté, tuer un Autre et ramener une partie de son corps comme trophée. D’une violence terrifiante, le court roman de Ahmed Khaled Towfik est une démonstration de force. En plaçant son récit dans un futur très proche, en faisant alterner la voix de deux narrateurs principaux, du même âge mais de deux milieux diamétralement opposés, l’auteur parvient à dresser une critique imparable de l’Egypte contemporaine, et au-delà, de notre monde, au bord de l’implosion. Mené tel un thriller, le texte démonte de façon implacable, sans lasser une seconde, les mécanismes sociaux et politiques qui mènent à l’exclusion d’une partie de l’humanité, fait réfléchir sans donner de leçon, et met en garde, douloureusement.

Utopia / Ahmed Khaled Towfik. trad de l’arabe (Egypte) par Richard Jacquemond. Ombres noires, 2013

Le bloc de Jérôme Leroy

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En France. Un futur proche. Un futur trop proche ?

Dans les banlieues, il n’est plus question d’émeutes mais de guerre civile. 750 morts au compteur des chaînes d’actualité. Le gouvernement a instillé la haine de l’autre, la peur du différent, au-delà de ses espérances. Dépassé par sa dérive droitière, son discours sécuritaire, il a libéré la bête immonde et ne contrôle plus rien. Cette nuit, il en appelle au Bloc Patriotique pour rétablir l’ordre.

Cette nuit, alors que les négociations s’éternisent, deux hommes s’accordent un droit d’inventaire. Deux fachos, deux salopards. Dans son appart de luxe, Antoine Maynard attend le retour de sa femme, Agnès Dorgelles, la présidente du bloc, la fille du Vieux, du Chef, Roland Dorgelles. Dans son hôtel miteux, Stanko, le chef des GPP, Groupes de Protection du Parti, se prépare à son ultime combat. Vingt-cinq ans d’amitié unissent ces deux-là, vingt-cinq de lutte, au sens propre comme au figuré. Les deux faces d’un même étendard, celui dans lequel s’incarne le Bloc. L’intello et le prolo, l’équation parfaite. Vingt-cinq ans qui résument l’ascension irrésistible du Bloc.

Irrésistible, c’est bien là le problème. Fascination et écœurement. La nausée. Tout y est : les groupuscules, les skins, les guerres intestines, les soutiens véreux, les barbouzes, les préfets corrompus, les alliances malsaines. Jusqu’au portrait du Chef. Toujours teigneux, sur le déclin. Et de sa fille, habile stratège, de l’eau bénite dans le pot de vin.

Rien ne peut plus stopper l’avènement du Bloc. Ni la droite plus modérée qui a cru récolter les fruits de la haine, ni la gauche caviar, exsangue, engluée dans le pédiluve, ce cocktail de bons sentiments hypocrites et de mépris à peine caché du peuple. Ni l’intellectuel bon teint, ni le militant antiraciste des 80’s, ni les Sections Anarchistes Anti-Bloc. Tout le monde a participé. Tout le monde est coupable. Et ça cogne, ça n’épargne personne. Avec une telle acuité dans l’analyse des mécanismes politiques qui ont porté le Bloc au pouvoir, qu’on souffre, qu’on se débat. On proteste : ça ne nous rend pas justice, on a tout essayé. Mais au fond, le sentiment qui l’emporte, c’est la peur.

Parce que ne sont pas les scènes, pourtant absolument dégueulasses, de bastonnades ou de meurtres qui sont les plus terrifiantes, mais c’est bien le fait que la démonstration brillante de l’enfoncement irrépressible de la société dans ce cloaque abject vient des deux salopards, Antoine et Stanko. Ultra sordides et ultra lucides.

De l’intello Antoine, fils de petit-bourgeois rouennais démocrates chrétiens, petit-fils de résistant communiste dont il a hérité le jusqu’au-boutisme et l’amour des Lettres, on apprend l’engrenage inéluctable, la mécanique froide qui mène au pouvoir.

De Stanko, l’ancien para hooligan, le polak du Nord, le mercenaire fidèle, on mesure l’étendue de la force primitive des petits quand ils sont laissés de côté.

Comme à travers un miroir, Antoine, brute obèse aux yeux bleus, se considère, s’épluche. L’amour l’a fait rester au Bloc, celui de sa femme, celui de Stanko aussi.

Stanko, le sec, le petit nerveux, sait lui aussi que s’il est resté fidèle au Bloc, c’est que c’est la seule famille qu’il a pu trouver.

Deux furieux animés d’une violence animale incontrôlable, mais deux hommes quand même, armés d’une intelligence qu’on voudrait pouvoir leur nier.

Puisque leur passé est notre présent, leur présent est notre avenir : notre demain est notre fin.

Ereintant de s’extraire d’une œuvre comme celle-là, mais ce n’est que de la fiction, hein ?

Bon courage, Douce France.

Le bloc / Jérôme Leroy. Gallimard (Série Noire), 2011

Chronique publiée dans New Noise n°7 – novembre-décembre 2011

Les assoiffées de Bernard Quiriny

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De nos jours, Pierre-Jean Gould, intellectuel germanopratin, organise un voyage officiel en Belgique, le premier voyage où des étrangers pourront pénétrer dans le plat pays depuis la révolution réussie de 1970. Quelle révolution ? Mais enfin, la révolution féministe, celle qui a permis de mettre au pouvoir les « Bergères », avec les grandes figures d’Ingrid, puis de sa fille Judith. Parmi les élus qui méritent de faire ce périple historique, des journalistes, des scientifiques, des universitaires, tous acquis à la Cause et ne demandant qu’à trouver sur place des preuves du bien fondé de l’éradication des mâles.

Le lecteur suit donc ce groupe de « touristes » au fil de leurs pérégrinations. On leur montre des écoles modèles, des fermes modèles, des hôpitaux modèles, et si certains ne cachent pas leur enthousiasme, d’autres commencent à douter…

Parallèlement, le récit entremêle les réflexions d’Astrid, jeune femme belge, sujette anonyme, qui raconte sa vie sous le joug terrifiant de la dictature imposée par ses «sœurs».

Mélange de 1984, d’un reportage en Corée du Nord, et d’un pastiche d’anticipation, ce roman est un ovni. Les règles et devoirs des féministes érigés en religion, les progrès de la génétique qui permettent de ne plus avoir à subir de porter un garçon, la délation, le culte de la personnalité, la faim… ce monde fait froid dans le dos. Et en même temps, comment ne pas voir la parodie, l’ironie dans ce texte parfaitement construit ? La juxtaposition des deux mondes, – d’un côté, les intellos français superbement ridicules, sûrs de leur conviction, mais aussi peureux et mesquins, – et de l’autre, des femmes enfermées dans un univers totalitaire, grotesques d’obéissance, comment ne pas comprendre que l’auteur s’amuse à brouiller les pistes ? Qui a raison ? Cette société féministe qui, après les avoir émasculés, se sert des hommes comme esclaves ? Non, bien sûr ! Alors, cette troupe de petits bourgeois bien pensants campés sur leur position ? Non plus évidemment ! Alors, pourquoi ce livre si la critique n’épargne personne ? A vous de voir ! Pourquoi pas pour rire?

Les assoiffées / Bernard Quiriny. Seuil, 2010