Bob Mould

J’ai vécu plus d’un an avec Bob Mould. En immersion totale dans sa discographie, ses peines de coeur, ses relations difficiles avec sa famille. Dans sa tête. Ben oui, j’ai traduit son autobiographie See a Little Light. Au départ, une suggestion de l’ami Pedro Garo, puis comme un défi à relever, le livre a fini par sortir chez Camion Blanc. Pendant tout ce temps, aucun contact possible avec celui qui est une immense star aux Etats-Unis. Mould se méfie, sûrement à juste titre, des médias et des réseaux sociaux. Et un jour, je reçois sur ma boîte mail : objet Bob Mould, texte « ça te dirait de l’interviewer ? » Olivier Drago, le rédac chef de New Noise, économe de longs discours, sait toujours trouver les mots justes. Comment refuser une telle offre ? Alors, malgré une trouille incommensurable de rencontrer Dieu lui-même, et de tout faire foirer, ça s’est fait. J’ai-passé-prés-d’une-heure-seule-en-tête-à-tête-avec-Bob-Mould. Moi ! Dans les locaux de Differ Ant, son distributeur français. Il a été comme je l’imaginais, drôle, humble, généreux. Quelques semaines plus tard, mon article faisait l’une des deux couv. du mag pour l’été. Il m’arrive de réécouter des bouts de l’enregistrement de l’entretien. Pour être sûre que c’est vraiment arrivé. Parce que je n’en suis toujours pas revenue…

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Photos : William Lacalmontie

En trente-cinq ans de carrière, Bob Mould a vécu plusieurs vies. Des succès, quelques échecs aussi. Le parcours du guitariste/chanteur d’Hüsker Dü, groupe emblématique de la scène punk hardcore/alternative rock US des 80’s, dont nirvana, Pixies, Dinosaur Jr. ou Sonic Youth ont toujours revendiqué l’influence, n’est qu’un continuel recommencement. Eternel angoissé, terrifié à l’idée de décevoir ou blesser, il n’a pourtant jamais hésité à tout quitter sans se retourner. Fin chaotique d’Hüsker Dü en 1988, naissance puis disparition de la comète Sugar après seulement trois ans d’existence, innombrables changements de labels, addictions diverses, ruptures amoureuses : autant de bouleversements qui en auraient laissé d’autres à genoux. Mais le musicien n’a pas cessé de se réinventer, comme le prouvent son détour par la ligue nationale de catch professionnel (en tant que scénariste) ou son immersion dans l’électro (notamment avec les albums Modulate et Long Playing Grooves, ce dernier sortant sous le pseudonyme LoudBomb, anagramme de son son nom, voire Body of Song et District Line), suivant sans faiblir la petite lumière qui le guide, sans se départir de ce qui fait son unicité, ce sens inépuisable de la mélodie qui tue. Nous l’avons rencontré à quelques semaines de la sortie de Beauty & Ruin, son décapant et enthousiasmant douzième album solo. Attentif et charmant, il n’a cessé de ponctuer l’entretien de son gros rire sonore, tout en battant la mesure sur un coin de table. Si sa vie et son oeuvre imposent le respect, sa disponibilité et son extrême gentillesse le rangent aussi parmi les plus grands. Bob is God !
Beauty & Ruin, plus encore que Silver Age, est un album pop avec une guitare puissante, une énergie punk très brute et moins d’éléments électro que dans tes précédents disques, comme Life and Times, par exemple. Est-ce le fait d’avoir rejoué Copper Blue et des morceaux d’Hüsker Dü sur scène, ou d’avoir participé à l’album Wasting Light des Foo Fighters, qui t’a donné l’envie de renouer avec un son plus spontané et des chansons moins « travaillées »?

C’est sûr que revisiter les morceaux de Sugar m’a donné l’idée de faire un album comme Silver Age, de même que travailler avec Dave et les Foo Fighters a été très stimulant. Il y a aussi eu ce tribute concert auquel tous ces gens ont participé en 2011 au Disney Concert Hall qui a été très important pour moi (A Celebration of the Music and Legacy of Bob Mouldavec Dave Grohl, Britt Daniel, Ryan Adams, No Age…). Tout ça a compté, mais il y a trois choses qui ont fait que ces deux albums sont ce qu’ils sont. Tout d’abord, Jon [Wurster], Jason [Narducy] et moi, nous jouons ensemble depuis six ans et nous avons vraiment trouvé notre son. Et puis, c’est ce que je sais faire, jouer de la guitare, ce que les gens ont l’air d’apprécier. Enfin, il y a une partie de moi qui sait maintenant que rien ne dure indéfiniment et qu’il faut que je savoure chaque instant. J’ai un chouette groupe, je partage de grands moments avec le public, je sais ce que les gens attendent de moi, et j’ai conscience que ça peut changer d’une minute à l’autre. En fait, tout ça se fait si facilement, naturellement que je ne vois pas pourquoi je me compliquerais la tâche (rires). Je suis sûr que je vais arriver à compliquer les choses très rapidement, alors pour le moment, j’en profite (rires).

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Après avoir passé trois ans à travailler sur ton autobiographie See a Little Light, n’éprouvais-tu pas le besoin également d’une expérience plus collective, de partager physiquement de la musique avec un gros son ?

Oui, j’ai écrit ce livre, et dans la foulée Silver Age a été un album très joyeux, avec des passages sombres, mais dans l’ensemble plutôt lumineux, comme une célébration. Le livre m’avait forcé à une profonde introspection, et en contraste Silver Age a été comme une libération. J’ai éprouvé un vrai soulagement, du genre « enfin, tu n’as plus besoin de parler de toi, en tous cas un petit peu moins » (rires), alors amuse-toi ». Ensuite, beaucoup de choses ont changé au cours des dix-huit mois qui ont séparé les deux derniers albums, les paroles de Beauty & Ruin sont donc plus noires, plus introspectives. Mais la musique est restée dans la même veine et les gens peuvent se contenter d’apprécier le son et laisser les paroles de côté s’ils le veulent.

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Musicalement en tous cas, Beauty and Ruin est très jubilatoire, même si le premier morceau « Low Season » est déchirant. Il est plein de chansons pop efficaces et énergiques à la Sugar avec de puissantes lignes mélodiques. Je trouve que c’est l’union parfaite de tes premières amours musicales, un mélange des singles anglais des 60’s que tu écoutais enfant et de la scène punk new-yorkaise des 70’s.

Je dirais que c’est une bonne définition de l’humeur que l’album dégage. Ce sont toujours des choses vers lesquelles je reviens régulièrement, surtout quand je suis sur le point de faire un disque. En ce qui concerne la musique, je n’ai pas essayé de réinventer quoi que ce soit avec cet album…

Mais personne n’invente plus rien en musique !

C’est vrai ça, personne n’en est capable ! (rires)

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Tu écoutes encore les Beatles, les Who ?

Plus j’approche du moment de faire un album et plus j’écoute ce qui signifie le plus à mes yeux, comme pour me rappeler pourquoi je fais tout ça, Revolver ou The Who Sell Out

« En 1998, je commençais à être fatigué d’être ce type qui fait du rock, dans un groupe de rock, et constamment avec son groupe. Il y avait toute une partie de ma vie que je n’avais pas assez prise en compte, celle basée sur mon homosexualité. »

En 1998, tu pensais que The Last Dog And Pony Show serait ton dernier album rock. Tu ne détestes donc plus le rock alternatif (« I Hate Alternative Rock » est un morceau de Hubcap, en 1995), et tu n’en as plus marre de la guitare électrique ?

En fait, même à l’époque où j’ai laissé le rock de côté, j’ai continué à composer des morceaux à la guitare. Ce n’était simplement plus ma préoccupation du moment. En 1998, je commençais à être fatigué d’être ce type qui fait du rock, dans un groupe de rock, et constamment avec son groupe. Il y avait toute une partie de ma vie que je n’avais pas assez prise en compte, celle basée sur mon homosexualité. J’habitais New York et je me suis mis à fréquenter ce milieu singulier qui n’avait rien à voir avec le rock. Ça a été une pause salutaire, une agréable rupture pendant laquelle je me suis autorisé à prendre de la distance, à apprécier la dance music, et qui m’a permis d’éprouver ce sentiment d’appartenir à une communauté, qui est très différent de celui que l’on ressent dans la pop music. Quand on rentre dans une boîte pleine de gays en train d’écouter de la danse music, ça n’a rien à voir avec un concert de rock où tout le monde va (rires). C’est une expérience très particulière et ça m’a été bénéfique de m’éloigner du milieu rock pendant un temps, comme ça a été chouette, avec les albums Body Of Song, District Line et Life And Times, d’y revenir en douceur, en réintroduisant de la guitare progressivement parmi des éléments plus électro, en me servant des outils que je venais de découvrir. Mais bon, avec la tournée Copper Blue et cette expérience avec les Foo Fighters, ça a été comme si je rentrais à la maison.

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D’accord, mais à la fin des années 90, tu trouvais que « tout ce qui était bien dans le rock alternatif avait été exploité et gâché par les majors ». 

Oui, et je le pense toujours (rires).

« Il y aura toujours un endroit où il me suffira de continuer à faire ce que je fais et où le public m’attend (rires). »

Maintenant que les majors s’intéressent moins à ce style de musique, penses-tu que le rock a retrouvé sa raison d’exister ?

Je l’espère. Je considère que c’est une forme d’art majeure qui a été capable de prendre des éléments du blues, du folk et de la soul, d’intégrer toutes ces influences et de les coller ensemble pour créer un nouveau style musical. C’était inventif, percutant et doux, toujours pertinent, surtout dans les 60’s. Puis ça a pris une forme plus psychédélique, plus grandiloquente, plus produite, qui a nécessité plus d’argent. Mais, en fin de compte, la pop, le rock ont toujours été là, simplement ils connaissent des hauts et des bas. Peut-être bien qu’un de ces jours un gamin de seize ans va mettre sa vidéo en ligne et que ça sonnera comme du AC/DC, et qu’on se dira : « la vache, j’ai pas entendu ça depuis trente ans » (rires). C’est devenu dingue et imprévisible aujourd’hui, tout est possible parce que tout le monde peut partager si facilement ses idées. Le rock disparaît et renaît sans cesse, et ce partout dans le monde. Les gens réagissent différemment selon les époques, les pays, les villes, mais il y aura toujours un endroit où il me suffira de continuer à faire ce que je fais et où le public m’attend (rires).

Ainsi, d’un côté tu fais du pop rock et d’un autre, tu satisfais ton amour de la dance music et de l’électro en faisant des DJ sets, seul ou avec Rich Morel, dans Blowoff

Blowoff marque une pause, en fait. On a fait notre dernier concert en janvier cette année. On joue ensemble depuis onze ans, et on s’arrête un peu. Je continue à faire le DJ, à San Francisco, à Boston… ça m’intéresse toujours, mais depuis trois ans la musique électro est devenue tellement énorme et a pris une direction que je n’aime pas vraiment, avec tous ces trucs pompeux et assourdissants. Et puis, comme on tourne beaucoup avec Jason et Jon, je préfère me concentrer sur la guitare pour l’instant. J’aime toujours l’électro mais certaines musiques sont insupportables à écouter. La house music, de New-York notamment, avec ses morceaux lents, est très bonne, mais la plupart de ce qu’on entend, cette espèce de soupe qui gueule et où toutes les chansons finissent par se ressembler… (Là, Bob se lance dans une imitation human beat box horriblement réussie d’un morceau de dance de fête foraine)

(Rires.) Tu joues donc avec Jon et Jason depuis six ans…

Oui, et je travaille régulièrement avec Jason depuis presque vingt ans maintenant.

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Considères-tu votre trio comme un groupe à part entière ou penses-tu que le fan de rock indé moyen veut voir ton nom sur son tee-shirt à présent ? (En 1992, il a donné un nom au trio qu’il formait avec Sugar en pensant que c’était plus porteur que son seul nom)

Je crois toujours qu’on vend plus de tee-shirts avec le nom d’un groupe inscrit dessus. Mais c’est plus simple de continuer à utiliser mon nom, comme ça on n’y pense plus, on s’appelle comme ça, c’est tout.

J’ai lu, à propos de Silver Age, que tu avais fait écouter les morceaux à Jon et Jason seulement deux ou trois jours avant l’enregistrement de l’album. Tu as fait pareil pour Beauty & Ruin ?

Yep ! (Rires) Je ne leur fais rien écouter trop en avance, suffisamment pour qu’ils aient juste une idée de ce qu’on est supposés faire. Notre son est tellement au point que c’est comme ça que ça fonctionne le mieux. Je fais des enregistrements chez moi qui sont plutôt compliqués, où j’écris les parties principales de chaque instrument, et avant, je leur laissais le temps de décortiquer les structures, de se poser des questions sur ce que j’avais écrit. Maintenant, il leur suffit d’écouter la tonalité, l’humeur de l’ensemble, de prendre quelques notes, intro, couplet, pont, couplet, choeur, solo, choeur…d’apprendre ça rapidement, et puis on se réunit tous les trois, je leur joue une fois les compos, et ils ont tout compris. C’est beaucoup plus facile comme ça. Ça n’est pas très orchestré. Chaque disque que nous faisons est de moins en moins sophistiqué avec le temps, plus spontané que le précédent. Je leur laisse de l’espace pour qu’ils ajoutent leurs contributions aux arrangements, à chaque fois ils apportent plus d’idées, c’est bien.

Combien de temps a duré l’enregistrement ?

On a passé une semaine en studio tous les trois, à enregistrer les bases de chaque morceau. Puis, j’ai pris six jours pour ajouter les différentes couches de guitare, pour essayer différentes options. J’ai laissé reposer et ensuite il m’a fallu deux semaines et demi pour le chant, finir d’écrire et terminer l’album. Donc, quatre, cinq semaines. J’aurais voulu qu’on aille plus vite, mais ça semble correct.

J’ai été très surprise que tu choisisses « Hey Mr Grey » pour être le premier single, parce que ce n’est pas le troisième morceau de l’album, alors que c’est là que tu places toujours le single…

Oh, c’est juste le premier morceau qu’on sort. Je pense que le vrai single « I Don’t Know You Anymore », la chanson numéro 3 donc, va sortir dans une semaine.  « Hey Mr Grey » est à prendre comme une sorte de teaser.

Qui est « Mr Grey », ce vieux grincheux ?

Moi !

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Non ! Je ne te crois pas ! (rires)

Si, si ! Hé, les gosses, cassez-vous de mon jardin ! (rires)

Et qui est-ce que « tu ne connais plus » ?

Plein de gens ! (Rires) Non, en fait, ça ne s’applique pas à quelqu’un en particulier. C’est seulement une chanson pop avec des paroles un peu tristes.

Comment te sens-tu juste avant la sortie de l’album ?

Affreusement anxieux. Je voudrais pouvoir le refaire entièrement (rires). Je n’ai joué l’album que devant une poignée de personnes, alors j’attends de savoir ce que les gens vont en dire. C’est comme avoir un enfant.

Mon rédac chef lui a mis 8,5 sur 10.

Génial ! Je suis toujours très angoissé. Je me demande toujours si j’en ai fait assez, si j’ai pris le temps nécessaire pour bien me faire comprendre, parce qu’avant la sortie, je ne sais pas si je vais beaucoup avoir besoin d’expliquer ce que j’ai voulu dire. Alors, je suis toujours dans cet état, est-ce que j’ai dit assez de choses, est-ce que j’en ai trop dit ? Cette fois, j’ai l’impression que je suis allé un peu trop loin. On verra bien.

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Peux-tu nous dire un mot sur les paroles de Beauty & Ruin ?

Pour cet album, j’ai essayé de créer un cadre dans lequel j’examine progressivement quatre émotions, quatre états d’esprit. Le début, les trois premières chansons, traitent de l’idée de la perte, du déclin, de la vieillesse et de la mort. L’étape suivante est une sorte de retour sur soi, comme un flash-back, le moment d’examiner quel impact les événements ont eu sur ta vie, en particulier ces pertes, le temps de se poser des questions comme « Qu’est-ce que j’ai fait quand j’étais plus jeune » ? La troisième partie est la phase de conciliation, ça parle de l’idée d’accepter tout ce qui t’es arrivé, de faire la paix avec le passé. Les trois derniers morceaux sont plus optimistes et sont tournés vers l’avenir, parce qu’après la perte, la réflexion et l’acceptation, il reste l’avenir. Ça parle de ce que tu as obtenu et du fait que tu dois te débrouiller avec ça. Voilà les grandes lignes. Ça a été un chouette moment quand je me suis rendu compte de ce que j’étais en train de construire, de cette progression, que j’allais finir par écrire un album et que toutes les pièces s’emboîtaient. J’adore écrire des textes de chanson qui ont une cohérence, et j’ai vraiment été heureux d’y être arrivé. Mais encore une fois, les gens ne sont pas obligés de le voir comme ça, s’ils veulent juste écouter les solos de guitare, ça me va (rires).

Si je ne me trompe pas, la pochette de Beauty & Ruin montre deux photos de toi. L’une prise lors de la première campagne de presse d’Hüsker Dü en 1980, et la deuxième semble une image du vieil homme que tu seras.

Du vieil homme que je suis, tu veux dire ? (rires) En fait, j’avais commencé à travailler sur plusieurs idées à partir d’images, pas de photos, et ça ne menait nulle part. Puis, je suis entré en contact avec un artiste japonais dont le travail porte sur ces personnes dont on ne peut déterminer si ce sont des hommes ou des femmes, qui n’arrivent pas eux-mêmes à se définir. Il fait des portraits numériques très obsédants de jeunes qui ont l’air engagés dans un combat. Cet artiste ne m’a jamais recontacté et je me suis demandé ce que j’allais faire. Alors, je me suis amusé à superposer différentes photos de moi avec Photoshop, et j’ai trouvé qu’il en sortait quelque chose d’intéressant. On a peaufiné l’idée avec le graphiste du label, les couleurs, la languette que vous devez couper. Vous devez abîmer l’objet pour ouvrir.

Je pensais que la pochette signifiait que tu es entre la jeunesse et l’âge mur, que tu es en ce moment dans ton « golden age ».

Oh, on dirait bien. C’est étrange, plus tu vieillis et plus tu passes de temps à devoir consoler les gens autour de toi et te consoler toi-même des pertes terribles que tu subis, chose qui t’arrive moins quand tu es plus jeune. Tu es alors reconnaissant d’avoir acquis une certaine expérience qui te permet d’affronter ça. Les choses deviennent plus simples. Avant, je me faisais beaucoup trop de souci à propos de choses sur lesquelles je n’avais aucune prise. C’était compliqué parce que je ne pouvais distinguer les événements sur lesquels je pouvais être utile de ceux sans espoir. Maintenant, je suis capable de faire le tri et je ne laisse plus les choses contre lesquelles je ne peux rien me gâcher la vie. C’est drôle comme tout devient simple au bout du compte, parce que tu as l’expérience des choses, que tu les a déjà vécues, du style « ces dingues de Républicains prennent le pouvoir aux USA », comme j’ai vécu sous Reagan, je sais que je survivrai aussi cette fois… Mais l’artwork exprime plutôt l’idée que tout change, à travers le contraste, et qu’il y a peu de différences entre les deux images. C’est comme de vivre à San Francisco, à un moment tout est gris et la minute d’après tout devient jaune, comme les couleurs de la pochette.

« Je ne ressens plus cette émotion particulière, cette colère qui était un tel moteur, au début, à l’époque d’Hüsker Dü. »

A propos de changement, tu es une sorte de Dr Jekyll et Mr Hyde, capable de composer un album lumineux comme Copper Blue et le plus noir qui soit comme Beaster au même moment. As-tu fait la paix avec ta part sombre, ou est-ce que le jeune homme nihiliste que tu étais réapparaît de temps en temps ?

Je pense que j’occupe une place plus enviable qu’avant. Le mélange des extrêmes contribue effectivement souvent à faire de la musique un art majeur, mais je n’éprouve plus cette rage aveugle, j’ai réussi à la combattre, peut-être parce j’ai vécu tant de choses. Je ne ressens plus cette émotion particulière, cette colère qui était un tel moteur, au début, à l’époque d’Hüsker Dü. Les gens me parlent toujours de ce groupe, me demandent pourquoi je ne refais pas des morceaux dans ce style, mais c’est tout simplement parce que je ne suis plus la personne que j’étais alors. Les chansons que j’ai écrites à l’époque et que je peux encore emporter avec moi, comme « Celebrated Summer », ne sont pas des chansons destructrices, ce sont celles écrites par le gamin sage de vingt-trois ans, pas par le gamin en colère. Je ne sais pas comment les Who font pour continuer à jouer «Quadrophenia ».

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Tu es l’opposé de ce qu’on pourrait appeler un homme modéré. Tu as dû combattre de nombreuses addictions dont tu as réussi à te débarrasser seul, l’alcool, les drogues, les cigarettes, la nourriture, les stéroïdes. A quoi es-tu accro à présent ?

Au travail, assurément, j’adore mon boulot. Ma santé, j’essaie de prendre soin de moi. Je bois trop de café. C’est tout, je crois.

Au cours de ta vie, tu as été obligé de repartir à zéro tant de fois, notamment pour trouver de nouveaux labels. Où as-tu trouvé la force de continuer ?

Je n’en sais rien, c’est comme ça. La musique était mon issue de secours, c’était mes jouets quand j’étais enfant, mon langage. Je ne sais pas ce que je pourrais faire d’autre. Je suppose que je pourrais arrêter et trouver des passe-temps pour m’occuper… L’art de composer des chansons, cette aptitude, je vois à peu près comment ça marche, mais ça conserve toujours une part de magie. Tous les jours, quand je me réveille, j’ai une musique dans la tête et j’ai toujours envie de la partager et de raconter des histoires. Je vois à quoi tu fais allusion, trouver un label, former un groupe, tous les problèmes relationnels que ça implique… en fait, je fais comme les autres, du mieux que je peux avec ce qu’on me donne. Le plus bizarre dans tout ça, c’est que tout est lié. Tu fais de ton mieux, tu t’améliores, alors plus de gens te soutiennent et plus de gens dépendent de toi, comme à l’époque de Sugar. On était tellement portés qu’on avait l’impression d’être une fusée lancée vers une nouvelle planète, comme si les gens avaient aidé à nous construire et nous envoyaient tout là-haut, on n’avait plus qu’à appuyer sur le bouton pour décoller. C’est là que ça devient délicat, quand ça devient énorme, parce que même si tu fais attention, les choses peuvent t’échapper. Je vais essayer de garder le contrôle, cette fois.

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Penses-tu que ta ténacité vient aussi du fait que tu as été élevé dans un foyer dysfonctionnel, avec un père alcoolique et violent, que c’est une façon de ne pas être comme lui ?

Certainement. Et je me suis rendu compte qu’avoir écrit sur cette partie de ma vie pouvait toucher des gens, les aider à être plus forts à leur tour. Quand j’ai fait des lectures de mon bouquin, dans plein d’endroits, des gens sont venus me voir à la fin pour me dire qu’en racontant mon histoire, ça leur permettait de comprendre la leur, et ça, c’est formidable.

La plupart du temps, tu restes plutôt secret à travers les paroles de tes chansons, tu ne parles pas de toi-même de façon explicite. A l’inverse, dans ton autobiographie, tu dis tout, tu livres énormément de détails sur ta vie professionnelle comme privée. Ça a été difficile de révéler autant de ton intimité ?

Oui, très difficile. Ça n’était pas quelque chose qui m’était naturel. Mais pour raconter mon histoire, il le fallait. Ce qui m’a été le plus difficile, ça a été évidemment de parler de mon enfance parce que mes deux parents étaient encore vivants. En fait, mon père est mort il y a un an à peu près, juste après la sortie de Silver Age. Alors oui, ça a été dur. Relater des détails précis concernant ma situation professionnelle, par exemple au sujet d’Hüsker Dü, a également été délicat parce ça impliquait des gens dont l’histoire se superposait à la mienne, pourtant il fallait que je dise les choses telles que je me les rappelais. C’est là où j’ai eu besoin de Michael [Azerrad], pour qu’il me dise à quels moments j’en disais trop, ou pas assez. Il m’a aidé à faire le tri, m’a décidé à raconter certains éléments qui permettaient d’expliquer qui je suis vraiment. Par exemple, j’ai compris que je devais parler des dix-huit mois qui ont précédé la fin du groupe parce que les gens se posaient beaucoup de questions à ce sujet. Il a fallu que je dose de façon à ce que ça ne reste pas vague, tout en n’incriminant personne. C’est très difficile à faire, ça n’est pas simplement « je vais vous raconter quelques anecdotes croustillantes, et hop », ça m’a demandé beaucoup de travail.

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Comment les lecteurs ont-ils réagi ? Ceux impliqués dans ton livre et les lecteurs anonymes ?

C’est allé de : « Un tissu de mensonges » à « Je ne peux pas croire que tu aies dit des choses si gentilles à mon sujet » (rires). Le spectre a été large entre ceux qui n’ont pas aimé, même si je ne comprends pas bien pourquoi ils ont eu envie de le lire à la base, et ceux qui l’ont vraiment apprécié. La plupart des autres lecteurs l’ont trouvé plutôt bon. Il y en a eu quelques uns pour demander pour qui je me prenais et pourquoi je racontais tout ça. Mais c’est mon histoire, ça peut m’arriver d’être caustique par moments, un peu corrosif, trop direct pour certains, mais c’est ma façon d’écrire, c’est un livre très direct. Néanmoins, ce dont je parlais tout à l’heure, la façon dont les gens sont venus me voir après mes lectures, pour me dire à quel point ça leur avait ouvert des portes, et qu’ils comprenaient mieux qui ils étaient, ça a été le meilleur de toute cette aventure, quelque chose que je n’ai pas vu venir, à laquelle je ne m’attendais pas, je ne sais pas tout du tout à quoi je m’attendais, d’ailleurs (rires).

Tu expliques dans ton livre que tu considères avoir raté ton coming out, que tu t’es senti « outé » suite à une interview que tu as donnée à Spin Magazine en 1994. Etait-ce la volonté de t’expliquer sur cet épisode qui t’a poussé à écrire ton autobiographie ?

C’était important pour moi de donner ma propre version des faits, et pas seulement sur cet épisode, je voulais aussi m’exprimer sur la fin d’Hüsker Dü, sur la fin de Sugar, sur beaucoup de choses qui étaient restées en suspens, des bouts d’histoires irrésolus que je devais clore pour aller de l’avant, J’ai éprouvé le besoin de revenir en arrière pour clarifier certains points. Dans mon esprit, la fin d’Hüsker Dü n’a été rien d’autre qu’une lente dissolution qui a duré dix-huit mois jusqu’à cet instant particulier où j’ai trouvé l’opportunité de sauter du train. Ça n’est la faute de personne, c’est la vie, personne n’est à blâmer. Je voulais montrer combien nous étions tous insatisfaits de notre situation. Nous étions devenus cette si grosse machine que nous avions créée, dans laquelle certains avaient pris de mauvaises habitudes, d’autres s’en étaient débarrassés, d’autres s’étaient suicidés. On pensait être obligés de continuer alors qu’il valait mieux tout arrêter. Des fois, les choses s’arrêtent pour les raisons les plus simples. Je suis soulagé, maintenant, de pouvoir dire aux gens, si vous voulez connaître tous les détails sur tel ou tel épisode de ma vie, jetez un coup d’oeil dans le livre, tout est dedans.

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Je ne sais pas si tu es au courant, mais les couples gays peuvent se marier en France depuis un an, grâce au gouvernement socialiste. Dans le même temps, on a assisté à l’émergence d’une frange très réactionnaire de notre société, qui a fait de nombreuses manifestations contre cette loi, avec des slogans très homophobes. C’est la même chose aux Etats-Unis ?

J’ai entendu parler de ça. Je ne pensais vraiment pas que les oppositions étaient si extrêmes ici. Un million de personnes, c’est terrible ! Aux Etats-Unis, il y a trois types d’opposition en présence. La religieuse qui affirme que Dieu est contre. La financière qui ne voit pas pourquoi deux hommes pourraient se marier et obtenir les mêmes avantages fiscaux que les autres. Et la dernière que certains appellent de l’ignorance mais que je considère comme une incapacité à accepter la différence. Ces gens-là ont peur, ils ne comprennent pas et ne veulent pas prendre le temps de comprendre, c’est tellement plus facile de simplement haïr. Et ici, qui sont ces gens ?

Surtout la droite traditionaliste, les catholiques intégristes.

Ah, ça ne peut pas être pire. Essayer de convaincre des gens que leur interprétation de la religion est mauvaise… Aux Etats-Unis, on a de la chance parce qu’on avance Etat après Etat. Chaque Etat peut décider à quel moment il est prêt à légiférer là-dessus. J’ai été très choqué d’apprendre qu’en France les résistances avaient été si extrêmes. Bonne chance, ça doit être dur…

L’évocation de ton homosexualité dans la vidéo de « Star Machine » était si drôle, et du coup si efficace. Vous allez tourner un clip pour « I Don’t Know You Anymore » ?

Pour « Star Machine », c’est Jason qui a eu cette idée (rires). On n’a pas tellement réfléchi, c’était juste pour ajouter un petit clin d’oeil, une blague au début. On vient de finir de tourner la vidéo de « I Don’t Know You Anymore » il y a quelques jours. Je suis sûr que les gens vont être surpris, il y a des moments vraiment drôles dedans. Elle doit sortir début mai.

Tu as joué la partie guitare sur la bande son d’Hedwig And The Angry Inch, le film de John Cameron Mitchell en 2001. Penses-tu que tu renouvelleras une telle expérience, ou que tu composeras la bande son complète d’un film un jour ?

La comédie musicale d’Hedwig est sur Broadway en ce moment, avec Neil Patrick Harris. Je ne peux pas croire qu’il est repris le rôle (rires). J’adorerais composer de la musique pour un film ! Plusieurs personnes m’ont déjà demandé de le faire, mais Stephen Trask, qui a fait la musique sur Hedwig, m’a expliqué à quel point c’était difficile, surtout pour des grosses productions. Tu travailles des mois, avec un orchestre, tu termines le boulot, tu pars en vacances et deux heures après, ils te rappellent pour te dire qu’ils ont tout changé. Alors, si je devais le faire, il faudrait que ça soit un projet dans lequel je crois vraiment, peut-être quand j’aurai le temps et que je serai très très vieux (rires).

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Tu éprouves toujours le même plaisir à monter sur scène ?

Oui, c’est génial. C’est plus dur, avec le temps, physiquement. C’est plutôt un truc pour les jeunes, mais je crois que je m’en tire encore bien (rires). Des fois, après avoir enchaîné plusieurs dates, je suis tellement crevé que je me demande ce que je fais là. Le moment où je suis sur scène me procure toujours autant de plaisir et d’émotions, c’est après que c’est dur. C’est très physique et éreintant, semaine après semaine, surtout les trajets. Alors, j’essaie de travailler intelligemment plutôt que travailler dur (rires), d’en faire moins, de choisir les dates que je veux vraiment faire.

Est-ce que tu trouves que le comportement du public a changé ?

Plus personne ne se jette de la scène, ils sont trop vieux (rires) ! Sauf les gamins. Je viens de faire des concerts en Amérique du Sud, c’était de la folie. On se serait cru revenus dans les années 80. J’ai vraiment de la chance d’avoir un public qui m’ait suivi tout au long de ces années. Je pense même que certains fans qui s’étaient éloignés quand je m’étais tourné vers une musique plus électronique reviennent, et c’est génial de discuter avec eux, de savoir qu’ils ont apprécié le concert.

L’omniprésence des téléphones ne te dérange pas ?

J’essaie de passer outre, je ne peux rien y faire. Si c’est pour prendre une photo et le ranger, ça ne me pose aucun problème, mais si quelqu’un reste planté juste en face de moi et filme tout du long, au bout de quelques morceaux, ça m’arrive de lui demander d’arrêter. A Sao Paulo, je me suis arrêté pour expliquer à un gamin qui filmait sans discontinuer combien j’avais été marqué par un concert des Buzzcocks alors que j’étais tout gosse, et qu’il ferait mieux d’éteindre son portable et de profiter du spectacle. Le lendemain, il était toujours devant, avait éteint son téléphone et portait un tee-shirt des Buzzcocks (rires) !

Vas-tu tourner en Europe pour Beauty & Ruin ? 

En novembre, je pense. On va faire beaucoup de dates aux Etats-Unis en juillet, août et septembre, ensuite on viendra en Europe, et Paris est sur la liste.

Merci infiniment. Tu es vraiment le plus gentil des ours que j’aie jamais vu.

Grrrhh !! (Rires)

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Interview publiée dans New Noise n°22 – juillet-août 2014

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Sugar

Alors que Bob Mould poursuit sa tournée « Copper Blue » en Europe et aux Etats-Unis, Merge vient d’annoncer la réédition de la discographie de Sugar. Le 24 juillet, les trois albums du groupe, Copper Blue, Beaster, et File Under: Easy Listening sortent en version « deluxe », remasterisés. Sugar : un instant de grâce, une fulgurance dans la vie de celui dont on résume souvent trop rapidement la carrière à Hüsker Dü, en oubliant le succès bien plus grand de son deuxième groupe et que les ventes de Copper Blue ont doublé celles de Zen Arcade. Quand Copper Blue sort, Hüsker Dü n’existe plus depuis déjà près de cinq ans. Cinq années durant lesquelles Bob Mould a dû se réinventer, s’extirper du néant pour atteindre les cimes. Retour sur le parcours semé d’embûches d’un homme qui refuse l’échec ou Naissance, vie et mort de Sugar. 
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Photo : Alary/Dalle

 

1988 : les membres d’Hüsker Dü se séparent dans une grande amertume, au bout de huit années, laissant une empreinte profonde dans l’histoire du punk hardcore américain. Quand il décide de quitter le groupe, Bob Mould n’a aucune perspective qui s’offre à lui. En mettant un terme à Hüsker Dü, il rompt aussi avec Warner. Il lui faut tout recommencer à zéro, s’inventer une nouvelle vie et une nouvelle façon de travailler, seul.

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Entre 1988 et 1991, il sort ses deux premiers albums solo chez Virgin : Workbook, en 1989, qui bénéficie de critiques élogieuses et Black Sheets of Rain, en 1990, qui reçoit un accueil plus mitigé. Au cours de cette période, il déménage quatre fois, laisse Mike, son premier amour, et rencontre Kevin. Pour promouvoir ses deux albums, il assure de nombreuses tournées en solo, et fait ses premiers concerts en acoustique. Depuis la fin d’Hüsker Dü, Bob Mould et Grant Hart, ces deux personnalités si opposées, ne se sont plus reparlé, Bob préférant rester muet face aux attaques répétées, par presse interposée, de son ancien comparse.

workbook                          black sheet of rain

1991 marque un tournant important dans sa carrière. Il apprend, en mars, que Linda Clark, la personne à qui il a confié la gestion d’une partie de ses intérêts, lui a fait renoncer, sans l’en informer, à ses royalties en tant que compositeur sur ses deux albums chez Virgin, pour financer l’organisation d’une tournée. Pour un adepte du DIY comme Mould, qui jusque là avait toujours tout géré lui-même, le coup est terrible. Il se retrouve à devoir de l’argent à Virgin, sur la partie artistique de son contrat. Il décide, une nouvelle fois, de tout abandonner et d’aller de l’avant. Il prend sa guitare, un sac de fringues, une bouteille d’eau, et part sur les routes à la conquête de nouveaux fans. Au volant d’une voiture de location, pendant neuf mois, il fait 500 bornes par jour pour proposer au public des sets acoustiques et de nouvelles compos. Dans l’habitacle confiné de la bagnole, pendant ces longues heures de solitude, les mélodies affluent. A good ideaIf I can’t change your Mind… naissent durant cette période particulièrement créative. L’esprit de Bob est en ébullition, les chansons fonctionnent sur scène, il multiplie les concerts, l’argent rentre. Dès qu’il revient chez lui, il enregistre des démos sur un huit pistes, dans une pièce de son appartement de Brooklyn transformée en studio. Il est à nouveau maître de son destin. Il partage la scène avec les Pixies ou Dinosaur Jr, dont les membres lui vouent un véritable culte. Ironie de l’histoire, il doit faire ses preuves face à une foule qui ignore son nom, venue voir des groupes qu’il a pourtant influencés. Il tourne en Europe, toujours en solo, et défend son œuvre. Lors d’un festival en plein air, durant l’été 1991, en Allemagne, il se retrouve programmé entre Nirvana et Sonic Youth. Face à 7000 personnes, sur une scène défoncée par un Cobain galvanisé par la sortie imminente de Nevermind, Bob affronte le monde, armé de sa seule gratte acoustique Yamaha APX douze-cordes. Humble et acharné. Reste à régler la question du label. Les majors hésitent à cause du succès en demi teinte de Black Sheets of Rain. Deux labels du milieu indé répondent à l’appel : Creation Records au Royaume-Uni et Rykodisc aux Etats-Unis. Après un an de concerts non stop, Bob a du fric, de quoi financer deux albums et rester propriétaire des masters. Le deal est le suivant, si un label sort un single, l’autre s’engage à en sortir un autre. La carrière de Mould est de nouveau sur les rails. Il n’a plus qu’à trouver une bonne section rythmique pour enregistrer ce qu’il considère comme son troisième album solo. Il se rappelle alors le nom de Malcolm Travis, un mec sympa, facile à vivre, qu’il avait rencontré en 1988 quand il avait produit Down on the Floor, l’album des Zulus, groupe de Boston dans lequel Malcolm jouait de la batterie. Justement, les Zulus viennent de se séparer et Malcolm cherche un nouveau projet. Et d’un. Kevin, le compagnon de Bob, connaît bien David Barbe, bassiste des Mercyland, un combo d’Athens. Hoover Dam copiée dans son walkman pour tenter de le convaincre, Kevin contacte David. Bye Bye les Mercyland. Et de deux.

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Dans un entrepôt délabré, près d’Athens, ils se retrouvent et se mettent à répéter les trente morceaux écrits par Mould en vue de l’enregistrement de l’album prévu quelques semaines plus tard. Dès les premières répéts, la grâce les frappe comme une évidence. David et Malcolm ne seront pas  des musiciens de studio, loués pour faire un job. Leur investissement dans la tâche à accomplir va plus loin que pour un simple job. Ils sont motivés, prêts à tout donner. Ils ne se contentent pas d’interpréter les morceaux du leader. Rapidement, ils apportent leurs touches personnelles. A trois, ils créent un son. Ils sont un groupe. Sollicités localement pour faire leur premier concert au 40 Watt Club, le 20 février 92, il leur faut un nom. Un matin, alors qu’ils déjeunent ensemble au Waffle House avant leur journée de boulot, les yeux de Bob se posent sur un petit sachet de sucre emballé: Sugar est né.

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A l’Outpost, dans la banlieue de Stoughton, dans le Massachusetts, ils commencent les sessions d’enregistrement, secondés par l’ingénieur du son Lou Giordano. Le studio est modeste, l’ambiance spartiate, il neige. Sacs de couchage, cafetière, micro onde, frigo sont leur seul luxe. Peu importe, ils ne sont pas là pour prendre du bon temps, ils sont là pour bosser. Ils procèdent d’une façon étonnante. Ils enregistrent une piste uniquement avec le clic et commencent par David, qui pose des lignes basiques de basse. Ensuite, Malcolm prend le relais et joue ses parties batterie sans pouvoir s’aider ni de la guitare, ni du chant. Puis David complète ses lignes de basse. Enfin, vient le tour de Bob. Sur les trente morceaux partiellement enregistrés, il décide d’en écarter huit, qu’il juge peu prometteurs, et s’attelle à poser sa gratte sur les vingt-deux restants. Après la guitare, il s’attaque aux parties chant. Impossible de réenregistrer uniquement les moments qu’il trouve moins bons dans un morceau. Au moindre défaut, au moindre mot écorché, il lui faut tout recommencer depuis le début. En plus, Bob est perfectionniste. Il peut aller jusqu’à refaire sept fois le chant sur une chanson. Sans parler des choeurs à rajouter. Au bout de plusieurs jours de ce régime, sa voix est bousillée. Une seule solution, continuer à payer le studio en attendant que sa voix revienne. C’est pendant cette période de réflexion forcée qu’il mûrit son projet plus avant. Sur les vingt-deux morceaux en cours, il en écarte encore six, qui lui semblent plus faibles que les autres. Il en reste seize. Dix plutôt pop, et six plus violents. Ce n’est pas un album qu’ils sont en train de créer, mais deux. Beaster et Copper Blue. Deux faces d’un même être. La médaille et son revers. Docteur Jekyll et Mr Hyde.

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Car ne vous fiez pas aux apparences, quand il s’agit de Mould. Son physique, sa corpulence pourraient le laisser supposer, mais Bob n’est pas un ours en peluche, enfin pas seulement. C’est aussi un grizzli, d’une puissance rare, une bête qui se relève malgré les coups, qui avance dans le chaos. Son humeur est changeante et complexe. C’est un être plein de rage et de passion, excessif.

Copper Blue et Beaster résument la complexité du personnage. Difficile de croire qu’ils ont été conçus à la même période, exactement. Autant le premier est lumineux, aux mélodies profondes et pop, autant l’autre est sombre, rêche, rempli de hargne. Ils incarnent les deux visages de leur créateur, capable de se laisser submerger par des moments de joie frénétiques, mais aussi susceptible de sombrer dans de profondes dépressions où sa violence l’oblige à se replier sur lui-même en attendant l’accalmie. Alternance de phases dévastatrices au cours desquelles ses démons resurgissent et où il se vautre dans la bouffe, l’alcool, ou le sexe jusqu’à l’écœurement, et de phases rédemptrices où il se révèle assez fort pour surmonter seul toutes ses addictions.

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Copper Blue possède ces accents pop, cette fraîcheur quasi candide du rock anglais des années 60 que Mould affectionnait tant quand il était gosse, les Beatles, les Who, les Kinks. Plongée dans une musique aux mélodies entêtantes, simples et efficaces, sans arrière pensée, sans violence contenue, Copper Blue incarne le versant coloré de Mould, un trip dans l’univers des Beach Boys, des Byrds ou de Cheap Trick.

A l’inverse, Beaster révèle son côté sombre et tourmenté. Mould traverse des périodes de crise, des moments de doute intense qui le plongent, ainsi que son entourage, dans un désarroi absolu. Beaster en est l’illustration. Quand il commence l’enregistrement, il sait qu’il abordera le thème de la religion mais n’a pas encore de paroles précises à poser sur les six morceaux qui constitueront l’album. Un soir, il reçoit un coup de fil de Kevin, son mec. Sans aucune raison, la conversation prend une sale tournure. Mould passe en mode Rage. Il renvoie tout le monde, s’enferme pendant un jour et demi dans la mansarde du studio et laisse crier sa fureur et écrit, écrit. Trop de pensées, la fatigue accumulée après des semaines de travail intense, ses névroses refont surface. Il lâche tout : peur de l’abandon, doute lié à l’absurdité de l’existence, idées suicidaires. Feeling Better, reflet d’un esprit qui se débat avec des fragments de personnalité multiple, incarne parfaitement le tourment de son auteur. Walking away, hommage à Loveless, l’album de My Bloody Valentine qui le bouleverse tant, clôt l’album sur une note proche du chaos. Mais c’est JC Auto, hurlement auto-destructeur et profanateur, qui est sans doute le morceau qui symbolise le plus puissamment cette phase critique, cette faculté à créer du désastre pour tenter de le contrôler.

Quand il en termine avec ses parties chant, Mould est éreinté. Pourtant, le travail n’est pas fini. David doit refaire tout le boulot avec une nouvelle basse. Son instrument, minable, a été quasiment couvert partout par les guitares. Puis suit le mixage des deux albums. Bob rentre chez lui, à bout de force. Il passe trois semaines sans pouvoir se lever, les bras couverts de rougeurs et des ampoules aux doigts, manifestations psychosomatiques de son épuisement, stigmates de son malaise.

Les deux albums achevés, Sugar prend la route, en juillet, pour une tournée d’échauffement aux Etats-Unis. Les salles sont petites mais le public est enthousiaste. Deux vidéos sont tournées à peu de frais par John Bruce, qui les suit depuis leurs débuts, pour illustrer Helpless et Changes. Pour Changes, il propose au groupe un collage avec des morceaux de bandes enregistrées pendant les répéts. Helpless mélange prises en play-back filmées en haut du Puck Building à Soho, et  images au ralenti dans les rues de Soho ou dans le quartier où on emballe la viande à Manhattan. La première tournée au Royaume-Uni déchaîne les foules.

En septembre 1992, Copper Blue sort dans les bacs. Il rentre immédiatement dans le top ten des charts nationaux en Angleterre. Aux Etats-Unis aussi, le succès est fulgurant. Ryko assure. Le label sort quatre singles d’affilée. Bob accompagne le mouvement et lâche beaucoup d’argent pour le tournage du clip If I Can’t Change Your MindLes trois vidéos tournent en boucle sur MTV. Les singles passent très souvent sur KROQ. Les ventes s’envolent. 30 000. 100 000. 300 000 exemplaires. Dans la foulée, ils décident de proposer le deuxième album au public le plus rapidement possible.

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Beaster sort le 6 avril 1993 chez Creation, le 7 chez Ryko. Il atteint la place trois du top ten anglais. A la fin de ce même mois d’avril, Sugar tourne aux Etats-Unis dans des salles de 2500 à 6000 places. La période est à l’euphorie. Bob et Kevin décident de déménager à Austin, dans une vaste maison. Copper Blue est sacré album de l’année 1992 par le NME. Ils jouent devant des milliers de personnes, dans le monde entier. C’est à ce moment que le passé réapparaît, en la personne de Doug Myren, avocat. Grant Hart et Greg Norton veulent renégocier l’accord sur une partie des royalties d’Hüsker Dü, accusant Mould de percevoir une part trop grande par rapport aux deux autres membres du groupe. La bataille judiciaire s’annonce rude, Bob refuse de l’affronter et préfère céder. Sugar s’envole pour une tournée européenne dans des festivals gigantesques. Ils se retrouvent sur des scènes devant 30 000 personnes à Londres. En Allemagne, en Irlande ou au Danemark, la foule atteint les 75 000. Le groupe reste tranquille dans son bus à jouer à des jeux de société et à fumer de l’herbe, essayant de ne pas céder à l’hystérie. Le nombre de dates se multiplie, la fatigue s’accumule. Chaque soir, sur scène, quand il joue Beaster, Mould se replonge dans l’état dans lequel il a créé l’album et revit l’enfer. Il revit l’enfer 27 fois d’affilée. Il rentre aux Etats-Unis dans un état de faiblesse extrême.

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En mars 1994, il est temps pour Sugar de donner une suite à leurs deux premiers albums. Bob n’a pas fait que monter sur scène au cours de l’année passée, il a composé aussi. Ils décident de se lancer seuls dans cette nouvelle aventure. Bob produit, David remplit le rôle d’ingénieur du son. Ils choisissent le studio Triclops, à Atlanta, où Smashing Pumpkins a enregistré Siamese Dream et Hole Live Through This, et commencent les sessions de ce qui va devenir File Under : Easy Listening. Pendant deux mois, ils s’acharnent en vain à essayer de trouver un son qui leur convienne. Mould se perd dans des combinaisons trop compliquées, Malcolm n’arrive pas à faire correctement ses parties batterie. Tout le monde s’agace, les nerfs s’usent. La mort de Cobain rajoute un supplément de détresse qui n’arrange rien. Mould décide de rentrer au Texas avec les bandes pour tenter de sauver ce qui peut l’être. Mais, après réécoutes, le verdict est clair, le résultat est nul. Les bandes sont détruites. Tout est à refaire. Cette fois, ils demandent l’aide de Jim Wilson, pour leur montrer la voie. Ils sont partants pour se rendre à Cedar Creek, un studio petit mais très bien équipé, au sud d’Austin, le studio de Fred Remmert. Mais le studio n’est pas disponible. Ils se replient provisoirement sur le studio personnel du frère de Fred, près de Boerne. Ils changent de méthode. Bob part seul avec Jim Wilson pour commencer le travail. Il programme les modèles pour les seize chansons concernées sur sa boîte à rythme. Puis, il enregistre les guitares et les chants sur cette même boîte. Ils travaillent sans relâche, sans prendre le temps de manger. Sauf le soir, où ils se rendent au drive-in Taco Cabana, unique resto ouvert jusqu’à deux heures du matin et où Bob s’enfile quotidiennement quatre grands burritos remplis de fromage et de haricots. Il prend vingt kilos. C’est ensuite au tour de David. Il met deux jours à enregistrer toutes les parties basse, ainsi que ses choeurs, sans oublier le morceau de sa composition, Company Book. Enfin, Malcolm est appelé à Cedar Creek, à présent libre, et balance les seize parties batterie. Il donne tout, jusqu’à s’en faire saigner.

Mais Bob n’aime pas FU:EL autant que les deux premiers albums. Il le trouve bâclé, regrette peut-être de s’être trop précipité et d’avoir cédé aux pressions des labels. Les deux vidéos tournées une nouvelle fois par John Bruce pour promouvoir l’album enfoncent le clou. Your Favorite Thing est filmée sur un échangeur en chantier et Believe What You’re Saying sur une piste d’atterrissage abandonnée. La chaleur estivale à Austin est écrasante, les membres du groupe transpirent, étouffent. Bob a l’air énorme et déteste les clips. Au point de jurer de ne plus jamais retravailler avec Bruce.

Malgré tout, à l’automne 1994, la campagne de promo nationale peut commencer. Le magazine Spin propose à Mould une interview de plusieurs pages, menée par l’écrivain Dennis Cooper, grand fan d’Hüsker Dü. Bob hésite. Dennis Cooper est gay, et Bob craint que l’entretien se concentre sur son homosexualité. Sans en avoir honte, Mould n’a pas fait officiellement son coming out. Il s’est contenté jusque là de quelques clins d’oeil dans des vidéos, messages que seuls les initiés pouvaient comprendre. Ainsi, dans If I Can’t Change Your Mind, le clip présentait différents types de couples, pour symboliser que toutes les relations se valent. Des hommes, des femmes ensemble, des couples hétéros… Sur une des dernières images, on voit Bob montrer une photo polaroïd sur laquelle figure Kevin. De même, en 1990, dans la vidéo It’s Too Late, Bob est filmé entravé du drapeau américain, attaché à une palissade en barbelés. Le clip se termine sur une image du chanteur allongé avec, flottant au-dessus de lui, l’inscription silence = mort. Ces allusions étaient des références concrètes, voulues, à son homosexualité. Mais elles pouvaient passer inaperçues. En 1994, le grand public n’est toujours pas censé connaître les préférences sexuelles du chanteur de Sugar, ni même ses parents. Il redoute les conséquences. Depuis quinze ans, il s’est efforcé de s’adresser à tout le monde quand il parlait d’amour, pour que chacun puisse se retrouver dans ses textes. Il s’est évertué à évacuer toute référence au genre dans ses chansons. Il craint de choquer son public hétéro. Il se laisse convaincre, à contrecœur. L’interview se passe le mieux du monde. Bob se confie longuement. Quand le papier sort, l’article met effectivement sa sexualité sur le devant de la scène. Bob se sent piégé, a du mal à assumer. Cette peur qui le tenaille depuis l’enfance, celle de décevoir, de ne pas être à la hauteur, reprend le dessus. A presque trente-cinq ans, il ment toujours sur lui-même, se soucie toujours trop de ce que les autres pensent de lui. Il se cherche désespérément. Les retombées de l’article de Spin seront sans conséquences sur son public. C’est un électrochoc pour lui. Douloureusement, il prend conscience du chemin qu’il lui reste à parcourir pour trouver l’apaisement, se trouver lui-même, et du fait qu’il lui faudra bien, un jour, s’accepter.

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FU:EL se place septième dans les charts britanniques. Ils entament une tournée de trois semaines au Royaume-Uni et en Europe de l’Ouest, dans de grandes salles, puis enchaînent des dates aux Etats-Unis. Le public répond présent. Mais, pour le groupe, l’heure n’est plus à l’excitation. La passion est retombée. Le 13 novembre 1994, l’aventure Sugar prend fin. Enfin, pas officiellement. Sans même en informer Malcolm, David et Bob s’accordent à trouver qu’il est temps de passer à autre chose. Les deux années qui viennent de s’écouler ont été denses, trop denses. David veut voir grandir ses gosses. Bob a besoin de prendre du recul, du repos. Ils décident d’honorer les dates prévues et de tout arrêter. Les derniers concerts sont un bonheur immense. Sans pression, ils prennent un plaisir infini à se retrouver sur scène. En janvier 1995, quand ils se retrouvent à Los Angeles pour le tournage de la vidéo de Gee Angel, ils sont les seuls à savoir que le clip sera un témoignage posthume du groupe. Et ils s’envolent pour le Japon. Le dernier concert de Sugar a lieu à Sendai. Personne n’est au courant. Bob et David refusent de devoir encore répondre à des questions. Tout au plus se sentent-ils un peu coupables de ne rien oser dire à Malcolm. Le groupe se sépare au Japon. Malcolm et David rentrent aux Etats-Unis, tandis que Bob s’autorise des vacances nippones. La période Sugar a été intense dans la vie de Bob Mould, si intense qu’elle l’a laissé au bord de l’épuisement.

Aujourd’hui, Bob Mould est toujours debout. A le voir sur scène prendre son pied à enchaîner les titres de Copper Blue pour célébrer les vingt ans de la sortie de l’album, on se dit qu’il n’a jamais été aussi serein, apaisé, beau. S’il se cherchait encore à l’époque, il semble s’être parfaitement trouvé, la cinquantaine passée. Il n’est plus l’ours solitaire et tourmenté qu’il était quand il avait trente ans. Il n’est plus un ours, mais un Bear, assurément, un membre affiché de cette sous-communauté gay qui a su l’accueillir, le révéler à lui-même, devenir sa famille. Le 4 septembre, chez Merge Records, sortira Silver Age, son neuvième album solo. Mais, c’est une autre histoire…

Article publié dans New Noise n°11 – juillet-aout 2012