DOA

La scène d’ouverture donne le la. On suit une fille, la Fille, cheveux rouges, yeux vairons, tenue aristo version fetish, dans les méandres d’un club underground, le BUNK’R. Elle y rejoint son amant, sur le point de subir une opération, onéreuse, douloureuse, sous les yeux d’un public captivé que l’on devine trié sur le volet. Le Loup fait son entrée, ex chirurgien esthétique défiguré par un incendie, masqué pour cacher sa laideur, payé très cher pour ses coups de scalpel désormais illégaux. Il œuvre. Et ça fait mal, ou du bien, c’est selon. Selon que l’on est adepte ou non du BDSM, selon qu’on aime souffrir, voir souffrir, ou faire souffrir. De Berlin à Venise, en passant par Prague, DOA, dans son dernier roman, Lykaia, explore le monde clandestin des pratiques extrêmes en matière de jouissance, cet univers de fantasmes qu’est le Bondage, Discipline, Domination, Sado-Masochisme, et mène son lecteur au bout d’un voyage éprouvant.

lykaia

Vous souvenez-vous quand vous sont venues l’idée et l’envie de consacrer un roman au BDSM ?

En fait, aussi surprenant que cela puisse paraître, je ne me suis pas réveillé un matin en m’écriant : « Super, je vais écrire un truc là-dessus. » (sourire) Un axiome valable pour tous mes livres.

Le thème, en quelque sorte, a toujours été là, puisque le BDSM – Bondage discipline domination soumission sado-masochisme – est partout autour de nous, dans le vocabulaire, dans l’imagerie, dans la culture ; quand on commence à se pencher sur le sujet, c’est assez frappant. Les créateurs de haute couture ou de prêt-à-porter mainstream, par exemple, sont très influencés par l’esthétique BDSM, et depuis longtemps. Le cinéma aussi, et pas seulement le cinéma d’auteur, certaines franchises grand public sont truffées de références BDSM. « The Matrix » est l’une de celles qui me vient à l’esprit en premier, mais ce n’est pas la seule et, pour revenir à la culture plus classique, on pourrait citer « La Vénus à la fourrure », un  texte décliné en pièces de théâtre et en films. C’est un sujet qui n’est ni neuf, ni original mais qui reste tabou, on en parle sans dire qu’on en parle. Qu’il puisse intéresser un créateur ne devrait pas surprendre. Et puis, à cinquante ans, après un peu de bourlingue, on ne peut pas dire que j’étais tout à fait innocent dans le domaine, j’avais vu quelques trucs et cette confession me rappelle d’ailleurs une expression vieillotte utilisée à propos d’une jeune femme déniaisée, qui est : « Elle a vu le loup. » Le loup, cet éternel symbole associé au cul. Moi aussi, donc, j’avais vu quelques loups.

Mais pour être plus précis, il y a cinq ou six ans, j’ai croisé la route d’une personne en particulier qui pratiquait. Nous en avons discuté, je me suis interrogé, de façon très banale, sur le pourquoi : pourquoi, à cet endroit-là, dans cette intimité-là, la douleur, la soumission, l’humiliation, de soi, de l’autre ? Je me suis interrogé, puis j’ai oublié, puis c’est revenu. J’ai lu un peu, creusé. Pas mal creusé. Et au fur et à mesure que j’en apprenais plus, je me suis dit qu’il y avait peut-être là un sujet pour quelque texte noir. Noir et différent de ce que j’avais écrit jusque-là. C’était important pour moi de faire différent. Dans le même temps, le pourquoi font-ils ça ? qui ne trouvait pas de réponse satisfaisante – parce que je ne crois pas qu’il y en ait une et, plus encore, je ne crois plus qu’il y ait besoin d’en avoir une – s’est mué en pourquoi je réagis comme je le fais ? Au fond, « Lykaia », c’est ma tentative de réponse à cette question-là, la rencontre entre ce sujet et ma sensibilité, à un moment donné de ma vie, dans un contexte général de société qui est ce qu’il est, un processus à l’œuvre chez tout artiste, je crois.

Citoyens clandestinsL’honorable sociétéPukhtu… vous êtes connu pour vos romans politiques prenant appui sur une documentation extrêmement fouillée. J’ai l’impression que Lykaia s’éloigne de cette démarche et que vous avez laissé libre court à une littérature plus fantasmée, moins fondée sur un travail de recherche. Mais peut-être que je me trompe. Dans ce cas, jusqu’où est allée votre immersion dans ce milieu plutôt secret ?

C’est bien une fausse impression. Je n’ai pas procédé différemment pour ce roman-ci, je n’ai pas fait moins de recherches et je ne suis pas allé moins loin dans celles-ci. Comme je le disais déjà à l’époque à propos de « Citoyens clandestins », dans « Lykaia » tous les éléments, pris séparément, sont vrais, c’est leur combinaison qui est fausse. Et, à l’instar de ce que j’expliquais également plus tard pour « Pukhtu », lorsque cette même question m’était posée, la doc, c’est bien, mais l’essentiel du travail n’est pas là. C’est facile, au fond, de se renseigner, cela réclame juste du temps, de l’énergie, une capacité à rencontrer du monde et une certaine ouverture d’esprit, pour aller vers l’autre, l’autrement, et parce que ce que l’on découvre de cet autrement n’est pas toujours facile ou en accord avec soi. Mais quid de la construction du récit, des personnages, de la langue ? Le choix des mots, l’usage qui en est fait, pour personnifier un protagoniste, pour rendre compte d’une situation, d’un état d’esprit, la conception d’une scène, le choix des enchaînements, tout cela est bien plus difficile et primordial et, d’un point de vue littéraire, reste au cœur du boulot ; tout l’intérêt est là et seulement là.

Cependant, je vais considérer votre remarque comme un compliment, une preuve que je suis de moins en moins submergé ou noyé par mes sujets. Mais je vais aussi me permettre une petite rectification : je n’ai jamais écrit de romans politiques. J’ai écrit des romans noirs et tous étaient des projets littéraires avant tout, des gestes artistiques. J’insiste sur ce point, parce qu’il est important, et rarement écouté ou compris. Ma matière à moi, c’est la réalité, j’en use comme Klein usait, en peinture, de son bleu si particulier, pour en sortir autre chose. En accumulant les couches de réalité, en jouant avec, je peux rendre mon propos plus que réel, hyper réel en quelque sorte, et épuiser la réalité même. De l’extérieur, il est facile de confondre la manipulation de cette réalité qui, souvent, est politique par nature, et la volonté de faire politique. D’autant qu’en France, les auteurs vivent sous une double malédiction : celle héritée de l’autofiction – nous sommes depuis ce moment de l’histoire littéraire tous soupçonnés de nous placer au centre de notre prose, de parler de nous-mêmes – et celle de cette tradition intellectuelle – très en vogue dans le genre, d’ailleurs – qui consiste à vouloir dénoncer, prononcer des discours ou balancer des messages tous azimuts et, au passage, se faire un peu mousser. Je rejette totalement ces deux très mauvais sorts jetés à la littérature.

L’exploration des pratiques sexuelles extrêmes est-elle, pour vous, un sujet politique ?

Ah, revoilà la politique. Du coup, je m’interroge, faut-il qu’un roman soit politique pour être valable ou pris au sérieux ? (sourire)

Nul ne peut contester que la sexualité occupe une place centrale dans le débat politique actuel, au moins dans le monde occidental. L’évolution du rapport hommes – femmes, la question de l’exercice du pouvoir dans ce cadre, du consentement, la rupture entre la reproduction et la sexualité et donc, par ricochet, le cantonnement de cette dernière à la jouissance, au plaisir, sont quelques-uns des sujets qui agitent politiques, penseurs, éditorialistes, et surtout la population. On réclame au législateur d’agir et qu’y a-t-il de plus politique qu’une loi ?

Et le BDSM dans tout ça, me direz-vous ? Le BDSM est peut-être la manifestation la plus pure, dans le cadre de la sexualité, du pouvoir exercé par un sujet sur un objet, homme, femme, trans, homo, hétéro, bi, via des scénarii qui poussent jusqu’au parodique justement ou au paroxysme, soit directement, soit par contre-pied, les formes que peuvent prendre, au quotidien, les rapports entre individus dans le monde vanille – celui de ceux qui ne pratiquent pas. La question du consentement est également, et depuis longtemps, centrale pour les adeptes de toutes ces paraphilies. Dès lors, si l’on voulait, par le BDSM, aborder l’aspect politique de la sexualité, on pourrait arguer que ces pratiques sont de bonnes illustrations ou métaphores de la réalité, poussées à l’extrême. Mais si vous vous souvenez de ma réponse à la question précédente, je ne fais pas de politique.

Pourquoi avoir situé l’action de Lykaia à Berlin, Prague, Venise ? Paris n’est-elle pas une ville BDSM ?

Lorsque j’ai effectué mes recherches, c’est dans les deux premières villes que j’ai assisté aux  choses les plus hors normes. Comme je l’ai déjà expliqué ailleurs, on peut se poser la question de savoir si c’est lié au passé particulier de ces lieux fortement marqués par l’histoire du siècle dernier, victimes à la fois de la guerre et de régimes totalitaires. Il y règne une énergie très spéciale. Venise, elle, a toujours été un temple du pouvoir et de la luxure, même si, pour la plupart des gens, elle n’est que l’archétype de la cité romantique. Et jouer avec ce cliché-là m’amusait.

Quant à Paris, il s’y passe des choses, comme dans toutes les capitales européennes, mais la situation personnelle de l’un de mes deux protagonistes l’en tient éloigné. Le roman aussi, donc.

N’avez-vous pas peur de perdre des lecteurs en abordant un tel sujet, surtout avec des scènes d’ouverture qui ne s’embarrassent pas d’euphémismes ? Leur réaction, et celle de la critique, vous préoccupe-t-elle ?

Mon public ne m’appartient pas plus que je ne lui appartiens. Et j’ai toujours essayé, jusqu’ici, de ne pas tenir compte des lecteurs pour écrire, pour deux raisons : d’une part, parce que bosser pour les gens en croyant savoir ce qui va leur plaire est prétentieux et me semble une entreprise vouée à l’échec – s’il y avait une recette, tout le monde pondrait des best-sellers et plus rien d’original ne serait publié – et, d’autre part, parce que je ne veux pas être captif des ventes et commencer à me censurer sur quoi que ce soit. Que perdre des lecteurs ne m’ait pas traversé l’esprit quand j’ai réfléchi à « Lykaia », surtout après « Pukhtu », serait mentir. La même question s’est d’ailleurs posée lorsque j’ai accepté, de façon temporaire, de suivre avec ce roman, et celui-là seulement, Aurélien Masson aux Arènes – une maison d’édition très active et qui connaît de nombreux succès mais guère réputée pour son catalogue littéraire. Elle ne se pose plus aujourd’hui, pour diverses raisons, mais à l’époque, il n’était pas aberrant de s’interroger à ce sujet.

Pour le meilleur et pour le pire, dans les deux cas, j’ai décidé de passer outre. Je ne voulais pas devenir le romancier des barbus et barbouzes, il est donc devenu vital d’explorer d’autres univers et d’autres formes, ne serait-ce que pour stimuler ma créativité, mon intérêt, ma curiosité et, d’une certaine façon, sortir de ma zone de confort comme je propose aux lecteurs de le faire avec « Lykaia ». J’avais également envie d’écrire plus court, une première contrainte, en limitant les points de vue, une deuxième, et en m’essayant au « je », troisième contrainte. Un huis clos sur l’intimité d’un couple, ses pulsions, ses passions, ses affrontements, dans un contexte propice au noir était, m’a-t-il semblé, le sujet idéal. Gide a dit cette chose très juste sur la création qui est, de mémoire : « L’art nait de contraintes, vit de luttes et meurt de liberté. » Ce roman, sous cette forme, à ce moment précis de mon parcours en est l’illustration parfaite.

Quant à la critique – et à ses critiques –, je ne peux lui dicter ses propos. Chacun abordera ce texte avec ses propres expériences et son prisme personnel. Les réactions seront intéressantes, pas forcément agréables mais, à mon avis, en diront plus sur ceux qui les auront que sur moi.

Dans votre avertissement, vous précisez que Lykaia « n’a pas de vocation pornographique.»  Vous n’avez donc pas cherché à provoquer d’excitation sexuelle ? Quelle vocation a votre roman ?

Je ne sais pas si mon roman a une vocation ; en tout cas, il n’a pas celle-là. Quant à provoquer une excitation sexuelle chez les gens, ce n’était pas non plus mon but, même s’il n’est pas exclu qu’il produise cet effet-là sur certaines personnes. J’ai écrit un roman noir qui va, dans l’intime et l’organique, gratter là où ça fait mal – ou beaucoup de bien (sourire) – pour paraphraser l’une des définitions que l’on attribue volontiers à ce type de littérature.

Vouliez-vous faire éprouver au lecteur du XXIème siècle les mêmes émotions que celles ressenties au XVIIIème à la découverte de Sade ?

Faire du Sade 2.0 ? Pourquoi pas. Y être arrivé ne serait pas la pire des choses. Si, en plus d’intéresser un lectorat, je donne à certains l’envie de découvrir ou redécouvrir le Divin Marquis ou encore Sacher-Masoch, tant mieux. Au risque de me répéter, j’ai surtout écrit en réaction à ce sujet, avec ma propre voix, et en testant de nouvelles formes, comme le « je ».

Vous indiquez également que « ce livre est outrancier par nature… » J’ai trouvé que l’outrance allait parfois jusqu’au grotesque, dans le sens où certaines scènes provoquaient une sorte de rire grimaçant sous la pression du malaise. Etait-ce l’un des buts recherchés ?

Par grotesque vous signifiez ce qui est ridicule ou absurde ? Toute forme de violence, quand elle est incomprise, relève de l’absurde. Néanmoins, dans la mesure où les choses que je décris existent et sont pratiquées, si ce n’est par le plus grand nombre, au moins par une quantité non négligeable de gens de façon régulière, suggérer l’absurdité ou le ridicule, c’est proférer un jugement susceptible de blesser pas mal de monde, même si… le burlesque fait aussi partie de l’univers BDSM.

Que l’on puisse être ébranlé par ce que j’ai écrit, cela me semble normal. Mon texte a de quoi ébranler. Et puis, n’est-ce pas l’un des rôles de la littérature et, d’une façon générale de l’art, que de bousculer le lecteur, le public, en bien, en mal, les deux ? Faudrait-il désormais se mettre à la safe-lecture comme on s’est mis au safe-sex, appliquer là aussi un principe de précaution – qui ne serait qu’une censure déguisée –, se cantonner au feelgood, ou au très (trop ?) sérieux, pour surtout ne jamais déranger personne ? Tout ça n’est pas très punk. Il faut dire que l’époque tolère de moins en moins les indociles véritables, elle préfère les rebelles en carton, qui s’indignent dans le sens du vent, comme on pisse, ils font moins mal.

Lykaia est-il un conte, une sorte de Belle et la bête pour adultes ?

Oui un conte, pour adultes, mais j’y vois plutôt un « Petit chaperon rouge » rhabillé de noir, où les rôles seraient inversés.

Une fille jeune très belle, en couple avec un homme plus âgé, qu’elle appelle « papa »… Ne vous êtes-vous pas amusé avec les codes propres à la littérature érotique ?

Tout d’abord, une précision : dans « Lykaia », à aucun moment il n’est écrit que la jeune fille que vous évoquez et que j’appelle moi la Fille, est belle. Il est dit qu’elle est statuesque, a une gueule, impressionne, dégage quelque chose. Son âge n’est jamais donné non plus, pour d’évidentes raisons quand on se penche sur la symbolique qui irrigue le texte – et que je ne vais pas expliquer ici. Jeune ne me semble donc pas convenir non plus, en fait. Par ailleurs, l’autre protagoniste, l’homme, a quarante-trois ans, pas vraiment un âge canonique. Donc, il s’agit d’une Fille sans âge et d’un homme encore assez jeune. N’auriez-vous pas plaqué sur eux vos propres fantasmes ? (sourire)

Ensuite, une clé : en exergue du roman, il y a un extrait d’un poème très connu de Sylvia Plath, « Papa ». Il n’a, a priori, rien de libidineux. Il est, de même, difficile de qualifier Plath de papesse de la littérature érotique. Et pourtant ce texte assez long flirte subtilement avec l’érotisme, ce que semble confirmer un aveu de la poétesse elle-même à propos de sa narratrice, qui souffrirait du complexe d’Electre, le pendant féminin de l’Oedipe. Mes papas à moi ont donc moins à voir avec la littérature érotique et ses codes qu’avec la psychanalyse.

Enfin, dans l’univers du BDSM, la soumission s’exprime souvent par la marque de déférence maître, seigneur ou papa. Je suis donc également cohérent avec mon sujet et son univers.

Vous faites dire à la Fille, votre héroïne, citant sa propre mère : « Nous les femmes, nous sommes toutes malades parce que nous donnons la vie, et donc aussi la mort ». De quoi sont malades les hommes ?

De ne pas donner la vie, d’être au mieux capables de la prendre ?

Votre héros porte un masque de loup, qui devient pour lui « son sauveur, son ami », un personnage à part entière. Vous-même entretenez une forme de mystère quant à votre image (même si vous apparaissez dans une grande émission de télé et que vous participez à des salons, il reste difficile de trouver des photos de votre visage). Ecrire sous pseudo et peu se montrer, est-ce une façon de vous protéger ?

De me protéger, non. Personne ne m’attaque. De me préserver oui, de pouvoir continuer à cultiver mon jardin personnel le plus discrètement possible dans un monde où la transparence totale, j’irais jusqu’à dire totalitaire, et la suspicion qui en découle quand on ne s’y résout pas tendent à devenir la norme.

Merci à DOA pour avoir répondu à mes questions, et à Clete de Nyctalopes pour avoir joué les entremetteurs
Publicités

Pukhtu primo & secundo de DOA

pukhtu primo.jpg          Pukhtu-secundo.jpg

2008. Afghanistan. Kaboul. Al-Qaïda. Talibans. Pour chacun d’entre nous, ces noms évoquent des images lointaines et pourtant familières, bercés que nous avons été par un flot discontinu, pendant des mois, de reportages et de bulletins d’information sur cette drôle de guerre, dans ce coin du monde. Des images de paysages lunaires, caillouteux, secs et froids sur lesquels les Américains se cassaient les dents, et les Russes avant eux. Des images d’attentats, de femmes grillagées de bleu, d’enfants pleurant des larmes de poussière.

La lecture de Pukhtu réveille ces images vues tant de fois qu’elles avaient fini par faire partie de notre décor, banalisées, puis remplacées par des images d’autres conflits, dans d’autres coins du monde. Loin des yeux de l’info, loin du coeur. Oubliées les afghanes martyrisées, remplacées par Alep assiégée. DOA resitue avec une minutie obsessionnelle les enjeux du conflit afghan, les différents protagonistes, les jeux d’alliance. Mais Pukhtu n’est pas un traité historique, ou géo-politique, autant documenté soit-il. Sa force tient à sa nature même, le roman. L’exactitude des faits, le décompte des victimes, les scènes ô combien réalistes de décapitations, d’attaques de convois, d’opérations militaires, ne sauraient déchiffrer un conflit auquel on ne pouvait pas tout comprendre il y a huit ans déjà. Trop de mensonges, trop d’approximations, trop d’infos parcellaires ou bidonnées. Si DOA donne des pistes, elles sont imbriquées, mouvantes et complexes. Pukhtu n’explique pas : la guerre n’est pas compréhensible.

Pukhtu ne juge pas, il incarne. Il met des noms et des visages sur ceux qui n’étaient que des ombres ou des nombres. Il donne des vies aux victimes comme aux bourreaux, il dit leurs espoirs et leurs buts. Il commet l’exploit de nous faire oublier une documentation faramineuse pour nous faire « ressentir ». Et ça fait très mal. Une attaque de drone, au présent, en direct. Le ronflement d’un moteur lointain, qui enfle, survole une petite fille, lâche ses bombes et la pulvérise. Peur. Si loin de là, aux manettes de l’avion sans pilote, des militaires formés jouent au jeu vidéo et dégomment des méchants. Joie. Des barbouzes, déjà morts à l’intérieur, vendus au plus offrant, profitent du conflit pour mettre de l’argent de côté, et de l’opium. Adrénaline. Une pute défigurée à l’acide par son mari car elle n’enfante que des femelles. Une journaliste enlevée, violentée. Un gamin soldat violé. Une gamine de riches paumée, camée, violée elle aussi. Un père fou de douleur d’avoir perdu sa fille qu’il n’a pas le droit d’aimer. Un flic au grand coeur. Des ministres véreux. Un mercenaire en quête de rédemption…. Des pions aux quatre coins du globe dont la vie est insignifiante aux donneurs d’ordre. La mondialisation de l’effroi comme si on y était. L’humanité dans toute sa diversité. Avec un point commun : un désespoir infini. Rien n’est simple, tout est tragique. C’est ça, la guerre. L’homme est un loup pour l’homme, et surtout pour la femme. Et des scènes pleines de lumière, des scènes d’amour qui laissent à genoux. Car oui, dans tout ce cloaque, cette absolue douleur, l’amour existe. Il est meurtri, rare et précieux. Il est universel.

Une guerre chasse l’autre. Quand une guerre est-elle finie ? Quand devient-elle de l’Histoire ? Qu’en-est-il de notre capacité d’empathie envers ceux qui souffrent quand ils sont si nombreux ? DOA aura su faire naître des êtres inoubliables. C’est ça, la littérature.

En tout cas, la guerre d’Afghanistan aura pour moi à jamais deux visages, ceux de Badraï et Storay.

Pukhtu primo & secundo / DOA. Gallimard (Série noire), 2016