Peter Farris

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photo : William Hamilton
La Géorgie. Vous situez ? Etat du sud des USA. Bible Belt. Les gros ploucs y chassaient le Noir à coups de noeuds coulants, et c’est pas l’envie qui leur manque de pratiquer encore leur sport favori. Avant, on savait rigoler. Maintenant que la ségrégation est abolie, on s’ennuie ferme. Soleil de plomb ; bars paumés, rendez-vous des dealers de méth et des routiers en quête d’amour à deux dollars ; bagarres entre alcooliques du cru. La routine assomme à l’ombre des mobil homes pourris. Jusqu’à ce que… des merdes dans le carbu viennent enrayer la mécanique, bouleverser le quotidien aride des autochtones défoncés au sirop à la codéine.
Dans Dernier appel pour les vivants, publié en 2015, c’est le braquage de la banque qui met de l’animation. La guichetière est flinguée et Charlie Colquitt, étudiant geek, est pris en otage. Les caméras montrent la vidéo d’un type méthodique, un pro. Son tatouage au poignet, les lettres A et B dans un trèfle à quatre feuilles, désigne Hicklin, ex-taulard, fier représentant de la race des seigneurs, la Blanche.
Dans Le diable en personne, qui vient de paraître, toujours chez Gallmeister, c’est Maya qui sème le chaos. Enlevée par des trafiquants d’êtres humains, dressée comme une chienne pour obéir et lécher comme personne, surtout le Maire, elle en sait trop pour ne pas aller nourrir les alligators. Or la petite pute s’échappe et trouve refuge chez Leonard. Réputé pour congédier les importuns de ses terres à coups de fusil, lassé depuis longtemps de la compagnie de ses semblables, il recueille la jeune fille et ne reculera devant rien pour la sauver. Duos improbables, rebondissements, gâchette facile, chasse à l’homme, gentils contre méchants, les romans de Farris ont des airs de western où le shérif gagne à la fin. Mais voilà, l’auteur évite l’écueil du manichéisme et dédie son talent au service d’un décorticage en règle des mécanismes sociaux et psychologiques qui poussent les individus à faire ce qu’ils font.
Dernier appel pour les vivants et Le diable en personne ne sont pas seulement efficaces, ce sont des récits d’une force terrible, extrêmement documentés, et si l’on y croise évidemment des salauds de la pire espèce, ils sont en quête de rédemption. Il y a du sang (beaucoup), de l’humour (noir, ça va sans dire) et des larmes (les nôtres).
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Dans ton premier roman, Dernier appel pour les vivants, Hicklin, un des personnages principaux, était membre de la Fraternité Aryenne (Aryan Brotherhood, AB), un gang qui prône la suprématie de la race blanche. Tu livrais de nombreux détails très réalistes concernant cette organisation néo-nazie (leurs tatouages, le fait qu’ils soient liés à vie au gang, leur façon de se comporter en prison…). Comment as-tu obtenu tous ces renseignements au sujet de l’AB ? As-tu rencontré ses membres ?

J’ai toujours été fasciné par les gangs de prisonniers, par la culture carcérale de la côte ouest, et par le tribalisme qui la définit. Alors que je réfléchissais au roman qui allait devenir Dernier appel pour les vivants, la Fraternité Aryenne s’est mise à occuper une place prépondérante dans mon imaginaire. En tant qu’organisation criminelle, ces types ne représentent qu’une proportion infime de la population carcérale américaine, alors que les actes de violence dans lesquels ils sont impliqués sont tellement nombreux. Leur notoriété et leur cruauté m’ont sidéré, et j’ai dévoré toute la littérature que j’ai pu trouver les concernant… mais mes recherches se sont arrêtées là.

Les néo-nazis sont-ils encore très présents dans les Etats du sud des Etats-Unis ?

Les néo-nazis et les suprémacistes blancs sont toujours présents dans le sud est des Etats-Unis (comme partout en Amérique, d’ailleurs). Néanmoins, je pense que leur nombre est relativement restreint. Ce sont des composants marginaux de notre société qui, malheureusement, attirent largement l’attention des medias quand ils organisent des rassemblements.

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Crois-tu que l’élection de Trump, (et ce qu’il a déclaré, par exemple, après les événements de Charlottesville, quand il a affirmé qu’il y avait des gens bien dans les deux camps, chez les anti-nazis et chez les néo-nazis) a renforcé la voix des extrémistes de droite, celle du Ku Klux Klan notamment ?

Les commentaires de Trump après Charlottesville ont été déconcertants, comme on pouvait s’y attendre. Il est incapable de s’exprimer, souvent incohérent mais il ne fait aucun doute que le courant identitaire nationaliste blanc est une composante forte de sa base électorale. Toutefois, je ne pense pas que Trump ait consolidé leur cause. Il n’a aucune idéologie, aucun principe et il finira par abandonner les promesses qu’il leur a faites dès que cela s’avérera opportun politiquement.

J’ai l’impression que le sujet des néo-nazis est rarement abordé dans les romans ou les films (je ne me souviens que de Oz ou d’American History X). Pourquoi as-tu choisi un tel thème et as-tu craint leurs réactions ?

J’ai pris un plaisir malsain à aborder un personnage comme Hicklin dans Dernier appel pour les vivants, un tueur psychopathe porteur de convictions tellement ignobles. J’ai nourri l’espoir qu’en dépit de ses préjugés et de son penchant pour la violence, à la fin du roman, les lecteurs – malgré eux – finiraient par éprouver de la sympathie pour lui. J’ai toujours aimé les personnages de méchants compliqués dans les films et la fiction. Quant aux réactions que mon roman aurait pu susciter, jusqu’à ce jour, il n’y a en une aucune de la part de l’AB.

Tu vis en Géorgie du sud, et l’action de tes romans s’y déroule. Trafic d’êtres humains, corruption, prostitution, racisme, meurtres, alligators, moustiques, cacahouètes bouillies… l’office du tourisme ne doit pas te dire merci. Est-ce donc si terrible d’habiter dans cet Etat ?

Nan, la Géorgie du sud n’est pas aussi horrible que je la dépeins. C’est comme partout, il y a des chouettes gens et des sales types… des endroits magnifiques et d’autres qu’il vaut mieux éviter.

Si je ne me trompe pas, ton deuxième roman, Le diable en personne, n’a pas encore été publié aux Etats-Unis, mais seulement en France, chez Gallmeister. Est-ce parce que tu y parles de sujets qui fâchent (la pauvreté, le racisme, la crise économique) ? Ou est-ce parce que le marché de l’édition n’est pas florissant en ce moment aux USA ?

C’est vrai, Le diable en personne n’a pas encore trouvé d’éditeur américain. Je ne pense pas que les questions abordées ou la qualité du roman aient à voir avec son statut d’orphelin. Disons simplement qu’en ce qui concerne le monde de l’édition dans mon pays, je préférerais avoir du bol que du talent.

Es-tu étonné de l’engouement des Français pour ton travail ?

Je suis surpris et incroyablement reconnaissant aux lecteurs français pour l’intérêt qu’ils me portent. Je dois remercier les éditions Gallmeister pour leur foi en mon travail et leur soutien. La France semble avoir une culture littéraire dynamique, ce qui n’est pas le cas aux Etats-Unis, malheureusement.

Ton éditeur français a changé le titre de ton deuxième roman. Il a préféré Le diable en personne à Ghost in the Fields. Qu’en penses-tu ?

Ce changement de titre m’a surpris, mais je l’adore. Il fonctionne à merveille.

Tu étais chanteur dans Cable, un groupe de metal hardcore, dont le dernier album est sorti en 2009. Avais-tu écrit les paroles de The Failed Convict, dont tu t’es servi comme épigraphes pour Dernier appel pour les vivants ? Est-ce avec Cable que tu as développé ton goût pour l’écriture ?

J’ai co-écrit les paroles de The Failed Convict avec notre bassiste Randy Larsen. C’est sûr qu’avoir été chanteur et parolier dans des groupes pendant de nombreuses années a jeté les bases de mon envie d’écrire de la poésie, de la prose, et enfin de la fiction.

Cela ne te manque pas de jouer de la musique en live et de travailler avec d’autres personnes ? L’écriture est une expérience très solitaire…

J’ai beaucoup beaucoup de bons souvenirs de l’époque où j’écrivais et jouais avec Cable et d’autres groupes, mais j’ai toujours été un homme des bois et je préfère ma propre compagnie.

La solitude nécessaire à l’écriture est, et sera toujours pour moi, un facteur particulièrement attractif.

Ton talent d’écrivain est très particulier. Tu fais rejouer les scènes successivement par les différents personnages, ainsi le lecteur ne sait jamais où se situe la vérité. C’est très efficace pour aiguiser le suspense. Comment parviens-tu à te plonger dans la tête de plusieurs personnes en même temps ? Es-tu schizophrène ?

Haha ! Quand je me retrouve au milieu d’un premier jet, je deviens sûrement un peu schizophrène ! C’est sûr qu’écrire de la fiction nécessite imagination et empathie, et c’est facile d’être largué quand tu vis dans la tête d’un personnage depuis des jours ou des semaines.

Certaines scènes de tes romans sont extrêmement violentes. Tu as un réel don pour imaginer des tortures et d’horribles façons de mourir. Est-ce pour refléter la violence de la société américaine ? Ou est-ce plus drôle d’inventer des « héros » sombres, remplis de colère et de haine, plutôt que des gens ordinaires ?

Je ne suis pas certain que la violence dans mes romans soit un reflet de l’Amérique, qui est globalement un pays assez sûr. Mais c’est certainement le reflet de la nature humaine, car nous sommes tous potentiellement capables d’actions violentes, pour peu que les circonstances nous y poussent. Certains sont simplement cruels et psychotiques, d’autres (les criminels sociopathes, par exemple) semblent être dotés d’un matos supplémentaire, comme une vitesse en plus, là, à l’intérieur, et ils se servent de la violence comme le ferait n’importe quel prédateur. Ce sont ceux-là qui me font peur et me fascinent.

Quelles scènes ont été les plus agréables à écrire ? Les plus dures (comme celle de la mort de Grimes, un méchant truand, et sa tête en feu), les plus drôles (comme celle de l’arrestation de Willie et ses 130 kilos de nudité) ou les plus tendres (comme celle où Leonard part acheter des tampons hygiéniques à Maya, sa petite protégée) ?

Les scènes entre Leonard et Maya sont mes préférées. Leur lien constitue le cœur du roman.

Mexico, le dangereux maquereau du Diable en personne, cite une réplique tirée de Night dogs de Kent Anderson : « une société armée est une société polie », et Leonard clame : « Ma loi ici. Ma justice. » Il y a tant d’armes en circulation dans tes romans, comme dans ton pays, je suppose. Se faire justice soi-même est un thème récurrent dans les westerns. Cela demeure-t-il efficace scénaristiquement parce que ce n’est justement pas un cliché mais la réalité américaine ?

L’auto-justice n’est pas un phénomène si courant en Amérique, mais il existe – certaines estimations suggère qu’il y aurait au moins 250, 300 millions d’armes à feu en circulation dans notre pays. Là d’où je viens, posséder une arme est un fait plutôt commun, étant donné que les armes sont utilisées à des fins légitimes, de la chasse à l’auto-défense. En tant que propriétaire d’arme responsable, en tant que chasseur et comme je participe à des compétitions de tir, j’approuve notre droit à posséder des armes. En plus, en tant qu’auteur de romans policiers, les flingues sont mes instruments de travail, pour ainsi dire. Et en tant que fan de romans noirs et de westerns, je trouve qu’il n’y a simplement rien de meilleur qu’une scène de fusillade bien écrite, ou bien filmée.

Tes romans ne sont-ils pas explicitement des hommages à certains pulp fictions, romans noirs ou westerns ? Je pense à La foire aux serpents de Harry Crews ou à La nuit du chasseur de Charles Laughton

Harry Crews est un de mes auteurs favoris de tous les temps, mais mes goûts en matière de fiction sont variés. C’est vrai que j’adore les westerns, les pulp et les romans noirs – et des éléments de chacun de ces genres s’infiltrent dans mes œuvres – mais mes écrivains préférés ont tendance à développer une forte identité régionale, avec un sens aigu des lieux et de la géographie. Ron Rash, Rick Bass, Larry Brown et Flannery O’Connor sont quelques-uns des auteurs qui me sont chers.

Tu décris l’importance de la religion dans les communautés rurales. Les églises évangéliques sont partout (ce qui est étonnant, vu de France), avec leurs cultes spécifiques (comme les adorateurs de serpents), et leurs prêcheurs, qui ont un rôle prédominent. Penses-tu que la religion imprègne la façon de penser des gens, ta propre façon de voir les choses ?

Mon point de vue concernant la religion a changé au fil du temps, mais oui, les gens du sud est des Etats-Unis peuvent être, et sont, très passionnés au sujet de leur religion. Le fanatisme et l’extrémisme sont dangereux, et chaque jour dans le monde une violence innommable est perpétrée au nom d’un Dieu ou d’un autre. Mais je ne peux blâmer quiconque au sujet de sa religion. Si cela fait de vous une personne meilleure, ou que cela vous aide dans les périodes difficiles, qui suis-je pour dire que vous êtes naïf ? Je demande simplement à ce que l’on garde sa religion pour soi. Le monde se porterait mieux si plus de gens adhéraient à ce principe.

La notion de rédemption est très présente dans tes romans, ainsi que le sentiment de culpabilité. Hicklin et Leonard combattent intérieurement des forces opposées, luttent entre le bien et le mal. Crois-tu que chacun a une part de bonté au fond du cœur ?

Je suis – à l’excès – cynique et misanthrope… tout comme Leonard. La paternité a adouci ma façon d’envisager les choses, un peu, et j’ai fait l’expérience et bénéficié de la bonté des gens, sans aucun doute. Je crois sincèrement que les humains sont fondamentalement bons au fond du cœur, mais nous sommes une espèce complexe et nous évoluons sans cesse (pas vers le meilleur, je le crains). Il ne faut jamais baisser la garde et ne jamais oublier qu’il y a des monstres parmi nous.

Peux-tu nous expliquer d’où vient le titre Dernier appel pour les vivants ? ça sonne très biblique.

C’est le titre d’une chanson tirée d’un vieux cahier de paroles dont je ne m’étais jamais servi.

Dans Dernier appel et dans Le diable en personne, beaucoup des difficultés rencontrées par tes personnages proviennent des mauvaises relations qu’ils entretiennent/entretenaient avec leur famille. L’enfer, c’est la famille ?

Haha ! Oui, c’est ça, la famille, c’est l’enfer ! Pas vrai ? J’ai assisté à de nombreuses brouilles dans plein de familles, et la mienne n’a pas été épargnée. Ces brouilles, ces éloignements entre les gens constituent un courant souterrain aux multiples implications dans mes deux romans. Les familles peuvent évoluer brutalement, elles sont comme de petits écosystèmes. Pour moi, elles sont toutes dysfonctionnelles, à différents degrés, et leurs bouleversements profonds et compliqués sont une mine riche à exploiter dans la fiction.

Hicklin et Leonard n’ont-ils pas, en fait, beaucoup en commun ? Ils ont fait des choses horribles parce qu’ils ne pouvaient faire autrement ; ils se sont construits une légende plus grande qu’eux-mêmes ; ils brillent dans le noir ; l’amour les transforme. Finalement, ne serais-tu pas un incorrigible optimiste ?

Il y a un écheveau de connections possibles liant Hicklin et Leonard, assurément. Le cours de leur existence est perturbé, modifié par des amitiés inattendues. Quant à être un incorrigible optimiste, je ne sais pas. La paternité m’a changé, dans le bon sens du terme. Je n’entretiens plus, ne me nourris plus d’ondes négatives comme je le faisais autrefois. Mais je trouve toujours du temps pour me vautrer dans le désespoir et le malheur. Les vieilles habitudes ont la vie dure.

Interview publiée dans New Noise n°41 – novembre-décembre 2017

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Peter Farris (English version)

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photo : William Hamilton
In your first novel, Last Call for the Living, Hicklin, one of your main characters was a member of the Aryan Brotherhood, a white supremacist gang. You gave a lot of realistic details about this neo-Nazi organisation (the tattoos, the fact that a member is bound to the group for life, the way they act in prison…), how have you learnt about the AB? Have you met those guys?

I’ve always been fascinated by prison gangs and west coast prison culture, and the tribalism that defines it. While contemplating the novel that became Last Call for the Living, the Aryan Brotherhood loomed large in my mind. As a criminal syndicate, they compose such a small segment of America’s prison population, but are responsible for so much violence. I was drawn to their notoriety and ruthlessness, and devoured as much literature as I could about the AB…but that is as far as I went regarding research.

Are the neo-Nazis still very present in the southern states of the USA?

Neo-nazis and white supremacists are still present in the southeast United States (and elsewhere in America for that matter), but I suspect their numbers are relatively miniscule. They are fringe elements in our society, that unfortunately attract a lot of media attention when they congregate.

Do you think that Trump election (and what he said, for instance, after the events in Charlottesville) has strengthened the voices of the right wing extremists, for example of the KKK?

Trump’s comments after Charlottesville were typically baffling. He’s inarticulate, frequently incoherent but there is no denying white identity/white nationalists compose a section of his base. I don’t think Trump has strengthened their cause, however. He has no ideology and no principles, and he’ll eventually abandon his promises to them as soon as it’s politically expedient.

I feel like the subject of the neo-Nazis is rarely covered in novels or films (I can only remember Oz or American History X). Why did you chose that subject and did you fear their reactions?

I took a warped sense of delight in writing a character such as Hicklin in Last Call for the Living, a psychopathic killer who harbors such despicable beliefs. My hope was that despite his prejudice and penchant for violence, by novel’s end the reader would—despite themselves—summon some sympathy for him. I’ve always loved complicated villains in film and fiction. As far as reactions to the novel, to this day I’ve never heard a word from anyone associated with the prison gang.

You live in, and the action of your novels takes place in, South Georgia. Human trafficking, corruption, prostitution, racism, murders, alligators, mosquitoes, boiled peanuts… the tourist board must not thank you… is it so terrible to live there?

Nah, south Georgia is not so bad as I paint it. Just like anywhere, there are good people and bad people out and about…places that are beautiful and places best avoided.

If I am right, your second novel Ghost in the Fields has not been published in the USA yet, only in France, by Gallmeister. Is it because you talk about upsetting topics (racism, poverty, economic crisis…)? Or is it because the publishing business is not well right now?

Ghost in the Fields does not have an American publisher yet. I don’t think the subject matter or quality of the novel is the reason for it’s orphaned status. Let’s just say as far as the publishing business in my country is concerned, I would rather be lucky than good.

Are you surprised that French people are so interested in your work?

I am surprised and incredibly grateful for the interest from French readers. I have Editions Gallmeister to thank, for believing in and supporting my work. France seems to have a thriving book culture, which sadly is not the case in the United States.

Your French publisher has changed the title of your second novel. They have chosen The Devil Himself. Do you think it is a good title?

I was surprised by the title change but I love it. It works beautifully.

You were the singer of Cable, a metal hardcore band, whose last album was released in 2009. Did you write the lyrics of The Failed Convict, which you used as epigraphs in Last Call for the Living? Is it in Cable that you have developed a taste for writing?

I co-wrote lyrics to The Failed Convict with our bass player Randy Larsen. Indeed, being a vocalist and lyricist in bands for many years laid the foundation for writing poetry, prose and eventually fiction.

Don’t you miss playing music live and working with other people, as writing is a very solitary experience?

I have many, many fond memories from my time writing and performing with Cable and other bands, but I’ve always been a loner and preferred my own company. The solitude required for fiction writing is and always will be a major attractant.

Your art of writing is very special. You make the scenes played again by the different characters, so the reader never knows where the truth is. It is very efficient to build suspense. How do you manage to get into several people’s heads at the same time? Are you schizophrenic?

In the middle of writing a first draft, I probably am a bit schizophrenic! Haha! Fiction writing certainly requires imagination and empathy, and it’s easy to feel a little unmoored if you’ve been living in a character’s head for a few days or weeks.

Several scenes of your two novels are extremely violent. You have a really great talent to imagine tortures and awful ways to die. Is it to reflect the violence of American society? Is it much funnier to create dark “heroes” full of anger and hate than ordinary guys?

I’m not sure the violence in my novels is a reflection of America, which overall is a fairly safe country. But it certainly reflects human nature, as we all possess the potential for violent action given the circumstances. Some people are simply cruel and psychotic, others (criminal sociopaths for example) seem to have an extra gear inside them, and use violence as any predator would. These are the characters that frighten and fascinate me.

Which scenes were the most pleasant to write? The hard ones (the death of Grimes, with his burning head), the funny ones (Willie’s arrest and his 130 kilos of nakedness), or the tender ones (Leonard’s buying tampons to his young protégé)?

I enjoyed writing the scenes between Leonard and Maya the most. Their bond is the heart of the novel.

Mexico, the dangerous pimp of Ghost in the Fields quotes: “An armed society is a polite society” and Leonard says: ‘My law here. My justice.” There are so many guns in your novels, and in your country I guess. To take the law into your own hands is a recurring theme of the western movies. Is it efficient because it is not a cliché but American reality?

Vigilantism isn’t very common in America, but it is true—many estimates suggest there are at least 250-300 million firearms in our country. Where I’m from, gun ownership is fairly common, as firearms are used for a variety of lawful purposes, from hunting to self-defense. As a responsible gun owner, hunter and competition shooter, I value our right to own firearms. Likewise, as a crime fiction writer guns are the tools of the trade so-to-speak. As a fan of westerns and noir, there is simply nothing better than a well-written (or well filmed) gunfight.

Aren’t your books also tributes to pulp fictions, or western movies, or dark novels? I think about Harry Crews‘s Feast of Snake and Charles Laughton’s The Night of the Hunter…

Harry Crews is one of my all-time favorite writers, but my tastes in fiction are varied. I certainly appreciate westerns, pulp and noir—and elements from each genre trickle into my writing—but my favorite authors tend to be regional, with a strong sense for place and geography. Ron Rash, Rick Bass, Larry Brown and Flannery O’Connor are a few examples of writers I hold dear.

You describe the importance of religion in the rural communities. Baptist churches are everywhere, (which is strange for French people), with specific cults (the snakes, for instance), and the preachers have a prominent role. Do you think that religion impregnates people’s way of thinking, your way of looking at things?

My views on religion have changed over time, but, yes, people from the southeast United States can be and are very passionate about their faith. Fanaticism and zealotry are dangerous, and every day around the world unspeakable violence is perpetrated in the name of one God or another. But I can’t fault anyone for his or her faith. If it makes you a better person, or helps you through difficult times, who am I to say you’re deluded? I simply ask that you keep your religion to yourself. The world would be a better place if more people adhered to that.

The notion of redemption is very present in your novels, and the sense of guilt. Hicklin and Leonard struggle inside with opposed forces, good and evil, right and wrong. Do you think that everybody has goodness in his heart?

I am—to a fault—cynical and misanthropic…just like Leonard. Fatherhood has softened my perspective some, and I have experienced and benefited from the goodness in people without a doubt. I do believe humans are basically kind at heart, but we are a complicated species and continuously evolving (and not for the better I fear). You can never let your guard down, however, and never forget that there are monsters out there among us.

Can you explain us where the title Last Call for the Living comes from? It sounds very biblical.

It was an unused song title from an old book of lyrics.

In Last Call and in Ghost, a lot of your characters’ difficulties come from the bad relationships they had within their family. Is family Hell?

Haha! Family is hell, isn’t it? I’ve seen estrangement in other families and certainly my own, and estrangement is a major sub-current in both Last Call for the Living and The Devil Himself. Families vary wildly, and are like little ecosystems. I find them all to be dysfunctional (to some degree or another), with depths and complexities that can be mined for great fiction.

Haven’t Hicklin and Leonard a lot in common, actually? They have done dreadful things because they had to; they have built legends bigger than themselves; they shine in the dark; they are changed by love. Aren’t you finally an incurable optimistic?

There are some threads of connectivity between Hicklin and Leonard for sure, as both their lives are disrupted and altered by unexpected friendships. As for being an incurable optimist, I don’t know. Fatherhood has changed me for the better, and I don’t feed off negativity like I once did. But I still find time to wallow in misery and despair…old habits die hard. ☺

Interview published in New Noise n°41 – November-December 2017

Franco Mannara

Paris. Maintenant. De mystérieuses pilules bleues déciment une jeunesse avide de défonce festive. Overdoses aux quatre coins de la Capitale. L’enquête mène l’inspecteur Ibanez vers des groupuscules d’extrême droite. Dans le même temps, Paolo, guitariste fauché du furibard groupe Play, se fait embaucher comme détective privé pour filer Birdy, énigmatique fille de bonne famille à la dérive, en fugue, en fuite. Deux bouts d’histoire, trois personnages bien déglingués, très attachants, qui finiront par se croiser dans les nuits parisiennes, sur fond de scènes de panique collective, de corps écrasés, mutilés ou d’orgies glauques. Franco Mannara frappe fort pour son premier roman Je m’appelle Birdy. Les milieux underground, il connaît par cœur. Son parcours (il est musicien, entre autre, membre de Spoke orkestra et de Trio-Skyzo-Phony) l’a fait arpenter nombre de salles de répét et de concerts, de bars. Il les aime, ces lieux interlopes, cosmopolites, solidaires, remplis de gens pas sérieux, pas comme il faut, prêts à tout pour défendre leurs libertés, tandis que d’autres sont capables de tuer pour imposer leur vues. Putain de roman ou Comment, malgré la mort qui tape dans le tas, sans discernement, sans préavis, écrire un hymne à l’amour.
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photo de Geoffroy de Boismenu
Compositeur, interprète, « bidouilleur sonore », auteur … ton univers artistique est très vaste. Que réponds-tu quand on te demande ce que tu fais dans la vie ?

Que je m’amuse. Que j’ai de la chance. Que j’ai fait un choix de vie difficile et que je ne le regrette pas une seconde. Je travaille énormément mais uniquement avec des gens que j’aime, ou alors seul sur mes bouquins. Ça me va bien. C’est un putain de luxe. Il a un coût ce luxe, mais il n’a pas de prix. Par ailleurs, j’ai encore du mal à dire que je suis écrivain. Ça sonne bizarre à mon oreille. Quand ça me sort et qu’on me demande du coup ce que j’écris, je dis que je fais de la pornographie animalière, genre « La vie sexuelle secrète des animaux ».

Je m’appelle Birdy est ton premier roman, quelle étincelle t’a fait te lancer ? 

Je m’étais déjà essayé au polar il y a une quinzaine d’années, et j’avais fini planté dans le sable à quinze pages. Pas de méthode, pas d’idée solide, pas de vision, j’avais juste l’envie, ça n’a pas suffi. Puis ça m’est revenu il y a trois ans, un matin de juillet, pas comme une envie de pisser, plutôt comme une évidence. Et après je n’ai plus pensé qu’à ça. Je venais de commencer mon troisième album solo, mais Birdy m’a envahi, j’ai dû choisir, je n’arrivais pas à faire les deux en même temps. Je peux devenir assez facilement obsessionnel en processus de création, ça prend énormément de place en moi.

La bonne fée Caryl Férey s’est penchée sur ton berceau. Il y a pire comme marraine, non ?

Oui carrément. Il a été classe du début à la fin. Il m’a donné les premiers conseils, une idée de méthodologie pour tenir la distance. Un an plus tard, il était là pour relire la version finale du manuscrit et est arrivé avec trois pages de notes. Et puis un mec qui est fan des Clash ne peut pas être foncièrement mauvais. J’ai énormément de respect pour cet homme, c’est un type passionné qui écrit des putains de bouquins. En plus, il est fan du Spoke Orkestra.

Caryl Férey, dans la préface de ton roman, écrit : « il connaissait tout du polar. » Ecrire un roman noir, c’était donc une évidence ? Quelles sont tes références en la matière ? En d’autres termes, à quel auteur rêverais-tu d’être comparé ?

Une évidence, sûrement, je ne me vois pas pour l’instant écrire autre chose. La littérature de genre et particulièrement la noire représente la majorité de mes lectures. A part Ellroy et peut-être Jim Thompson, c’est plutôt des bouquins qui m’ont influencés, Les Racines du mal de Dantec, Enfant de putain de Donald Goines, American Psycho de Bret Easton Ellis, Zulu de Caryl Férey, Trinités de Nick Tosches (un chef d’oeuvre), ou encore Le Démon d’Hubert Selby Jr. Je suis aussi un grand fan du trio K. Dick, Spinrad et Sheckley. Après, être comparé à un auteur, je ne sais pas trop, c’est comme en musique, ça n’est pas comme ça que je vis ma pratique. Se comparer c’est faire la course, c’est se mettre en dessous, moi je me mets plutôt à coté ou ailleurs. J’essaie juste de faire des choses dont je sois fier.

Comment est né le personnage de Birdy ? As-tu vu d’abord son look, sa coupe (elle porte une chelsea haircut), son parcours, son désespoir ? Pourquoi ce surnom ?

Le surnom vient directement de sa coupe de cheveux. La chelsea haircut est une coupe très populaire chez les femmes skinheads et dans le milieu lesbien. Et c’est une coupe qui peut être terriblement sexy. Le personnage est né en même temps que l’autre personnage principal, Paolo. L’idée de base tournait autour de ce binôme. Son parcours et le reste sont venus après.

Tu emploies la 3ème personne pour décrire Ibanez et Paolo et tu fais parler Birdy à la1ère personne. Sa voix est peu présente mais du coup très incarnée. De plus, la forme de son discours (des phrases très courtes, très poétiques) est particulièrement efficace. Comment en es-tu arrivé à te mettre dans la peau de cette jeune femme ?

J’avais envie qu’elle ait une voix, une langue particulière. Comme si on pouvait entendre son monologue mental. Quand on pense, quand on réfléchit, on fait rarement de longues phrases. J’ai voulu ponctuer le livre de ce journal intime, mental ou réel, on s’en fout un peu. Je ne saurais pas, par contre, expliquer comment j’ai pu me mettre dans sa peau. Ça m’a paru assez naturel, en fait. Elle est l’agrégat littéraire de plusieurs femmes que j’ai pu croiser. Dans le bouquin, elle vit sa propre vie.

Une bourge à la dérive, un guitariste détective, un flic gitan, un patron transgenre… On dit toujours qu’on met beaucoup de soi dans un 1er roman. De quel personnage te sens-tu le plus proche ? 

Ce qui est certain c’est qu’ils viennent tous de quelque part. Quelque part où je suis passé. Parfois, ils contiennent deux ou trois personnes que je connais ou que j’ai rencontrées. Puis je divague autour, j’essaye de me mettre dans leur peau. Parfois, ça me met dans des états étranges, c’est ma schizophrénie à moi. Celui dont je serais a priori le plus proche est Paolo, il est chanteur guitariste et est détective privé, comme ça m’est arrivé.

Toi, détective ? As-tu vécu des aventures aussi bouleversantes/palpitantes que Paolo ?

Oui, il y a un bon moment j’ai fait des filatures pour le cabinet d’un ami. Je n’y ai rien vécu de bouleversant et j’y ai surtout compris que ça n’était pas ma vocation. Ce fut drôle à faire, avec parfois l’impression de faire partie des services secrets.

Paolo tente de suivre les préceptes de l’Hagakure : Se respecter et respecter l’autre. Faire ce qui est juste. Ne frapper que si l’on y est obligé. Faire face sans tricher et sans déguiser sa pensée. Etre capable de se regarder en face chaque matin et chaque soir. Il pratique la boxe chinoise et porte un « tatouage de samouraï debout, sabre en main, au milieu d’un nuage de fleurs de cerisier rose ». Es-tu toi-même un adepte de philosophie orientale ?

Ces principes-là viennent plutôt du Karaté et du Kung-fu. Les philosophies et cultures orientales m’ont toujours intéressé sans pour cela devenir une passion. Je ne pratique aucune religion mais c’est vrai que je suis assez sensible à tout ce qui est tai-chi, yoga, j’y ai pas mal trainé à un moment.

Ibanez aime les listes. Elles lui permettent d’avancer. Comment as-tu construit ton roman pour que les différentes enquêtes se recoupent ? As-tu des rituels rassurants quand tu écris ?

Aucun rituel. J’allume l’ordi et je bosse. De longues sessions pour pouvoir descendre loin à l’intérieur et me laisser partir dans ce monde. Mon seul rituel serait un rituel de sortie d’écriture. Lorsque j’arrête d’écrire, il me faut une bonne heure avant de redevenir normal. Ça m’a un peu fait flipper au début, mais je me suis habitué. J’en tiens compte. La structure, je l’ai eue en tête dès le début, grossièrement. Je savais comment ça finissait. Puis j’ai commencé à faire des sous plans, puis des sous sous plans. En fait, la structuration d’un livre me rappelle celle d’un album, avec tous ses paramètres. Je suis habitué à gérer ces systèmes complexes. Du coup, pendant l’écriture de Birdy, j’avais toutes les intrigues en permanence en tête, les faisant avancer simultanément dans ma cervelle, avant de les poser sur le papier. Bon, j’avais plus beaucoup de place pour grand chose d’autre.

Tu écris des scènes d’une violence extrême, très dures, où des femmes sont attachées, souillées, violées, données aux chiens, où des meurtres sont commis dans des foules en panique. Néanmoins, je les trouve sans complaisance, sans surenchère, finalement assez suggérées. Est-ce difficile de trouver la bonne distance ?

En fait, aucune scène « hardcore » du livre n’est décrite. Ça aurait été trop facile. Et c’est ce qu’on nous balance en permanence dans les films ou ailleurs. Je voulais suggérer sans décrire. Tenter d’amener le lecteur à ressentir ce que je sentais en traversant mentalement ces scènes. Créer des états. Comme pour les moments de défonce. Il n’y a que les scènes de sexe désiré que je décris, ça a été un choix dès le début, peut-être parce que justement, ce sont celles-là qu’on ne raconte jamais, ou alors du bout des doigts. Ça m’étonne toujours que, montrer un homme qui en éventre un autre ne pose de problème à personne, alors que filmer ou décrire un couple qui se bouffe le cul, c’est triple X direct. Je pense pourtant que la majorité de mes contemporains pratique plus régulièrement la seconde des deux pratiques plutôt que la première. Tout du moins, je l’espère. Mais la morale vient quand même s’incruster à cet endroit.

Quelle scène de Birdy a été la plus éprouvante à écrire, et la plus jouissive ?

Aucune scène ne s’est avérée réellement éprouvante à écrire. La plus difficile a peut-être été la partie du journal intime où Birdy parle de la première fois qu’elle monte au grenier avec sa grand-mère. Essayer de ressentir, ce fut assez rude.

Je me suis amusé sur beaucoup de scènes, mais si je devais en choisir une ce serait l’enchaînement du soir de la fête de la musique, de la contrescarpe jusqu’au concert à Oberkampf. Je voulais créer un effet de spirale, que les protagonistes se passent le relais et que chaque nouveau personnage continue l’histoire. Partir de la périphérie de l’intrigue pour arriver à son centre.

Dans ton roman, tu fais se côtoyer des groupes qui existent et des groupes inventés, comme Antikrist et Play. Est-ce parce qu’il y a des limites au réalisme ? Etait-ce trop dur d’imaginer une scène de massacre lors d’un concert d’un « vrai » groupe » ?

Ça ne m’a pas traversé l’esprit. Les groupes actifs du livre ne pouvaient être que les groupes des personnages, donc inventés. Et puis associer un groupe réel à l’histoire, je ne sais pas. Je pense que ça m’aurait fait redescendre direct. La fameuse scène, je l’ai écrite huit mois avant le Bataclan, en dérivant à partir de quelques lignes d’un texte d’un des auteurs du Spoke Orkestra, Felix J. Un texte qui a presque dix ans. Comme quoi…

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La couverture est très belle mais je trouve qu’elle est très joyeuse par rapport à l’ambiance de ton roman. Qu’en penses-tu ?

Je pense que c’est un roman joyeux, au final. Même si ça ne saute pas aux yeux à chaque page. J’aime beaucoup ce dessin. C’est vraiment Birdy.

« Un groupe, c’est un couple à beaucoup plus que deux, et sans le cul ». Je me suis bien marrée en lisant ça. Bosser avec un groupe demande de faire des compromis, mais travailler seul, n’est-ce pas moins marrant, plus flippant ?

Non, c’est autre chose, c’est un bon équilibre pour moi. Je passe mon temps à travailler en collectif, du coup ces moments d’écriture me permettent d’aller là ou je ne peux pas aller avec d’autres. C’est parfois vertigineux, mais bon, ça tombe bien, j’ai pas le vertige.

Paolo note des bouts de phrases sur des papiers pour les futurs textes de ses chansons. Pratiques-tu de la sorte, notamment lorsque tu as écrit les paroles de ton album solo Suture en 2011 ? Quelles différences entre écrire un roman et des paroles de chansons ? 

Oui, c’est quelque chose que je fais depuis longtemps, pour mes chansons et maintenant pour les bouquins. J’ai pris l’habitude de noter, car si tu ne notes pas, ça disparaît à tout jamais. Développer l’instinct et l’instant, les fulgurances sont volatiles. Ça m’arrive assez fréquemment de piler sur ma bécane pour noter une phrase ou une idée de scène.

L’écriture d’un roman c’est le temps long, c’est le contraire du rock’n’roll. Après, chaque projet, chaque disque, chaque livre apporte avec lui sa logique, ses règles informulées qu’on découvre au long court. Mais dans les deux cas c’est énormément de temps à la table, à écrire et à reprendre, en tout cas pour moi.

Tant qu’on y est, comment qualifierais-tu ta musique ?

Décrire ma musique ? Ouch, toujours eu du mal avec cette question. Déjà, ça dépend de l’album. Disons que je prends autant de plaisir à composer et à faire grogner ma guitare sur la poésie sonique de Spoke Orkestra qu’à chanter a cappella avec Trio-Skyzo-Phony ou à débiter les chroniques lentes de mes albums solo.

De la même façon, tu réalises des clips vidéo. Tu as réalisé par exemple le trailer de Je m’appelle Birdy. Y a-t-il des points communs entre agencer des mots et des images ?

Pour les deux clips que j’ai réalisés pour Birdy, comme pour ceux que j’ai faits pour différents projets, c’est vraiment du jeu. Je n’ai aucune prétention là-dedans. Je m’amuse, il faut que ça aille vite, je réfléchis à mon idée sans trop me prendre la tête sur le scénario ou le cadre et puis go. Je shoote, je monte, cut, comme quand je mixe un album, en version accélérée. J’essaie de me concentrer sur le rythme. Je ne sais pas si ça fonctionne, en tout cas je m’amuse beaucoup à les faire.

Tu es proche du slam, du hip-hop. Tu composes et mixes notamment dans Spoke Orkestra, ou Trio-Skyzo-Phony. Les paroles y sont très importantes, très engagées (« Si un punk c’est ça », « On vit là », « Etat d’urgence »). Je m’appelle Birdy, comme tout roman noir, est un roman politique. Tu y parles d’attentats, de répression policière, des gens des quartiers populaires obligés de se débrouiller, du mépris des élites envers le peuple… Te considères-tu comme un artiste engagé ?

Je ne sais pas trop ce que veut dire être un artiste engagé. Le sens de cette expression a été détruit par des décennies d’artistes utilisant l’engagement comme posture. Il y a des artistes qui s’engagent, ça ok. Mais aller crier sa rébellion à la télé en chantant un titre de son dernier album après trois coupes de Moët & Chandon… comment dire… J’ai du mal avec ce genre d’indécence.

Il y a un inédit de Spoke Orkestra qu’on trouve sur le net qui traite du sujet, il résume assez bien ma façon de penser. Ça s’appelle d’ailleurs : « l’Artiste engagé ».

La seule chose à laquelle je m’engage artistiquement, c’est à écrire ce que j’ai à écrire et dire ce que j’ai à dire, sans m’auto censurer, sans me projeter dans le désir hypothétique de l’autre. Défendre des choses et des postulats auxquels je crois. Et continuer à aller bosser dans les quartiers, en maisons d’arrêt, poursuivre ce boulot de terrain que je fais depuis longtemps, attiser cette créativité qui existe chez chacun d’entre nous.

Ton roman est très musical. On y entend “Happy” de Farrell Williams, Run the Jewels, Niveau Zéro comme musiques de fond. Paolo écoute des vinyles, des albums en entier, souvent seul : Tom Waits, White Noise, Can, Johnny Cash, NIN... La musique te sert donc à ancrer l’intrigue dans le réel et à définir tes personnages ? 

La musique s’impose d’elle-même. Pour moi elle fonctionne vraiment comme une B.O. Les titres que je cite sont les chansons qui pour moi résonnaient mentalement alors que les scènes se déroulaient. Elle raconte aussi, pour moi, quelque chose de l’état des personnages.

Toi-même tu as l’air d’apprécier la musique expérimentale, la recherche sonore. Dans tes remerciements, tu cites Klaus Schulze, Brainwave-Sync, Max Richter, Land Free, Heldon, Ian Hawgood… Est-ce une source d’inspiration ?

Ces sons-là sont ceux que j’ai écoutés en écrivant le livre. Ils tournaient en boucle. Je n’écris qu’en musique, par contre il faut qu’il n’y ait ni batterie, ni voix, ni rien de trop structuré, car sinon mon oreille de musicien est immédiatement happée, d’ou le casting assez expérimental. Des gens comme Max Richter, Schulze ou Hawgood sont très bons pour me plonger mentalement dans l’état cotonneux où je me mets à écrire.

Qu’est-ce qui met le plus à nu : chanter sur scène ou écrire un roman ?

Les deux, mon capitaine. Sauf que sur scène je me suis plusieurs fois retrouvé totalement à poil, alors que j’écris habillé.

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photo de Philippe Tanasic
Ton roman offre une balade dans Paris (des quartiers huppés du 16ème, à Belleville, la Goutte d’Or, en passant par Ménilmontant, la place des abbesses et Montmartre, la Bastille, le Louvre. Voulais-tu rendre un hommage à ta ville, aux milieux interlopes parisiens ?

Oui, c’est certain. Je connais cette ville sur le bout des doigts, même si mes appétits noctambules se sont énormément calmés.

Ton livre est aussi une descente dans les milieux d’extrême droite, des fanatiques religieux. On y croise des groupuscules de chrétiens fondamentalistes, des mystico-facho, des antisémites, des homophobes… des skinheads, des membres des Jeunesses Nationalistes Révolutionnaires, de la manif pour tous, de civitas, d’Occident, du commando delta, du GUD, de la Fraternité Saint Pie X. Certains sont connus, d’autres moins. Tous existent, j’ai vérifié. Ça a dû être sympa de faire des recherches sur ces gens-là…

Très, comme tu peux l’imaginer. Et ça devient vertigineux quand tu remontes les liens jusqu’à la collaboration. Le parcours de plusieurs politiciens du paysage télévisuel et gouvernemental est assez étonnant d’ailleurs. La France aime bien porter la mémoire courte. Comme la coupe de Birdy.

Il est question dans Je m’appelle Birdy de la Scopolamine. Surnommée drogue du zombie ou souffle du diable, c’est un hallucinogène colombien qui enlève tout libre arbitre. Cette drogue est réellement apparue dans Paris, lors d’un fait divers en 2015. Pendant l’été 2016, il y a même eu une alerte de Drogue Info Service. Ce fait divers a-t-il été le départ de ton histoire ou cette drogue est-elle sortie de ton imagination ? 

Non, le fait divers est arrivé après que j’aie écrit dessus. En tombant sur l’info, ça ne m’a pas rassuré sur la qualité des produits qui se vendent dans l’hexagone. J’ai longtemps cherché un produit qui pouvait aller dans la direction dont j’avais besoin pour l’histoire. Une nuit, je suis tombé sur un reportage colombien sur la scopolamine. Je me suis dit : c’est ça ! Le souffle du diable. C’était totalement cohérent avec mon histoire. Par la suite, j’ai visionné et lu tout ce que j’ai pu trouver là-dessus.

Ton roman est une peinture assez pessimiste de la société, de l’état du monde. Il est plein de fanatiques, de tarés qui pensent détenir la vérité. Mais, la peur n’empêchant pas le danger, résister, c’est continuer à faire la fête ? Quitte à risquer sa vie en prenant des pilules bleues ? 

Résister, oui, c’est continuer à faire la fête, mais c’est surtout continuer à se changer soi-même. On reste l’une des rares choses que l’on peut réellement changer. Après, risquer sa vie en prenant les pilules bleues, c’est ce que beaucoup font déjà, en regardant ailleurs, en se disant que c’est pas grave, que c’est cool. Malheureusement, beaucoup ont déjà perdu ce combat au moment où ils y entrent. Je pense que résister, c’est apprendre à regarder et aimer sa réalité, quitte à la changer.

En préambule, tu as écrit : « J’ai terminé l’écriture de Je m’appelle Birdy le 27 mars 2015. Quand la fiction devance la réalité… J’en reste le premier bouleversé. » Ton roman est noir de scènes terrifiantes de panique, de tuerie dans un concert, dans les rues. Quand on se rappelle que l’attentat du bataclan a eu lieu le 13 novembre 2015, on pourrait qualifier ton roman de roman pré-Bataclan, comme il y a eu des romans post 11 septembre. Ça fait peur. Tu as commencé un second roman ? As-tu eu d’autres visions d’un avenir aussi joyeux ?

Mon second roman, qui sortira en mars 2018, n’est effectivement pas très joyeux. J’espère sincèrement n’avoir aucun don de voyance, car si c’est le cas, je suis désolé les amis, ça va chier grave.

Interview publiée dans New Noise n°40 – septembre-octobre 2017

Maud Mayeras

Avec son troisième roman, Lux, Maud Mayeras quitte l’atmosphère étouffante des villes anonymes françaises et fait des espaces arides australiens son nouveau terrain de jeu. Jeu de massacre où le rouge déploie toutes ses nuances. Jeu cruel où domine le noir, celui des blessures intérieures, celui où se cachent les monstres, tapis sous les lits. Antoine, le héros, revient sur les traces de son adolescence. Vingt ans plus tard, dans une ambiance de fin du monde, il se trouve impliqué dans un véritable jeu de dupes. 
Photos : Laurent Lagarde

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Tu as publié Hématome en 2006 chez Calmann-Lévy, tu étais très jeune à l’époque. Avais-tu toujours eu envie d’écrire ? 

Je vais m’enfoncer dans le cliché pur et dur en avouant que j’ai toujours eu envie d’écrire. J’ai commencé à écrire des nouvelles à 12 ans, et à 20 j’ai enfin relevé le pari d’un format plus long. Au départ, Hématome était même un roman fantastico-gore, (ndr : Hématome raconte l’histoire d’une jeune femme, agressée, violée, qui se réveille d’un coma sans se rappeler ce qui lui est arrivé) mais j’ai vite revu ma copie : la réalité est toujours pire. J’ai gardé cette phrase en tête depuis.

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Puis, il y a eu un long moment (7 ans) avant Reflex (2013), et un changement d’éditeur (Anne Carrière). Pourquoi avoir attendu une si longue période ? Avais-tu peur du deuxième roman, l’impression d’être attendue au tournant après le succès du premier ?

Il y a plusieurs raisons à cette très longue pause. D’abord, Hématome était censé être un one shot. Je ne m’attendais pas franchement à ce qu’il soit publié, c’était une belle surprise bien sûr, mais je crois que j’ai eu peur de continuer. Peur que ça ne fonctionne pas, de la page blanche. Peur que ça fonctionne aussi finalement. Entre temps, je me suis mariée, j’ai eu un enfant. Lorsque je suis tombée enceinte, toutes les angoisses d’une mère m’ont submergée et les idées ont fusé. Il fallait que je pose tout cela sur papier. Il fallait exorciser. Reflex était un peu un talisman contre le pire. Si je couchais toutes mes terreurs alors rien ne pourrait arriver à cet enfant. J’avais 29 ans, et j’ai compris à quel point l’écriture m’avait manqué !

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Tes trois romans sont des romans très sombres. Sais-tu pourquoi tu es attirée par des univers aussi noirs ?

A l’école, le programme soumet des pavés classiques, souvent inabordables pour des gosses de 13 ou 14 ans. J’avais envie de lire, mais je me rendais bien compte que ce genre de lecture ne m’attirait pas franchement. Ca ne me touchait pas. Un jour, ma mère m’a amenée dans une librairie et m’a demandé de choisir ce que je voulais. J’ai choisi Ça de Stephen King. (Attention re-cliché) Révélation ! J’ai non seulement ressenti ce que j’attendais depuis toujours, mais j’ai été complètement abasourdie : on avait le droit de faire peur en écrivant. Je voulais faire ça.

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Tu en es à ton troisième roman, te sens-tu écrivain ? Qu’est-ce qu’être écrivain selon toi ?

Un écrivain, c’est celui qui réussit à t’embarquer avec lui bien plus loin que tes jambes pourront jamais te porter. C’est Jules Verne qui réussit à te faire faire le tour du monde en écrivant depuis son bureau minuscule. C’est Marguerite Duras qui te fait pleurer à chaque phrase qu’elle lâche. J’associe le mot « écrivain » à cette magie-là. Il est donc difficile pour moi de m’y assimiler véritablement. J’essaie sans relâche. Mais je ne m’attribuerai jamais le mot. C’est drôle, je ne dis jamais : « je suis écrivain ». Mais : « j’écris des livres ».

A chaque nouveau roman, est-ce que tout est à refaire à chaque fois, comme si c’était le premier ? Ou te sens-tu plus apaisée, à présent ?

Tout est à refaire, mais la trouille est moindre et le plaisir de plus en plus grand. C’est la peur qui me fait avancer, et le plaisir qui me fait continuer. Aujourd’hui, entre 2 romans, je n’ai qu’une seule envie, c’est d’écrire le prochain, mais j’aime cette frustration. L’attente pendant laquelle le cerveau turbine tout seul comme un grand. C’est complètement masochiste.

Dans Hématome et Reflex, le personnage principal est une femme, et tu utilises la première personne. Dans Lux, tu fais parler un homme, et tu passes à la troisième personne. Est-ce que ça a été plus difficile de se couler dans les pensées d’un homme et est-ce pour ça qu’il y a cette distance supplémentaire ? Cela change-t-il quelque chose au niveau de l’écriture, du style ?

Je n’ai probablement pas osé m’attribuer les pensées d’un homme, c’est possible. C’était un peu un roman défi pour lequel on a bousculé les règles, et c’est probablement pour cela qu’il est si différent des précédents. Lux est plus sensoriel, plus onirique. Cette distance était nécessaire pour qu’on reste spectateur des rêves et des cauchemars des personnages. Y entrer aurait été trop confus à mon sens. Au niveau de l’écriture, il m’a semblé du coup plus difficile de fonctionner avec les phrases courtes que j’utilise d’habitude. Mais tout est apprentissage. J’ai tenté d’appréhender d’autres choses différemment, de m’attarder sur les paysages par exemple. Je sors également des huis-clos qu’ont été Hématome et Reflex en évoluant cette fois dans des grands espaces avec des personnages aux cultures complètement opposées. J’aime que tout paraisse infaisable, je crois.

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En parlant de genre, tu es une femme dans un monde encore plutôt masculin, le milieu du polar. Quel accueil y as-tu reçu ? 

Je suis arrivée en 2004, à l’époque où le polar féminin était encore très à la marge. Ca ne m’a jamais effrayée, au contraire, je ne me suis jamais vraiment posé la question à vrai dire. Je suis toujours restée plus proche des hommes que des femmes, donc je n’étais pas mal à l’aise. Et j’ai été immédiatement soutenue, par les hommes mais aussi par les femmes. Le polar ou le roman noir sont des genres où les auteurs sont plutôt solidaires. Une grande famille d’adolescents qui aime se faire peur au coin du feu. Ma première « vraie » rencontre sur un salon a été Maud Tabachnik, je tremblais, j’avais 23 ans, mais je suis allée lui serrer la main, et dans ses yeux, il n’y avait que cette bienveillance incroyable.

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Pour poursuivre sur le thème, crois-tu en une écriture féminine ? Ou crois-tu plutôt à une singularité en tant qu’individu ?

Je crois aux deux. Je crois que les femmes sont plus tordues que les hommes, qu’elles s’attaquent plus facilement aux récits noirs psychologiques subtils, qu’elles semblent plus douces mais qu’elles cognent vraiment là où ça fait mal. Ce n’est pas forcément une question de style mais plutôt une façon de traiter un même sujet qui sera probablement différente. Plus sournoise. Plus latente. Ensuite, il y a une vraie singularité parmi les auteurs féminines elles-mêmes, et heureusement ! Autant d’auteurs que de plumes, et je ne crois pas qu’il s’agisse là d’une question de sexe. Mais d’éducation, de culture, d’influences.

Tu construis tes récits de chapitres courts qui entremêlent différentes époques, points de vue, histoires. Dans Lux, notamment, la construction est faite d’alternances entre passé (1996) et présent. Comment procèdes-tu ? Ecris-tu une période après l’autre, ou linéairement ? Fais-tu un plan détaillé ? 

Je change de méthode à chaque roman, rien n’est défini à l’avance. Un ordinateur et du lait par litres, c’est tout ce qui demeure invariable. J’écris une trame détaillée, mais qui va muer tout au long de l’écriture. J’aime les retours en arrière, plutôt que les longues explications par des dialogues. La faute à toutes mes influences cinématographiques probablement. J’aime que ce soit rythmé surtout, quitte à éliminer des blocs imposants. Eviter l’ennui à tout prix, même si cela n’empêche pas forcément la lenteur de certaines scènes.

A propos de ton style : il y a peu de descriptions, mais beaucoup de sensations, de couleurs, d’odeurs, et les éléments naturels sont très importants. C’est une écriture très viscérale. Comment la travailles-tu ? As-tu des maîtres en littérature ? 

C’est ce qu’il y a de si magique avec l’écriture : le lecteur est actif, il ressent, il imagine, il transforme, il entend, il voit. On ne peut pas faire passer ce genre de sensation avec un film, c’est impossible. J’ai besoin d’être sincère en écrivant, cela passe donc par tous les sens. Je ne « travaille » donc pas forcément ce style d’écriture. C’est un besoin : faire ressentir pour hanter. Quel est l’intérêt d’un bouquin tiède ? En littérature, certaines plumes me rendent folle par leur intelligence. Nancy Huston, Ivan Repila, Robert Goolrick, David Vann… Des Créateurs d’ambiance qui vous donnent un grand coup de batte dans la nuque dès que vous détournez le regard une seconde.

Ton style sert parfaitement ton propos. Tu utilises beaucoup l’ellipse, les non dits, les retournements. Tu aimes bien balader ton lecteur, détruire les a priori qu’il a construits dans sa tête à propos des personnages. Est-ce simplement pour l’intérêt narratif, le suspense que cela crée, ou pour lutter contre les évidences et les faux-semblants ? 

Il y a 10 ans, mon premier éditeur, Ronald Blunden (des éditions Calmann-Lévy) m’a collé cette phrase de force dans le crâne : « les lecteurs sont intelligents, ne les prends jamais pour des idiots. » Je conserve cela en tête tout le temps. Je change d’angle, en me mettant à leur place : jusqu’à quel point puis-je m’exprimer pour conserver ce pouvoir du non-dit ? C’est un vrai jeu.

Trouves-tu que ton style a évolué ? Quel regard portes-tu sur Hématome ?

Huit ans séparent Hématome et Reflex, il y a donc une évolution notable dans l’écriture des deux romans. Je ne renie pas Hématome, mais il est bourré d’une violence gratuite que j’oserais moins reproduire aujourd’hui. Chaque geste, chaque claque doit posséder une raison viable.

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Dans tes romans, les monstres ne sont jamais ceux qu’on croit. Comme dans la vie ?

Rien que la notion de « monstre » contient des milliers de nuances. Un monstre ne sait pas obligatoirement qu’il en est un. Et à partir de quelle limite peut-on le définir ? Rien n’est jamais blanc ni noir, comme dans la vie. C’est un sujet fascinant… Néanmoins, nous pourrons écrire la pire des fiction, la réalité nous rattrapera dans l’heure. La plume ne fera jamais pire que la main de l’homme.

Tu dédicaces Lux : « à tous les monstres qui se cachent à l’intérieur de notre ventre », et tu remercies ces mêmes monstres. (ça fait très Alien, ou Rosemary’s baby) Tu nous expliques qui sont ces monstres ?

Ce sont ces démons qui nous démangent tous, ils grattent aux fenêtres, frappent aux portes, supplient et se tordent pour entrer. Ce sont nos faiblesses, nos névroses. Ces monstres avec lesquels on apprend à vivre et qui ne partiront jamais, qu’il faut tenter de domestiquer pour qu’ils restent sages. Apprendre à nourrir les monstres sous les lits est à mon sens la plus saine des bases.

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Le thème de l’enfance meurtrie est récurrent dans ton oeuvre. Les mères aiment trop, ou pas, ou mal. Les pères sont absents ou violents. L’inceste est très présent. L’enfer, c’est la famille ?

On ne choisit jamais sa famille. Certains tombent au bon endroit, au bon moment, et puis il y a les autres. Ceux qui nous intéressent et nous fascinent. J’écris toujours pour effrayer le pire. Si je décris l’inceste ou si j’aborde le syndrome de Munchausen, c’est simplement parce que ce sont des notions qui me terrifient et que je ne conçois pas. Alors, je dois les explorer pour les exorciser. Si je les explore, je comprendrai les monstres (ça ne fonctionne pas toujours…).

Tes personnages traînent des traumatismes dont ils ont hérité de leur enfance. N’y a-t-il pas de résilience possible ?

La résilience est un autre thème que je n’ai pas encore pu aborder jusqu’à maintenant. Peut-être parce que je ne la trouvais pas concevable, peut-être parce que je ne pardonnais pas à mes personnages. Ils prennent tellement de place que l’on parvient à les haïr viscéralement. Ecrire, c’est instruire leur procès. Et il m’était difficile jusqu’alors de leur pardonner. Mais ça va changer.

Un autre thème est marquant dans tes trois romans : celui de la mémoire. Amnésie, souvenirs qui remontent, ou faux souvenirs, c’est une mémoire tronquée dans tous les cas. Ce thème m’a fait penser à plusieurs choses. Une façon de conserver une mémoire, c’est de prendre des photos. Ce sont d’ailleurs des photos qui permettent à Emma dans Hématome, de se retrouver, et Iris dans Reflex est photographe de métier (ndr : Iris travaille à l’identité judiciaire. Elle prend les clichés d’un enfant assassiné selon les mêmes circonstances que son propre fils). Toi-même, tu fais beaucoup de photos. De la même façon, les tatouages sont indélébiles, et j’ai cru comprendre que tu portais certains mêmes tatouages que tes personnages. Est-ce une façon de figer le temps, de capturer la mémoire ?

Je ne m’estime pas du tout photographe, mais j’aime l’idée de figer le temps, de marquer les choses, de les redécouvrir en les regardant à nouveau à un autre moment. J’ai peut-être peur de perdre la mémoire, je ne sais pas. Mais il s’agit aussi de transmission. Figer le temps pour le transmettre à ceux qui suivront. J’ai toujours aimé cet outil dans les romans et dans les films, les photographies sont très souvent à l’origine d’un retournement terrifiant dans une histoire (comme dans Les Autres d’Amenabar, par exemple) et possèdent une beauté qu’il est difficile de rendre par un autre moyen. Quant aux tatouages, il s’agit d’un réel besoin de figer les moments, mais aussi de garder le contrôle sur son propre corps. Je choisis la façon d’orner ma peau. Et même mon corps quand il ne sera plus qu’un corps, m’appartiendra encore par ses dessins uniques.

A propos de photos, ton image est plutôt présente et travaillée, notamment sur les réseaux sociaux. Quel rapport entretiens-tu avec ton image ? N’as-tu pas peur de trop t’exposer ?

Les réseaux sociaux sont un lien merveilleux constant avec lecteurs, libraires, éditeurs. Mais je suis allée beaucoup trop loin, il y a quelques années. Je m’exposais sans réfléchir, stupidement, je n’avais plus ni repère, ni limite. Il faudrait être bien plus conscient de la dangerosité des réseaux sociaux. Tout est pâture. Si l’on y montre un minuscule morceau d’empathie, alors ils vous dévorent. Alors, même si cela n’est pas réellement perceptible, j’ai freiné cette implication sur la toile. Je montre moins, et je tente encore de comprendre et d’apprendre les limites des champs personnel et public.

Tes intrigues ne sont pas vraiment des enquêtes. Elles sont beaucoup basées sur l’importance des souvenirs, des gens qui mentent. J’ai souvent pensé à Hitchcock dans ta façon de mener le suspense, dans la psychologie des personnages. Je pense à Pas de printemps pour Marnie, à Psychose. Est-ce un cinéma qui t’inspire ?

Le cinéma dans sa globalité est la plus importante de mes influences, Psychose en tête. Je visionne beaucoup plus que je ne lis. J’ai travaillé plusieurs années dans un vidéoclub, j’ai donc pu regarder tout ce dont j’avais envie, de jour comme de nuit, sur mon lieu de travail ou bien chez moi. J’aime les vieux films français (L’Eté meurtrier, Garde à vue, l’Enfer, Baxter…), le « nouveau » cinéma de genre étranger (Babadook, Morse, Under the Shadow). Mais aussi et surtout tout le cinéma noir Coréen qui, en plus d’être poétique, parvient à atteindre une immoralité délicieusement parfaite. Et ces séries évidemment, qui depuis cinq ou six ans chassent parfois l’intelligence de certains films. The Killing, Top of the Lake, Black Mirror… Ce sont des mines d’or impertinentes, des joyaux de réussite subtils.

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Concernant la musique, elle est présente et plutôt noire. Dans Reflex, tu donnes même une bo de plus de 50 titres avec Rage against the Machine, Hole, Violent femmes, the Strokes, David Lynch, Eliott Smith, Lou Reed, Marilyn Mason, Nirvana… Dans Lux,  tu cites Arcade Fire, Chelsea Wolfe, les Smiths… T’en sers-tu pour définir l’époque, poser l’ambiance ? Est-ce la musique que tu écoutes au moment où tu écris ?

Pour Reflex, je marchais en écoutant certains morceaux en boucle, pour vivre une scène dans le moindre détail. Cela a été le cas avec la reprise de « Love is Blindness » par Jack White, ou « Speed of Pain » par Manson. J’ai besoin de musiques écorchées, qui me guident. Ce sont soit des morceaux qui s’imposent d’eux mêmes sur les chapitres, soit ceux que j’écoute sans y faire vraiment attention. La musique est omniprésente. J’écris en musique, je me douche en musique, je mange en musique. La présence de ces bandes originales permet aussi une autre forme de partage avec les lecteurs, c’est plutôt formidable de parler musique et ciné sur des salons du livre !

Tu reviens de Quais du polar, le salon du livre de Lyon, qui a reçu, en un week-end, 80 000 personnes. Tu te dis timide. Discuter avec tes lecteurs, est-ce une façon de soigner cette timidité ? Ou est-ce une angoisse de rencontrer tant de monde à la fois ? 

J’aime les gens. Mais j’ai une peur panique de devoir discuter. Dans la rue, je me balade avec des écouteurs vissés dans les oreilles, je ne regarde que mes pieds et je sursaute si on me touche l’épaule. Dans les salons, une table nous sépare alors c’est plus facile. A force, j’ai gagné en assurance mais rien n’est gagné.

Tu as amené The Rise & Fall of Frankenotters, un groupe de Limoges qui décoiffe, dans tes bagages. Ils ont été bons ?

The Rise and Fall of Frankenotters, j’étais d’abord super fière de les voir apparaître dans le programme de Quais du Polar ! Voir les néo-punks du bayou débarquer à Lyon, pour un festival littéraire. C’était plutôt drôle. Ils ont livré un set énorme, comme d’habitude. Ils ont fini à moitié nus, comme d’habitude. Et la sueur était bien présente. Il est tout de même bon de remarquer que Limoges a non seulement un bon vivier d’auteurs (coucou Franck Bouysse, Patrick Dewdney, etc…) mais aussi quelques pépites à gros son. Sapphics, Beach Bums, feu Heavy Hookers, Cold Cold blood

Es-tu déjà en train d’écrire ton quatrième roman ? Quel est le point de départ d’une histoire, un endroit, un personnage, une intrigue ?

La trame est ficelée, l’écriture va démarrer dans les jours à venir. Il sera une nouvelle fois question d’enfants (les pauvres), des montagnes gigantesques de Haute-Savoie et peut-être de résilience, qui sait ?

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Interview publiée dans New Noise n°39 – été 2017

Benoit Minville

Un monde rural en crise, désertifié, abandonné par les services publics, sans perspective d’avenir. La Nièvre comme allégorie de cette France du milieu dont on admire les paysages de la vitre d’un train en oubliant que des gens vivent là et morflent méchamment. Ces gens ordinaires, qui se battent pour survivre sur ces contrées ignorées des médias, Benoît Minville, dans Rural noir, paru à la Série noire, chez Gallimard, les incarne à travers le destin de quatre personnages, Rom, Chris, Vlad et Julie. Quatre potes inséparables, un gang. Ils ont passé l’été de leurs quinze ans dans ce coin de campagne où tout semblait possible, à partager des serments d’amitié éternelle, des morceaux de Motorhead, des bières et des secrets. Dix ans plus tard, Rom revient sur les terres de son adolescence. Il avait fui. Les trois autres sont restés. Que reste-t-il de leurs souvenirs et de leurs illusions ? Le présent est noir. Loin l’insouciance, les fous rires, les ballades à vélo. La violence est partout. Le roman de Minville, exempt de toute mièvrerie, est plein de cruauté et de lumière. Il pose sur l’adolescence, cet âge fragile fait d’exaltation et de doutes, des mots si justes qu’on se demanderait presque si lui-même en est sorti. Rock’n’read !

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Tu situes l’action de Rural noir dans la Nièvre, dans un coin que tu as l’air de bien connaître. Pourtant, la bio, très sommaire, que j’ai trouvée à ton sujet, précise que tu es né à Paris et que tu vis à Sartrouville. Comment connais-tu cette région et pourquoi l’avoir choisie comme décor à ton histoire ?

Mon grand-père est né dans la maison servant à l’un des décors de Rural noir. J’y ai passé toutes mes vacances : enfant, ado, jeune homme, on s’y retrouvait entre potes, ceux du cru, et les parisiens qui débarquaient été comme hiver. Encore aujourd’hui, j’essaye d’y descendre le plus souvent avec ma famille. J’aime dire que la Nièvre est mon Mississippi. Comme des tas de gosses, nous avons vécu l’été buissonnier de Tom Sawyer. L’été en boucle où tout est grand et fatal. Je m’y sens toujours bien, pas uniquement par nostalgie ou fantasme bucolique. Je m’y sens bien car j’aime ses paysages, les gens que je retrouve et j’aime y voir évoluer mes filles.

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Le roman noir rural cartonne ces derniers mois. Après les succès de Aux animaux la guerre de Nicolas Mathieu ou de Plateau de Franck Bouysse, le tien vient d’être réimprimé. Comprends-tu les raisons de cet engouement des éditeurs et du public pour des récits sombres éloignés des villes ?

Le polar est un genre majoritairement urbain, j’aime les thèmes que le roman noir fouille, j’aime les auteurs qui excellent dans l’art de faire d’une ville un personnage central de leur roman. Si j’en lis énormément, j’ai découvert et été profondément marqué à différentes époques de ma vie par le country noir américain, genre qui élargit outre Atlantique le rural au thème périphérique, les petites villes, les coins paumés, les entre-deux, plus vraiment l’agglomération mais pas encore la campagne profonde, comme le fait mon frangin de plume Nicolas Mathieu avec son chef d’œuvre  Aux animaux la guerre,  publié chez Actes Sud. Et ce Country noir ou roman rural dans lequel j’ai découvert des auteurs de Southern noir comme Thompson, Steinbeck, Williams, Woodrell puis une nouvelle génération emmené par Pollock, Rash, Whitmer ou Panowich, eh bien je l’ai aussi découvert en France avec Simenon, Pelot, Giono. Dernièrement, Pierric Guittaut et Sandrine Collette ont été dans ce renouveau du polar rural à la française, et quand Bouysse a publié son fabuleux Grossir le ciel, j’étais en correction de Rural noir et je me suis dit : Chouette, on va être plusieurs à raconter des territoires et ceux qui y vivent. Personnellement j’ai été marqué à vif par Mystic River de Lehane et Stand by me, aussi bien la nouvelle de King que le film de Reiner et j’ai aussi écrit ce roman pour leur rendre hommage. J’ai été biberonné aux 80/90’s, aux séries, aux VHS et au néo polar et romans ricains. Rural est né de mes souvenirs et de cette envie de faire vivre ce grand maelstrom d’influences tout en écrivant un roman politique sur le sort des laissés-pour-compte dont personne ne se préoccupe. Quand je dis personne, je vise les élites, les dirigeants, le désengagement de l’Etat et son incapacité à lutter contre la finance agressive et le Capitalisme le plus carnassier. C’est un combat que l’on est plusieurs à mener.

J’ai lu sur des blogs que certains esprits chagrins appellent ce courant « le polar plouc ». Tu as quelque chose à leur répondre ?

En fait, c’est assez drôle, car cette phrase est celle d’un journaliste/critique littéraire à qui je dois beaucoup. Lui est originaire du Bazois, nous ne nous sommes jamais croisés et avons appris cette drôle de coïncidence au moment de la promo. Je trouve donc cela d’autant plus légitime et empli de tendresse et d’ironie venant de quelqu’un qui fait beaucoup pour la vie locale. Personnellement, cela ne me dérange pas. On ne va pas se mentir, celui qui ne vit pas en ville est vite considéré comme un plouc par beaucoup, et comme je suis d’humeur assez sale gosse et que les bien-pensants me crispent, j’aurais presque une revendication dans ce polar plouc, whitetrash ou redneck… Plouc en réponse à bobo peut être. Avec Rural noir et ce titre assez marqué, j’ai aussi eu envie de jouer avec les codes et les clichés, montrer que l’on n’est ni dans Délivrance ni chez Pernault. Il n’y a pas que des arriérés et des dégénérés dans ma cambrousse, même s’il y en a… J’ai ce paradoxe d’être constamment dans un entre-deux, je ne me sens pas toujours à l’aise en ville mais quand je descends là-bas je suis ce gars de la ville… J’ai voulu montrer ceux dont on ne parle quasiment jamais, petits blancs rongés par la colère, la bêtise parfois, résignés qu’ils sont de subir plutôt que de vivre, et être la voix de ceux qui galèrent mais avancent unis, sans rien lâcher, malgré la médiocratie dans laquelle on les oblige à évoluer.

Penses-tu que ton style, le rythme de ton livre, soit influencé par l’endroit où se déroule l’histoire, aurait-il été différent si elle se passait en zone urbaine ?

Les espaces et le sentiment de liberté qu’ils provoquent jouent un rôle sur toutes les parties écrites au passé. Nous sommes en plein été, celui qui recommence chaque année, absolu et qui construit ou devient fatal à chaque blessure. J’ai voulu emmener le lecteur avec le gang sur les routes et chemins. Donc oui, rien n’aurait été pareil avec les pieds dans le béton. Pareil pour les chapitres qui se déroulent au présent, on sent la pesanteur du ciel gris de l’automne, la campagne y est plus rude, moins champêtre, ce qu’elle est en fait. La nature joue un grand rôle. En revanche, je ne pense pas que l’on puisse parler pour Rural noir de nature writing, je ne sais d’ailleurs pas si la France se prête à ce style si Américain. J’ancre la campagne et les gens dans des sujets d’actualité et tout aurait été différent dans la manière de raconter cette histoire en milieu urbain.

Tu as écrit plusieurs romans destinés à un public ado, notamment Je suis sa fille et Les géants publiés chez Sarbacane, et Rural noir est ta première œuvre visant un public adulte. Tous tes romans, néanmoins, racontent l’adolescence. Est-ce parce que c’est, selon toi, la période la plus intense de l’existence ? Ou parce que les romans ou les films qui parlent d’adolescence sont ceux qui t’émeuvent le plus ?

Si j’ai une passion pour les romans initiatiques, d’apprentissage, les films sur l’enfance et l’adolescence, je ne vis absolument pas dans le passé. Je trouve simplement que l’adolescence est un territoire fertile aux histoires, un terrain de jeu fabuleux pour un auteur, période où l’on se façonne, où l’on apprend à devenir, où l’on se heurte à soi-même et aux autres. C’est une période où chaque livre est le plus grand livre du monde, chaque disque vous marque, l’âge où, sauf accident, on découvre l’amour. Si j’aime regarder des films noirs ou lire du noir glaçant et clinique, en revanche dans mes bouquins j’essaye de véhiculer une grande charge émotionnelle. Rural est à la fois sombre et lumineux je trouve, plein de violence et de tendresse. J’admets être peut-être un idéaliste rageur, plein de colère et de compassion contre ce Monde et ceux qui l’emmènent vers le bas. Je voulais donner une voix à tous les personnages, surtout ceux qui n’en n’ont pas d’habitude, pas de héros, pas de voyous, des Hommes que l’on dresse les uns contre les autres.

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La vie à l’âge adulte n’est-elle qu’une succession de moments de moins en moins excitants jusqu’à ce qu’on meure ?

Non, je ne crois pas. Je suis assez orgueilleux, j’aurais donc du mal à me résigner à imaginer que le meilleur est derrière. Le recul que l’on prend sur les choses et les évènements permet dans mon cas de pétrir le romanesque et d’essayer de transmettre mes valeurs à mes enfants. J’aurais été incapable d’écrire Rural noir à 25 ans même si j’en mourrais d’envie. Pas pour ce qui concerne les parties ado, mais plutôt les parties adultes… La vie à l’âge adulte apporte aussi son lot d’apprentissage et non des moindres.

Pourrais-tu écrire une grande histoire d’amitié et d’amour adolescente qui se déroulerait en ville ?

Pourquoi pas. Si aujourd’hui aucun de mes romans ne se déroule en ville, je ne sais pas où mon imagination m’emmènera demain. J’avoue pour le moment travailler et avoir envie de travailler sur ces zones rurales et périphériques… avant qu’elles ne disparaissent.

Tous tes romans parlent également d’amitiés indéfectibles. Même après avoir été longtemps séparés, les liens qui unissent tes héros restent forts. Ne serais-tu pas un incorrigible optimiste ?

J’aimerais l’être. L’amitié est une des choses les plus importantes dans ma vie. Je crois que c’est un rempart contre le Monde tel qu’on veut nous l’imposer.

Dès les premières lignes de Rural noir, le ton est donné, avec en fond sonore, « Thunderstruck » d’AC/DC. Ton narrateur, Rom, écoute Led Zep, Black Sabbath, Metallica, Overkill de Motorhead. Est-ce la bande-son de ta propre adolescence ? 

Je suis un fou de Métal, un fils du riff, un vrai métalhead. Je ne peux passer une journée sans écouter de la musique, et si j’écoute aussi parfois d’autres styles et différentes choses en apprenant à m’ouvrir en prenant de l’âge, rien ne me fait plus vibrer que le Métal, au sens large. J’ai découvert cette culture ado, comme beaucoup, et cela a changé ma vie. J’ai écouté également beaucoup de hip hop, enfant des 90’s où on abolissait pas mal les frontières. Les groupes que je cite sont ceux qui ont bâti ma culture musicale.

Qu’écoutes-tu à présent ?

TOUT, (rires). Tout ce qui transporte une énergie. Je peux aussi bien écouter du Led Zep que du Post métal ou du Black, enchainer les Gun’s ou Maiden et du Doom ou du Hardcore. Je suis intarissable en découvertes, en échanges, j’aime profondément ce genre, ce n’est pas que de la musique, c’est une façon de vivre. Nous sommes légion. Un fils de riffs, un trve.

Tes héros écoutent du rock et ton héroïne, Julie, écoute Bryan Adams, Goldman… Non mais dis-donc…

(Rires) Façon détournée et faussement machiste pour moi de citer aussi ces groupes avec lesquels j’ai grandi mais qu’on brandit peut-être moins facilement, quand on veut jouer les faux durs, que Motorhead. Je ne vais pas mentir, je suis également de la génération Euro dance et il nous arrivait d’écouter Ice Mc et d’enchainer avec AC/DC ou Metallica. Je sais, c’est moche (Rires). Mais bon, les Mets remplissent le Stade de France en 15 minutes pendant que Ice Mc ramasse probablement des chiens morts sur l’Autoroute aujourd’hui.

Tu as construit ton roman en faisant alterner « passé » et « présent » sans plus de précisions. Pourquoi donnes-tu si peu de détails (j’ai noté un walkman, un tee-shirt de Nirvana) qui permettraient de situer exactement la date à laquelle se déroulent les faits ?

J’aime bien l’idée de l’universalité des passages ado, inspiré de Stand by me et de mes souvenirs. On peut penser aux 90’s, en effet. Mais j’aimerais bien qu’un ado d’aujourd’hui s’y retrouve aussi. Portables en moins, cela va de soi.

Dans les chapitres qui parlent du « présent », tu emploies le « il » et tu écris au passé, alors que dans les chapitres qui parlent du « passé, tu emploies le « je » et tu écris au présent. Il s’agit pourtant du même narrateur. Peux-tu nous expliquer ce choix ?

C’est un procédé narratif qui me permet d’emmener le lecteur directement avec moi au sein du gang et dans la tête de Romain à l’âge ado et qui permet une plus grande distance pour les parties qui se déroulent au présent.

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Les filles dans tes romans sont très belles, très douces et tes héros font preuve d’un immense respect envers elles. Sous ta grosse barbe et tes tatouages, se cacherait-il un grand romantique ?

Je suis une féministe. C’est assez court comme réponse, mais c’est sincère.

Dans Rural noir, la culpabilité poursuit tes héros jusqu’à l’âge adulte. Sans dévoiler l’histoire, ils ont fait, quand ils étaient jeunes, quelque chose qui les hante. Maintenant qu’il y a prescription, qu’elle est la pire connerie que tu aies faite quand tu étais ado et dont tu n’es pas fier encore aujourd’hui ?

Ces dossiers sont encore confinés dans le bureau de l’homme à la cigarette à Washington.

Tu as vendu les droits ciné des Géants. C’était un rêve de gosse ?

C’est arrivé la semaine de la sortie de Rural noir. Je suis vraiment heureux et fier et j’espère que la production du film ira jusqu’au bout. Quand j’ai écrit les Géants, je le vivais en 16/9, alors quand un producteur et un réalisateur nous ont approchés pour acheter les droits, j’ai chaviré de bonheur.

Tu es libraire. Cela t’est-il arrivé de vendre ton livre à des clients qui ignoraient que tu en étais l’auteur ?

Je suis plus à l’aise pour parler des livres des autres, mais cela m’est déjà arrivé. J’ai la chance d’être très soutenu en librairie par ceux qui font l’un des plus beaux métiers du monde.

Qu’est-ce que ça fait de lire autant de critiques élogieuses et d’avoir autant de succès ? Quel est ton remède pour ne pas choper la grosse tête ?

Rester moi-même, travailler, rester humble, regarder les défauts, les corriger, avancer pas à pas. Construire quelque chose. Je connais trop ce milieu et je suis trop modeste pour imaginer prendre la grosse tête. L’accueil est très bon, et j’en suis vraiment heureux, en revanche je m’en nourris pour continuer le combat. Chaque livre est un round sur le ring. Cogner la vie qui est parfois si rude.

Interview publiée dans New Noise n°33 – mai-juin 2016

Janis Jonevs

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Photo : Edgars Jurjāns
Les grands courants du rock ont toujours été source d’inspiration pour les écrivains. Avec plus ou moins de bonheur. Et si l’on ne se lasse pas de (re)découvrir les pubertés tumultueuses de nos auteurs préférés, sur fond de punk, de psyché ou d’alterno, force est de constater que tout ça commençait un peu à sentir le rance et la bière éventée. On attendait donc qu’un roman nous raconte les souvenirs rock et débridés d’un être humain né après les trente glorieuses. C’est chose faite avec Metal qui, comme son nom l’indique, parle du… metal. Et d’où nous vient-il ? De Lettonie ! Janis Jonevs a quatorze ans quand, à Jelgava, une ville de 60 000 âmes à quarante bornes de Riga, il entend parler du suicide d’un certain Kurt Cobain et découvre Nirvana. Puis se tourne vite vers un rock moins commercial et plus chevelu. De son adolescence, il tire un portrait tout à fait convaincant et pas si exotique de la génération 90. Son héros Janis, binoclard maladroit mal dans sa peau, et ses potes Zombis, La Mort, Le Nez et Karlis passent leur temps à dessiner des cercueils avec le nom de leurs profs dessus, se copier des K7, copier les plus grands, et écouter du metal. La Lettonie post-communiste s’ouvre sur l’extérieur tandis qu’ils comparent la longueur de leurs crinières. Ils sont drôles, touchants, se foutent de l’avenir (de toute façon, ils en ont pas), apprennent des mots d’anglais grâce aux paroles de leurs morceaux chéris (pas facile de déchiffrer les beuglements), ils se marrent et sont très déprimés, bref largement de quoi rappeler des tas de trucs à tout le monde.
Ton roman semble très autobiographique. As-tu pris quelques distances avec la réalité ou est-ce que toutes les anecdotes que tu racontes sont vraies ?

Malgré ce qu’il est inscrit en préambule de mon livre, La totalité des événements relatés ici repose sur des faits authentiques, c’est avant tout une fiction. J’ai utilisé ma vie comme matériel pour le roman. Mon héros est plus précis, plus honnête. La plupart des événements sont authentiques, mais ils n’ont pas tous eu lieu dans ma propre vie. Et d’autres sont complètement inventés. On peut parler d’une réalité compressée, subjective. Pour moi, c’est plus réel que la réalité documentaire. J’ai mis quelques fautes volontaires pour rappeler que c’est de la fiction. Par exemple, la chanson russe que les bandits écoutent en voiture n’a été écrite que dans les années 2000. Et bien sûr, il y a des épisodes extraordinaires, qui dépassent la réalité.

Ton héros fait des découvertes (la musique, l’alcool, il aimerait bien découvrir les filles et les drogues) vécues par beaucoup de gamins européens de 14 ans. Tu cites les mêmes séries américaines et les mêmes chansons mainstream qu’on a subies ici aussi, à la même époque. En quoi dirais-tu que le fait d’être letton t’a fait vivre une adolescence différente de celle d’un adolescent français ou anglais ?

Dans les années 90, les spécialités lettones, et régionales, étaient la pauvreté, le banditisme, les crises économiques et politiques, ainsi qu’une soif absolue envers tout ce qui était nouveau. On croyait que le monde occidental était absolument différent. Mais, en fin de compte, ce qui est le plus frappant, ce qui m’a le plus surpris, ce sont les ressemblances, les points communs qu’on a tous vécus.

En 1994, la Lettonie n’était indépendante que depuis trois ans. Quels souvenirs gardes-tu d’avant l’indépendance, de la présence russe ?

Je citerais : les histoires sur Lénine qu’on nous enseignait à l’école (même si ça a cessé vers 1988), les manifestations nationales à Riga (je n’ai jamais vu, depuis, de trains aussi remplis), les chansons de l’époque, les reportages avec des coups de feu en janvier 1990, les barricades, le putsch de 1991. (NdR : Conséquences indirectes de la chute du mur de Berlin, des élections libres ont lieu pour la première fois au printemps 1990 et sont remportées par le Front Populaire de Lettonie, qui décide de la restauration de l’indépendance. Moscou refuse et envoie les chars. Le 20 janvier 1991, la population de Riga résiste et dresse des barricades. Un référendum est organisé début mars 1991. Les partisans de l’indépendance l’emportent avec 73,6 % des voix. Le coup d’État avorté du 19 août 1991 mené à Moscou par les durs du régime soviétique contre Gorbatchev permet à la Lettonie de restaurer la République.)

La Lettonie a une Histoire très particulière : elle a été envahie en 40 par l’URSS, en 41 par les Nazis, puis annexée à nouveau par l’URSS en 1944, et elle devient une république socialiste soviétique jusqu’en 1991. Jelgava par exemple, ta propre ville, était détruite à 90% à la sortie de la seconde guerre mondiale. Les Lettons ont-ils, à cause de cette Histoire tourmentée, une façon particulière de voir la vie ? Et toi ?

Oui, il y a une sorte de victimisation de nous-mêmes. Du genre : on souffre toujours des conséquences des batailles entre les grandes puissances, on ne décide de rien, personne dans le monde ne sait où se trouve la Lettonie. J’ai moi-même longtemps considéré qu’être Letton était une calamité pour mes ambitions. Mais, comme dit un chanteur Letton et Jelgavien : « un mauvais début est quand même un début. »

Ca n’a pas empêché Metal d’avoir beaucoup de succès. Il a même remporté le Prix de littérature de l’Union Européenne. Tu ne t’y attendais donc pas du tout ? Comment as-tu géré cette soudaine notoriété ?

Après sa publication, je me suis efforcé de ne plus penser au roman, et j’y suis parvenu. Je n’en attendais donc rien. Peut-être à cause de la peur de l’échec. Alors je peux dire honnêtement que son succès a été très inattendu. Quant à gérer la notoriété… ça n’est pas très intéressant.

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Cela te met-il la pression pour ton deuxième roman ? As-tu commencé à l’écrire ? et si oui, de quoi parle-t-il ?

Oui, ça me met une grosse pression. De quoi parlera mon deuxième roman? Même ma mère me le demande. Mais je garde ça secret.

Qu’en-est-il de la Lettonie aujourd’hui ? L’adhésion à  l’Union Européenne en 2004 a-t-elle changé beaucoup de choses ? Dirais-tu que les Lettons sont heureux ?

Vaste question. D’un côté, l’adhésion a beaucoup aidé à notre développement. Et de l’autre, beaucoup de gens ont quitté la Lettonie vers d’autres pays européens pour des boulots mieux payés. Le bonheur… il y a encore du chemin à parcourir. Mais c’est, bien sûr, énormément mieux que sous l’Union soviétique.

Pour en revenir à ton roman, Janis découvre le rock à la mort de Kurt Cobain, avec Nirvana, Pearl Jam, Therapy?, NIN, Ministry, Sonic Youth. Très vite, ses goûts musicaux s’orientent vers le metal. Il va avec ses amis dans des clubs metal, à des concerts metal. Ce courant musical était-il très présent en Lettonie ?

On a cru, à l’époque, qu’il était super présent. J’ai compris maintenant qu’on était en fait une minorité à le suivre. Mais on était une minorité bien définie, bien plus visible qu’aujourd’hui. Il y avait beaucoup plus de groupes, de journaux pour les metalleux. On avait des amis partout. “Mais où sont les neiges d’antan!” A présent, c’est beaucoup plus dissous entre les genres musicaux, et les vrais metalleux ne sont plus qu’une petite poignée de fidèles.

Tu cites les différents groupes qui évoluaient à Jelgava, dans différents styles : Imbecile Hog, With Cut, Shiny Hairless, Frontlines et Huskvarn. La scène alternative était-elle très importante dans ta ville ? Voulais-tu rendre hommage à ces groupes ?

A l’époque, on pensait que Jelgava était le centre de la musique alternative dite underground. Aujourd’hui, je me rends compte qu’il y avait plusieurs centres comme celui-là. Mais crois-moi, Jelgava était le meilleur. J’ai profité de l’occasion pour rendre hommage à mes héros musicaux.

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Janis à l’époque de Metal, à droite
Comprends-tu aujourd’hui pourquoi tu as eu cette attirance pour le grunge, puis le metal ? Je pense à ce passage très drôle de ton livre : « Pourquoi, mais pourquoi donc, voudrait-on se mettre à la place de Kurt Cobain, passer sa vie à traîner le bourdon et à le refiler à d’autres, se maquer avec une catin mocharde, et finir par se tirer une balle dans la tronche ? Ne vaudrait-il pas mieux prendre pour modèle les mecs de Take That, le sourire aux lèvres, les belles pulpeuses pendues à votre cou et l’argent qui coule à flots ? Mais, tout soudain, nous nous retrouvions à plusieurs, tous d’accord pour vomir la gloire et révérer la débine. »

On a compris à un moment (grâce aux livres aussi), que le monde n’était ni bon, ni cool, ni honnête. Et voilà qu’on nous proposait un autre monde. D’abord grunge – une sorte d’anti-monde. Puis metal – quelque chose d’absolument hors-monde. D’un coup, les problèmes et opinions du monde officiel ne nous regardaient plus. Les dragons ne participent pas aux jeux de la vie normale. En tout cas, on y a cru.

Porter les cheveux longs, écouter de la musique fort… était-ce ta façon de t’opposer à l’autorité, et à tes parents, comme par exemple les punks avant toi ?

D’une certaine façon, oui. Les origines du metal sont pas mal liées au punk. Mais ce n’est pas purement une contre-culture. Pour moi, et beaucoup d’autres, écouter du metal incarnait une autre fonction, bien différente de celle de la révolte, celle d’intégrer une communauté, de sortir de la solitude. Nous formions une communauté de solitaires.

Etait-ce une façon de lutter contre une culture imposée, comme tu le sous-entends dans cet extrait : « Nous vomissions tous les tièdes. La pop représentait le conformisme de la majorité universelle face à quoi nous devions garder sans mollir notre position de minorité ricanante. Quand on voyait les minets de Take That se dandiner sous la pluie, nous savions, sans l’ombre d’un doute, à quoi nous nous interdisions à tout jamais de ressembler » ?

C’était une lutte contre la médiocrité, contre la vie pratique. Cette citation parle de pop comme d’un ennemi mais un ennemi honnête, bien visible, ouvert ; pour nous, certains groupes de rock étaient encore pires, parce qu’ils avançaient masqués mais trahissaient la cause.

Au fur et à mesure du roman, Janis devient de plus en plus connaisseur de tous les courants du metal, du black, heavy, du death, du doom, du grindcore…, des courants américains, anglais, suédois, finlandais… Tu cites des groupes, dont certains très pointus, comme Death, Cannibal Corpse, Anal Cunt, Brutal Truth, Carcass, Hypocrisy, Obituary, Deicide, At the Gates, Tiamat, Napalm Death, Entombed, Morbid Angel, Asphyx, Heaven Grey, Brutality, Demilich, Paradise Lost, My Dying Bride, Unleashed, Mayhem, Skyforger, Huskvarn. Ton héros fait des classements des meilleurs groupes, des meilleurs albums. Toute ta vie était-elle centrée autour du metal ?

Je cite beaucoup de groupes (peut-être trop) pour montrer à quel point c’était sérieux pour moi. Ça dépassait de loin le fait d’être simplement ma musique préférée. A l’époque, j’écoutais, disons, 98% de metal. Je mettais là dedans tout mon côté encyclopédiste et rêveur. C’était beaucoup mieux d’être expert en metal qu’en bagnole ou en sport. C’est quelque chose que j’ai perdu aujourd’hui.

Ces années-là sont-elles très présentes dans ton esprit ? Dirais-tu que c’était une belle période de ta vie ?

Absolument. A l’époque, je ne me rendais pas compte que j’étais heureux. La jeunesse est un temps névrotique. C’est maintenant que je vois combien c’était beau. Que ça vaut bien un roman, tu vois !

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Photo : Elisabeth Roger
Te sens-tu très éloigné de l’adolescent maladroit, mal dans sa peau que tu étais ?

Pas vraiment. Je crois même que je suis resté trop proche du gamin que j’étais, que je n’ai pas vraiment réussi à sortir de l’adolescence. Même si je me rends compte que j’ai muri, parfois. Par exemple, les héros de mon roman pensent qu’ils sont uniques et demeureront à jamais incompris. Je sais maintenant que pas mal de gens ont ressenti la même chose. Peut-être que c’est ça devenir adulte, perdre ce sentiment d’être unique. Mais tous les grands traits de ma personnalité ont été formés durant mon adolescence – comme mon attirance pour la culture underground.

Tu as fait des études de français, tu parles plusieurs fois de Camus dans ton livre. Les Lettons sont-ils francophiles ou es-tu une exception ?

Sans me vanter, je suis plutôt une exception. Il n’y a pas beaucoup de francophones en Lettonie. Mais la littérature française est assez réputée. Camus est largement considéré comme un classique. De même que Sartre. Aujourd’hui, on parle aussi beaucoup de Houellebecq.

Tu fais des traductions à partir du français. As-tu lu la version française de ton roman ? 

Cinq fois, je crois. Nicolas Auzanneau a fait un travail scrupuleux que j’ai eu la chance de suivre.

A la fin de Metal, Janis a trente ans. Il s’est éloigné de la culture metal et dresse ce constat amer : « ça devait bien faire dix, quinze ans que rien ne m’arrivait plus. Etudes, boulots, rencontres, ruptures, voyages. Pas grand souvenir à garder de tout ça. » C’est très triste, non ? As-tu, toi aussi, renoncé ? As-tu arrêté d’écouter du metal ? Si c’est le cas, c’est plutôt courageux de l’écrire.

Il y a un fait objectif : souvent, les souvenirs d’adolescence restent plus vivaces en mémoire que ceux des années précédentes. Dans l’univers de mon roman proprement dit, il n’y a rien dans la vie de Janis qui ait autant compté que sa jeunesse et le metal. Pour ma part, je continue à écouter du metal parfois (je suis d’ailleurs en train d’écouter Minas Morgul de Summoning), mais ça arrive trop rarement, et ma connaissance s’est arrêtée aux groupes des années 90.

Regrettes-tu de n’avoir pas fondé ce groupe de metal dont ton héros parle tout au long du roman ?

Mais oui ! Je peux même dire que ce livre est une compensation pour ce groupe qui n’a jamais existé.

Interview publiée dans New Noise n°36 – novembre-décembre 2016

John King : deuxième interview

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Photo : Jaimie MacDonald
En colère, John King ? The Liberal Politics of Adolf Hitler, son dernier roman, pas encore traduit en français, est une dystopie féroce, un coup de gueule qui tabasse contre l’Union Européenne, les banques, la surveillance généralisée, l’érosion de la démocratie. La société qu’il décrit est dirigée par les bureaucrates, dans une Europe si unifiée que les pays membres s’y sont fondus. La technocratie se passe de l’avis des peuples, contrôle l’information et impose la terreur grâce aux nouvelles technologies. Heartland peut dormir tranquille. Les Bons Européens ont compris ce qui est bien pour eux. Sous leurs dômes de verre, les villes sont protégées. La climatisation est bien réglée, l’air aseptisé. Les animaux sauvages sont éradiqués. A l’extérieur, quelques zones de résistance subsistent, mais elles seront vite annexées. Ceux qui osent se rebeller, ces terroristes réactionnaires, seront sévèrement punis. Partout règnera la Nouvelle Démocratie.
John King était pour le Brexit, vous l’aurez compris, mais on aurait tort de ne voir dans son livre qu’une attaque passagère et anglo-anglaise contre L’UE. C’est un avertissement plus vaste, et durable contre les dérives de notre monde, contre une globalisation imposée qui broie les petits, contre une pensée « libérale » unique. Vision glaçante d’un futur totalitaire empruntant à Orwell son efficacité narrative, The Liberal Politics of Adolf Hitler, pénétrée d’un humour so british, est une oeuvre qui fera date.
Dans ton dernier roman, une dystopie, il n’y a plus de pays en Europe, mais un état supranational, l’Etat Uni d’Europe (l’EUE), dirigé par une élite technocratique. Les Crates, les Bureaus et les Contrôleurs sont au service du pouvoir centralisé établi à Bruxelles et Berlin. Dans cette Nouvelle Démocratie, « il n’y a plus besoin d’élections. » Les Bons Européens sont heureux de respecter les règles. Ceux qui ont des idées incorrectes, les Communs, sont considérés comme des terroristes qui doivent être éduqués et réprimés. Sur la quatrième de couverture, il est écrit : « bien que situé dans le futur, le livre parle bel et bien d’ici et maintenant. » Penses-tu réellement que les Européens vivent dans un simulacre de démocratie et que l’Union Européenne nous entraîne vers une dictature ?

Je ne pense pas qu’on en soit encore arrivé là, mais je crois fermement que la démocratie est en train de s’éroder. Au niveau national, il est clair que nos élites ont délaissé nos souverainetés au profit de Bruxelles. Il y aura toujours des gens et des organisations qui veulent contrôler la société, et tant que nous aurons facilement accès au crédit et à un bon niveau de prospérité matérielle, ça sera toujours le cas. Alors oui, je pense que l’Union Européenne pourrait devenir une dictature un jour, mais une dictature très différente de celles que nous avons vécues par le passé. On ne parle pas ici de leaders qui braillent ou de soldats qui défilent ou d’invasions éclairs à la blitzkrieg. Cela serait plus subtil et plus durable, accompli grâce à la manipulation des lois et une utilisation astucieuse d’internet, un lent processus de lavage de cerveau des populations par la réécriture de l’Histoire dissimulée sous une couche de vernis progressiste. On dit que la véritable force d’un système totalitaire se tient plus dans sa bureaucratie que dans son armée et je pense au magnifique roman de Hans Fallada, Seul dans Berlin, à la peur que ressentent les principaux personnages, à vivre dans une société où personne n’ose dire ce qu’il pense, car ils sont entourés de délateurs. J’ai toujours à l’esprit 1984 de George Orwell et son « pouvoir des prolos », où le seul espoir qui reste réside dans le peuple, dans la force potentielle des masses si seulement elles pouvaient s’unir. Dans ces livres, l’information est contrôlée, déformée. Qu’est-ce qui est vrai, et qu’est-ce qui est faux ?

La mission de l’Union Européenne, celle de créer un Etat supranational, s’est développée à travers les générations, et pendant des décennies ce coup d’Etat au ralenti s’est déroulé dans les coulisses, et quiconque a osé le remettre en question a été insulté et sali. Mais l’Union Européenne est seulement une partie de quelque chose de plus vaste qui comprend la globalisation, une gouvernance mondiale, un pouvoir toujours plus grand accordé aux banques et aux multinationales, et l’exploitation d’internet et des nouvelles technologies.

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N’y a-t-il pas une sorte de provocation dans le titre que tu as choisi, The Liberal Politics of Adolf Hitler, une sorte de provocation punk ?

Le titre est une absurdité qui reflète à quel point l’Histoire a été déformée à l’ère de cette Nouvelle Démocratie. Avec un peu de chance, les gens y réfléchiront quelques secondes plutôt que s’attarder sur son sens littéral. C’est du double langage. Du triple langage même. Je ne l’ai pas pensé comme une provocation, mais tu as raison, il y a beaucoup de connections avec le punk dans mon roman.

Comme le chantaient les Clash dans « (White Man) In Hammersmith Palais » : « If Adolf Hitler flew in today, they’d send a limousine anyway. » Si Hitler atterrissait aujourd’hui, ils lui enverraient une limousine.

Ce qui unit les Bons Européens, c’est l’uniformité, la conformité, rien d’autre que du vide. Ils pensent tous la même chose, mangent la même chose. Considères-tu que l’Union Européenne nie les spécificités, les identités des différents pays ?

Cet élément a toujours été présent dans notre société, mais il a pris de l’ampleur, est devenu plus influent, plus accepté. Dans mon roman, je pousse les choses plus loin, au point que les pensées de ces Bons Européens sont autocensurées, sont une extension du prétendu politiquement correct, ce qui peut être étouffant et destructeur, quand chaque mot ou geste peut être pris de travers. Je crois en la liberté de parole et de pensée, et je vois bien combien la liberté de parole au moins est attaquée. Si vous obéissez aux règles, vous serez récompensés… ça n’a rien de nouveau.

En ce qui concerne l’Union Européenne, ce à quoi nous assistons aujourd’hui est différent de ce qui se passera dans un an. Elle devient de plus en plus puissante et est en train de dominer les gouvernements nationaux. Elle cherche à étendre ses frontières, à construire un empire et pense à former une armée. Au bout du compte, il lui faudra homogénéiser les cultures européennes et créer une identité unique. Elle a déjà un drapeau, un hymne, une assemblée législative, une force paramilitaire. Elle aime l’idée d’un gigantesque parc à thème plein d’attractions touristiques, mais rejette les attachements locaux forts, car ils menacent le succès du Projet.

Dans l’EUE, de nouveaux règlements sont constamment promulgués, des règles que les gens ne peuvent pas comprendre ou discuter. Parce que « le changement est une bonne chose. Le changement signifie le progrès. » Les technos inventent de nouveaux mots pour créer de nouvelles idées, de nouveaux concepts absurdes. Est-il plus facile d’être obéi quand on n’est pas compris ?

Des slogans simples et réconfortants en public, des règlements compliqués et secrets dans les coulisses… C’est ainsi que la législation anti-démocratique opère sa magie. L’idée que tout changement est un bienfait convient au monde des affaires, car ça veut dire que tout doit être remplacé, ce qui signifie plus de profits. C’est la révolution perpétuelle prônée par les capitalistes, en plus d’être un outil idéal pour que les gens s’endettent et soient par là-même plus contrôlables. La vérité, c’est que certains changements sont positifs, et d’autres non, qu’on a besoin d’un équilibre, mais en ce moment on est traités de passéistes ou de nostalgiques dès qu’on cherche à préserver les choses, ou les remettre en cause. On voit bien ça à travers tous ces gadgets en constante évolution, et dans la lourdeur des règlements toujours nouveaux. Sans compter qu’à une plus grande échelle, la convoitise des terres, des biens, les privatisations conduisent au démantèlement de communautés.

Comment as-tu créé cette Novlangue, ce nouveau langage, si efficace dans ton roman ?

Je l’ai développée au fur et à mesure de l’écriture, c’est venu naturellement, en utilisant certains mots et en déformant leur sens, en ajoutant des expressions puériles, une sorte de « parlé bébé » par endroits, en poussant à l’extrême la façon dont le langage est manipulé de nos jours. ça a été très drôle à faire. Ajouter de la distorsion et du feedback tout en montant le volume, comme King Tubby ! Mais avec des mots à la place du son.

Dans le monde que tu décris, l’Histoire est réécrite. Les héros sont les unificateurs (Staline, Hitler, Merkel, Napoléon…) tandis que Churchill, par exemple, était « un alcoolique, un bandit, farouchement opposé à l’unification. Il a rejeté les progrès accomplis par des hommes tels que le Contrôleur Adolf ou le Contrôleur Joe. » Les Bons Européens sont convaincus que « l’Angleterre n’a jamais existé. C’est un mythe. » Quelle est l’importance de l’Histoire dans la construction du futur ?

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Il y a les histoires qui se transmettent à travers les familles et les communautés, et les histoires officielles. Les deux sont sujettes à la déformation, intentionnellement ou non, et nous interprétons les événements selon nos propres convictions. Mais au niveau de l’Etat, il y a d’autres facteurs en jeu. L’Histoire est essentielle dans la construction du futur, à mon avis. Ceux qui détiennent le pouvoir, les richesses et des intérêts dans l’Union Européenne ont été furieux envers ceux qui ont voté pour quitter l’UE à la suite du referendum, ici, en Grande-Bretagne. Ils ont déclaré qu’on était incultes, stupides, perdus, racistes, trop vieux. Ils ne peuvent tout simplement pas accepter la vision de l’Histoire qu’ont les gens, leur interprétation des événements et leur sens de l’identité.

Mon roman White Trash traitait des mêmes préjugés, de cette division qui existe entre ceux qui ont du pouvoir et ceux qui n’en ont pas. L’accusation selon laquelle les vieux seraient en quelque sorte égoïstes et cruels pour avoir voté en faveur du départ de l’UE est révélatrice. Ceux pour le maintien dans l’Union nous ont seriné que l’idée de quitter l’UE était passéiste, qu’elle signifiait être replié sur soi-même, mais ce n’est pas ainsi que la majorité a vu les choses. Voter pour l’indépendance était au contraire être tourné vers l’avenir, se libérer d’un système non démocratique et engager le dialogue avec le monde. Les plus âgés ont été moins effrayés que les jeunes car ils ont vu évoluer l’Union Européenne, ils connaissent son histoire et savent où elle nous entraîne. Où les jeunes ont-ils la chance d’entendre l’histoire la plus honnête ? De la bouche de leurs familles et communautés, ou de la part d’un gouvernement qui fricote avec les banques et les multinationales, une collection de carriéristes qui travaillent pour leur propre gratification ? Ces tentatives de monter les familles les unes contre les autres, de diviser les jeunes et les vieux, sont une honte.

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Une Angleterre Libre, loin d’Heartland, existe encore. Ces locaux sont considérés comme sous-éduqués et dangereux par les Bons Européens. « Les Communs ne devraient jamais être livrés à eux-mêmes. » Est-ce une version de l’élite contre le peuple?

Oui, et on constate ce phénomène au-delà de l’Angleterre, et il n’est pas nouveau. Les rois et reines du passé, qui se mariaient entre eux et contrôlaient l’Europe, ont été remplacés par un groupe international qui prêche le libéralisme sans se l’appliquer à lui-même. Ils partagent la même culture élitiste que les anciens propriétaires terriens et les vieilles familles royales, éprouvent un dégoût similaire envers les classes populaires. Je suis sûr que c’est pareil en France, en Europe, et dans le reste du monde.

A propos des rois et reines, que penses-tu de la monarchie au Royaume-Uni ? Ce système ne vous coûte-t-il pas très cher ?

Je pense que la plupart des gens ici aiment bien la reine. ça peut semblait en contradiction avec certaines autres de mes opinions, et ça l’est vraiment, mais je ne suis pas antimonarchiste et je ne voudrais pas voir ce système abrogé. Je ne me sens pas assujetti. Je considère qu’ils n’ont aucun pouvoir politique ; ils représentent une tradition et sont le point de mire de notre pays quand celui-ci est menacé. Je me moque de la monarchie dans son sens le plus vaste, cependant, les propriétaires terriens et tous les autres. La reine représente une continuité que beaucoup de gens apprécient, car elle a traversé tant de différentes époques de notre histoire moderne, et je ne sais pas ce qui arrivera quand elle mourra. La famille royale coûte très cher, mais on dit qu’ils rapportent encore plus à travers le tourisme. Les gens disent que la société serait transformée si nous n’avions plus de roi ou de reine, qu’on pourrait avoir un président comme ailleurs, mais avec qui on se retrouverait ? Tony Blair ? Nick Clegg ? Sir Bob Geldof ? Je préfère de loin Queen Elizabeth. Je suis pratiquement sûr que Johnny Rotten aime la reine, lui aussi.

Un de tes personnages, dans L’Angleterre Libre, affirme : « Le vieil accent saxon des comtés de l’est et du sud était insulté depuis des siècles par l’aristocratie francophile et latine. Les dirigeants européanisés d’avant l’époque imbécile dans laquelle nous vivions avaient alimenté un préjugé racial qui persistait toujours. » Tu penses la même chose ?

Oui. Il y a une grande division dans la langue anglaise, et dans ses accents. C’est la différence qui existe entre « baiser » et « copuler », l’un est un gros mot et l’autre du bon anglais. La monarchie et la haute société étaient souvent étrangères, internationales ; elles restaient entre elles et parlaient un langage différent des masses. Les autochtones étaient considérés comme une classe inférieure, tout comme leur culture, leurs coutumes. C’est encore vrai aujourd’hui. Les riches de ce pays ont toujours considéré que la culture européenne était plus sophistiquée, et quand une nouvelle classe moyenne émergeait, le même schéma se reproduisait parce qu’elle imitait la classe supérieure. Cela nous ramène à l’Union Européenne et la division entre les sentiments des masses et la conduite des riches et de ceux qui détiennent le pouvoir. C’est un très vieux préjugé qui perdure. C’est une vérité mise à nu dans The Liberal Politics of Adolf Hitler.

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« Voter pour quitter l’UE n’est pas une fin en soi, c’est un début. »

Selon toi, la seule façon pour les gens de retrouver leur identité, de lutter contre le mépris des élites, d’être libre, c’est de quitter l’Union Européenne ? Le Brexit ne peut pas être une fin en soi…

C’est la seule façon, et voter pour quitter l’UE n’est pas une fin en soi, c’est un début, qui nous permettra certainement de préserver notre identité. Le vote en faveur de la sortie de l’UE a été une défaite cuisante pour l’élite, mais ils sont toujours là, et il nous faut nous battre maintenant pour être sûrs d’aboutir à un véritable Brexit, car ils vont faire tout ce qu’ils peuvent pour ne pas respecter cette décision. Cela implique de quitter le marché unique et l’union douanière, et si l’on y parvient, la lutte intérieure concernera la nature de la société que nous construirons dans le futur. Cela ne change rien. Mais rester dans l’UE aurait été un désastre. Partir à moitié n’entrainerait qu’une faible amélioration.

Dans tes Villages Libres, les habitants sont quasiment auto-suffisants. Des valeurs comme la solidarité, l’amitié, le respect des anciens, ne sont pas des vains mots. Le localisme est-il la solution ?

The Liberal Politics of Adolf Hitler est un roman écolo. Tout y est question de localisme. La décentralisation du pouvoir. Les gens qui travaillent les uns pour les autres, au-delà de motivations pécuniaires.

Puisque les pays n’existent plus dans l’EUE, et que tes rebelles se battent pour la défense de la nation anglaise, le localisme est-il une forme de patriotisme dans ton roman ?

J’ai tenté de lier localisme et patriotisme, parce qu’ils sont la même chose d’une certaine façon, même s’ils s’expriment différemment. ça peut sembler une provocation aux yeux de certains, surtout dans les cercles écolos, de gauche et progressistes, car afficher son patriotisme est toujours vu comme un truc de droite, comme le mal absolu. C’est très bien que les gens soient prudents avec cette notion, mais cette réaction peut aussi être très sectaire en soi. En soulignant ce qu’ils ont en commun, il est possible de rapprocher les gens. Alors oui, le patriotisme s’apparente au localisme et le localisme peut être patriotique.

Durant la campagne pour le referendum, ceux qui étaient pour quitter l’UE ont été accusés de racisme, ce qui t’a mis très en colère. Tu as utilisé la formule dans ton roman. Les Communs sont censés être racistes, et « les racistes remettent en question la centralisation du pouvoir. » Tu nous expliques ?

C’est très facile de traiter quelqu’un de raciste ou de fasciste pour couper court au débat. Il y a des racistes qui ont voté pour quitter l’UE, comme il y a des racistes qui ont voté pour y rester, j’en suis certain. La focalisation des médias sur l’immigration a été une façon de ne pas aborder les questions primordiales. L’autre sujet abordé dans « le débat » a été le commerce. Point barre. Il n’y a quasiment pas eu de discussion sur la direction prise par l’UE. C’est devenu un spectacle télévisuel avec des politiciens se gueulant les uns sur les autres. Pour moi, et la plupart des gens que je connais, l’enjeu du débat a toujours été sur les notions de perte de démocratie, d’identité, sur la nature corporatiste de l’UE. Mais ces insultes, de « racisme » ou « fascisme », perdurent depuis des décennies. Ceux qui profèrent ces termes si facilement en affadissent le sens.

L’UE n’est pas coupable de tous les maux, pourtant. L’Angleterre elle-même, et tous les gouvernements qui s’y sont succédés depuis les années 80 au moins, ont affiché un beau mépris envers les classes populaires, et les prolétaires ont beaucoup souffert avec les lois sur le National Health Service, le transport ferroviaire, l’éducation, les syndicats, les contrats de travail… Quand tu écris à propos de l’EUE : « L’amour débordait tant que le crédit demeurait accessible et que les profits augmentaient », n’est-ce pas une bonne définition de l’Angleterre capitaliste ?

Sans aucun doute. L’establishment britannique et l’establishment de l’UE ne peuvent être séparés. Ce sont les mêmes gens. Les gouvernements du Royaume-Uni ont cherché à transformer le NHS, à privatiser le chemin de fer et le noyau industriel, attaquer les syndicats, et c’est aussi ce que fait l’UE à une plus large échelle. L’Etat britannique nous a impliqués dans l’UE, nous y a enlisés, et a fait campagne pour que nous y restions. Il a cédé notre souveraineté et des milliards de livres venant des contribuables, il a trahi le peuple. Pour lutter contre la libéralisation du NHS et renationaliser les chemins de fer, protéger les salaires en encadrant le travail, eh bien, nous devons quitter l’UE car ses lois et directives s’opposent à de telles démarches, mais nous devons aussi changer de gouvernement. Nous gagnerions beaucoup à une nouvelle sorte de politique, et on dirait bien que c’est ce qui est en train d’arriver. On peut ne pas partager leurs idées, mais les succès du UKIP (Ndr : parti souverainiste très à droite), ou du SNP (Ndr : Scottish National Party : parti de centre gauche qui prône l’idée d’une Ecosse indépendante du Royaume-Uni dans l’UE), les changements au sein du Parti travailliste, représentent de grands bouleversements. Rejeter l’élite de Bruxelles a été pareil que rejeter l’élite britannique.

L’élite d’un pays n’inclut-elle pas aussi les intellectuels, les auteurs, les scientifiques, les poètes…? Ces gens-là sont-ils à rejeter comme ceux qui ont l’argent et le pouvoir ?

Cela dépend vraiment des définitions qu’on en a, et le terme est tendancieux, selon que l’on associe ou non élite à élitisme. Mais ces gens que tu mentionnes devraient vraiment être mis à part. On peut espérer, au contraire, que les écrivains, les poètes et les philosophes soient le plus éloignés possible de l’élite, pour qu’ils puissent se poser les bonnes questions. Mais il existe un mécanisme qui consiste à prendre des gens dans tel ou tel domaine, et les contrôler en leur offrant des récompenses financières et des honneurs. Pas tant en ce qui concerne la science, mais la culture. Les universités sont là pour canaliser la pensée, la contrôler et la réorienter, pour qu’elle se fonde dans l’élite. Si vous obéissez, si vous vous conformez, la vie est beaucoup plus facile.

Qui décide qui est le meilleur dans sa discipline ? Il y a des canons en littérature, par exemple, mais ils sont définis par une classe professionnelle qui impose ses règles, et même sa censure. Cependant, on ne devrait pas rejeter quelqu’un sous prétexte de sa naissance ou de sa fortune, mais écouter ce qu’il dit et chercher à comprendre ce en quoi il croit. Vous pouvez être issu de l’élite, et vous rebeller quand même. Faut être juste.

L’union Européenne n’était-elle pas une belle idée, au départ ? Son but n’était-il pas d’unir les peuples et d’arrêter les guerres ? Si non, pourquoi l’ont-ils faite ? Et pourquoi l’élite demeure-t-elle toujours très attachée à cette idée ?

L’idée de créer un Etat supranational européen date de bien avant la seconde guerre mondiale, même si le besoin de stopper de futurs conflits entre l’Allemagne et la France a été vraiment déterminant. Mais ce sont l’armée américaine et l’OTAN qui ont préservé la paix. C’est peut-être pour cette raison que tant de gouvernements européens en veulent aux Etats-Unis depuis. Il en va de même pour la Grande-Bretagne et la Russie. Faites une faveur à quelqu’un, et il ne vous le pardonnera jamais…

Il y a eu des idéalistes impliqués dans la formation de l’UE, je ne nierai jamais cela, et il y en a encore, mais en tant que personne qui refuse que l’Angleterre et la Grande-Bretagne soient divisées et ne soient plus que des régions d’un empire européen, je la rejette, et je la rejette aussi pour ses tendances politiques.

Il existe un autre argument qui dit que l’UE a été créée pour limiter les acquis sociaux obtenus à la fin de la seconde guerre mondiale, pour protéger le capitalisme et les élites occidentales. D’autres encore prétendent qu’elle a des fondements fascistes. Les Nazis étaient plus des suprématistes blancs que des nationalistes. Ils voulaient créer un superétat européen, mais ont été vaincus par des patriotes qui se sont battus pour sauver leur culture telle qu’elle s’exprimait à travers l’Etat nation. Nous nous sommes battues pour sauver la Grande-Bretagne, la Résistance française et les Forces Françaises Libres se sont battues pour sauver la France, les Russes se sont battus pour sauver la Russie, pas le communisme. Ils l’ont même appelée la Grande Guerre Patriotique. Il y a plein d’opinions différentes au sujet des origines de l’UE, et c’est pas mal d’y réfléchir.

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photo : Jaimie MacDonald
Dans ton roman, tous les Bons Européens partagent la même culture, une sorte de culture remixée et édulcorée. Ils écoutent des versions soft d’Abba, des Rubettes ou Jean Rotten. Les versions physiques, matérielles des livres et des disques sont interdites. La technologie, et notamment la numérisation, sont-elles dangereuses?

La technologie n’est pas dangereuse, mais l’utilisation qu’on en fait peut l’être. Dans le livre, la numérisation a été imposée comme moyen de contrôle social. Les humains ont développé des façons de faire passer l’information aux générations futures, ont tenté de vaincre la mort et le temps, de partager leur expérience et leur savoir, mais les versions numériques des livres, des films, des photos ou de l’Histoire existent uniquement dans le cyberespace. Par accident, ou intentionnellement, l’Histoire pourrait se perdre s’il n’y en avait pas d’archives physiques.

Publier des livres, physiques, et défendre la littérature anglaise, est-ce pour cela que tu as fondé London Books, ta maison d’édition ?

On a commencé London Books parce qu’il y avait tous ces vieux romans qui méritaient d’être publiés, selon nous. J’ai essayé d’y intéresser des éditeurs, et comme ils n’ont eu aucune réaction, on a décidé de les sortir nous-mêmes dans la collection London Classics. Je m’occupe de cette collection et notre but est de produire une série de romans qui sont le reflet d’une littérature oubliée, et rejetée, une littérature consciente socialement, et qui prend ses racines dans et autour du prolétariat londonien. C’est une autre vision de la ville. Si on avait plus d’argent, on aimerait publier plus de littérature contemporaine, donner leur chance à des auteurs émergents issus de la population dans son ensemble, mais nous sommes une petite maison, et nous gagnons notre vie en tant qu’auteurs, alors nous progressons très lentement. Nous voulons représenter une autre tradition, un pan de la littérature anglaise qui a été marginalisée.

Dans The Liberal Politics of Adolf Hitler, l’internet est devenu l’InterZone, un gigantesque réseau social où tout le monde partage la même information au même moment. L’internet n’est-il pas aussi un vaste espace de liberté et de démocratie ?

L’internet est un miracle de la science, où chacun peut, en théorie, contourner les régulateurs. Mais il y a des aspects négatifs. Je pense que c’est simplement une question de temps avant qu’il ne soit taxé et gagné par la surveillance intrusive. C’est déjà le cas, comme on le sait, et si on associe à l’internet une image décontractée, jeans et baskets, les compagnies qui le dirigent brassent des milliards de dollars.

Peut-être faut-il distinguer deux domaines : les opinions et l’information. Toute opinion imaginable peut s’exprimer, mais avec les followers de Twitter et les amis de Facebook, avoir un point de vue différent peut mener à se faire insulter d’une manière qui n’arriverait jamais dans la vie réelle. Des individus peuvent être détruits, et pas seulement par des trolls. Les gens ont peur de dire ce qu’ils pensent. Ainsi, on est plus connectés, et d’une certaine façon plus limités.

Quant à l’information, comment savoir ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas ? Des histoires peuvent être inventées, mises en circulation et considérées comme la vérité. Il semblerait que cela se soit passé sur une large échelle pendant les élections américaines. Je me suis emparé de cette idée dans The Liberal Politics of Adolf Hitler, pour montrer une société où les points de vue officiels sont pris pour argent comptant et où tout type d’argumentation est éliminé sous la pression des autres et le besoin d’auto-préservation de chacun.

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« L’intimité était suspecte. » La technologie permet une effrayante surveillance. La terreur est diffuse mais réelle. Tout le monde épie tout le monde. N’importe qui peut être un délateur et appeler les unités Cool ou Hardcore. (Et si je me souviens bien, Londres a été une des premières grandes villes à installer des caméras.) Penses-tu que les gens sont prêts à sacrifier leur liberté au profit de leur sécurité ?

L’idée que les caméras de surveillance puissent arrêter le crime, ou au moins localiser les criminels, est très attrayante. Je pense que la plupart des gens ont tendance à accepter ça comme étant une bonne chose. Mais il faut qu’il y ait une limite. Dès qu’on accepte les caméras, les limites sont dépassées, et c’est encore plus sournois et intrusif avec les ordinateurs et les téléphones portables. ça a conduit à un changement des mentalités. Les gens sont filmés, embarrassés, humiliés sur internet. Ils sont de plus en plus suivis, surveillés à travers leurs appareils. L’intimité n’est plus respectée comme elle l’était auparavant, il y a des espions, des délateurs partout, qui n’attendent qu’à propager des ragots, qu’à dénoncer les gens pour les plus insignifiants des « crimes ». ça devient de plus en plus mesquin. Bientôt, il n’y aura plus nulle part où se cacher, et ça pourrait devenir aussi grave que la privation de sommeil, qui sait. Les gens ont besoin d’intimité, de garder un peu de leurs secrets, ils ne peuvent pas être sur leurs gardes toutes les secondes de leur vie. Sinon, ils vont devenir dingues. Est-ce qu’on peut fonctionner en tant qu’individus si on ne peut jamais se détendre ? On a besoin d’intimité.

Les gens ne se complaisent-ils pas dans une forme de servitude volontaire ? Personne ne nous force à aller au Starbucks ou au MacDo plutôt qu’au pub (dans le roman, les Bons Européens vont au Tenderburger manger du panda). On ne nous oblige pas à acheter le dernier objet connecté ou à regarder des programmes télé débiles.

La plupart d’entre nous veulent une vie facile. Les dictateurs du futur sauront exploiter cette faille, j’en suis certain. Pourquoi faire souffrir les gens et les forcer à lutter contre vous ? Les leaders modernes ne seront pas des idéologues comme l’étaient Hitler et Staline. Les gens voudront les jouets et accepteront d’en payer le prix. Une version remixée de « Sixteen Tons » de Tennessee Ernie Ford (Ndr : chanson américaine de 1955 qui parle des conditions de vie des mineurs de fond, payés en bons d’achat utilisables uniquement dans les magasins de la compagnie qui les employait) sera la musique d’ambiance de tous les centres commerciaux du monde. Plus de souffrance physique mais une pression énorme pour continuer à trimer.

« Regarde ce qui se passe dans le monde, nous sommes capables de justifier les pires crimes. Nous pensons tous avoir raison. Les humains sont aveugles et destructeurs. Plus vite nous disparaîtrons, mieux ce sera pour la planète. »

Rupert, ton personnage de bureaucrate, est une sorte de libertarien. En tant que Bon Européen, il est encouragé à être cruel envers les animaux, à avoir des relations avec des femmes africaines, déportées et éduquées pour son plaisir sexuel. Il n’y a plus de valeurs « morales » dans l’EUE. Ceux qui ont le pouvoir peuvent faire ce qu’ils veulent. Sont-ils encore humains ?

Ils sont humains. Les humains peuvent tout justifier pour excuser leur comportement. C’est ce que fait Rupert en ce qui concerne les animaux et les femmes. Mais il est soutenu par ceux qui l’entourent, ce qui est essentiel. Il se voit lui-même comme étant très moral, bien plus que les Communs. Mais les questions morales sont différentes selon les gens, les sociétés, non ? Les exemples de cruauté envers les animaux et d’exploitation féminine sont cachés derrière l’étiquette « liberté de choix », et encore une fois, c’est ce qui se passe de nos jours. Ces carriéristes du futur ne font que pousser un peu plus loin ce que nous faisons aujourd’hui. Il y a des gens, ici, en Grande-Bretagne, et sûrement ailleurs, qui veulent montrer le mécanisme de l’abattage des animaux, afin d’être « honnêtes » sur la provenance de la viande, pour ensuite justifier le massacre comme étant « humain » et « nécessaire », et surtout comme étant un libre choix – un libre choix que nous faisons. C’est la même chose en ce qui concerne la prostitution et la pornographie. Ces gens-là pensent être de grands moralistes. Regarde ce qui se passe dans le monde, nous sommes capables de justifier les pires crimes. Nous pensons tous avoir raison. Les humains sont aveugles et destructeurs. Plus vite nous disparaîtrons, mieux ce sera pour la planète.

Il y a de nombreuses références à trois romans majeurs dans The Liberal Politics of Adolf Hitler, 1984 de George Orwell, Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley et Fahrenheit 451 de Ray Bradbury. Voulais-tu leur rendre hommage ou penses-tu que la fiction est plus efficace que le pamphlet comme lanceur d’alerte ?

La fiction est une excellente façon de faire passer des idées car elle offre une liberté impossible ailleurs. A certains égards, The Liberal Politics of Adolf Hitler est un hommage à ces auteurs. Les livres que tu cites m’ont beaucoup inspiré quand je les ai lus la première fois, mais plus que tout, je trouve qu’ils reflètent la plupart des choses qui se passent aujourd’hui. La technologie est différente, et aucun d’entre eux n’avait prédit l’internet et la numérisation, et c’est peut-être la raison pour laquelle ils sont un peu oubliés maintenant, et pourtant le double langage orwellien, la manipulation génétique chez Huxley et la destruction par le feu des livres et des idées chez Bradbury sont des trouvailles toutes parfaitement pertinentes en 2016.

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The Liberal Politics of Adolf Hitler est très proche de 1984 dans sa narration (il est écrit au passé, les personnages personnifient leur fonction, il y a création d’une Novlangue, d’un univers effrayant), mais j’y vois plus d’ironie. Contrôleur Horace est très cynique et parfois très drôle, comme lorsqu’il affirme que « le meilleur Européen était ennuyeux, et conventionnel, et prêt à obéir à n’importe quel ordre. » Ton livre est moins désespéré, non ?

J’ai beaucoup ri en écrivant ce roman, souvent en jouant avec le langage, en montrant les aveuglements dont sont victimes des personnages comme Contrôleur Horace ou Rupert Ronsberger, et le reconditionnement de la culture m’a donné de bonnes raisons de rigoler aussi. J’espère que les gens saisiront l’humour. Alors oui, il est moins désespéré, il emprunte plus à la satire par moments.

Je suppose que c’est le reflet des époques différentes. Orwell l’a écrit peu de temps après la fin de la seconde guerre mondiale, et le monde qu’il a imaginé est enraciné dans cette horreur, alors que The Liberal Politics of Adolf Hitler reflète la vie en 2016, qui est beaucoup plus facile. Ceux qui veulent nous priver de nos droits sont plus susceptibles d’être sans nom et sans visage, leurs actions nous sont promues comme des avancées morales, et il est facile d’accepter leur propagande. Peut-être que la vérité est trop dure à admettre. Le parallèle peut être fait avec le refus des gens de se confronter à la réalité de l’industrie de la viande.

En lisant les descriptions des villes de l’EUE, j’avais l’impression d’être dans le Village du Prisonnier de Patrick McGoohan. Tout est lisse, propre. Tout semble parfait mais vous ne pouvez pas vous échapper et vous ne savez pas pourquoi vous êtes là. Tu aimais cette série télé ?

J’étais très jeune quand elle est passée la première fois, mais j’ai vu des épisodes depuis et je vois bien quelles comparaisons on peut faire, la psychologie, la folie, quelque chose de kafkaïen. Mais j’avais plus en tête Metropolis ou le Truman Show, avec les dômes de la Potzdamer Platz agrandis pour créer les Portes de l’est. Avec un monde à la Orange mécanique juste là, dehors. J’aurais pu y ajouter la tour Trump comme image de la Tour Nacrée (Ndr : Contrôleur Horace vit au sommet de la Tour Nacrée, dans un appartement de grand luxe, à Bruxelles) après les élections américaines.

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Comment ton livre a-t-il été perçu en Angleterre ? Tu étais pour le Brexit, mais très éloigné des idées du UKIP sous bien des aspects. N’as-tu pas craint les amalgames ?

Je pense que Nigel Farage et le UKIP ont raison à propos de l’UE. Sans eux, il n’y aurait pas eu de referendum et ça aurait été un désastre pour la Grande-Bretagne. Mais je ne suis pas d’accord avec eux au sujet de la politique intérieure et de leur attention excessive portée à l’immigration. Je n’ai pas peur des amalgames. Il y a des personnes de tous les partis qui ont voté pour quitter l’UE, dont un nombre conséquent de socialistes et d’anarchistes. Le vote pour l’indépendance a traversé les courants. J’ai le sentiment que si le scrutin se tenait demain, la victoire serait encore plus écrasante. Peu de ceux qui ont voté pour le maintien sont pro-UE. Beaucoup ont été influencés par la peur d’un effondrement économique, qui ne s’est pas produit, ou éprouvaient un malaise face à cette focalisation sur l’immigration. Malgré les mensonges du gouvernement, le pays n’est pas divisé.

Je sais que le futur n’est pas écrit, mais ne te fait-il pas du tout peur ? Tu as une confiance absolue en la sagesse de ton peuple ?

J’ai moins peur que si on avait voté pour rester dans l’UE. Si on avait choisi de se maintenir, on aurait légué de plus en plus de pouvoir à Bruxelles, on aurait gaspillé beaucoup d’argent là-dedans, et au final, on aurait fini par passer à l’euro. Je ne veux pas assister à la dissolution de l’Angleterre et de la Grande-Bretagne, et c’est ce qu’il se serait passé en fin de compte – et c’est toujours possible, l’establishment ici fera tout son possible pour ne pas respecter le vote. Je n’ai aucune confiance en notre classe politique pour donner suite au referendum.

Nous avons beaucoup de chance de ne pas faire partie de la monnaie unique. ça signifie que nous pouvons partir relativement facilement. Ce qui n’est pas le cas pour ceux qui sont dans la zone euro. La plupart des gens avec qui j’ai discuté sur le continent ont l’air d’être assommés, comme s’ils avaient laissé tomber. C’est l’impression que j’ai ressentie en parlant avec des amis en France, Grèce, Croatie, Allemagne. Quand la France se rebellera, parce que je suis sûre qu’elle le fera, elle devra affronter de gros problèmes, auxquels nous n’avons pas à faire face. J’ai plus peur pour les Français ou les Grecs que pour les Britanniques.

Dans ton Angleterre Libre, les gens lisent et écoutent du punk rock, ils vont au pub, ils chantent et boivent ensemble, ils ne mangent pas d’animaux et sont proches de la nature, ils sont non-violents mais résistent, ils ont des émotions. Si Heartland est ton enfer, est-ce que l’Angleterre Libre est ton paradis, ton utopie (si l’on excepte qu’ils vivent dans la peur) ? As-tu peur que ce paradis, cette Angleterre que tu aimes, ne soit en train de mourir ? Es-tu mélancolique par anticipation ?

Je ne pense pas qu’une société utopique soit possible, mais je suppose que j’en ai créé une version personnelle d’une certaine façon. Il y a une forme de patriotisme doux qui s’accorde bien avec une politique écologiste et le véganisme, avec des brins d’une pensée venue de l’est combinée à un paganisme local et au socialisme de la chrétienté. J’ai aussi relié les corps anarchistes du Conflit et des SousHumains au punk, et les gars du Wessex et le GB45 plus à une tradition Oï. J’aime des groupes issus de ces deux tendances, ils ont beaucoup en commun. D’aucuns désapprouveront, mais peut-être que mon cerveau fonctionne différemment.

L’Angleterre n’est pas en train de mourir. Elle évolue. Et c’est naturel. Mais c’est mieux d’évoluer selon la volonté du peuple, et de ne pas se plier aux directives des hommes d’affaires et des banquiers, des types qui, à l’autre bout du monde, considèrent Londres comme une opportunité d’investissement. La destruction de Londres et de sa culture est très triste, mais je reste optimiste. J’ai ressenti de l’exaltation alors que le soleil passait sur les toits et que le vote pour quitter l’UE était confirmé. Un frisson m’est passé sur la peau. ça a été l’un des plus beaux jours de ma vie.

Interview en partie publiée dans New Noise n°37 – janvier-février 2017