Rob Roberge

Les héros des romans et nouvelles de Rob Roberge lui ressemblent. Paumés, défoncés, déployant une incontestable habileté pour se fourrer dans les embrouilles, ils sont aussi étincelants, drôles et attachants. Nick Ray, [Panne sèche. Gallimard (Série noire), 2006] ou Bud Barrett, [A tout prix. 13e note, 2014] s’acharnent à détruire méthodiquement leur talent et les opportunités qui se présentent, à coups de mauvais alcool et de came bon marché. Leur Californie n’a rien de glamour, ils ne sont pas des stars. Leur walk of fame est une ruelle qu’ils empruntent en titubant. Alors, quand Roberge intitule son autobio Menteur : un mémoire (Gallimard, 2017), selon le vieil adage : « Comment savoir si un junkie ment ? Ses lèvres bougent », on pense être prévenus, Rob y sera vil et indigne… Mais il est tellement plus que ça. Sincère jusqu’à l’excès, il raconte comme personne, sans apitoiement, les peurs qui nous hantent, celle d’être décevant, d’être fou, d’être seul. Ses mots sont des grenades dégoupillées qui te déchiquètent les mollets pour te laisser à genou, te pètent à la gueule sans prévenir en t’arrachant au passage un bout de coeur et d’âme. Dépressif, suicidaire, bipolaire, capable d’être abstinent quinze ans, pour replonger en un instant, Roberge voudrait être autre. Nous surtout pas.
roberge 19.30.16
Photos Dirk Vandenberg
Dans Menteur, tu revisites ton existence en exhumant certains de tes souvenirs. Le premier que tu racontes concerne ta petite amie assassinée, quand tu avais 11 ans. Pourquoi avoir choisi ce souvenir en particulier pour commencer ton autobiographie ? As-tu choisi de « remonter dans le temps à partir du pire moment de ta vie », ainsi que s’intitule une de tes nouvelles dans ton recueil La tête à l’envers, les pieds au mur (13e note, 2012) ?

Waouh… merci de faire référence à cette histoire. Je n’y avais pas pensé mais il y a peut-être un peu de ça… bien que le pire souvenir serait plutôt le point de départ dans ce cas précis. En fait, la raison pour laquelle j’ai commencé mon livre à cet instant-là n’est pas exactement parce que ça a été le pire moment (même s’il le fût certainement à l’époque), mais parce que ça a été la première fois que j’ai pris conscience que le monde était un endroit incontrôlable et complètement chaotique. Avant ça, je savais que j’étais incapable de changer certaines choses majeures. Après ça, il m’a semblé que tout le monde était impuissant en même temps. C’est le moment où j’ai réalisé qu’il n’existait aucun endroit vraiment sûr où les adultes (ou quiconque) pouvaient te protéger. Et ils ne pouvaient pas non plus arranger les choses ensuite. Donc… ça m’a fait une forte impression, à cet âge-là.

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Comment as-tu sélectionné les souvenirs sur lesquels écrire ? Certains sont déterminants, d’autres plus insignifiants. Certains sont encore très vifs dans ta mémoire, d’autres t’ont été rapportés. Comment faire le tri de toute une vie de souvenirs ?

C’est ce qui a été le plus difficile. Comment équilibrer les passages vraiment noirs avec de l’humour (même si c’est de l’humour noir)… Le truc le plus important, c’était que j’écrivais un livre qui, d’une certaine façon, pouvait ne jamais se terminer. Des souvenirs n’arrêtaient pas de me revenir… et certains étaient super en soi, mais le livre aurait fini par être trop long. D’autres étaient sympas, mais redondants par rapport à de meilleurs scènes/souvenirs qui étaient déjà dans le texte. J’ai essayé de donner un sentiment d’exhaustivité, d’intégralité tout en arrêtant des choix. Des choix difficiles quand il s’est agi de supprimer des trucs que j’aimais bien ou d’en laisser beaucoup de côté, surtout des souvenirs plus drôles mais sans importance. Je crois que j’ai laissé le livre me dire quand les différents chemins menaient à des voies de garage.

Dans Menteur, comme dans A tout prix, tu n’exposes pas les faits de façon chronologique. Pourquoi as-tu effectué ce découpage de ta vie, en allers-retours ?

Je suis sur un nouveau roman en ce moment et je m’étais dit avant de commencer « je vais l’écrire de façon simple et linéaire, début/milieu/fin. » Je me disais que j’utilisais la narration non-chronologique depuis un moment et que, peut-être, je m’en servais de béquille. Puis je me suis rendu compte que la seule façon d’écrire ce nouveau roman était sous cette forme non-chronologique. Je me suis aussi rappelé que mes deux premiers romans étaient écrits de façon chronologique, que je savais donc le faire et que je devais simplement laisser ce nouveau roman me dicter ce qui était bon pour lui. Mais j’ai procédé comme ça pour Menteur parce je voulais que le livre reproduise la façon dont les souvenirs nous reviennent. Ils ne nous reviennent pas de manière chronologique. Une chose en suggère une autre, nous en rappelle une autre. ça reprend l’idée de Vonnegut dans Abattoir 5 ou la Croisade des enfants, où Billy Pilgrim est « libéré du temps. » J’ai tendance à penser qu’on est tous libérés du temps dans nos têtes. On saute d’un moment à un autre en pensée.

Et surtout je suis un écrivain qui utilise beaucoup la digression. ça ne m’intéresse plus trop d’écrire des narrations très linéaires. Mais qui sait ? Peut-être que je ferai comme ça la prochaine fois.

Tu t’es forcément rappelé d’autres moments de ta vie après avoir fini d’écrire Menteur. Quand as-tu su que le livre était terminé, que tu devais t’arrêter d’écrire ? Est-ce parce qu’il avait une cohérence interne ?

Je me suis souvenu de TANT d’autres moments. La question s’est alors posée de savoir si tel thème, tel fil émotionnel avait déjà était suffisamment déroulé dans le livre. Le plus dur a été que j’ai pensé à plein de choses qui auraient pu y figurer, après sa publication. Si quelqu’un le souhaitait, je pourrais en faire une version différente… avec tous les trucs que j’aurais aimé mettre dedans. Comme au cinéma, où le réalisateur a le dernier mot. Mais ces oeuvres-là ne sont en général pas très bonnes. En plus, qui ça intéresserait ? En plus, j’ai autre chose à faire. Je ne sais pas si j’ai bien répondu à ta question. J’espère.

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Dans la plupart de tes romans/nouvelles, où tu mets en scène des personnages fictifs, tu utilises la première personne, alors que dans Menteur, ton autobiographie, tu te sers de la deuxième personne, au présent. C’est particulièrement efficace. Comment en es-tu venu à prendre cette décision ?

D’abord, merci du compliment, ça me touche beaucoup. En fait, ça m’est en quelque sorte tombé dessus. J’ai toujours aimé les récits à la deuxième personne, bien que je trouve que ça fonctionne souvent mieux dans les nouvelles que dans les narrations plus longues (c’était donc un défi à relever). Et j’avais commencé le mémoire à la première personne et ça ne marchait tout simplement pas. Alors, pour une raison que j’ignore, j’ai commencé à rédiger ces fragments autobiographiques à la deuxième personne. J’ai bien aimé. Je ne pensais pas avoir le matériau pour un livre mais ça venait plus facilement. Je crois qu’utiliser le « tu » en a fait un texte à la fois plus intime (j’espère) pour le lecteur, et m’a aussi donné plus de distance alors que je l’écrivais. Quand il s’est agi d’écrire un moment pénible ou dont j’avais honte (et il y en a plein), ça a été plus facile d’écrire « tu as fait ça » plutôt que « j’ai fait ça ». Et dans le meilleur des cas, ça rend le lecteur à la fois plus complice, plus proche, plus empathique et plus troublé (ce qui est une forme d’empathie) par l’intimité que cela confère. Et j’aime ça. Pareil avec le présent, ça me semblait plus immédiat et utile pour donner du rythme.

Tes personnages de fiction te ressemblent étrangement. Ils luttent contre toutes sortes d’addictions. Ils occupent des petits jobs peu gratifiants… Cela a-t-il été pareil d’écrire sur eux et sur toi-même ?

Ecrire sur moi-même (ou sur « moi » en tant que personnage) dans Menteur a été un peu différent. Je suis plus espiègle quand il s’agit de fiction. Même si mes personnages/protagonistes ont beaucoup de points communs avec moi, je m’arrange toujours pour les mettre dans des situations que je ne pouvais pas me permettre dans Menteur, vu que j’essayais de raconter une histoire vraie. Ce qui est en quelque sorte impossible, étant donné la nature de la mémoire et la subjectivité. Mais l’une des choses que j’aime dans l’écriture, c’est que le langage est en soi un instrument défectueux pour ce qu’on tente de faire. D’une certaine façon, c’est le fait de devoir se confronter à ces limites qui me plaît. Je crois que c’est Pinter qui disait qu’on n’écrit jamais la chose elle-même, on écrit « autour de l’indicible. »

Tous mes livres, sauf quelques nouvelles, sont très autobiographiques et écrits à la première personne. C’est pourquoi j’ai décidé que le nouveau roman sur lequel je travaille n’aurait aucun personnage basé sur ma personne, impliquerait pleins de personnages et serait rédigé de leur pont de vue. Je crois que c’est important pour n’importe quel auteur d’essayer quelque chose de nouveau à chaque projet. En tout cas, c’est important pour moi, et je ne devrais parler que pour moi.

« On dit qu’il faut écrire son autobiographie comme si tous les gens qu’on connaît étaient morts. C’est une pensée horrible, mais très utile. »

Lorsqu’on écrit sur sa propre vie, on écrit également sur la vie des autres, n’est-ce pas ? N’as-tu pas eu peur de blesser les gens que tu aimes ?

Cela a été une très grande crainte. Environ une semaine avant que le livre ne soit publié aux Etats-Unis, j’ai envoyé un mail à mon éditeur, complètement paniqué, lui disant que je voulais qu’on ne sorte pas le bouquin, qu’on abandonne. Il m’a traité comme l’idiot que j’étais et a répondu évidemment que non. Mais oui, j’ai paniqué et je me suis beaucoup inquiété des sentiments des gens. Finalement, je me suis dit que si je devais écrire ce livre, il fallait que je sois loyal envers lui. On dit qu’il faut écrire son autobiographie comme si tous les gens qu’on connaît étaient morts. C’est une pensée horrible, mais très utile. C’est un judicieux conseil.

Y a-t-il des souvenirs que tu as décidé de ne pas révéler ?

Un seul. Tout simplement trop perturbant. Ce qui signifie que j’ai échoué, que j’aurais dû l’inclure dans le livre. Enfin, peut-être pas. Je n’en suis toujours pas sûr. C’était pas quelque chose d’énorme. Juste un moment qui m’a ému. Alors, je suppose que je n’ai pas vraiment la réponse.

Considères-tu qu’un écrivain doit avoir vécu pour avoir quelque chose à dire ? Penses-tu qu’un écrivain n’écrit bien que sur ce qu’il connaît bien ? Les oeuvres ancrées dans l’imaginaire sont-elles vaines ?

Réponse courte : Oui. Non. Non.

Réponse une un peu plus longue : je pense que n’importe quel écrivain a besoin que la vie lui ait donné des coups de pieds au cul et brisé le coeur un certain nombre de fois pour pouvoir écrire quelque chose d’urgent, de profond, dépourvu d’empathie égocentrique. Mais l’expérience ne peut être réellement directement retranscrite. Lorrie Moore (je pense que c’est elle) dit que si on comparait l’écriture à la cuisine, l’expérience serait les ingrédients, les aliments, les épices, mais que ça ne suffit pas pour faire un plat. Il faut de l’imagination pour faire un plat. Et peut-être que ça répond à ta troisième question aussi. Quant à la deuxième, je crois qu’un écrivain doit écrire sur les choses qui l’obsèdent. Ce qui peut être un truc qu’il pense connaître. Ou un truc qu’il invente qui lui procure une émotion vraie. N’est-ce pas Einstein qui disait que l’imagination est plus importante que l’expérience ? J’ai toujours aimé cette idée. Peut-être qu’il a raison. Les deux sont importantes. Il faut un mélange des deux.

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D’une certaine façon, puisque tu écris sur toi-même et tes expériences, ne « fais-tu pas de ta vie une oeuvre d’art » ?

Pas sûr. Je crois que j’écris sur ce que je ne sais pas de moi-même. Et pas sur ce que je sais. Alors, peut-être que je fais de mes questions sur la vie des oeuvres d’art… ou en tout cas, des livres.

Ecrire un témoignage si sincère et l’appeler Menteur est un vrai paradoxe. Voulais-tu laisser au lecteur la possibilité de croire ou non dans ta version des faits ?

Je me suis attribué tous les véritables mensonges contenus dans le livre. Alors, même si c’est au lecteur de croire ou pas en la véracité des scènes/moments/mensonges, tout c’est passé de la façon dont je m’en souviens. Mais cela n’en fait pas des faits avérés. Nabokov disait que « la mémoire est une révision. » Je n’ai pas essayé de mentir au lecteur. Mais, en même temps, rien n’est exactement tel que ça s’est réellement passé, à partir du moment où ça devenait un récit dans mon esprit.

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« S’aimer soi-même, ne serait-ce que s’apprécier, est une idée difficilement concevable pour moi, parfois, encore. »

Tu écris : « tu mens car tu redoutes énormément d’être seul. Que quelqu’un apprenne la vérité. Si personne ne sait réellement qui tu es, alors qui tu es vraiment ne pourra jamais être rejeté. » Mais en lisant ton livre, on est frappé de voir combien tu as d’amis sincères, d’amies surtout. Est-ce si difficile pour toi de croire que tu mérites d’être aimé, et que tu n’as pas besoin de mentir pour ça ?

Cela a été très difficile la majeure partie de ma vie. Comme tu le soulignes, j’ai été entouré par des gens qui pensaient que je valais la peine, alors que moi non. Je ne sais pas. S’aimer soi-même, ne serait-ce que s’apprécier, est une idée difficilement concevable pour moi, parfois, encore.

Ton oeuvre est pleine de freaks, Eck the half-boy, (le demi-homme), Lobster boy (l’homme homard). Te sens-tu toi-même différent des gens ordinaires ?

Je pense qu’en général chaque personne est différente, et que sous un microscope, elle ne doit pas être si ordinaire que ça. Enfin, je l’espère. Pour en revenir à ta question, je pense que je suis différent, oui. Mais pas meilleur. C’est une distinction essentielle pour moi. Pendant des années, et ça m’arrive encore, j’ai pensé que j’étais pire. Mais plus que me sentir différent, j’avais toujours l’impression de ne pas être à ma place. Comme si la société « normale » vaquait à ses occupations et que je n’étais pas invité. Ce qui, en fin de compte, était plutôt une bonne chose, je suppose.

Mais j’ai toujours été fasciné par la différence, par des hommes comme the half-boy, Lobster boy et par la façon dont, moi inclus, nous envisageons cette différence. Je pense qu’il arrive qu’on leur témoigne un intérêt respectueux (ce que je fais, j’espère), mais aussi une distance excessive, quand les gens regardent l’autre comme un animal de zoo. Evidemment, dans le pire des cas (qui semble inévitable), cette façon qu’ont certains de considérer les gens comme « autres » est la raison pour laquelle on voit des flics descendre des Noirs innocents aux Etats-Unis. C’est pourquoi, et c’est dingue, la nation aryenne s’affiche fièrement ici. C’est pourquoi un bouffon xénophobe, haineux, raciste, sexiste, homophobe (et bien plus encore) a été élu sur un programme qui prône un nationalisme rétrograde. Les gens ont si peur et détestent tellement ceux qui sont (ou même simplement semblent) différents d’eux. C’est pour ça, en fin de compte, qu’on largue des bombes et qu’on utilise la torture. Désolé, je m’éloigne quelque peu de ta question. Mais toute occasion de descendre Trump est bonne à prendre.

Je te vois comme un Bukowski qui aurait un fort sentiment de culpabilité, qui se soucierait de ce que les autres pensent de lui. Aimes-tu son oeuvre et penses-tu que vous ayez des points communs ?

Bukowski a été une de mes influences majeures quand j’ai commencé. ça fait longtemps que je n’ai rien lu de lui mais il a été la révélation qu’on pouvait écrire sur des gens marginalisés d’une façon directe et empathique. Que tout le monde comptait, pas seulement les sujets des « grands » romans. Qu’on n’avait pas besoin d’enjoliver la prose. Que vous pouviez faire de vous-même la partie la plus laide de l’histoire. Oui, il a eu une énorme influence sur moi et je continue à penser que Souvenirs d’un pas grand-chose reste un des plus grands livres les plus sous-estimés.

panne sèche

Tu décris beaucoup de problèmes économiques : chômage, boulots pitoyables, dette étudiante, difficultés à payer ses frais médicaux, manque d’assurance sociale. Ces problèmes sont-ils la face sombre du rêve américain/californien ?

Je crois qu’il y a un tas de monde avec des problèmes économiques bien plus grands que les nôtres (bien que nous ayons un nombre stupéfiant de SDF et de gosses qui crèvent de faim). Il y a beaucoup de gens pour qui c’est dur ici. Mais la pauvreté dans le monde est telle qu’on a du mal à l’appréhender ici. En ce qui concerne les jobs qui craignent méchamment, je peux me tromper, mais je crois qu’il y en a dans plein d’autres cultures. Personnellement, j’ai toujours détesté ces jobs de merde, parce que je ne vénère pas le fric tant que ça. Je déteste que la compagnie d’électricité, ou mon proprio, ou d’autres vénèrent l’argent et veuillent à tout prix que j’en aie.

Quant aux autres problèmes… celui de la dette étudiante est ridicule. On avait des écoles publiques fantastiques, gratuites jusqu’à la fac. J’ai connu ça, ce n’est pas si vieux. Mais tout est tourné vers le profit à présent. L’absence de soins pour les pauvres, les classes moyennes inférieures, et dans certains cas, les vieux, est un des symboles les pires, les plus moches de notre pays. C’est inexcusable… sauf qu’on a des politiciens (et des gens) qui préfèrent réduire les impôts de sociétés qui valent des milliards plutôt que sauver la vie des gens. Tous ces gens que je mentionne… ceux qui souffrent de maladies chroniques…tous sont jetables car ils coutent de l’argent. Mais les militaires aussi alors qu’on leur accorde plus de fric à chaque budget. J’en suis venu à la triste conclusion que nous sommes, en tout cas pour l’instant, une nation cruelle. Et que si nous ne changeons pas, alors le rêve américain est un mythe (il l’a toujours été, mais pas à ce point). On n’accueille plus les immigrants. On vit dans un système de caste. Peu de gens s’en sortent et nos leaders et medias érigent les exceptions comme s’ils étaient la norme. Mais la plupart vivent et meurent dans la même tranche de revenus que celle dans laquelle ils sont nés. Hunter S. Thompson a dit un truc du style : “quand les historiens jetteront un regard sur les Etats-Unis, ils nous appelleront la nation des plus grandes promesses et des plus grands échecs. » J’espère que non. Il est peut-être possible de renverser la situation. Mais ça n’arrivera pas cette semaine.

La plupart de tes personnages sont athées. J’ai cru comprendre que tu l’étais toi aussi. Est-ce facile à vivre aux Etats-Unis ?

Je crois qu’un meurtrier serait plus facilement élu au Congrès qu’un athée. J’exagère peut-être un peu, mais à peine. Cela dit, ce n’est pas si difficile à vivre. A moins que vous ne soyez une personnalité publique… vous seriez balancé dans le caniveau pour ça. Mais pour les auteurs relativement obscurs, ce n’est pas trop dur. Ce qui est difficile, c’est de voir de quelle façon vile et détestable certains bons croyants se comportent. C’est surtout exaspérant au possible. Cependant, il y a des croyants dont je ne partage pas la foi, mais que je respecte pour ce qu’ils en font. Certains donnent de la nourriture et des vêtements aux sans-abris. Certains aident les gens dans le monde. Difficile de mettre en faute ce genre d’actions.

Et il y a sûrement des tas d’athées qui sont des trous du cul. Je crois en ce que je crois. J’essaie de respecter les croyances des autres, tant qu’ils ne se cachent pas derrière un quelconque prétexte religieux pour propager la haine et la violence. Ce qui se produit souvent, en ce moment, aux Etats-Unis et ailleurs. Un nationalisme dangereux a fait un effrayant retour ces temps-ci. Mais ce n’est pas si dur, d’être athée, même si je persiste dans cette idée de meurtrier/athée au Congrès. Et c’est terrible de voir à quel point la science est dévaluée ici… où tous ces gaspilleurs d’énergie fossiles qui nient le changement climatique sont en train de détruire la terre aussi vite qu’ils peuvent. Le mot science est une injure aux Etats-Unis et beaucoup de gens se servent de la religion pour discréditer la science. Ce qui est ridicule et triste. Un nombre incalculable de personnes sont du mauvais côté de l’histoire en ce moment.

« Etre dans ma tête n’est pas toujours le meilleur endroit où se trouver, en ce qui me concerne. »

Quand tu avais six ans, en 1972, tu étais obsédé par l’extinction des animaux, et terrifié à l’idée d’être le dernier de ton espèce. Comme tu l’écris : « Tu n’es pas obsédé par la mort, mais par la peur d’être tout seul. » J’ai été stupéfaite par une telle maturité, si jeune. Penses-tu que cette remarquable lucidité puisse être une explication concernant tes addictions futures, ton désir d’être défoncé pour échapper à cette dure réalité ?

Sûrement en grande partie. ça, et plus tard (alors que j’étais déjà toxico), le fait de m’auto-médicaliser pour ma maladie mentale. Mais être défoncé/chargé/bourré était surtout une tentative de m’extraire de ma tête. Etre dans ma tête n’est pas toujours le meilleur endroit où se trouver, en ce qui me concerne. C’est ça que je fuyais.

Quelle serait ta définition du bonheur ?

Waouh… question difficile. Je dirais les moments dans la vie où tu n’es peut-être même pas conscient de l’instant, mais que tu le vis pleinement… ce qui peut se produire quand je suis confronté à quelque chose de l’incroyable beauté du monde (quelque chose d’aussi grand que l’océan ou être le témoin d’un bref geste de bonté d’un étranger envers quelqu’un), ou le sexe… ou l’écriture… Je crois que le bonheur arrive quand j’agis et non pas quand je pense. Et c’est seulement après réflexion (même très brève) que je réalise que j’étais entouré de bonheur pendant un instant. Bien que parfois, ça arrive et tu en es pleinement conscient sur le moment. Oui, je dirais que c’est vivre pleinement ces instants. Quand je ne suis ni préoccupé par le passé ni inquiet de l’avenir.

Rob-Roberge-AP-Credit-Dirk-Vandenberg 19.31.07

Désespoir, alcoolisme, addictions, souffrance physique, maladies mentales, suicide, peur de l’abandon… comment expliques-tu le plaisir que les lecteurs ressentent à la lecture de tes livres ? J’ai pleuré, quand tu te retrouves seul dans ta cabane de Wonder Valley, que tu t’apprêtes à te tuer par overdose de cachets et que « tu écoutes le bruit que le monde fera sans toi. » Tu crois que je suis maso ?

Eh bien, j’espère que les lecteurs en retirent une sorte de plaisir. Mais, surtout, j’espère qu’ils éprouvent de l’empathie. Les livres que j’aime le plus m’ont fait sentir moins seul au monde. J’espère que c’est l’effet que mes livres ont sur certaines personnes. Je ne me maîtrise rien. Mais j’espère. Mon ami Jerry Stahl, alors qu’il m’interviewait, a un jour soulevé l’idée qu’affronter la douleur que l’on peut contrôler serait une façon d’affronter la douleur qu’on ne peut pas contrôler. Alors, oui, tu es peut-être un brin maso, haha. On l’est peut-être tous quand on lit le genre de bouquins dont je parle. La souffrance nous rassemble, je crois.

Une de tes ex petites amies t’a dit un jour, en parlant de REM : « C’est grâce aux mauvais passages que tu peux apprécier à quel point les bons sont géniaux. » Est-ce pour cette raison que tu aimes te faire souffrir, mentalement et physiquement ? Pour apprécier plus la fin de la douleur ?

Pas sûr que ces deux notions soient liées. J’ai plus pris son affirmation comme se référant à la souffrance du monde Ou plutôt à ce à quoi il est impossible d’échapper dans la vie. et pas à celle que je m’inflige. La vie n’est pas pour les fillettes. On a besoin de ces moments de grandeur.

Tes livres peuvent aussi être tellement drôles. Surtout tes dialogues. Ils ont l’air si « réalistes ». Trouvent-ils leur source dans un sens de l’observation que tu aurais très aiguisé ?

J’adore écouter ce que les gens se racontent. J’ai grandi dans un quartier majoritairement italien. Certains de ces types étaient des affranchis et/ou d’une façon ou d’une autre liés à la mafia. Et s’ils avaient fait plein de trucs dégueulasses, ces trucs étaient souvent très drôles. Les écouter raconter leurs exploits a été pour moi une bonne formation de base, de faire attention à leur façon de parler. Ces mecs étaient souvent hilarants. Et leurs noms. Lou le chalumeau (incendiaire), Mondo et Fausto (des gars corrompus qui possédaient les parkings de la ville, et la plupart de ceux de la ville d’à côté), leur frère, pour qui j’ai bossé, Clean Tommy, surnommé Tommy « le propre » parce qu’il n’avait pas de lien avec la mafia et vivait honnêtement. Par la suite, je suis devenu accro à l’écoute des formes relâchées et du rythme du langage. C’est peut-être là que le fait d’être musicien (à ces débuts à l’époque) influence mon style d’écriture. Les dialogues sont de la musique pour moi.

Mais les dialogues, en prose/fiction, ne sont jamais de vrais dialogues. La littérature, même si elle est « réaliste », ne contient pas de « vrais » dialogues. Ils sont livrés dans une version distillée, abrégée, réduits à l’essentiel.

Quant à savoir pourquoi mes écrits sont drôles (merci de le dire, en tout cas) ? Je place la comédie et le rire au-dessus de plein d’autres trucs dans la vie. Je n’ai pas un ami proche qui n’ait pas le sens de l’humour. A mes débuts, j’avais tendance à produire de pâles copies d’Hemingway ou Carver. Et j’ai fini par réaliser que mon boulot n’avait rien d’original. Alors j’ai décidé de faire une liste des choses et des gens qui me fascinaient. L’humour s’est retrouvé en tête de liste. Et j’adore les dialogues drôles, tout bêtement. Je ne pense pas qu’ils aient la considération qu’ils méritent, en tout cas aux Etats-Unis. Mais c’est une autre histoire.

Tu enseignes l’écriture créative à l’Université de Palm Desert, en Californie. En France, les gens sont plutôt sceptiques quant à ce type de programme. Ils craignent une standardisation de la pensée et des styles d’écriture. Peux-tu nous expliquer ce que tu apprends à tes étudiants ?

J’enseigne l’écriture depuis vingt ans, et j’ai entendu parler ici même de cette idée de standardisation de la pensée et du style. Je peux honnêtement affirmer que je n’ai jamais assisté à un tel phénomène. Il y a bien une uniformisation des livres publiés par les principales maisons d’édition mais c’est plus dû au fait que les éditeurs manquent de tripes et jouent la sécurité (comme Hollywood). Ils ne prennent aucun risque en tentant de publier des livres différents et nouveaux. Je ne vois pas en quoi les programmes d’écriture seraient à la source du problème et en seraient responsables. Je vois des styles d’écriture extrêmement différents dans les classes dans lesquelles j’enseigne. J’ai beaucoup d’étudiants qui sont publiés, même quelques best-sellers, (un monde qui m’est étranger haha !) et ils n’ont jamais rien eu en commun les uns avec les autres.

Je ne vois pas pourquoi l’écriture ne pourrait pas être enseignée. On enseigne les autres arts. La peinture, la sculpture, la danse… Est-ce que chacun va devenir un auteur fantastique ? Non. Certains le deviendront. Mais j’ai l’espoir qu’ils seront tous meilleurs en partant qu’en arrivant. Et de meilleurs lecteurs. Des lecteurs qui feront que la littérature reste vivante.

Cela dit, je tends à enseigner la littérature comme étant à la fois un art et un artisanat. Il y a de nombreux endroits où l’on enseigne l’artisanat. Et c’est une bonne chose. Mais si vous ne mettez pas les gens au défi de faire de l’art – être original, repousser les limites de ce qui a été fait avant – vous ne faites pas grand-chose. J’enseigne aussi beaucoup plus de théorie que d’autres profs. Je crois que les artistes devraient être au courant des différents systèmes d’analyse. Mais c’est peut-être moi qui suis bizarre. Je lis des bouquins de théorie architecturale pour nourrir mon écriture. Je lis des bouquins d’histoire de l’art. J’apprends l’électronique. Tout cela s’assemble d’une certaine façon dans cet art-isanat. Il faut faire plus que seulement écrire.

En ce qui concerne l’enseignement… Personne ne prétend que le tennis ne peut pas être enseigné. Laver, Graf, Serena… ils ont tous pris des leçons. Ce n’est pas seulement le talent qui fait un Michael Jordan. Il faut que le talent existe, évidemment. Tout n’est certainement pas dû principalement à l’entraînement/enseignement. En tant que prof, quand je me retrouve face à un étudiant très talentueux, mon boulot consiste à l’aider à éviter de faire les erreurs que moi et d’autres ont faites au début de leur carrière. Et à m’éclipser. Parfois, tu n’es pour rien dans le succès de tes élèves. Ils y seraient arrivés de toute façon. Tu leur montres juste comment éviter les nids de poule qu’ils croiseront dans leur artisanat et dans leur carrière.

La musique joue un grand rôle dans ta vie. Tu joues de la guitare, tu chantes et tu écris les paroles dans The Urinals. Tes livres sont remplis de références musicales : Thunders, Centro-Matic, Ike Reilly, Warren Zenon, Stones, Velvet, Violent femme, Jason and the Scorchers, Tex and the Horseheads, Richard Hell, Dylan… A tout prix raconte l’histoire de Bud Barrett, un guitariste… Tu as dit que la musique t’aidait à ressentir les choses. Penses-tu qu’il y a une relation entre ton amour de la musique et ton style d’écriture ?

Oui, je crois. Que la musique influence mon écriture, plus que l’inverse. Mon écriture emprunte beaucoup à la musique. Je veux que la prose chante, si c’est possible. Cadence, rythme, dynamique… J’ai dit par le passé que ce qu’il manquait à tout écrit, c’était la mélodie. Mais je pense que je me gourais. Une phrase belle comme celle de Fitzgerald, quand Nick imagine la mort de Gatsby… je paraphrase, mais ça donne quelque proche de ça : « Sans doute a-t-il porté le regard sur un ciel étranger à travers un inquiétant feuillage, frissonné en découvrant à quel point une rose est grotesque, et brutale la lumière du soleil sur l’herbe à peine née. » Si une telle phrase ne porte pas une mélodie, elle porte quelque chose de très proche.

               a tout prix.jpg cost of living

Quatre de tes livres ont été traduits en français. As-tu été traduit dans d’autres langues et sais-tu pourquoi les Français t’aiment ?

Je n’ai été traduit qu’en français. Je ne sais pas si les Français m’aiment, mais merci de le dire. J’en déduis que si je ne suis pas traduit ailleurs, c’est que le reste du monde me déteste. Alors, où est-ce que j’en serais sans la France (que j’aimais avant d’avoir le plaisir d’y être publié) ?

Penses-tu que nous aurons le plaisir de lire ton prochain roman bientôt ?

Je l’espère. Mais je ne suis pas sûr de quand sera ce bientôt. Ce livre est le plus difficile que j’aie jamais écrit. Je tente des tas de nouvelles choses que je n’avais pas faites avant… et il prend plus de temps à écrire que les autres. Mais dès que je le trouverai assez bon, j’ai l’espoir qu’il soit publié. Mais il me reste peut-être encore un an d’écriture sur celui-là. Ou moins, avec un peu de chance.

http://robroberge.com

interview publiée en partie dans New Noise n°43 – mars-avril 2018

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Rob Roberge (english version)

roberge 19.30.16
Photos : Dirk Vandenberg
In Liar, you revisit your life in the light of your memories. The first one of the book concerns your murdered little girl friend, when you were 11. Why did you choose that specific memory to begin your autobiography? Did you choose to “work backwards from the worst moment of your life”, as suggested by the title of one of your previous books? 

Wow…thanks for referencing that story. I hadn’t thought about it, but maybe there was a little of that…though I guess it should sort of be working forwards from the worst moment in this one. But, I think the reason I opened there was not exactly because it was the worst moment (though it was surely up there), but the first moment of feeling that the world was a totally random and uncontrollable place. Prior to that, I knew I was helpless to change certain major things. After that, it seemed to me that everyone was helpless at once. I don’t know if that makes sense. But I guess it was when I realized there wasn’t really a safe space where adults (or anyone) could protect you. And they couldn’t fix it afterwards, either. So…it made a big impression when I was that young.

working backwards

How did you select the memories you wrote about in Liar? Some are very significant; others are more trivial. Some are vivid in your mind; others have been recalled to you by some people. How to filter the memories of your whole life?

That was one of the hardest parts. How to balance the really dark parts with some humor (however dark)…I think the biggest thing was that it was a book that could, in a way, never end. That memories kept coming to me…and some of them were great on their own, but would have made the book too long. Some were fine, but were redundant to better memories/scenes that were already there. I tried to give a sense of « whole-ness » or complete-ness without going on forever. It was a tough call with cutting some of the things I liked. Or leaving out a lot (especially funnier, but inconsequential stuff). I tried to let the book tell me where the various paths had been exhausted.

In Liar, as in The Cost of Living, the facts are not exposed in chronological order. Why have you decided this cutting up of your life, through round trips?

You know, I’m working on a novel now, and I told myself before I started « I’m going to tell this one straight and linear…beginning/middle/end. » I had it in my head that I’d been using non-chronological narrative for a while and maybe it was a crutch. But then I realized the only way to tell the new novel is non-chronological. I also remembered that my first two novels are chronological, so I do know how to do it and I should just let the novel dictate what’s right for it.

But the main reason i did it in Liar was that I wanted to have the book mimic the way memories occur to us. And they don’t occur to us chronologically. One thing suggests another. One thing reminds us of another. It’s like Vonnegut’s notion in Slaughterhouse Five where Billy Pilgrim has become « unstuck in time. » I tend to think we all are unstuck in time in our heads. We bounce from moment to moment in thought/reflection.

All that on top of the fact that I’m a digressive storyteller. I’m no longer that interested in creating linear narratives. But, who knows? Maybe I’ll do it next time.

You necessarily must have remembered more moments of your life after the redaction of Liar. When did you know that your book was finished, that you had to stop the writing? Was it because it had an internal coherence?

I remember SO much more. But then came the question of if I had already covered that topic/emotional thread enough in the book already. The harder thing is I’ve thought of a lot of things that should have been in there after the book was published. If anyone cared, I might do a different edition of it…with the stuff I wish I’d put in. Like a director’s cut. But those usually aren’t very good. Plus, who would care? Plus, I have new stuff to do. I don’t know if I answered your question. Hope so.

In most of your novels/short stories, where fictional characters are portrayed, you use first person, whereas in Liar, which is your autobiography, you use second person, in the present tense. It is extraordinarily effective. How did you come to this decision?

First, thanks so much for saying it was effective. That means a lot. Second, I kind of stumbled into it. I’ve always liked second person. Though I think it often works better in stories than in book-length narratives (so that was a challenge). But/and, I had started the memoir in first person, and it simply wasn’t working. Then, for no real reason I could think of, I started doing these autobiographical scotches in second person. I liked it. I didn’t think I had a book. But they came easier. I think using « you » made the text both more intimate (I hope) for the reader, but also gave me more of a distance while I wrote it. When it was a hard or shameful moment (which there are plenty of), it was easier to write « you did this » rather than « I did this. » Plus, I think at its best, it makes the reader more complicit…and either closer/more empathetic or more disturbed (which can be a form of empathy, too) by the intimacy. And I like that. Same with present tense. Seemed more immediate to me. And helped with the pace.

liar

Your works of fiction focus on young men who look so much like you. They have bipolar disorder, manic episodes, and suicidal tendencies. They struggle with addictions, alcoholism. They have lot of pathetic jobs, deals… Was it the same to write about them and about yourself?

Writing about me (or the persona of « me ») in Liar was a little different. I felt like I get to be more playful in fiction. While characters/protagonists share a lot of qualities with me, I still get to make a lot up and put them in situations I couldn’t allow myself in Liar, where I was trying to tell a true story. Which is somewhat impossible, given the nature of memory and subjectivity. But one of the things I like about writing is that language is already a flawed tool for what we’re trying to do. So, working with the limitations appeals to me in some way. I think it was Pinter who say we never write the thing itself, we write « around the unspeakable. »

All of my writing (except some of my stories) has been very autobiographical and first person. Which is why I decided my new novel I’m working on would have no one who’s based on me. And it would be in multiple third person, rather than first. I think it’s important for any writer to try to do something new with every project. Or at least it’s important for me. I should only speak for me.

« They say you should write a memoir as if everyone you know is dead. A gruesome, but useful thought. But wise advice I think. »

When someone writes about his own life, he also writes about the life of the others, doesn’t he? Did you fear hurting people you love?

Absolutely. There was a deep fear there. About a week before the book came out in America, I emailed my editor in a panic about the book, saying I wish we could pull it, and not put it out. He treated me like the idiot I was and said of course not. But, yes. I panicked and worried about people’s feelings. Ultimately, I decided that if I was going to write it, I would have to be faithful to the book. They say you should write a memoir as if everyone you know is dead. A gruesome, but useful thought. But wise advice I think.

Are there memories you have decided not to reveal? And if so, why?

Only one. It just disturbed me too much. Which means I failed, and should have included that. Well, maybe not. I still am not sure. It wasn’t something enormous. Just a moment that resonated with me. So, I guess I don’t really know the answer.

Do you consider that a writer must have lived in order to have something to say? Do you think that a writer only writes well about things he knows well? Are the stories rooted in imagination worthless?

The short answer: Yes. No. No.

The slightly longer one…I think every writer needs life to have kicked them in the ass and broken their heart a few times to know how to write something with urgency and depth and an ego-less empathy. But experience isn’t really directly translated. Lorrie Moore (I think it was her) said that if you were cooking, experience is the ingredient…the food, the spices…but it wasn’t the meal. You need imagination to create the meal. So, maybe that answers your third question, as well.

As for the second question: I think a writer needs to write about things they are obsessed with. Which can be something they think they know. Or something they made up that is emotional true for them. Was it Einstein who said imagination was more important than experience? I always loved that notion. He may be right.They are both important. I think it’s a balance of both.

In a way, as you write about yourself and all your experiences, don’t you “turn your life into a work of art”?

I’m not sure. I think i write about what I don’t know about myself. Not what I do know. So, maybe I turn my questions about life into art…or at least into books.

To write a so sincere testimony and call it Liar is a real paradox. Did you want to give the reader the option to believe or not in your side of the story?

I think I called myself out on all the actual lies in the book. So, while it’s up to the reader to believe the scene/moments/memories, I think everything in there happened the way I remember it. But that doesn’t make it a fact. Nabokov said « memory is a revision. » I didn’t try to lie to the reader. But nothing is exactly as it truly happened by the time it becomes a narrative in my head, either.

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You write: “You lie because you are terrified of being alone. That someone learns the truth. If no one knows who you really are, then who you really are can never be rejected.” In fact, reading your memoir, it is striking to see how many faithful friends, and especially girls, you have. Is it so difficult for you to believe that you are worthy of love, and that you don’t need to lie to be loved?

It was difficult for a great deal of my life. I was, as you mention, surrounded by people who thought I mattered when I didn’t agree. I don’t know. Loving, even liking, yourself is a hard notion for me sometimes, still.

Your work is full of freaks, Eck, the half-boy, Lobster boy… Do you feel yourself different from the ordinary people?

In general, I think everyone must be different and even, under a microscope, not really that ordinary. At least I hope so.

But, to the question, I think I’m different, yes. But not better. That’s a key distinction for me. For years, I thought I was worse. Still do, at times. I think more than feeling different, I’ve always felt like I didn’t fit in. Like « normal » society was going about its days and I wasn’t invited. Which, eventually, was fine, I suppose.

But I have always been drawn to difference (like the half boy, the Lobster Boy, and such)…and also how people (including me) treat such difference. I think there is respectful interest (which I hope I have), and then exploitative distance, where people tend to see the other, in this case, as a zoo animal.

Of course, taken to its radical (and seemingly inevitable) extreme, people’s need to treat people as « the other » is why we see cops gunning down innocent black men in the states. It’s why, unbelievably, the Arian nation is loud and proud here. It’s why a xenophobic, hateful, racist, sexist, homophobic (and so much more) buffoon got voted in on a ticket of regressive Nationalism. People are so afraid of and hateful to people who are (or even look) different. It’s ultimately why we drop bombs and torture.

Sorry. That last bit went off tangent from the question. But any chance I get to bash Trump is hard to avoid.

I see you as a Bukowski who would have a strong sense of guilt, a great care about what people think. Do you like his work and do you feel you have something in common?

Bukowski was a very large influence on me when I was just starting out. I haven’t read much of him in a while, but he was a revelation to me that you could write about disenfranchised people in a clear, empathetic way. That everyone mattered, not just the subjects of most big fiction. That you didn’t need to dress up prose. That you could make yourself the ugliest part of the story. He was a big early influence, yes, I still think Ham on Rye is one of the most underrated great books out there.

You talk about a lot of economical problems: unemployment, pathetic jobs, student debts, difficulties to pay healthcare costs, lack of insurances… Are those problems the dark side of the American /Californian dream?

Well…I think there are people with much much bigger economic problems than we have here (although we have an astounding number of homeless people and, this is horrifying, starving children…and other terrible things going on). Many have it bad/awful here. But the world has so much poverty in numbers and ways we can’t comprehend here.

And jobs…I could be wrong, but while pathetic jobs suck royally, I think other cultures have them. Personally, I have always resented shitty jobs. Because I don’t have that much respect for money…so I resent that the electric company and my landlord and others DO respect money and want me to come up with it.

The other stuff–the student debt is ridiculous. We used to have amazing free public schools–all the way through college. Within my lifetime…this isn’t some ancient thing. But everything’s for profit now. The lack of healthcare for the poor and lower middle class and, in some cases, the elderly…that’s one of the worst, ugliest marks on this country. There’s no excuse…except that we have politicians (and people) who would rather cut taxes on/for billion dollar corporations than save people’s lives. All the people I mentioned and more…people with pre-existing conditions…they’re all expendable because they cost money. But so does the military and they get more money every budget. I’ve come to the sad conclusion that we are, at least in this moment, a cruel nation. And if they don’t change, I think the American dream is now a myth (though it always has been in some ways…just not this bad). We no longer welcome immigrants…we have a caste system…a few people make it out and our leaders and media tend to champion the exceptions as if they’re the norms…but for the most part, people live and die in the income bracket they were born into.

I think Hunter S. Thompson said something like…historians–when they look back on the united states–will call us the greatest failure of a country with some of the greatest promise. I hope not. Maybe there’s time to turn that around. Not this week, though.

A lot of your characters are atheists, and I guess you are too. Is it easy to be an atheist in the USA nowadays?

I think a murderer could be elected to congress before an Atheist in the US. That’s an exaggeration (maybe), but not by much.

That said, it’s not hard to be an atheist in the US. Unless you were some public figure…then you would be kicked to the curb for it. But for relatively obscure writers, it’s not too hard. The hardest part is seeing what hatful and vile behavior is done by alleged good religious people. But that’s not as hard as it is annoying as all hell. That said, there are religious people who I don’t agree with their ultimate faith, but I respect what they do with it. Some feed and clothe the homeless…some help people around the world. You know…I have trouble finding fault with those actions.

And there are probably a ton of asshole atheists. I believe what I believe. I try to respect others beliefs, so long as they don’t hide under the guise of religion to spread hate and violence. Which is happening a lot right now in the states…and other places. Dangerous Nationalism has made a frightening comeback in the world.

But…it’s not that hard (Atheism), I don’t think. Though I stand by the murderer/atheist thing about congress. And it’s hard to see science so devalued in the US…where fossil fuel guzzling climate change deniers are pretty much destroying the earth as fast as they can. Science is a dirty word in the US. And many people use faith to discredit science. Which is ridiculous. And sad. A staggering amount of people are on the wrong side of history at the moment.

When you were very young, in 1972, you were obsessed by the extinction of animals, and terrified of being the last of your species. As you said, “you were obsessed not by death, but by the fear of being alone”. I was astonished by your maturity as a young boy. Do you think that your remarkable lucidity can be an explanation of your future addictions, your desire to be stoned, to escape this harsh reality?

That was probably a big part. That and, later (though I was already an addict), self-medicating for my mental illness. But being high/loaded/drunk was definitely an attempt to escape my head. Being in my head is not always a very good place for me to be. I was running from that.

What would be your definition of happiness?

Wow. Tough one. I guess the moments in life where you’re maybe not even conscious in the moment, but when you are totally in the moment…which can happen when I’m exposed to something of remarkable beauty in the world (which could be something as big as an ocean or a brief witnessed kindness of a stranger to someone else)…or sex…or writing…I think happiness happens when I’m doing and not thinking. And only on reflection (even if it’s a very quick reflection) do I realize that I was surrounded by happiness for a moment. Though sometimes it can happen and you can know it in the moment. I guess it is being totally in moments for me, though. Where I’m not troubled by the  past or worried about the future.

Despair, alcoholism, addictions, physical pain, mental diseases, suicide, and fear of abandonment… how do you explain the pleasure the reader feels reading your books? I cried when I read the words: “listening to the noise the world will make without you”, do you think I am masochistic?

Well, I hope the reader gets some pleasure out of them. But, even more, I hope they can empathize. The books I love the most have made me feel less alone in the world. That’s what I hope my books can do for some people. I can’t control it. But it’s what I hope.

My friend Jerry Stahl, while interviewing me, once brought up the notion that dealing with the pain we can control might be a way of dealing with the pain we can’t control.

So, yes. Maybe you are kind of masochistic-ha. Maybe we all are when we’re reading the kind of books I’m talking about. Suffering binds us, I think.

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One of your girl friends once said to you, talking about REM, that “it’s thanks to the bad parts that you can appreciate how the good ones are great”. Is it why you like to hurt yourself, physically and mentally? To appreciate more the end of the pain?

I don’t think so. Not sure those two notions are related. I think I read her statement as more about the pain of the world. Not what is self inflicted…but, rater, what’s impossible to avoid in this life. Life’s an adult dose. We need those moments of greatness.

Your books can be also so funny, especially the dialogues. They seem so realistic. Do they come from your good power of observation?

I love listening to the way people talk to each other. I grew up in a predominately Italian neighborhood and section of town. Several of the guys were made men and/or connected to the mob in some way. And while a lot of what they did was disgusting, a lot of it was pretty funny…and listening to them talk about it was early training for me in paying attention to the way people talked. Those guys were, often, hilarious. And the names. Lou the Torch (arsonist), Mondo and Fausto (corrupt land guys who owned the town zoning board…plus they owned the major of the closest city)…their brother who I worked for, Clean Tommy…named that because he wasn’t mobbed up and lived an honest life…hence « Clean » Tommy.

And after that, I just became kind of addicted to listening to weak patterns and rhythms. I think that may be where being a musician (or starting to be at that point) really impacts my writing. Dialog is music to me.

Dialog when it’s written in fiction/prose isn’t REALLY real dialog, though. Even « realism » doesn’t contain realistic dialog. It’s more of a distilled/clipped version. Boiled down to the essential.

As for why my stuff is funny (and thank you so much for saying so)?  I value comedy and laughter like few other things in life. I don’t think I have a close friend who isn’t a very funny person. When I was a starting writer, I tended to write bad Hemingway and Carver ripoffs. And then I came to a point where I realized I had no originality to my work. And I decided to make a list of things and people who fascinated me. And humor was on the top of the list. Plus, I just love funny dialog. I don’t think it gets enough respect, at least here. But that’s another story.

You teach creative writing at Palm Desert University, California. In France, people are quite skeptical about this kind of program; they fear a standardization of thoughts and writing styles. Can you explain us the content of your teaching?

I’ve been teaching writing for twenty years, and I have heard (in the states) this notion of a standardization of thoughts and writing styles. I can honestly say that I’ve never seen it. I see a commonality among books published by the major/trade presses here. But I think that’s the result of the publishers being gutless and playing it safe (like Hollywood) and not taking chances on difference and attempts to do something new. But I don’t see writing programs being the source or the blame of that. I see tremendously diverse styles of writing in the classes I’ve taught. I’ve had a lot of students go on to publish…even a few bestsellers (a foreign world to me-ha!)…and they haven’t been anything like each other.

I don’t see why writing can’t be taught. We teach other arts. Painting. Sculpture. Ballet. Is everyone going to be a fantastic writer? No. Some will…but it’s my hope they’ll all be better when they leave than when they came. And better readers, I hope, as well. Readers who help keep literature alive.

That said, I tend to teach writing as both an art and a craft. I think a lot of places teach craft. And that’s good. But unless you challenge people to make art–to be original, to push at the boundaries of what has come before–you’re not really doing a lot. I also teach a lot more theory than some people tend to. I think artists should be aware of modes of criticism. But, maybe I’m weird that way. I read architectural theory to inform my writing. I read art theory. History. I study electronics…it all comes together in some way in the craft. You have to do more than just write.

But, as far as teaching goes…we don’t say that, say, tennis can’t be taught. Everyone…Laver, Graf, Serena…they all took lessons. They were taught. It isn’t just talent that makes a Michael Jordan. There HAS to be a lot of talent, for sure. It surely isn’t MOSTLY coaching/teaching. As a teacher, when I have a tremendously talented student, I think my job is to help them avoid the mistakes I and people I know have made early in their careers. And then get out of the way. Sometimes you can’t take much credit for the great ones. It feels like they were going to make it, anyway. You just show them what potholes to avoid. In both craft and career.

Music plays an important role in your life. You play guitar, sing and write lyrics in The Urinals. Your books are full of musical references: Thunders, Centro-Matic, Ike Reilly, Warren Zenon, Stones, Velvet, Violent femme, Jason and the Scorchers, Tex and the Horseheads, Richard Hell, Dylan… The Cost of Living tells the story of Bud Barrett, a guitarist… You said that music helps you to feel things. Do you think that there is a relation between your love of music and your writing style?

I think there is. More that music influences my writing than the other way around.

My writing borrows a lot from music. I want the prose to sing, if it can. Pace. Rhythm. Dynamics. I’ve said in the past all writing lacks is melody, but I think I was wrong. A beautiful sentence like Fitzgerald’s lines when Nick imagines Gatsby’s death…I’m paraphrasing, but it’s close:… »he must have realized what a grotesque thing a rose was and how raw the sunlight is upon scarcely created grass »…if that doesn’t carry a melody, it carries something very close.

cost of living

Four of your books have been translated into French. Have you been translated into other languages and do you know why French people love you?

I’ve only been translated into French. I’m not certain French people do love me, though thank you for saying so. I take the fact that I’m not translated elsewhere as a sign that the rest of the world must hate me. So, where would I be without France (which I loved even before having the pleasure of being published there)?

Do you think that we will have the pleasure to read your new novel in France soon?

I hope so. Though I’m not sure exactly how soon. This has been the hardest one I’ve ever written…I’m trying to do a lot of things I’ve never done before…and it’s taking longer than any of the others have. But once I get it good enough, I’m hoping it will be released. But there may be another year of writing on this one. Hopefully less.

http://robroberge.com

interview partly published in New Noise n°43 – March-April 2018

Peter Farris

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photo : William Hamilton
La Géorgie. Vous situez ? Etat du sud des USA. Bible Belt. Les gros ploucs y chassaient le Noir à coups de noeuds coulants, et c’est pas l’envie qui leur manque de pratiquer encore leur sport favori. Avant, on savait rigoler. Maintenant que la ségrégation est abolie, on s’ennuie ferme. Soleil de plomb ; bars paumés, rendez-vous des dealers de méth et des routiers en quête d’amour à deux dollars ; bagarres entre alcooliques du cru. La routine assomme à l’ombre des mobil homes pourris. Jusqu’à ce que… des merdes dans le carbu viennent enrayer la mécanique, bouleverser le quotidien aride des autochtones défoncés au sirop à la codéine.
Dans Dernier appel pour les vivants, publié en 2015, c’est le braquage de la banque qui met de l’animation. La guichetière est flinguée et Charlie Colquitt, étudiant geek, est pris en otage. Les caméras montrent la vidéo d’un type méthodique, un pro. Son tatouage au poignet, les lettres A et B dans un trèfle à quatre feuilles, désigne Hicklin, ex-taulard, fier représentant de la race des seigneurs, la Blanche.
Dans Le diable en personne, qui vient de paraître, toujours chez Gallmeister, c’est Maya qui sème le chaos. Enlevée par des trafiquants d’êtres humains, dressée comme une chienne pour obéir et lécher comme personne, surtout le Maire, elle en sait trop pour ne pas aller nourrir les alligators. Or la petite pute s’échappe et trouve refuge chez Leonard. Réputé pour congédier les importuns de ses terres à coups de fusil, lassé depuis longtemps de la compagnie de ses semblables, il recueille la jeune fille et ne reculera devant rien pour la sauver. Duos improbables, rebondissements, gâchette facile, chasse à l’homme, gentils contre méchants, les romans de Farris ont des airs de western où le shérif gagne à la fin. Mais voilà, l’auteur évite l’écueil du manichéisme et dédie son talent au service d’un décorticage en règle des mécanismes sociaux et psychologiques qui poussent les individus à faire ce qu’ils font.
Dernier appel pour les vivants et Le diable en personne ne sont pas seulement efficaces, ce sont des récits d’une force terrible, extrêmement documentés, et si l’on y croise évidemment des salauds de la pire espèce, ils sont en quête de rédemption. Il y a du sang (beaucoup), de l’humour (noir, ça va sans dire) et des larmes (les nôtres).
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Dans ton premier roman, Dernier appel pour les vivants, Hicklin, un des personnages principaux, était membre de la Fraternité Aryenne (Aryan Brotherhood, AB), un gang qui prône la suprématie de la race blanche. Tu livrais de nombreux détails très réalistes concernant cette organisation néo-nazie (leurs tatouages, le fait qu’ils soient liés à vie au gang, leur façon de se comporter en prison…). Comment as-tu obtenu tous ces renseignements au sujet de l’AB ? As-tu rencontré ses membres ?

J’ai toujours été fasciné par les gangs de prisonniers, par la culture carcérale de la côte ouest, et par le tribalisme qui la définit. Alors que je réfléchissais au roman qui allait devenir Dernier appel pour les vivants, la Fraternité Aryenne s’est mise à occuper une place prépondérante dans mon imaginaire. En tant qu’organisation criminelle, ces types ne représentent qu’une proportion infime de la population carcérale américaine, alors que les actes de violence dans lesquels ils sont impliqués sont tellement nombreux. Leur notoriété et leur cruauté m’ont sidéré, et j’ai dévoré toute la littérature que j’ai pu trouver les concernant… mais mes recherches se sont arrêtées là.

Les néo-nazis sont-ils encore très présents dans les Etats du sud des Etats-Unis ?

Les néo-nazis et les suprémacistes blancs sont toujours présents dans le sud est des Etats-Unis (comme partout en Amérique, d’ailleurs). Néanmoins, je pense que leur nombre est relativement restreint. Ce sont des composants marginaux de notre société qui, malheureusement, attirent largement l’attention des medias quand ils organisent des rassemblements.

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Crois-tu que l’élection de Trump, (et ce qu’il a déclaré, par exemple, après les événements de Charlottesville, quand il a affirmé qu’il y avait des gens bien dans les deux camps, chez les anti-nazis et chez les néo-nazis) a renforcé la voix des extrémistes de droite, celle du Ku Klux Klan notamment ?

Les commentaires de Trump après Charlottesville ont été déconcertants, comme on pouvait s’y attendre. Il est incapable de s’exprimer, souvent incohérent mais il ne fait aucun doute que le courant identitaire nationaliste blanc est une composante forte de sa base électorale. Toutefois, je ne pense pas que Trump ait consolidé leur cause. Il n’a aucune idéologie, aucun principe et il finira par abandonner les promesses qu’il leur a faites dès que cela s’avérera opportun politiquement.

J’ai l’impression que le sujet des néo-nazis est rarement abordé dans les romans ou les films (je ne me souviens que de Oz ou d’American History X). Pourquoi as-tu choisi un tel thème et as-tu craint leurs réactions ?

J’ai pris un plaisir malsain à aborder un personnage comme Hicklin dans Dernier appel pour les vivants, un tueur psychopathe porteur de convictions tellement ignobles. J’ai nourri l’espoir qu’en dépit de ses préjugés et de son penchant pour la violence, à la fin du roman, les lecteurs – malgré eux – finiraient par éprouver de la sympathie pour lui. J’ai toujours aimé les personnages de méchants compliqués dans les films et la fiction. Quant aux réactions que mon roman aurait pu susciter, jusqu’à ce jour, il n’y a en une aucune de la part de l’AB.

Tu vis en Géorgie du sud, et l’action de tes romans s’y déroule. Trafic d’êtres humains, corruption, prostitution, racisme, meurtres, alligators, moustiques, cacahouètes bouillies… l’office du tourisme ne doit pas te dire merci. Est-ce donc si terrible d’habiter dans cet Etat ?

Nan, la Géorgie du sud n’est pas aussi horrible que je la dépeins. C’est comme partout, il y a des chouettes gens et des sales types… des endroits magnifiques et d’autres qu’il vaut mieux éviter.

Si je ne me trompe pas, ton deuxième roman, Le diable en personne, n’a pas encore été publié aux Etats-Unis, mais seulement en France, chez Gallmeister. Est-ce parce que tu y parles de sujets qui fâchent (la pauvreté, le racisme, la crise économique) ? Ou est-ce parce que le marché de l’édition n’est pas florissant en ce moment aux USA ?

C’est vrai, Le diable en personne n’a pas encore trouvé d’éditeur américain. Je ne pense pas que les questions abordées ou la qualité du roman aient à voir avec son statut d’orphelin. Disons simplement qu’en ce qui concerne le monde de l’édition dans mon pays, je préférerais avoir du bol que du talent.

Es-tu étonné de l’engouement des Français pour ton travail ?

Je suis surpris et incroyablement reconnaissant aux lecteurs français pour l’intérêt qu’ils me portent. Je dois remercier les éditions Gallmeister pour leur foi en mon travail et leur soutien. La France semble avoir une culture littéraire dynamique, ce qui n’est pas le cas aux Etats-Unis, malheureusement.

Ton éditeur français a changé le titre de ton deuxième roman. Il a préféré Le diable en personne à Ghost in the Fields. Qu’en penses-tu ?

Ce changement de titre m’a surpris, mais je l’adore. Il fonctionne à merveille.

Tu étais chanteur dans Cable, un groupe de metal hardcore, dont le dernier album est sorti en 2009. Avais-tu écrit les paroles de The Failed Convict, dont tu t’es servi comme épigraphes pour Dernier appel pour les vivants ? Est-ce avec Cable que tu as développé ton goût pour l’écriture ?

J’ai co-écrit les paroles de The Failed Convict avec notre bassiste Randy Larsen. C’est sûr qu’avoir été chanteur et parolier dans des groupes pendant de nombreuses années a jeté les bases de mon envie d’écrire de la poésie, de la prose, et enfin de la fiction.

Cela ne te manque pas de jouer de la musique en live et de travailler avec d’autres personnes ? L’écriture est une expérience très solitaire…

J’ai beaucoup beaucoup de bons souvenirs de l’époque où j’écrivais et jouais avec Cable et d’autres groupes, mais j’ai toujours été un homme des bois et je préfère ma propre compagnie.

La solitude nécessaire à l’écriture est, et sera toujours pour moi, un facteur particulièrement attractif.

Ton talent d’écrivain est très particulier. Tu fais rejouer les scènes successivement par les différents personnages, ainsi le lecteur ne sait jamais où se situe la vérité. C’est très efficace pour aiguiser le suspense. Comment parviens-tu à te plonger dans la tête de plusieurs personnes en même temps ? Es-tu schizophrène ?

Haha ! Quand je me retrouve au milieu d’un premier jet, je deviens sûrement un peu schizophrène ! C’est sûr qu’écrire de la fiction nécessite imagination et empathie, et c’est facile d’être largué quand tu vis dans la tête d’un personnage depuis des jours ou des semaines.

Certaines scènes de tes romans sont extrêmement violentes. Tu as un réel don pour imaginer des tortures et d’horribles façons de mourir. Est-ce pour refléter la violence de la société américaine ? Ou est-ce plus drôle d’inventer des « héros » sombres, remplis de colère et de haine, plutôt que des gens ordinaires ?

Je ne suis pas certain que la violence dans mes romans soit un reflet de l’Amérique, qui est globalement un pays assez sûr. Mais c’est certainement le reflet de la nature humaine, car nous sommes tous potentiellement capables d’actions violentes, pour peu que les circonstances nous y poussent. Certains sont simplement cruels et psychotiques, d’autres (les criminels sociopathes, par exemple) semblent être dotés d’un matos supplémentaire, comme une vitesse en plus, là, à l’intérieur, et ils se servent de la violence comme le ferait n’importe quel prédateur. Ce sont ceux-là qui me font peur et me fascinent.

Quelles scènes ont été les plus agréables à écrire ? Les plus dures (comme celle de la mort de Grimes, un méchant truand, et sa tête en feu), les plus drôles (comme celle de l’arrestation de Willie et ses 130 kilos de nudité) ou les plus tendres (comme celle où Leonard part acheter des tampons hygiéniques à Maya, sa petite protégée) ?

Les scènes entre Leonard et Maya sont mes préférées. Leur lien constitue le cœur du roman.

Mexico, le dangereux maquereau du Diable en personne, cite une réplique tirée de Night dogs de Kent Anderson : « une société armée est une société polie », et Leonard clame : « Ma loi ici. Ma justice. » Il y a tant d’armes en circulation dans tes romans, comme dans ton pays, je suppose. Se faire justice soi-même est un thème récurrent dans les westerns. Cela demeure-t-il efficace scénaristiquement parce que ce n’est justement pas un cliché mais la réalité américaine ?

L’auto-justice n’est pas un phénomène si courant en Amérique, mais il existe – certaines estimations suggère qu’il y aurait au moins 250, 300 millions d’armes à feu en circulation dans notre pays. Là d’où je viens, posséder une arme est un fait plutôt commun, étant donné que les armes sont utilisées à des fins légitimes, de la chasse à l’auto-défense. En tant que propriétaire d’arme responsable, en tant que chasseur et comme je participe à des compétitions de tir, j’approuve notre droit à posséder des armes. En plus, en tant qu’auteur de romans policiers, les flingues sont mes instruments de travail, pour ainsi dire. Et en tant que fan de romans noirs et de westerns, je trouve qu’il n’y a simplement rien de meilleur qu’une scène de fusillade bien écrite, ou bien filmée.

Tes romans ne sont-ils pas explicitement des hommages à certains pulp fictions, romans noirs ou westerns ? Je pense à La foire aux serpents de Harry Crews ou à La nuit du chasseur de Charles Laughton

Harry Crews est un de mes auteurs favoris de tous les temps, mais mes goûts en matière de fiction sont variés. C’est vrai que j’adore les westerns, les pulp et les romans noirs – et des éléments de chacun de ces genres s’infiltrent dans mes œuvres – mais mes écrivains préférés ont tendance à développer une forte identité régionale, avec un sens aigu des lieux et de la géographie. Ron Rash, Rick Bass, Larry Brown et Flannery O’Connor sont quelques-uns des auteurs qui me sont chers.

Tu décris l’importance de la religion dans les communautés rurales. Les églises évangéliques sont partout (ce qui est étonnant, vu de France), avec leurs cultes spécifiques (comme les adorateurs de serpents), et leurs prêcheurs, qui ont un rôle prédominent. Penses-tu que la religion imprègne la façon de penser des gens, ta propre façon de voir les choses ?

Mon point de vue concernant la religion a changé au fil du temps, mais oui, les gens du sud est des Etats-Unis peuvent être, et sont, très passionnés au sujet de leur religion. Le fanatisme et l’extrémisme sont dangereux, et chaque jour dans le monde une violence innommable est perpétrée au nom d’un Dieu ou d’un autre. Mais je ne peux blâmer quiconque au sujet de sa religion. Si cela fait de vous une personne meilleure, ou que cela vous aide dans les périodes difficiles, qui suis-je pour dire que vous êtes naïf ? Je demande simplement à ce que l’on garde sa religion pour soi. Le monde se porterait mieux si plus de gens adhéraient à ce principe.

La notion de rédemption est très présente dans tes romans, ainsi que le sentiment de culpabilité. Hicklin et Leonard combattent intérieurement des forces opposées, luttent entre le bien et le mal. Crois-tu que chacun a une part de bonté au fond du cœur ?

Je suis – à l’excès – cynique et misanthrope… tout comme Leonard. La paternité a adouci ma façon d’envisager les choses, un peu, et j’ai fait l’expérience et bénéficié de la bonté des gens, sans aucun doute. Je crois sincèrement que les humains sont fondamentalement bons au fond du cœur, mais nous sommes une espèce complexe et nous évoluons sans cesse (pas vers le meilleur, je le crains). Il ne faut jamais baisser la garde et ne jamais oublier qu’il y a des monstres parmi nous.

Peux-tu nous expliquer d’où vient le titre Dernier appel pour les vivants ? ça sonne très biblique.

C’est le titre d’une chanson tirée d’un vieux cahier de paroles dont je ne m’étais jamais servi.

Dans Dernier appel et dans Le diable en personne, beaucoup des difficultés rencontrées par tes personnages proviennent des mauvaises relations qu’ils entretiennent/entretenaient avec leur famille. L’enfer, c’est la famille ?

Haha ! Oui, c’est ça, la famille, c’est l’enfer ! Pas vrai ? J’ai assisté à de nombreuses brouilles dans plein de familles, et la mienne n’a pas été épargnée. Ces brouilles, ces éloignements entre les gens constituent un courant souterrain aux multiples implications dans mes deux romans. Les familles peuvent évoluer brutalement, elles sont comme de petits écosystèmes. Pour moi, elles sont toutes dysfonctionnelles, à différents degrés, et leurs bouleversements profonds et compliqués sont une mine riche à exploiter dans la fiction.

Hicklin et Leonard n’ont-ils pas, en fait, beaucoup en commun ? Ils ont fait des choses horribles parce qu’ils ne pouvaient faire autrement ; ils se sont construits une légende plus grande qu’eux-mêmes ; ils brillent dans le noir ; l’amour les transforme. Finalement, ne serais-tu pas un incorrigible optimiste ?

Il y a un écheveau de connections possibles liant Hicklin et Leonard, assurément. Le cours de leur existence est perturbé, modifié par des amitiés inattendues. Quant à être un incorrigible optimiste, je ne sais pas. La paternité m’a changé, dans le bon sens du terme. Je n’entretiens plus, ne me nourris plus d’ondes négatives comme je le faisais autrefois. Mais je trouve toujours du temps pour me vautrer dans le désespoir et le malheur. Les vieilles habitudes ont la vie dure.

Interview publiée dans New Noise n°41 – novembre-décembre 2017

Peter Farris (English version)

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photo : William Hamilton
In your first novel, Last Call for the Living, Hicklin, one of your main characters was a member of the Aryan Brotherhood, a white supremacist gang. You gave a lot of realistic details about this neo-Nazi organisation (the tattoos, the fact that a member is bound to the group for life, the way they act in prison…), how have you learnt about the AB? Have you met those guys?

I’ve always been fascinated by prison gangs and west coast prison culture, and the tribalism that defines it. While contemplating the novel that became Last Call for the Living, the Aryan Brotherhood loomed large in my mind. As a criminal syndicate, they compose such a small segment of America’s prison population, but are responsible for so much violence. I was drawn to their notoriety and ruthlessness, and devoured as much literature as I could about the AB…but that is as far as I went regarding research.

Are the neo-Nazis still very present in the southern states of the USA?

Neo-nazis and white supremacists are still present in the southeast United States (and elsewhere in America for that matter), but I suspect their numbers are relatively miniscule. They are fringe elements in our society, that unfortunately attract a lot of media attention when they congregate.

Do you think that Trump election (and what he said, for instance, after the events in Charlottesville) has strengthened the voices of the right wing extremists, for example of the KKK?

Trump’s comments after Charlottesville were typically baffling. He’s inarticulate, frequently incoherent but there is no denying white identity/white nationalists compose a section of his base. I don’t think Trump has strengthened their cause, however. He has no ideology and no principles, and he’ll eventually abandon his promises to them as soon as it’s politically expedient.

I feel like the subject of the neo-Nazis is rarely covered in novels or films (I can only remember Oz or American History X). Why did you chose that subject and did you fear their reactions?

I took a warped sense of delight in writing a character such as Hicklin in Last Call for the Living, a psychopathic killer who harbors such despicable beliefs. My hope was that despite his prejudice and penchant for violence, by novel’s end the reader would—despite themselves—summon some sympathy for him. I’ve always loved complicated villains in film and fiction. As far as reactions to the novel, to this day I’ve never heard a word from anyone associated with the prison gang.

You live in, and the action of your novels takes place in, South Georgia. Human trafficking, corruption, prostitution, racism, murders, alligators, mosquitoes, boiled peanuts… the tourist board must not thank you… is it so terrible to live there?

Nah, south Georgia is not so bad as I paint it. Just like anywhere, there are good people and bad people out and about…places that are beautiful and places best avoided.

If I am right, your second novel Ghost in the Fields has not been published in the USA yet, only in France, by Gallmeister. Is it because you talk about upsetting topics (racism, poverty, economic crisis…)? Or is it because the publishing business is not well right now?

Ghost in the Fields does not have an American publisher yet. I don’t think the subject matter or quality of the novel is the reason for it’s orphaned status. Let’s just say as far as the publishing business in my country is concerned, I would rather be lucky than good.

Are you surprised that French people are so interested in your work?

I am surprised and incredibly grateful for the interest from French readers. I have Editions Gallmeister to thank, for believing in and supporting my work. France seems to have a thriving book culture, which sadly is not the case in the United States.

Your French publisher has changed the title of your second novel. They have chosen The Devil Himself. Do you think it is a good title?

I was surprised by the title change but I love it. It works beautifully.

You were the singer of Cable, a metal hardcore band, whose last album was released in 2009. Did you write the lyrics of The Failed Convict, which you used as epigraphs in Last Call for the Living? Is it in Cable that you have developed a taste for writing?

I co-wrote lyrics to The Failed Convict with our bass player Randy Larsen. Indeed, being a vocalist and lyricist in bands for many years laid the foundation for writing poetry, prose and eventually fiction.

Don’t you miss playing music live and working with other people, as writing is a very solitary experience?

I have many, many fond memories from my time writing and performing with Cable and other bands, but I’ve always been a loner and preferred my own company. The solitude required for fiction writing is and always will be a major attractant.

Your art of writing is very special. You make the scenes played again by the different characters, so the reader never knows where the truth is. It is very efficient to build suspense. How do you manage to get into several people’s heads at the same time? Are you schizophrenic?

In the middle of writing a first draft, I probably am a bit schizophrenic! Haha! Fiction writing certainly requires imagination and empathy, and it’s easy to feel a little unmoored if you’ve been living in a character’s head for a few days or weeks.

Several scenes of your two novels are extremely violent. You have a really great talent to imagine tortures and awful ways to die. Is it to reflect the violence of American society? Is it much funnier to create dark “heroes” full of anger and hate than ordinary guys?

I’m not sure the violence in my novels is a reflection of America, which overall is a fairly safe country. But it certainly reflects human nature, as we all possess the potential for violent action given the circumstances. Some people are simply cruel and psychotic, others (criminal sociopaths for example) seem to have an extra gear inside them, and use violence as any predator would. These are the characters that frighten and fascinate me.

Which scenes were the most pleasant to write? The hard ones (the death of Grimes, with his burning head), the funny ones (Willie’s arrest and his 130 kilos of nakedness), or the tender ones (Leonard’s buying tampons to his young protégé)?

I enjoyed writing the scenes between Leonard and Maya the most. Their bond is the heart of the novel.

Mexico, the dangerous pimp of Ghost in the Fields quotes: “An armed society is a polite society” and Leonard says: ‘My law here. My justice.” There are so many guns in your novels, and in your country I guess. To take the law into your own hands is a recurring theme of the western movies. Is it efficient because it is not a cliché but American reality?

Vigilantism isn’t very common in America, but it is true—many estimates suggest there are at least 250-300 million firearms in our country. Where I’m from, gun ownership is fairly common, as firearms are used for a variety of lawful purposes, from hunting to self-defense. As a responsible gun owner, hunter and competition shooter, I value our right to own firearms. Likewise, as a crime fiction writer guns are the tools of the trade so-to-speak. As a fan of westerns and noir, there is simply nothing better than a well-written (or well filmed) gunfight.

Aren’t your books also tributes to pulp fictions, or western movies, or dark novels? I think about Harry Crews‘s Feast of Snake and Charles Laughton’s The Night of the Hunter…

Harry Crews is one of my all-time favorite writers, but my tastes in fiction are varied. I certainly appreciate westerns, pulp and noir—and elements from each genre trickle into my writing—but my favorite authors tend to be regional, with a strong sense for place and geography. Ron Rash, Rick Bass, Larry Brown and Flannery O’Connor are a few examples of writers I hold dear.

You describe the importance of religion in the rural communities. Baptist churches are everywhere, (which is strange for French people), with specific cults (the snakes, for instance), and the preachers have a prominent role. Do you think that religion impregnates people’s way of thinking, your way of looking at things?

My views on religion have changed over time, but, yes, people from the southeast United States can be and are very passionate about their faith. Fanaticism and zealotry are dangerous, and every day around the world unspeakable violence is perpetrated in the name of one God or another. But I can’t fault anyone for his or her faith. If it makes you a better person, or helps you through difficult times, who am I to say you’re deluded? I simply ask that you keep your religion to yourself. The world would be a better place if more people adhered to that.

The notion of redemption is very present in your novels, and the sense of guilt. Hicklin and Leonard struggle inside with opposed forces, good and evil, right and wrong. Do you think that everybody has goodness in his heart?

I am—to a fault—cynical and misanthropic…just like Leonard. Fatherhood has softened my perspective some, and I have experienced and benefited from the goodness in people without a doubt. I do believe humans are basically kind at heart, but we are a complicated species and continuously evolving (and not for the better I fear). You can never let your guard down, however, and never forget that there are monsters out there among us.

Can you explain us where the title Last Call for the Living comes from? It sounds very biblical.

It was an unused song title from an old book of lyrics.

In Last Call and in Ghost, a lot of your characters’ difficulties come from the bad relationships they had within their family. Is family Hell?

Haha! Family is hell, isn’t it? I’ve seen estrangement in other families and certainly my own, and estrangement is a major sub-current in both Last Call for the Living and The Devil Himself. Families vary wildly, and are like little ecosystems. I find them all to be dysfunctional (to some degree or another), with depths and complexities that can be mined for great fiction.

Haven’t Hicklin and Leonard a lot in common, actually? They have done dreadful things because they had to; they have built legends bigger than themselves; they shine in the dark; they are changed by love. Aren’t you finally an incurable optimistic?

There are some threads of connectivity between Hicklin and Leonard for sure, as both their lives are disrupted and altered by unexpected friendships. As for being an incurable optimist, I don’t know. Fatherhood has changed me for the better, and I don’t feed off negativity like I once did. But I still find time to wallow in misery and despair…old habits die hard. ☺

Interview published in New Noise n°41 – November-December 2017

Franco Mannara

Paris. Maintenant. De mystérieuses pilules bleues déciment une jeunesse avide de défonce festive. Overdoses aux quatre coins de la Capitale. L’enquête mène l’inspecteur Ibanez vers des groupuscules d’extrême droite. Dans le même temps, Paolo, guitariste fauché du furibard groupe Play, se fait embaucher comme détective privé pour filer Birdy, énigmatique fille de bonne famille à la dérive, en fugue, en fuite. Deux bouts d’histoire, trois personnages bien déglingués, très attachants, qui finiront par se croiser dans les nuits parisiennes, sur fond de scènes de panique collective, de corps écrasés, mutilés ou d’orgies glauques. Franco Mannara frappe fort pour son premier roman Je m’appelle Birdy. Les milieux underground, il connaît par cœur. Son parcours (il est musicien, entre autre, membre de Spoke orkestra et de Trio-Skyzo-Phony) l’a fait arpenter nombre de salles de répét et de concerts, de bars. Il les aime, ces lieux interlopes, cosmopolites, solidaires, remplis de gens pas sérieux, pas comme il faut, prêts à tout pour défendre leurs libertés, tandis que d’autres sont capables de tuer pour imposer leur vues. Putain de roman ou Comment, malgré la mort qui tape dans le tas, sans discernement, sans préavis, écrire un hymne à l’amour.
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photo de Geoffroy de Boismenu
Compositeur, interprète, « bidouilleur sonore », auteur … ton univers artistique est très vaste. Que réponds-tu quand on te demande ce que tu fais dans la vie ?

Que je m’amuse. Que j’ai de la chance. Que j’ai fait un choix de vie difficile et que je ne le regrette pas une seconde. Je travaille énormément mais uniquement avec des gens que j’aime, ou alors seul sur mes bouquins. Ça me va bien. C’est un putain de luxe. Il a un coût ce luxe, mais il n’a pas de prix. Par ailleurs, j’ai encore du mal à dire que je suis écrivain. Ça sonne bizarre à mon oreille. Quand ça me sort et qu’on me demande du coup ce que j’écris, je dis que je fais de la pornographie animalière, genre « La vie sexuelle secrète des animaux ».

Je m’appelle Birdy est ton premier roman, quelle étincelle t’a fait te lancer ? 

Je m’étais déjà essayé au polar il y a une quinzaine d’années, et j’avais fini planté dans le sable à quinze pages. Pas de méthode, pas d’idée solide, pas de vision, j’avais juste l’envie, ça n’a pas suffi. Puis ça m’est revenu il y a trois ans, un matin de juillet, pas comme une envie de pisser, plutôt comme une évidence. Et après je n’ai plus pensé qu’à ça. Je venais de commencer mon troisième album solo, mais Birdy m’a envahi, j’ai dû choisir, je n’arrivais pas à faire les deux en même temps. Je peux devenir assez facilement obsessionnel en processus de création, ça prend énormément de place en moi.

La bonne fée Caryl Férey s’est penchée sur ton berceau. Il y a pire comme marraine, non ?

Oui carrément. Il a été classe du début à la fin. Il m’a donné les premiers conseils, une idée de méthodologie pour tenir la distance. Un an plus tard, il était là pour relire la version finale du manuscrit et est arrivé avec trois pages de notes. Et puis un mec qui est fan des Clash ne peut pas être foncièrement mauvais. J’ai énormément de respect pour cet homme, c’est un type passionné qui écrit des putains de bouquins. En plus, il est fan du Spoke Orkestra.

Caryl Férey, dans la préface de ton roman, écrit : « il connaissait tout du polar. » Ecrire un roman noir, c’était donc une évidence ? Quelles sont tes références en la matière ? En d’autres termes, à quel auteur rêverais-tu d’être comparé ?

Une évidence, sûrement, je ne me vois pas pour l’instant écrire autre chose. La littérature de genre et particulièrement la noire représente la majorité de mes lectures. A part Ellroy et peut-être Jim Thompson, c’est plutôt des bouquins qui m’ont influencés, Les Racines du mal de Dantec, Enfant de putain de Donald Goines, American Psycho de Bret Easton Ellis, Zulu de Caryl Férey, Trinités de Nick Tosches (un chef d’oeuvre), ou encore Le Démon d’Hubert Selby Jr. Je suis aussi un grand fan du trio K. Dick, Spinrad et Sheckley. Après, être comparé à un auteur, je ne sais pas trop, c’est comme en musique, ça n’est pas comme ça que je vis ma pratique. Se comparer c’est faire la course, c’est se mettre en dessous, moi je me mets plutôt à coté ou ailleurs. J’essaie juste de faire des choses dont je sois fier.

Comment est né le personnage de Birdy ? As-tu vu d’abord son look, sa coupe (elle porte une chelsea haircut), son parcours, son désespoir ? Pourquoi ce surnom ?

Le surnom vient directement de sa coupe de cheveux. La chelsea haircut est une coupe très populaire chez les femmes skinheads et dans le milieu lesbien. Et c’est une coupe qui peut être terriblement sexy. Le personnage est né en même temps que l’autre personnage principal, Paolo. L’idée de base tournait autour de ce binôme. Son parcours et le reste sont venus après.

Tu emploies la 3ème personne pour décrire Ibanez et Paolo et tu fais parler Birdy à la1ère personne. Sa voix est peu présente mais du coup très incarnée. De plus, la forme de son discours (des phrases très courtes, très poétiques) est particulièrement efficace. Comment en es-tu arrivé à te mettre dans la peau de cette jeune femme ?

J’avais envie qu’elle ait une voix, une langue particulière. Comme si on pouvait entendre son monologue mental. Quand on pense, quand on réfléchit, on fait rarement de longues phrases. J’ai voulu ponctuer le livre de ce journal intime, mental ou réel, on s’en fout un peu. Je ne saurais pas, par contre, expliquer comment j’ai pu me mettre dans sa peau. Ça m’a paru assez naturel, en fait. Elle est l’agrégat littéraire de plusieurs femmes que j’ai pu croiser. Dans le bouquin, elle vit sa propre vie.

Une bourge à la dérive, un guitariste détective, un flic gitan, un patron transgenre… On dit toujours qu’on met beaucoup de soi dans un 1er roman. De quel personnage te sens-tu le plus proche ? 

Ce qui est certain c’est qu’ils viennent tous de quelque part. Quelque part où je suis passé. Parfois, ils contiennent deux ou trois personnes que je connais ou que j’ai rencontrées. Puis je divague autour, j’essaye de me mettre dans leur peau. Parfois, ça me met dans des états étranges, c’est ma schizophrénie à moi. Celui dont je serais a priori le plus proche est Paolo, il est chanteur guitariste et est détective privé, comme ça m’est arrivé.

Toi, détective ? As-tu vécu des aventures aussi bouleversantes/palpitantes que Paolo ?

Oui, il y a un bon moment j’ai fait des filatures pour le cabinet d’un ami. Je n’y ai rien vécu de bouleversant et j’y ai surtout compris que ça n’était pas ma vocation. Ce fut drôle à faire, avec parfois l’impression de faire partie des services secrets.

Paolo tente de suivre les préceptes de l’Hagakure : Se respecter et respecter l’autre. Faire ce qui est juste. Ne frapper que si l’on y est obligé. Faire face sans tricher et sans déguiser sa pensée. Etre capable de se regarder en face chaque matin et chaque soir. Il pratique la boxe chinoise et porte un « tatouage de samouraï debout, sabre en main, au milieu d’un nuage de fleurs de cerisier rose ». Es-tu toi-même un adepte de philosophie orientale ?

Ces principes-là viennent plutôt du Karaté et du Kung-fu. Les philosophies et cultures orientales m’ont toujours intéressé sans pour cela devenir une passion. Je ne pratique aucune religion mais c’est vrai que je suis assez sensible à tout ce qui est tai-chi, yoga, j’y ai pas mal trainé à un moment.

Ibanez aime les listes. Elles lui permettent d’avancer. Comment as-tu construit ton roman pour que les différentes enquêtes se recoupent ? As-tu des rituels rassurants quand tu écris ?

Aucun rituel. J’allume l’ordi et je bosse. De longues sessions pour pouvoir descendre loin à l’intérieur et me laisser partir dans ce monde. Mon seul rituel serait un rituel de sortie d’écriture. Lorsque j’arrête d’écrire, il me faut une bonne heure avant de redevenir normal. Ça m’a un peu fait flipper au début, mais je me suis habitué. J’en tiens compte. La structure, je l’ai eue en tête dès le début, grossièrement. Je savais comment ça finissait. Puis j’ai commencé à faire des sous plans, puis des sous sous plans. En fait, la structuration d’un livre me rappelle celle d’un album, avec tous ses paramètres. Je suis habitué à gérer ces systèmes complexes. Du coup, pendant l’écriture de Birdy, j’avais toutes les intrigues en permanence en tête, les faisant avancer simultanément dans ma cervelle, avant de les poser sur le papier. Bon, j’avais plus beaucoup de place pour grand chose d’autre.

Tu écris des scènes d’une violence extrême, très dures, où des femmes sont attachées, souillées, violées, données aux chiens, où des meurtres sont commis dans des foules en panique. Néanmoins, je les trouve sans complaisance, sans surenchère, finalement assez suggérées. Est-ce difficile de trouver la bonne distance ?

En fait, aucune scène « hardcore » du livre n’est décrite. Ça aurait été trop facile. Et c’est ce qu’on nous balance en permanence dans les films ou ailleurs. Je voulais suggérer sans décrire. Tenter d’amener le lecteur à ressentir ce que je sentais en traversant mentalement ces scènes. Créer des états. Comme pour les moments de défonce. Il n’y a que les scènes de sexe désiré que je décris, ça a été un choix dès le début, peut-être parce que justement, ce sont celles-là qu’on ne raconte jamais, ou alors du bout des doigts. Ça m’étonne toujours que, montrer un homme qui en éventre un autre ne pose de problème à personne, alors que filmer ou décrire un couple qui se bouffe le cul, c’est triple X direct. Je pense pourtant que la majorité de mes contemporains pratique plus régulièrement la seconde des deux pratiques plutôt que la première. Tout du moins, je l’espère. Mais la morale vient quand même s’incruster à cet endroit.

Quelle scène de Birdy a été la plus éprouvante à écrire, et la plus jouissive ?

Aucune scène ne s’est avérée réellement éprouvante à écrire. La plus difficile a peut-être été la partie du journal intime où Birdy parle de la première fois qu’elle monte au grenier avec sa grand-mère. Essayer de ressentir, ce fut assez rude.

Je me suis amusé sur beaucoup de scènes, mais si je devais en choisir une ce serait l’enchaînement du soir de la fête de la musique, de la contrescarpe jusqu’au concert à Oberkampf. Je voulais créer un effet de spirale, que les protagonistes se passent le relais et que chaque nouveau personnage continue l’histoire. Partir de la périphérie de l’intrigue pour arriver à son centre.

Dans ton roman, tu fais se côtoyer des groupes qui existent et des groupes inventés, comme Antikrist et Play. Est-ce parce qu’il y a des limites au réalisme ? Etait-ce trop dur d’imaginer une scène de massacre lors d’un concert d’un « vrai » groupe » ?

Ça ne m’a pas traversé l’esprit. Les groupes actifs du livre ne pouvaient être que les groupes des personnages, donc inventés. Et puis associer un groupe réel à l’histoire, je ne sais pas. Je pense que ça m’aurait fait redescendre direct. La fameuse scène, je l’ai écrite huit mois avant le Bataclan, en dérivant à partir de quelques lignes d’un texte d’un des auteurs du Spoke Orkestra, Felix J. Un texte qui a presque dix ans. Comme quoi…

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La couverture est très belle mais je trouve qu’elle est très joyeuse par rapport à l’ambiance de ton roman. Qu’en penses-tu ?

Je pense que c’est un roman joyeux, au final. Même si ça ne saute pas aux yeux à chaque page. J’aime beaucoup ce dessin. C’est vraiment Birdy.

« Un groupe, c’est un couple à beaucoup plus que deux, et sans le cul ». Je me suis bien marrée en lisant ça. Bosser avec un groupe demande de faire des compromis, mais travailler seul, n’est-ce pas moins marrant, plus flippant ?

Non, c’est autre chose, c’est un bon équilibre pour moi. Je passe mon temps à travailler en collectif, du coup ces moments d’écriture me permettent d’aller là ou je ne peux pas aller avec d’autres. C’est parfois vertigineux, mais bon, ça tombe bien, j’ai pas le vertige.

Paolo note des bouts de phrases sur des papiers pour les futurs textes de ses chansons. Pratiques-tu de la sorte, notamment lorsque tu as écrit les paroles de ton album solo Suture en 2011 ? Quelles différences entre écrire un roman et des paroles de chansons ? 

Oui, c’est quelque chose que je fais depuis longtemps, pour mes chansons et maintenant pour les bouquins. J’ai pris l’habitude de noter, car si tu ne notes pas, ça disparaît à tout jamais. Développer l’instinct et l’instant, les fulgurances sont volatiles. Ça m’arrive assez fréquemment de piler sur ma bécane pour noter une phrase ou une idée de scène.

L’écriture d’un roman c’est le temps long, c’est le contraire du rock’n’roll. Après, chaque projet, chaque disque, chaque livre apporte avec lui sa logique, ses règles informulées qu’on découvre au long court. Mais dans les deux cas c’est énormément de temps à la table, à écrire et à reprendre, en tout cas pour moi.

Tant qu’on y est, comment qualifierais-tu ta musique ?

Décrire ma musique ? Ouch, toujours eu du mal avec cette question. Déjà, ça dépend de l’album. Disons que je prends autant de plaisir à composer et à faire grogner ma guitare sur la poésie sonique de Spoke Orkestra qu’à chanter a cappella avec Trio-Skyzo-Phony ou à débiter les chroniques lentes de mes albums solo.

De la même façon, tu réalises des clips vidéo. Tu as réalisé par exemple le trailer de Je m’appelle Birdy. Y a-t-il des points communs entre agencer des mots et des images ?

Pour les deux clips que j’ai réalisés pour Birdy, comme pour ceux que j’ai faits pour différents projets, c’est vraiment du jeu. Je n’ai aucune prétention là-dedans. Je m’amuse, il faut que ça aille vite, je réfléchis à mon idée sans trop me prendre la tête sur le scénario ou le cadre et puis go. Je shoote, je monte, cut, comme quand je mixe un album, en version accélérée. J’essaie de me concentrer sur le rythme. Je ne sais pas si ça fonctionne, en tout cas je m’amuse beaucoup à les faire.

Tu es proche du slam, du hip-hop. Tu composes et mixes notamment dans Spoke Orkestra, ou Trio-Skyzo-Phony. Les paroles y sont très importantes, très engagées (« Si un punk c’est ça », « On vit là », « Etat d’urgence »). Je m’appelle Birdy, comme tout roman noir, est un roman politique. Tu y parles d’attentats, de répression policière, des gens des quartiers populaires obligés de se débrouiller, du mépris des élites envers le peuple… Te considères-tu comme un artiste engagé ?

Je ne sais pas trop ce que veut dire être un artiste engagé. Le sens de cette expression a été détruit par des décennies d’artistes utilisant l’engagement comme posture. Il y a des artistes qui s’engagent, ça ok. Mais aller crier sa rébellion à la télé en chantant un titre de son dernier album après trois coupes de Moët & Chandon… comment dire… J’ai du mal avec ce genre d’indécence.

Il y a un inédit de Spoke Orkestra qu’on trouve sur le net qui traite du sujet, il résume assez bien ma façon de penser. Ça s’appelle d’ailleurs : « l’Artiste engagé ».

La seule chose à laquelle je m’engage artistiquement, c’est à écrire ce que j’ai à écrire et dire ce que j’ai à dire, sans m’auto censurer, sans me projeter dans le désir hypothétique de l’autre. Défendre des choses et des postulats auxquels je crois. Et continuer à aller bosser dans les quartiers, en maisons d’arrêt, poursuivre ce boulot de terrain que je fais depuis longtemps, attiser cette créativité qui existe chez chacun d’entre nous.

Ton roman est très musical. On y entend “Happy” de Farrell Williams, Run the Jewels, Niveau Zéro comme musiques de fond. Paolo écoute des vinyles, des albums en entier, souvent seul : Tom Waits, White Noise, Can, Johnny Cash, NIN... La musique te sert donc à ancrer l’intrigue dans le réel et à définir tes personnages ? 

La musique s’impose d’elle-même. Pour moi elle fonctionne vraiment comme une B.O. Les titres que je cite sont les chansons qui pour moi résonnaient mentalement alors que les scènes se déroulaient. Elle raconte aussi, pour moi, quelque chose de l’état des personnages.

Toi-même tu as l’air d’apprécier la musique expérimentale, la recherche sonore. Dans tes remerciements, tu cites Klaus Schulze, Brainwave-Sync, Max Richter, Land Free, Heldon, Ian Hawgood… Est-ce une source d’inspiration ?

Ces sons-là sont ceux que j’ai écoutés en écrivant le livre. Ils tournaient en boucle. Je n’écris qu’en musique, par contre il faut qu’il n’y ait ni batterie, ni voix, ni rien de trop structuré, car sinon mon oreille de musicien est immédiatement happée, d’ou le casting assez expérimental. Des gens comme Max Richter, Schulze ou Hawgood sont très bons pour me plonger mentalement dans l’état cotonneux où je me mets à écrire.

Qu’est-ce qui met le plus à nu : chanter sur scène ou écrire un roman ?

Les deux, mon capitaine. Sauf que sur scène je me suis plusieurs fois retrouvé totalement à poil, alors que j’écris habillé.

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photo de Philippe Tanasic
Ton roman offre une balade dans Paris (des quartiers huppés du 16ème, à Belleville, la Goutte d’Or, en passant par Ménilmontant, la place des abbesses et Montmartre, la Bastille, le Louvre. Voulais-tu rendre un hommage à ta ville, aux milieux interlopes parisiens ?

Oui, c’est certain. Je connais cette ville sur le bout des doigts, même si mes appétits noctambules se sont énormément calmés.

Ton livre est aussi une descente dans les milieux d’extrême droite, des fanatiques religieux. On y croise des groupuscules de chrétiens fondamentalistes, des mystico-facho, des antisémites, des homophobes… des skinheads, des membres des Jeunesses Nationalistes Révolutionnaires, de la manif pour tous, de civitas, d’Occident, du commando delta, du GUD, de la Fraternité Saint Pie X. Certains sont connus, d’autres moins. Tous existent, j’ai vérifié. Ça a dû être sympa de faire des recherches sur ces gens-là…

Très, comme tu peux l’imaginer. Et ça devient vertigineux quand tu remontes les liens jusqu’à la collaboration. Le parcours de plusieurs politiciens du paysage télévisuel et gouvernemental est assez étonnant d’ailleurs. La France aime bien porter la mémoire courte. Comme la coupe de Birdy.

Il est question dans Je m’appelle Birdy de la Scopolamine. Surnommée drogue du zombie ou souffle du diable, c’est un hallucinogène colombien qui enlève tout libre arbitre. Cette drogue est réellement apparue dans Paris, lors d’un fait divers en 2015. Pendant l’été 2016, il y a même eu une alerte de Drogue Info Service. Ce fait divers a-t-il été le départ de ton histoire ou cette drogue est-elle sortie de ton imagination ? 

Non, le fait divers est arrivé après que j’aie écrit dessus. En tombant sur l’info, ça ne m’a pas rassuré sur la qualité des produits qui se vendent dans l’hexagone. J’ai longtemps cherché un produit qui pouvait aller dans la direction dont j’avais besoin pour l’histoire. Une nuit, je suis tombé sur un reportage colombien sur la scopolamine. Je me suis dit : c’est ça ! Le souffle du diable. C’était totalement cohérent avec mon histoire. Par la suite, j’ai visionné et lu tout ce que j’ai pu trouver là-dessus.

Ton roman est une peinture assez pessimiste de la société, de l’état du monde. Il est plein de fanatiques, de tarés qui pensent détenir la vérité. Mais, la peur n’empêchant pas le danger, résister, c’est continuer à faire la fête ? Quitte à risquer sa vie en prenant des pilules bleues ? 

Résister, oui, c’est continuer à faire la fête, mais c’est surtout continuer à se changer soi-même. On reste l’une des rares choses que l’on peut réellement changer. Après, risquer sa vie en prenant les pilules bleues, c’est ce que beaucoup font déjà, en regardant ailleurs, en se disant que c’est pas grave, que c’est cool. Malheureusement, beaucoup ont déjà perdu ce combat au moment où ils y entrent. Je pense que résister, c’est apprendre à regarder et aimer sa réalité, quitte à la changer.

En préambule, tu as écrit : « J’ai terminé l’écriture de Je m’appelle Birdy le 27 mars 2015. Quand la fiction devance la réalité… J’en reste le premier bouleversé. » Ton roman est noir de scènes terrifiantes de panique, de tuerie dans un concert, dans les rues. Quand on se rappelle que l’attentat du bataclan a eu lieu le 13 novembre 2015, on pourrait qualifier ton roman de roman pré-Bataclan, comme il y a eu des romans post 11 septembre. Ça fait peur. Tu as commencé un second roman ? As-tu eu d’autres visions d’un avenir aussi joyeux ?

Mon second roman, qui sortira en mars 2018, n’est effectivement pas très joyeux. J’espère sincèrement n’avoir aucun don de voyance, car si c’est le cas, je suis désolé les amis, ça va chier grave.

Interview publiée dans New Noise n°40 – septembre-octobre 2017

Maud Mayeras

Avec son troisième roman, Lux, Maud Mayeras quitte l’atmosphère étouffante des villes anonymes françaises et fait des espaces arides australiens son nouveau terrain de jeu. Jeu de massacre où le rouge déploie toutes ses nuances. Jeu cruel où domine le noir, celui des blessures intérieures, celui où se cachent les monstres, tapis sous les lits. Antoine, le héros, revient sur les traces de son adolescence. Vingt ans plus tard, dans une ambiance de fin du monde, il se trouve impliqué dans un véritable jeu de dupes. 
Photos : Laurent Lagarde

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Tu as publié Hématome en 2006 chez Calmann-Lévy, tu étais très jeune à l’époque. Avais-tu toujours eu envie d’écrire ? 

Je vais m’enfoncer dans le cliché pur et dur en avouant que j’ai toujours eu envie d’écrire. J’ai commencé à écrire des nouvelles à 12 ans, et à 20 j’ai enfin relevé le pari d’un format plus long. Au départ, Hématome était même un roman fantastico-gore, (ndr : Hématome raconte l’histoire d’une jeune femme, agressée, violée, qui se réveille d’un coma sans se rappeler ce qui lui est arrivé) mais j’ai vite revu ma copie : la réalité est toujours pire. J’ai gardé cette phrase en tête depuis.

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Puis, il y a eu un long moment (7 ans) avant Reflex (2013), et un changement d’éditeur (Anne Carrière). Pourquoi avoir attendu une si longue période ? Avais-tu peur du deuxième roman, l’impression d’être attendue au tournant après le succès du premier ?

Il y a plusieurs raisons à cette très longue pause. D’abord, Hématome était censé être un one shot. Je ne m’attendais pas franchement à ce qu’il soit publié, c’était une belle surprise bien sûr, mais je crois que j’ai eu peur de continuer. Peur que ça ne fonctionne pas, de la page blanche. Peur que ça fonctionne aussi finalement. Entre temps, je me suis mariée, j’ai eu un enfant. Lorsque je suis tombée enceinte, toutes les angoisses d’une mère m’ont submergée et les idées ont fusé. Il fallait que je pose tout cela sur papier. Il fallait exorciser. Reflex était un peu un talisman contre le pire. Si je couchais toutes mes terreurs alors rien ne pourrait arriver à cet enfant. J’avais 29 ans, et j’ai compris à quel point l’écriture m’avait manqué !

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Tes trois romans sont des romans très sombres. Sais-tu pourquoi tu es attirée par des univers aussi noirs ?

A l’école, le programme soumet des pavés classiques, souvent inabordables pour des gosses de 13 ou 14 ans. J’avais envie de lire, mais je me rendais bien compte que ce genre de lecture ne m’attirait pas franchement. Ca ne me touchait pas. Un jour, ma mère m’a amenée dans une librairie et m’a demandé de choisir ce que je voulais. J’ai choisi Ça de Stephen King. (Attention re-cliché) Révélation ! J’ai non seulement ressenti ce que j’attendais depuis toujours, mais j’ai été complètement abasourdie : on avait le droit de faire peur en écrivant. Je voulais faire ça.

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Tu en es à ton troisième roman, te sens-tu écrivain ? Qu’est-ce qu’être écrivain selon toi ?

Un écrivain, c’est celui qui réussit à t’embarquer avec lui bien plus loin que tes jambes pourront jamais te porter. C’est Jules Verne qui réussit à te faire faire le tour du monde en écrivant depuis son bureau minuscule. C’est Marguerite Duras qui te fait pleurer à chaque phrase qu’elle lâche. J’associe le mot « écrivain » à cette magie-là. Il est donc difficile pour moi de m’y assimiler véritablement. J’essaie sans relâche. Mais je ne m’attribuerai jamais le mot. C’est drôle, je ne dis jamais : « je suis écrivain ». Mais : « j’écris des livres ».

A chaque nouveau roman, est-ce que tout est à refaire à chaque fois, comme si c’était le premier ? Ou te sens-tu plus apaisée, à présent ?

Tout est à refaire, mais la trouille est moindre et le plaisir de plus en plus grand. C’est la peur qui me fait avancer, et le plaisir qui me fait continuer. Aujourd’hui, entre 2 romans, je n’ai qu’une seule envie, c’est d’écrire le prochain, mais j’aime cette frustration. L’attente pendant laquelle le cerveau turbine tout seul comme un grand. C’est complètement masochiste.

Dans Hématome et Reflex, le personnage principal est une femme, et tu utilises la première personne. Dans Lux, tu fais parler un homme, et tu passes à la troisième personne. Est-ce que ça a été plus difficile de se couler dans les pensées d’un homme et est-ce pour ça qu’il y a cette distance supplémentaire ? Cela change-t-il quelque chose au niveau de l’écriture, du style ?

Je n’ai probablement pas osé m’attribuer les pensées d’un homme, c’est possible. C’était un peu un roman défi pour lequel on a bousculé les règles, et c’est probablement pour cela qu’il est si différent des précédents. Lux est plus sensoriel, plus onirique. Cette distance était nécessaire pour qu’on reste spectateur des rêves et des cauchemars des personnages. Y entrer aurait été trop confus à mon sens. Au niveau de l’écriture, il m’a semblé du coup plus difficile de fonctionner avec les phrases courtes que j’utilise d’habitude. Mais tout est apprentissage. J’ai tenté d’appréhender d’autres choses différemment, de m’attarder sur les paysages par exemple. Je sors également des huis-clos qu’ont été Hématome et Reflex en évoluant cette fois dans des grands espaces avec des personnages aux cultures complètement opposées. J’aime que tout paraisse infaisable, je crois.

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En parlant de genre, tu es une femme dans un monde encore plutôt masculin, le milieu du polar. Quel accueil y as-tu reçu ? 

Je suis arrivée en 2004, à l’époque où le polar féminin était encore très à la marge. Ca ne m’a jamais effrayée, au contraire, je ne me suis jamais vraiment posé la question à vrai dire. Je suis toujours restée plus proche des hommes que des femmes, donc je n’étais pas mal à l’aise. Et j’ai été immédiatement soutenue, par les hommes mais aussi par les femmes. Le polar ou le roman noir sont des genres où les auteurs sont plutôt solidaires. Une grande famille d’adolescents qui aime se faire peur au coin du feu. Ma première « vraie » rencontre sur un salon a été Maud Tabachnik, je tremblais, j’avais 23 ans, mais je suis allée lui serrer la main, et dans ses yeux, il n’y avait que cette bienveillance incroyable.

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Pour poursuivre sur le thème, crois-tu en une écriture féminine ? Ou crois-tu plutôt à une singularité en tant qu’individu ?

Je crois aux deux. Je crois que les femmes sont plus tordues que les hommes, qu’elles s’attaquent plus facilement aux récits noirs psychologiques subtils, qu’elles semblent plus douces mais qu’elles cognent vraiment là où ça fait mal. Ce n’est pas forcément une question de style mais plutôt une façon de traiter un même sujet qui sera probablement différente. Plus sournoise. Plus latente. Ensuite, il y a une vraie singularité parmi les auteurs féminines elles-mêmes, et heureusement ! Autant d’auteurs que de plumes, et je ne crois pas qu’il s’agisse là d’une question de sexe. Mais d’éducation, de culture, d’influences.

Tu construis tes récits de chapitres courts qui entremêlent différentes époques, points de vue, histoires. Dans Lux, notamment, la construction est faite d’alternances entre passé (1996) et présent. Comment procèdes-tu ? Ecris-tu une période après l’autre, ou linéairement ? Fais-tu un plan détaillé ? 

Je change de méthode à chaque roman, rien n’est défini à l’avance. Un ordinateur et du lait par litres, c’est tout ce qui demeure invariable. J’écris une trame détaillée, mais qui va muer tout au long de l’écriture. J’aime les retours en arrière, plutôt que les longues explications par des dialogues. La faute à toutes mes influences cinématographiques probablement. J’aime que ce soit rythmé surtout, quitte à éliminer des blocs imposants. Eviter l’ennui à tout prix, même si cela n’empêche pas forcément la lenteur de certaines scènes.

A propos de ton style : il y a peu de descriptions, mais beaucoup de sensations, de couleurs, d’odeurs, et les éléments naturels sont très importants. C’est une écriture très viscérale. Comment la travailles-tu ? As-tu des maîtres en littérature ? 

C’est ce qu’il y a de si magique avec l’écriture : le lecteur est actif, il ressent, il imagine, il transforme, il entend, il voit. On ne peut pas faire passer ce genre de sensation avec un film, c’est impossible. J’ai besoin d’être sincère en écrivant, cela passe donc par tous les sens. Je ne « travaille » donc pas forcément ce style d’écriture. C’est un besoin : faire ressentir pour hanter. Quel est l’intérêt d’un bouquin tiède ? En littérature, certaines plumes me rendent folle par leur intelligence. Nancy Huston, Ivan Repila, Robert Goolrick, David Vann… Des Créateurs d’ambiance qui vous donnent un grand coup de batte dans la nuque dès que vous détournez le regard une seconde.

Ton style sert parfaitement ton propos. Tu utilises beaucoup l’ellipse, les non dits, les retournements. Tu aimes bien balader ton lecteur, détruire les a priori qu’il a construits dans sa tête à propos des personnages. Est-ce simplement pour l’intérêt narratif, le suspense que cela crée, ou pour lutter contre les évidences et les faux-semblants ? 

Il y a 10 ans, mon premier éditeur, Ronald Blunden (des éditions Calmann-Lévy) m’a collé cette phrase de force dans le crâne : « les lecteurs sont intelligents, ne les prends jamais pour des idiots. » Je conserve cela en tête tout le temps. Je change d’angle, en me mettant à leur place : jusqu’à quel point puis-je m’exprimer pour conserver ce pouvoir du non-dit ? C’est un vrai jeu.

Trouves-tu que ton style a évolué ? Quel regard portes-tu sur Hématome ?

Huit ans séparent Hématome et Reflex, il y a donc une évolution notable dans l’écriture des deux romans. Je ne renie pas Hématome, mais il est bourré d’une violence gratuite que j’oserais moins reproduire aujourd’hui. Chaque geste, chaque claque doit posséder une raison viable.

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Dans tes romans, les monstres ne sont jamais ceux qu’on croit. Comme dans la vie ?

Rien que la notion de « monstre » contient des milliers de nuances. Un monstre ne sait pas obligatoirement qu’il en est un. Et à partir de quelle limite peut-on le définir ? Rien n’est jamais blanc ni noir, comme dans la vie. C’est un sujet fascinant… Néanmoins, nous pourrons écrire la pire des fiction, la réalité nous rattrapera dans l’heure. La plume ne fera jamais pire que la main de l’homme.

Tu dédicaces Lux : « à tous les monstres qui se cachent à l’intérieur de notre ventre », et tu remercies ces mêmes monstres. (ça fait très Alien, ou Rosemary’s baby) Tu nous expliques qui sont ces monstres ?

Ce sont ces démons qui nous démangent tous, ils grattent aux fenêtres, frappent aux portes, supplient et se tordent pour entrer. Ce sont nos faiblesses, nos névroses. Ces monstres avec lesquels on apprend à vivre et qui ne partiront jamais, qu’il faut tenter de domestiquer pour qu’ils restent sages. Apprendre à nourrir les monstres sous les lits est à mon sens la plus saine des bases.

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Le thème de l’enfance meurtrie est récurrent dans ton oeuvre. Les mères aiment trop, ou pas, ou mal. Les pères sont absents ou violents. L’inceste est très présent. L’enfer, c’est la famille ?

On ne choisit jamais sa famille. Certains tombent au bon endroit, au bon moment, et puis il y a les autres. Ceux qui nous intéressent et nous fascinent. J’écris toujours pour effrayer le pire. Si je décris l’inceste ou si j’aborde le syndrome de Munchausen, c’est simplement parce que ce sont des notions qui me terrifient et que je ne conçois pas. Alors, je dois les explorer pour les exorciser. Si je les explore, je comprendrai les monstres (ça ne fonctionne pas toujours…).

Tes personnages traînent des traumatismes dont ils ont hérité de leur enfance. N’y a-t-il pas de résilience possible ?

La résilience est un autre thème que je n’ai pas encore pu aborder jusqu’à maintenant. Peut-être parce que je ne la trouvais pas concevable, peut-être parce que je ne pardonnais pas à mes personnages. Ils prennent tellement de place que l’on parvient à les haïr viscéralement. Ecrire, c’est instruire leur procès. Et il m’était difficile jusqu’alors de leur pardonner. Mais ça va changer.

Un autre thème est marquant dans tes trois romans : celui de la mémoire. Amnésie, souvenirs qui remontent, ou faux souvenirs, c’est une mémoire tronquée dans tous les cas. Ce thème m’a fait penser à plusieurs choses. Une façon de conserver une mémoire, c’est de prendre des photos. Ce sont d’ailleurs des photos qui permettent à Emma dans Hématome, de se retrouver, et Iris dans Reflex est photographe de métier (ndr : Iris travaille à l’identité judiciaire. Elle prend les clichés d’un enfant assassiné selon les mêmes circonstances que son propre fils). Toi-même, tu fais beaucoup de photos. De la même façon, les tatouages sont indélébiles, et j’ai cru comprendre que tu portais certains mêmes tatouages que tes personnages. Est-ce une façon de figer le temps, de capturer la mémoire ?

Je ne m’estime pas du tout photographe, mais j’aime l’idée de figer le temps, de marquer les choses, de les redécouvrir en les regardant à nouveau à un autre moment. J’ai peut-être peur de perdre la mémoire, je ne sais pas. Mais il s’agit aussi de transmission. Figer le temps pour le transmettre à ceux qui suivront. J’ai toujours aimé cet outil dans les romans et dans les films, les photographies sont très souvent à l’origine d’un retournement terrifiant dans une histoire (comme dans Les Autres d’Amenabar, par exemple) et possèdent une beauté qu’il est difficile de rendre par un autre moyen. Quant aux tatouages, il s’agit d’un réel besoin de figer les moments, mais aussi de garder le contrôle sur son propre corps. Je choisis la façon d’orner ma peau. Et même mon corps quand il ne sera plus qu’un corps, m’appartiendra encore par ses dessins uniques.

A propos de photos, ton image est plutôt présente et travaillée, notamment sur les réseaux sociaux. Quel rapport entretiens-tu avec ton image ? N’as-tu pas peur de trop t’exposer ?

Les réseaux sociaux sont un lien merveilleux constant avec lecteurs, libraires, éditeurs. Mais je suis allée beaucoup trop loin, il y a quelques années. Je m’exposais sans réfléchir, stupidement, je n’avais plus ni repère, ni limite. Il faudrait être bien plus conscient de la dangerosité des réseaux sociaux. Tout est pâture. Si l’on y montre un minuscule morceau d’empathie, alors ils vous dévorent. Alors, même si cela n’est pas réellement perceptible, j’ai freiné cette implication sur la toile. Je montre moins, et je tente encore de comprendre et d’apprendre les limites des champs personnel et public.

Tes intrigues ne sont pas vraiment des enquêtes. Elles sont beaucoup basées sur l’importance des souvenirs, des gens qui mentent. J’ai souvent pensé à Hitchcock dans ta façon de mener le suspense, dans la psychologie des personnages. Je pense à Pas de printemps pour Marnie, à Psychose. Est-ce un cinéma qui t’inspire ?

Le cinéma dans sa globalité est la plus importante de mes influences, Psychose en tête. Je visionne beaucoup plus que je ne lis. J’ai travaillé plusieurs années dans un vidéoclub, j’ai donc pu regarder tout ce dont j’avais envie, de jour comme de nuit, sur mon lieu de travail ou bien chez moi. J’aime les vieux films français (L’Eté meurtrier, Garde à vue, l’Enfer, Baxter…), le « nouveau » cinéma de genre étranger (Babadook, Morse, Under the Shadow). Mais aussi et surtout tout le cinéma noir Coréen qui, en plus d’être poétique, parvient à atteindre une immoralité délicieusement parfaite. Et ces séries évidemment, qui depuis cinq ou six ans chassent parfois l’intelligence de certains films. The Killing, Top of the Lake, Black Mirror… Ce sont des mines d’or impertinentes, des joyaux de réussite subtils.

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Concernant la musique, elle est présente et plutôt noire. Dans Reflex, tu donnes même une bo de plus de 50 titres avec Rage against the Machine, Hole, Violent femmes, the Strokes, David Lynch, Eliott Smith, Lou Reed, Marilyn Mason, Nirvana… Dans Lux,  tu cites Arcade Fire, Chelsea Wolfe, les Smiths… T’en sers-tu pour définir l’époque, poser l’ambiance ? Est-ce la musique que tu écoutes au moment où tu écris ?

Pour Reflex, je marchais en écoutant certains morceaux en boucle, pour vivre une scène dans le moindre détail. Cela a été le cas avec la reprise de « Love is Blindness » par Jack White, ou « Speed of Pain » par Manson. J’ai besoin de musiques écorchées, qui me guident. Ce sont soit des morceaux qui s’imposent d’eux mêmes sur les chapitres, soit ceux que j’écoute sans y faire vraiment attention. La musique est omniprésente. J’écris en musique, je me douche en musique, je mange en musique. La présence de ces bandes originales permet aussi une autre forme de partage avec les lecteurs, c’est plutôt formidable de parler musique et ciné sur des salons du livre !

Tu reviens de Quais du polar, le salon du livre de Lyon, qui a reçu, en un week-end, 80 000 personnes. Tu te dis timide. Discuter avec tes lecteurs, est-ce une façon de soigner cette timidité ? Ou est-ce une angoisse de rencontrer tant de monde à la fois ? 

J’aime les gens. Mais j’ai une peur panique de devoir discuter. Dans la rue, je me balade avec des écouteurs vissés dans les oreilles, je ne regarde que mes pieds et je sursaute si on me touche l’épaule. Dans les salons, une table nous sépare alors c’est plus facile. A force, j’ai gagné en assurance mais rien n’est gagné.

Tu as amené The Rise & Fall of Frankenotters, un groupe de Limoges qui décoiffe, dans tes bagages. Ils ont été bons ?

The Rise and Fall of Frankenotters, j’étais d’abord super fière de les voir apparaître dans le programme de Quais du Polar ! Voir les néo-punks du bayou débarquer à Lyon, pour un festival littéraire. C’était plutôt drôle. Ils ont livré un set énorme, comme d’habitude. Ils ont fini à moitié nus, comme d’habitude. Et la sueur était bien présente. Il est tout de même bon de remarquer que Limoges a non seulement un bon vivier d’auteurs (coucou Franck Bouysse, Patrick Dewdney, etc…) mais aussi quelques pépites à gros son. Sapphics, Beach Bums, feu Heavy Hookers, Cold Cold blood

Es-tu déjà en train d’écrire ton quatrième roman ? Quel est le point de départ d’une histoire, un endroit, un personnage, une intrigue ?

La trame est ficelée, l’écriture va démarrer dans les jours à venir. Il sera une nouvelle fois question d’enfants (les pauvres), des montagnes gigantesques de Haute-Savoie et peut-être de résilience, qui sait ?

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Interview publiée dans New Noise n°39 – été 2017

Benoit Minville

Un monde rural en crise, désertifié, abandonné par les services publics, sans perspective d’avenir. La Nièvre comme allégorie de cette France du milieu dont on admire les paysages de la vitre d’un train en oubliant que des gens vivent là et morflent méchamment. Ces gens ordinaires, qui se battent pour survivre sur ces contrées ignorées des médias, Benoît Minville, dans Rural noir, paru à la Série noire, chez Gallimard, les incarne à travers le destin de quatre personnages, Rom, Chris, Vlad et Julie. Quatre potes inséparables, un gang. Ils ont passé l’été de leurs quinze ans dans ce coin de campagne où tout semblait possible, à partager des serments d’amitié éternelle, des morceaux de Motorhead, des bières et des secrets. Dix ans plus tard, Rom revient sur les terres de son adolescence. Il avait fui. Les trois autres sont restés. Que reste-t-il de leurs souvenirs et de leurs illusions ? Le présent est noir. Loin l’insouciance, les fous rires, les ballades à vélo. La violence est partout. Le roman de Minville, exempt de toute mièvrerie, est plein de cruauté et de lumière. Il pose sur l’adolescence, cet âge fragile fait d’exaltation et de doutes, des mots si justes qu’on se demanderait presque si lui-même en est sorti. Rock’n’read !

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Tu situes l’action de Rural noir dans la Nièvre, dans un coin que tu as l’air de bien connaître. Pourtant, la bio, très sommaire, que j’ai trouvée à ton sujet, précise que tu es né à Paris et que tu vis à Sartrouville. Comment connais-tu cette région et pourquoi l’avoir choisie comme décor à ton histoire ?

Mon grand-père est né dans la maison servant à l’un des décors de Rural noir. J’y ai passé toutes mes vacances : enfant, ado, jeune homme, on s’y retrouvait entre potes, ceux du cru, et les parisiens qui débarquaient été comme hiver. Encore aujourd’hui, j’essaye d’y descendre le plus souvent avec ma famille. J’aime dire que la Nièvre est mon Mississippi. Comme des tas de gosses, nous avons vécu l’été buissonnier de Tom Sawyer. L’été en boucle où tout est grand et fatal. Je m’y sens toujours bien, pas uniquement par nostalgie ou fantasme bucolique. Je m’y sens bien car j’aime ses paysages, les gens que je retrouve et j’aime y voir évoluer mes filles.

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Le roman noir rural cartonne ces derniers mois. Après les succès de Aux animaux la guerre de Nicolas Mathieu ou de Plateau de Franck Bouysse, le tien vient d’être réimprimé. Comprends-tu les raisons de cet engouement des éditeurs et du public pour des récits sombres éloignés des villes ?

Le polar est un genre majoritairement urbain, j’aime les thèmes que le roman noir fouille, j’aime les auteurs qui excellent dans l’art de faire d’une ville un personnage central de leur roman. Si j’en lis énormément, j’ai découvert et été profondément marqué à différentes époques de ma vie par le country noir américain, genre qui élargit outre Atlantique le rural au thème périphérique, les petites villes, les coins paumés, les entre-deux, plus vraiment l’agglomération mais pas encore la campagne profonde, comme le fait mon frangin de plume Nicolas Mathieu avec son chef d’œuvre  Aux animaux la guerre,  publié chez Actes Sud. Et ce Country noir ou roman rural dans lequel j’ai découvert des auteurs de Southern noir comme Thompson, Steinbeck, Williams, Woodrell puis une nouvelle génération emmené par Pollock, Rash, Whitmer ou Panowich, eh bien je l’ai aussi découvert en France avec Simenon, Pelot, Giono. Dernièrement, Pierric Guittaut et Sandrine Collette ont été dans ce renouveau du polar rural à la française, et quand Bouysse a publié son fabuleux Grossir le ciel, j’étais en correction de Rural noir et je me suis dit : Chouette, on va être plusieurs à raconter des territoires et ceux qui y vivent. Personnellement j’ai été marqué à vif par Mystic River de Lehane et Stand by me, aussi bien la nouvelle de King que le film de Reiner et j’ai aussi écrit ce roman pour leur rendre hommage. J’ai été biberonné aux 80/90’s, aux séries, aux VHS et au néo polar et romans ricains. Rural est né de mes souvenirs et de cette envie de faire vivre ce grand maelstrom d’influences tout en écrivant un roman politique sur le sort des laissés-pour-compte dont personne ne se préoccupe. Quand je dis personne, je vise les élites, les dirigeants, le désengagement de l’Etat et son incapacité à lutter contre la finance agressive et le Capitalisme le plus carnassier. C’est un combat que l’on est plusieurs à mener.

J’ai lu sur des blogs que certains esprits chagrins appellent ce courant « le polar plouc ». Tu as quelque chose à leur répondre ?

En fait, c’est assez drôle, car cette phrase est celle d’un journaliste/critique littéraire à qui je dois beaucoup. Lui est originaire du Bazois, nous ne nous sommes jamais croisés et avons appris cette drôle de coïncidence au moment de la promo. Je trouve donc cela d’autant plus légitime et empli de tendresse et d’ironie venant de quelqu’un qui fait beaucoup pour la vie locale. Personnellement, cela ne me dérange pas. On ne va pas se mentir, celui qui ne vit pas en ville est vite considéré comme un plouc par beaucoup, et comme je suis d’humeur assez sale gosse et que les bien-pensants me crispent, j’aurais presque une revendication dans ce polar plouc, whitetrash ou redneck… Plouc en réponse à bobo peut être. Avec Rural noir et ce titre assez marqué, j’ai aussi eu envie de jouer avec les codes et les clichés, montrer que l’on n’est ni dans Délivrance ni chez Pernault. Il n’y a pas que des arriérés et des dégénérés dans ma cambrousse, même s’il y en a… J’ai ce paradoxe d’être constamment dans un entre-deux, je ne me sens pas toujours à l’aise en ville mais quand je descends là-bas je suis ce gars de la ville… J’ai voulu montrer ceux dont on ne parle quasiment jamais, petits blancs rongés par la colère, la bêtise parfois, résignés qu’ils sont de subir plutôt que de vivre, et être la voix de ceux qui galèrent mais avancent unis, sans rien lâcher, malgré la médiocratie dans laquelle on les oblige à évoluer.

Penses-tu que ton style, le rythme de ton livre, soit influencé par l’endroit où se déroule l’histoire, aurait-il été différent si elle se passait en zone urbaine ?

Les espaces et le sentiment de liberté qu’ils provoquent jouent un rôle sur toutes les parties écrites au passé. Nous sommes en plein été, celui qui recommence chaque année, absolu et qui construit ou devient fatal à chaque blessure. J’ai voulu emmener le lecteur avec le gang sur les routes et chemins. Donc oui, rien n’aurait été pareil avec les pieds dans le béton. Pareil pour les chapitres qui se déroulent au présent, on sent la pesanteur du ciel gris de l’automne, la campagne y est plus rude, moins champêtre, ce qu’elle est en fait. La nature joue un grand rôle. En revanche, je ne pense pas que l’on puisse parler pour Rural noir de nature writing, je ne sais d’ailleurs pas si la France se prête à ce style si Américain. J’ancre la campagne et les gens dans des sujets d’actualité et tout aurait été différent dans la manière de raconter cette histoire en milieu urbain.

Tu as écrit plusieurs romans destinés à un public ado, notamment Je suis sa fille et Les géants publiés chez Sarbacane, et Rural noir est ta première œuvre visant un public adulte. Tous tes romans, néanmoins, racontent l’adolescence. Est-ce parce que c’est, selon toi, la période la plus intense de l’existence ? Ou parce que les romans ou les films qui parlent d’adolescence sont ceux qui t’émeuvent le plus ?

Si j’ai une passion pour les romans initiatiques, d’apprentissage, les films sur l’enfance et l’adolescence, je ne vis absolument pas dans le passé. Je trouve simplement que l’adolescence est un territoire fertile aux histoires, un terrain de jeu fabuleux pour un auteur, période où l’on se façonne, où l’on apprend à devenir, où l’on se heurte à soi-même et aux autres. C’est une période où chaque livre est le plus grand livre du monde, chaque disque vous marque, l’âge où, sauf accident, on découvre l’amour. Si j’aime regarder des films noirs ou lire du noir glaçant et clinique, en revanche dans mes bouquins j’essaye de véhiculer une grande charge émotionnelle. Rural est à la fois sombre et lumineux je trouve, plein de violence et de tendresse. J’admets être peut-être un idéaliste rageur, plein de colère et de compassion contre ce Monde et ceux qui l’emmènent vers le bas. Je voulais donner une voix à tous les personnages, surtout ceux qui n’en n’ont pas d’habitude, pas de héros, pas de voyous, des Hommes que l’on dresse les uns contre les autres.

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La vie à l’âge adulte n’est-elle qu’une succession de moments de moins en moins excitants jusqu’à ce qu’on meure ?

Non, je ne crois pas. Je suis assez orgueilleux, j’aurais donc du mal à me résigner à imaginer que le meilleur est derrière. Le recul que l’on prend sur les choses et les évènements permet dans mon cas de pétrir le romanesque et d’essayer de transmettre mes valeurs à mes enfants. J’aurais été incapable d’écrire Rural noir à 25 ans même si j’en mourrais d’envie. Pas pour ce qui concerne les parties ado, mais plutôt les parties adultes… La vie à l’âge adulte apporte aussi son lot d’apprentissage et non des moindres.

Pourrais-tu écrire une grande histoire d’amitié et d’amour adolescente qui se déroulerait en ville ?

Pourquoi pas. Si aujourd’hui aucun de mes romans ne se déroule en ville, je ne sais pas où mon imagination m’emmènera demain. J’avoue pour le moment travailler et avoir envie de travailler sur ces zones rurales et périphériques… avant qu’elles ne disparaissent.

Tous tes romans parlent également d’amitiés indéfectibles. Même après avoir été longtemps séparés, les liens qui unissent tes héros restent forts. Ne serais-tu pas un incorrigible optimiste ?

J’aimerais l’être. L’amitié est une des choses les plus importantes dans ma vie. Je crois que c’est un rempart contre le Monde tel qu’on veut nous l’imposer.

Dès les premières lignes de Rural noir, le ton est donné, avec en fond sonore, « Thunderstruck » d’AC/DC. Ton narrateur, Rom, écoute Led Zep, Black Sabbath, Metallica, Overkill de Motorhead. Est-ce la bande-son de ta propre adolescence ? 

Je suis un fou de Métal, un fils du riff, un vrai métalhead. Je ne peux passer une journée sans écouter de la musique, et si j’écoute aussi parfois d’autres styles et différentes choses en apprenant à m’ouvrir en prenant de l’âge, rien ne me fait plus vibrer que le Métal, au sens large. J’ai découvert cette culture ado, comme beaucoup, et cela a changé ma vie. J’ai écouté également beaucoup de hip hop, enfant des 90’s où on abolissait pas mal les frontières. Les groupes que je cite sont ceux qui ont bâti ma culture musicale.

Qu’écoutes-tu à présent ?

TOUT, (rires). Tout ce qui transporte une énergie. Je peux aussi bien écouter du Led Zep que du Post métal ou du Black, enchainer les Gun’s ou Maiden et du Doom ou du Hardcore. Je suis intarissable en découvertes, en échanges, j’aime profondément ce genre, ce n’est pas que de la musique, c’est une façon de vivre. Nous sommes légion. Un fils de riffs, un trve.

Tes héros écoutent du rock et ton héroïne, Julie, écoute Bryan Adams, Goldman… Non mais dis-donc…

(Rires) Façon détournée et faussement machiste pour moi de citer aussi ces groupes avec lesquels j’ai grandi mais qu’on brandit peut-être moins facilement, quand on veut jouer les faux durs, que Motorhead. Je ne vais pas mentir, je suis également de la génération Euro dance et il nous arrivait d’écouter Ice Mc et d’enchainer avec AC/DC ou Metallica. Je sais, c’est moche (Rires). Mais bon, les Mets remplissent le Stade de France en 15 minutes pendant que Ice Mc ramasse probablement des chiens morts sur l’Autoroute aujourd’hui.

Tu as construit ton roman en faisant alterner « passé » et « présent » sans plus de précisions. Pourquoi donnes-tu si peu de détails (j’ai noté un walkman, un tee-shirt de Nirvana) qui permettraient de situer exactement la date à laquelle se déroulent les faits ?

J’aime bien l’idée de l’universalité des passages ado, inspiré de Stand by me et de mes souvenirs. On peut penser aux 90’s, en effet. Mais j’aimerais bien qu’un ado d’aujourd’hui s’y retrouve aussi. Portables en moins, cela va de soi.

Dans les chapitres qui parlent du « présent », tu emploies le « il » et tu écris au passé, alors que dans les chapitres qui parlent du « passé, tu emploies le « je » et tu écris au présent. Il s’agit pourtant du même narrateur. Peux-tu nous expliquer ce choix ?

C’est un procédé narratif qui me permet d’emmener le lecteur directement avec moi au sein du gang et dans la tête de Romain à l’âge ado et qui permet une plus grande distance pour les parties qui se déroulent au présent.

rural folio

Les filles dans tes romans sont très belles, très douces et tes héros font preuve d’un immense respect envers elles. Sous ta grosse barbe et tes tatouages, se cacherait-il un grand romantique ?

Je suis une féministe. C’est assez court comme réponse, mais c’est sincère.

Dans Rural noir, la culpabilité poursuit tes héros jusqu’à l’âge adulte. Sans dévoiler l’histoire, ils ont fait, quand ils étaient jeunes, quelque chose qui les hante. Maintenant qu’il y a prescription, qu’elle est la pire connerie que tu aies faite quand tu étais ado et dont tu n’es pas fier encore aujourd’hui ?

Ces dossiers sont encore confinés dans le bureau de l’homme à la cigarette à Washington.

Tu as vendu les droits ciné des Géants. C’était un rêve de gosse ?

C’est arrivé la semaine de la sortie de Rural noir. Je suis vraiment heureux et fier et j’espère que la production du film ira jusqu’au bout. Quand j’ai écrit les Géants, je le vivais en 16/9, alors quand un producteur et un réalisateur nous ont approchés pour acheter les droits, j’ai chaviré de bonheur.

Tu es libraire. Cela t’est-il arrivé de vendre ton livre à des clients qui ignoraient que tu en étais l’auteur ?

Je suis plus à l’aise pour parler des livres des autres, mais cela m’est déjà arrivé. J’ai la chance d’être très soutenu en librairie par ceux qui font l’un des plus beaux métiers du monde.

Qu’est-ce que ça fait de lire autant de critiques élogieuses et d’avoir autant de succès ? Quel est ton remède pour ne pas choper la grosse tête ?

Rester moi-même, travailler, rester humble, regarder les défauts, les corriger, avancer pas à pas. Construire quelque chose. Je connais trop ce milieu et je suis trop modeste pour imaginer prendre la grosse tête. L’accueil est très bon, et j’en suis vraiment heureux, en revanche je m’en nourris pour continuer le combat. Chaque livre est un round sur le ring. Cogner la vie qui est parfois si rude.

Interview publiée dans New Noise n°33 – mai-juin 2016