Lisa McInerney

Lisa McInerney a su faire naître, en deux romans, une collection de personnages hallucinants, aussi déglingués qu’attachants, irrémédiablement liés les uns aux autres. Il faut dire que Cork est un petit monde où l’on se retrouve vite à patauger dans les mêmes eaux stagnantes. Dans Hérésies glorieuses, on faisait connaissance de Ryan, alors âgé de quinze ans, fils de Tony, prolétaire veuf qui le dérouillait allègrement. En quête d’argent facile, Ryan alimentait le quartier en drogues diverses, et semblait déterminé à étendre son petit trafic, malgré les craintes de Karine, son grand amour. Sa route allait croiser celle de Maureen, abandonnée à sa solitude dans un ancien bordel, qui demandait l’aide de son fils Jimmy, le caïd local, après une grosse bêtise. Que Jimmy allait réparer, secondé par Tony… Dans Miracles du sang, on les retrouve (quasiment) tous. Rien n’a changé (ou presque). Leur univers demeure, sclérosant, étouffant, comme Cork, comme l’Irlande. Car c’est bien une critique acerbe de l’Irlande contemporaine, campée sur ses contradictions, que dresse Lisa McInerney. La crise économique a fait du tigre celtique un animal mythique et disparu qui a dévoré ses enfants avant de s’éteindre. Les fantômes hantent toujours les maisons irlandaises, ceux des filles déchues condamnées aux travaux forcés dans des couvents glaciaux, ceux des fils qui suivent les mêmes mauvaises pentes que leurs pères. L’avenir semble sombre, le destin des héros tracé. Et pourtant… L’humour féroce sauve de la sinistrose et les hérétiques sont glorieux, en quête de rédemption. Tour à tour touchants, mesquins, grandioses, s’arrangeant de leurs imperfections ou dévorés de culpabilité. Y’aura-t-il un miracle pour eux ? Un troisième tome, à venir, nous le dira.
Lisa McInerney by Brid O Donovan 2017 6
Photos : Brid O’Donovan
Certains de tes personnages de Hérésies glorieuses, ton premier roman, reviennent dans Miracles du sang. J’ai entendu dire que tu es en train d’écrire un troisième roman où les mêmes caractères sont toujours présents. Avais-tu décidé d’écrire une trilogie depuis le début, ou as-tu trouvé que tu avais encore des choses à dire sur eux au fur et à mesure de l’écriture ?

J’avais une vague idée, depuis le départ, que ça serait une trilogie, et que mes romans s’appuieraient plus ou moins sur la devise “Sex, Drugs and Rock ‘n’ Roll”. Ce qui signifie que mon troisième roman qui va suivre sera celui fondé sur le concept « Rock ‘n’ Roll ». J’avais la plupart des principaux personnages en tête depuis des années avant de commencer à écrire, alors je savais que ce qu’ils avaient à me dire ne tiendrait pas dans un seul livre. Et j’avais dans l’idée Miracles du sang avant Hérésies glorieuses. Tout ça est très confus dans mon esprit, j’ai du mal à reprendre le fil de ma pensée, à me rappeler quoi arrive à qui, et quand.

J’ai pensé à Irvine Welsh en lisant tes romans. Comme toi, il met en scène des losers flamboyants, dont il suit le parcours sur différents livres, dont il creuse l’environnement et le langage. Aimes-tu son travail ? Penses-tu que certains auteurs ont une influence sur ton œuvre ?

J’ai lu Trainspotting quand j’étais ado. Je ne pouvais pas croire ce que je lisais, y donner un sens. J’avais sous les yeux cette incroyable collection de personnages, sauvages, qui ne respectaient aucune règle… ça ne ressemblait à rien de ce que j’avais lu avant. Certaines images des romans de Welsh alors que je le découvrais pour la première fois à quinze ou seize ans m’ont tellement marquée que je m’en souviens encore, surtout des passages des chapitres « Mauvais sang » ou « manger dehors ». Découvrir des auteurs comme Irvine Welsh ou Pat McCabe quand j’étais adolescente a complètement changé ma façon d’envisager l’écriture, ça m’a ouvert les yeux sur comment un auteur pouvait, de multiples façons, tresser une histoire et manipuler le lecteur. C’est à cette période que j’ai été le plus perméable aux influences, je pense. Je ne crois pas que les auteurs que j’ai lus adulte ont eu le même effet sur moi ou sur ma manière d’appréhender l’écriture, sûrement parce que je suis évidemment plus sûre de mon propre style à présent.

Ton succès a été immédiat. Tu as remporté the Baileys women’s prize for fiction and le Desmond Elliott prize for Hérésies glorieuses. Ces récompenses ont-elles été pour toi un encouragement à continuer, ou au contraire, est-ce que ça t’a mis la pression ?

Les deux, vraiment. Considéré avec le recul, ça semble très encourageant, comme une preuve que j’allais dans la bonne direction, que j’étais faite pour l’écriture. Mais avant la publication de Miracles du sang, je me suis beaucoup inquiétée de savoir si ces prix voulaient dire que les gens attendaient un Hérésies 2, qu’ils ne voudraient pas lire un roman avec une tonalité différente, une intrigue plus resserrée. Puis Miracles du sang a été présélectionné pour le Dylan Thomas Prize et le Dublin Literary Award, et il a remporté le RSL Encore Award, alors je suppose que je n’avais aucune raison de tant m’en faire.

hérésies.jpg

L’action se déroule à Cork. Tes personnages auraient-ils pu vivre ailleurs en Irlande ?

C’est une histoire très irlandaise, alors beaucoup des expériences que font les personnages pourraient arriver à n’importe qui dans n’importe quel coin du pays. Mais si l’on considère la taille de la communauté dont sont issus les personnages, les chances pour que les coïncidences qui font avancer le récit puissent se produire et ainsi de suite, Cork est la ville parfaite pour cette histoire. Les événements qui ont lieu dans Miracles du sang se déroulent dans un endroit où il y a un port, et où l’accès au marché noir irlandais se fait à partir de ce port, alors c’est définitivement Cork. Cork a une ambiance et un rythme très particuliers. C’est la deuxième ville de la République et elle agit comme le font toutes les villes de seconde importance, elle distille un mélange d’orgueil attachant et de complexe d’infériorité. Et la façon de parler des personnages est particulière à Cork. La façon dont on parle est tellement importante, le langage qu’on utilise définit notre manière d’envisager le monde. Les personnages sont « corkiens ». Ils ne seraient pas ce qu’ils sont s’ils venaient de n’importe où ailleurs. Ils ont grandi en utilisant cet accent différent, ce vocabulaire différent, cette manière différente d’expérimenter leur environnement, leur façon différente de penser à l’Irlande. Sans Cork, plus rien n’est pareil.

Considères-tu Cork comme le trou du cul de l’Irlande, comme s’intitulait ton blog ?

Pas du tout ! Au moment où je faisais mon blog, j’ai déménagé de l’ouest de l’Irlande à Cork, ce que tu pourrais considérer comme quitter le trou du cul de l’Irlande pour aller en ville. Ce qui est drôle, c’est que tout le monde en Irlande considère sa région comme la plus désavantagée, oubliée, incomprise. Alors n’importe qui peut venir du trou du cul du monde. C’est un état d’esprit, pas une situation géographique.

J’ai vu que tes romans, parce qu’ils sont très bons, ont été qualifiés de romans masculins. Ça a dû te mettre en colère, non ?

Ça m’a plus rendu perplexe que vraiment mise en colère. Ça ne m’agace plus, ni ne me perturbe plus, maintenant. Sûrement parce que j’y ai accordé tellement d’importance à l’époque de la sortie d’Hérésies que personne n’ose plus dire ça depuis ! Plus qu’autre chose, ça m’intriguait. Je crois que cette réflexion était due au fait qu’on est tellement habitués à ce que ce soit des hommes qui écrivent une littérature urbaine sans concession, pleine de sexe, de drogues, de crime, d’argot. Ou alors c’est parce que beaucoup de mes personnages sont des hommes. Par exemple, tout Miracles est raconté du seul point de vue de Ryan. Ou c’est peut-être parce qu’Hérésies glorieuses est indéniablement un roman sur l’état de notre pays, et que beaucoup de lecteurs et de critiques conservateurs pensent encore que les femmes écrivent des histoires centrées sur le foyer. Ou c’est peut-être parce que j’utilise beaucoup le terme « merde ». Qui sait ?

La construction narrative de tes romans est incroyable. Les personnages semblent aspirés dans une matrice qui les lie les uns aux autres. Comment procèdes-tu pour agencer les éléments de tes histoires ? Fais-tu un plan préalable très détaillé ?

Absolument pas ! Tout vient des personnages. Quand tu passes beaucoup de temps à apprendre à connaître un personnage dans ta tête, à le mettre dans telle situation ou le faire réagir à tel événement particulier, tu finis par facilement savoir où il s’intègrera dans son propre monde et avec qui il sera en relation. Quand j’ai commencé Hérésies glorieuses, avec pour point de départ Maureen qui venait de tuer accidentellement un homme, j’ai su immédiatement qu’elle était la mère de Jimmy, que Jimmy était le vieux pote de Tony, et que Tony était le père de Ryan. Quand un personnage s’assemble dans ma tête, je ne veux pas seulement savoir qui il est, mais aussi qui sont ses parents, de qui il est amoureux, avec qui il est ami, et ainsi de suite. Ensuite, ces personnages deviennent une énigme pour moi. Donc la façon dont ils sont connectés fait partie de la construction même de leur univers. Je sais comment l’action d’un personnage affectera la vie d’un autre, je me demande ensuite comment réagira ce second personnage, et ce que cela aura comme conséquence dans leur monde. Tout cela est très organique, vraiment. Je place le personnage dans une situation face à laquelle il doit réagir, puis je le suis.

J’adore les titres de tes romans. Ils sont paradoxaux, ambigus envers la religion, énigmatiques. Qu’as-tu voulu exprimer à travers eux ? Peut-on savoir comment s’appellera le troisième ?

Je n’ai décidé du titre Hérésies glorieuses qu’au tout dernier moment. Pendant longtemps, je ne suis pas arrivée à trouver le bon titre, rien qui parvenait à englober tout ce que je voulais dire et qui exprimait la diversité de la vie contenue dans le livre. Puis, à la fin, ça m’est venu. C’est une variante à partir des glorieux mystères du rosaire, qui est une prière importante dans la tradition mariale catholique. Le catholicisme imprègne tellement toute la vie courante en Irlande, qu’on y croit encore ou pas. C’est constitutif du tissu même du pays. C’était cohérent de corrompre un sentiment religieux pour le titre, car c’est principalement de ce dont traite le roman. J’ai voulu poursuivre sur cette idée pour le deuxième. Miracles du sang est une référence au miracle du sang de San Gennaro à Naples, la ville dont la mère de Ryan est originaire. Le sang de Ryan – ce mélange de sang irlandais et italien – le plonge dans les embrouilles ou le tire d’affaires à maintes reprises au cours de l’histoire. Quant au titre du troisième, je n’en dirai rien. Je discute toujours des titres avec mon éditeur, donc jusqu’à ce qu’il me dise qu’il en est content, je ne dirai à personne ce que j’ai en tête. Mais il va bien avec les autres !

miracles

Depuis la France, il semblerait que l’Irlande est en train de profondément changer, et que ces changements sont issus de la volonté du peuple. Je pense au droit à l’avortement, au mariage gay, à la fin de la pénalisation du blasphème. Est-ce que ce sont des signes du déclin du poids de la religion catholique sur la vie des gens, et surtout sur la vie des femmes ?

Oui, bien sûr. En vérité, l’autorité de l’Eglise catholique était en déclin depuis des années, mais elle s’est effondrée dans les années 90, suite aux scandales des abus sexuels sur les enfants, ceux concernant la maltraitance des femmes dans les blanchisseries Magdalene, ceux dans les écoles techniques, la dissimulation des crimes commis par des membres de l’Eglise, et j’en passe. Comment quiconque peut espérer tirer une orientation morale et spirituelle d’une telle organisation ? Les rituels demeurent : beaucoup de couples irlandais continuent à se marier à l’Eglise et à faire baptiser leurs enfants, par exemple. Et c’est inscrit dans notre langue. En Irlandais, pour dire bonjour, on dit ‘Dia duit’, « que Dieu soit avec toi », et pour répondre, on dit ‘Dia is Muire duit’, « que Dieu et Marie soient avec toi ! »

Mais la fréquentation de la Messe a baissé de façon spectaculaire, et les Irlandais ne sont plus intéressés par ce que le Vatican a à dire à propos de la reproduction, du mariage et des droits LGBT. Les referendums sur le mariage gay ou l’avortement ont tous les deux remportés une victoire écrasante. Les militants de terrain ont fait campagne contre la fortune et l’influence de l’Eglise catholique et les lobbys américains pro-life, et ils ont gagné. Catégoriquement. Je ne crois pas que les Irlandais veuillent encore qu’on leur dise comment se comporter. On a eu notre dose.

Penses-tu que ce qui arrive à Maureen (on lui enlève son enfant car elle est mère célibataire et on l’envoie à Londres), ou les horreurs subies par les filles Magdalene font partie de l’Histoire irlandaise à présent, que les hommes et les femmes sont enfin égaux ?

On a fait du chemin. Il y a encore des choses à améliorer pour chacun d’entre nous, sans prendre le genre en considération. Des services de garderie abordables, de meilleurs congés maternité et paternité, un meilleur soutien aux familles monoparentales, surtout en termes de logement et d’assistance pour les parents seuls avec enfants. Une plus grande attention dans ces domaines nous aidera à parvenir à une vraie égalité. Une meilleure éducation sexuelle, incluant la notion de consentement et les questions LGBT. Plus d’aides pour les victimes de violence sexuelle et conjugale, un plus grand nombre de condamnations et travailler à ce que les gens aient une plus grande confiance en notre système légal quand ils viennent déposer plainte pour agression, maltraitance ou viol. Mais dans ces domaines, tous les pays doivent s’améliorer, pas seulement l’Irlande. On s’en sort bien. Le temps est loin où l’on enfermait les femmes « déchues » et où les évêques disaient aux hommes qu’ils avaient autorité sur le corps de leurs épouses. Il faut juste qu’on continue dans cette voie.

Dans tes romans, les filles (Karin et Natalie) s’en sortent mieux que les garçons. Est-ce uniquement dû au fait qu’elles proviennent d’un milieu plus favorisé ?

Plutôt, oui. Karine vient du même coin de Cork que Ryan, mais elle a des parents qui la soutiennent, qui sont déterminés à ce que tout aille bien pour elle. Natalie vient d’un quartier de classe moyenne, et ses parents espèrent qu’elle réussisse. Pourtant, elle n’est pas ce qu’on pourrait appeler une bonne personne. Natalie s’en tire mieux que Ryan en termes d’études et de perspectives, mais je pense qu’il est plus gentil qu’elle, au fond.

Mais, bien sûr, il y a le contexte lié aux différences entre les sexes qui joue. Même si Karine n’avait pas eu de parents aussi attentifs, elle n’aurait probablement pas commencé à vendre de la drogue, comme son petit ami l’a fait. En tant que fille, elle n’aurait certainement pas été encouragée à tenter sa chance dans un milieu aussi dangereux. En tant que garçon, on attend de lui qu’il affronte les embrouilles dans lesquelles il s’est empêtré lui-même. On rejette plus vite les ados perturbés quand ce sont des garçons, je pense. C’est pourquoi tous les gens pour et avec qui Ryan travaille sont des hommes.

Considères-tu que Ryan est une victime ?

ça, c’est dur, comme question ! Sa mère est morte quand il avait onze ans, et il entretient une relation difficile avec son père alcoolique. Il a commencé à dealer de la drogue quand il avait seulement quatorze ans, alors est-ce que ce serait juste d’affirmer qu’il était capable de comprendre dans quoi il se fourrait, qu’il y consentait ? Légalement, il était trop jeune pour quitter l’école, quitter son foyer, avoir des relations sexuelles, boire, fumer, voter ou travailler. On peut trouver qu’en vieillissant il devrait être capable de comprendre qu’il a fait les mauvais choix, qui lui ont fait du mal, ainsi qu’à ceux qu’il aime, à sa communauté, à son pays. Au début de Miracles du sang, il a vingt ans, il est légalement adulte. Mais est-ce que ça aurait été si facile pour lui de tourner le dos à son business et à ceux avec lesquels ils bossaient ? Ce n’est pas comme s’il avait pu demander des indemnités de licenciement. Je n’aime pas dire au lecteur quoi penser de Ryan : c’est à eux de décider, il y en a plein qui l’aiment et d’autres qui le trouvent affreux! Soit votre coeur est assez grand pour lui pardonner, soit non.

Ne fait-il pas aussi des erreurs parce qu’il ne sait pas dire « je t’aime », qu’il n’a pas les mots pour exprimer ses sentiments ? 

Mais il a les mots ! Il a même les mots dans plusieurs langues. Il a du mal à dire à Karine qu’il l’aime quand il a quinze ans, mais quel gamin de quinze ans n’aurait pas du mal avec ça ? Ensuite, il n’a aucun problème à lui dire qu’il l’aime. Je dirais même qu’il a plutôt le problème inverse : il dit facilement les choses, c’est beaucoup plus dur pour lui de passer des paroles à l’action. Non pas qu’il soit un menteur impénitent, mais pour lui les mots n’ont pas de valeur. En ce qui concerne sa relation avec son père, je ne crois qu’ils se sont dits qu’ils s’aimaient depuis que Ryan est tout petit. Mais ce n’est pas inhabituel en Irlande. Les garçons, surtout dans les milieux populaires, sont encouragés à contrôler leurs émotions, à cacher leur vulnérabilité.

Lisa McInerney by Brid O Donovan 2017 2

Maureen possède un fantastique sens de la répartie. Son sens de l’humour n’est-il pas très irlandais ?

C’est ce que j’ai toujours dit, mais finalement je pense que l’humour, dans n’importe quelle culture, a les mêmes fondations. L’Irlande n’est certainement pas le seul pays à avoir un penchant pour l’humour noir. Cela dit, Maureen a évidemment une façon de parler très irlandaise. Notre dialecte de l’anglais, cet hiberno-anglais, se distingue par sa fantaisie et sa faconde. Nous sommes des conteurs, on aime bien enjoliver la réalité, et l’esprit l’emporte souvent sur la vérité. Provoquer une forte réaction avec des mots, c’est ce qui compte. Maureen possède toutes ces qualités. Elle est « pure cute », ce qui ne veut pas dire adorable en Irlande, mais extrêmement futée.

Alcoolisme, pauvreté, violence, poids des traditions familiales et religieuses… Peut-on voir ton travail comme une nouvelle exploration des thèmes classiques de la littérature irlandaise ?

Je ne sais pas, mais je ne me plaindrai pas si tu le dis ! Mais bon, ce sont des thèmes universaux, non ?

Crains-tu les conséquences que pourrait avoir le Brexit sur l’Irlande ?

Naturellement. C’est un véritable désastre, un choix mal avisé, hypocrite, mis en oeuvre par des idiots. L’Irlande est le seul pays de l’Union Européenne à avoir une frontière terrestre avec le Royaume-Uni, un fait qu’apparemment ils avaient oublié jusqu’au lendemain du vote. En plus de ça, l’Irlande du Nord n’est pas seulement une circonscription du Royaume-Uni, c’est aussi une partie de l’Irlande, et sa population a le droit, légalement, de se déclarer Irlandaise et de posséder un passeport irlandais si elle en fait le choix. La République a donc la même responsabilité envers le peuple du Nord. Nos peuples sont liés, nos cultures sont liées, nos économies sont liées, nous dépendons les uns des autres et on ne peut pas nous séparer sans créer d’immenses dégâts. Le Brexit menace d’anéantir tout ce que les générations et les gouvernements précédents ont eu tant de mal à construire, et le gouvernement anglais s’en fout complètement.

Tes romans sont-ils des cris de haine ou d’amour envers l’Irlande ?

D’amour. Toujours d’amour. Tu peux aimer ton pays et pourtant en voir ses défauts. En fait, si tu ne vois pas ses défauts, peux-tu réellement prétendre aimer ton pays ?

Interview publiée dans New Noise n°49 – été 2019

Publicités

Lisa McInerney (english version)

Lisa McInerney by Brid O Donovan 2017 2.jpg
Photos : Brid O’Donovan
Some of your characters of The Glorious Heresies, your first novel, come back in The Blood Miracles. I’ve read that you are writing a third novel where the same figures are still present. Had you decided to write a trilogy from the beginning, or have you found you have more to say about them while writing?

I had the vague idea at the beginning that this would be a trilogy, and that I’d very loosely base the novels on the hendiatris “Sex, Drugs and Rock ‘n’ Roll”. Which means that the rock ‘n’ roll novel’s coming next. I had most of the main characters in my head for years before I started writing, so I knew that they had more to say to me than would fit in one book. And the concept for The Blood Miracles existed before the concept for The Glorious Heresies. It’s all quite jumbled in my head, so there’s a lot of work in ironing it all out, figuring out what happens when, and to whom.

I’ve thought of Irvine Welsh’s books reading your novels. Like you, he presents flamboyant losers, follows their courses through different novels, and explores their environment and languages… Do you like his work? Do you think some authors have an influence on your work?

I read Trainspotting when I was a teenager and I could hardly make sense of it – here was this untamed, rule-breaking, expansive collection of narratives, like nothing I’d read before. Some of the images I got from Welsh’s work when I first read him, at the age of maybe 15 or 16, are still in my head, from the chapters ‘Bad Blood’ and ‘Eating Out’ in particular. Discovering the likes of Irvine Welsh and Pat McCabe in my teens really changed the way I thought about writing, and opened my mind to the various ways writers can twist stories and manipulate readers. I think that’s when I was most open to influence. I don’t think authors I read as an adult have had the same effect on me or how I thought about writing, probably because I’m obviously more sure of my own style now.

You immediately gained success and won the Baileys women’s prize for fiction and the Desmond Elliott prize for The Glorious Heresies. Have these distinctions been an encouragement to continue or, on the contrary, has it put pressure on you?

It’s a mix, really. Right now it feels wholly encouraging, like it’s proof that I was doing the right thing all along, that I’m meant to be writing. But before The Blood Miracles was published, I worried that it meant people would be expecting Heresies 2, and wouldn’t want to read a novel with a different tone and a sharper focus. Then The Blood Miracles was longlisted for the Dylan Thomas Prize and the Dublin Literary Award, and won the RSL Encore Award, so I suppose I needn’t have been so anxious about it.

glorious

The action takes place in Cork. Could your characters have lived elsewhere in Ireland?

It’s a very particularly Irish story, so a lot of the experiences the characters have had could happen to anyone in any part of the country. But in terms of the size of the community the characters come from, the chances for the kind of coincidences that make the action possible, and so on, Cork is the right place for this story. The events of The Blood Miracles take place where there’s a port and access to the Irish black market through that port, so it’s very definitely Cork. Cork has a very distinctive feel and rhythm. It’s the Republic’s second city and it acts as all second cities do – with a kind of endearing arrogance and a chip on its shoulder. And the way that the characters speak is particular to Cork. The way we speak is so important – the language we use defines how we look at the world. The characters are Corkonians. They wouldn’t be themselves if they were from anywhere else. They’d have grown up with different accents, vocabularies, different experiences of their landscapes, different ways of thinking about Ireland. . . Without Cork, the whole thing changes.

Do your consider Cork as the Arse End of Ireland, from the name of your blog?

Not at all! While I was blogging, I moved from the west of Ireland to Cork, which you might think meant I moved from the arse of the country to the city. But the funny thing is, everyone in Ireland thinks that their area of Ireland is the most forgotten about, the most disadvantaged or misunderstood. So anyone can be from the arse end of Ireland. It’s a state of mind, not a geographical location.

I’ve seen that your novels, because they are very good, have been described as masculine books. It should have made you angry, shouldn’t it?

It used to confuse me more than make me angry. I’m not really confused or irritated by it now. Probably because I drew so much attention to it back when Heresies was published that no one’s tried to say it since! I suppose it was intriguing for me, more than anything else. I think it’s because we’re so used to gritty urban literature, rife with sex, drugs, crime and slang, being written by men. Or maybe because so many of my characters are men – all of Miracles is told from Ryan’s perspective. Maybe it’s because The Glorious Heresies is undeniably a state-of-the-nation novel, when many conservative readers and commentators still think that women write domestic stories. Maybe it’s because I use the word “fuck” so much. Who knows?

blood.jpg

The narrative construction of your novels is incredible. The characters seem to be drawn in a matrix that link them one to another. How did you compose the elements of your story? Do you work from a detailed plan?

I don’t! It all comes from character. When you spend a lot of time getting to know a character, in your own head, putting them into this situation or asking them to react to that particular thing, you can easily see where they might fit in their own world and who might be connected to them. When I started Heresies with Maureen having just accidentally killed a man, I knew straight away that she was Jimmy’s mother, that Jimmy was Tony’s old friend, that Tony was Ryan’s father. When a character comes together in my head I don’t just want to know who he is, but who his parents are, who he loves, who he’s friends with, and so on. And then those characters become intriguing to me. So how they are all connected is part of that world-building. I know how one character’s action might affect another character, and then I ask myself what that affected character might do, and what that action might mean in the world of the story. It’s all quite organic, really. I give the characters something to react to, and I follow them from there.

I love the titles you gave to your novels. They are paradoxical, ambiguous towards religion, enigmatic. What did you want to express through them? Can we know the title of your third one?

I didn’t decide on The Glorious Heresies as a title until the very last moment. I couldn’t find the right title for so long, nothing that would encapsulate everything I wanted to say and the variety of life in the book. In the end it came to me – it’s a twist on the glorious mysteries of the rosary, which is an important prayer in the Marian tradition of Catholicism. Catholicism permeates so much of the everyday in Irish life, whether or not we still believe; it’s worked its way into the fabric of the place. It made sense to corrupt a religious sentiment for the title, because that’s such a huge part of what the book’s all about. I wanted to continue that for the second book. The Blood Miracles refers to the blood miracle of San Gennaro in Naples, which is the city Ryan’s mother is from. And Ryan’s blood – that mix of Irish and Italian – gets him in and out of trouble repeatedly throughout the events of the book. As for the third title, I won’t say. I always decide titles with my editor, so until he says he’s happy with it, I won’t tell anyone what I’ve been thinking. But it fits with the other two!

From France, it seems that Ireland is deeply changing, and that these changes come from the will of the people. I think about abortion rights, gay marriages, and end of punishment for blasphemy. Are they the signs of the decline of the weight of Catholic Church on people’s life, and especially on women’s life?

Oh, of course. The truth is that the authority of the Catholic Church had been in decline for years, but it collapsed in the ‘90s with the scandals around child abuse, the abuse of the ‘Magdalene’ women, industrial schools, cover-ups of crimes committed by members of the church, and so on. How could anyone look for moral or spiritual guidance from such an organisation? The rituals still remain: many Irish couples still marry in church or baptise their children, for example. And it’s in our language: to say hello in Irish, you say ‘Dia duit’ — God be with you. To respond you say, ‘Dia is Muire duit’ — God and Mary be with you!

But Mass attendance has dropped dramatically, and the Irish people are no longer interested in what the Vatican has to say about reproduction or marriage or LGBT people. The marriage equality referendum and the abortion rights referendum both passed by a landslide: grassroots campaigners went up against the wealth and influence of the Catholic church and American pro-life lobby groups, and won. Emphatically. I don’t think the Irish want to be told what to do by anyone anymore. We’ve had enough of it.

glorious2.jpg

Do you think that what happened to Maureen, or in Magdalene’s asylums for instance, is part of Irish History now, that women are equal to men, at last?

We’ve come a long way. There are some things that could be improved for everyone, regardless of gender. Affordable childcare, better maternity and paternity leave, better support for single-parent families, especially in terms of housing or assistance for working single parents. More attention in these areas will help us achieve full equality. Better sex education, tackling consent and including LGBT issues. More resources for victims of domestic and sexual violence, better conviction rates and working towards the people having more faith in the legal system when it comes to reporting rape, assault and abuse. But these are areas every country needs to work on, not specific to Ireland. We’re doing well, far from the days where ‘fallen’ women were locked away and the bishops told men that they had authority over their wives’ bodies. We just have to keep going.

In your novels, the girls ((Karine and Natalie) are doing better than boys. Is it only because they come from a better environment?

Pretty much. Karine comes from the same part of Cork City as Ryan, but she has supportive parents who are determined that she does well. And Natalie is from a middle-class area, with parents who expect her to succeed. She’s not exactly a nice person, though. Natalie is doing better than Ryan in terms of education and prospects, but I think he’s a kinder person that she is, deep down.

Of course, there’s gender-specific context. Even if Karine didn’t have such caring parents, she probably wouldn’t have started dealing drugs, like her boyfriend did. As a girl she certainly wouldn’t have been encouraged to take a chance in such a dangerous world. As a boy, Ryan was expected to be able to cope with the messes he got himself into. We dismiss troubled teenage boys quicker than we do teenage girls, I think. There’s a reason all of the people Ryan works for and with are men.

Lisa McInerney by Brid O Donovan 2017 6.jpg

Do you consider Ryan as a victim?

That’s a tough one! His mother died when he was eleven and he has a difficult relationship with his alcoholic father. He started dealing drugs at only fourteen, so is it fair to assume he was able to understand what he was getting himself into, that he could consent to it? Legally he was too young to leave school, to leave home, to have sex, to drink or smoke or vote or work. You might argue that as he grew older he could realise that he was making terrible choices, hurting himself, his loved ones, his community and his country. At the start of The Blood Miracles he’s twenty years of age, legally an adult. But would it have been so easy for him to turn his back on that business and the people he worked with? It’s not like he could have asked for a redundancy package. I don’t like to tell the reader how to take Ryan: it’s up to them, and there are plenty of readers who love him, and plenty of readers who think he’s terrible! You either have room to forgive him, or you don’t.

Does he make mistakes also because he does not how to say ‘I love you”, that he does not have the words to express his feelings?

Ah, he does have the words. He has the words in more than one language. He found it difficult to tell Karine he loved her when he was fifteen, but what fifteen-year-old boy wouldn’t struggle with that? He has no problem with telling her he loves her from that point. If anything he has the opposite problem: he says things easily, he finds it much harder to back up his words with actions. Not that he’s an unrepentant liar, but words are cheap. In terms of the relationship between him and his father, I wouldn’t say either have said they loved the other since Ryan was little. But that’s not unusual in Ireland, and boys, especially working-class boys, are encouraged to ‘control’ their emotions, and hide their vulnerabilities.

blood2

Maureen does have a way with words. Doesn’t she have a very Irish sense of humour?

I’ve always said so, but now I think that all cultures find humour in the same places. Ireland certainly isn’t the only country with an inclination towards gallows humour. That said, Maureen obviously has a very Irish way of speaking. Our dialect of English, Hiberno-English, is distinguished by playfulness and verbosity. We’re storytellers and embellishers, and wit is more important than truth. And a sentence that provokes a strong reaction is the most useful sentence. All of these qualities are present in Maureen. She’s pure cute, and ‘pure cute’ in Ireland doesn’t mean wholesome and sweet. It means extremely wily.

Alcoholism, poverty, violence, weight of familial and religious traditions… Can we see your work as a new exploration of classical themes of Irish literature?

I don’t know, but I won’t complain if that’s what you want to do! But then, aren’t they universal themes?

Do you fear the consequences of Brexit on Ireland?

Naturally. It’s an unadulterated disaster — ill-advised, insincere, implemented by idiots. And Ireland is the only EU country with a land border to the United Kingdom, a fact that they seemingly forgot until after the vote. On top of that, Northern Ireland is not just a constituency of the UK – it’s also part of Ireland, and its population have the legal right to identify as Irish and carry Irish passports if they choose to. Therefore the Republic has an equal responsibility to its people in the North. Our people are linked, our cultures are linked, our economies are linked, we depend on each other and you can’t separate us without doing a huge amount of damage. Brexit threatens to undo everything previous generations and governments worked so hard to achieve, and the English government couldn’t care less.

Are your novels a cry of love or of hate towards Ireland?

Love. Always love. You can love your country and still see its flaws. In fact, if you don’t see its flaws, can you really claim to love your country?

Interview published in New Noise N°49 – summer 2019

Aurélien Masson (deuxième interview)

BANBO FB.jpg

Bifurquer. Emprunter un chemin nouveau sans avoir à fondre ses pas dans celui d’un autre. Sauter joyeusement de la falaise pour voir si on peut voler… Un pari dingue, une audacieuse ambition, un risque kamikaze ? Quand Aurélien Masson, l’ex boss de la Série Noire a quitté Gallimard pour créer EquinoX, une collection de romans noirs aux Arènes, les avis au sujet de ce choix inattendu ont été partagés. Six mois après son lancement, l’impétueux éditeur a prouvé qu’il était retombé sur ses pattes sans même se fouler une cheville. Pas de danger qu’il se casse le col du fémur en chaussons sur du beau parquet ciré. Les pieds sur terre et la tête dans les étoiles, s’il a changé de voie, il a gardé le cap. Proposer des romans qui tabassent, questionnent notre monde avec le sourire ou un coup de dents, des livres qui déstabilisent et vous font étrangement vous sentir moins seul dans le chaos.
A. Masson.jpg
Photos : Stéphane Rémaël
Après une dizaine d’années passées à la tête de la Série Noire, tu as quitté Gallimard pour fonder ta propre collection, EquinoX, aux éditions des Arènes. Est-ce l’excitation de créer quelque chose, de partir d’une page blanche qui a présidé à ce choix ?

Tu m’enlèves les mots de la bouche. Je suis entré à la Série Noire en l’an 2000, j’avais 25 ans, et après 17 ans au sein d’une même maison, aussi prestigieuse soit-elle, j’avais besoin de renouveau, d’air frais. Chez Gallimard, j’avais un peu l’impression de faire partie des murs et j’ai ressenti un besoin de sauter dans le vide, de prendre des risques. Ça a surpris pas mal de gens, mais il n’y a bien qu’en France qu’on passe toute sa vie dans une même boîte. Ce changement est aussi le résultat d’une rencontre avec Laurent Beccaria, le directeur des Arènes, qui m’a tout de suite laissé carte blanche et ça, c’est un fantasme pour tout éditeur. Souvent quand j’étais à la SN, on me disait « oui mais bon, c’est facile pour toi, tu es à la Série Noire ». Donc voila, je voulais prendre mes responsabilités et me mettre à nu. Et soyons honnête, sauter dans l’inconnu c’est excitant. J’aime bien les batailles, les bagarres et quand je repense à la Série Noire, le plus drôle c’était les premières années quand nous repartions de rien et que tout était à faire. Une fois que les succès arrivent, c est chouette pour les patrons et les auteurs bien sûr, mais disons que le jeu devient plus sérieux. Recommencer à zéro, c’était aussi retrouver ces sensations adolescentes qui m’avaient un peu quitté durant les dernières années de la SN.

Tu présentes EquinoX comme une collection de romans noirs. Qu’est-ce que cette appellation de littérature noire désigne pour toi ?

Vaste question qui pourra éternellement se poser. J’ai toujours du mal avec les boîtes, les catégories, les genres, les sous-genres (ça s’applique aussi à la musique quand je lis les chroniques de New Noise sur les disques je pète toujours de rire devant cette volonté de catégoriser les disques genre « black indus metal post symphonique » « doom transcendantal tendance nordique »…). La France est le pays de Descartes et de la logique de classification.

Mais pour répondre à ta question, un roman noir est pour moi un roman ancré dans la réalité sociale de ce qu’il décrit. C’est un roman politique, mais politique au sens large, pas au sens engagé. Il n’est pas là pour vous dire comment penser, juste vous présenter le chaos social qui vous entoure et vous pousser ensuite à réfléchir par vous-même. Je déteste les auteurs à intentions, je n’aime pas le prêt-à-penser. Le roman noir est un roman qui dévoile les zones d’ombres de nos sociétés contemporaines, les zones de conflits, là où rien ne se passe comme prévu, là où ça gratte, où ça ne va pas de soi. C’est aussi un roman de communauté, une littérature où le lecteur n’est plus qu’un simple individu atomisé mais un être « ressentant » et qui se dit « ha putain enfin!! Je ne suis pas seul dans la nuit, ce monde-là que l’on nous offre est bien un monde qui marche sur la tête, je ne suis pas fou ». C’est pour ça qu’en général, plus la société va mal, plus le roman noir se porte bien. De ce point de vue là, merci Macron, continue comme ça et de grands livres noirs vont fleurir à tout va. Tant qu’il y a du noir, y’a de l’espoir, comme diraient les Bérus.

CARRÉ LOGO.jpg

Parle-nous du logo et des couvertures. Les illustrations sont-elles toutes des dessins originaux ? Comment sont sélectionnés les artistes ? 

Le logo, c’est simple, c’est un rêve de gamin. Je suis un enfant du rock, c’est ma matrice culturelle et tous les groupes que j’ai aimés (et que je j’aime) avaient des logos ou des lettrages bien particuliers reconnaissables de loin : les Stones, les Stooges, les Ramones, les Bad Brains, les Dead Kennedys, les Guns, enfin je pourrais en citer mille…

Quand Beccaria m’a dit « carte blanche », la première chose que j’ai dite c’est « je veux un logo qui claque, un logo dont on pourrait faire un T-shirt ou un tatouage ». C’est le grand Killofer qui a fait le logo, deux lézards qui se mordent la queue dans une ronde que je trouve assez sensuelle. Ils sont noir et blanc, un clin d’œil justement à cette classification littérature blanche/littérature noire et dont j’appelle au dépassement.

Le choix des illustrations, c’est tout simplement que je commençais à en avoir assez de toutes ces photos issues de banques d’images et qui finissaient par toutes se ressembler. J’aime bien l’idée que le livre soit un objet unique, sacré, précieux, comme une belle pochette de vinyle (impossible d’oublier la banane du Velvet ou les Ramones et leur mur de brique). Je bosse avec un ancien directeur artistique de Libé, Alain Blaise, un bon frappadingue qui a fait un AVC l’année du lancement de la collection, mais qui est sur pied et vaillant maintenant, bref un rocker dans l’âme et dans le cœur. C’est lui qui connaît tous ces artistes fabuleux avec qui j’ai l’honneur de travailler: Killofer, Yann Legendre, Stéphane Trapier, Jessy Deshais… En 2019, on a même une couverture faite par Liberatore, le créateur mythique de RanXerox, autant te dire que j’étais comme un gamin quand j’ai rencontré le mec.

J’aime cette idée que des artistes bossent sur les couvertures des livres. Le travail que nous apportons au texte, nous l’apportons avec la même passion pour les couvertures. C’est beaucoup plus compliqué à manœuvrer que si on cliquait sur des photos sur un écran anonyme, mais c est terriblement plus excitant et vivant.

         feu plaine.jpg racket.jpg

Les deux premiers textes que tu as publiés, Racket de Dominique Manotti et Un feu dans la plaine de Thomas Sands, témoignent-ils de ta volonté de mettre les auteurs français en avant ? De mêler dans ta collection des romanciers aguerris et des auteurs de premiers romans ? De proposer tes textes courts ou plus longs ?

C’est sûr qu’EquinoX est d’abord et avant tout une collection de romans noirs français. J’ai toujours aimé bosser avec des Français. On est ensemble dans le même van et c’est comme si on partait en tournée. J’ai toujours beaucoup de mal à distinguer le travail de l’affectif. J’aime tous mes auteurs à ma manière, parfois imparfaite mais toujours passionnée, et je me couperais un bras pour eux. Ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas ne pas être d’accord ou s’engueuler, voire se quitter. Mais le temps où nous avons été ensemble, nous nous sommes aimés. Les livres sont pour moi l’incarnation d’une histoire d’amour et de désir entre un auteur et son éditeur. S’il n’y a pas d’amour, à quoi bon ? On me dit « à trop s’investir, on est parfois déçu, il faut garder une certaine distance professionnelle ». C’est simple, j’y arrive pas et je préfère me prendre dix fois un mur dans la gueule et souffrir plutôt que de me protéger et finir comme un éditeur blasé qui « développe des projeeeeeeets ». Je déteste le terme projet appliqué à l’art. Pour moi, tout est plus flottant, incertain et donc excitant.

Donc, oui, je bosse avec ceux qui veulent toujours bien de moi après toutes ces années, comme Dominique Manotti, Ingrid Astier, Sylvain Kermici, Frédéric Jaccaud, Pierric Guittaut ou Clément Milian. Ils m’ont suivi de la Série Noire et je les en remercie, car passer de Gallimard aux Arènes, c’est un vrai saut quantique. Mais à côté des ces auteurs « compagnons de route », EquinoX entend laisser une vraie place aux premiers romans. Une collection, c’est comme un organisme vivant. Si on reste fermé sur soi, on finit par se scléroser et mourir. C’est aussi tout l’intérêt d’être éditeur que de donner leur chance à de parfaits inconnus. Le monde de l’édition est un monde parfois un peu fermé et replié sur lui-même, j’aime bien ouvrir les portes et les fenêtres et laisser rentrer le vent.

requiem  vague.jpg  douleur.jpg  glory.jpg  triomphant.jpg  mamie.jpg

Quant à la longueur des textes, c’est pour moi une non-question. L’essentiel est que le texte ait la longueur qu’il doit intrinsèquement avoir. Certains textes sont faits pour être courts et furtifs comme un coup de lame, tandis que d’autres ont besoin de plus de temps pour se déployer. Chez EquinoX, on peut aussi bien trouver des romans secs et nerveux comme du Minor Threat que de longs récits épiques à la Sleep. C’est pour ça que nous avons trois formats (petit, moyen et grand). Il s’agit de ne rien nous interdire si on sent qu’un texte se doit d’être publié. Vous ne m’entendrez jamais dire « j’adore ton texte mais je ne peux pas le faire car il est trop petit ou trop long ». Comme pour beaucoup de choses de la vie, c est le désir qui crée le réel et non l’inverse.

Comment as-tu découvert Thomas Sands ? Peut-on espérer être publié chez EquinoX en envoyant son manuscrit ?

Thomas Sands, c’est le premier livre que j’ai signé chez EquinoX. Je l’ai reçu tout simplement par la poste et, dès les premières pages, j’ai su que ce livre était pour moi, que je me devais de l’éditer. Un feu dans la plaine est un livre qui me tient plus qu’à cœur, c’est un livre que j’aurais aimé écrire. C’est écrit comme du Manset passé à la broyeuse noire, ça parle de violence symbolique, de colère, de soulèvement, de violence. Quand on l’a sorti en mars dernier, la France baignait en pleine histoire d’amour avec Macron qui planait dans les sondages. On nous a accusés de faire l’apologie de la violence, de cracher dans la soupe. Quand je vois le mouvement des gilets jaunes, qui pour moi est avant tout un mouvement d’insurrection face à la violence symbolique d’un pouvoir arrogant et méprisant, je me dis que Thomas avait tout compris avant les autres.

Le plus drôle, c’est que je ne sais rien de ce mec, on échange par mail et par téléphone. Il ne veut pas se montrer, ni aux medias, ni aux libraires, ni aux lecteurs, ni à son éditeur. C’est un homme de l’ombre. Ses livres sont comme des pavés et ils se suffisent à eux-mêmes. Cette attitude d’effacement de soi dans un monde narcissique très « moi je » me plait beaucoup. En ce moment, il bosse sur son second roman, Les divisions de la joie. Ça parlera, entre autre, de l’ultra-droite, de migrants, de déliquescence sociale et de dégoût. Bref, ça parlera de la France d’aujourd’hui.

Donc, oui, envoyez vos livres par la Poste chez EquinoX, à l’ancienne. Je suis un mec du monde d’avant, et cela de plus en plus. Par contre, je vais être honnête, je suis à présent tout seul aux manettes, je n’ai plus d’assistant ou de stagiaire, donc je suis désespérément lent. Il m’arrive de rater des trucs, enseveli que je suis de manuscrits. Mais je préfère le plus au moins, donc je ne me plains pas.

aurel.jpg

Comment s’est faite la rencontre avec Patrick Michael Finn ou Jedidiah Ayres, qui sont américains ? Comment choisis-tu les romans d’auteurs étrangers ?

Il y a 3 ans, j’ai été invité à Philadelphie à une convention noire dédiée à Goodis, pour recevoir un prix pour ce que nous avions fait ces dernières années à la SN. J’avais l’impression d’être déjà mort. En fait, je me suis marré comme une baleine, il y avait plein de frappadingues, de passionnés, de cœurs à vif. Ça a beaucoup bu, fumé, rigolé et c’est là que j’ai rencontré Jedidiah qui lisait sur scène une nouvelle. J’ai adoré direct et le mec était drôle, un fils de pasteur texan qui écoute du death et du black et qui ne jure que par le cinéma indépendant des années 70. On est allés se bourrer la gueule dans un bar texan de la ville, où les serveuses vous montraient leurs seins quand vous leur laissiez des pourboires (c’était avant me too et balance ton texan). A la fin de la soirée, il était évident que nous allions bosser ensemble. On a commencé par Les féroces, une novella crépusculaire qui décrit une révolte de prostituées mexicaines dans le désert à la frontière du Texas et on est en train de traduire (enfin Antoine Chainas, son traducteur) son premier roman Peckerwood.

Finn, c’est le libraire de la convention qui me l’a foutu dans les pattes. Après mon intervention sur scène, le mec est venu me voir avec un petit texte édité par une presse universitaire inconnue en disant « mec, je t’ai écouté, ce livre, il est pour toi ». Il ne s’était pas trompé. Ceci est mon corps est un petit chef d’œuvre qui vous décrit en une centaine de pages la soirée apocalyptique et fondatrice d’une jeune ado de 14 ans qui va découvrir la vie lors d’une longue nuit de beuverie. C’est un livre cru, mystique, on se croirait dans un tableau d’Otto Dix projeté au cœur des Etats-Unis. Depuis on se parle régulièrement par mail et c’est devenu un ami (je dois aller chez lui cet été en Arizona avec mon fils Iggy découvrir le désert, les coyotes et la bouffe épicée). On vient d’acheter son roman, A place for snakes to breed, alors qu’il n’a pas encore trouvé d’éditeur dans son pays. Les ricains trouvent ça trop dur, tu parles.

Donc pour répondre à ta question, je ne choisis pas vraiment ces livres, ce sont plutôt eux qui me choisissent. Je n’ai que du bol d’être au bon endroit, au bon moment. C’est souvent ça une vie d’ailleurs, une succession de hasards, plus ou moins bien maîtrisés.

ceci corps.jpg                                           féroces.jpg

Tu as désormais huit titres à ton catalogue. Après six mois d’existence, l’heure est-elle à un premier bilan ? 

C’est un peu trop tôt. Disons que nous avons eu de bonnes surprises avec Mamie Luger de Benoit Philippon, Racket de Dominique Manotti ou encore Présumé Disparue de l’anglaise Susie Steiner. Ces trois titres se sont vendus entre 7 et 10 000 exemplaires chacun et me permettent d’équilibrer un peu les ventes moins bonnes d’autres textes comme Sands, Finn ou Kermici. Mais là encore, c’est pas grave. J’édite souvent des livres en sachant pertinemment que je vais à peine en vendre mille. L’édition, c’est une histoire d’équilibre et les livres qui vendent servent à financer ceux qui se vendent moins. Comme je dis parfois en rigolant, il faut bien signer Blondie pour financer Napalm Death. Je ne suis pas un idéaliste radical. Ce qui m’importe, c’est de durer et de pouvoir creuser un sillon.

Comment as-tu vécu le lancement de ta collection ? As-tu ressenti de la bienveillance de la part des autres éditeurs, des critiques, des journalistes, que tu connais depuis longtemps, ou t’a-t-on fait comprendre que tu devais faire tes preuves à nouveau ?

Euh comment dire…hahah…Disons que j’ai eu l’impression d’être Keith Richards en 1975 qui quitte les Rolling Stones pour intégrer les Ramones. Finis les jets privés, bienvenue dans le van. Je pensais avoir plus de soutiens, ce ne fut pas vraiment le cas. Mais je ne suis pas amer du tout, je suis plutôt content finalement de redémarrer de rien. Comme ça, on ne peut pas nous accuser de copinage ou de complaisance. J’avoue que les débuts ont été très toniques mais dans quelques temps, je me connais, je penserai à ces moments avec nostalgie: « et tu te souviens au début où on galérait, on se marrait bien quand même ». J’aime beaucoup Guns N’Roses mais seulement de 85 à 88, après Appetite for Destruction, après le succès, ça devient de la merde. Use your Illusion 1&2, globalement, c’est de la merde. Le succès, ça rend bouffi. C’est pour ça que j’aime les Ramones et Motörhead, ils n’ont pas eu le temps d’être ramollis par le succès. Donc, oui, on est repartis à la baston comme en 14, mais c’est chouette, on se sent vivants. It’s Alive…

« L’intérêt principal d’être en bas de la montagne, c’est qu’on peut espérer la gravir et arriver au sommet. Quand on est déjà au sommet de la montagne, on peut au mieux y rester ou alors tomber. » 

Y a-t-il des avantages à être moins visible qu’une collection établie?

Des avantages, je sais pas… disons qu’on a plus de liberté de tirer dans tous les sens car on n’est pas sous les feux de la rampe. Mais je ne suis surtout pas dans une esthétique pseudo-punk de la loose. Sûrement pas, pour moi le punk, c’est un pirate individualiste fuck’em all. Je cherche le succès, je veux par dessus tout que mes auteurs vendent des livres et se fassent du fric. Que l’étau de la société qui les enserre puisse justement se desserrer. Mais pas à n’importe quel prix. L’essentiel, c’est qu’au crépuscule de sa vie, on puisse regarder à la fin derrière soi, se regarder dans le miroir en assumant ce qu’on a fait. Je veux que mes auteurs soient fiers d’eux. La vie est trop courte et absurde pour avaler des couleuvres, en plus c’est pas très bon.

En y pensant, je me dis que l’intérêt principal d’être en bas de la montagne, c’est qu’on peut espérer la gravir et arriver au sommet. Quand on est déjà au sommet de la montagne, on peut au mieux y rester ou alors tomber.

J’ai suivi la critique autour de tes premières parutions. Je l’ai trouvée particulièrement frileuse, facilement effarouchée, même venant de chroniqueurs spécialisés dans le noir. J’ai lu, notamment au sujet de Ceci est mon corps de Patrick Michael Finn ou de Requiem pour Miranda de Sylvain Kermici, des remarques du style « Mais pourquoi écrire un tel texte ? », sous-entendu aussi dur ? Qu’as-tu à répondre à ça ? Pourquoi éditer de tels textes ?

Je dois avouer que ces critiques m’ont tout d’abord blessé. C’est une chose que d’aimer ou ne pas aimer un livre mais mettre en cause son existence même, je trouve cela particulièrement féroce. Après tout, on ne fabrique pas des armes, on n’oblige personne à lire, ce ne sont que des livres de papier. Et puis, j’ai fini par prendre cela pour un compliment. On disait la même chose de certains disques de Lou Reed ou des Stooges, de certains films de Haneke ou de Gaspard Noé. Les deux livres dont tu parles sont effectivement radicaux dans la mesure où ils décrivent des réalités difficiles (les excès parfois morbides de l’adolescence chez Finn et la pulsion meurtrière et nihiliste chez Kermici) sans apporter aucun jugement ni explication. Ce sont des livres cliniques qui nous laissent nous débrouiller tout seul avec la folie dans laquelle ils nous projettent. Personne ne nous tient la main, ni ne nous console. Je pense que c’est cela finalement qui a déstabilisé les gens, et quand on est fortement déstabilisé, on a tendance à détourner le regard et à en vouloir, un peu, à celui qui vous a fait voir en face ce que vous ne soupçonniez pas ou ne vouliez pas voir. On parle en musique parfois de bruit « blanc ». Ces deux livres peuvent être considérés comme des romans noirs « blancs ».

Le nombre de collections de polars ne cesse d’augmenter, comme si c’était la poule aux œufs d’or. Est-ce difficile de se faire une place dans le paysage ?

Je ne sais pas vraiment, ce sont des questions trop concrètes que j’évite de me poser. Si on se pose trop de questions, on ne fait rien. Il y a effectivement une multitude de collections, le meilleur comme le pire. Dans l’absolu, je ne fais pas partie des râleurs. Je me place du point de vue des auteurs et je me dis que plus il y a de collections, plus il y a de possibilités de publier un texte. Le prisme est à présent très large et le paysage est plus diversifié que dans les années 90 où 3-4 collections représentaient l’essentiel du marché. L’apparition de Gallmeister ces dernières années, notamment, a permis de mettre un joli coup de pied dans la fourmilière. Alors oui, c’est difficile, le combat fait rage. Mais comme dirait je ne sais plus qui «  à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ». L’important, c’est de se battre et de rêver les yeux ouverts en se donnant justement les moyens de rêver.

_DSC9170

Malgré cet engouement, le noir ne reste-t-il pas considéré comme un sous-genre ? Le fait que les différents prix littéraires continuent à ne mettre en avant que des auteurs édités en « blanche », alors que beaucoup viennent de la « noire », (comme le Goncourt attribué à Nicolas Mathieu) n’en est-il pas la preuve ?

Cette question est pour moi un vieux cliché. On en parle depuis les années 80, avec le passage de certains auteurs de la Série Noire à la Blanche. Je pense à Pennac et Benacquista notamment. C’est vrai que Lemaitre et Mathieu ont eu le Goncourt en passant d’une collection noire à une collection dite blanche. Moi, ça ne me dérange pas plus que cela en fait. J’aime même bien l’idée qu’une collection noire puisse être un incubateur et forme des auteurs avant de les laisser partir pour des collections plus grand public. La difficulté réelle pour un éditeur de noir et de garder ses auteurs dans sa collection alors qu’ils louchent vers la littérature blanche mais bon, ça c’est le cœur même du métier : réussir à établir des liens forts qui durent dans le temps. Et rien n’empêche les va-et-vient, la vie est longue, multiple et complexe. Et puis, j’ai toujours aimé la culture populaire de genre, je m’en fiche un peu de ce que les gens pensent. Là encore, si on réfléchit trop, on ne fait plus rien.

« Les éditeurs de noirs, les auteurs de noirs, nous savons ce que nous faisons, nous savons où nous nous inscrivons dans l’échelle de valeur. On défend aussi une littérature radicale, critique, qui gratte là où ça fait mal. On ne peut pas non plus se plaindre de ne pas être invité chez Michel Drucker. »

Ce mépris affiché envers la littérature noire n’est-il pas très pénible quand on cherche à mettre en avant justement la qualité des textes que l’on publie ?

Non, je ne suis pas aussi sombre que toi. Il y a peut être un certain snobisme critique mais de là à parler de mépris, je trouve le terme un peu trop fort et surtout un peu trop victimaire. Les éditeurs de noirs, les auteurs de noirs, nous savons ce que nous faisons, nous savons où nous nous inscrivons dans l’échelle de valeur. On défend aussi une littérature radicale, critique, qui gratte là où ça fait mal. On ne peut pas non plus se plaindre de ne pas être invité chez Michel Drucker. Cela fait partie du trip. Cela dit, je comprends très bien qu’après des années, un auteur de noir ait envie de changer de registre et de montrer à la Terre entière de quel bois il se chauffe. Mais, en tant qu’éditeur, je ne le vis pas si durement, et le milieu de la littérature noire est un milieu vivace et riche. Et les gens aiment les romans noirs. La vraie reconnaissance, c’est de pouvoir atteindre son public et ça ne dépend pas que de la couleur de la collection, heureusement d’ailleurs.

Ne peut-on pas faire de la littérature exigeante, de qualité et populaire ?

Evidemment, voyons. Pour parler de mes années SN quand je pense à Caryl Férey, DOA, Nesbo, je ne rougis pas. Ce sont des auteurs qui écrivent avec les tripes, des auteurs honnêtes et droits qui écrivent comme s’ils allaient mourir demain. Et ta question s’applique à tous les champs de la culture, que ce soit la littérature (blanche ou noire d’ailleurs), le cinéma, les séries télé… Il est toujours difficile d’allier grand public et ambition culturelle mais heureusement on y arrive quand même assez souvent. Je dois être plus optimiste que toi hahaha.

Qu’est-ce qu’une bonne collections de romans noirs ? Tu proposes également des textes moins « rugueux », comme Mamie Luger de Benoît Philippon ou L’éternité n’est pas pour nous de Patrick Delperdange. L’équilibre est-il difficile à trouver ?

Aucunement, c’est même ce qui fait l’intérêt du job. Arriver à concilier dans une même collection des textes totalement divers, offrir un spectre le plus large possible. Editer, ce n’est pas juste publier ce que l’on aime intimement. Sinon ça serait trop facile. Editer c’est aussi sortir de soi et se dire « ce bouquin, c’est pas ma came au premier abord, mais dans le genre, c’est vachement bien ». Quand je commençais dans l’édition en 2000, je citais souvent Arnold et Willy « faut de tout pour faire un monde » et je pense toujours pareil. Je considère toujours une collection littéraire comme une micro-maison d’édition. Et je compte bien qu’EquinoX réunisse en son sein la diversité du genre, que ce soit le petit roman noir poing dans la gueule qui provoque des grimaces (mais pourquoi ce livre? Mais pourquoi?) ou des thrillers efficaces que vous ne pouvez pas lâcher. Ce qui compte pour moi, c’est que mes auteurs soient honnêtes dans leur appréhension de leur art. Comme en musique, d’ailleurs : j’ai plutôt tendance à aimer la musique très bruyante voire « extrême » (le grind, le black, le drone) mais il m’arrive souvent de chialer en écoutant Elliott Smith. La vie est multiple et complexe encore une fois, et quand on édite des artistes, je trouve cela salutaire d’avoir la palette la plus large possible. Sinon, c’est pas drôle, et si on ne s’amuse pas en le faisant, si on commence à tomber dans une routine esthétique, eh ben, c’est qu’on est déjà mort.

éternité.jpg   PresumeeDisparue_cvbd.jpg  mauvais oeil.jpg

Tu m’as dit que les auteurs qui t’avaient suivi chez EquinoX, (et que ça te rendait très heureux), savent pourquoi ils sont là. Pourquoi sont-ils là ? As-tu changé quoi que ce soit dans ta façon de travailler ? Qu’est-ce qu’un bon éditeur ?

Tu penses bien que je ne peux pas répondre comme ça à une telle question, ça serait gravement prétentieux. Je pense d’abord qu’il y a une communauté esthétique. A chaque fois que je parle à des auteurs, je vois que nous partageons des goûts en matière de ciné, de musique, d’arts plastiques. Nous partageons aussi une certaine ouverture d’esprit. La musique joue aussi une grande place : je vais voir Nick Cave avec Marie Van Moere, Nine Inch Nails avec Ingrid Astier, Napalm Death avec Clément Milian et Sylvain Kermici. Tous ces auteurs sont aussi souvent des oiseaux de nuit qui aiment bien refaire le monde, refaire l’immonde autour d’un verre mais pas que… On peut écouter du jazz en mangeant des légumes et faire partie de la bande. Le point commun central, c’est une certaine ambition vis-à-vis des livres que nous publions. Je veux que mes auteurs soient fiers de leurs livres, le mot « œuvre » ne me fait pas peur. Toutes ces personnes, patiemment, sont en train de constituer une œuvre. Certains dans la lumière, d’autres plus à l’ombre. Donc on travaille beaucoup, on ne parle que de ça (et de musique et de ciné) mais c’est vrai qu’on a un côté monomaniaque obsessionnel pas toujours évident pour l’entourage proche. Je sais de quoi je parle, j’ai épuisé mon ex-femme avec cette folie du livre, cette soif de se battre pour faire reconnaître mes auteurs à leur juste valeur. Là encore, tous les auteurs avec qui je travaille sont des auteurs viscéraux qui ne peuvent pas faire autrement qu’écrire, sinon ils seraient bons pour l’asile ou l’hôpital. Il y a un sentiment d’urgence : vivre, écrire, lire, ressentir comme si on allait mourir. Ce qui est d’ailleurs le cas, nous allons tous mourir, hahaha.

Qu’est-ce qui nous attend, chez EquinoX, pour les six mois qui viennent ?

paradigma rituel.jpg cherry-49.jpg meute.jpg

En 2019, EquinoX va vous faire voyager. Des goulags de Corée du Nord au tapis rouge d’Hollywood en passant par les villages corses et les forêts du Perche, la plage de Teahupo’o en Polynésie française et sa vague mythique, vous verrez que le roman noir ne connaît pas les frontières. Ce voyage sera aussi un voyage dans le temps : des années 80 et la chute du communisme au Moyen-âge de la Guerre de Cents Ans, vous découvrirez un présent que vous n’imaginez pas et un passé étrangement familier. Ce voyage, comme tout bon roman noir, est aussi un voyage à travers différents milieux sociaux nous plongeant dans des réalités insoupçonnées : des pontes de la mafia corse aux futurs stars d’une industrie naissante que l’on appellera bientôt « l’industrie du X » ; d’un chasseur mystique et solitaire aux surfeurs polynésiens en passant par les salons feutrés et dorés de la République Française ; d’un taulard-vétéran d’Irak (et accessoirement toxicomane) aux cellules djihadistes de Molenbeek… Bouclez vos ceintures et entrez dans le rêve.

Interview publiée en partie dans New Noise n°47 – février-mars 2019

 

Patrick K. Dewdney

 

cycle.jpg
Foutez-moi la paix, je lis ! Il y a des bouquins impossibles à lâcher, des romans qu’on quitte à regret, trop courts malgré leurs 600 pages. Les deux premiers tomes de la saga fantasy de Patrick K. Dewdney, Le Cycle de Syffe, sont de ceux-là. Nous y sont contées les mésaventures de Syffe, huit ans au début de l’histoire, orphelin des rues sans origine, nommé d’après le peuple duquel il semble être issu. Le jeune héros survit de vols et de corvées à Corne-Brune, dans un confort et une stabilité relatifs quand, à la mort du roi, les primeautés de Brune plongent dans la guerre et le chaos. Son univers bascule alors du côté sombre et les épreuves qu’il subira seront aussi physiques qu’affectives. Dans Syffe, tout est extra-ordinaire : le suspense haletant ; les bastons épiques, sanglantes et monumentales ; les sentiments profonds et les personnages fouillés ; le fantastique, inquiétant, en toile de fond ; la langue, riche et fluide… L’enfant de poussière et La peste et la vigne inscrivent d’entrée Patrick K. Dewdney parmi les grands noms de la littérature de l’imaginaire. George R. R. Martin et Robin Hobb n’ont qu’à bien se tenir.
PHOTO DEWDNEY © Maryan Harrington
photo : Maryan Harrington
Tes deux derniers livres publiés étaient des romans noirs plutôt courts (Crocs et Ecume, parus à la Manufacture de livres) et on te retrouve avec une saga de fantasy. Doit-on s’étonner de ce changement de registre ?

Je ne pense pas. J’ai toujours revendiqué le fait que j’écrivais des histoires sans m’attacher particulièrement aux découpages de genre, d’ailleurs je crois que les ouvrages que tu mentionnes pourraient très bien être définis simplement comme des romans. Nous avons revendiqué l’étiquette « noire » dans le cadre d’une collection, mais à mon sens, au vu du contenu littéraire de la collection, c’était essentiellement un choix éditorial.

     crocs.png           écume.jpg

Il me semble que ton écriture a changé, que ta façon de raconter les épisodes que vit Syffe fait appel à des phrases toujours réalistes mais plus amples, comme si elles prenaient leur temps. Est-ce que le genre (noir ou fantasy) dicte le style ?

Je dirais qu’il s’agit davantage d’une question de volume, et du fait que, pour accommoder ce volume, j’ai fait le choix de ralentir le rythme global de ma narration, ce qui implique entre autre l’emploi de phrases plus amples. La mise en place d’un récit au passé joue aussi sur la composition de mes phrases. C’est la première fois que je quitte le récit au présent, et l’urgence narrative qui va avec. Le texte a donc forcément un souffle différent.

Les intrigues de Crocs et Écume faisaient corps avec l’environnement dans lequel elles étaient situées, le plateau limousin ou la côte atlantique. Le vocabulaire était précis, le style quasi naturaliste. Dans le Cycle de Syffe, la nature et les paysages sont inventés. Cela change-t-il quelque chose dans la façon de penser les actions des personnages ?

Il me semble que dans le fond je reste dans un rapport schématique à l’environnement qui est identique à ce que j’ai pu faire avant, avec des actes qui découlent de leur propre histoire et qui s’exercent en réaction à un contexte général, qu’on peut appeler « nature ». Par contre, sur la forme, oui, c’est évident que cela change des choses. Et c’est peut-être même plus clair pour moi, puisque j’en maîtrise davantage la globalité.

bete insecte ailes
illustrations : Fanny Etienne-Artur
As-tu mis longtemps à choisir ton personnage principal ? Es-tu, à l’origine, parti de lui ou du monde dans lequel il évolue ?

Je n’ai pas tellement de souvenirs à ce propos, je crois que les deux sont nés l’un avec l’autre. Ce projet mûrissait en moi depuis très longtemps sous la forme d’une émotion. Lorsque j’ai pris le parti de transformer cela en un récit, l’univers s’est littéralement déversé sur le papier, et l’histoire que je voulais raconter avec. J’ai mis environ une semaine à matérialiser l’univers dans ses grandes lignes, et la rédaction du premier chapitre a suivi dans la foulée.

Syffe se décrit ainsi : « Très jeune déjà, mon ascendance était visible dans mes yeux noirs et mes traits fins, mes cheveux jais et raides, mon teint basané »… Hormis cette ressemblance physique, y a-t-il beaucoup de toi dans le personnage de Syffe ? T’es-tu inspiré de toi, enfant, et d’émotions que tu aurais ressenties quand tu es arrivé d’Angleterre à sept ans pour vivre dans le Limousin ?

Physiquement, mon personnage me ressemble un peu, c’est indéniable. Au delà de ça, je crois que j’ai surtout envie de raconter par son biais une histoire universelle, en prenant le parti de m’affranchir des canons du genre. Dans ce cadre, le fait de camper un gamin gringalet, aux traits androgynes et à la peau mate, cela a un sens qui me dépasse de loin, il me semble. Concernant les passages qui racontent l’enfance, il va de soi que mon expérience personnelle en tant qu’enfant immigré a dû influer sur le récit, mais je pense que j’ai fait attention, comme je le fais toujours, d’ailleurs, à ne pas parler de moi plus qu’il ne le faut.

A propos de ton arrivée en France, connaissais-tu le français ? Penses-tu que le fait que le français ne soit pas ta langue maternelle a une influence sur ta façon d’écrire ?

Lorsque je suis arrivé en France peu avant mon septième anniversaire, je ne parlais pas un mot de français. J’ai appris la langue en un an. Il faut savoir que la plupart des spécialistes s’accordent à dire que les bouts de cerveau qui contrôlent la linguistique s’y figent un tout petit peu plus tard que ça, et dans mon cas, vu que je baignais clairement dans deux cultures et deux langues, le concept de « langue maternelle » n’est pas forcément très pertinent. Ce qui est certain c’est que le bilinguisme conditionne la manière dont l’esprit fonctionne. C’est un sujet sur lequel il existe quantité d’études passionnantes, mais que je n’estime pas maîtriser assez pour en parler convenablement.

Tu as choisi d’écrire au passé, par la voix de Syffe qui raconte ses souvenirs depuis l’âge de huit ans. Pourquoi cette distance ? 

Parce que j’aime bien le principe du récit rapporté, et le jeu narratif qui se tisse organiquement entre les différents niveaux de subjectivité du narrateur. C’est pratique, aussi quand on met en scène un univers étranger au lecteur, parce qu’on peut osciller entre plusieurs points de vue pour le présenter : l’ignorance d’un enfant en plein apprentissage du monde, ou le recul d’un narrateur plus âgé, plus cultivé.

enfant.jpg

Par ses thèmes (un orphelin des rues qui ne connaît pas ses origines), par sa construction, toute en rebondissements, ainsi que par son découpage en chapitres mettant en avant le suspense, Le Cycle de Syffe m’a fait penser aux romans-feuilletons du XIXème, à la Dickens ou Dumas. Te considères-tu comme un auteur de littérature populaire ?

Je ne me considère pas comme grand-chose en vérité, en tout cas pas d’un point de vue littéraire. Par contre, je comprends complètement le parallèle que tu établis avec cette question, et je pense qu’il est pertinent. Il me semble que tout ça est issu d’un même processus, en réalité. Feuilletons-fleuves, littérature populaire ou fantasy, au niveau de leur construction et de leur structure, fondamentalement ces littératures se rapprochent toutes du mythe.

Le cycle de Syffe se situe dans un univers à l’imagerie (pré)médiévale. Pourquoi cette période ? Le Moyen-âge est-il l’âge de tous les possibles ?

Pour moi, effectivement, c’est avant tout une époque où le monde recèle encore des possibles, des espaces lointains et exotiques, sur lesquels l’homme n’a pas encore assis sa posture de dominant. On y vit aussi différemment : les rapports sociaux sont plus tranchés, et peut-être plus clairs. Les dominations s’y établissent par une violence qui s’assume, et l’on y résiste légitimement par les mêmes biais. En dépit du foisonnement complexe de cultures qui s’y interpénètrent, c’est un âge que je trouve plus lisible, ce qui en fait aussi un cadre de choix pour tout récit qui ambitionne une portée symbolique.

T’es-tu inspiré de faits historiques, ou de la situation mondiale contemporaine, pour créer le contexte géopolitique du Cycle de Syffe

Mon analyse historique étant clairement matérialiste, je ne dissocie pas vraiment le passé du contemporain. Ce que je mets en scène, c’est la société sédentaire, l’impact de sa politique, de ses mœurs, et surtout de son économie sur le cours du monde. La lecture moraliste véhiculée par bon nombre d’auteurs de l’imaginaire ne m’intéresse pas du tout. Ce que j’essaye de faire, c’est de mettre en évidence que la mécanique sociale qui mène à la guerre ou à la xénophobie n’est pas intrinsèquement liée à des valeurs, ou plutôt si, mais que ces valeurs naissent à leur tour d’un contexte précis, généralement économique, qui conditionne le rapport des gens entre eux.

 » Être artiste, c’est endosser un rôle social qui consiste à interroger et à faire sens du monde. Il s’agit nécessairement d’un travail politique. »

PostCard T1 carte1.jpg

Ta saga s’inscrit dans la littérature de l’imaginaire mais finalement le monde dans lequel vit Syffe, rempli de guerres, de populations déplacées, de racisme, de répression, d’esclavage… a beaucoup de points communs avec notre monde. Etait-ce une façon de parler de sujets qui te tiennent à cœur ? Est-ce un livre politique?

Tous les livres sont des livres politiques. Du traité idéologique au livre de cuisine, en passant par la fiction, il n’y a pas un seul texte qui ne statue pas sur un aspect ou un autre de la réalité que nous habitons. Être artiste, c’est endosser un rôle social qui consiste à interroger et à faire sens du monde. Il s’agit nécessairement d’un travail politique. Quitte à être cassant et péremptoire, ceux qui s’en défendent sont soit des menteurs, soit des imbéciles. Nous vivons dans une époque de bouleversements sociaux, écologiques et économiques. J’ai toujours cherché à rendre compte de ces bouleversements, à les situer dans une grille de lecture systémique, ne serait-ce que pour contextualiser les discours réactionnaires qui en découlent.

On connaît ton engagement pour un mode de vie alternatif, empreint d’égalité sociale, d’écologie. Est-ce que Syffe rencontre(ra) un peuple qui a mis en principe une utopie dans laquelle tu aimerais vivre ? Les Vars, ces hommes libres qui «n’ont ni seigneurs ni chefs, et ne font usage de l’or que pour échanger à l’extérieur de leurs frontières » et leur Pradekke, précepte qui dit que « l’homme sage est capable de discerner les nuances entre ce qu’il sait et ce qu’il croit, parce que la croyance est la plus dangereuse des ignorances» en sont-ils si éloignés ? 

La société Var est effectivement porteuse de certaines valeurs libertaires, mais je n’irais pas jusqu’à dire que je mets en scène une utopie réelle au sein du cycle. Essentiellement parce que, comme je te le disais plus haut, c’est important pour moi de montrer que les valeurs sont liés au contexte duquel elles émergent. Par exemple, je ne crois pas que l’idéal anarchiste tel que je le conçois pourrait naître d’un monde où le progrès scientifique est aussi balbutiant. J’ai fait le choix d’y intégrer une pensée sceptique, à défaut d’un rationalisme assumé, et je pense que c’est déjà relativement improbable. Mais voilà, si ça peut faire découvrir à quelqu’un que l’anarchie, ce n’est pas forcément le chaos mad-maxien qu’agitent les classes dominantes pour rendre l’émancipation effrayante, alors c’est pour moi une improbabilité acceptable.

page 8 carte.jpg

Syffe grandit en se forgeant au contact de figures paternelles, Hesse, Nahirsipal Eil Asshuri et Uldrick. Pourquoi ne pas l’avoir fait évoluer aussi sous l’influence de personnages féminins ?

C’est une très bonne question. Avant d’y répondre je voudrais contextualiser un peu : j’ambitionne de faire de ce cycle un objet littéraire engagé, notamment, mais pas seulement, en faveur du féminisme. A cette fin, j’ai fait le choix de camper un monde (ou du moins une culture) qui ressemble à ce que nous connaissons au niveau des rapports de domination pour pouvoir justement les mettre en évidence et les dénoncer. De fait, il me semble que ces rapports sont clairement lisibles dans le premier tome : Hesse est un soldat, et dans la culture Brunide, il ne pouvait qu’être un homme. Nahirsipal, qui est issu de deux cultures extrêmement phallocrates, Jharra et Carme, se trouve dans sa position de maître-chirurgien par la vertu de son sexe. Il n’y a que Uldrick que j’aurais légitimement pu remplacer par un personnage féminin, mais pour moi, pour un tas de raisons essentiellement symboliques (notamment la place qu’il occupe dans l’éducation de Syffe, et la violence institutionnelle qu’il incarne à ce moment-là), la question ne s’est jamais posée. Par contre je voudrais quand même rappeler l’existence d’un personnage qui est tout aussi influent et important pour Syffe que les trois personnages que tu évoques : il s’agit de Driche, qui est l’un de mes personnages préférés du premier tome, mais aussi du cycle dans son ensemble.

J’ai aussi pensé aux Voyages de Gulliver en lisant Syffe. Un personnage découvre différents mondes, différentes religions, façons de vivre… au fur et à mesure de ses pérégrinations, et en tire des enseignements. Est-ce un roman philosophique? 

Cette question rejoint à mon sens celle que tu m’as posée à propos de la politique. Il me semble que dès lors que l’on décrit une réalité (qu’elle soit fictive ou non, d’ailleurs), on se trouve de fait dans un processus qui en valide ou en questionne les fondements. L’un des combats philosophiques principaux que je mène par le biais de la littérature, et ce depuis que j’écris, c’est la lutte contre la notion erronée de « nature humaine », ainsi que le moralisme et l’essentialisme qui l’imprègnent. J’ai toujours mis en scène des personnages issus de leurs trajectoires, et c’est important pour moi de démontrer en quoi le bien et le mal sont des notions très subjectives et parfaitement artificielles, qui ne rendent absolument pas compte de la réalité.

Page 1 Les clans.jpg

Tu considères donc qu’un être humain n’est pas, par essence, bon ou mauvais, mais que ses pensées, ses actions sont le résultat des rencontres qu’il fait, et des situations auxquelles il est confronté ? Mais l’empathie que l’on ressent envers Syffe et les camarades de son âge ne vient-elle pas également du fait qu’ils représentent une sorte de pureté par rapport à la violence des adultes ?

En fait, c’est bien pire que ça. Je ne crois tout simplement pas que « bon » ou « mauvais », ça veuille vraiment dire quoi que ce soit. Et oui, d’après moi nos actes tout comme nos schémas de pensée sont avant tout la somme de nos expériences. Et c’est d’ailleurs pour ça que toi tu vas lire l’histoire d’un enfant étranger qui traîne la rue entre vols, cambriolages et mendicité, et y percevoir une forme de pureté, alors que si on transposait tout ça dans le monde que nous habitons, une partie croissante de la population n’hésiterait pas à qualifier ce même gamin de « racaille ».

Y a-t-il l’idée d’un destin, à travers le personnage de Syffe, ou se construit-il uniquement par les (non)choix qu’il fait ?

Ce sont des notions avec lesquelles je vais jouer dans la série, le destin notamment, ou du moins la prédétermination, et du coup, c’est difficile de te répondre sans spoiler, puisqu’on touche à l’essence du personnage, et donc au cœur de l’histoire que je vais raconter.

Il paraît que tu es féru de zététique. Tu nous expliques ce que c’est ? Est-ce que ça transparaît dans ton œuvre ?

La zététique, c’est une école de pensée sceptique qui s’intéresse principalement, mais pas seulement, aux pseudo-sciences. Elle apprend à douter de tout, encourage l’identification de ses propres biais, et part du principe que des déclarations extraordinaires doivent s’accompagner de preuves extraordinaires. Et oui, du coup je crois qu’on peut dire que ce genre d’influence transparaît clairement dans mon œuvre.

Le surnaturel, qui se manifeste sous la forme d’expériences ou de rencontres plutôt désagréables, me semble plus présent dans le deuxième tome. Va-t-il prendre plus d‘importance au fil de l’histoire ? 

C’est difficile de répondre à cette question sans spoiler la suite, voire même mes intentions d’écriture au niveau du cycle dans son intégralité. Du coup, j’espère que tu comprendras, mais je préfère ne rien en dire.

Livre1_Corbeau seul.jpg

Peux-tu nous dire qui est ce Jacques-Emile, auquel Syffe est dédié ?

Jacques-Émile Deschamps est l’homme à qui je dois ma carrière littéraire. Je l’ai rencontré durant mon adolescence, dans le cadre d’un atelier d’écriture. J’avais quatorze ans, et j’écrivais la suite du Seigneur des Anneaux. Il a cherché à me revoir quelques années plus tard, lorsque j’ai quitté la campagne pour faire mes études, et nous sommes devenus amis. Il m’a aidé à mettre le pied à l’étrier au niveau de l’écriture, et m’a donné de bonnes adresses et de bons conseils lorsque j’ai eu fini d’écrire mon premier roman. C’est clairement grâce à lui que j’ai été publié. Jacques est mort brutalement l’année dernière et la dédicace qui figure dans l’Enfant de Poussière n’était pas posthume, quand je l’ai rédigée. J’ai de la peine qu’il n’ait pas pu la lire. C’était une personne généreuse et entière qui comptait beaucoup pour moi. J’écris ces lignes depuis son fauteuil de travail, qu’il m’a cédé il y a une dizaine d’années de ça. Il est bien, ce fauteuil. Hormis mon premier, j’ai écrit tous mes livres assis dedans.

Deux tomes de ta saga sont parus, pour l’instant. Et il me semble que sept sont prévus. Est-ce que tu penses les écrire vite ? Connais-tu déjà la fin, et tous les enchaînements ?

Je suis actuellement calé sur un rythme d’écriture qui devrait me permettre de sortir un tome tous les deux ans. J’ai bien évidemment la fin en tête, ainsi que la plupart des arcs narratifs secondaires. Je n’aurais jamais osé entraîner mon éditrice sur un projet d’une telle envergure sans avoir de solides appuis.

peste.jpg

Comment fais-tu, au quotidien, pour t’extirper de cet univers aussi dense et foisonnant?

Eh bien en vérité je crois que je ne m’en extirpe jamais vraiment. Que je sois entrain de marcher, de discuter, d’embrasser, de militer, ce qui se passe c’est que je nourris sans cesse mon univers. Parfois je le porte en sourdine, et d’autres fois il m’obnubile, mais on ne se sépare pas beaucoup, lui et moi. Et tant mieux, d’ailleurs. C’est un joli remède contre l’ennui, et un refuge appréciable quand la réalité tempête de trop.

Interview publiée dans New Noise n°46 – novembre-décembre 2018

Viv Albertine

Credit Laura Hynd
photo : Laura Hynd
Quand les Slits débarquent en 77, dans le sillage du punk british, elles déchainent l’ouragan. Ari Up, Tessa Pollitt, Palmolive et Viv Albertine resteront dans le cyclone jusqu’à leur split en 81. Inclassables, incontrôlables, elles s’attirent les foudres du grand public et des tabloïds. Elles dérangent. Pas question qu’on leur dicte quoi chanter, quoi faire, quoi porter. Elles sont sauvages, à l’image de la pochette de leur premier album de 79, Cut, culte, aux accents reggae dub, post punk. Don Letts, un temps leur manager,  affirme qu’ « elles étaient les Slits 24h24, elles ne mentaient pas. » Elles étaient rebelles, honnêtes, sincères à la scène comme à la ville. Aucune raison, donc, pour que la guitariste Viv Albertine verse dans le mièvre quand elle décide d’écrire ses souvenirs.
Dans sa première autobiographie De fringues, de musique et de mecs, parue chez Buchet Chastel en 2017, elle revenait longuement, mais pas que, sur ses jeunes années chaotiques. Dans To Throw Away Unopened, son deuxième livre, non encore traduit, elle reprend le fil là où elle l’avait laissé. Elle y relate, à la manière d’un roman noir, les dernières heures de sa mère et la découverte de son journal intime, qu’elle lit, malgré l’injonction qui lui est adressée, de « jeter le sac qui le contient, sans l’ouvrir ». Trop tentant. Plonger dans le passé de celle qui l’a élevée seule lui fait comprendre (un peu) d’où lui viennent sa force et sa rage. C’est l’occasion pour Viv Albertine de livrer sa vision du monde, de vomir sur ce monde dominé par les mâles où chaque once de liberté doit être défendue bec et ongles. La dame n’a rien perdu de son franc parler. L’euphémisme ? Pas sa tasse de thé. Le qu’en dira-t-on ? Rien à battre. Son humour est féroce, sa plume acérée. Elle a bravé les tempêtes, alors quand tu la gonfles avec tes questions ? Ben, normal, elle te met un vent…
Ta première autobiographie De fringues, de musique et de mecs a été publiée en 2014. Puis tu en as écrit une deuxième, To Throw Away Unopened, sortie en avril 2018. Je suppose que la mort de ta mère, et la découverte du sac contenant son journal, ont été pour toi des événements trop bouleversants pour être passés sous silence. Tu as choisi les mots pour t’exprimer, et non la musique. Est-il plus maintenant plus facile pour toi de t’exprimer à travers la littérature qu’à travers la musique ?

Depuis la dissolution des Slits en 1981, il m’est difficile d’écouter de la musique. L’expérience que nous avons vécue a été difficile et violente et j’y ai découvert l’envers du décor d’une industrie brutale et sexiste. Jusqu’à ce que je devienne guitariste dans les Slits, la musique était ma religion, ce qui me sauvait, la seule chose sur la terre en laquelle je croyais. J’imagine que c’est pour cette raison que j’en attendais tellement et que j’ai été si déçue quand j’ai réalisé ce qui se passait réellement dans les coulisses, ce qui se cachait derrière le simple fait d’écrire des chansons. En 2012, je me suis sentie obligée de composer à nouveau, l’écriture de nouveaux morceaux s’imposait. Je sentais que j’avais quelque chose à dire et j’ai fait l’album The Vermilion Border. Mais dès sa sortie, et passée la tournée que j’ai faite dans la foulée, ça a été fini. Je ne crois pas à la musique en tant que carrière. Etre contraint de pondre des albums pour continuer à exister aux yeux du public… C’est la même chose avec toutes les formes d’art. Si vous n’avez rien de nouveau à ajouter, fermez-la.

Je trouve excitant d’écrire dans un format plus long. Prendre le temps et avoir la place d’étirer et de creuser un sujet en profondeur, voilà ce qui m’intrigue en ce moment et je poursuivrai l’expérience jusqu’à ce que je sente n’avoir plus rien à dire ou que ce moyen d’expression ne me convienne plus.

Tu as écrit De fringues, de musique et de mecs au présent, comme si tu étais en immersion, et le lecteur avec toi, dans la tête de la fille que tu étais. Tu as préféré le passé pour To Throw Away Unopened, alors que les événements que tu y racontes sont plus récents. Pourquoi ce choix ?

L’utilisation du présent dans le premier livre s’est imposée dès que j’ai rédigé une poignée de chapitres. J’ai alors tout de suite su que c’était ce qu’il y avait de mieux pour ce bouquin. La narration me suit à travers ma vie, toutes les erreurs que je fais, les obstacles et la solitude que j’expérimente au fur et à mesure de mon parcours. Je ne voulais pas faire entendre la voix d’un narrateur plus malin – c’est-à-dire moi maintenant que j’ai vieilli- qui savait toujours ce qui allait arriver à l’avance et qui distillerait des mises en gardes et donnerait sans arrêt au lecteur des indications. Je voulais que le lecteur patauge avec moi, dans l’instant, qu’il ignore si tout allait partir en vrille ou si tout irait bien. Tout comme je ne le savais simplement pas moi-même.

Le présent ne convenait pas pour la rédaction du deuxième livre puisque je regardais en arrière, décortiquais ma vie passée comme un détective tachant de découvrir d’où me venait ma (toujours très vive) colère, et pourquoi j’avais fait preuve d’assez d’audace pour prendre une guitare électrique à vingt ans à peine, alors que j’étais pauvre, issue de la classe ouvrière, sans éducation, que j’étais incapable de chanter juste, que je n’avais pris aucune leçon de musique ni n’avais joué d’aucun instrument avant. Cette histoire avait besoin d’être racontée avec circonspection, c’est pourquoi j’ai utilisé le passé. Ça a été un vrai défi, de trouver une forme narrative qui serve le propos, mais j’ai fini par y arriver.

fringues

Les titres de tes livres sont tous les deux des phrases ou des mots provenant de ta mère. (Sa mère lui répétait qu’elle ne parlait que De fringues, de musique et de mecs quand elle avait treize ans.) Voulais-tu lui rendre hommage ou se sont-ils imposés car c’était la personne qui te connaissait le mieux ?

Le fait que les deux titres soient des expressions de ma mère n’a pas été un choix conscient. Cela montre simplement à quel point nos mères sont ancrées profondément dans notre psyché. Un de mes livres préférés s’appelle Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? de Jeanette Winterson (Ed. de l’Olivier, 2012), qui est aussi une phrase que disait sa mère. Je pense que nous sommes face ici à un vrai genre de livres, dont les titres sont issus d’expressions provenant de la mère des auteurs !

Les paroles des Slits, de même que celles de ton album The Border Vermilion, étaient très réalistes, directement inspirées des événements que tu vivais. Est-ce cette expérience qui t’as conduite à faire les choix de livres réalistes, des autobiographies, et non de la fiction ? Est-ce très différent d’écrire des paroles et des livres ?

L’écriture de mes livres est assurément influencée par ma façon d’écrire des paroles, qui était très rigoureuse. A l’époque dite « punk », tous ceux impliqués dans le mouvement passaient leur temps à discuter de la façon d’écrire des chansons. Le consensus était unanime sur le fait que les paroles devaient être honnêtes et refléter votre propre expérience – d’autant plus que la musique en Grande-Bretagne était devenue très extravagante et américanisée dans les 70’s – qu’elles devaient être directes et aller droit au but, qu’elles devaient exprimer quelque chose, ne pas perpétuer une morale conformiste, et être brèves. Je m’en suis tenue à cette éthique en écrivant mes livres. Les différences sont nombreuses entre écrire des paroles et un livre, mais c’est le format long qui m’éclate le plus, car il permet de vraiment explorer une idée, de lui laisser faire son chemin dans mon esprit puis sur le papier, la transformant en une expérience bien plus profonde.

Viv-Promo-Front.indd

« On vit des époques tellement différentes. Celle de maintenant n’est pas plus facile, mais plus subtile. Le Punk n’était pas subtil. »

Tu écris à propos de ta mère « qu’elle t’a élevée pour être punk ». Et dans l’anecdote que tu rapportes, où des gros cons te dérangent pendant un concert et où tu finis par leur renverser leurs bières sur la tête, tu écris : « elle te revient vite, l’attitude punk, quand tu en as besoin. » Comment définirais-tu « être punk ? »

Je n’aime pas me définir comme étant « punk ». C’est un mot et un concept inventés par les médias dans les 70’s et on était opposés à cette étiquette. L’attitude que j’adoptais à cette période n’est plus pertinente aujourd’hui. On vit des époques tellement différentes. Celle de maintenant n’est pas plus facile, mais plus subtile. Le Punk n’était pas subtil.

Au sujet de ton père, tu dis : « S’il avait été dans les coins, je n’aurais jamais eu assez de confiance en moi pour prendre une guitare, et pour commencer, je n’y aurais pas été autorisée. Ça ne concernait pas uniquement moi. Aucune des Slits n’avait de père. » Seules les mères peuvent-elles enseigner l’esprit punk à leurs filles ?

Nos pères, à l’époque, nous auraient empêchées d’être ce que nous étions vraiment, sauvages. On vivait dans une société très stricte et patriarcale alors. Ainsi, même si on avait eu des pères qu’on aurait aimés, on aurait cherché à leur faire plaisir, ce qui aurait eu pour effet de nous étouffer de toute façon. Je ne crois pas qu’il soit possible pour un père ou un homme de jamais vraiment comprendre ce qu’une fille doit affronter et surmonter, physiquement, mentalement et émotionnellement, pour être une rebelle ; des siècles de conditionnement et notre propre besoin compulsif de s’intégrer, d’être aimées en premier lieu. Tu dois te battre contre toi-même, c’est très difficile et inconfortable. Voilà pourquoi la plupart des femmes (et des hommes) ne choisissent pas cette voie.

Ta mère, même si elle savait que tu faisais des erreurs, a toujours accepté tes choix. Elle était très permissive. Te comportes-tu de la même façon avec ta fille ?

Je suis plus prudente avec ma fille que ma mère ne l’était avec moi. Ma mère me laissait faire ce que je voulais et me fourrer dans des situations dangereuses, dont certaines ont eu sur moi un impact négatif et durable. J’ai l’impression que j’ai fait plein d’erreurs que ma fille n’a pas à faire parce qu’elle vit à une époque un peu plus libérée. Mais j’encourage sa confiance en elle et en son propre jugement, sa liberté de penser par elle-même. Ce que je voulais pour elle par dessus tout, et que je n’ai pas eu, c’est une bonne éducation. Une fois ce fait accompli, je considérerai que j’ai fait mon boulot et qu’elle peut faire ce qu’elle veut, car elle aura toujours cette éducation sur laquelle s’appuyer. Ma mère me disait tout le temps : « ils peuvent te faire ce qu’ils veulent, mais ils ne pourront jamais te retirer ton éducation. » Dans son esprit, « ils » signifiait l’establishment. Je ne l’ai pas écoutée, mais je fais en sorte que ma fille le fasse.

Viv Albertine DSC_1496 credit Carolina Ambida
photo : Carolina Ambida

« J’étais extrêmement féministe, je lisais beaucoup sur cette question, j’étais militante et très informée sur le féminisme. »

Les Slits refusaient d’être réduites à un groupe de filles. Vous vouliez être considérées comme des garçons et réfutiez le fait d’être féministes. Pourtant, vous avez été des modèles pour de nombreuses femmes qui ont vu que c’était possible de monter sur une scène. N’es-tu pas devenue une icône féministe ?

D’un coup, on passe son temps à me demander pourquoi les Slits ont déclaré qu’elles n’étaient pas féministes, ce qui est pénible parce que c’est sorti du contexte et que cette déclaration a été faite il y a quarante ans. Les journaux à scandale à l’époque étaient incapables de comprendre ce que nous étions. Ils n’avaient jamais vu quelque chose comme nous. Ils nous détestaient et nous craignaient. Ils cherchaient à nous ridiculiser et à nous bâillonner. Ils nous suivaient dans la rue en nous demandant : « Etes-vous des garçons ? Des lesbiennes ? Etes-vous des punks ? Qu’est-ce que vous êtes ? Des féministes ? » On répondait non à tout, parce qu’on savait que dès qu’ils nous colleraient une étiquette, ils nous rangeraient dans une boîte et basta, on ne serait plus intéressantes à leurs yeux, on n’intéresserait plus personne. Tout ça s’est passé il y a très longtemps. Aujourd’hui, le fait qu’on ait répondu non au fait d’être féministes (une des si nombreuses étiquettes qu’on voulait nous coller) nous revient en pleine poire, mais on répondait non à tout. On voulait éviter d’être rangées dans une catégorie par une presse extrêmement hostile. J’étais extrêmement féministe, je lisais beaucoup sur cette question, j’étais militante et très informée sur le féminisme.

Marre des questions sur les Slits…

(…)

Penses-tu que les femmes sont mieux représentées et mieux comprises de nos jours, dans la scène rock, par exemple ?

Je ne sais plus rien sur le rock aujourd’hui. Je ne considère pas que cela soit un moyen d’expression radical, alors ça ne m’intéresse pas.

Dans To Throw Away Unopened, tu débutes tes chapitres par des citations d’artistes, d’auteures, de scientifiques féminines. Etait-ce une façon de réhabiliter leur langage, leurs pensées ?

Les citations de femmes tout au long du livre, la façon dont elles sont situées, éminemment positionnées dans le texte, forment comme un substratum, une lame de fond qui coure tout au long de la narration, illustrant mes influences et agissant telle une fondation sur laquelle repose l’œuvre. J’ai collecté des citations dans les livres que j’ai lus ou au cours de discussions que j’ai eues avec des femmes. Elles me donnent de la confiance et de la force. Elles m’aident à me sentir moins seule. J’ai cité des auteures célèbres, mes amies, ma mère, ma grand-mère, toutes avec le même respect. Je trouve que c’est important de souligner d’où viennent vos idées, et comme la plupart du savoir féminin se transmet oralement, je tenais à leur donner à toutes la même importance. J’ai également cité des auteures et des femmes qui m’ont conduite vers d’autres livres, d’autres artistes.

unopened

Dans un passage, tu décris la façon dont les femmes se comportent partout, tous les jours, afin de ne pas être agressées par des hommes. « Le noir. Des pas. Ne pas établir de contact visuel. Quelles chaussures est-ce que je porte ? Est-ce que je peux courir ? Moyen de s’échapper, éclairage public, autres piétons ? Tout est noté, enregistré, épuisant (…) Depuis soixante-ans, c’est le point de vue masculin qui me modèle, dans tous les aspects de ma vie ; de l’histoire, la politique, la musique et l’art jusqu’à mon corps et mon esprit (…) La domination masculine est partout (…) Je suis saturée de leurs opinions. Je suis capable de voir et penser tel l’honnête homme blanc (…) Je suis capable de penser comme un violeur, nom de dieu de merde ». Considères-tu que le mouvement punk a perdu la partie au sujet des droits des femmes, que rien n’a changé, et que c’est une obligation d’être féministe aujourd’hui ?

Dans les 70’s, je pensais participer à un courant continu et ascendant dans l’amélioration et les progrès en matière d’égalité entre les hommes et les femmes. Depuis, j’ai réalisé que les choses ne vont pas de mieux en mieux en ce qui concerne la libération féminine. Elle se produit par cycles et peut même reculer pendant des décennies. Cette prise de conscience m’a choquée mais c’est le lot de quiconque s’intéresse à l’histoire et vit au-delà de cinquante ans. Etre féministe est la même chose qu’être humaniste, c’est croire en l’équité et l’égalité pour tous les être humains. Tout le monde devrait donc être féministe, mais ce n’est pas comme ça que les gens fonctionnent. Il y a des hommes et des femmes qui pensent que les femmes sont inférieures, et qui croient que certaines races sont inférieures à d’autres. C’est un monde à la con et il en sera toujours ainsi. Mais ça ne veut pas dire qu’il faut cesser de se battre pour un monde meilleur.

Tes livres sont tellement sincères. Et souvent tellement drôles. Tu n’hésites pas à aborder très franchement des sujets comme le sexe, la merde, les poils, les relations foireuses… N’as-tu aucun tabou ? Est-ce que rire de toi-même est une façon d’avancer ?

Ça aide vraiment à guérir et à conserver sa santé mentale, de rire des choses qui te tourmentent le plus. J’ai trouvé ça difficile d’écrire sur des sujets dont j’ai vraiment honte, depuis ma colère jusqu’à ma pilosité, mais écrire dessus et en parler ouvertement a fait que ces peurs se sont amoindries. C’est également très instructif de comprendre d’où viennent ces gênes, qu’elles ne sont pas naturelles mais ont été créées par « l’homme ». Quand tu localises et comprends l’origine de tes peurs, tu arrêtes de te détester, de te culpabiliser et tu deviens plus militante. La plupart des problèmes personnels des gens sont censés venir de leurs parents, mais ces mêmes parents ont été formatés par des sociétés restrictives, oppressives et normatives.

Si tu pouvais changer quelque chose dans ta vie, le ferais-tu ?

Je suis trop paresseuse pour penser à ce que j’aurais pu faire différemment, alors non.

interview publiée dans New Noise n°45 – septembre-octobre 2018

Viv Albertine (english version)

Credit Laura Hynd
photo : Laura Hynd
Your first autobiography Clothes, Clothes, Clothes, Music, Music, Music, Boys, Boys, Boys was published in 2014. Then, you have written a second one To Throw Away Unopened, released in April 2018. I guess that the death of your mother, and the finding of the bag containing her diaries, have been too deeply touching events for you to be silenced. You have chosen to use words to express yourself, and not music. Do you find it easier now for you to express yourself through literature than through music?

Ever since the Slits disbanded in 1981 I’ve found it difficult to listen to music. The experience we had was difficult and violent and I saw behind the scenes of an industry that was  bullying and mysogynist. .

Until I was the guitarist in the Slits, music was my religion and my saviour, it was the only thing on Earth I believed in, I think that’s why I expected so much of it and why I was so disappointed when I saw what really went on behind the songs. In 2012 I felt compelled to make music again, I had to get some songs out , I felt I had something to say and I made the album The Vermilion Border but once it was recorded and I’d toured that was enough. I don’t believe in music as a career, to keep churning out records just to keep yourself in the public eye. Same with all the arts, if you’ve got nothing new to add, keep quiet.

The long form of writing excites me. To have the time and space to stretch out and go deeply into a subject is what intrigues me at the moment and I’ll do it until I don’t feel I have any more to say or until the medium doesn’t suit me anymore.

clothes.jpg

Clothes, Clothes was written in present tense, as if you were immersed, and the reader with you, in the head of the girl you were. To Throw Away Unopened is written in past tense, whereas you talk about more recent events. Why have you chosen these different forms?

The use of the present tense in the first book came to me after I’d written a couple of chapters and as soon as I did it I knew that it was right for the book. The narrative follows me through my life and all the mistakes, obstacles and loneliness along the way. I didn’t want to use a clever narrator’s voice – me now I’d grown up – who always knew what was coming next and would give the reader warnings and pointers along the way. I wanted the reader to blunder along with me, right in the moment, not knowing if what I was doing was going to go horribly wrong or work out ok. Just like I didn’t know when I made those decisions.

I didn’t feel the present tense was right for the second book as I was looking back through my life like a detective trying to discover where my – still active – anger came from and why I so bold as to pick up an electric guitar in my early 20s when I was poor, working class, badly educated, couldn’t sing in tune and had never had a music lesson or played an instrument before. This story needed circumspection , that’s why I used the past tense. It was more of a challenge to make the prose jump off the page but I got there in the end.

The titles of your two books are both words from your mother. Did you want to pay tribute to her or was it obvious because she was the person who knew you best?

It wasn’t a conscious decision that both my book titles were expressions from my mother, but that just shows how deep mothers are in your psyche. One of my favourite books is Why be Happy When You Can be Normal by Jeanette Winterson, which is also a phrase from her mother. I think there’s probably a whole genre out there of titles that are the author’s mother’s expressions!

The lyrics of the Slits, and those of your album The Border Vermilion (2012), were very realistic, inspired by the events you were living. Were they a kind of writing experience which has led to your decision to write your autobiographies, realistic books? Are lyrics and books very different writing experiences? Do you think that you are going to write fiction, one day?

My book writing is definitely influenced by my lyric writing, which was very rigorous. Those of us involved in the so-called ‘punk’ times were always discussing songwriting. The general consensus was that the lyrics should be honest and reflect your own experience – especially as British music had become very flamboyant and Americanised in the 70s – that they should be direct and to the point, have something to say, not perpetuate conformist mores, and be succinct. I keep to this ethos in book writing. The differences between lyric and book writing are many, but what I am enjoying most is the long-form of book writing, being able to really explore an idea and let it unfold in my mind and on the page into a much deeper experience.

border.jpg

You write about your mother: « She raised me to be a punk ». And in the anecdote where stupid men bother you during a gig, you write: « It comes back to you, your punk attitude, when you need it ». How would you define being a punk? Is anger an energy?

I don’t like to define myself as being a ‘punk’ as it was a word and concept invented by the media at in the 1970s and we resisted that label. The attitude I had back then is irrelevant today, we are living in such different times. Not easier times but subtler times. Punk wasn’t subtle.

About your father, you write: “If he’d been around, I wouldn’t have had the confidence or been allowed to pick up an electric guitar for a start. It wasn’t just me; none of the Slits had a father.” A father would have prevented you from doing what you wanted. Do you consider that mothers only can teach how to be punks to their daughters? Do you think you have transmitted the punk spirit to Vida?

A father in those days would have prevented us from being what we were, from being wild. It was a very strict patriarchal society back then. So even if we had fathers we loved we would have wanted to please them and that would have been constricting too. I’m not sure it is possible for a father or a man to ever really understand what a girl has to deal with and overcome physically, mentally and emotionally, to be a rebel; centuries of conditioning and her own compulsion to fit-in and be loved to start with. You have to go against yourself, it is very difficult and very uncomfortable. That’s why most women (or men) don’t choose that path.

Your mother, even if she knew you were making mistakes, always accepted your choices. She was very permissive. Are you doing the same with your daughter?

I am more cautious with my daughter than my mother was with me. My mother let me run wild and get into very dangerous situations, some of which have had a lasting, negative impact on me. I feel I have made lots of mistakes that my daughter doesn’t have to make because she is living in slightly more liberated times. But I do encourage her confidence, individuality of thought, and to trust her own judgement. The main thing I wanted for her that I didn’t have, was a good education, Once that is achieved, I’ll feel  my job is done and she can do whatever she likes, because she will always have that to come back to. My mother used to say to me ‘They can do whatever they want to you, but they can never take away your education.’ (‘They’ was the establishment). I didn’t listen to her, but I am making sure my daughter does.

The Slits refused to be reduced to a girls’ band. You wanted to be considered the same as boys and you refuted the fact of being feminists. Nevertheless you have been models to so many women, who have seen that it was possible to be on stage. You have become a feminist icon, even if you didn’t want too. Isn’t it nice to inspire other women, like The Riot Grrrls, and Carrie Brownstein, the former guitarist of Sleater-Kinney, for instance?

I am suddenly being asked all the time about why the Slits said they were not feminists, which is annoying as this is being taken out of context when it was said 40 years ago. The cheap newspapers at the time couldn’t understand what we were. They had never seen anything like us. They hated and feared us. They wanted to ruin us. They wanted to ridicule us and shut us down. They would follow us in the street and ask, are you boys? are you lesbians? are you punks? what are you? are you feminists?  we said no to everything, because we knew that as soon as they had a label for us they would box us up and that would be it, we would no longer be interesting to them or anyone else. These were very old fashioned times. Nowadays, the fact that we said no to the feminist question (which was one of many labels thrown at us) is being thrown back in our faces but we said no to everything. We were trying to avoid being labelled by an extremely hostile press. I was extremely feminist and very well read and informed and militant about feminism.

had enough of Slits questions…

Viv Albertine DSC_1496 credit Carolina Ambida
photo : Carolina Ambida
What do you think of the female icons nowadays? Do you think that women are better represented and understood in the rock scene, for instance?

I don’t know anything about rock anymore, I don’t consider it a radical medium so I’m not interested in it.

In To Throw Away, your chapters begin with quotations from female artists, scientists, writers… Did you want to rehabilitate their language, their thoughts?

The quotes from women throughout the book and the way they positioned and their prominent position in the text, is like a sub-strata, an undertow running through the narrative illustrating my influences and acting as a foundation to the work. I collect quotes from books I’ve read or women I’ve spoken to, they give me confidence and strength, and help me feel less alone. I have credited famous authors, my friends, my mother and grandmother, all with the same amount of reverence.  I think it is important to acknowledge where your ideas came from and as so much of female knowledge is passed on aurally I gave them all equal importance. I also credited the authors and women who led me to other books and artists.

unopened.jpg

You describe the way women behave everyday, everywhere, not to be assaulted by men. “The dark. Footsteps. Not making eye contact. What shoes am I wearing ? Can I run ? Means of escape, street lighting, any other pedestrians ? Everything registered, recorded, exhausting (…) For 60 years I’ve been shaped by men’s point of view on every aspect of my life, from history, politics, music and art to my mind and my body (…) I see male dominance everywhere (…) I am saturated with their opinions. I can think and see like a straight white man (…) I can think like a rapist for fuck’s sake.’ Do you think that the punk movement has lost the game about women’s rights, that nothing has changed, and that it is an obligation to be a feminist today?

In the 1970s I thought I was part of an ongoing upwards improvement and advancement in women’s equality. Since then I’ve realised that liberation doesn’t just keep on getting better, it happens in cycles and can even go backwards for decades. This realisation shocked me but it comes to everyone who learns about history or lives past 50 years of age.

Being a feminist is the same as being a humanist, belief in fairness and equality for every human being. Therefore every human being should be a feminist, but that’s not how people work. There are men and women out there who believe women are inferior to men and who believe that certain races are inferior to others. It’s a fucked-up world and always will be. That doesn’t mean that we shouldn’t keep fighting for it to be a fairer place though.

Do you think the Harvey Weinstein scandal will lead to a lasting improvement on the status of women?

No – see above

Your books are so sincere. And they are often very funny. You don’t hesitate to talk very honestly about sex, shit, hair, bad relationships… Don’t you have any taboo? Is laughing at yourself a way to move forward?

It really helps to heal and to keep your mental health to laugh at the things that most torment you.  I found it difficult to write about the subjects that I am ashamed of, from my rage to my body hair, but the process of writing and talking openly about them have made these fears shrink in size. It’s also enlightening to discover where these embarrassments stemmed from, that they’re not natural but ‘man-made’. When you trace and understand the origins of your fears you stop hating and blaming yourself and become more militant. Although  most personal problems are attributed to people’s parents, parents are shaped by restrictive, oppressive and prescriptive societies.

If you could change something in your life, would you?

I’m too lazy to think about what I could have done differently so, no.

Interview published in New Noise n°45 – September-October 2018

DOA

La scène d’ouverture donne le la. On suit une fille, la Fille, cheveux rouges, yeux vairons, tenue aristo version fetish, dans les méandres d’un club underground, le BUNK’R. Elle y rejoint son amant, sur le point de subir une opération, onéreuse, douloureuse, sous les yeux d’un public captivé que l’on devine trié sur le volet. Le Loup fait son entrée, ex chirurgien esthétique défiguré par un incendie, masqué pour cacher sa laideur, payé très cher pour ses coups de scalpel désormais illégaux. Il œuvre. Et ça fait mal, ou du bien, c’est selon. Selon que l’on est adepte ou non du BDSM, selon qu’on aime souffrir, voir souffrir, ou faire souffrir. De Berlin à Venise, en passant par Prague, DOA, dans son dernier roman, Lykaia, explore le monde clandestin des pratiques extrêmes en matière de jouissance, cet univers de fantasmes qu’est le Bondage, Discipline, Domination, Sado-Masochisme, et mène son lecteur au bout d’un voyage éprouvant.

lykaia

Vous souvenez-vous quand vous sont venues l’idée et l’envie de consacrer un roman au BDSM ?

En fait, aussi surprenant que cela puisse paraître, je ne me suis pas réveillé un matin en m’écriant : « Super, je vais écrire un truc là-dessus. » (sourire) Un axiome valable pour tous mes livres.

Le thème, en quelque sorte, a toujours été là, puisque le BDSM – Bondage discipline domination soumission sado-masochisme – est partout autour de nous, dans le vocabulaire, dans l’imagerie, dans la culture ; quand on commence à se pencher sur le sujet, c’est assez frappant. Les créateurs de haute couture ou de prêt-à-porter mainstream, par exemple, sont très influencés par l’esthétique BDSM, et depuis longtemps. Le cinéma aussi, et pas seulement le cinéma d’auteur, certaines franchises grand public sont truffées de références BDSM. « The Matrix » est l’une de celles qui me vient à l’esprit en premier, mais ce n’est pas la seule et, pour revenir à la culture plus classique, on pourrait citer « La Vénus à la fourrure », un  texte décliné en pièces de théâtre et en films. C’est un sujet qui n’est ni neuf, ni original mais qui reste tabou, on en parle sans dire qu’on en parle. Qu’il puisse intéresser un créateur ne devrait pas surprendre. Et puis, à cinquante ans, après un peu de bourlingue, on ne peut pas dire que j’étais tout à fait innocent dans le domaine, j’avais vu quelques trucs et cette confession me rappelle d’ailleurs une expression vieillotte utilisée à propos d’une jeune femme déniaisée, qui est : « Elle a vu le loup. » Le loup, cet éternel symbole associé au cul. Moi aussi, donc, j’avais vu quelques loups.

Mais pour être plus précis, il y a cinq ou six ans, j’ai croisé la route d’une personne en particulier qui pratiquait. Nous en avons discuté, je me suis interrogé, de façon très banale, sur le pourquoi : pourquoi, à cet endroit-là, dans cette intimité-là, la douleur, la soumission, l’humiliation, de soi, de l’autre ? Je me suis interrogé, puis j’ai oublié, puis c’est revenu. J’ai lu un peu, creusé. Pas mal creusé. Et au fur et à mesure que j’en apprenais plus, je me suis dit qu’il y avait peut-être là un sujet pour quelque texte noir. Noir et différent de ce que j’avais écrit jusque-là. C’était important pour moi de faire différent. Dans le même temps, le pourquoi font-ils ça ? qui ne trouvait pas de réponse satisfaisante – parce que je ne crois pas qu’il y en ait une et, plus encore, je ne crois plus qu’il y ait besoin d’en avoir une – s’est mué en pourquoi je réagis comme je le fais ? Au fond, « Lykaia », c’est ma tentative de réponse à cette question-là, la rencontre entre ce sujet et ma sensibilité, à un moment donné de ma vie, dans un contexte général de société qui est ce qu’il est, un processus à l’œuvre chez tout artiste, je crois.

Citoyens clandestinsL’honorable sociétéPukhtu… vous êtes connu pour vos romans politiques prenant appui sur une documentation extrêmement fouillée. J’ai l’impression que Lykaia s’éloigne de cette démarche et que vous avez laissé libre court à une littérature plus fantasmée, moins fondée sur un travail de recherche. Mais peut-être que je me trompe. Dans ce cas, jusqu’où est allée votre immersion dans ce milieu plutôt secret ?

C’est bien une fausse impression. Je n’ai pas procédé différemment pour ce roman-ci, je n’ai pas fait moins de recherches et je ne suis pas allé moins loin dans celles-ci. Comme je le disais déjà à l’époque à propos de « Citoyens clandestins », dans « Lykaia » tous les éléments, pris séparément, sont vrais, c’est leur combinaison qui est fausse. Et, à l’instar de ce que j’expliquais également plus tard pour « Pukhtu », lorsque cette même question m’était posée, la doc, c’est bien, mais l’essentiel du travail n’est pas là. C’est facile, au fond, de se renseigner, cela réclame juste du temps, de l’énergie, une capacité à rencontrer du monde et une certaine ouverture d’esprit, pour aller vers l’autre, l’autrement, et parce que ce que l’on découvre de cet autrement n’est pas toujours facile ou en accord avec soi. Mais quid de la construction du récit, des personnages, de la langue ? Le choix des mots, l’usage qui en est fait, pour personnifier un protagoniste, pour rendre compte d’une situation, d’un état d’esprit, la conception d’une scène, le choix des enchaînements, tout cela est bien plus difficile et primordial et, d’un point de vue littéraire, reste au cœur du boulot ; tout l’intérêt est là et seulement là.

Cependant, je vais considérer votre remarque comme un compliment, une preuve que je suis de moins en moins submergé ou noyé par mes sujets. Mais je vais aussi me permettre une petite rectification : je n’ai jamais écrit de romans politiques. J’ai écrit des romans noirs et tous étaient des projets littéraires avant tout, des gestes artistiques. J’insiste sur ce point, parce qu’il est important, et rarement écouté ou compris. Ma matière à moi, c’est la réalité, j’en use comme Klein usait, en peinture, de son bleu si particulier, pour en sortir autre chose. En accumulant les couches de réalité, en jouant avec, je peux rendre mon propos plus que réel, hyper réel en quelque sorte, et épuiser la réalité même. De l’extérieur, il est facile de confondre la manipulation de cette réalité qui, souvent, est politique par nature, et la volonté de faire politique. D’autant qu’en France, les auteurs vivent sous une double malédiction : celle héritée de l’autofiction – nous sommes depuis ce moment de l’histoire littéraire tous soupçonnés de nous placer au centre de notre prose, de parler de nous-mêmes – et celle de cette tradition intellectuelle – très en vogue dans le genre, d’ailleurs – qui consiste à vouloir dénoncer, prononcer des discours ou balancer des messages tous azimuts et, au passage, se faire un peu mousser. Je rejette totalement ces deux très mauvais sorts jetés à la littérature.

L’exploration des pratiques sexuelles extrêmes est-elle, pour vous, un sujet politique ?

Ah, revoilà la politique. Du coup, je m’interroge, faut-il qu’un roman soit politique pour être valable ou pris au sérieux ? (sourire)

Nul ne peut contester que la sexualité occupe une place centrale dans le débat politique actuel, au moins dans le monde occidental. L’évolution du rapport hommes – femmes, la question de l’exercice du pouvoir dans ce cadre, du consentement, la rupture entre la reproduction et la sexualité et donc, par ricochet, le cantonnement de cette dernière à la jouissance, au plaisir, sont quelques-uns des sujets qui agitent politiques, penseurs, éditorialistes, et surtout la population. On réclame au législateur d’agir et qu’y a-t-il de plus politique qu’une loi ?

Et le BDSM dans tout ça, me direz-vous ? Le BDSM est peut-être la manifestation la plus pure, dans le cadre de la sexualité, du pouvoir exercé par un sujet sur un objet, homme, femme, trans, homo, hétéro, bi, via des scénarii qui poussent jusqu’au parodique justement ou au paroxysme, soit directement, soit par contre-pied, les formes que peuvent prendre, au quotidien, les rapports entre individus dans le monde vanille – celui de ceux qui ne pratiquent pas. La question du consentement est également, et depuis longtemps, centrale pour les adeptes de toutes ces paraphilies. Dès lors, si l’on voulait, par le BDSM, aborder l’aspect politique de la sexualité, on pourrait arguer que ces pratiques sont de bonnes illustrations ou métaphores de la réalité, poussées à l’extrême. Mais si vous vous souvenez de ma réponse à la question précédente, je ne fais pas de politique.

Pourquoi avoir situé l’action de Lykaia à Berlin, Prague, Venise ? Paris n’est-elle pas une ville BDSM ?

Lorsque j’ai effectué mes recherches, c’est dans les deux premières villes que j’ai assisté aux  choses les plus hors normes. Comme je l’ai déjà expliqué ailleurs, on peut se poser la question de savoir si c’est lié au passé particulier de ces lieux fortement marqués par l’histoire du siècle dernier, victimes à la fois de la guerre et de régimes totalitaires. Il y règne une énergie très spéciale. Venise, elle, a toujours été un temple du pouvoir et de la luxure, même si, pour la plupart des gens, elle n’est que l’archétype de la cité romantique. Et jouer avec ce cliché-là m’amusait.

Quant à Paris, il s’y passe des choses, comme dans toutes les capitales européennes, mais la situation personnelle de l’un de mes deux protagonistes l’en tient éloigné. Le roman aussi, donc.

N’avez-vous pas peur de perdre des lecteurs en abordant un tel sujet, surtout avec des scènes d’ouverture qui ne s’embarrassent pas d’euphémismes ? Leur réaction, et celle de la critique, vous préoccupe-t-elle ?

Mon public ne m’appartient pas plus que je ne lui appartiens. Et j’ai toujours essayé, jusqu’ici, de ne pas tenir compte des lecteurs pour écrire, pour deux raisons : d’une part, parce que bosser pour les gens en croyant savoir ce qui va leur plaire est prétentieux et me semble une entreprise vouée à l’échec – s’il y avait une recette, tout le monde pondrait des best-sellers et plus rien d’original ne serait publié – et, d’autre part, parce que je ne veux pas être captif des ventes et commencer à me censurer sur quoi que ce soit. Que perdre des lecteurs ne m’ait pas traversé l’esprit quand j’ai réfléchi à « Lykaia », surtout après « Pukhtu », serait mentir. La même question s’est d’ailleurs posée lorsque j’ai accepté, de façon temporaire, de suivre avec ce roman, et celui-là seulement, Aurélien Masson aux Arènes – une maison d’édition très active et qui connaît de nombreux succès mais guère réputée pour son catalogue littéraire. Elle ne se pose plus aujourd’hui, pour diverses raisons, mais à l’époque, il n’était pas aberrant de s’interroger à ce sujet.

Pour le meilleur et pour le pire, dans les deux cas, j’ai décidé de passer outre. Je ne voulais pas devenir le romancier des barbus et barbouzes, il est donc devenu vital d’explorer d’autres univers et d’autres formes, ne serait-ce que pour stimuler ma créativité, mon intérêt, ma curiosité et, d’une certaine façon, sortir de ma zone de confort comme je propose aux lecteurs de le faire avec « Lykaia ». J’avais également envie d’écrire plus court, une première contrainte, en limitant les points de vue, une deuxième, et en m’essayant au « je », troisième contrainte. Un huis clos sur l’intimité d’un couple, ses pulsions, ses passions, ses affrontements, dans un contexte propice au noir était, m’a-t-il semblé, le sujet idéal. Gide a dit cette chose très juste sur la création qui est, de mémoire : « L’art nait de contraintes, vit de luttes et meurt de liberté. » Ce roman, sous cette forme, à ce moment précis de mon parcours en est l’illustration parfaite.

Quant à la critique – et à ses critiques –, je ne peux lui dicter ses propos. Chacun abordera ce texte avec ses propres expériences et son prisme personnel. Les réactions seront intéressantes, pas forcément agréables mais, à mon avis, en diront plus sur ceux qui les auront que sur moi.

Dans votre avertissement, vous précisez que Lykaia « n’a pas de vocation pornographique.»  Vous n’avez donc pas cherché à provoquer d’excitation sexuelle ? Quelle vocation a votre roman ?

Je ne sais pas si mon roman a une vocation ; en tout cas, il n’a pas celle-là. Quant à provoquer une excitation sexuelle chez les gens, ce n’était pas non plus mon but, même s’il n’est pas exclu qu’il produise cet effet-là sur certaines personnes. J’ai écrit un roman noir qui va, dans l’intime et l’organique, gratter là où ça fait mal – ou beaucoup de bien (sourire) – pour paraphraser l’une des définitions que l’on attribue volontiers à ce type de littérature.

Vouliez-vous faire éprouver au lecteur du XXIème siècle les mêmes émotions que celles ressenties au XVIIIème à la découverte de Sade ?

Faire du Sade 2.0 ? Pourquoi pas. Y être arrivé ne serait pas la pire des choses. Si, en plus d’intéresser un lectorat, je donne à certains l’envie de découvrir ou redécouvrir le Divin Marquis ou encore Sacher-Masoch, tant mieux. Au risque de me répéter, j’ai surtout écrit en réaction à ce sujet, avec ma propre voix, et en testant de nouvelles formes, comme le « je ».

Vous indiquez également que « ce livre est outrancier par nature… » J’ai trouvé que l’outrance allait parfois jusqu’au grotesque, dans le sens où certaines scènes provoquaient une sorte de rire grimaçant sous la pression du malaise. Etait-ce l’un des buts recherchés ?

Par grotesque vous signifiez ce qui est ridicule ou absurde ? Toute forme de violence, quand elle est incomprise, relève de l’absurde. Néanmoins, dans la mesure où les choses que je décris existent et sont pratiquées, si ce n’est par le plus grand nombre, au moins par une quantité non négligeable de gens de façon régulière, suggérer l’absurdité ou le ridicule, c’est proférer un jugement susceptible de blesser pas mal de monde, même si… le burlesque fait aussi partie de l’univers BDSM.

Que l’on puisse être ébranlé par ce que j’ai écrit, cela me semble normal. Mon texte a de quoi ébranler. Et puis, n’est-ce pas l’un des rôles de la littérature et, d’une façon générale de l’art, que de bousculer le lecteur, le public, en bien, en mal, les deux ? Faudrait-il désormais se mettre à la safe-lecture comme on s’est mis au safe-sex, appliquer là aussi un principe de précaution – qui ne serait qu’une censure déguisée –, se cantonner au feelgood, ou au très (trop ?) sérieux, pour surtout ne jamais déranger personne ? Tout ça n’est pas très punk. Il faut dire que l’époque tolère de moins en moins les indociles véritables, elle préfère les rebelles en carton, qui s’indignent dans le sens du vent, comme on pisse, ils font moins mal.

Lykaia est-il un conte, une sorte de Belle et la bête pour adultes ?

Oui un conte, pour adultes, mais j’y vois plutôt un « Petit chaperon rouge » rhabillé de noir, où les rôles seraient inversés.

Une fille jeune très belle, en couple avec un homme plus âgé, qu’elle appelle « papa »… Ne vous êtes-vous pas amusé avec les codes propres à la littérature érotique ?

Tout d’abord, une précision : dans « Lykaia », à aucun moment il n’est écrit que la jeune fille que vous évoquez et que j’appelle moi la Fille, est belle. Il est dit qu’elle est statuesque, a une gueule, impressionne, dégage quelque chose. Son âge n’est jamais donné non plus, pour d’évidentes raisons quand on se penche sur la symbolique qui irrigue le texte – et que je ne vais pas expliquer ici. Jeune ne me semble donc pas convenir non plus, en fait. Par ailleurs, l’autre protagoniste, l’homme, a quarante-trois ans, pas vraiment un âge canonique. Donc, il s’agit d’une Fille sans âge et d’un homme encore assez jeune. N’auriez-vous pas plaqué sur eux vos propres fantasmes ? (sourire)

Ensuite, une clé : en exergue du roman, il y a un extrait d’un poème très connu de Sylvia Plath, « Papa ». Il n’a, a priori, rien de libidineux. Il est, de même, difficile de qualifier Plath de papesse de la littérature érotique. Et pourtant ce texte assez long flirte subtilement avec l’érotisme, ce que semble confirmer un aveu de la poétesse elle-même à propos de sa narratrice, qui souffrirait du complexe d’Electre, le pendant féminin de l’Oedipe. Mes papas à moi ont donc moins à voir avec la littérature érotique et ses codes qu’avec la psychanalyse.

Enfin, dans l’univers du BDSM, la soumission s’exprime souvent par la marque de déférence maître, seigneur ou papa. Je suis donc également cohérent avec mon sujet et son univers.

Vous faites dire à la Fille, votre héroïne, citant sa propre mère : « Nous les femmes, nous sommes toutes malades parce que nous donnons la vie, et donc aussi la mort ». De quoi sont malades les hommes ?

De ne pas donner la vie, d’être au mieux capables de la prendre ?

Votre héros porte un masque de loup, qui devient pour lui « son sauveur, son ami », un personnage à part entière. Vous-même entretenez une forme de mystère quant à votre image (même si vous apparaissez dans une grande émission de télé et que vous participez à des salons, il reste difficile de trouver des photos de votre visage). Ecrire sous pseudo et peu se montrer, est-ce une façon de vous protéger ?

De me protéger, non. Personne ne m’attaque. De me préserver oui, de pouvoir continuer à cultiver mon jardin personnel le plus discrètement possible dans un monde où la transparence totale, j’irais jusqu’à dire totalitaire, et la suspicion qui en découle quand on ne s’y résout pas tendent à devenir la norme.

Merci à DOA pour avoir répondu à mes questions, et à Clete de Nyctalopes pour avoir joué les entremetteurs