Aurélien Masson (deuxième interview)

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Bifurquer. Emprunter un chemin nouveau sans avoir à fondre ses pas dans celui d’un autre. Sauter joyeusement de la falaise pour voir si on peut voler… Un pari dingue, une audacieuse ambition, un risque kamikaze ? Quand Aurélien Masson, l’ex boss de la Série Noire a quitté Gallimard pour créer EquinoX, une collection de romans noirs aux Arènes, les avis au sujet de ce choix inattendu ont été partagés. Six mois après son lancement, l’impétueux éditeur a prouvé qu’il était retombé sur ses pattes sans même se fouler une cheville. Pas de danger qu’il se casse le col du fémur en chaussons sur du beau parquet ciré. Les pieds sur terre et la tête dans les étoiles, s’il a changé de voie, il a gardé le cap. Proposer des romans qui tabassent, questionnent notre monde avec le sourire ou un coup de dents, des livres qui déstabilisent et vous font étrangement vous sentir moins seul dans le chaos.
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Photos : Stéphane Rémaël
Après une dizaine d’années passées à la tête de la Série Noire, tu as quitté Gallimard pour fonder ta propre collection, EquinoX, aux éditions des Arènes. Est-ce l’excitation de créer quelque chose, de partir d’une page blanche qui a présidé à ce choix ?

Tu m’enlèves les mots de la bouche. Je suis entré à la Série Noire en l’an 2000, j’avais 25 ans, et après 17 ans au sein d’une même maison, aussi prestigieuse soit-elle, j’avais besoin de renouveau, d’air frais. Chez Gallimard, j’avais un peu l’impression de faire partie des murs et j’ai ressenti un besoin de sauter dans le vide, de prendre des risques. Ça a surpris pas mal de gens, mais il n’y a bien qu’en France qu’on passe toute sa vie dans une même boîte. Ce changement est aussi le résultat d’une rencontre avec Laurent Beccaria, le directeur des Arènes, qui m’a tout de suite laissé carte blanche et ça, c’est un fantasme pour tout éditeur. Souvent quand j’étais à la SN, on me disait « oui mais bon, c’est facile pour toi, tu es à la Série Noire ». Donc voila, je voulais prendre mes responsabilités et me mettre à nu. Et soyons honnête, sauter dans l’inconnu c’est excitant. J’aime bien les batailles, les bagarres et quand je repense à la Série Noire, le plus drôle c’était les premières années quand nous repartions de rien et que tout était à faire. Une fois que les succès arrivent, c est chouette pour les patrons et les auteurs bien sûr, mais disons que le jeu devient plus sérieux. Recommencer à zéro, c’était aussi retrouver ces sensations adolescentes qui m’avaient un peu quitté durant les dernières années de la SN.

Tu présentes EquinoX comme une collection de romans noirs. Qu’est-ce que cette appellation de littérature noire désigne pour toi ?

Vaste question qui pourra éternellement se poser. J’ai toujours du mal avec les boîtes, les catégories, les genres, les sous-genres (ça s’applique aussi à la musique quand je lis les chroniques de New Noise sur les disques je pète toujours de rire devant cette volonté de catégoriser les disques genre « black indus metal post symphonique » « doom transcendantal tendance nordique »…). La France est le pays de Descartes et de la logique de classification.

Mais pour répondre à ta question, un roman noir est pour moi un roman ancré dans la réalité sociale de ce qu’il décrit. C’est un roman politique, mais politique au sens large, pas au sens engagé. Il n’est pas là pour vous dire comment penser, juste vous présenter le chaos social qui vous entoure et vous pousser ensuite à réfléchir par vous-même. Je déteste les auteurs à intentions, je n’aime pas le prêt-à-penser. Le roman noir est un roman qui dévoile les zones d’ombres de nos sociétés contemporaines, les zones de conflits, là où rien ne se passe comme prévu, là où ça gratte, où ça ne va pas de soi. C’est aussi un roman de communauté, une littérature où le lecteur n’est plus qu’un simple individu atomisé mais un être « ressentant » et qui se dit « ha putain enfin!! Je ne suis pas seul dans la nuit, ce monde-là que l’on nous offre est bien un monde qui marche sur la tête, je ne suis pas fou ». C’est pour ça qu’en général, plus la société va mal, plus le roman noir se porte bien. De ce point de vue là, merci Macron, continue comme ça et de grands livres noirs vont fleurir à tout va. Tant qu’il y a du noir, y’a de l’espoir, comme diraient les Bérus.

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Parle-nous du logo et des couvertures. Les illustrations sont-elles toutes des dessins originaux ? Comment sont sélectionnés les artistes ? 

Le logo, c’est simple, c’est un rêve de gamin. Je suis un enfant du rock, c’est ma matrice culturelle et tous les groupes que j’ai aimés (et que je j’aime) avaient des logos ou des lettrages bien particuliers reconnaissables de loin : les Stones, les Stooges, les Ramones, les Bad Brains, les Dead Kennedys, les Guns, enfin je pourrais en citer mille…

Quand Beccaria m’a dit « carte blanche », la première chose que j’ai dite c’est « je veux un logo qui claque, un logo dont on pourrait faire un T-shirt ou un tatouage ». C’est le grand Killofer qui a fait le logo, deux lézards qui se mordent la queue dans une ronde que je trouve assez sensuelle. Ils sont noir et blanc, un clin d’œil justement à cette classification littérature blanche/littérature noire et dont j’appelle au dépassement.

Le choix des illustrations, c’est tout simplement que je commençais à en avoir assez de toutes ces photos issues de banques d’images et qui finissaient par toutes se ressembler. J’aime bien l’idée que le livre soit un objet unique, sacré, précieux, comme une belle pochette de vinyle (impossible d’oublier la banane du Velvet ou les Ramones et leur mur de brique). Je bosse avec un ancien directeur artistique de Libé, Alain Blaise, un bon frappadingue qui a fait un AVC l’année du lancement de la collection, mais qui est sur pied et vaillant maintenant, bref un rocker dans l’âme et dans le cœur. C’est lui qui connaît tous ces artistes fabuleux avec qui j’ai l’honneur de travailler: Killofer, Yann Legendre, Stéphane Trapier, Jessy Deshais… En 2019, on a même une couverture faite par Liberatore, le créateur mythique de RanXerox, autant te dire que j’étais comme un gamin quand j’ai rencontré le mec.

J’aime cette idée que des artistes bossent sur les couvertures des livres. Le travail que nous apportons au texte, nous l’apportons avec la même passion pour les couvertures. C’est beaucoup plus compliqué à manœuvrer que si on cliquait sur des photos sur un écran anonyme, mais c est terriblement plus excitant et vivant.

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Les deux premiers textes que tu as publiés, Racket de Dominique Manotti et Un feu dans la plaine de Thomas Sands, témoignent-ils de ta volonté de mettre les auteurs français en avant ? De mêler dans ta collection des romanciers aguerris et des auteurs de premiers romans ? De proposer tes textes courts ou plus longs ?

C’est sûr qu’EquinoX est d’abord et avant tout une collection de romans noirs français. J’ai toujours aimé bosser avec des Français. On est ensemble dans le même van et c’est comme si on partait en tournée. J’ai toujours beaucoup de mal à distinguer le travail de l’affectif. J’aime tous mes auteurs à ma manière, parfois imparfaite mais toujours passionnée, et je me couperais un bras pour eux. Ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas ne pas être d’accord ou s’engueuler, voire se quitter. Mais le temps où nous avons été ensemble, nous nous sommes aimés. Les livres sont pour moi l’incarnation d’une histoire d’amour et de désir entre un auteur et son éditeur. S’il n’y a pas d’amour, à quoi bon ? On me dit « à trop s’investir, on est parfois déçu, il faut garder une certaine distance professionnelle ». C’est simple, j’y arrive pas et je préfère me prendre dix fois un mur dans la gueule et souffrir plutôt que de me protéger et finir comme un éditeur blasé qui « développe des projeeeeeeets ». Je déteste le terme projet appliqué à l’art. Pour moi, tout est plus flottant, incertain et donc excitant.

Donc, oui, je bosse avec ceux qui veulent toujours bien de moi après toutes ces années, comme Dominique Manotti, Ingrid Astier, Sylvain Kermici, Frédéric Jaccaud, Pierric Guittaut ou Clément Milian. Ils m’ont suivi de la Série Noire et je les en remercie, car passer de Gallimard aux Arènes, c’est un vrai saut quantique. Mais à côté des ces auteurs « compagnons de route », EquinoX entend laisser une vraie place aux premiers romans. Une collection, c’est comme un organisme vivant. Si on reste fermé sur soi, on finit par se scléroser et mourir. C’est aussi tout l’intérêt d’être éditeur que de donner leur chance à de parfaits inconnus. Le monde de l’édition est un monde parfois un peu fermé et replié sur lui-même, j’aime bien ouvrir les portes et les fenêtres et laisser rentrer le vent.

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Quant à la longueur des textes, c’est pour moi une non-question. L’essentiel est que le texte ait la longueur qu’il doit intrinsèquement avoir. Certains textes sont faits pour être courts et furtifs comme un coup de lame, tandis que d’autres ont besoin de plus de temps pour se déployer. Chez EquinoX, on peut aussi bien trouver des romans secs et nerveux comme du Minor Threat que de longs récits épiques à la Sleep. C’est pour ça que nous avons trois formats (petit, moyen et grand). Il s’agit de ne rien nous interdire si on sent qu’un texte se doit d’être publié. Vous ne m’entendrez jamais dire « j’adore ton texte mais je ne peux pas le faire car il est trop petit ou trop long ». Comme pour beaucoup de choses de la vie, c est le désir qui crée le réel et non l’inverse.

Comment as-tu découvert Thomas Sands ? Peut-on espérer être publié chez EquinoX en envoyant son manuscrit ?

Thomas Sands, c’est le premier livre que j’ai signé chez EquinoX. Je l’ai reçu tout simplement par la poste et, dès les premières pages, j’ai su que ce livre était pour moi, que je me devais de l’éditer. Un feu dans la plaine est un livre qui me tient plus qu’à cœur, c’est un livre que j’aurais aimé écrire. C’est écrit comme du Manset passé à la broyeuse noire, ça parle de violence symbolique, de colère, de soulèvement, de violence. Quand on l’a sorti en mars dernier, la France baignait en pleine histoire d’amour avec Macron qui planait dans les sondages. On nous a accusés de faire l’apologie de la violence, de cracher dans la soupe. Quand je vois le mouvement des gilets jaunes, qui pour moi est avant tout un mouvement d’insurrection face à la violence symbolique d’un pouvoir arrogant et méprisant, je me dis que Thomas avait tout compris avant les autres.

Le plus drôle, c’est que je ne sais rien de ce mec, on échange par mail et par téléphone. Il ne veut pas se montrer, ni aux medias, ni aux libraires, ni aux lecteurs, ni à son éditeur. C’est un homme de l’ombre. Ses livres sont comme des pavés et ils se suffisent à eux-mêmes. Cette attitude d’effacement de soi dans un monde narcissique très « moi je » me plait beaucoup. En ce moment, il bosse sur son second roman, Les divisions de la joie. Ça parlera, entre autre, de l’ultra-droite, de migrants, de déliquescence sociale et de dégoût. Bref, ça parlera de la France d’aujourd’hui.

Donc, oui, envoyez vos livres par la Poste chez EquinoX, à l’ancienne. Je suis un mec du monde d’avant, et cela de plus en plus. Par contre, je vais être honnête, je suis à présent tout seul aux manettes, je n’ai plus d’assistant ou de stagiaire, donc je suis désespérément lent. Il m’arrive de rater des trucs, enseveli que je suis de manuscrits. Mais je préfère le plus au moins, donc je ne me plains pas.

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Comment s’est faite la rencontre avec Patrick Michael Finn ou Jedidiah Ayres, qui sont américains ? Comment choisis-tu les romans d’auteurs étrangers ?

Il y a 3 ans, j’ai été invité à Philadelphie à une convention noire dédiée à Goodis, pour recevoir un prix pour ce que nous avions fait ces dernières années à la SN. J’avais l’impression d’être déjà mort. En fait, je me suis marré comme une baleine, il y avait plein de frappadingues, de passionnés, de cœurs à vif. Ça a beaucoup bu, fumé, rigolé et c’est là que j’ai rencontré Jedidiah qui lisait sur scène une nouvelle. J’ai adoré direct et le mec était drôle, un fils de pasteur texan qui écoute du death et du black et qui ne jure que par le cinéma indépendant des années 70. On est allés se bourrer la gueule dans un bar texan de la ville, où les serveuses vous montraient leurs seins quand vous leur laissiez des pourboires (c’était avant me too et balance ton texan). A la fin de la soirée, il était évident que nous allions bosser ensemble. On a commencé par Les féroces, une novella crépusculaire qui décrit une révolte de prostituées mexicaines dans le désert à la frontière du Texas et on est en train de traduire (enfin Antoine Chainas, son traducteur) son premier roman Peckerwood.

Finn, c’est le libraire de la convention qui me l’a foutu dans les pattes. Après mon intervention sur scène, le mec est venu me voir avec un petit texte édité par une presse universitaire inconnue en disant « mec, je t’ai écouté, ce livre, il est pour toi ». Il ne s’était pas trompé. Ceci est mon corps est un petit chef d’œuvre qui vous décrit en une centaine de pages la soirée apocalyptique et fondatrice d’une jeune ado de 14 ans qui va découvrir la vie lors d’une longue nuit de beuverie. C’est un livre cru, mystique, on se croirait dans un tableau d’Otto Dix projeté au cœur des Etats-Unis. Depuis on se parle régulièrement par mail et c’est devenu un ami (je dois aller chez lui cet été en Arizona avec mon fils Iggy découvrir le désert, les coyotes et la bouffe épicée). On vient d’acheter son roman, A place for snakes to breed, alors qu’il n’a pas encore trouvé d’éditeur dans son pays. Les ricains trouvent ça trop dur, tu parles.

Donc pour répondre à ta question, je ne choisis pas vraiment ces livres, ce sont plutôt eux qui me choisissent. Je n’ai que du bol d’être au bon endroit, au bon moment. C’est souvent ça une vie d’ailleurs, une succession de hasards, plus ou moins bien maîtrisés.

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Tu as désormais huit titres à ton catalogue. Après six mois d’existence, l’heure est-elle à un premier bilan ? 

C’est un peu trop tôt. Disons que nous avons eu de bonnes surprises avec Mamie Luger de Benoit Philippon, Racket de Dominique Manotti ou encore Présumé Disparue de l’anglaise Susie Steiner. Ces trois titres se sont vendus entre 7 et 10 000 exemplaires chacun et me permettent d’équilibrer un peu les ventes moins bonnes d’autres textes comme Sands, Finn ou Kermici. Mais là encore, c’est pas grave. J’édite souvent des livres en sachant pertinemment que je vais à peine en vendre mille. L’édition, c’est une histoire d’équilibre et les livres qui vendent servent à financer ceux qui se vendent moins. Comme je dis parfois en rigolant, il faut bien signer Blondie pour financer Napalm Death. Je ne suis pas un idéaliste radical. Ce qui m’importe, c’est de durer et de pouvoir creuser un sillon.

Comment as-tu vécu le lancement de ta collection ? As-tu ressenti de la bienveillance de la part des autres éditeurs, des critiques, des journalistes, que tu connais depuis longtemps, ou t’a-t-on fait comprendre que tu devais faire tes preuves à nouveau ?

Euh comment dire…hahah…Disons que j’ai eu l’impression d’être Keith Richards en 1975 qui quitte les Rolling Stones pour intégrer les Ramones. Finis les jets privés, bienvenue dans le van. Je pensais avoir plus de soutiens, ce ne fut pas vraiment le cas. Mais je ne suis pas amer du tout, je suis plutôt content finalement de redémarrer de rien. Comme ça, on ne peut pas nous accuser de copinage ou de complaisance. J’avoue que les débuts ont été très toniques mais dans quelques temps, je me connais, je penserai à ces moments avec nostalgie: « et tu te souviens au début où on galérait, on se marrait bien quand même ». J’aime beaucoup Guns N’Roses mais seulement de 85 à 88, après Appetite for Destruction, après le succès, ça devient de la merde. Use your Illusion 1&2, globalement, c’est de la merde. Le succès, ça rend bouffi. C’est pour ça que j’aime les Ramones et Motörhead, ils n’ont pas eu le temps d’être ramollis par le succès. Donc, oui, on est repartis à la baston comme en 14, mais c’est chouette, on se sent vivants. It’s Alive…

« L’intérêt principal d’être en bas de la montagne, c’est qu’on peut espérer la gravir et arriver au sommet. Quand on est déjà au sommet de la montagne, on peut au mieux y rester ou alors tomber. » 

Y a-t-il des avantages à être moins visible qu’une collection établie?

Des avantages, je sais pas… disons qu’on a plus de liberté de tirer dans tous les sens car on n’est pas sous les feux de la rampe. Mais je ne suis surtout pas dans une esthétique pseudo-punk de la loose. Sûrement pas, pour moi le punk, c’est un pirate individualiste fuck’em all. Je cherche le succès, je veux par dessus tout que mes auteurs vendent des livres et se fassent du fric. Que l’étau de la société qui les enserre puisse justement se desserrer. Mais pas à n’importe quel prix. L’essentiel, c’est qu’au crépuscule de sa vie, on puisse regarder à la fin derrière soi, se regarder dans le miroir en assumant ce qu’on a fait. Je veux que mes auteurs soient fiers d’eux. La vie est trop courte et absurde pour avaler des couleuvres, en plus c’est pas très bon.

En y pensant, je me dis que l’intérêt principal d’être en bas de la montagne, c’est qu’on peut espérer la gravir et arriver au sommet. Quand on est déjà au sommet de la montagne, on peut au mieux y rester ou alors tomber.

J’ai suivi la critique autour de tes premières parutions. Je l’ai trouvée particulièrement frileuse, facilement effarouchée, même venant de chroniqueurs spécialisés dans le noir. J’ai lu, notamment au sujet de Ceci est mon corps de Patrick Michael Finn ou de Requiem pour Miranda de Sylvain Kermici, des remarques du style « Mais pourquoi écrire un tel texte ? », sous-entendu aussi dur ? Qu’as-tu à répondre à ça ? Pourquoi éditer de tels textes ?

Je dois avouer que ces critiques m’ont tout d’abord blessé. C’est une chose que d’aimer ou ne pas aimer un livre mais mettre en cause son existence même, je trouve cela particulièrement féroce. Après tout, on ne fabrique pas des armes, on n’oblige personne à lire, ce ne sont que des livres de papier. Et puis, j’ai fini par prendre cela pour un compliment. On disait la même chose de certains disques de Lou Reed ou des Stooges, de certains films de Haneke ou de Gaspard Noé. Les deux livres dont tu parles sont effectivement radicaux dans la mesure où ils décrivent des réalités difficiles (les excès parfois morbides de l’adolescence chez Finn et la pulsion meurtrière et nihiliste chez Kermici) sans apporter aucun jugement ni explication. Ce sont des livres cliniques qui nous laissent nous débrouiller tout seul avec la folie dans laquelle ils nous projettent. Personne ne nous tient la main, ni ne nous console. Je pense que c’est cela finalement qui a déstabilisé les gens, et quand on est fortement déstabilisé, on a tendance à détourner le regard et à en vouloir, un peu, à celui qui vous a fait voir en face ce que vous ne soupçonniez pas ou ne vouliez pas voir. On parle en musique parfois de bruit « blanc ». Ces deux livres peuvent être considérés comme des romans noirs « blancs ».

Le nombre de collections de polars ne cesse d’augmenter, comme si c’était la poule aux œufs d’or. Est-ce difficile de se faire une place dans le paysage ?

Je ne sais pas vraiment, ce sont des questions trop concrètes que j’évite de me poser. Si on se pose trop de questions, on ne fait rien. Il y a effectivement une multitude de collections, le meilleur comme le pire. Dans l’absolu, je ne fais pas partie des râleurs. Je me place du point de vue des auteurs et je me dis que plus il y a de collections, plus il y a de possibilités de publier un texte. Le prisme est à présent très large et le paysage est plus diversifié que dans les années 90 où 3-4 collections représentaient l’essentiel du marché. L’apparition de Gallmeister ces dernières années, notamment, a permis de mettre un joli coup de pied dans la fourmilière. Alors oui, c’est difficile, le combat fait rage. Mais comme dirait je ne sais plus qui «  à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ». L’important, c’est de se battre et de rêver les yeux ouverts en se donnant justement les moyens de rêver.

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Malgré cet engouement, le noir ne reste-t-il pas considéré comme un sous-genre ? Le fait que les différents prix littéraires continuent à ne mettre en avant que des auteurs édités en « blanche », alors que beaucoup viennent de la « noire », (comme le Goncourt attribué à Nicolas Mathieu) n’en est-il pas la preuve ?

Cette question est pour moi un vieux cliché. On en parle depuis les années 80, avec le passage de certains auteurs de la Série Noire à la Blanche. Je pense à Pennac et Benacquista notamment. C’est vrai que Lemaitre et Mathieu ont eu le Goncourt en passant d’une collection noire à une collection dite blanche. Moi, ça ne me dérange pas plus que cela en fait. J’aime même bien l’idée qu’une collection noire puisse être un incubateur et forme des auteurs avant de les laisser partir pour des collections plus grand public. La difficulté réelle pour un éditeur de noir et de garder ses auteurs dans sa collection alors qu’ils louchent vers la littérature blanche mais bon, ça c’est le cœur même du métier : réussir à établir des liens forts qui durent dans le temps. Et rien n’empêche les va-et-vient, la vie est longue, multiple et complexe. Et puis, j’ai toujours aimé la culture populaire de genre, je m’en fiche un peu de ce que les gens pensent. Là encore, si on réfléchit trop, on ne fait plus rien.

« Les éditeurs de noirs, les auteurs de noirs, nous savons ce que nous faisons, nous savons où nous nous inscrivons dans l’échelle de valeur. On défend aussi une littérature radicale, critique, qui gratte là où ça fait mal. On ne peut pas non plus se plaindre de ne pas être invité chez Michel Drucker. »

Ce mépris affiché envers la littérature noire n’est-il pas très pénible quand on cherche à mettre en avant justement la qualité des textes que l’on publie ?

Non, je ne suis pas aussi sombre que toi. Il y a peut être un certain snobisme critique mais de là à parler de mépris, je trouve le terme un peu trop fort et surtout un peu trop victimaire. Les éditeurs de noirs, les auteurs de noirs, nous savons ce que nous faisons, nous savons où nous nous inscrivons dans l’échelle de valeur. On défend aussi une littérature radicale, critique, qui gratte là où ça fait mal. On ne peut pas non plus se plaindre de ne pas être invité chez Michel Drucker. Cela fait partie du trip. Cela dit, je comprends très bien qu’après des années, un auteur de noir ait envie de changer de registre et de montrer à la Terre entière de quel bois il se chauffe. Mais, en tant qu’éditeur, je ne le vis pas si durement, et le milieu de la littérature noire est un milieu vivace et riche. Et les gens aiment les romans noirs. La vraie reconnaissance, c’est de pouvoir atteindre son public et ça ne dépend pas que de la couleur de la collection, heureusement d’ailleurs.

Ne peut-on pas faire de la littérature exigeante, de qualité et populaire ?

Evidemment, voyons. Pour parler de mes années SN quand je pense à Caryl Férey, DOA, Nesbo, je ne rougis pas. Ce sont des auteurs qui écrivent avec les tripes, des auteurs honnêtes et droits qui écrivent comme s’ils allaient mourir demain. Et ta question s’applique à tous les champs de la culture, que ce soit la littérature (blanche ou noire d’ailleurs), le cinéma, les séries télé… Il est toujours difficile d’allier grand public et ambition culturelle mais heureusement on y arrive quand même assez souvent. Je dois être plus optimiste que toi hahaha.

Qu’est-ce qu’une bonne collections de romans noirs ? Tu proposes également des textes moins « rugueux », comme Mamie Luger de Benoît Philippon ou L’éternité n’est pas pour nous de Patrick Delperdange. L’équilibre est-il difficile à trouver ?

Aucunement, c’est même ce qui fait l’intérêt du job. Arriver à concilier dans une même collection des textes totalement divers, offrir un spectre le plus large possible. Editer, ce n’est pas juste publier ce que l’on aime intimement. Sinon ça serait trop facile. Editer c’est aussi sortir de soi et se dire « ce bouquin, c’est pas ma came au premier abord, mais dans le genre, c’est vachement bien ». Quand je commençais dans l’édition en 2000, je citais souvent Arnold et Willy « faut de tout pour faire un monde » et je pense toujours pareil. Je considère toujours une collection littéraire comme une micro-maison d’édition. Et je compte bien qu’EquinoX réunisse en son sein la diversité du genre, que ce soit le petit roman noir poing dans la gueule qui provoque des grimaces (mais pourquoi ce livre? Mais pourquoi?) ou des thrillers efficaces que vous ne pouvez pas lâcher. Ce qui compte pour moi, c’est que mes auteurs soient honnêtes dans leur appréhension de leur art. Comme en musique, d’ailleurs : j’ai plutôt tendance à aimer la musique très bruyante voire « extrême » (le grind, le black, le drone) mais il m’arrive souvent de chialer en écoutant Elliott Smith. La vie est multiple et complexe encore une fois, et quand on édite des artistes, je trouve cela salutaire d’avoir la palette la plus large possible. Sinon, c’est pas drôle, et si on ne s’amuse pas en le faisant, si on commence à tomber dans une routine esthétique, eh ben, c’est qu’on est déjà mort.

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Tu m’as dit que les auteurs qui t’avaient suivi chez EquinoX, (et que ça te rendait très heureux), savent pourquoi ils sont là. Pourquoi sont-ils là ? As-tu changé quoi que ce soit dans ta façon de travailler ? Qu’est-ce qu’un bon éditeur ?

Tu penses bien que je ne peux pas répondre comme ça à une telle question, ça serait gravement prétentieux. Je pense d’abord qu’il y a une communauté esthétique. A chaque fois que je parle à des auteurs, je vois que nous partageons des goûts en matière de ciné, de musique, d’arts plastiques. Nous partageons aussi une certaine ouverture d’esprit. La musique joue aussi une grande place : je vais voir Nick Cave avec Marie Van Moere, Nine Inch Nails avec Ingrid Astier, Napalm Death avec Clément Milian et Sylvain Kermici. Tous ces auteurs sont aussi souvent des oiseaux de nuit qui aiment bien refaire le monde, refaire l’immonde autour d’un verre mais pas que… On peut écouter du jazz en mangeant des légumes et faire partie de la bande. Le point commun central, c’est une certaine ambition vis-à-vis des livres que nous publions. Je veux que mes auteurs soient fiers de leurs livres, le mot « œuvre » ne me fait pas peur. Toutes ces personnes, patiemment, sont en train de constituer une œuvre. Certains dans la lumière, d’autres plus à l’ombre. Donc on travaille beaucoup, on ne parle que de ça (et de musique et de ciné) mais c’est vrai qu’on a un côté monomaniaque obsessionnel pas toujours évident pour l’entourage proche. Je sais de quoi je parle, j’ai épuisé mon ex-femme avec cette folie du livre, cette soif de se battre pour faire reconnaître mes auteurs à leur juste valeur. Là encore, tous les auteurs avec qui je travaille sont des auteurs viscéraux qui ne peuvent pas faire autrement qu’écrire, sinon ils seraient bons pour l’asile ou l’hôpital. Il y a un sentiment d’urgence : vivre, écrire, lire, ressentir comme si on allait mourir. Ce qui est d’ailleurs le cas, nous allons tous mourir, hahaha.

Qu’est-ce qui nous attend, chez EquinoX, pour les six mois qui viennent ?

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En 2019, EquinoX va vous faire voyager. Des goulags de Corée du Nord au tapis rouge d’Hollywood en passant par les villages corses et les forêts du Perche, la plage de Teahupo’o en Polynésie française et sa vague mythique, vous verrez que le roman noir ne connaît pas les frontières. Ce voyage sera aussi un voyage dans le temps : des années 80 et la chute du communisme au Moyen-âge de la Guerre de Cents Ans, vous découvrirez un présent que vous n’imaginez pas et un passé étrangement familier. Ce voyage, comme tout bon roman noir, est aussi un voyage à travers différents milieux sociaux nous plongeant dans des réalités insoupçonnées : des pontes de la mafia corse aux futurs stars d’une industrie naissante que l’on appellera bientôt « l’industrie du X » ; d’un chasseur mystique et solitaire aux surfeurs polynésiens en passant par les salons feutrés et dorés de la République Française ; d’un taulard-vétéran d’Irak (et accessoirement toxicomane) aux cellules djihadistes de Molenbeek… Bouclez vos ceintures et entrez dans le rêve.

Interview publiée en partie dans New Noise n°47 – février-mars 2019

 

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Patrick K. Dewdney

 

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Foutez-moi la paix, je lis ! Il y a des bouquins impossibles à lâcher, des romans qu’on quitte à regret, trop courts malgré leurs 600 pages. Les deux premiers tomes de la saga fantasy de Patrick K. Dewdney, Le Cycle de Syffe, sont de ceux-là. Nous y sont contées les mésaventures de Syffe, huit ans au début de l’histoire, orphelin des rues sans origine, nommé d’après le peuple duquel il semble être issu. Le jeune héros survit de vols et de corvées à Corne-Brune, dans un confort et une stabilité relatifs quand, à la mort du roi, les primeautés de Brune plongent dans la guerre et le chaos. Son univers bascule alors du côté sombre et les épreuves qu’il subira seront aussi physiques qu’affectives. Dans Syffe, tout est extra-ordinaire : le suspense haletant ; les bastons épiques, sanglantes et monumentales ; les sentiments profonds et les personnages fouillés ; le fantastique, inquiétant, en toile de fond ; la langue, riche et fluide… L’enfant de poussière et La peste et la vigne inscrivent d’entrée Patrick K. Dewdney parmi les grands noms de la littérature de l’imaginaire. George R. R. Martin et Robin Hobb n’ont qu’à bien se tenir.
PHOTO DEWDNEY © Maryan Harrington
photo : Maryan Harrington
Tes deux derniers livres publiés étaient des romans noirs plutôt courts (Crocs et Ecume, parus à la Manufacture de livres) et on te retrouve avec une saga de fantasy. Doit-on s’étonner de ce changement de registre ?

Je ne pense pas. J’ai toujours revendiqué le fait que j’écrivais des histoires sans m’attacher particulièrement aux découpages de genre, d’ailleurs je crois que les ouvrages que tu mentionnes pourraient très bien être définis simplement comme des romans. Nous avons revendiqué l’étiquette « noire » dans le cadre d’une collection, mais à mon sens, au vu du contenu littéraire de la collection, c’était essentiellement un choix éditorial.

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Il me semble que ton écriture a changé, que ta façon de raconter les épisodes que vit Syffe fait appel à des phrases toujours réalistes mais plus amples, comme si elles prenaient leur temps. Est-ce que le genre (noir ou fantasy) dicte le style ?

Je dirais qu’il s’agit davantage d’une question de volume, et du fait que, pour accommoder ce volume, j’ai fait le choix de ralentir le rythme global de ma narration, ce qui implique entre autre l’emploi de phrases plus amples. La mise en place d’un récit au passé joue aussi sur la composition de mes phrases. C’est la première fois que je quitte le récit au présent, et l’urgence narrative qui va avec. Le texte a donc forcément un souffle différent.

Les intrigues de Crocs et Écume faisaient corps avec l’environnement dans lequel elles étaient situées, le plateau limousin ou la côte atlantique. Le vocabulaire était précis, le style quasi naturaliste. Dans le Cycle de Syffe, la nature et les paysages sont inventés. Cela change-t-il quelque chose dans la façon de penser les actions des personnages ?

Il me semble que dans le fond je reste dans un rapport schématique à l’environnement qui est identique à ce que j’ai pu faire avant, avec des actes qui découlent de leur propre histoire et qui s’exercent en réaction à un contexte général, qu’on peut appeler « nature ». Par contre, sur la forme, oui, c’est évident que cela change des choses. Et c’est peut-être même plus clair pour moi, puisque j’en maîtrise davantage la globalité.

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illustrations : Fanny Etienne-Artur
As-tu mis longtemps à choisir ton personnage principal ? Es-tu, à l’origine, parti de lui ou du monde dans lequel il évolue ?

Je n’ai pas tellement de souvenirs à ce propos, je crois que les deux sont nés l’un avec l’autre. Ce projet mûrissait en moi depuis très longtemps sous la forme d’une émotion. Lorsque j’ai pris le parti de transformer cela en un récit, l’univers s’est littéralement déversé sur le papier, et l’histoire que je voulais raconter avec. J’ai mis environ une semaine à matérialiser l’univers dans ses grandes lignes, et la rédaction du premier chapitre a suivi dans la foulée.

Syffe se décrit ainsi : « Très jeune déjà, mon ascendance était visible dans mes yeux noirs et mes traits fins, mes cheveux jais et raides, mon teint basané »… Hormis cette ressemblance physique, y a-t-il beaucoup de toi dans le personnage de Syffe ? T’es-tu inspiré de toi, enfant, et d’émotions que tu aurais ressenties quand tu es arrivé d’Angleterre à sept ans pour vivre dans le Limousin ?

Physiquement, mon personnage me ressemble un peu, c’est indéniable. Au delà de ça, je crois que j’ai surtout envie de raconter par son biais une histoire universelle, en prenant le parti de m’affranchir des canons du genre. Dans ce cadre, le fait de camper un gamin gringalet, aux traits androgynes et à la peau mate, cela a un sens qui me dépasse de loin, il me semble. Concernant les passages qui racontent l’enfance, il va de soi que mon expérience personnelle en tant qu’enfant immigré a dû influer sur le récit, mais je pense que j’ai fait attention, comme je le fais toujours, d’ailleurs, à ne pas parler de moi plus qu’il ne le faut.

A propos de ton arrivée en France, connaissais-tu le français ? Penses-tu que le fait que le français ne soit pas ta langue maternelle a une influence sur ta façon d’écrire ?

Lorsque je suis arrivé en France peu avant mon septième anniversaire, je ne parlais pas un mot de français. J’ai appris la langue en un an. Il faut savoir que la plupart des spécialistes s’accordent à dire que les bouts de cerveau qui contrôlent la linguistique s’y figent un tout petit peu plus tard que ça, et dans mon cas, vu que je baignais clairement dans deux cultures et deux langues, le concept de « langue maternelle » n’est pas forcément très pertinent. Ce qui est certain c’est que le bilinguisme conditionne la manière dont l’esprit fonctionne. C’est un sujet sur lequel il existe quantité d’études passionnantes, mais que je n’estime pas maîtriser assez pour en parler convenablement.

Tu as choisi d’écrire au passé, par la voix de Syffe qui raconte ses souvenirs depuis l’âge de huit ans. Pourquoi cette distance ? 

Parce que j’aime bien le principe du récit rapporté, et le jeu narratif qui se tisse organiquement entre les différents niveaux de subjectivité du narrateur. C’est pratique, aussi quand on met en scène un univers étranger au lecteur, parce qu’on peut osciller entre plusieurs points de vue pour le présenter : l’ignorance d’un enfant en plein apprentissage du monde, ou le recul d’un narrateur plus âgé, plus cultivé.

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Par ses thèmes (un orphelin des rues qui ne connaît pas ses origines), par sa construction, toute en rebondissements, ainsi que par son découpage en chapitres mettant en avant le suspense, Le Cycle de Syffe m’a fait penser aux romans-feuilletons du XIXème, à la Dickens ou Dumas. Te considères-tu comme un auteur de littérature populaire ?

Je ne me considère pas comme grand-chose en vérité, en tout cas pas d’un point de vue littéraire. Par contre, je comprends complètement le parallèle que tu établis avec cette question, et je pense qu’il est pertinent. Il me semble que tout ça est issu d’un même processus, en réalité. Feuilletons-fleuves, littérature populaire ou fantasy, au niveau de leur construction et de leur structure, fondamentalement ces littératures se rapprochent toutes du mythe.

Le cycle de Syffe se situe dans un univers à l’imagerie (pré)médiévale. Pourquoi cette période ? Le Moyen-âge est-il l’âge de tous les possibles ?

Pour moi, effectivement, c’est avant tout une époque où le monde recèle encore des possibles, des espaces lointains et exotiques, sur lesquels l’homme n’a pas encore assis sa posture de dominant. On y vit aussi différemment : les rapports sociaux sont plus tranchés, et peut-être plus clairs. Les dominations s’y établissent par une violence qui s’assume, et l’on y résiste légitimement par les mêmes biais. En dépit du foisonnement complexe de cultures qui s’y interpénètrent, c’est un âge que je trouve plus lisible, ce qui en fait aussi un cadre de choix pour tout récit qui ambitionne une portée symbolique.

T’es-tu inspiré de faits historiques, ou de la situation mondiale contemporaine, pour créer le contexte géopolitique du Cycle de Syffe

Mon analyse historique étant clairement matérialiste, je ne dissocie pas vraiment le passé du contemporain. Ce que je mets en scène, c’est la société sédentaire, l’impact de sa politique, de ses mœurs, et surtout de son économie sur le cours du monde. La lecture moraliste véhiculée par bon nombre d’auteurs de l’imaginaire ne m’intéresse pas du tout. Ce que j’essaye de faire, c’est de mettre en évidence que la mécanique sociale qui mène à la guerre ou à la xénophobie n’est pas intrinsèquement liée à des valeurs, ou plutôt si, mais que ces valeurs naissent à leur tour d’un contexte précis, généralement économique, qui conditionne le rapport des gens entre eux.

 » Être artiste, c’est endosser un rôle social qui consiste à interroger et à faire sens du monde. Il s’agit nécessairement d’un travail politique. »

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Ta saga s’inscrit dans la littérature de l’imaginaire mais finalement le monde dans lequel vit Syffe, rempli de guerres, de populations déplacées, de racisme, de répression, d’esclavage… a beaucoup de points communs avec notre monde. Etait-ce une façon de parler de sujets qui te tiennent à cœur ? Est-ce un livre politique?

Tous les livres sont des livres politiques. Du traité idéologique au livre de cuisine, en passant par la fiction, il n’y a pas un seul texte qui ne statue pas sur un aspect ou un autre de la réalité que nous habitons. Être artiste, c’est endosser un rôle social qui consiste à interroger et à faire sens du monde. Il s’agit nécessairement d’un travail politique. Quitte à être cassant et péremptoire, ceux qui s’en défendent sont soit des menteurs, soit des imbéciles. Nous vivons dans une époque de bouleversements sociaux, écologiques et économiques. J’ai toujours cherché à rendre compte de ces bouleversements, à les situer dans une grille de lecture systémique, ne serait-ce que pour contextualiser les discours réactionnaires qui en découlent.

On connaît ton engagement pour un mode de vie alternatif, empreint d’égalité sociale, d’écologie. Est-ce que Syffe rencontre(ra) un peuple qui a mis en principe une utopie dans laquelle tu aimerais vivre ? Les Vars, ces hommes libres qui «n’ont ni seigneurs ni chefs, et ne font usage de l’or que pour échanger à l’extérieur de leurs frontières » et leur Pradekke, précepte qui dit que « l’homme sage est capable de discerner les nuances entre ce qu’il sait et ce qu’il croit, parce que la croyance est la plus dangereuse des ignorances» en sont-ils si éloignés ? 

La société Var est effectivement porteuse de certaines valeurs libertaires, mais je n’irais pas jusqu’à dire que je mets en scène une utopie réelle au sein du cycle. Essentiellement parce que, comme je te le disais plus haut, c’est important pour moi de montrer que les valeurs sont liés au contexte duquel elles émergent. Par exemple, je ne crois pas que l’idéal anarchiste tel que je le conçois pourrait naître d’un monde où le progrès scientifique est aussi balbutiant. J’ai fait le choix d’y intégrer une pensée sceptique, à défaut d’un rationalisme assumé, et je pense que c’est déjà relativement improbable. Mais voilà, si ça peut faire découvrir à quelqu’un que l’anarchie, ce n’est pas forcément le chaos mad-maxien qu’agitent les classes dominantes pour rendre l’émancipation effrayante, alors c’est pour moi une improbabilité acceptable.

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Syffe grandit en se forgeant au contact de figures paternelles, Hesse, Nahirsipal Eil Asshuri et Uldrick. Pourquoi ne pas l’avoir fait évoluer aussi sous l’influence de personnages féminins ?

C’est une très bonne question. Avant d’y répondre je voudrais contextualiser un peu : j’ambitionne de faire de ce cycle un objet littéraire engagé, notamment, mais pas seulement, en faveur du féminisme. A cette fin, j’ai fait le choix de camper un monde (ou du moins une culture) qui ressemble à ce que nous connaissons au niveau des rapports de domination pour pouvoir justement les mettre en évidence et les dénoncer. De fait, il me semble que ces rapports sont clairement lisibles dans le premier tome : Hesse est un soldat, et dans la culture Brunide, il ne pouvait qu’être un homme. Nahirsipal, qui est issu de deux cultures extrêmement phallocrates, Jharra et Carme, se trouve dans sa position de maître-chirurgien par la vertu de son sexe. Il n’y a que Uldrick que j’aurais légitimement pu remplacer par un personnage féminin, mais pour moi, pour un tas de raisons essentiellement symboliques (notamment la place qu’il occupe dans l’éducation de Syffe, et la violence institutionnelle qu’il incarne à ce moment-là), la question ne s’est jamais posée. Par contre je voudrais quand même rappeler l’existence d’un personnage qui est tout aussi influent et important pour Syffe que les trois personnages que tu évoques : il s’agit de Driche, qui est l’un de mes personnages préférés du premier tome, mais aussi du cycle dans son ensemble.

J’ai aussi pensé aux Voyages de Gulliver en lisant Syffe. Un personnage découvre différents mondes, différentes religions, façons de vivre… au fur et à mesure de ses pérégrinations, et en tire des enseignements. Est-ce un roman philosophique? 

Cette question rejoint à mon sens celle que tu m’as posée à propos de la politique. Il me semble que dès lors que l’on décrit une réalité (qu’elle soit fictive ou non, d’ailleurs), on se trouve de fait dans un processus qui en valide ou en questionne les fondements. L’un des combats philosophiques principaux que je mène par le biais de la littérature, et ce depuis que j’écris, c’est la lutte contre la notion erronée de « nature humaine », ainsi que le moralisme et l’essentialisme qui l’imprègnent. J’ai toujours mis en scène des personnages issus de leurs trajectoires, et c’est important pour moi de démontrer en quoi le bien et le mal sont des notions très subjectives et parfaitement artificielles, qui ne rendent absolument pas compte de la réalité.

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Tu considères donc qu’un être humain n’est pas, par essence, bon ou mauvais, mais que ses pensées, ses actions sont le résultat des rencontres qu’il fait, et des situations auxquelles il est confronté ? Mais l’empathie que l’on ressent envers Syffe et les camarades de son âge ne vient-elle pas également du fait qu’ils représentent une sorte de pureté par rapport à la violence des adultes ?

En fait, c’est bien pire que ça. Je ne crois tout simplement pas que « bon » ou « mauvais », ça veuille vraiment dire quoi que ce soit. Et oui, d’après moi nos actes tout comme nos schémas de pensée sont avant tout la somme de nos expériences. Et c’est d’ailleurs pour ça que toi tu vas lire l’histoire d’un enfant étranger qui traîne la rue entre vols, cambriolages et mendicité, et y percevoir une forme de pureté, alors que si on transposait tout ça dans le monde que nous habitons, une partie croissante de la population n’hésiterait pas à qualifier ce même gamin de « racaille ».

Y a-t-il l’idée d’un destin, à travers le personnage de Syffe, ou se construit-il uniquement par les (non)choix qu’il fait ?

Ce sont des notions avec lesquelles je vais jouer dans la série, le destin notamment, ou du moins la prédétermination, et du coup, c’est difficile de te répondre sans spoiler, puisqu’on touche à l’essence du personnage, et donc au cœur de l’histoire que je vais raconter.

Il paraît que tu es féru de zététique. Tu nous expliques ce que c’est ? Est-ce que ça transparaît dans ton œuvre ?

La zététique, c’est une école de pensée sceptique qui s’intéresse principalement, mais pas seulement, aux pseudo-sciences. Elle apprend à douter de tout, encourage l’identification de ses propres biais, et part du principe que des déclarations extraordinaires doivent s’accompagner de preuves extraordinaires. Et oui, du coup je crois qu’on peut dire que ce genre d’influence transparaît clairement dans mon œuvre.

Le surnaturel, qui se manifeste sous la forme d’expériences ou de rencontres plutôt désagréables, me semble plus présent dans le deuxième tome. Va-t-il prendre plus d‘importance au fil de l’histoire ? 

C’est difficile de répondre à cette question sans spoiler la suite, voire même mes intentions d’écriture au niveau du cycle dans son intégralité. Du coup, j’espère que tu comprendras, mais je préfère ne rien en dire.

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Peux-tu nous dire qui est ce Jacques-Emile, auquel Syffe est dédié ?

Jacques-Émile Deschamps est l’homme à qui je dois ma carrière littéraire. Je l’ai rencontré durant mon adolescence, dans le cadre d’un atelier d’écriture. J’avais quatorze ans, et j’écrivais la suite du Seigneur des Anneaux. Il a cherché à me revoir quelques années plus tard, lorsque j’ai quitté la campagne pour faire mes études, et nous sommes devenus amis. Il m’a aidé à mettre le pied à l’étrier au niveau de l’écriture, et m’a donné de bonnes adresses et de bons conseils lorsque j’ai eu fini d’écrire mon premier roman. C’est clairement grâce à lui que j’ai été publié. Jacques est mort brutalement l’année dernière et la dédicace qui figure dans l’Enfant de Poussière n’était pas posthume, quand je l’ai rédigée. J’ai de la peine qu’il n’ait pas pu la lire. C’était une personne généreuse et entière qui comptait beaucoup pour moi. J’écris ces lignes depuis son fauteuil de travail, qu’il m’a cédé il y a une dizaine d’années de ça. Il est bien, ce fauteuil. Hormis mon premier, j’ai écrit tous mes livres assis dedans.

Deux tomes de ta saga sont parus, pour l’instant. Et il me semble que sept sont prévus. Est-ce que tu penses les écrire vite ? Connais-tu déjà la fin, et tous les enchaînements ?

Je suis actuellement calé sur un rythme d’écriture qui devrait me permettre de sortir un tome tous les deux ans. J’ai bien évidemment la fin en tête, ainsi que la plupart des arcs narratifs secondaires. Je n’aurais jamais osé entraîner mon éditrice sur un projet d’une telle envergure sans avoir de solides appuis.

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Comment fais-tu, au quotidien, pour t’extirper de cet univers aussi dense et foisonnant?

Eh bien en vérité je crois que je ne m’en extirpe jamais vraiment. Que je sois entrain de marcher, de discuter, d’embrasser, de militer, ce qui se passe c’est que je nourris sans cesse mon univers. Parfois je le porte en sourdine, et d’autres fois il m’obnubile, mais on ne se sépare pas beaucoup, lui et moi. Et tant mieux, d’ailleurs. C’est un joli remède contre l’ennui, et un refuge appréciable quand la réalité tempête de trop.

Interview publiée dans New Noise n°46 – novembre-décembre 2018

Viv Albertine

Credit Laura Hynd
photo : Laura Hynd
Quand les Slits débarquent en 77, dans le sillage du punk british, elles déchainent l’ouragan. Ari Up, Tessa Pollitt, Palmolive et Viv Albertine resteront dans le cyclone jusqu’à leur split en 81. Inclassables, incontrôlables, elles s’attirent les foudres du grand public et des tabloïds. Elles dérangent. Pas question qu’on leur dicte quoi chanter, quoi faire, quoi porter. Elles sont sauvages, à l’image de la pochette de leur premier album de 79, Cut, culte, aux accents reggae dub, post punk. Don Letts, un temps leur manager,  affirme qu’ « elles étaient les Slits 24h24, elles ne mentaient pas. » Elles étaient rebelles, honnêtes, sincères à la scène comme à la ville. Aucune raison, donc, pour que la guitariste Viv Albertine verse dans le mièvre quand elle décide d’écrire ses souvenirs.
Dans sa première autobiographie De fringues, de musique et de mecs, parue chez Buchet Chastel en 2017, elle revenait longuement, mais pas que, sur ses jeunes années chaotiques. Dans To Throw Away Unopened, son deuxième livre, non encore traduit, elle reprend le fil là où elle l’avait laissé. Elle y relate, à la manière d’un roman noir, les dernières heures de sa mère et la découverte de son journal intime, qu’elle lit, malgré l’injonction qui lui est adressée, de « jeter le sac qui le contient, sans l’ouvrir ». Trop tentant. Plonger dans le passé de celle qui l’a élevée seule lui fait comprendre (un peu) d’où lui viennent sa force et sa rage. C’est l’occasion pour Viv Albertine de livrer sa vision du monde, de vomir sur ce monde dominé par les mâles où chaque once de liberté doit être défendue bec et ongles. La dame n’a rien perdu de son franc parler. L’euphémisme ? Pas sa tasse de thé. Le qu’en dira-t-on ? Rien à battre. Son humour est féroce, sa plume acérée. Elle a bravé les tempêtes, alors quand tu la gonfles avec tes questions ? Ben, normal, elle te met un vent…
Ta première autobiographie De fringues, de musique et de mecs a été publiée en 2014. Puis tu en as écrit une deuxième, To Throw Away Unopened, sortie en avril 2018. Je suppose que la mort de ta mère, et la découverte du sac contenant son journal, ont été pour toi des événements trop bouleversants pour être passés sous silence. Tu as choisi les mots pour t’exprimer, et non la musique. Est-il plus maintenant plus facile pour toi de t’exprimer à travers la littérature qu’à travers la musique ?

Depuis la dissolution des Slits en 1981, il m’est difficile d’écouter de la musique. L’expérience que nous avons vécue a été difficile et violente et j’y ai découvert l’envers du décor d’une industrie brutale et sexiste. Jusqu’à ce que je devienne guitariste dans les Slits, la musique était ma religion, ce qui me sauvait, la seule chose sur la terre en laquelle je croyais. J’imagine que c’est pour cette raison que j’en attendais tellement et que j’ai été si déçue quand j’ai réalisé ce qui se passait réellement dans les coulisses, ce qui se cachait derrière le simple fait d’écrire des chansons. En 2012, je me suis sentie obligée de composer à nouveau, l’écriture de nouveaux morceaux s’imposait. Je sentais que j’avais quelque chose à dire et j’ai fait l’album The Vermilion Border. Mais dès sa sortie, et passée la tournée que j’ai faite dans la foulée, ça a été fini. Je ne crois pas à la musique en tant que carrière. Etre contraint de pondre des albums pour continuer à exister aux yeux du public… C’est la même chose avec toutes les formes d’art. Si vous n’avez rien de nouveau à ajouter, fermez-la.

Je trouve excitant d’écrire dans un format plus long. Prendre le temps et avoir la place d’étirer et de creuser un sujet en profondeur, voilà ce qui m’intrigue en ce moment et je poursuivrai l’expérience jusqu’à ce que je sente n’avoir plus rien à dire ou que ce moyen d’expression ne me convienne plus.

Tu as écrit De fringues, de musique et de mecs au présent, comme si tu étais en immersion, et le lecteur avec toi, dans la tête de la fille que tu étais. Tu as préféré le passé pour To Throw Away Unopened, alors que les événements que tu y racontes sont plus récents. Pourquoi ce choix ?

L’utilisation du présent dans le premier livre s’est imposée dès que j’ai rédigé une poignée de chapitres. J’ai alors tout de suite su que c’était ce qu’il y avait de mieux pour ce bouquin. La narration me suit à travers ma vie, toutes les erreurs que je fais, les obstacles et la solitude que j’expérimente au fur et à mesure de mon parcours. Je ne voulais pas faire entendre la voix d’un narrateur plus malin – c’est-à-dire moi maintenant que j’ai vieilli- qui savait toujours ce qui allait arriver à l’avance et qui distillerait des mises en gardes et donnerait sans arrêt au lecteur des indications. Je voulais que le lecteur patauge avec moi, dans l’instant, qu’il ignore si tout allait partir en vrille ou si tout irait bien. Tout comme je ne le savais simplement pas moi-même.

Le présent ne convenait pas pour la rédaction du deuxième livre puisque je regardais en arrière, décortiquais ma vie passée comme un détective tachant de découvrir d’où me venait ma (toujours très vive) colère, et pourquoi j’avais fait preuve d’assez d’audace pour prendre une guitare électrique à vingt ans à peine, alors que j’étais pauvre, issue de la classe ouvrière, sans éducation, que j’étais incapable de chanter juste, que je n’avais pris aucune leçon de musique ni n’avais joué d’aucun instrument avant. Cette histoire avait besoin d’être racontée avec circonspection, c’est pourquoi j’ai utilisé le passé. Ça a été un vrai défi, de trouver une forme narrative qui serve le propos, mais j’ai fini par y arriver.

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Les titres de tes livres sont tous les deux des phrases ou des mots provenant de ta mère. (Sa mère lui répétait qu’elle ne parlait que De fringues, de musique et de mecs quand elle avait treize ans.) Voulais-tu lui rendre hommage ou se sont-ils imposés car c’était la personne qui te connaissait le mieux ?

Le fait que les deux titres soient des expressions de ma mère n’a pas été un choix conscient. Cela montre simplement à quel point nos mères sont ancrées profondément dans notre psyché. Un de mes livres préférés s’appelle Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? de Jeanette Winterson (Ed. de l’Olivier, 2012), qui est aussi une phrase que disait sa mère. Je pense que nous sommes face ici à un vrai genre de livres, dont les titres sont issus d’expressions provenant de la mère des auteurs !

Les paroles des Slits, de même que celles de ton album The Border Vermilion, étaient très réalistes, directement inspirées des événements que tu vivais. Est-ce cette expérience qui t’as conduite à faire les choix de livres réalistes, des autobiographies, et non de la fiction ? Est-ce très différent d’écrire des paroles et des livres ?

L’écriture de mes livres est assurément influencée par ma façon d’écrire des paroles, qui était très rigoureuse. A l’époque dite « punk », tous ceux impliqués dans le mouvement passaient leur temps à discuter de la façon d’écrire des chansons. Le consensus était unanime sur le fait que les paroles devaient être honnêtes et refléter votre propre expérience – d’autant plus que la musique en Grande-Bretagne était devenue très extravagante et américanisée dans les 70’s – qu’elles devaient être directes et aller droit au but, qu’elles devaient exprimer quelque chose, ne pas perpétuer une morale conformiste, et être brèves. Je m’en suis tenue à cette éthique en écrivant mes livres. Les différences sont nombreuses entre écrire des paroles et un livre, mais c’est le format long qui m’éclate le plus, car il permet de vraiment explorer une idée, de lui laisser faire son chemin dans mon esprit puis sur le papier, la transformant en une expérience bien plus profonde.

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« On vit des époques tellement différentes. Celle de maintenant n’est pas plus facile, mais plus subtile. Le Punk n’était pas subtil. »

Tu écris à propos de ta mère « qu’elle t’a élevée pour être punk ». Et dans l’anecdote que tu rapportes, où des gros cons te dérangent pendant un concert et où tu finis par leur renverser leurs bières sur la tête, tu écris : « elle te revient vite, l’attitude punk, quand tu en as besoin. » Comment définirais-tu « être punk ? »

Je n’aime pas me définir comme étant « punk ». C’est un mot et un concept inventés par les médias dans les 70’s et on était opposés à cette étiquette. L’attitude que j’adoptais à cette période n’est plus pertinente aujourd’hui. On vit des époques tellement différentes. Celle de maintenant n’est pas plus facile, mais plus subtile. Le Punk n’était pas subtil.

Au sujet de ton père, tu dis : « S’il avait été dans les coins, je n’aurais jamais eu assez de confiance en moi pour prendre une guitare, et pour commencer, je n’y aurais pas été autorisée. Ça ne concernait pas uniquement moi. Aucune des Slits n’avait de père. » Seules les mères peuvent-elles enseigner l’esprit punk à leurs filles ?

Nos pères, à l’époque, nous auraient empêchées d’être ce que nous étions vraiment, sauvages. On vivait dans une société très stricte et patriarcale alors. Ainsi, même si on avait eu des pères qu’on aurait aimés, on aurait cherché à leur faire plaisir, ce qui aurait eu pour effet de nous étouffer de toute façon. Je ne crois pas qu’il soit possible pour un père ou un homme de jamais vraiment comprendre ce qu’une fille doit affronter et surmonter, physiquement, mentalement et émotionnellement, pour être une rebelle ; des siècles de conditionnement et notre propre besoin compulsif de s’intégrer, d’être aimées en premier lieu. Tu dois te battre contre toi-même, c’est très difficile et inconfortable. Voilà pourquoi la plupart des femmes (et des hommes) ne choisissent pas cette voie.

Ta mère, même si elle savait que tu faisais des erreurs, a toujours accepté tes choix. Elle était très permissive. Te comportes-tu de la même façon avec ta fille ?

Je suis plus prudente avec ma fille que ma mère ne l’était avec moi. Ma mère me laissait faire ce que je voulais et me fourrer dans des situations dangereuses, dont certaines ont eu sur moi un impact négatif et durable. J’ai l’impression que j’ai fait plein d’erreurs que ma fille n’a pas à faire parce qu’elle vit à une époque un peu plus libérée. Mais j’encourage sa confiance en elle et en son propre jugement, sa liberté de penser par elle-même. Ce que je voulais pour elle par dessus tout, et que je n’ai pas eu, c’est une bonne éducation. Une fois ce fait accompli, je considérerai que j’ai fait mon boulot et qu’elle peut faire ce qu’elle veut, car elle aura toujours cette éducation sur laquelle s’appuyer. Ma mère me disait tout le temps : « ils peuvent te faire ce qu’ils veulent, mais ils ne pourront jamais te retirer ton éducation. » Dans son esprit, « ils » signifiait l’establishment. Je ne l’ai pas écoutée, mais je fais en sorte que ma fille le fasse.

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photo : Carolina Ambida

« J’étais extrêmement féministe, je lisais beaucoup sur cette question, j’étais militante et très informée sur le féminisme. »

Les Slits refusaient d’être réduites à un groupe de filles. Vous vouliez être considérées comme des garçons et réfutiez le fait d’être féministes. Pourtant, vous avez été des modèles pour de nombreuses femmes qui ont vu que c’était possible de monter sur une scène. N’es-tu pas devenue une icône féministe ?

D’un coup, on passe son temps à me demander pourquoi les Slits ont déclaré qu’elles n’étaient pas féministes, ce qui est pénible parce que c’est sorti du contexte et que cette déclaration a été faite il y a quarante ans. Les journaux à scandale à l’époque étaient incapables de comprendre ce que nous étions. Ils n’avaient jamais vu quelque chose comme nous. Ils nous détestaient et nous craignaient. Ils cherchaient à nous ridiculiser et à nous bâillonner. Ils nous suivaient dans la rue en nous demandant : « Etes-vous des garçons ? Des lesbiennes ? Etes-vous des punks ? Qu’est-ce que vous êtes ? Des féministes ? » On répondait non à tout, parce qu’on savait que dès qu’ils nous colleraient une étiquette, ils nous rangeraient dans une boîte et basta, on ne serait plus intéressantes à leurs yeux, on n’intéresserait plus personne. Tout ça s’est passé il y a très longtemps. Aujourd’hui, le fait qu’on ait répondu non au fait d’être féministes (une des si nombreuses étiquettes qu’on voulait nous coller) nous revient en pleine poire, mais on répondait non à tout. On voulait éviter d’être rangées dans une catégorie par une presse extrêmement hostile. J’étais extrêmement féministe, je lisais beaucoup sur cette question, j’étais militante et très informée sur le féminisme.

Marre des questions sur les Slits…

(…)

Penses-tu que les femmes sont mieux représentées et mieux comprises de nos jours, dans la scène rock, par exemple ?

Je ne sais plus rien sur le rock aujourd’hui. Je ne considère pas que cela soit un moyen d’expression radical, alors ça ne m’intéresse pas.

Dans To Throw Away Unopened, tu débutes tes chapitres par des citations d’artistes, d’auteures, de scientifiques féminines. Etait-ce une façon de réhabiliter leur langage, leurs pensées ?

Les citations de femmes tout au long du livre, la façon dont elles sont situées, éminemment positionnées dans le texte, forment comme un substratum, une lame de fond qui coure tout au long de la narration, illustrant mes influences et agissant telle une fondation sur laquelle repose l’œuvre. J’ai collecté des citations dans les livres que j’ai lus ou au cours de discussions que j’ai eues avec des femmes. Elles me donnent de la confiance et de la force. Elles m’aident à me sentir moins seule. J’ai cité des auteures célèbres, mes amies, ma mère, ma grand-mère, toutes avec le même respect. Je trouve que c’est important de souligner d’où viennent vos idées, et comme la plupart du savoir féminin se transmet oralement, je tenais à leur donner à toutes la même importance. J’ai également cité des auteures et des femmes qui m’ont conduite vers d’autres livres, d’autres artistes.

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Dans un passage, tu décris la façon dont les femmes se comportent partout, tous les jours, afin de ne pas être agressées par des hommes. « Le noir. Des pas. Ne pas établir de contact visuel. Quelles chaussures est-ce que je porte ? Est-ce que je peux courir ? Moyen de s’échapper, éclairage public, autres piétons ? Tout est noté, enregistré, épuisant (…) Depuis soixante-ans, c’est le point de vue masculin qui me modèle, dans tous les aspects de ma vie ; de l’histoire, la politique, la musique et l’art jusqu’à mon corps et mon esprit (…) La domination masculine est partout (…) Je suis saturée de leurs opinions. Je suis capable de voir et penser tel l’honnête homme blanc (…) Je suis capable de penser comme un violeur, nom de dieu de merde ». Considères-tu que le mouvement punk a perdu la partie au sujet des droits des femmes, que rien n’a changé, et que c’est une obligation d’être féministe aujourd’hui ?

Dans les 70’s, je pensais participer à un courant continu et ascendant dans l’amélioration et les progrès en matière d’égalité entre les hommes et les femmes. Depuis, j’ai réalisé que les choses ne vont pas de mieux en mieux en ce qui concerne la libération féminine. Elle se produit par cycles et peut même reculer pendant des décennies. Cette prise de conscience m’a choquée mais c’est le lot de quiconque s’intéresse à l’histoire et vit au-delà de cinquante ans. Etre féministe est la même chose qu’être humaniste, c’est croire en l’équité et l’égalité pour tous les être humains. Tout le monde devrait donc être féministe, mais ce n’est pas comme ça que les gens fonctionnent. Il y a des hommes et des femmes qui pensent que les femmes sont inférieures, et qui croient que certaines races sont inférieures à d’autres. C’est un monde à la con et il en sera toujours ainsi. Mais ça ne veut pas dire qu’il faut cesser de se battre pour un monde meilleur.

Tes livres sont tellement sincères. Et souvent tellement drôles. Tu n’hésites pas à aborder très franchement des sujets comme le sexe, la merde, les poils, les relations foireuses… N’as-tu aucun tabou ? Est-ce que rire de toi-même est une façon d’avancer ?

Ça aide vraiment à guérir et à conserver sa santé mentale, de rire des choses qui te tourmentent le plus. J’ai trouvé ça difficile d’écrire sur des sujets dont j’ai vraiment honte, depuis ma colère jusqu’à ma pilosité, mais écrire dessus et en parler ouvertement a fait que ces peurs se sont amoindries. C’est également très instructif de comprendre d’où viennent ces gênes, qu’elles ne sont pas naturelles mais ont été créées par « l’homme ». Quand tu localises et comprends l’origine de tes peurs, tu arrêtes de te détester, de te culpabiliser et tu deviens plus militante. La plupart des problèmes personnels des gens sont censés venir de leurs parents, mais ces mêmes parents ont été formatés par des sociétés restrictives, oppressives et normatives.

Si tu pouvais changer quelque chose dans ta vie, le ferais-tu ?

Je suis trop paresseuse pour penser à ce que j’aurais pu faire différemment, alors non.

interview publiée dans New Noise n°45 – septembre-octobre 2018

Viv Albertine (english version)

Credit Laura Hynd
photo : Laura Hynd
Your first autobiography Clothes, Clothes, Clothes, Music, Music, Music, Boys, Boys, Boys was published in 2014. Then, you have written a second one To Throw Away Unopened, released in April 2018. I guess that the death of your mother, and the finding of the bag containing her diaries, have been too deeply touching events for you to be silenced. You have chosen to use words to express yourself, and not music. Do you find it easier now for you to express yourself through literature than through music?

Ever since the Slits disbanded in 1981 I’ve found it difficult to listen to music. The experience we had was difficult and violent and I saw behind the scenes of an industry that was  bullying and mysogynist. .

Until I was the guitarist in the Slits, music was my religion and my saviour, it was the only thing on Earth I believed in, I think that’s why I expected so much of it and why I was so disappointed when I saw what really went on behind the songs. In 2012 I felt compelled to make music again, I had to get some songs out , I felt I had something to say and I made the album The Vermilion Border but once it was recorded and I’d toured that was enough. I don’t believe in music as a career, to keep churning out records just to keep yourself in the public eye. Same with all the arts, if you’ve got nothing new to add, keep quiet.

The long form of writing excites me. To have the time and space to stretch out and go deeply into a subject is what intrigues me at the moment and I’ll do it until I don’t feel I have any more to say or until the medium doesn’t suit me anymore.

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Clothes, Clothes was written in present tense, as if you were immersed, and the reader with you, in the head of the girl you were. To Throw Away Unopened is written in past tense, whereas you talk about more recent events. Why have you chosen these different forms?

The use of the present tense in the first book came to me after I’d written a couple of chapters and as soon as I did it I knew that it was right for the book. The narrative follows me through my life and all the mistakes, obstacles and loneliness along the way. I didn’t want to use a clever narrator’s voice – me now I’d grown up – who always knew what was coming next and would give the reader warnings and pointers along the way. I wanted the reader to blunder along with me, right in the moment, not knowing if what I was doing was going to go horribly wrong or work out ok. Just like I didn’t know when I made those decisions.

I didn’t feel the present tense was right for the second book as I was looking back through my life like a detective trying to discover where my – still active – anger came from and why I so bold as to pick up an electric guitar in my early 20s when I was poor, working class, badly educated, couldn’t sing in tune and had never had a music lesson or played an instrument before. This story needed circumspection , that’s why I used the past tense. It was more of a challenge to make the prose jump off the page but I got there in the end.

The titles of your two books are both words from your mother. Did you want to pay tribute to her or was it obvious because she was the person who knew you best?

It wasn’t a conscious decision that both my book titles were expressions from my mother, but that just shows how deep mothers are in your psyche. One of my favourite books is Why be Happy When You Can be Normal by Jeanette Winterson, which is also a phrase from her mother. I think there’s probably a whole genre out there of titles that are the author’s mother’s expressions!

The lyrics of the Slits, and those of your album The Border Vermilion (2012), were very realistic, inspired by the events you were living. Were they a kind of writing experience which has led to your decision to write your autobiographies, realistic books? Are lyrics and books very different writing experiences? Do you think that you are going to write fiction, one day?

My book writing is definitely influenced by my lyric writing, which was very rigorous. Those of us involved in the so-called ‘punk’ times were always discussing songwriting. The general consensus was that the lyrics should be honest and reflect your own experience – especially as British music had become very flamboyant and Americanised in the 70s – that they should be direct and to the point, have something to say, not perpetuate conformist mores, and be succinct. I keep to this ethos in book writing. The differences between lyric and book writing are many, but what I am enjoying most is the long-form of book writing, being able to really explore an idea and let it unfold in my mind and on the page into a much deeper experience.

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You write about your mother: « She raised me to be a punk ». And in the anecdote where stupid men bother you during a gig, you write: « It comes back to you, your punk attitude, when you need it ». How would you define being a punk? Is anger an energy?

I don’t like to define myself as being a ‘punk’ as it was a word and concept invented by the media at in the 1970s and we resisted that label. The attitude I had back then is irrelevant today, we are living in such different times. Not easier times but subtler times. Punk wasn’t subtle.

About your father, you write: “If he’d been around, I wouldn’t have had the confidence or been allowed to pick up an electric guitar for a start. It wasn’t just me; none of the Slits had a father.” A father would have prevented you from doing what you wanted. Do you consider that mothers only can teach how to be punks to their daughters? Do you think you have transmitted the punk spirit to Vida?

A father in those days would have prevented us from being what we were, from being wild. It was a very strict patriarchal society back then. So even if we had fathers we loved we would have wanted to please them and that would have been constricting too. I’m not sure it is possible for a father or a man to ever really understand what a girl has to deal with and overcome physically, mentally and emotionally, to be a rebel; centuries of conditioning and her own compulsion to fit-in and be loved to start with. You have to go against yourself, it is very difficult and very uncomfortable. That’s why most women (or men) don’t choose that path.

Your mother, even if she knew you were making mistakes, always accepted your choices. She was very permissive. Are you doing the same with your daughter?

I am more cautious with my daughter than my mother was with me. My mother let me run wild and get into very dangerous situations, some of which have had a lasting, negative impact on me. I feel I have made lots of mistakes that my daughter doesn’t have to make because she is living in slightly more liberated times. But I do encourage her confidence, individuality of thought, and to trust her own judgement. The main thing I wanted for her that I didn’t have, was a good education, Once that is achieved, I’ll feel  my job is done and she can do whatever she likes, because she will always have that to come back to. My mother used to say to me ‘They can do whatever they want to you, but they can never take away your education.’ (‘They’ was the establishment). I didn’t listen to her, but I am making sure my daughter does.

The Slits refused to be reduced to a girls’ band. You wanted to be considered the same as boys and you refuted the fact of being feminists. Nevertheless you have been models to so many women, who have seen that it was possible to be on stage. You have become a feminist icon, even if you didn’t want too. Isn’t it nice to inspire other women, like The Riot Grrrls, and Carrie Brownstein, the former guitarist of Sleater-Kinney, for instance?

I am suddenly being asked all the time about why the Slits said they were not feminists, which is annoying as this is being taken out of context when it was said 40 years ago. The cheap newspapers at the time couldn’t understand what we were. They had never seen anything like us. They hated and feared us. They wanted to ruin us. They wanted to ridicule us and shut us down. They would follow us in the street and ask, are you boys? are you lesbians? are you punks? what are you? are you feminists?  we said no to everything, because we knew that as soon as they had a label for us they would box us up and that would be it, we would no longer be interesting to them or anyone else. These were very old fashioned times. Nowadays, the fact that we said no to the feminist question (which was one of many labels thrown at us) is being thrown back in our faces but we said no to everything. We were trying to avoid being labelled by an extremely hostile press. I was extremely feminist and very well read and informed and militant about feminism.

had enough of Slits questions…

Viv Albertine DSC_1496 credit Carolina Ambida
photo : Carolina Ambida
What do you think of the female icons nowadays? Do you think that women are better represented and understood in the rock scene, for instance?

I don’t know anything about rock anymore, I don’t consider it a radical medium so I’m not interested in it.

In To Throw Away, your chapters begin with quotations from female artists, scientists, writers… Did you want to rehabilitate their language, their thoughts?

The quotes from women throughout the book and the way they positioned and their prominent position in the text, is like a sub-strata, an undertow running through the narrative illustrating my influences and acting as a foundation to the work. I collect quotes from books I’ve read or women I’ve spoken to, they give me confidence and strength, and help me feel less alone. I have credited famous authors, my friends, my mother and grandmother, all with the same amount of reverence.  I think it is important to acknowledge where your ideas came from and as so much of female knowledge is passed on aurally I gave them all equal importance. I also credited the authors and women who led me to other books and artists.

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You describe the way women behave everyday, everywhere, not to be assaulted by men. “The dark. Footsteps. Not making eye contact. What shoes am I wearing ? Can I run ? Means of escape, street lighting, any other pedestrians ? Everything registered, recorded, exhausting (…) For 60 years I’ve been shaped by men’s point of view on every aspect of my life, from history, politics, music and art to my mind and my body (…) I see male dominance everywhere (…) I am saturated with their opinions. I can think and see like a straight white man (…) I can think like a rapist for fuck’s sake.’ Do you think that the punk movement has lost the game about women’s rights, that nothing has changed, and that it is an obligation to be a feminist today?

In the 1970s I thought I was part of an ongoing upwards improvement and advancement in women’s equality. Since then I’ve realised that liberation doesn’t just keep on getting better, it happens in cycles and can even go backwards for decades. This realisation shocked me but it comes to everyone who learns about history or lives past 50 years of age.

Being a feminist is the same as being a humanist, belief in fairness and equality for every human being. Therefore every human being should be a feminist, but that’s not how people work. There are men and women out there who believe women are inferior to men and who believe that certain races are inferior to others. It’s a fucked-up world and always will be. That doesn’t mean that we shouldn’t keep fighting for it to be a fairer place though.

Do you think the Harvey Weinstein scandal will lead to a lasting improvement on the status of women?

No – see above

Your books are so sincere. And they are often very funny. You don’t hesitate to talk very honestly about sex, shit, hair, bad relationships… Don’t you have any taboo? Is laughing at yourself a way to move forward?

It really helps to heal and to keep your mental health to laugh at the things that most torment you.  I found it difficult to write about the subjects that I am ashamed of, from my rage to my body hair, but the process of writing and talking openly about them have made these fears shrink in size. It’s also enlightening to discover where these embarrassments stemmed from, that they’re not natural but ‘man-made’. When you trace and understand the origins of your fears you stop hating and blaming yourself and become more militant. Although  most personal problems are attributed to people’s parents, parents are shaped by restrictive, oppressive and prescriptive societies.

If you could change something in your life, would you?

I’m too lazy to think about what I could have done differently so, no.

Interview published in New Noise n°45 – September-October 2018

DOA

La scène d’ouverture donne le la. On suit une fille, la Fille, cheveux rouges, yeux vairons, tenue aristo version fetish, dans les méandres d’un club underground, le BUNK’R. Elle y rejoint son amant, sur le point de subir une opération, onéreuse, douloureuse, sous les yeux d’un public captivé que l’on devine trié sur le volet. Le Loup fait son entrée, ex chirurgien esthétique défiguré par un incendie, masqué pour cacher sa laideur, payé très cher pour ses coups de scalpel désormais illégaux. Il œuvre. Et ça fait mal, ou du bien, c’est selon. Selon que l’on est adepte ou non du BDSM, selon qu’on aime souffrir, voir souffrir, ou faire souffrir. De Berlin à Venise, en passant par Prague, DOA, dans son dernier roman, Lykaia, explore le monde clandestin des pratiques extrêmes en matière de jouissance, cet univers de fantasmes qu’est le Bondage, Discipline, Domination, Sado-Masochisme, et mène son lecteur au bout d’un voyage éprouvant.

lykaia

Vous souvenez-vous quand vous sont venues l’idée et l’envie de consacrer un roman au BDSM ?

En fait, aussi surprenant que cela puisse paraître, je ne me suis pas réveillé un matin en m’écriant : « Super, je vais écrire un truc là-dessus. » (sourire) Un axiome valable pour tous mes livres.

Le thème, en quelque sorte, a toujours été là, puisque le BDSM – Bondage discipline domination soumission sado-masochisme – est partout autour de nous, dans le vocabulaire, dans l’imagerie, dans la culture ; quand on commence à se pencher sur le sujet, c’est assez frappant. Les créateurs de haute couture ou de prêt-à-porter mainstream, par exemple, sont très influencés par l’esthétique BDSM, et depuis longtemps. Le cinéma aussi, et pas seulement le cinéma d’auteur, certaines franchises grand public sont truffées de références BDSM. « The Matrix » est l’une de celles qui me vient à l’esprit en premier, mais ce n’est pas la seule et, pour revenir à la culture plus classique, on pourrait citer « La Vénus à la fourrure », un  texte décliné en pièces de théâtre et en films. C’est un sujet qui n’est ni neuf, ni original mais qui reste tabou, on en parle sans dire qu’on en parle. Qu’il puisse intéresser un créateur ne devrait pas surprendre. Et puis, à cinquante ans, après un peu de bourlingue, on ne peut pas dire que j’étais tout à fait innocent dans le domaine, j’avais vu quelques trucs et cette confession me rappelle d’ailleurs une expression vieillotte utilisée à propos d’une jeune femme déniaisée, qui est : « Elle a vu le loup. » Le loup, cet éternel symbole associé au cul. Moi aussi, donc, j’avais vu quelques loups.

Mais pour être plus précis, il y a cinq ou six ans, j’ai croisé la route d’une personne en particulier qui pratiquait. Nous en avons discuté, je me suis interrogé, de façon très banale, sur le pourquoi : pourquoi, à cet endroit-là, dans cette intimité-là, la douleur, la soumission, l’humiliation, de soi, de l’autre ? Je me suis interrogé, puis j’ai oublié, puis c’est revenu. J’ai lu un peu, creusé. Pas mal creusé. Et au fur et à mesure que j’en apprenais plus, je me suis dit qu’il y avait peut-être là un sujet pour quelque texte noir. Noir et différent de ce que j’avais écrit jusque-là. C’était important pour moi de faire différent. Dans le même temps, le pourquoi font-ils ça ? qui ne trouvait pas de réponse satisfaisante – parce que je ne crois pas qu’il y en ait une et, plus encore, je ne crois plus qu’il y ait besoin d’en avoir une – s’est mué en pourquoi je réagis comme je le fais ? Au fond, « Lykaia », c’est ma tentative de réponse à cette question-là, la rencontre entre ce sujet et ma sensibilité, à un moment donné de ma vie, dans un contexte général de société qui est ce qu’il est, un processus à l’œuvre chez tout artiste, je crois.

Citoyens clandestinsL’honorable sociétéPukhtu… vous êtes connu pour vos romans politiques prenant appui sur une documentation extrêmement fouillée. J’ai l’impression que Lykaia s’éloigne de cette démarche et que vous avez laissé libre court à une littérature plus fantasmée, moins fondée sur un travail de recherche. Mais peut-être que je me trompe. Dans ce cas, jusqu’où est allée votre immersion dans ce milieu plutôt secret ?

C’est bien une fausse impression. Je n’ai pas procédé différemment pour ce roman-ci, je n’ai pas fait moins de recherches et je ne suis pas allé moins loin dans celles-ci. Comme je le disais déjà à l’époque à propos de « Citoyens clandestins », dans « Lykaia » tous les éléments, pris séparément, sont vrais, c’est leur combinaison qui est fausse. Et, à l’instar de ce que j’expliquais également plus tard pour « Pukhtu », lorsque cette même question m’était posée, la doc, c’est bien, mais l’essentiel du travail n’est pas là. C’est facile, au fond, de se renseigner, cela réclame juste du temps, de l’énergie, une capacité à rencontrer du monde et une certaine ouverture d’esprit, pour aller vers l’autre, l’autrement, et parce que ce que l’on découvre de cet autrement n’est pas toujours facile ou en accord avec soi. Mais quid de la construction du récit, des personnages, de la langue ? Le choix des mots, l’usage qui en est fait, pour personnifier un protagoniste, pour rendre compte d’une situation, d’un état d’esprit, la conception d’une scène, le choix des enchaînements, tout cela est bien plus difficile et primordial et, d’un point de vue littéraire, reste au cœur du boulot ; tout l’intérêt est là et seulement là.

Cependant, je vais considérer votre remarque comme un compliment, une preuve que je suis de moins en moins submergé ou noyé par mes sujets. Mais je vais aussi me permettre une petite rectification : je n’ai jamais écrit de romans politiques. J’ai écrit des romans noirs et tous étaient des projets littéraires avant tout, des gestes artistiques. J’insiste sur ce point, parce qu’il est important, et rarement écouté ou compris. Ma matière à moi, c’est la réalité, j’en use comme Klein usait, en peinture, de son bleu si particulier, pour en sortir autre chose. En accumulant les couches de réalité, en jouant avec, je peux rendre mon propos plus que réel, hyper réel en quelque sorte, et épuiser la réalité même. De l’extérieur, il est facile de confondre la manipulation de cette réalité qui, souvent, est politique par nature, et la volonté de faire politique. D’autant qu’en France, les auteurs vivent sous une double malédiction : celle héritée de l’autofiction – nous sommes depuis ce moment de l’histoire littéraire tous soupçonnés de nous placer au centre de notre prose, de parler de nous-mêmes – et celle de cette tradition intellectuelle – très en vogue dans le genre, d’ailleurs – qui consiste à vouloir dénoncer, prononcer des discours ou balancer des messages tous azimuts et, au passage, se faire un peu mousser. Je rejette totalement ces deux très mauvais sorts jetés à la littérature.

L’exploration des pratiques sexuelles extrêmes est-elle, pour vous, un sujet politique ?

Ah, revoilà la politique. Du coup, je m’interroge, faut-il qu’un roman soit politique pour être valable ou pris au sérieux ? (sourire)

Nul ne peut contester que la sexualité occupe une place centrale dans le débat politique actuel, au moins dans le monde occidental. L’évolution du rapport hommes – femmes, la question de l’exercice du pouvoir dans ce cadre, du consentement, la rupture entre la reproduction et la sexualité et donc, par ricochet, le cantonnement de cette dernière à la jouissance, au plaisir, sont quelques-uns des sujets qui agitent politiques, penseurs, éditorialistes, et surtout la population. On réclame au législateur d’agir et qu’y a-t-il de plus politique qu’une loi ?

Et le BDSM dans tout ça, me direz-vous ? Le BDSM est peut-être la manifestation la plus pure, dans le cadre de la sexualité, du pouvoir exercé par un sujet sur un objet, homme, femme, trans, homo, hétéro, bi, via des scénarii qui poussent jusqu’au parodique justement ou au paroxysme, soit directement, soit par contre-pied, les formes que peuvent prendre, au quotidien, les rapports entre individus dans le monde vanille – celui de ceux qui ne pratiquent pas. La question du consentement est également, et depuis longtemps, centrale pour les adeptes de toutes ces paraphilies. Dès lors, si l’on voulait, par le BDSM, aborder l’aspect politique de la sexualité, on pourrait arguer que ces pratiques sont de bonnes illustrations ou métaphores de la réalité, poussées à l’extrême. Mais si vous vous souvenez de ma réponse à la question précédente, je ne fais pas de politique.

Pourquoi avoir situé l’action de Lykaia à Berlin, Prague, Venise ? Paris n’est-elle pas une ville BDSM ?

Lorsque j’ai effectué mes recherches, c’est dans les deux premières villes que j’ai assisté aux  choses les plus hors normes. Comme je l’ai déjà expliqué ailleurs, on peut se poser la question de savoir si c’est lié au passé particulier de ces lieux fortement marqués par l’histoire du siècle dernier, victimes à la fois de la guerre et de régimes totalitaires. Il y règne une énergie très spéciale. Venise, elle, a toujours été un temple du pouvoir et de la luxure, même si, pour la plupart des gens, elle n’est que l’archétype de la cité romantique. Et jouer avec ce cliché-là m’amusait.

Quant à Paris, il s’y passe des choses, comme dans toutes les capitales européennes, mais la situation personnelle de l’un de mes deux protagonistes l’en tient éloigné. Le roman aussi, donc.

N’avez-vous pas peur de perdre des lecteurs en abordant un tel sujet, surtout avec des scènes d’ouverture qui ne s’embarrassent pas d’euphémismes ? Leur réaction, et celle de la critique, vous préoccupe-t-elle ?

Mon public ne m’appartient pas plus que je ne lui appartiens. Et j’ai toujours essayé, jusqu’ici, de ne pas tenir compte des lecteurs pour écrire, pour deux raisons : d’une part, parce que bosser pour les gens en croyant savoir ce qui va leur plaire est prétentieux et me semble une entreprise vouée à l’échec – s’il y avait une recette, tout le monde pondrait des best-sellers et plus rien d’original ne serait publié – et, d’autre part, parce que je ne veux pas être captif des ventes et commencer à me censurer sur quoi que ce soit. Que perdre des lecteurs ne m’ait pas traversé l’esprit quand j’ai réfléchi à « Lykaia », surtout après « Pukhtu », serait mentir. La même question s’est d’ailleurs posée lorsque j’ai accepté, de façon temporaire, de suivre avec ce roman, et celui-là seulement, Aurélien Masson aux Arènes – une maison d’édition très active et qui connaît de nombreux succès mais guère réputée pour son catalogue littéraire. Elle ne se pose plus aujourd’hui, pour diverses raisons, mais à l’époque, il n’était pas aberrant de s’interroger à ce sujet.

Pour le meilleur et pour le pire, dans les deux cas, j’ai décidé de passer outre. Je ne voulais pas devenir le romancier des barbus et barbouzes, il est donc devenu vital d’explorer d’autres univers et d’autres formes, ne serait-ce que pour stimuler ma créativité, mon intérêt, ma curiosité et, d’une certaine façon, sortir de ma zone de confort comme je propose aux lecteurs de le faire avec « Lykaia ». J’avais également envie d’écrire plus court, une première contrainte, en limitant les points de vue, une deuxième, et en m’essayant au « je », troisième contrainte. Un huis clos sur l’intimité d’un couple, ses pulsions, ses passions, ses affrontements, dans un contexte propice au noir était, m’a-t-il semblé, le sujet idéal. Gide a dit cette chose très juste sur la création qui est, de mémoire : « L’art nait de contraintes, vit de luttes et meurt de liberté. » Ce roman, sous cette forme, à ce moment précis de mon parcours en est l’illustration parfaite.

Quant à la critique – et à ses critiques –, je ne peux lui dicter ses propos. Chacun abordera ce texte avec ses propres expériences et son prisme personnel. Les réactions seront intéressantes, pas forcément agréables mais, à mon avis, en diront plus sur ceux qui les auront que sur moi.

Dans votre avertissement, vous précisez que Lykaia « n’a pas de vocation pornographique.»  Vous n’avez donc pas cherché à provoquer d’excitation sexuelle ? Quelle vocation a votre roman ?

Je ne sais pas si mon roman a une vocation ; en tout cas, il n’a pas celle-là. Quant à provoquer une excitation sexuelle chez les gens, ce n’était pas non plus mon but, même s’il n’est pas exclu qu’il produise cet effet-là sur certaines personnes. J’ai écrit un roman noir qui va, dans l’intime et l’organique, gratter là où ça fait mal – ou beaucoup de bien (sourire) – pour paraphraser l’une des définitions que l’on attribue volontiers à ce type de littérature.

Vouliez-vous faire éprouver au lecteur du XXIème siècle les mêmes émotions que celles ressenties au XVIIIème à la découverte de Sade ?

Faire du Sade 2.0 ? Pourquoi pas. Y être arrivé ne serait pas la pire des choses. Si, en plus d’intéresser un lectorat, je donne à certains l’envie de découvrir ou redécouvrir le Divin Marquis ou encore Sacher-Masoch, tant mieux. Au risque de me répéter, j’ai surtout écrit en réaction à ce sujet, avec ma propre voix, et en testant de nouvelles formes, comme le « je ».

Vous indiquez également que « ce livre est outrancier par nature… » J’ai trouvé que l’outrance allait parfois jusqu’au grotesque, dans le sens où certaines scènes provoquaient une sorte de rire grimaçant sous la pression du malaise. Etait-ce l’un des buts recherchés ?

Par grotesque vous signifiez ce qui est ridicule ou absurde ? Toute forme de violence, quand elle est incomprise, relève de l’absurde. Néanmoins, dans la mesure où les choses que je décris existent et sont pratiquées, si ce n’est par le plus grand nombre, au moins par une quantité non négligeable de gens de façon régulière, suggérer l’absurdité ou le ridicule, c’est proférer un jugement susceptible de blesser pas mal de monde, même si… le burlesque fait aussi partie de l’univers BDSM.

Que l’on puisse être ébranlé par ce que j’ai écrit, cela me semble normal. Mon texte a de quoi ébranler. Et puis, n’est-ce pas l’un des rôles de la littérature et, d’une façon générale de l’art, que de bousculer le lecteur, le public, en bien, en mal, les deux ? Faudrait-il désormais se mettre à la safe-lecture comme on s’est mis au safe-sex, appliquer là aussi un principe de précaution – qui ne serait qu’une censure déguisée –, se cantonner au feelgood, ou au très (trop ?) sérieux, pour surtout ne jamais déranger personne ? Tout ça n’est pas très punk. Il faut dire que l’époque tolère de moins en moins les indociles véritables, elle préfère les rebelles en carton, qui s’indignent dans le sens du vent, comme on pisse, ils font moins mal.

Lykaia est-il un conte, une sorte de Belle et la bête pour adultes ?

Oui un conte, pour adultes, mais j’y vois plutôt un « Petit chaperon rouge » rhabillé de noir, où les rôles seraient inversés.

Une fille jeune très belle, en couple avec un homme plus âgé, qu’elle appelle « papa »… Ne vous êtes-vous pas amusé avec les codes propres à la littérature érotique ?

Tout d’abord, une précision : dans « Lykaia », à aucun moment il n’est écrit que la jeune fille que vous évoquez et que j’appelle moi la Fille, est belle. Il est dit qu’elle est statuesque, a une gueule, impressionne, dégage quelque chose. Son âge n’est jamais donné non plus, pour d’évidentes raisons quand on se penche sur la symbolique qui irrigue le texte – et que je ne vais pas expliquer ici. Jeune ne me semble donc pas convenir non plus, en fait. Par ailleurs, l’autre protagoniste, l’homme, a quarante-trois ans, pas vraiment un âge canonique. Donc, il s’agit d’une Fille sans âge et d’un homme encore assez jeune. N’auriez-vous pas plaqué sur eux vos propres fantasmes ? (sourire)

Ensuite, une clé : en exergue du roman, il y a un extrait d’un poème très connu de Sylvia Plath, « Papa ». Il n’a, a priori, rien de libidineux. Il est, de même, difficile de qualifier Plath de papesse de la littérature érotique. Et pourtant ce texte assez long flirte subtilement avec l’érotisme, ce que semble confirmer un aveu de la poétesse elle-même à propos de sa narratrice, qui souffrirait du complexe d’Electre, le pendant féminin de l’Oedipe. Mes papas à moi ont donc moins à voir avec la littérature érotique et ses codes qu’avec la psychanalyse.

Enfin, dans l’univers du BDSM, la soumission s’exprime souvent par la marque de déférence maître, seigneur ou papa. Je suis donc également cohérent avec mon sujet et son univers.

Vous faites dire à la Fille, votre héroïne, citant sa propre mère : « Nous les femmes, nous sommes toutes malades parce que nous donnons la vie, et donc aussi la mort ». De quoi sont malades les hommes ?

De ne pas donner la vie, d’être au mieux capables de la prendre ?

Votre héros porte un masque de loup, qui devient pour lui « son sauveur, son ami », un personnage à part entière. Vous-même entretenez une forme de mystère quant à votre image (même si vous apparaissez dans une grande émission de télé et que vous participez à des salons, il reste difficile de trouver des photos de votre visage). Ecrire sous pseudo et peu se montrer, est-ce une façon de vous protéger ?

De me protéger, non. Personne ne m’attaque. De me préserver oui, de pouvoir continuer à cultiver mon jardin personnel le plus discrètement possible dans un monde où la transparence totale, j’irais jusqu’à dire totalitaire, et la suspicion qui en découle quand on ne s’y résout pas tendent à devenir la norme.

Merci à DOA pour avoir répondu à mes questions, et à Clete de Nyctalopes pour avoir joué les entremetteurs

Rob Roberge

Les héros des romans et nouvelles de Rob Roberge lui ressemblent. Paumés, défoncés, déployant une incontestable habileté pour se fourrer dans les embrouilles, ils sont aussi étincelants, drôles et attachants. Nick Ray, [Panne sèche. Gallimard (Série noire), 2006] ou Bud Barrett, [A tout prix. 13e note, 2014] s’acharnent à détruire méthodiquement leur talent et les opportunités qui se présentent, à coups de mauvais alcool et de came bon marché. Leur Californie n’a rien de glamour, ils ne sont pas des stars. Leur walk of fame est une ruelle qu’ils empruntent en titubant. Alors, quand Roberge intitule son autobio Menteur : un mémoire (Gallimard, 2017), selon le vieil adage : « Comment savoir si un junkie ment ? Ses lèvres bougent », on pense être prévenus, Rob y sera vil et indigne… Mais il est tellement plus que ça. Sincère jusqu’à l’excès, il raconte comme personne, sans apitoiement, les peurs qui nous hantent, celle d’être décevant, d’être fou, d’être seul. Ses mots sont des grenades dégoupillées qui te déchiquètent les mollets pour te laisser à genou, te pètent à la gueule sans prévenir en t’arrachant au passage un bout de coeur et d’âme. Dépressif, suicidaire, bipolaire, capable d’être abstinent quinze ans, pour replonger en un instant, Roberge voudrait être autre. Nous surtout pas.
roberge 19.30.16
Photos Dirk Vandenberg
Dans Menteur, tu revisites ton existence en exhumant certains de tes souvenirs. Le premier que tu racontes concerne ta petite amie assassinée, quand tu avais 11 ans. Pourquoi avoir choisi ce souvenir en particulier pour commencer ton autobiographie ? As-tu choisi de « remonter dans le temps à partir du pire moment de ta vie », ainsi que s’intitule une de tes nouvelles dans ton recueil La tête à l’envers, les pieds au mur (13e note, 2012) ?

Waouh… merci de faire référence à cette histoire. Je n’y avais pas pensé mais il y a peut-être un peu de ça… bien que le pire souvenir serait plutôt le point de départ dans ce cas précis. En fait, la raison pour laquelle j’ai commencé mon livre à cet instant-là n’est pas exactement parce que ça a été le pire moment (même s’il le fût certainement à l’époque), mais parce que ça a été la première fois que j’ai pris conscience que le monde était un endroit incontrôlable et complètement chaotique. Avant ça, je savais que j’étais incapable de changer certaines choses majeures. Après ça, il m’a semblé que tout le monde était impuissant en même temps. C’est le moment où j’ai réalisé qu’il n’existait aucun endroit vraiment sûr où les adultes (ou quiconque) pouvaient te protéger. Et ils ne pouvaient pas non plus arranger les choses ensuite. Donc… ça m’a fait une forte impression, à cet âge-là.

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Comment as-tu sélectionné les souvenirs sur lesquels écrire ? Certains sont déterminants, d’autres plus insignifiants. Certains sont encore très vifs dans ta mémoire, d’autres t’ont été rapportés. Comment faire le tri de toute une vie de souvenirs ?

C’est ce qui a été le plus difficile. Comment équilibrer les passages vraiment noirs avec de l’humour (même si c’est de l’humour noir)… Le truc le plus important, c’était que j’écrivais un livre qui, d’une certaine façon, pouvait ne jamais se terminer. Des souvenirs n’arrêtaient pas de me revenir… et certains étaient super en soi, mais le livre aurait fini par être trop long. D’autres étaient sympas, mais redondants par rapport à de meilleurs scènes/souvenirs qui étaient déjà dans le texte. J’ai essayé de donner un sentiment d’exhaustivité, d’intégralité tout en arrêtant des choix. Des choix difficiles quand il s’est agi de supprimer des trucs que j’aimais bien ou d’en laisser beaucoup de côté, surtout des souvenirs plus drôles mais sans importance. Je crois que j’ai laissé le livre me dire quand les différents chemins menaient à des voies de garage.

Dans Menteur, comme dans A tout prix, tu n’exposes pas les faits de façon chronologique. Pourquoi as-tu effectué ce découpage de ta vie, en allers-retours ?

Je suis sur un nouveau roman en ce moment et je m’étais dit avant de commencer « je vais l’écrire de façon simple et linéaire, début/milieu/fin. » Je me disais que j’utilisais la narration non-chronologique depuis un moment et que, peut-être, je m’en servais de béquille. Puis je me suis rendu compte que la seule façon d’écrire ce nouveau roman était sous cette forme non-chronologique. Je me suis aussi rappelé que mes deux premiers romans étaient écrits de façon chronologique, que je savais donc le faire et que je devais simplement laisser ce nouveau roman me dicter ce qui était bon pour lui. Mais j’ai procédé comme ça pour Menteur parce je voulais que le livre reproduise la façon dont les souvenirs nous reviennent. Ils ne nous reviennent pas de manière chronologique. Une chose en suggère une autre, nous en rappelle une autre. ça reprend l’idée de Vonnegut dans Abattoir 5 ou la Croisade des enfants, où Billy Pilgrim est « libéré du temps. » J’ai tendance à penser qu’on est tous libérés du temps dans nos têtes. On saute d’un moment à un autre en pensée.

Et surtout je suis un écrivain qui utilise beaucoup la digression. ça ne m’intéresse plus trop d’écrire des narrations très linéaires. Mais qui sait ? Peut-être que je ferai comme ça la prochaine fois.

Tu t’es forcément rappelé d’autres moments de ta vie après avoir fini d’écrire Menteur. Quand as-tu su que le livre était terminé, que tu devais t’arrêter d’écrire ? Est-ce parce qu’il avait une cohérence interne ?

Je me suis souvenu de TANT d’autres moments. La question s’est alors posée de savoir si tel thème, tel fil émotionnel avait déjà était suffisamment déroulé dans le livre. Le plus dur a été que j’ai pensé à plein de choses qui auraient pu y figurer, après sa publication. Si quelqu’un le souhaitait, je pourrais en faire une version différente… avec tous les trucs que j’aurais aimé mettre dedans. Comme au cinéma, où le réalisateur a le dernier mot. Mais ces oeuvres-là ne sont en général pas très bonnes. En plus, qui ça intéresserait ? En plus, j’ai autre chose à faire. Je ne sais pas si j’ai bien répondu à ta question. J’espère.

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Dans la plupart de tes romans/nouvelles, où tu mets en scène des personnages fictifs, tu utilises la première personne, alors que dans Menteur, ton autobiographie, tu te sers de la deuxième personne, au présent. C’est particulièrement efficace. Comment en es-tu venu à prendre cette décision ?

D’abord, merci du compliment, ça me touche beaucoup. En fait, ça m’est en quelque sorte tombé dessus. J’ai toujours aimé les récits à la deuxième personne, bien que je trouve que ça fonctionne souvent mieux dans les nouvelles que dans les narrations plus longues (c’était donc un défi à relever). Et j’avais commencé le mémoire à la première personne et ça ne marchait tout simplement pas. Alors, pour une raison que j’ignore, j’ai commencé à rédiger ces fragments autobiographiques à la deuxième personne. J’ai bien aimé. Je ne pensais pas avoir le matériau pour un livre mais ça venait plus facilement. Je crois qu’utiliser le « tu » en a fait un texte à la fois plus intime (j’espère) pour le lecteur, et m’a aussi donné plus de distance alors que je l’écrivais. Quand il s’est agi d’écrire un moment pénible ou dont j’avais honte (et il y en a plein), ça a été plus facile d’écrire « tu as fait ça » plutôt que « j’ai fait ça ». Et dans le meilleur des cas, ça rend le lecteur à la fois plus complice, plus proche, plus empathique et plus troublé (ce qui est une forme d’empathie) par l’intimité que cela confère. Et j’aime ça. Pareil avec le présent, ça me semblait plus immédiat et utile pour donner du rythme.

Tes personnages de fiction te ressemblent étrangement. Ils luttent contre toutes sortes d’addictions. Ils occupent des petits jobs peu gratifiants… Cela a-t-il été pareil d’écrire sur eux et sur toi-même ?

Ecrire sur moi-même (ou sur « moi » en tant que personnage) dans Menteur a été un peu différent. Je suis plus espiègle quand il s’agit de fiction. Même si mes personnages/protagonistes ont beaucoup de points communs avec moi, je m’arrange toujours pour les mettre dans des situations que je ne pouvais pas me permettre dans Menteur, vu que j’essayais de raconter une histoire vraie. Ce qui est en quelque sorte impossible, étant donné la nature de la mémoire et la subjectivité. Mais l’une des choses que j’aime dans l’écriture, c’est que le langage est en soi un instrument défectueux pour ce qu’on tente de faire. D’une certaine façon, c’est le fait de devoir se confronter à ces limites qui me plaît. Je crois que c’est Pinter qui disait qu’on n’écrit jamais la chose elle-même, on écrit « autour de l’indicible. »

Tous mes livres, sauf quelques nouvelles, sont très autobiographiques et écrits à la première personne. C’est pourquoi j’ai décidé que le nouveau roman sur lequel je travaille n’aurait aucun personnage basé sur ma personne, impliquerait pleins de personnages et serait rédigé de leur pont de vue. Je crois que c’est important pour n’importe quel auteur d’essayer quelque chose de nouveau à chaque projet. En tout cas, c’est important pour moi, et je ne devrais parler que pour moi.

« On dit qu’il faut écrire son autobiographie comme si tous les gens qu’on connaît étaient morts. C’est une pensée horrible, mais très utile. »

Lorsqu’on écrit sur sa propre vie, on écrit également sur la vie des autres, n’est-ce pas ? N’as-tu pas eu peur de blesser les gens que tu aimes ?

Cela a été une très grande crainte. Environ une semaine avant que le livre ne soit publié aux Etats-Unis, j’ai envoyé un mail à mon éditeur, complètement paniqué, lui disant que je voulais qu’on ne sorte pas le bouquin, qu’on abandonne. Il m’a traité comme l’idiot que j’étais et a répondu évidemment que non. Mais oui, j’ai paniqué et je me suis beaucoup inquiété des sentiments des gens. Finalement, je me suis dit que si je devais écrire ce livre, il fallait que je sois loyal envers lui. On dit qu’il faut écrire son autobiographie comme si tous les gens qu’on connaît étaient morts. C’est une pensée horrible, mais très utile. C’est un judicieux conseil.

Y a-t-il des souvenirs que tu as décidé de ne pas révéler ?

Un seul. Tout simplement trop perturbant. Ce qui signifie que j’ai échoué, que j’aurais dû l’inclure dans le livre. Enfin, peut-être pas. Je n’en suis toujours pas sûr. C’était pas quelque chose d’énorme. Juste un moment qui m’a ému. Alors, je suppose que je n’ai pas vraiment la réponse.

Considères-tu qu’un écrivain doit avoir vécu pour avoir quelque chose à dire ? Penses-tu qu’un écrivain n’écrit bien que sur ce qu’il connaît bien ? Les oeuvres ancrées dans l’imaginaire sont-elles vaines ?

Réponse courte : Oui. Non. Non.

Réponse une un peu plus longue : je pense que n’importe quel écrivain a besoin que la vie lui ait donné des coups de pieds au cul et brisé le coeur un certain nombre de fois pour pouvoir écrire quelque chose d’urgent, de profond, dépourvu d’empathie égocentrique. Mais l’expérience ne peut être réellement directement retranscrite. Lorrie Moore (je pense que c’est elle) dit que si on comparait l’écriture à la cuisine, l’expérience serait les ingrédients, les aliments, les épices, mais que ça ne suffit pas pour faire un plat. Il faut de l’imagination pour faire un plat. Et peut-être que ça répond à ta troisième question aussi. Quant à la deuxième, je crois qu’un écrivain doit écrire sur les choses qui l’obsèdent. Ce qui peut être un truc qu’il pense connaître. Ou un truc qu’il invente qui lui procure une émotion vraie. N’est-ce pas Einstein qui disait que l’imagination est plus importante que l’expérience ? J’ai toujours aimé cette idée. Peut-être qu’il a raison. Les deux sont importantes. Il faut un mélange des deux.

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D’une certaine façon, puisque tu écris sur toi-même et tes expériences, ne « fais-tu pas de ta vie une oeuvre d’art » ?

Pas sûr. Je crois que j’écris sur ce que je ne sais pas de moi-même. Et pas sur ce que je sais. Alors, peut-être que je fais de mes questions sur la vie des oeuvres d’art… ou en tout cas, des livres.

Ecrire un témoignage si sincère et l’appeler Menteur est un vrai paradoxe. Voulais-tu laisser au lecteur la possibilité de croire ou non dans ta version des faits ?

Je me suis attribué tous les véritables mensonges contenus dans le livre. Alors, même si c’est au lecteur de croire ou pas en la véracité des scènes/moments/mensonges, tout c’est passé de la façon dont je m’en souviens. Mais cela n’en fait pas des faits avérés. Nabokov disait que « la mémoire est une révision. » Je n’ai pas essayé de mentir au lecteur. Mais, en même temps, rien n’est exactement tel que ça s’est réellement passé, à partir du moment où ça devenait un récit dans mon esprit.

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« S’aimer soi-même, ne serait-ce que s’apprécier, est une idée difficilement concevable pour moi, parfois, encore. »

Tu écris : « tu mens car tu redoutes énormément d’être seul. Que quelqu’un apprenne la vérité. Si personne ne sait réellement qui tu es, alors qui tu es vraiment ne pourra jamais être rejeté. » Mais en lisant ton livre, on est frappé de voir combien tu as d’amis sincères, d’amies surtout. Est-ce si difficile pour toi de croire que tu mérites d’être aimé, et que tu n’as pas besoin de mentir pour ça ?

Cela a été très difficile la majeure partie de ma vie. Comme tu le soulignes, j’ai été entouré par des gens qui pensaient que je valais la peine, alors que moi non. Je ne sais pas. S’aimer soi-même, ne serait-ce que s’apprécier, est une idée difficilement concevable pour moi, parfois, encore.

Ton oeuvre est pleine de freaks, Eck the half-boy, (le demi-homme), Lobster boy (l’homme homard). Te sens-tu toi-même différent des gens ordinaires ?

Je pense qu’en général chaque personne est différente, et que sous un microscope, elle ne doit pas être si ordinaire que ça. Enfin, je l’espère. Pour en revenir à ta question, je pense que je suis différent, oui. Mais pas meilleur. C’est une distinction essentielle pour moi. Pendant des années, et ça m’arrive encore, j’ai pensé que j’étais pire. Mais plus que me sentir différent, j’avais toujours l’impression de ne pas être à ma place. Comme si la société « normale » vaquait à ses occupations et que je n’étais pas invité. Ce qui, en fin de compte, était plutôt une bonne chose, je suppose.

Mais j’ai toujours été fasciné par la différence, par des hommes comme the half-boy, Lobster boy et par la façon dont, moi inclus, nous envisageons cette différence. Je pense qu’il arrive qu’on leur témoigne un intérêt respectueux (ce que je fais, j’espère), mais aussi une distance excessive, quand les gens regardent l’autre comme un animal de zoo. Evidemment, dans le pire des cas (qui semble inévitable), cette façon qu’ont certains de considérer les gens comme « autres » est la raison pour laquelle on voit des flics descendre des Noirs innocents aux Etats-Unis. C’est pourquoi, et c’est dingue, la nation aryenne s’affiche fièrement ici. C’est pourquoi un bouffon xénophobe, haineux, raciste, sexiste, homophobe (et bien plus encore) a été élu sur un programme qui prône un nationalisme rétrograde. Les gens ont si peur et détestent tellement ceux qui sont (ou même simplement semblent) différents d’eux. C’est pour ça, en fin de compte, qu’on largue des bombes et qu’on utilise la torture. Désolé, je m’éloigne quelque peu de ta question. Mais toute occasion de descendre Trump est bonne à prendre.

Je te vois comme un Bukowski qui aurait un fort sentiment de culpabilité, qui se soucierait de ce que les autres pensent de lui. Aimes-tu son oeuvre et penses-tu que vous ayez des points communs ?

Bukowski a été une de mes influences majeures quand j’ai commencé. ça fait longtemps que je n’ai rien lu de lui mais il a été la révélation qu’on pouvait écrire sur des gens marginalisés d’une façon directe et empathique. Que tout le monde comptait, pas seulement les sujets des « grands » romans. Qu’on n’avait pas besoin d’enjoliver la prose. Que vous pouviez faire de vous-même la partie la plus laide de l’histoire. Oui, il a eu une énorme influence sur moi et je continue à penser que Souvenirs d’un pas grand-chose reste un des plus grands livres les plus sous-estimés.

panne sèche

Tu décris beaucoup de problèmes économiques : chômage, boulots pitoyables, dette étudiante, difficultés à payer ses frais médicaux, manque d’assurance sociale. Ces problèmes sont-ils la face sombre du rêve américain/californien ?

Je crois qu’il y a un tas de monde avec des problèmes économiques bien plus grands que les nôtres (bien que nous ayons un nombre stupéfiant de SDF et de gosses qui crèvent de faim). Il y a beaucoup de gens pour qui c’est dur ici. Mais la pauvreté dans le monde est telle qu’on a du mal à l’appréhender ici. En ce qui concerne les jobs qui craignent méchamment, je peux me tromper, mais je crois qu’il y en a dans plein d’autres cultures. Personnellement, j’ai toujours détesté ces jobs de merde, parce que je ne vénère pas le fric tant que ça. Je déteste que la compagnie d’électricité, ou mon proprio, ou d’autres vénèrent l’argent et veuillent à tout prix que j’en aie.

Quant aux autres problèmes… celui de la dette étudiante est ridicule. On avait des écoles publiques fantastiques, gratuites jusqu’à la fac. J’ai connu ça, ce n’est pas si vieux. Mais tout est tourné vers le profit à présent. L’absence de soins pour les pauvres, les classes moyennes inférieures, et dans certains cas, les vieux, est un des symboles les pires, les plus moches de notre pays. C’est inexcusable… sauf qu’on a des politiciens (et des gens) qui préfèrent réduire les impôts de sociétés qui valent des milliards plutôt que sauver la vie des gens. Tous ces gens que je mentionne… ceux qui souffrent de maladies chroniques…tous sont jetables car ils coutent de l’argent. Mais les militaires aussi alors qu’on leur accorde plus de fric à chaque budget. J’en suis venu à la triste conclusion que nous sommes, en tout cas pour l’instant, une nation cruelle. Et que si nous ne changeons pas, alors le rêve américain est un mythe (il l’a toujours été, mais pas à ce point). On n’accueille plus les immigrants. On vit dans un système de caste. Peu de gens s’en sortent et nos leaders et medias érigent les exceptions comme s’ils étaient la norme. Mais la plupart vivent et meurent dans la même tranche de revenus que celle dans laquelle ils sont nés. Hunter S. Thompson a dit un truc du style : “quand les historiens jetteront un regard sur les Etats-Unis, ils nous appelleront la nation des plus grandes promesses et des plus grands échecs. » J’espère que non. Il est peut-être possible de renverser la situation. Mais ça n’arrivera pas cette semaine.

La plupart de tes personnages sont athées. J’ai cru comprendre que tu l’étais toi aussi. Est-ce facile à vivre aux Etats-Unis ?

Je crois qu’un meurtrier serait plus facilement élu au Congrès qu’un athée. J’exagère peut-être un peu, mais à peine. Cela dit, ce n’est pas si difficile à vivre. A moins que vous ne soyez une personnalité publique… vous seriez balancé dans le caniveau pour ça. Mais pour les auteurs relativement obscurs, ce n’est pas trop dur. Ce qui est difficile, c’est de voir de quelle façon vile et détestable certains bons croyants se comportent. C’est surtout exaspérant au possible. Cependant, il y a des croyants dont je ne partage pas la foi, mais que je respecte pour ce qu’ils en font. Certains donnent de la nourriture et des vêtements aux sans-abris. Certains aident les gens dans le monde. Difficile de mettre en faute ce genre d’actions.

Et il y a sûrement des tas d’athées qui sont des trous du cul. Je crois en ce que je crois. J’essaie de respecter les croyances des autres, tant qu’ils ne se cachent pas derrière un quelconque prétexte religieux pour propager la haine et la violence. Ce qui se produit souvent, en ce moment, aux Etats-Unis et ailleurs. Un nationalisme dangereux a fait un effrayant retour ces temps-ci. Mais ce n’est pas si dur, d’être athée, même si je persiste dans cette idée de meurtrier/athée au Congrès. Et c’est terrible de voir à quel point la science est dévaluée ici… où tous ces gaspilleurs d’énergie fossiles qui nient le changement climatique sont en train de détruire la terre aussi vite qu’ils peuvent. Le mot science est une injure aux Etats-Unis et beaucoup de gens se servent de la religion pour discréditer la science. Ce qui est ridicule et triste. Un nombre incalculable de personnes sont du mauvais côté de l’histoire en ce moment.

« Etre dans ma tête n’est pas toujours le meilleur endroit où se trouver, en ce qui me concerne. »

Quand tu avais six ans, en 1972, tu étais obsédé par l’extinction des animaux, et terrifié à l’idée d’être le dernier de ton espèce. Comme tu l’écris : « Tu n’es pas obsédé par la mort, mais par la peur d’être tout seul. » J’ai été stupéfaite par une telle maturité, si jeune. Penses-tu que cette remarquable lucidité puisse être une explication concernant tes addictions futures, ton désir d’être défoncé pour échapper à cette dure réalité ?

Sûrement en grande partie. ça, et plus tard (alors que j’étais déjà toxico), le fait de m’auto-médicaliser pour ma maladie mentale. Mais être défoncé/chargé/bourré était surtout une tentative de m’extraire de ma tête. Etre dans ma tête n’est pas toujours le meilleur endroit où se trouver, en ce qui me concerne. C’est ça que je fuyais.

Quelle serait ta définition du bonheur ?

Waouh… question difficile. Je dirais les moments dans la vie où tu n’es peut-être même pas conscient de l’instant, mais que tu le vis pleinement… ce qui peut se produire quand je suis confronté à quelque chose de l’incroyable beauté du monde (quelque chose d’aussi grand que l’océan ou être le témoin d’un bref geste de bonté d’un étranger envers quelqu’un), ou le sexe… ou l’écriture… Je crois que le bonheur arrive quand j’agis et non pas quand je pense. Et c’est seulement après réflexion (même très brève) que je réalise que j’étais entouré de bonheur pendant un instant. Bien que parfois, ça arrive et tu en es pleinement conscient sur le moment. Oui, je dirais que c’est vivre pleinement ces instants. Quand je ne suis ni préoccupé par le passé ni inquiet de l’avenir.

Rob-Roberge-AP-Credit-Dirk-Vandenberg 19.31.07

Désespoir, alcoolisme, addictions, souffrance physique, maladies mentales, suicide, peur de l’abandon… comment expliques-tu le plaisir que les lecteurs ressentent à la lecture de tes livres ? J’ai pleuré, quand tu te retrouves seul dans ta cabane de Wonder Valley, que tu t’apprêtes à te tuer par overdose de cachets et que « tu écoutes le bruit que le monde fera sans toi. » Tu crois que je suis maso ?

Eh bien, j’espère que les lecteurs en retirent une sorte de plaisir. Mais, surtout, j’espère qu’ils éprouvent de l’empathie. Les livres que j’aime le plus m’ont fait sentir moins seul au monde. J’espère que c’est l’effet que mes livres ont sur certaines personnes. Je ne me maîtrise rien. Mais j’espère. Mon ami Jerry Stahl, alors qu’il m’interviewait, a un jour soulevé l’idée qu’affronter la douleur que l’on peut contrôler serait une façon d’affronter la douleur qu’on ne peut pas contrôler. Alors, oui, tu es peut-être un brin maso, haha. On l’est peut-être tous quand on lit le genre de bouquins dont je parle. La souffrance nous rassemble, je crois.

Une de tes ex petites amies t’a dit un jour, en parlant de REM : « C’est grâce aux mauvais passages que tu peux apprécier à quel point les bons sont géniaux. » Est-ce pour cette raison que tu aimes te faire souffrir, mentalement et physiquement ? Pour apprécier plus la fin de la douleur ?

Pas sûr que ces deux notions soient liées. J’ai plus pris son affirmation comme se référant à la souffrance du monde Ou plutôt à ce à quoi il est impossible d’échapper dans la vie. et pas à celle que je m’inflige. La vie n’est pas pour les fillettes. On a besoin de ces moments de grandeur.

Tes livres peuvent aussi être tellement drôles. Surtout tes dialogues. Ils ont l’air si « réalistes ». Trouvent-ils leur source dans un sens de l’observation que tu aurais très aiguisé ?

J’adore écouter ce que les gens se racontent. J’ai grandi dans un quartier majoritairement italien. Certains de ces types étaient des affranchis et/ou d’une façon ou d’une autre liés à la mafia. Et s’ils avaient fait plein de trucs dégueulasses, ces trucs étaient souvent très drôles. Les écouter raconter leurs exploits a été pour moi une bonne formation de base, de faire attention à leur façon de parler. Ces mecs étaient souvent hilarants. Et leurs noms. Lou le chalumeau (incendiaire), Mondo et Fausto (des gars corrompus qui possédaient les parkings de la ville, et la plupart de ceux de la ville d’à côté), leur frère, pour qui j’ai bossé, Clean Tommy, surnommé Tommy « le propre » parce qu’il n’avait pas de lien avec la mafia et vivait honnêtement. Par la suite, je suis devenu accro à l’écoute des formes relâchées et du rythme du langage. C’est peut-être là que le fait d’être musicien (à ces débuts à l’époque) influence mon style d’écriture. Les dialogues sont de la musique pour moi.

Mais les dialogues, en prose/fiction, ne sont jamais de vrais dialogues. La littérature, même si elle est « réaliste », ne contient pas de « vrais » dialogues. Ils sont livrés dans une version distillée, abrégée, réduits à l’essentiel.

Quant à savoir pourquoi mes écrits sont drôles (merci de le dire, en tout cas) ? Je place la comédie et le rire au-dessus de plein d’autres trucs dans la vie. Je n’ai pas un ami proche qui n’ait pas le sens de l’humour. A mes débuts, j’avais tendance à produire de pâles copies d’Hemingway ou Carver. Et j’ai fini par réaliser que mon boulot n’avait rien d’original. Alors j’ai décidé de faire une liste des choses et des gens qui me fascinaient. L’humour s’est retrouvé en tête de liste. Et j’adore les dialogues drôles, tout bêtement. Je ne pense pas qu’ils aient la considération qu’ils méritent, en tout cas aux Etats-Unis. Mais c’est une autre histoire.

Tu enseignes l’écriture créative à l’Université de Palm Desert, en Californie. En France, les gens sont plutôt sceptiques quant à ce type de programme. Ils craignent une standardisation de la pensée et des styles d’écriture. Peux-tu nous expliquer ce que tu apprends à tes étudiants ?

J’enseigne l’écriture depuis vingt ans, et j’ai entendu parler ici même de cette idée de standardisation de la pensée et du style. Je peux honnêtement affirmer que je n’ai jamais assisté à un tel phénomène. Il y a bien une uniformisation des livres publiés par les principales maisons d’édition mais c’est plus dû au fait que les éditeurs manquent de tripes et jouent la sécurité (comme Hollywood). Ils ne prennent aucun risque en tentant de publier des livres différents et nouveaux. Je ne vois pas en quoi les programmes d’écriture seraient à la source du problème et en seraient responsables. Je vois des styles d’écriture extrêmement différents dans les classes dans lesquelles j’enseigne. J’ai beaucoup d’étudiants qui sont publiés, même quelques best-sellers, (un monde qui m’est étranger haha !) et ils n’ont jamais rien eu en commun les uns avec les autres.

Je ne vois pas pourquoi l’écriture ne pourrait pas être enseignée. On enseigne les autres arts. La peinture, la sculpture, la danse… Est-ce que chacun va devenir un auteur fantastique ? Non. Certains le deviendront. Mais j’ai l’espoir qu’ils seront tous meilleurs en partant qu’en arrivant. Et de meilleurs lecteurs. Des lecteurs qui feront que la littérature reste vivante.

Cela dit, je tends à enseigner la littérature comme étant à la fois un art et un artisanat. Il y a de nombreux endroits où l’on enseigne l’artisanat. Et c’est une bonne chose. Mais si vous ne mettez pas les gens au défi de faire de l’art – être original, repousser les limites de ce qui a été fait avant – vous ne faites pas grand-chose. J’enseigne aussi beaucoup plus de théorie que d’autres profs. Je crois que les artistes devraient être au courant des différents systèmes d’analyse. Mais c’est peut-être moi qui suis bizarre. Je lis des bouquins de théorie architecturale pour nourrir mon écriture. Je lis des bouquins d’histoire de l’art. J’apprends l’électronique. Tout cela s’assemble d’une certaine façon dans cet art-isanat. Il faut faire plus que seulement écrire.

En ce qui concerne l’enseignement… Personne ne prétend que le tennis ne peut pas être enseigné. Laver, Graf, Serena… ils ont tous pris des leçons. Ce n’est pas seulement le talent qui fait un Michael Jordan. Il faut que le talent existe, évidemment. Tout n’est certainement pas dû principalement à l’entraînement/enseignement. En tant que prof, quand je me retrouve face à un étudiant très talentueux, mon boulot consiste à l’aider à éviter de faire les erreurs que moi et d’autres ont faites au début de leur carrière. Et à m’éclipser. Parfois, tu n’es pour rien dans le succès de tes élèves. Ils y seraient arrivés de toute façon. Tu leur montres juste comment éviter les nids de poule qu’ils croiseront dans leur artisanat et dans leur carrière.

La musique joue un grand rôle dans ta vie. Tu joues de la guitare, tu chantes et tu écris les paroles dans The Urinals. Tes livres sont remplis de références musicales : Thunders, Centro-Matic, Ike Reilly, Warren Zenon, Stones, Velvet, Violent femme, Jason and the Scorchers, Tex and the Horseheads, Richard Hell, Dylan… A tout prix raconte l’histoire de Bud Barrett, un guitariste… Tu as dit que la musique t’aidait à ressentir les choses. Penses-tu qu’il y a une relation entre ton amour de la musique et ton style d’écriture ?

Oui, je crois. Que la musique influence mon écriture, plus que l’inverse. Mon écriture emprunte beaucoup à la musique. Je veux que la prose chante, si c’est possible. Cadence, rythme, dynamique… J’ai dit par le passé que ce qu’il manquait à tout écrit, c’était la mélodie. Mais je pense que je me gourais. Une phrase belle comme celle de Fitzgerald, quand Nick imagine la mort de Gatsby… je paraphrase, mais ça donne quelque proche de ça : « Sans doute a-t-il porté le regard sur un ciel étranger à travers un inquiétant feuillage, frissonné en découvrant à quel point une rose est grotesque, et brutale la lumière du soleil sur l’herbe à peine née. » Si une telle phrase ne porte pas une mélodie, elle porte quelque chose de très proche.

               a tout prix.jpg cost of living

Quatre de tes livres ont été traduits en français. As-tu été traduit dans d’autres langues et sais-tu pourquoi les Français t’aiment ?

Je n’ai été traduit qu’en français. Je ne sais pas si les Français m’aiment, mais merci de le dire. J’en déduis que si je ne suis pas traduit ailleurs, c’est que le reste du monde me déteste. Alors, où est-ce que j’en serais sans la France (que j’aimais avant d’avoir le plaisir d’y être publié) ?

Penses-tu que nous aurons le plaisir de lire ton prochain roman bientôt ?

Je l’espère. Mais je ne suis pas sûr de quand sera ce bientôt. Ce livre est le plus difficile que j’aie jamais écrit. Je tente des tas de nouvelles choses que je n’avais pas faites avant… et il prend plus de temps à écrire que les autres. Mais dès que je le trouverai assez bon, j’ai l’espoir qu’il soit publié. Mais il me reste peut-être encore un an d’écriture sur celui-là. Ou moins, avec un peu de chance.

http://robroberge.com

interview publiée en partie dans New Noise n°43 – mars-avril 2018

Rob Roberge (english version)

roberge 19.30.16
Photos : Dirk Vandenberg
In Liar, you revisit your life in the light of your memories. The first one of the book concerns your murdered little girl friend, when you were 11. Why did you choose that specific memory to begin your autobiography? Did you choose to “work backwards from the worst moment of your life”, as suggested by the title of one of your previous books? 

Wow…thanks for referencing that story. I hadn’t thought about it, but maybe there was a little of that…though I guess it should sort of be working forwards from the worst moment in this one. But, I think the reason I opened there was not exactly because it was the worst moment (though it was surely up there), but the first moment of feeling that the world was a totally random and uncontrollable place. Prior to that, I knew I was helpless to change certain major things. After that, it seemed to me that everyone was helpless at once. I don’t know if that makes sense. But I guess it was when I realized there wasn’t really a safe space where adults (or anyone) could protect you. And they couldn’t fix it afterwards, either. So…it made a big impression when I was that young.

working backwards

How did you select the memories you wrote about in Liar? Some are very significant; others are more trivial. Some are vivid in your mind; others have been recalled to you by some people. How to filter the memories of your whole life?

That was one of the hardest parts. How to balance the really dark parts with some humor (however dark)…I think the biggest thing was that it was a book that could, in a way, never end. That memories kept coming to me…and some of them were great on their own, but would have made the book too long. Some were fine, but were redundant to better memories/scenes that were already there. I tried to give a sense of « whole-ness » or complete-ness without going on forever. It was a tough call with cutting some of the things I liked. Or leaving out a lot (especially funnier, but inconsequential stuff). I tried to let the book tell me where the various paths had been exhausted.

In Liar, as in The Cost of Living, the facts are not exposed in chronological order. Why have you decided this cutting up of your life, through round trips?

You know, I’m working on a novel now, and I told myself before I started « I’m going to tell this one straight and linear…beginning/middle/end. » I had it in my head that I’d been using non-chronological narrative for a while and maybe it was a crutch. But then I realized the only way to tell the new novel is non-chronological. I also remembered that my first two novels are chronological, so I do know how to do it and I should just let the novel dictate what’s right for it.

But the main reason i did it in Liar was that I wanted to have the book mimic the way memories occur to us. And they don’t occur to us chronologically. One thing suggests another. One thing reminds us of another. It’s like Vonnegut’s notion in Slaughterhouse Five where Billy Pilgrim has become « unstuck in time. » I tend to think we all are unstuck in time in our heads. We bounce from moment to moment in thought/reflection.

All that on top of the fact that I’m a digressive storyteller. I’m no longer that interested in creating linear narratives. But, who knows? Maybe I’ll do it next time.

You necessarily must have remembered more moments of your life after the redaction of Liar. When did you know that your book was finished, that you had to stop the writing? Was it because it had an internal coherence?

I remember SO much more. But then came the question of if I had already covered that topic/emotional thread enough in the book already. The harder thing is I’ve thought of a lot of things that should have been in there after the book was published. If anyone cared, I might do a different edition of it…with the stuff I wish I’d put in. Like a director’s cut. But those usually aren’t very good. Plus, who would care? Plus, I have new stuff to do. I don’t know if I answered your question. Hope so.

In most of your novels/short stories, where fictional characters are portrayed, you use first person, whereas in Liar, which is your autobiography, you use second person, in the present tense. It is extraordinarily effective. How did you come to this decision?

First, thanks so much for saying it was effective. That means a lot. Second, I kind of stumbled into it. I’ve always liked second person. Though I think it often works better in stories than in book-length narratives (so that was a challenge). But/and, I had started the memoir in first person, and it simply wasn’t working. Then, for no real reason I could think of, I started doing these autobiographical scotches in second person. I liked it. I didn’t think I had a book. But they came easier. I think using « you » made the text both more intimate (I hope) for the reader, but also gave me more of a distance while I wrote it. When it was a hard or shameful moment (which there are plenty of), it was easier to write « you did this » rather than « I did this. » Plus, I think at its best, it makes the reader more complicit…and either closer/more empathetic or more disturbed (which can be a form of empathy, too) by the intimacy. And I like that. Same with present tense. Seemed more immediate to me. And helped with the pace.

liar

Your works of fiction focus on young men who look so much like you. They have bipolar disorder, manic episodes, and suicidal tendencies. They struggle with addictions, alcoholism. They have lot of pathetic jobs, deals… Was it the same to write about them and about yourself?

Writing about me (or the persona of « me ») in Liar was a little different. I felt like I get to be more playful in fiction. While characters/protagonists share a lot of qualities with me, I still get to make a lot up and put them in situations I couldn’t allow myself in Liar, where I was trying to tell a true story. Which is somewhat impossible, given the nature of memory and subjectivity. But one of the things I like about writing is that language is already a flawed tool for what we’re trying to do. So, working with the limitations appeals to me in some way. I think it was Pinter who say we never write the thing itself, we write « around the unspeakable. »

All of my writing (except some of my stories) has been very autobiographical and first person. Which is why I decided my new novel I’m working on would have no one who’s based on me. And it would be in multiple third person, rather than first. I think it’s important for any writer to try to do something new with every project. Or at least it’s important for me. I should only speak for me.

« They say you should write a memoir as if everyone you know is dead. A gruesome, but useful thought. But wise advice I think. »

When someone writes about his own life, he also writes about the life of the others, doesn’t he? Did you fear hurting people you love?

Absolutely. There was a deep fear there. About a week before the book came out in America, I emailed my editor in a panic about the book, saying I wish we could pull it, and not put it out. He treated me like the idiot I was and said of course not. But, yes. I panicked and worried about people’s feelings. Ultimately, I decided that if I was going to write it, I would have to be faithful to the book. They say you should write a memoir as if everyone you know is dead. A gruesome, but useful thought. But wise advice I think.

Are there memories you have decided not to reveal? And if so, why?

Only one. It just disturbed me too much. Which means I failed, and should have included that. Well, maybe not. I still am not sure. It wasn’t something enormous. Just a moment that resonated with me. So, I guess I don’t really know the answer.

Do you consider that a writer must have lived in order to have something to say? Do you think that a writer only writes well about things he knows well? Are the stories rooted in imagination worthless?

The short answer: Yes. No. No.

The slightly longer one…I think every writer needs life to have kicked them in the ass and broken their heart a few times to know how to write something with urgency and depth and an ego-less empathy. But experience isn’t really directly translated. Lorrie Moore (I think it was her) said that if you were cooking, experience is the ingredient…the food, the spices…but it wasn’t the meal. You need imagination to create the meal. So, maybe that answers your third question, as well.

As for the second question: I think a writer needs to write about things they are obsessed with. Which can be something they think they know. Or something they made up that is emotional true for them. Was it Einstein who said imagination was more important than experience? I always loved that notion. He may be right.They are both important. I think it’s a balance of both.

In a way, as you write about yourself and all your experiences, don’t you “turn your life into a work of art”?

I’m not sure. I think i write about what I don’t know about myself. Not what I do know. So, maybe I turn my questions about life into art…or at least into books.

To write a so sincere testimony and call it Liar is a real paradox. Did you want to give the reader the option to believe or not in your side of the story?

I think I called myself out on all the actual lies in the book. So, while it’s up to the reader to believe the scene/moments/memories, I think everything in there happened the way I remember it. But that doesn’t make it a fact. Nabokov said « memory is a revision. » I didn’t try to lie to the reader. But nothing is exactly as it truly happened by the time it becomes a narrative in my head, either.

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You write: “You lie because you are terrified of being alone. That someone learns the truth. If no one knows who you really are, then who you really are can never be rejected.” In fact, reading your memoir, it is striking to see how many faithful friends, and especially girls, you have. Is it so difficult for you to believe that you are worthy of love, and that you don’t need to lie to be loved?

It was difficult for a great deal of my life. I was, as you mention, surrounded by people who thought I mattered when I didn’t agree. I don’t know. Loving, even liking, yourself is a hard notion for me sometimes, still.

Your work is full of freaks, Eck, the half-boy, Lobster boy… Do you feel yourself different from the ordinary people?

In general, I think everyone must be different and even, under a microscope, not really that ordinary. At least I hope so.

But, to the question, I think I’m different, yes. But not better. That’s a key distinction for me. For years, I thought I was worse. Still do, at times. I think more than feeling different, I’ve always felt like I didn’t fit in. Like « normal » society was going about its days and I wasn’t invited. Which, eventually, was fine, I suppose.

But I have always been drawn to difference (like the half boy, the Lobster Boy, and such)…and also how people (including me) treat such difference. I think there is respectful interest (which I hope I have), and then exploitative distance, where people tend to see the other, in this case, as a zoo animal.

Of course, taken to its radical (and seemingly inevitable) extreme, people’s need to treat people as « the other » is why we see cops gunning down innocent black men in the states. It’s why, unbelievably, the Arian nation is loud and proud here. It’s why a xenophobic, hateful, racist, sexist, homophobic (and so much more) buffoon got voted in on a ticket of regressive Nationalism. People are so afraid of and hateful to people who are (or even look) different. It’s ultimately why we drop bombs and torture.

Sorry. That last bit went off tangent from the question. But any chance I get to bash Trump is hard to avoid.

I see you as a Bukowski who would have a strong sense of guilt, a great care about what people think. Do you like his work and do you feel you have something in common?

Bukowski was a very large influence on me when I was just starting out. I haven’t read much of him in a while, but he was a revelation to me that you could write about disenfranchised people in a clear, empathetic way. That everyone mattered, not just the subjects of most big fiction. That you didn’t need to dress up prose. That you could make yourself the ugliest part of the story. He was a big early influence, yes, I still think Ham on Rye is one of the most underrated great books out there.

You talk about a lot of economical problems: unemployment, pathetic jobs, student debts, difficulties to pay healthcare costs, lack of insurances… Are those problems the dark side of the American /Californian dream?

Well…I think there are people with much much bigger economic problems than we have here (although we have an astounding number of homeless people and, this is horrifying, starving children…and other terrible things going on). Many have it bad/awful here. But the world has so much poverty in numbers and ways we can’t comprehend here.

And jobs…I could be wrong, but while pathetic jobs suck royally, I think other cultures have them. Personally, I have always resented shitty jobs. Because I don’t have that much respect for money…so I resent that the electric company and my landlord and others DO respect money and want me to come up with it.

The other stuff–the student debt is ridiculous. We used to have amazing free public schools–all the way through college. Within my lifetime…this isn’t some ancient thing. But everything’s for profit now. The lack of healthcare for the poor and lower middle class and, in some cases, the elderly…that’s one of the worst, ugliest marks on this country. There’s no excuse…except that we have politicians (and people) who would rather cut taxes on/for billion dollar corporations than save people’s lives. All the people I mentioned and more…people with pre-existing conditions…they’re all expendable because they cost money. But so does the military and they get more money every budget. I’ve come to the sad conclusion that we are, at least in this moment, a cruel nation. And if they don’t change, I think the American dream is now a myth (though it always has been in some ways…just not this bad). We no longer welcome immigrants…we have a caste system…a few people make it out and our leaders and media tend to champion the exceptions as if they’re the norms…but for the most part, people live and die in the income bracket they were born into.

I think Hunter S. Thompson said something like…historians–when they look back on the united states–will call us the greatest failure of a country with some of the greatest promise. I hope not. Maybe there’s time to turn that around. Not this week, though.

A lot of your characters are atheists, and I guess you are too. Is it easy to be an atheist in the USA nowadays?

I think a murderer could be elected to congress before an Atheist in the US. That’s an exaggeration (maybe), but not by much.

That said, it’s not hard to be an atheist in the US. Unless you were some public figure…then you would be kicked to the curb for it. But for relatively obscure writers, it’s not too hard. The hardest part is seeing what hatful and vile behavior is done by alleged good religious people. But that’s not as hard as it is annoying as all hell. That said, there are religious people who I don’t agree with their ultimate faith, but I respect what they do with it. Some feed and clothe the homeless…some help people around the world. You know…I have trouble finding fault with those actions.

And there are probably a ton of asshole atheists. I believe what I believe. I try to respect others beliefs, so long as they don’t hide under the guise of religion to spread hate and violence. Which is happening a lot right now in the states…and other places. Dangerous Nationalism has made a frightening comeback in the world.

But…it’s not that hard (Atheism), I don’t think. Though I stand by the murderer/atheist thing about congress. And it’s hard to see science so devalued in the US…where fossil fuel guzzling climate change deniers are pretty much destroying the earth as fast as they can. Science is a dirty word in the US. And many people use faith to discredit science. Which is ridiculous. And sad. A staggering amount of people are on the wrong side of history at the moment.

When you were very young, in 1972, you were obsessed by the extinction of animals, and terrified of being the last of your species. As you said, “you were obsessed not by death, but by the fear of being alone”. I was astonished by your maturity as a young boy. Do you think that your remarkable lucidity can be an explanation of your future addictions, your desire to be stoned, to escape this harsh reality?

That was probably a big part. That and, later (though I was already an addict), self-medicating for my mental illness. But being high/loaded/drunk was definitely an attempt to escape my head. Being in my head is not always a very good place for me to be. I was running from that.

What would be your definition of happiness?

Wow. Tough one. I guess the moments in life where you’re maybe not even conscious in the moment, but when you are totally in the moment…which can happen when I’m exposed to something of remarkable beauty in the world (which could be something as big as an ocean or a brief witnessed kindness of a stranger to someone else)…or sex…or writing…I think happiness happens when I’m doing and not thinking. And only on reflection (even if it’s a very quick reflection) do I realize that I was surrounded by happiness for a moment. Though sometimes it can happen and you can know it in the moment. I guess it is being totally in moments for me, though. Where I’m not troubled by the  past or worried about the future.

Despair, alcoholism, addictions, physical pain, mental diseases, suicide, and fear of abandonment… how do you explain the pleasure the reader feels reading your books? I cried when I read the words: “listening to the noise the world will make without you”, do you think I am masochistic?

Well, I hope the reader gets some pleasure out of them. But, even more, I hope they can empathize. The books I love the most have made me feel less alone in the world. That’s what I hope my books can do for some people. I can’t control it. But it’s what I hope.

My friend Jerry Stahl, while interviewing me, once brought up the notion that dealing with the pain we can control might be a way of dealing with the pain we can’t control.

So, yes. Maybe you are kind of masochistic-ha. Maybe we all are when we’re reading the kind of books I’m talking about. Suffering binds us, I think.

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One of your girl friends once said to you, talking about REM, that “it’s thanks to the bad parts that you can appreciate how the good ones are great”. Is it why you like to hurt yourself, physically and mentally? To appreciate more the end of the pain?

I don’t think so. Not sure those two notions are related. I think I read her statement as more about the pain of the world. Not what is self inflicted…but, rater, what’s impossible to avoid in this life. Life’s an adult dose. We need those moments of greatness.

Your books can be also so funny, especially the dialogues. They seem so realistic. Do they come from your good power of observation?

I love listening to the way people talk to each other. I grew up in a predominately Italian neighborhood and section of town. Several of the guys were made men and/or connected to the mob in some way. And while a lot of what they did was disgusting, a lot of it was pretty funny…and listening to them talk about it was early training for me in paying attention to the way people talked. Those guys were, often, hilarious. And the names. Lou the Torch (arsonist), Mondo and Fausto (corrupt land guys who owned the town zoning board…plus they owned the major of the closest city)…their brother who I worked for, Clean Tommy…named that because he wasn’t mobbed up and lived an honest life…hence « Clean » Tommy.

And after that, I just became kind of addicted to listening to weak patterns and rhythms. I think that may be where being a musician (or starting to be at that point) really impacts my writing. Dialog is music to me.

Dialog when it’s written in fiction/prose isn’t REALLY real dialog, though. Even « realism » doesn’t contain realistic dialog. It’s more of a distilled/clipped version. Boiled down to the essential.

As for why my stuff is funny (and thank you so much for saying so)?  I value comedy and laughter like few other things in life. I don’t think I have a close friend who isn’t a very funny person. When I was a starting writer, I tended to write bad Hemingway and Carver ripoffs. And then I came to a point where I realized I had no originality to my work. And I decided to make a list of things and people who fascinated me. And humor was on the top of the list. Plus, I just love funny dialog. I don’t think it gets enough respect, at least here. But that’s another story.

You teach creative writing at Palm Desert University, California. In France, people are quite skeptical about this kind of program; they fear a standardization of thoughts and writing styles. Can you explain us the content of your teaching?

I’ve been teaching writing for twenty years, and I have heard (in the states) this notion of a standardization of thoughts and writing styles. I can honestly say that I’ve never seen it. I see a commonality among books published by the major/trade presses here. But I think that’s the result of the publishers being gutless and playing it safe (like Hollywood) and not taking chances on difference and attempts to do something new. But I don’t see writing programs being the source or the blame of that. I see tremendously diverse styles of writing in the classes I’ve taught. I’ve had a lot of students go on to publish…even a few bestsellers (a foreign world to me-ha!)…and they haven’t been anything like each other.

I don’t see why writing can’t be taught. We teach other arts. Painting. Sculpture. Ballet. Is everyone going to be a fantastic writer? No. Some will…but it’s my hope they’ll all be better when they leave than when they came. And better readers, I hope, as well. Readers who help keep literature alive.

That said, I tend to teach writing as both an art and a craft. I think a lot of places teach craft. And that’s good. But unless you challenge people to make art–to be original, to push at the boundaries of what has come before–you’re not really doing a lot. I also teach a lot more theory than some people tend to. I think artists should be aware of modes of criticism. But, maybe I’m weird that way. I read architectural theory to inform my writing. I read art theory. History. I study electronics…it all comes together in some way in the craft. You have to do more than just write.

But, as far as teaching goes…we don’t say that, say, tennis can’t be taught. Everyone…Laver, Graf, Serena…they all took lessons. They were taught. It isn’t just talent that makes a Michael Jordan. There HAS to be a lot of talent, for sure. It surely isn’t MOSTLY coaching/teaching. As a teacher, when I have a tremendously talented student, I think my job is to help them avoid the mistakes I and people I know have made early in their careers. And then get out of the way. Sometimes you can’t take much credit for the great ones. It feels like they were going to make it, anyway. You just show them what potholes to avoid. In both craft and career.

Music plays an important role in your life. You play guitar, sing and write lyrics in The Urinals. Your books are full of musical references: Thunders, Centro-Matic, Ike Reilly, Warren Zenon, Stones, Velvet, Violent femme, Jason and the Scorchers, Tex and the Horseheads, Richard Hell, Dylan… The Cost of Living tells the story of Bud Barrett, a guitarist… You said that music helps you to feel things. Do you think that there is a relation between your love of music and your writing style?

I think there is. More that music influences my writing than the other way around.

My writing borrows a lot from music. I want the prose to sing, if it can. Pace. Rhythm. Dynamics. I’ve said in the past all writing lacks is melody, but I think I was wrong. A beautiful sentence like Fitzgerald’s lines when Nick imagines Gatsby’s death…I’m paraphrasing, but it’s close:… »he must have realized what a grotesque thing a rose was and how raw the sunlight is upon scarcely created grass »…if that doesn’t carry a melody, it carries something very close.

cost of living

Four of your books have been translated into French. Have you been translated into other languages and do you know why French people love you?

I’ve only been translated into French. I’m not certain French people do love me, though thank you for saying so. I take the fact that I’m not translated elsewhere as a sign that the rest of the world must hate me. So, where would I be without France (which I loved even before having the pleasure of being published there)?

Do you think that we will have the pleasure to read your new novel in France soon?

I hope so. Though I’m not sure exactly how soon. This has been the hardest one I’ve ever written…I’m trying to do a lot of things I’ve never done before…and it’s taking longer than any of the others have. But once I get it good enough, I’m hoping it will be released. But there may be another year of writing on this one. Hopefully less.

http://robroberge.com

interview partly published in New Noise n°43 – March-April 2018