Benjamin Dierstein

Ses deux derniers romans, parus aux Arènes (EquinoX) en sont la preuve, les changements de registre ne font pas peur à Benjamin Dierstein. Dans Un dernier ballon pour la route, Freddie, âme sensible, a trouvé en Didier, brave gaillard du type no brain no headache, le compagnon idéal pour une tournée des grands ducs. Avec lui, il noie le souvenir de son amour perdu, à grands coups de ballon d’à peu près n’importe quoi pourvu que ça saoule, pour oublier et pour le plaisir. Au cours d’une équipée sauvage au détour d’un rondpoint, entre Darty et Confo, au fond d’une taverne campagnarde ou d’un campement d’apaches, les deux héros hardis s’avèrent capables d’ingurgiter avec panache n’importe quel breuvage sans savoir ce qu’il y a dans le cocktail. Une certaine France se dessine, celle des buvettes, des PMU, remplis de rescapés qui ont de la gouaille et de la gueule. Dans La cour des mirages, deux flics de la Brigade criminelle, Prigent, sous camisole chimique depuis l’enlèvement de sa fille, et Laurence Verhaeghen, explorent les tréfonds de l’âme humaine, où de terrifiants prédateurs côtoient des pervers en col blanc. Dark web, tortures, snuff movies, les pédophiles tissent une toile gluante, aux ramifications internationales, impliquant de plus en plus d’enfants, de plus en plus jeunes. Autre duo, autre France. Celle de 2012, celle de la fin de la Sarkozie et de l’arrivée de Hollande, où toujours les mêmes dictent les règles, sur fond de réseaux troubles adeptes d’évasion fiscale et de parties fines, peu importe leur couleur politique. Argent, pouvoir, sexe, enfants. L’enfer. Deux expériences. Radicales. Pleurer de rire ou de rage. Qui a dit qu’il fallait choisir ?

benjamin dierstein (10 sur 10) crédit Jeune Allain

Photo : Jeune Allain

La cour des mirages clôt une trilogie entamée avec La sirène qui fume (2018) et La défaite des idoles (2020), parus chez Nouveau Monde Editions. Quel a été le point de départ qui t’a donné l’envie d’écrire cette histoire ? Savais-tu, dès l’origine, qu’il s’agirait d’une trilogie ?

Mon premier roman, La Sirène qui fume, existait déjà à l’état d’embryon en 2001. J’étais en fac de ciné à l’époque, et je l’avais écrit sous la forme d’un scénario qui dépassait les 300 pages. J’ai vite compris que je n’arriverais à rien en faire, ne connaissant personne dans le monde du cinéma, et ayant largement dépassé les fameuses 120 pages qu’attendent les producteurs pour un format long-métrage. Le texte a donc été vite rangé dans un carton avec des tas de brouillons de romans, scénarios et nouvelles que j’avais écrits à l’époque. J’ai laissé tout ça de côté pendant longtemps, et puis en 2015 j’ai décidé de tout ressortir pour en faire quelque chose. Adapter le scénario en roman m’a paru assez évident, et pendant l’écriture j’ai imaginé ce format de trilogie circulaire, avec trois intrigues et trois personnages qui se retrouvent chacun leur tour en duel.

sirène défaite-des-idoles3

Tu situes l’action de La cour des mirages en 2012, au moment de la prise de pouvoir de Hollande et du départ de Sarkozy. Tu aurais pu choisir une autre période de basculement, plus ancienne ou plus récente. Alors, pourquoi cette date ?

Quand j’ai attaqué la trilogie, j’ai eu envie de placer en toile de fond une intrigue sur le fonctionnement de la police. Evoquer l’énorme basculement qui s’est opéré en 2012 m’est apparu comme une évidence. L’arrivée de Hollande a mis fin à une période assez incroyable qui correspond au noyautage de l’Intérieur par la Sarkozie. J’avais envie de décrire le fonctionnement intrinsèque de la police à travers les syndicats, la hiérarchie, les différentes maisons (la PJ, la PP, la DCRI, les SRPJ, etc), et d’évoquer la fin du système Guéant / Sarkozy qui a été mis en place en 2002 via les fameux Squarcini, Péchenard, Gaudin & co. C’était un système hérité en droite lignée des années Pasqua, mais qui contrairement aux autres n’avait pas connu d’alternance malgré un passage rapide de Villepin en 2004. Sous la Vème, il n’y a que le système Marcellin, entre 68 et 74, pour avoir été aussi puissant, et encore il l’était sûrement moins.

Que faisais-tu, toi-même, en 2012 ? Quels sont tes souvenirs de cette époque ?

Je travaillais dans une salle du XIXème arrondissement, Glazart. C’est une époque où je faisais beaucoup la fête ! Mais entre deux soirées je m’intéressais déjà énormément au fonctionnement du système policier.

cour

Tu plonges tes lecteurs en immersion dans la vie de la Brigade Criminelle de Paris et tu dépeins de façon très documentée les relations entre le ministère de l’Intérieur et la police, la collusion entre les journalistes, les juges, les flics. Ce travail de recherche t’a-t-il pris beaucoup de temps en préalable à l’écriture ?

Oui, pour la Cour des Mirages j’ai pris plus de six mois à plein temps pour me documenter. Je me suis constitué une biblio d’environ 60 bouquins, pour la plupart des témoignages de victimes, d’avocats, de magistrats, de journalistes ou de flics. Se documenter avec diverses sources, c’est aussi donner une voix à ces sources. Dans le roman, elles s’incarnent dans des personnages : une capitaine de la Brigade des Mineurs, des jeunes femmes qui sortent de foyer, un ancien gendarme devenu privé, une présidente d’une association de victimes, etc. Pour le bouquin sur lequel je suis en train de travailler, un roman qui évoquera différentes affaires entre 78 et 84, j’ai poussé le bouchon encore plus loin : ma biblio fait 130 références… Résultat, je me retrouve avec un plan de 500 pages, pour un roman qui devrait approcher les 2000 pages au final… J’ai pas encore commencé à écrire que c’est déjà une énorme usine à gaz !

La cour des mirages parle de réseaux internationaux de pédophiles, thème sombre s’il en est. Pourtant, si les enfants souffrent d’affreuse manière dans ton roman, il me semble que tu nous épargnes en n’exposant jamais de scènes d’horreur en direct, qu’elles sont toujours passées par un filtre, à travers ce que découvrent les policiers. Etait-ce vraiment pour les rendre plus supportables ou parce que c’est au contraire un procédé narratif plus efficace ?

La vraie différence tient à ce qu’on souhaite imprimer chez le lecteur. Est-ce qu’on veut le choquer, lui faire peur, le faire pleurer, le mettre en colère ? Quand je me suis attaqué à ce roman, j’avais conscience d’aborder un sujet très difficile, et je savais exactement de quelle manière je voulais le traiter. Il me paraissait évident de ne pas tomber dans le gratuit, le racolage, le sensationnel. Je ne voulais pas faire du « thriller », dont le but premier est de jouer sur des sentiments répulsifs comme la peur. Il y a une différence entre les films d’horreur et l’horreur, la vraie, celle qui existe derrière le mur du voisin. Je voulais d’une part parler de cette horreur d’une manière hyper réaliste, en restituant d’une manière relativement exhaustive ce qu’on peut trouver en pénétrant dans ce monde, et d’autre part écrire un drame pur, avec des personnages tourmentés qui foncent droit dans le mur. J’ai eu plusieurs retours de personnes qui m’ont dit avoir eu les larmes aux yeux à certains moments de la lecture, et à ce moment là j’ai su que mon pari était en partie réussi.

Ces scènes où les enfants sont impliqués ont-elles été difficiles à imaginer, à écrire pour toi ?

Oui, l’écriture a été difficile. Mais le pire, ça a été la phase de documentation. Lire des témoignages de victimes tous les jours pendant six mois c’est une vraie épreuve, surtout quand on est papa.

tof ok 2

Cette façon que tu as de mêler personnages de fiction et faits réels, d’explorer notre histoire commune à travers le destin d’individus m’a fait penser à Ellroy. Est-ce un auteur dont tu revendiques l’influence ?

Ellroy a été un séisme pour moi. Gamin je détestais les bouquins, il n’y a que les BD qui m’intéressaient. Et puis mon oncle m’a filé Lune Sanglante quand j’avais 13 ans, et j’ai pris une claque monumentale. Après ça, je me suis empressé de dévorer les librairies d’occase et les rayons de polars de ma mère. Alors oui c’est une énorme influence, et même plus que ça : avec La cour des mirages, je pense que je ne suis pas loin de l’hommage pur, du maniérisme comme quand De Palma fait la scène de douche de Pulsions ou celle des escaliers dans Les Incorruptibles. C’est comme dans n’importe quel film de Cimino : on voit les scènes de Ford, ça transpire dans son style. Scorsese, Tarantino ou Paul Thomas Anderson sont dans ce même esprit, ce sont des cinéphiles avant d’être des metteurs en scène, ils aiment avant de créer. Je me considère aussi avant tout comme un éternel amateur face aux grands maîtres, que ce soit dans le cinéma ou la littérature, et j’ai donc envie de leur rendre hommage quand j’écris. Pour le coup, j’ai poussé le détail jusqu’à reproduire la mise en page des Rivages Noir de l’époque pour les numéros de chapitres et les dates. Pour moi ça marche comme une madeleine de Proust, ça évoque instantanément les Ellroy que je lisais gamin.

De même, ton emploi de nombreux dialogues, et du « flux de conscience », dans ton dernier roman, pour nous faire entrer dans la tête de Prigent est une technique plus anglo-saxonne que française, me semble-t-il, telle que David Peace pourrait l’utiliser. Penses-tu que ton style a évolué au fil des années et qu’il a été marqué par la littérature anglaise et américaine ?

Peace est mon autre grande influence avec Ellroy. Ils partagent cette vision radicale de la focalisation interne, que j’ai utilisée pour tous mes romans. Ce sont des auteurs modernes, et c’est pour ça qu’ils dénotent dans le roman noir : la plupart des auteurs de polars écrivent encore comme on écrivait au XIXème, comme si Woolf, Faulkner et Beckett n’étaient jamais passés par là. Ellroy disait qu’il faut créer une obsession chez le lecteur, la même qu’a eue le romancier pendant l’écriture. Et cette obsession c’est d’abord celle des personnages pour l’enquête, ou pour le drame qui se joue sous leurs yeux. Il n’y a rien de plus efficace qu’un style purement intérieur pour transposer l’obsession chez le lecteur. Peace pousse le concept encore plus loin qu’Ellroy en utilisant le courant de conscience, la répétition, l’écriture à l’oreille et le participe présent. J’ai pris une baffe gigantesque avec les bouquins de Peace, comme souvent avec les auteurs qui utilisent ce genre de procédés et qui impriment chez le lecteur un ressenti purement physique. Dans La Cour des Mirages j’ai d’ailleurs inséré des clins d’oeil formels à différents auteurs, notamment Bernhard et Selby. Et Peace bien sûr, via ses fameux changements de focalisation au sein d’une même phrase.

Avec Un dernier ballon pour la route, tu opères un changement de registre. On sent que tu t’es bien amusé à l’écrire. Est-ce que je me trompe si je dis que le monde que tu y décris, la France dite profonde ou périphérique et surtout ses bistrots, est un milieu qui t’est plus familier et qui a dû te demander moins de travail de recherche ?

Oui pour le coup, il n’y a aucun travail de recherche ! Et c’est un vrai bonheur quand on sort de l’écriture d’un bouquin qui a demandé énormément de documentation. C’est comme d’écrire un livre de blagues après avoir passé trois ans à turbiner sur une thèse.

ballon

On ressent beaucoup de tendresse pour tes personnages, Freddie ou Didier, cabossés mais téméraires. Voulais-tu, à travers eux, parler des gens dont on ne parle jamais ?

Dans mes romans précédents j’avais parlé des élites corrompues, des flics, des truands, des politicards, des gens que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam. Alors pour celui-là, j’ai voulu au contraire me focaliser sur une France que je connais bien, la France d’en bas, le peuple des bars, les bouseux, les cassos, les squatteurs. Freddie et Didier m’ont été inspirés pour l’essentiel de gens que j’ai bien connus, ou alors croisés dans des rades improbables. Et puis j’ai ajouté par là-dessus pas mal d’influences pour les faire gagner en relief, et là ça peut venir autant des sketches de Coluche que des bouquins de James Crumley. Les deux personnages incarnent pour moi une version bretonne et surréaliste de ce duo classique de buddies qu’on retrouve dans toute l’histoire de la fiction, des Souris et des hommes à L’Arme Fatale en passant par La Grande Vadrouille. Il y a aussi un hommage à la littérature white trash américaine, celle de Caldwell, Steinbeck ou Bukowski, en passant par ses composantes noires : Charles Williams, Harry Crews, Jim Thompson entre autres.

Ton style y est très différent, proche d’un argot à la Bérurier. Est-ce un langage que tu as reproduit, à l’instar des Brèves de comptoir de Gourio, (notamment en ce qui concerne les dictons que tu mets en débuts de chapitres, tel « Gamma GT, Gamma je serai ! ») ou complètement inventé ?

Je suis né dans un monde où les gens parlent naturellement comme ça, donc j’ai simplement écrit comme je parle. Après j’ai volontairement cherché à aller plus loin en rendant hommage à la Série Noire période Duhamel et toutes ces traductions si décriées que, pour ma part, j’adore. J’ai relu pas mal de bouquins de l’époque pendant que j’écrivais, et puis j’ai revu beaucoup de films écrits par Audiard, ainsi que des Bertrand Blier pour l’ambiance.

Un dernier ballon est très cinématographique. Lancé à fond de train, c’est un road movie en super 5, avec des scènes très visuelles. Tu es titulaire d’un Master de recherche en études cinématographiques. Penses-tu que cela ait une influence sur ta façon d’écrire, de découper, monter ?

Oui, complètement. Je suis un passionné de cinéma avant d’être un passionné de littérature. Quand j’écris je vois des séquences et des plans, donc forcément la prose prend des atours très imagés, et surtout très rythmiques.

On a le droit de rêver. Si tu pouvais choisir des metteurs en scène pour réaliser les films tirés de tes romans, qui seraient-ils ?

Pour Un dernier ballon pour la route, je verrais bien Werner Herzog qui se serait avalé dix grammes de speed, avec Peckinpah au montage et des plans de coupe filmés par Tarkovski pour l’aspect poétique. Pour La cour des mirages, je crois que j’hésiterais entre un maniaque du détail comme Michael Mann, avec des plans archi léchés, et une mise en scène brute et purement physique à la Dardenne. Le tout revisité à la sauce Scorsese / Schrader période Taxi Driver pour l’aspect halluciné. Ça risque de coûter cher à la production, je suis mal barré !

benjamin dierstein (1 sur 10) crédit JEUNE ALLAIN

Photo : Jeune Allain

Tu es le fondateur de Tripalium Corp, une structure composée de plusieurs labels et organisatrice d’événements, dont le but est de « mettre en avant tout ce qui gravite autour de la techno mais qui reste en marge : expé, EBM, acid, IDM, breaks… » Peux-tu nous parler des artistes que tu défends ? Et de la musique que tu écoutes ?

J’ai à peu près le même rapport avec la musique qu’avec la littérature ou le cinéma : j’aime ce qui tend vers le formalisme pur, mais qui en même temps reste fortement accessible et a pour but de divertir, et, in fine, de mettre une grosse claque dans la gueule. J’attends de la musique qu’elle me fasse danser, rire ou pleurer, je cherche clairement le rapport physique. J’écoute beaucoup de musiques électroniques violentes et sombres, mais je suis aussi un gros fan de variété française des années 70 et 80, de punk, ou de cold-wave. Sur le label, j’essaye de sortir des artistes qui ont une patte précise, qui savent se différencier de la masse incroyable de morceaux qui sortent chaque jour. Ça passe par plusieurs styles de musiques électroniques, plutôt cantonnées aux marges : des musiques souvent rapides, dures, généralement très dansantes, mais parfois aussi complètement expérimentales. Ma sélection se fait par un prisme qui est un mélange de ma culture héritée des années free-party, de ma passion pour la rythmique et de ma recherche du petit grain de folie qui est généralement pour moi le truc qui fait la vraie différence dans un morceau.

Ecris-tu en écoutant de la musique ?

Non je ne peux pas, ça me déconcentre. J’écris à l’oreille, en donnant une importance primordiale au rythme, donc si je mettais un disque en même temps ça me donnerait l’impression d’écouter un mix foiré ! Pour Un dernier ballon pour la route, je me suis plus attaché à un travail littéraire classique de recherche de la formulation parfaite, avec ce souci de la métaphore permanente. Donc là j’aurais pu éventuellement écouter de la musique en même temps. Mais pour La cour des mirages, c’est tout le contraire : j’ai écrit chaque phrase directement, sans chercher mes mots, dans l’idée d’arriver à une forme d’écriture automatique, hypnotique, purement orale. Ensuite je suis repassé dessus en créant des coupes, et j’ai plaqué un rythme musical sur la plupart des séquences. Sur plusieurs passages par exemple, j’ai compté le nombre de syllabes entre chaque virgule pour créer un tempo précis, comme dans la poésie. Sur l’ensemble du roman, il y a une forme de cadence avec des syncopes et des effets de montée. J’ai essayé de faire de la techno expérimentale, mais en bouquin !

Tripalium désigne un instrument de torture pour punir les esclaves rebelles et est reconnu à l’origine du mot « travail » en français. Ta façon de gagner ta vie (écrire et diriger un label), est-elle synonyme de liberté ?

La liberté n’est pas tant de vivre de ce qu’on aime, que d’accepter de vivre de ce qu’on aime. C’est-à-dire avec pas grand-chose. La liberté pour moi, c’est d’abord l’acceptation de cette simplicité. J’ai évidemment de la chance de pouvoir faire ce que je veux, et je crois que ça aurait de toute façon été difficile autrement parce que j’ai un gros problème avec l’autorité. Je n’aime pas les chefs directifs, quels qu’ils soient, grands patrons ou simples leaders de groupuscules militants qui parlent plus forts que les autres. Je pense que l’abolition du salariat dans le privé et la redéfinition du concept de travail tel qu’on la connaît doivent être les prochains grands enjeux politiques, mais nos élites sont loin d’être prêtes à accepter de nous permettre de nous réapproprier les moyens de production…

Tu as fondé ton label à Rennes, après avoir passé plusieurs années à Paris. Que retires-tu de ton expérience parisienne ? Es-tu revenu en Bretagne parce que ta région te manquait trop ?

J’ai adoré le Paris des squats, des teufs et des clubs crados, ça a évidemment été de supers années. Mais il y a un moment, quand on lève le pied, quand on a des enfants, ça devient invivable. Trop de monde, trop d’euphorie, trop de fossé entre le Paris de la misère et le Paris fashion des modes superficielles. La Bretagne c’est ma terre, et comme beaucoup de bretons j’y suis énormément attaché. C’était une évidence de revenir ici.

tok ok 1

Dans tes romans, ce sont les petits qui morflent. Les élites parviennent toujours à se reproduire, parce qu’elles ont les codes, les réseaux. Tu exposes une vision très négative de la politique. A gauche comme à droite, ça magouille sec. Nous sommes à un mois et demi de la Présidentielle, quel est ton sentiment à l’égard de nos politiciens ? Vas-tu aller voter ? Le résultat du scrutin t’angoisse-t-il ?

J’ai une vision très pessimiste de la politique parce que je suis réaliste : ça fait depuis la nuit des temps que les petits se font exploiter, et ça va être de pire en pire. Le seul moyen d’éviter la catastrophe qui s’annonce, et qui a d’ailleurs largement commencé à transformer le monde, c’est soit d’accepter la décroissance, soit d’accepter le contrôle numérique de nos vies. La différence entre ces deux choix, c’est justement ma définition de la liberté. La plupart des gens ne semblent malheureusement pas encore prêts à revenir sur leurs modes de consommation, mais quand ils comprendront que l’Etat s’apprête à réguler et régir leur vie à grands coups de progrès, il y aura alors une fenêtre pour une révolution mondiale qui ne soit ni celle du numérique ni celle de la croissance verte. Sur le vote, ma pensée est plus proche de l’anarchie et de l’écologie politique (la vraie écologie, loin des théories libérales d’EELV), donc je suis forcément en désaccord total avec tous les programmes puisqu’ils prônent systématiquement la croissance. Après, il faut reconnaître que l’exaltation autour de LFI ça donne envie d’aller voter au premier tour, même si je n’aime ni leur programme productiviste ni le type derrière, qui a un melon de la taille d’une planète. Le seul qui me paraît moins con que les autres c’est Poutou, mais quitte à voter pour un programme avec lequel je suis en désaccord et qui en plus ne dépassera pas 2%, je préfère encore ne pas voter, c’est plus raccord avec mes idées !

Interview publiée New Noise n°62 – mai-juin 2022

Bruit noir

Entretiens pour le magazine New Noise réalisés par ma pomme et édités par On verra bien.

Dix ans de belles rencontres… 25 interviews… merci à tous, vous êtes beaux… merci New Noise… hugs and kisses

Rencontres avec

  • Franck Bouysse
  • Patrick K. Dewdney
  • Caryl Ferey
  • Kerry Hudson
  • Frédéric Jaccaud
  • Janis Jonevs
  • John King
  • Richard Krawiec
  • Nathan Larson
  • Don Letts
  • Franco Mannara
  • Lisa McInerney
  • Aurélien Masson
  • Michaël Mention
  • Clément Milian
  • Richard Milward
  • Benoît Minville
  • Peter Murphy
  • Sébastien Raizer
  • Rob Roberge
  • Mark SaFranko
  • Christophe Siébert
  • Cathi Unsworth
  • Martyn Waites
  • Irvine Welsh

Ces entretiens sont parus dans le magazine New Noise entre 2011 et 2022. Ils regroupent une vingtaine de personnalités sous une même bannière rapidement qualifiée de noire. Trop rapidement peut-être : le noir, le plus souvent, désigne une certaine littérature policière quand tous, ici, n’écrivent pas des polars. Tous ne sont même pas écrivains : Aurélien Masson a longtemps dirigé la Série Noire avant de créer sa propre collection aux Arènes, Don Letts est, entre autres, un documentariste important du mouvement punk. Mais qu’ils se réclament d’Ellroy, de Carver ou de Bukowski, tous ont en commun de porter sur nos sociétés un regard d’une acuité qui les pousse à en fouiller les zones d’ombre et la violence inhérente à leur structure. Un regard d’une même noirceur, donc, et soutenu par un même sentiment d’urgence dont le rock, depuis ses origines, aura fourni la bande-son, toute de fureur et de bruit.

 

  • 360 pages ; 22 euros
  • ISBN 978-­2­-9570289­-6­-2
  • Parution avril 2022

Disponible en librairie ou à la commande par mail : ovbedition@gmail.com ou à cette adresse : On verra bien, 6 rue de la Nation, 87000 LIMOGES France

Richard Krawiec

photo Anne-Marie Lafleur
photo : Anne-Marie Lafleur
Les personnages des romans de Richard Krawiec ne laissent pas indifférents. Opprimés par leur environnement et par un passé familial aux lourdes conséquences, ils tentent de survivre quand le destin s’acharne. Pourtant, on a souvent autant envie de les plaindre que de les étriper, déterminés qu’ils semblent être à aider la malchance à les maintenir sous l’eau. Dans Dandy, les difficultés rencontrées par Jolene et Artie auraient pu servir de toile de fond à un récit misérabiliste. Il n’en est rien. Le couple, gens simples, sans éducation, sans aucun code pour s’intégrer dans un monde rude envers les traîne-savates, est à la fois victime et bourreau. Lui envers elle dont il exploite les faiblesses, elle envers son fils Dandy qu’elle nourrit de beurre de cacahuète et de pepsi et fait dormir dans un carton. Dans Vulnérables, Billy, drogué, délinquant, incapable de surmonter un traumatisme subi dans son enfance, est un inadapté qui gagne, malgré sa violence, notre empathie. Dans Paria, Stewart est le reflet d’une société américaine, celle des 60’s, qui n’a rien de peace and love. Tensions sociales, émeutes raciales, lynchages, haine du plus faible qu’il soit immigrant, noir ou femme… le monde explose et ce n’est pas beau à voir. L’excellente maison d’édition Tusitala, qui s’apprête à publier un quatrième roman de l’auteur, a sauvé de l’oubli une oeuvre majeure, dont on finit la lecture en ayant éprouvé toutes les émotions possibles, constamment sur le fil, et surtout, à force de montagnes russes, en évitant absolument de juger.
En 2013, les éditions Tusitala ont décidé de publier Dandy, vingt-sept ans après sa parution initiale aux Etats-Unis. As-tu été surpris de leur intérêt pour ton premier roman si longtemps après ?

J’ai été très surpris, en effet, quand Tusitala m’a contacté pour publier Dandy. J’avais quasiment abandonné l’espoir de pouvoir continuer mon travail de romancier. Non pas parce que je ne croyais plus en mon travail, mais parce que le monde de l’édition aux Etats-Unis ne se préoccupe que de finances et considère les livres comme des produits à vendre. Tout ce qui lui importe, c’est de publier des livres susceptibles de toucher un vaste public en se moquant bien de ce dont ils parlent.

Depuis, Vulnérables et Paria sont parus en 2017 et 2020, toujours chez Tusitala, (alors qu’ils restent inédits aux Etats-Unis), et tes trois romans ont bénéficié d’une sortie en édition de poche. Comment expliques-tu ton succès en France ? Et, à l’inverse, sais-tu pourquoi tu ne trouves pas d’éditeur aux Etats-Unis ?

Ce qui m’a semblé évident, d’abord avec Dandy, puis avec Vulnérables et Paria, c’est que les lecteurs et les critiques français sont, en général, plus réfléchis et concentrés. Ils comprennent non seulement la trame d’un roman, mais aussi sa portée philosophique, sociologique, culturelle et psychologique. Ils aiment les personnages complexes. Trop souvent aux Etats-Unis, les écrivains, les lecteurs et les éditeurs s’attachent avant tout à l’intrigue, et de ce fait découlent des personnages binaires, des héros ou des méchants taillés pour un film de 90 minutes. Le milieu de l’édition américaine s’intéresse en premier lieu aux propriétés cinématographiques d’un roman, pas à ses qualités littéraires.
Quand j’ai envoyé le manuscrit de Vulnérables (dont le titre original est At the Mercy), je n’ai essuyé que des refus de la part d’éditeurs new-yorkais qui ont loué mon écriture mais l’ont trouvée dérangeante. L’un d’entre eux est allé jusqu’à dire que c’était le plus grand roman écrit à la première personne depuis L’étranger de Camus, tout en ajoutant qu’il ne le publierait pas car, en termes de ventes, il ne voyait pas de débouchés. A l’époque, j’avais un de ces ‘super agents’. Il était persuadé que les éditeurs allaient s’arracher mon roman et qu’on allait me faire une offre à six, voire sept chiffres. Il a été incapable de le vendre et ça l’a sidéré.

As-tu complètement abandonné l’idée de convaincre tes compatriotes ?

Au cours de cette période, plusieurs événements sont survenus qui expliquent également que j’ai cessé temporairement d’essayer d’être édité. Mes deux premiers enfants sont nés. Et je me suis retrouvé très impliqué dans la direction d’une association à but non lucratif qui propose des ateliers d’écriture dans des refuges pour sans-abris, des centres d’accueil pour femmes, des programmes en direction des drogués, des non-anglophones, dans des cités HLM, des prisons, y compris pour les condamnés à mort. Et la femme avec laquelle j’étais marié à l’époque s’est mise à souffrir de troubles mentaux, ce qui fait que je suis devenu un parent isolé avec à sa charge deux jeunes enfants et une adulte. Malgré le fait que Dandy (Time Sharing) ait suscité l’attention de critiques dans le NY Times, dans Publishers Weekly, LA Times, ou Village Voice, que j’en ai vendu les droits à un gros producteur hollywoodien, j’étais confronté à l’indifférence du milieu éditorial, où les Départements des Ventes prenaient les décisions et avaient le dernier mot quant aux livres qui allaient être ou non publiés. J’ai continué à écrire mais j’ai décidé de me retirer de la scène éditoriale américaine. Avec l’attention approfondie que j’ai reçue en France, je n’ai pas senti le besoin de faire l’effort de tenter d’être publié en anglais. J’aurais peut-être dû. Mais j’ai préféré passer du temps à écrire plutôt qu’à batailler avec l’industrie de l’édition américaine.

dandy vulnérables paria

Tu es comme Bukowski, SaFranko, Stokoe, Fante ou Roberge, plus appréciés par les lecteurs français qu’américains. Te sens-tu des affinités avec ces auteurs ?

Une fois, au cours d’une soirée costumée organisée dans une librairie, je me suis déguisé en Bukowski. Je portais une robe de chambre sale, les cheveux ébouriffés, et j’insultais les gens autour de moi. « Je suis Bukowski », je disais, « vous vous attendiez à quoi ? » Je me sens de profondes affinités avec les auteurs que tu mentionnes. Mais, parmi les auteurs américains contemporains, je me sens encore plus proche de Robert Stone à ses débuts, de Richard Price, Raymond Carver, ou Nick Flynn. Des auteurs dont les personnages sont des anti-héros, complexes, cabossés essayant de surnager dans un monde corrompu où il n’existe pas de route à suivre bien définie.

Billy, dans Vulnérables, lit Albert Camus. Qu’as-tu cherché à exprimer à travers cette lecture particulière ?

Billy est un peu comme Meursault. Il a vécu un traumatisme qui le conduit à perpétrer un acte de violence extrême, même si celui que commet Meursault semble en apparence plus arbitraire. Aucun des deux n’est intégré dans la société dans laquelle il évolue. Ni l’un ni l’autre ne ‘joue le jeu’, comme l’a souligné Camus. Je voulais aussi que Billy lise ce roman, lise tout court, pour montrer que les gens sont capables d’un engagement intellectuel bien plus grand que ce qu’on attend d’eux. Quand j’enseigne en prison, la compréhension que les femmes et les hommes ont des oeuvres littéraires est souvent très poussée, bien plus que celle de mes étudiants à l’université. Ils se concentrent sur les personnages, les situations et pas sur les figures de style. Une fois, j’ai rencontré dans un refuge pour SDF un homme venant de Cuba qui avait fait une émission de radio avec Neruda. J’ai rencontré dans un foyer l’une des plus grandes poétesses que j’aie jamais entendue, une femme de Nouvelle-Zélande qui écrivait sur les maoris. Malheureusement, elle était accro au crack et était incapable de s’en relever.

Tes romans parlent de gens qui ont du mal à joindre les deux bouts, qui se sentent rejetés, abandonnés. Veux-tu donner la parole à ceux qui ne l’ont pas ?

J’ai grandi en fait à une rue de la cité où se déroule l’action de mon prochain roman, Les Paralysés. Depuis le plus jeune âge, j’ai vu la façon dont les gens étaient traités, comme s’ils n’existaient pas, comme si leur voix n’avait aucune importance. J’étais traité de la même façon. J’ai voulu donner la parole à ceux qu’on fait taire, de façon directe, ou qu’on n’entend pas à force d’indifférence. J’ai souffert des préjugés de classe toute ma vie – en tant que fils d’un père polack et d’une mère irlandaise, en tant que premier de sa famille à aller à l’université. Je me souviens d’un prof de gauche m’arrêtant dans le couloir un jour pour me sermonner : ‘Tu es à l’université maintenant, il est temps pour toi de perdre cet accent de prolo.’

Considères-tu que tu écris des romans sociaux, politiques ?

Je pense que mes romans contiennent des éléments politiques et sociaux, mais ils s’élaborent à partir de la vie des personnages sur lesquels j’écris, des gens qui se battent pour survivre à tous les niveaux – physiquement, émotionnellement, psychologiquement et économiquement – le plus souvent sans que j’aie la moindre idée de la façon dont ils vont essayer de le faire. Les familles et l’environnement qui les ont vu naître par le fait du hasard, les maintiennent dans l’échec. Mais je commence toujours quand ‘je vois’ un personnage dans un endroit particulier, en train de gérer une situation conflictuelle, ou quand je l’entends parler, et je suis toujours curieux de savoir ce qu’il va faire par la suite. C’est à travers leurs histoires humaines que le politique et le social se révèlent.

L’action de Dandy et Vulnérables se déroulait à la fin des 80’s, à l’époque où Reagan prônait un capitalisme débridé. Penses-tu, ainsi que Larry Fondation l’a écrit dans la préface française de Dandy, que la pauvreté et les inégalités ont augmenté, que tout est devenu encore pire depuis ? Penses-tu que Biden fera un meilleur président pour les pauvres que Trump ?

Je suis absolument certain que tout a empiré dans ce pays. Je ne vois rien qui ait pu s’améliorer. Trump a été un désastre. Mais Biden n’a pas l’air de piger grand chose. Il suffit de constater son fiasco quant à la question de l’immigration. Des centaines de milliers de réfugiés cachés dans des entrepôts, entassés épaules contre épaules, dormant dans ce qui ressemble à des cellules. Des milliers d’Haïtiens déportés vers un pays où ils subissent des violences physiques et économiques. Des enfants abusés sexuellement dans des centres de rétention. On empêche la presse d’accéder à ces installations, pour témoigner de ce qu’il se passe à l’intérieur, on lui refuse le droit de parler à des réfugiés. Durant toute la crise du covid, les gens des quartiers défavorisés ont été laissés de côté – sans leur accorder la possibilité de se tester ou de se faire vacciner, sans assistance médicale suffisante – alors que dans le même temps, les besoins des entreprises et de la population blanche de la classe moyenne supérieure ont été couverts. Alors, non, j’ai peu d’espoir que ça s’améliore, maintenant ou dans le futur, franchement. Pire, la vraie tragédie potentielle est celle-ci : Plus Biden lutte, plus la possibilité que Trump soit réélu est tangible. L’échec d’un camp conduit toujours au succès de l’autre camp, parce qu’aux Etats-Unis on est incapables de ‘penser’ autrement que de façon simpliste, binaire.

Sur ton site internet, il est dit de toi : « Son écriture est nourrie de ses expériences personnelles. Il a grandi dans la ville ouvrière défavorisée de Brockton, dans le Massachusetts, et il a été tour à tour travailleur à la chaîne, plongeur, livreur de journaux, routier, employé de fast food, chauffeur de taxi, serveur et enseignant. » Tu as vécu les mêmes conditions de vie difficiles que tes personnages. Est-ce qu’un auteur écrit bien sur ce qu’il connaît bien ?

On conseille toujours d’écrire sur ce qu’on connaît. Et c’est vrai. Mais pointe alors le danger de n’écrire que des réflexions personnelles. Ecrire uniquement sur ce dont tu as fait l’expérience offre une vision limitée du monde. C’est important d’écrire sur ce qui t’as nourri, mais c’est aussi important d’écrire sur ce que tu as observé de la vie des autres, d’accorder de l’attention à ceux que tu as rencontrés, même ceux que tu n’aimes pas, d’essayer de comprendre ce qui leur est arrivé, pourquoi, comment cela affecte leur personnalité, et ce que cela entraîne dans leurs interactions avec les autres. Les auteurs ne sont-ils pas là pour comprendre les forces qui fondent chaque être humain ? On ne peut qu’échouer dans cette tâche, mais c’est important d’essayer. Ainsi que l’a dit Louise Erdrich : « Aucun de nous n’est assez sage pour comprendre le coeur d’un autre, mais c’est notre devoir dans la vie d’essayer. » ‘Connais-toi toi-même’ serait ainsi en effet le premier conseil à donner, et aussi ‘apprends à connaître les autres’. Donc, étudie, fais des recherches. Sois toujours désireux d’apprendre.
Mais il y a aussi une donnée essentielle à un auteur, largement sous-estimée de nos jours, c’est l’imagination. L’imagination d’un auteur devrait être autant valorisée que les expériences qu’il a vécues. Il y a quelques années, le New Yorker a publié un long article sur les dialogues dans l’oeuvre de Richard Price, et l’auteur de l’article y soulevait un point important. On dit souvent des auteurs qu’ils ont ‘une bonne oreille’ pour les dialogues. On sous-entend par là qu’ils sont capables d’écouter et de restituer fidèlement les subtilités de la langue. Mais l’article du New Yorker disait de Price qu’il avait une ‘bonne imagination’ pour les dialogues, qu’il était capable de faire parler un personnage dans des dialogues qui sonnaient juste, tout en lui faisant dire des éléments nécessaires à l’avancée de l’histoire.

photo Sylvia FreemanPhoto : Sylvia Freeman

Le lecteur ressent une grande empathie envers tes personnages, même s’ils ne sont pas exempts de bassesses. Tu évites tout manichéisme ou angélisme pour en faire les portraits. Ils peuvent être menteurs, calculateurs, violents, mais ils se jugent eux-mêmes plus sévèrement que nous. As-tu mis beaucoup de toi dans un personnage comme Billy, par exemple ?

Il y a une part de moi dans chacun de mes personnages, dans absolument tous. Pour autant, aucun n’est vraiment proche de moi. Du vrai moi. Quoi que ça signifie. J’ai commencé mon travail d’écriture en ayant la volonté de rendre leur dignité aux gens que je croisais dans ma vie quotidienne, à ceux que je savais être ignorés, effacés de la société comme s’ils n’existaient pas. Mais je ne voulais surtout pas qu’on ait pitié d’eux. Je voulais que les lecteurs les aiment, et ce en dépit de leurs faiblesses, de leurs imperfections, qu’on reconnaisse en eux cette part d’humanité qu’on partage tous. C’est ce qui a rendu mon travail difficile à lire pour beaucoup d’Américains. Une femme m’a dit un jour, après avoir lu Dandy, ‘je sais bien qu’il y a des gens pauvres, mais je ne veux pas avoir à les regarder.’ C’est facile de condamner un personnage, ou de le prendre en pitié. ça permet au lecteur de le garder à distance, de le considérer comme ‘autre’, pas comme soi-même. Je veux amener mes lecteurs à partager le quotidien de mes personnages, je veux les faire asseoir à leur table et dialoguer avec eux.

L’environnement dans lequel tes personnages évoluent est très important. L’urbanisme a-t-il une influence sur la vie des gens ?

La politique d’urbanisme, voilà qui est important. En effet, l’aménagement urbain conditionne la façon dont les gens d’une communauté se voient et voient les autres. La ville où j’habite maintenant, Durham, en Caroline du Nord, avait une classe moyenne afro-américaine prospère qui vivait dans un quartier commerçant appelé Hayti, au centre de la communauté. Les urbanistes municipaux, sous prétexte d’améliorer la ville, ont fait construire une route bouclant le centre, ont fermé le district d’Hayti et ont déplacé les marchants afro-américains sur une bande de terre campée de cabanes en tôle. De façon temporaire, ont-ils dit. Evidemment, ça n’a rien eu de temporaire. Le but était de détruire ces commerces et le pouvoir grandissant de cette classe moyenne. La véritable finalité de cette route était de chasser les noirs du centre ville, de les empêcher de pouvoir y revenir facilement, afin que les décideurs puissent développer des projets immobiliers pour attirer plus de blancs dans le centre. Ils ont agi de la même façon à Raleigh, mettant en oeuvre des modifications touchant un centre-ville très vivant, plein de pauvres et d’ouvriers. Pas le bon type de gens, selon les urbanistes. Alors, ils ont fermé les boutiques, enlevé les bancs des parcs où dormaient les SDF, ont déplacé les services vers des zones reculées – des changements planifiés destinés à exclure les pauvres et les noirs du centre, afin qu’ils puissent le ‘revitaliser’ en encourageant les blancs, les banlieusards à venir s’y installer. En substance, ils ont transformé le centre en banlieue. Les endroits où se déroule l’action de mes romans n’ont rien d’anodin. Ils incarnent là où vivent mes personnages. L’environnement affecte leurs choix, limite leurs possibilités.

La société que tu décris est tellement violente, physiquement et psychologiquement. Billy, ou Stewart dans Paria, sont incapables de maîtriser leur propre violence. Parce qu’elle est inhérente à la société américaine ?

Dans un tel pays, avec des opportunités limitées et peu de voies à suivre, la violence devient souvent endémique. La violence contre les femmes, contre les gens de couleur, contre ceux qui sont gays, ou intelligents. Aujourd’hui, on peut la qualifier de masculinité toxique, de racisme, de misogynie, d’homophobie. La société américaine est violente. On est arrivés, et on s’est mis d’entrée à massacrer les populations autochtones. On a brûlé les femmes qu’on a prétendu être des sorcières. Pendu des gens uniquement parce qu’ils avaient la peau sombre. Dans le passé, notre gouvernement a distribué des couvertures infectées par la variole aux peuples indigènes – notre premier usage d’un virus utilisé comme une arme. Il suffit de regarder notre politique étrangère aujourd’hui. Combien de milliers de personnes avons-nous tuées, laissées sans abri, transformées en réfugiés, tout en prétendant faire un monde plus sûr au nom de la liberté ? On a honoré dernièrement un général qui vient de mourir, malgré le fait qu’il ait dissimulé un massacre survenu au Vietnam, fait des déclarations contre l’intégration des gays dans l’armée, menti délibérément aux Américains au sujet des armes de destruction massive en Iraq, dont le résultat a été une guerre injustifiable qui a fait des milliers de morts et de sans-abri au Moyen-Orient, et cause toujours des ravages de nos jours.

Le rêve américain est-il un mythe ?

Dans une société fondée sur la violence, où la violence est présentée comme une bonne chose, une société où on célèbre le largage de bombes atomiques au lieu de déplorer leur usage, où les gens regardent les frappes de drones aux infos et applaudissent comme s’ils appréciaient un divertissement violent sorti d’un jeu vidéo – comment ne pas s’attendre à ce que les gens aient recours à la violence à un niveau personnel ? C’est autant Américain que la tarte aux pommes. Le mythe américain ? Il n’existe pas. On a été contaminés par le virus du capitalisme. Il insuffle sa philosophie chez presque tout le monde, sournoisement. On ne réfléchit pas à comment on en est arrivés à régresser au point que toutes nos relations personnelles sont devenues commerciales. Il y a quelques années, un des autocollants les plus populaires était ‘Celui qui meurt avec le plus de jouets a gagné’. C’est ça, notre mythe.

La société est d’autant plus violente envers les femmes. Dans tes romans, elles sont battues par leurs amants, victimes de viols. Il y a un passage, dans Paria, où tu expliques combien Stewart, comme presque tous les hommes dans les 60’s, sont ignares en matière de sexualité. Il pense affirmer sa masculinité en étant brutal et que les femmes aiment être rudoyées. Penses-tu que la jeune génération s’améliore ?

Aussi récemment que dans les 60’s, une pub montrait des hommes donnant la fessée à des femmes pour qu’elles leur fassent une meilleure tasse de café. J’ai quitté un poste de metteur en scène, en 1986, parce que la troupe de théâtre voulait que je dirige une pièce, un classique, où on giflait une femme pour ‘lui mettre un peu de plomb dans la tête’. Je me suis impliqué auprès de l’association de défense des femmes victimes de violence Women’s Center and Shelter, quand j’habitais Pittsburgh. J’ai plein d’amies qui ont été victimes de violence, physique et sexuelle. Ma maison d’édition de poésie, Jacar Press, a financé des ateliers gratuits pour les femmes victimes de viol. J’ai enseigné dans des ateliers à destination d’enfants et d’adultes maltraités, et aussi à destination d’agresseurs. Alors, il se peut que je manque d’objectivité, mais je ne constate pas d’amélioration de la situation dans ce pays.
Je pense que les hommes sont plus conscients qu’avant qu’ils peuvent être jugés selon leurs actions envers les femmes. Certains jeunes hommes préfèrent quitter leur amie, plutôt que d’avoir à travailler sur leur violence, ce qui, je suppose, est mieux que rien. Mais j’ai l’impression que les jeunes sont plus sensibles à ce sujet que les générations précédentes. Les jeunes femmes sont plus disposées à prendre la parole. Je crois que l’acceptation croissante d’une variété de modes de vie chez les jeunes contribue à faire baisser la violence. Mais ça demeure un sujet majeur aux Etats-Unis.

La société est également violente envers les minorités. Dans Paria, on assiste à un déferlement de haine raciale, des lynchages. Le racisme est-il toujours aussi fort ? Est-ce qu’un mouvement comme Black Lives Matter changent les choses ?

Je ne pense pas qu’on soit, d’une manière générale, moins violents qu’avant envers ceux qu’on considère comme étant ‘les autres’. On le cache juste mieux. Je suis optimiste quant au fait que les groupes communautaires comme Black Lives Matter puissent conduire à un changement progressif de la base vers le haut. Mais je suis inquiet quand je vois le soutien grandissant apporté à l’armée et aux renseignements par les responsables de la gauche officielle qui auraient auparavant remis en question ces actions. Disons que je suis un pessimiste romantique.

La société est surtout violente envers ses enfants. Tous tes personnages sont cabossés à cause de parents déficients, incapables de leur donner de l’amour à cause de leur immaturité ou de leur ignorance. On souffre beaucoup pour Billy ou Dandy. La pureté originelle est-elle toujours corrompue par les adultes ?

On entend souvent le proverbe, ‘il faut un village pour élever un enfant’. Et on répète cette phrase avec à l’idée, uniquement, qu’on élève un enfant pour qu’il devienne bon et gentil. Mais il faut aussi tout un village pour élever un violeur, un raciste, un meurtrier. Les gens deviennent ce qu’ils sont au travers un mélange de leur ADN et des expériences qu’ils font dans la vie.
Hitler, Trump, Vacher ont tous été des bébés incapables de haine. Ils sont nés capables d’aimer. Comment sont-ils devenus ce qu’ils sont devenus ? ça commence avec la question de la parentalité. Comment apprend-on à s’occuper d’un enfant ? Certains naissent chanceux, dans des familles qui prennent soin d’eux. D’autres naissent de parents qui en sont incapables, qui doivent souvent gérer leurs propres peurs et angoisses, dans d’extrêmes difficultés financières. Le résultat peut donner des enfants aussi abîmés que ceux qui sont maltraités. Qui sait pourquoi telle personne peut supporter, surmonter ces écueils, et telle autre non. Parfois, un parent potentiellement bon peut devenir violent, malveillant, en raison de soucis économiques, ou d’une maladie non traitée. Des choses peuvent arriver sur lesquelles on n’a aucun contrôle. Un homme avec lequel j’ai travaillé et qui a été exécuté pour meurtre était en fait un marginal plein de créativité qui avait été pris en train d’espionner par une fenêtre et envoyé en prison où il a été violé en réunion tous les jours pendant un an. Est-ce que c’est si extraordinaire que la prison ait fait de lui un homme capable de meurtre ?

Tu écris aussi de la poésie. La fiction et la poésie impliquent-elles des formes de sensibilité différentes ?

J’ai eu la chance de publier un large éventail d’écrits – romans, essais, poèmes, pièces, oeuvres non fictionnelles, journalisme d’investigation. Chacune de ces formes répond à des besoins et approches intrinsèques. Chacune a besoin d’un temps spécifique. Je peux rédiger une ébauche de poème un matin, la laisser reposer et y retourner le jour, la semaine ou le mois d’après. Quand j’écris un roman, j’ai vraiment besoin de vivre avec dans ma tête de façon constante, des fois pendant des années. Le confinement dû au covid a été parfait pour moi, il a remis mon agenda à zéro. J’ai littéralement perdu tous mes boulots, je ne pouvais aller nulle part, voir personne, alors mon temps n’a été consacré qu’à moi-même et j’ai écrit et lu plus en deux ans que je ne l’avais fait au cours des dix années précédentes. J’ai terminé un roman, Les paralysés, et j’en ai presque fini un autre, Damage.

paralysés

Peut-on avoir plus de détails à leur sujet ?

Mon prochain roman, Les paralysés, dont la sortie est prévue en 2022 est, – on en revient à la question de l’urbanisme -, construit autour d’un projet immobilier. Il se passe dans un ensemble de logements labyrinthique, tentaculaire, entouré d’un marais toxique et d’un dépotoir, avec une usine désaffectée à l’entrée. Les gens qui vivent là sont pris au piège. Ils n’ont aucun moyen de sortir. Personne ne vient à leur secours, à part les prédateurs. Ils sont abandonnés à leur sort, obligés de se manger les uns les autres, de se battre pour trouver quelque chose – l’amour, peut-être ? L’espoir ? Le suivant, Damage, – et ce titre pourrait bien pointer le thème principal de tous mes écrits – parle des dommages dont on est témoin, ou victime, qu’on commet, qu’on surmonte, ou pas. Il parle de notre volonté de vivre en dépit de tout.

Interview publiée dans New Noise n°60 – janvier-février 2022

Richard Krawiec (english version)

photo Anne-Marie Lafleur                                  Photo : Anne-Marie Lafleur
In 2013, Les éditions Tusitala decided to publish Dandy, twenty-seven years after its original release in the USA. Were you surprised by the interest they showed in your novel after all this time?

When Tusitala contacted me to publish Dandy I was surprised.  I had pretty much given up hope that I would be able to continue my work as a novelist. Not because I didn’t believe in my work, but because the U.S. publishing industry had been turned over to the Sales Departments who looked at books only as products to be sold, and so focused on audience demographic appeals, not what the books were about.

Since then, Vulnérables and Paria have been published in 2017 and 2020 by Tusitala, (whereas they are still unpublished in the USA), and your three novels have come out in paperback. How do you explain the success you have in France? On the contrary, do you know why it is difficult for you to find a publisher in your country?

What became apparent to me with first Dandy, then Vulnerables and Paria, all published by Tusitala, is that readers and reviewers in France were, in general, more thoughtful and contemplative.  They understood not only the story, but the philosophical, sociological, cultural and psychological underpinnings of a story. They liked complex characters. Too often in the U.S. the emphasis in fiction, among writers, readers, and publishers, is primarily on plot, and because of that we want simple two-dimensional heroes and villains who can fit into a 90 minute movie. Because that’s what the American publishing industry is to a large extent interested in, film properties, not literature. There are, of course, exceptions to this. But in the U.S. too often we want simple good and bad characters, with no nuance.
When I was sending Vulnerables (as At the Mercy) around to publishers in the U.S. I received rejections from Senior Editors at NY  publishing houses, who praised the writing but found it disturbing.  One called it the greatest first person novel since Camus’ The Stranger, but then went on to say they couldn’t publish it because the Sales Department didn’t see a demographic.  I had one of those ‘super agents’ at the time who thought my novel would go out on auction and bring in a 6-figure, possibly 7 figure, offer.  He couldn’t sell the book and was stunned.

Have you completely abandoned the idea of convincing the Americans ?

During that period a couple things happened that also influenced my temporary turn from trying to publish. My first two children were born. I became deeply involved in running a non-profit that taught writing at homeless shelters, women’s shelters, drug programs, ESL classes, housing projects, prisons (including Death Row). And the woman I was married to at the time had mental health issues which led to my becoming a single parent for two young children and an adult.  Despite the fact Dandy (as Time Sharing) had garnered critical attention in the NY Times, Publishers Weekly, LA Times, Village Voice, had sold film options to a major Hollywood producer, I was confronted with an indifferent publishing industry where Sales Departments had usurped editorial decisions and now had final say over what books were published. I kept writing but decided to withdraw from the publishing scene in the U.S. With the thoughtful attention I’ve received in France I haven’t felt a need to put any time or effort into publishing in English. I suppose I should.  But I’d rather spend that time writing than attempting to wrestle with the American publishing industry.

You seem to be like Bukowski, SaFranko, Stokoe, Fante or Roberge, more appreciated by the French than the American readers. Do you feel an affinity with these writers?

Once, at a costume party in a bookstore I dressed up as Bukowski – I wore a stained bathrobe, hair disheveled, and swore at those around me. I’m Bukowski I said, what do you expect? I do feel an affinity for Bukowski, and other writers like those you mention. But  among contemporary American writers I feel a greater affinity towards early Robert Stone, Richard Price, Raymond Carver, Nick Flynn. Writers whose characters are anti-heroes, complex and damaged trying to navigate through a corrupted world where there often are no clear ways forward.

dandy vulnérables paria

Billy, in Vulnérables, reads Albert Camus. What did you want to express through this particular reading?

Billy is a little like Meursault.  He has experienced a traumatic event which results in his committing an extreme act of violence, although Meursault’s seems on the surface more arbitrary.  Neither one fits in their society, neither one ‘plays the game’ as Camus put it.  I also thought the point of having Billy read that book, or reading at all, was to show people are capable of far greater intellectual engagement than we give them credit for.  When I teach in prisons, the insight the women and men have into works of literature is often highly sophisticated, much more so than my university students. They focus on the characters, the situations, not the prose techniques. I once met a man from Cuba in a homeless shelter who had appeared on a radio program with Neruda. One of the greatest poets I’ve ever read was in a shelter, a woman from New Zealand writing about the Maoris. Unfortunately, she got trapped in the crack whirlpool and could not swim out.

Your novels talk about people who struggle to make a living, who feel rejected, left out. Do you want to give voice to those who are unheard?

I grew up one street over from the projects – where my next novel,  Les Paralysés  is set, by the way.  From a young age, I saw the way some people were treated like they didn’t exist, like their voices didn’t matter.  I was treated that way.  I did want to give voice to those who were silenced directly, or by indifference.  I experienced class prejudice my whole life – the son of a Polack and an Irish woman, the first one in my family to go to college. I remember one leftist ‘scholar’ stopping me in the corridors of the university one day to scold, « You’re in college now, time to lose your working class accent ».

Do you consider you write social, political novels?

I think my novels include social and political arguments, but they develop out of the lives of the people I write about, people who are struggling to survive in all ways – physically, emotionally, psychologically, economically – often without any clue how they are to attempt that. They are thwarted by the families and systems they are randomly born into. But I always begin when I ‘see’ a character in some setting, dealing with some conflict, or hear them speak, and I am curious to find out what they are going to do next. Through their human stories, the social and political are revealed.

The stories of Dandy and Vulnérables take place in the late 1980’s, when unbridled capitalism was advocated by Reagan. Do you think, as Larry Fondation wrote in the French preface of Dandy, that poverty, disparities have increased, that everything has even gotten worse since? Do you think Biden will be a better president for the poor than Trump?

Yes, I do think everything has gotten worse in this country. I don’t see it getting any better. Absolutely, trump was a disaster. But Biden seems clueless – look at his immigration fiasco.  Hundreds of thousands of refugees hidden away in warehouses, crammed shoulder to shoulder in sleeping cells. Thousands of Haitians deported to a country rife with physical and economic violence. Children sexually abused at detention centers. The press is denied the right to access these facilities and see what’s going on inside, talk to the refugees. During our entire covid crisis people in poor neighborhoods have been left out – no testing or vaccination facilities in their communities, poor medical care – while the needs of the upper middle class white population and corporations have been addressed. So, no, I see little hope today, or for the future frankly. Worse, the true potential tragedy is this  – the more Biden struggles it sets up the very real possibility that trump could run and get elected again. The failure of one side always leads to the success of the other because in the U.S. we ‘think’ things through in a simplistic binary way.

Your website biographical presentation says that : « his writing is informed by his personal experiences. He grew up in the depressed, working class city of Brockton, Massachusetts, and his many jobs include assembly line worker, dishwasher, newspaper delivery person, truck driver, fast food and short order cook, cabbie, waiter and teacher. » You knew the same difficult living conditions as your characters. Do you think an author writes well on what he knows well?

Everyone always advises – write what you know.  And that’s true.  But the danger in that is to write simply personal reflections.  Writing only about what you have experienced offers a limited vision of the world. It is important to write about what you have learned through your personal experiences and feelings.  But it is equally important to write about what you have learned through witnessing the lives of others. It’s important to pay attention to all the people you have met along your journey of life, even those you dislike, to try and understand what has happened to them, why, how it has affected their interior lives and how it manifests itself in their interactions with others. Don’t writers have to try to understand the forces that go into forming every human being. Yes, we can only fail at this, but it’s important to try. As Louise Erdrich said, « None of us is wise enough to understand the heart of another, but it is our duty in life to try. »

So yes, know one’s self.  But also know others. In addition, research research research research research. Always be eager to learn. The last element that is essential to a writer, the one most overlooked these days, is imagination.  A writer’s imagination should be valued as much as a writer’s experience.  Some years back The New Yorker published a long piece on the dialogue of Richard Price and the author of the piece made an important point.  Often we talk about how some writers have a ‘good ear’ for dialogue, meaning they can listen to others and report speech nuances accurately.  But this piece in The New Yorker spoke about Price having a ‘good imagination’ for dialogue, the ability to render dialogue that sounded true to a character while also bearing thematic weight.

The reader feels a great empathy for your characters, (I think about Artie and Jolene, or Billy) even if they are not exempt from meanness. You avoid any kind of naive optimism or Manichaeism to portray them. They can be liars, calculating, violent but they judge themselves more harshly than we do. Have you put a lot of yourself in a character like Billy, for instance?

There is a part of me in every character I’ve written, every single one.  On the other side, none of the characters I’ve written is really that close to being me.  The real me.  Whatever that means.  I began my writing journey wanting to give dignity to people I saw in my daily live, people I knew who were ignored, erased from society as if they did not exist. But I did not want anyone to pity them. I wanted people to love them, and to do so despite their human failings, their imperfections, to recognize the shared humanity that binds us all. That has made my fiction difficult for many in the U.S. One woman said to me, after reading Dandy, « I know there are poor people, but I don’t want to have to look at them. »  It’s easy to condemn or pity a character. To do either allows the reader to keep the character at arm’s length, to treat them as ‘other, not me’. I want to bring the reader into the same existential room with my characters, I want them to sit down and have a conversation as it were.

The environment where your characters live is very important in your novels. Do you think that town-planning has an influence on people’s life?

Town planning – you hit on something important there.  Yes, planning conditions how people in a community think about themselves and others.  The city I live in now, Durham, NC  used to have a thriving African-American middle class, a merchant district, Hayti, which was a center of the community. I first lived in East Durham, which was rife with poverty, after the city destroyed Hayti. The city planners, under the guise of improving the city for all, built a loop road around the city center, closed down the Hayti district, and moved the African-American merchants out to a strip of tin shacks – temporarily they said.  Of course it wasn’t temporary. It was an attempt to destroy those businesses, and the power that came with a thriving middle class community. The real purpose of the loop road was to attempt to remove people of color from the downtown area, to prevent African-Americans easy access to downtown, so developers could build projects to attract more ‘white people’ downtown.  They engaged in similar behavior in Raleigh, implementing changes to a thriving city center full of poor and working class people. They were the ‘wrong kind’ of people for the developers.  So they closed stores, removed benches from parks the homeless slept on, forced services out of the center to remote areas of the city – planned changes designed  to remove poor, working class and people of color from the downtown area so they could ‘revitalize it’ by encouraging white, suburbanites to move in.  In essence, make it look like a suburb.
The settings of my novels are not incidental.  They are where my characters live. The environment affects one’s choices, limits one’s possibilities.

photo Sylvia Freemanphoto : Sylvia Freeman

The society you depict is so violent, physically and psychologically. Billy, or Stewart in Paria, are unable to manage their own violence. Because violence is inherent in american society?

In such a place, with limited opportunities or paths forward, violence often becomes endemic.  Violence against women, against people of color, against those who are gay, or intelligent. Today we might refer to it as toxic masculinity, racism, misogyny, homophobia.  U.S. society is violent – we came here and immediately began to slaughter the tribal people. We burned women we pretended were witches.  Hung people merely because their skin was brown. Our government in the past gave blankets infested with smallpox to tribal people – our first use of a weaponized virus.  Look at our foreign policy today?  How many millions have we killed, left homeless, turned into refugees, while pretending we are making the world safe for freedom? We just celebrated and honored a general who died, despite the fact that general covered up a massacre in Vietnam, spoke against allowing gays into the military, and deliberately lied to the American public about WMDs in Iraq, which resulted in an unjustified war that left literally millions dead or without homes in the Middle East, and is still causing destruction today.

Is the american dream a myth?

In a society based on violence, where violence is presented as good, a society where we celebrated the dropping of atomic bombs, instead of mourning their usage, where people watch drone strikes on the news and applaud as if they are enjoying violent entertainment in a video game – how can people not be expected to resort to violence on a personal level? It is as American as apple pie. The American myth? There is none. We have been infected with the virus of capitalism, it enacts its philosophies in almost all our people without being noticed.  We don’t even think about how everything has devolved to a series of personal transactional relationships. A few years back one of the most popular bumper stickers was, He Who Dies With the Most Toys Wins. That’s our myth.

Society is even more violent towards women. They are beaten by their lovers and are victims of sexual assaults. There is a passage in Paria where you describe how Stewart, like most men during the 60’s, is uneducated in matters of sexuality. He thinks he has to be brutal to affirm his masculinity and that girls love roughness. Do you think the younger generation of men is improving?

As recently as the 1960s advertising showed men spanking women to get them to make a better cup of coffee.  I resigned from directing a play in 1986 because the theater group wanted me to direct a classic play where a woman was slapped across the face to ‘knock some sense into her’. I volunteered for the Women’s Center and Shelter when I lived in Pittsburgh, had many friends who were survivors of violence, physical and sexual, my poetry press, Jacar Press, has sponsored free workshops for survivors of rape.  I’ve taught workshops for children and adults who were abused, and also men who are abusers. So I may be biased, but I don’t see the situation getting better in this country. I think men are more aware that they will be judged for their actions towards women.  Some younger men choose to withdraw from relationships rather than work through it – which I suppose is a healthier choice. But I guess young people in general are more sensitive to this than previous generations. Young women more willing to speak out. I think the growing acceptance of a variety of lifestyles among the young helps lessen the violence. But it’s still a major problem in the U.S.

Society is also violent towards the minorities. In Paria, which happens in the 60’s, there is a wave of racial hatred, lynchings… Do you think racism is still as strong as before in the USA? Is the Black Lives Matter movement changing things?

I don’t think we are in general less violent towards those we see as ‘other’. We just hide it better. Still, I am a Romantic Pessimist. I am optimistic that community-based groups like Black Lives Matter can lead to incremental change from the bottom up.  But I am concerned too at the growing support for military and intelligence systems and actions by those on the mainstream left who previously would have questioned those systems.

Society is above all violent towards its children. All your characters are misfits because their parents were not up to it, they failed in giving them love or because of their immaturity or their ignorance. We are suffering for Dandy or Billy so much. Do you think that the original purity is always corrupted by the adults?

We often hear the phrase, It takes a village to raise a child. We parrot that as if we are speaking only about raising children to be good and kind.  But it also takes a village to raise a rapist, a racist, a murderer. People become who they are through a cauldron of dna and life experiences. Hitler, Trump, Vacher were all born babies who didn’t hate; they were born capable of loving.  How did they become who they became?  Yes, it begins with parenting – how does anyone know how to parent?  Some people are born lucky, into families that care and nurture their children.  Some are born to people who are clueless, often dealing with their own fears and anxieties and extreme economic distress. Some children can be damaged as much by that as by abuse. Who knows why one person can endure and overcome and another can’t? Sometimes a potentially good parent can be turned violent, mean, by economic stress, or untreated illness. Then there are things that happen one has no control over. One man I worked with who was executed for murder was actually a creative misfit who was caught peeping into a window and sent to prison where he was brutally gang-raped every day for over a year.  Is it any wonder he came out of prison a man capable of murder?

You also write poetry. Do fiction and poetry involve completely different forms of sensibility?

I’ve been fortunate to have published a wide range of writing – novels, stories, essays, poems, plays, creative non-fiction, investigative journalism.  Each form has its own literary needs and approaches. As well as time requirements.  I can sit and write a draft of a poem in 1 morning, set it aside and either return to it the next day, week, or month.  When writing a novel I really need to live with it in my head constantly, sometimes for years. The lockdown for covid was perfect for me because it wiped clean my calendar. I literally lost all my work, couldn’t go anywhere, see anyone, so my time was fully my own and I wrote, and read, more in 2 years than I had in the previous10.  I finished one novel, Les Paralysés, and am close to completing another, Damage.

paralysés

Can you give us details about them?

My next novel, scheduled for 2022 release, Les Paralysés, is set in a housing project. It features a cast of women, men, children all trying to overcome the society and culture and entrapment of their lives, trying to find some way to achieve happiness, against the odds of the limitations of their lives and experiences, despite the society and environment and personal relationships, which impose limitations on their possibilities. The setting is a sprawling mazelike housing project, closed in by a toxic swamp and a rubbish dump, an empty factory standing at the entrance. The people who live there are trapped. They have no way out. No is coming in to help, except for the predators.They are left to fend for themselves, to feed on one another, to fight and scrabble to find something – love maybe? hope? And Damage – that latter title might point to my main theme in all the writing I do – is about the damage we witness, receive, perpetrate, overcome, or don’t. Our struggle to live despite.

Interview published in New Noise n°60 – January-february 2022

John King et Irvine Welsh

seal

Irvine Welsh, Alan Warner, John King. Quand, au milieu des 90’s, la Grande-Bretagne a vu débarouler sur les étals des libraires les romans de ces trois-là, elle a bien dû se rendre à l’évidence, il y avait quelque chose de changé dans le royaume. Ces auteurs allaient se faire une place, à grands coups de pompe dans le cul des pisse-vinaigre, dans le paysage littéraire, et leurs tableaux ne seraient pas des Gainsborough. Les critiques bon teint ont tenté de repousser l’assaut, ignorant superbement ou éreintant ces oeuvres so shocking, qui donnaient la parole et le beau rôle aux toxicos, aux hooligans, aux filles délurées, aux prolos, aux chômeurs, à tous les rebuts ravis de survivre d’allocs. Le public ne s’y est pas trompé, Trainspotting (1993), Morvern Callar (1995) et The Football Factory (1996) ont été des succès immédiats et durables, de même que les films tirés des romans. Les critiques ne se sont pas relevés de leur gueule de bois, Warner, Welsh et King sont toujours là, not so young but still angry, et ils ne lâchent rien. King vient de publier son neuvième roman The Slaughterhouse Prayer, et son Football Factory vient d’être réédité au Diable Vauvert. Le coup du siècle de Welsh vient de paraître en septembre, toujours au Diable Vauvert. Et Our Ladies, le film dont la sortie est imminente, tiré des Sopranos de Warner, fera date. Ils sont réunis pour la première fois, non pas autour d’une pinte, mais dans un recueil de trois novellas, The Seal Club.
Dans Those Darker Sayings d’Alan Warner, l’histoire se passe en Ecosse, aux débuts des 90’s, à l’époque où internet n’avait pas encore bouleversé nos vies. L’informatique était balbutiante et l’homme pouvait encore vaincre la machine, en tous cas ce qu’on en percevait dans ses applications quotidiennes. Pete, le narrateur, travaille aux chemins de fer non encore privatisés. Il est contacté par des collègues pour faire partie d’une organisation secrète, constituée de quatre membres, dirigé par un certain John Robert Slorach. Ils se sont rendu compte qu’ils pouvaient répondre aux sept cents questions de culture générale de Thirst For Knowledge, jeux d’argent installés dans les pubs de tout le pays. Les questions sont toujours les mêmes et s’il faut les mémoriser, il y a une belle cagnotte à se partager. Le pactole grossit, jusqu’au jour où les machines sont remplacées par une nouvelle génération, impossible à battre. Hilarant au début, Those Darker Sayings sombre dans la tragédie pure, à mesure que l’ancien monde est en train de disparaître.
Dans The Providers d’Irvine Welsh, c’est Noël chez les Begbie. Elspeth, assistée de son mari Greg s’apprête à recevoir la visite de ses deux frères Frank et Joe. Elle n’est pas tranquille. Avec eux, tout finit toujours mal et ils ne se sont pas vus depuis des années. Frank est sorti de prison après sa longue peine, et Joe, alcoolo, trempe toujours dans les embrouilles. Elle le fait pour Val, leur mère, malade, qui n’en a plus pour longtemps. Rassembler la famille, en huis clos, il faut être sacrément optimiste pour penser que la soirée se terminera dans l’harmonie et la sérénité. Le lecteur, connaissant Begbie et ce dont il est capable, se doute que la catastrophe est possible et se délecte déjà de la tournure aventureuse que peuvent prendre les choses. Très vite, La tension grimpe et pas seulement à cause de Frank. Devenu artiste, il a changé. Il ne boit plus, il est amoureux, il va se marier et part s’installer en Californie. De quoi rendre Elspeth folle de jalousie. Et voilà que Joe se pointe, complètement bourré, tandis que Val ne tarit pas d’éloges sur ses fainéants de fils ! Les réflexions fusent, puis les insinuations, les reproches, les vacheries d’enfance, les insultes, jusqu’aux secrets de famille, déballés devant tout le monde. C’est drôle et méchant. Welsh apporte une nouvelle pièce à sa sage écossaise, dévoile un pan du voile, non sans surprendre, du passé qui a fait de Begbie, notre héros préféré, ce qu’il est.
Dans The Beasts Of Brussels de John King, on est à Bruxelles. Demain, un match verra s’affronter l’Angleterre et la Belgique. Matt, Pat, Darren, Stan, en bons hooligans, ne pouvaient rater ça. Le foot, c’est bien, la castagne aussi. Dès les premières lignes, on est dedans. Tandis qu’une horde de Turcs s’acharne sur Pat, Robert Marsh les observe. Depuis un pub cossu où il s’est réfugié, il bande à la vue de ce type à terre, ce rejet de l’humanité qui fait honte à son pays. Lui, en européen convaincu, libéral et profiteur, hait ces types violents, vulgaires. Et puis, il y a Chris Bradley, qui prend des photos et vendra un bon prix des images de la scène retouchées, figeant Matt dans une posture guerrière, à l’attaque, une bête assoiffée de sang, sans foi ni loi. King multiplie les points de vue, change de narrateur, permettant tour à tour de se mettre dans la tête des différents protagonistes. Camaraderie, sexe, picole sont bien présents, chez les technocrates ou arrivistes plein aux as, ou chez les prolos anglais qui débarquent avec leurs grosses Docs. Mais la brutalité n’est pas là où on l’attend, et les bêtes se vêtent parfois de beaux atours pour tromper leur monde.

Trois histoires très différentes, donc. John King et Irvine Welsh nous en parlent, et de la vie qui va.

John King 2 NB photo : Bruno Picat
B0019P 0629
Photo : Steve Double
John, c’est toi qui a dirigé la publication de The Seal Club chez London Books, ta maison d’édition. D’où est venue cette idée de rassembler ces trois romans courts dans un recueil ?

C’est Irvine qui l’a suggérée dans un pub appelé The Ship à Soho, dans le centre de Londres. On avait vaguement évoqué le fait de faire quelque chose ensemble par le passé, mais c’est lors de cette rencontre précise que l’idée s’est véritablement concrétisée. C’est un bel aboutissement dans la mesure où ma première rencontre avec Irvine avait eu lieu dans ce même pub, au milieu des années 90, et que l’une des premières fois où j’ai partagé quelques verres avec Alan, ça s’était déroulé également dans ce pub.

Est-ce toi qui a trouvé le titre ? Peux-tu nous expliquer ce que The Seal Club veut vraiment dire ? (Seal signifie un sceau ou un phoque, et Club peut désigner une association ou un gourdin)

Le titre peut être interprété de différentes façons. Le mieux, c’est que les gens lisent le livre et étudient le texte, examinent tous les niveaux de lecture, envisagent les multiples possibilités, et qu’ensuite, après un moment de réflexion, décident de sa signification. On a juré de garder le secret à ce sujet, sinon on gâcherait l’effet de surprise. The Seal Club, c’est aussi bien un état d’esprit que n’importe quoi d’autre. Nos lèvres sont donc scellées. Scellées d’un baiser.

C’est la première fois que je lis un de tes textes qui soit aussi court. Y a-t-il des différences entre écrire un roman, une novella et une nouvelle ?

Il y a assurément des différences et ça a été une expérience enrichissante. Est-ce qu’une novella est un roman court ? Est-ce une longue nouvelle ? Je me suis posé la question. J’ai décidé que ce n’était ni l’un ni l’autre, qu’une novella était quelque chose à part. Ce n’est qu’une fois que j’ai rejeté l’option la plus commune selon laquelle ça devait être une longue nouvelle que j’ai été capable de finir The Beasts. J’ai suivi plusieurs fils conducteurs, fait intervenir une variété de voix, utilisé divers styles, pour atteindre l’intensité que permet justement cette forme, cette structure narrative. Plus expansive qu’une nouvelle, écrite de façon plus concise qu’un roman. L’expérience a été très positive. J’avais deux autres novellas sur le feu, à moitié rédigées. Je vais être capable de les terminer maintenant.

Pour ceux qui connaissent bien ton oeuvre, The Beasts Of Brussels peut être vue comme un condensé de ta faculté à trouver une voix à des personnages très différents. Les mots de Robert Marsh, l’eurocrate, sont très éloignés de ceux qu’utilisent Matt ou Pat, les supporters de foot. Comment parviens-tu à spécifier leurs différences façons de s’exprimer ? Certains discours sont-ils trompeurs ?

Le langage de Robert Marsh est le reflet de son milieu et de son attitude. Il dit une chose et en fait une autre. Ce type ne raconte que des conneries. C’est un hypocrite dont les mots ne reflètent pas les actes. Marsh et son pote Chris Bradley peuvent bien palabrer, balancer des opinions politiques différentes, ils agissent de la même façon. Nos classes politiques, médiatiques, et soi-disant créatives sont pleines de ce type de gens. Des carriéristes au service de leurs propres intérêts. Plus généralement, c’est très drôle de jouer avec les différences de langage et de style, et je le fais aussi avec Matt, Pat et Tommy. J’espère que ça aide à définir leurs personnalités et leur état d’esprit. ça rend aussi les choses plus intéressantes pour moi en tant qu’auteur.

On suit successivement Matt, Pat, Darren, Tom. Chacun exprime ses points de vue, raconte quelques souvenirs. Chacun possède une voix propre, a un passé, a vécu des moments joyeux ou des drames. Voulais-tu les personnifier en tant qu’individus, alors qu’ils sont toujours présentés comme un tout, une meute ?

C’est un plus autant qu’un but. Chacun a une histoire. Chacun est un individu. En tant qu’auteur, tu choisis quels personnages tu vas explorer plus en profondeur, ce qui va fonctionner pour construire l’histoire dans son ensemble et comment ça équilibre ou vient contrarier d’autres personnages et intrigues. Nous menons des vies différentes, nous avons des opinions qui divergent parfois avec celles de nos amis. C’est sain. On n’a pas à penser tous la même chose. On parle beaucoup de diversité ces temps-ci, mais il semblerait que la diversité de pensée s’amenuise, en grande partie, selon moi, à cause d’internet et à cause de l’agressivité présente sur les réseaux sociaux.

Irvine, les femmes sont-elles les Providers du titre ? (les soutiens de famille. Le terme est ambigu car il peut signifier aussi les fournisseurs). Dans ton oeuvre, les personnages principaux sont souvent des hommes et ils occupent le devant de la scène. Considères-tu que les femmes sont plus fiables, responsables ?

Oui. Les hommes ont été responsables de plein de bonnes choses pour le développement de l’humanité mais notre utilité est tout simplement arrivée à son terme et on se contente maintenant de juste tout faire foirer. c’est nécessaire de merder pour grandir mais on persiste à faire les mêmes erreurs encore et encore. En plus de faire peser une menace sur la survivance de notre espèce, ça devient franchement lassant. Tout ce que les hommes « éclairés » sont capables d’imaginer comme solution, c’est de nous transformer en robots. Si l’humanité a encore un avenir, il sera féminin.

Begbie est sur le point de quitter Edimbourg. Il est censé avoir changé. Il ne boit plus, il est canon et il est en train de devenir un artiste célèbre. Il laisse derrière lui ses mauvaises habitudes et fréquentations comme si la ville avait une influence néfaste sur lui. Quels sont tes sentiments envers Edimbourg ? Peux-tu passer longtemps loin de ta ville natale ?

Je suis revenu à Edimbourg depuis le Covid après une longue absence. J’y retourne régulièrement pour écrire et voir ma famille et mes amis. Je puise mon inspiration dans les quartiers nord et Leith en tout premier lieu, mais la vivacité d’esprit et le style des prolos d’Edimbourg m’inspirent en général. J’adore cette ville, mais le monde est vaste et j’ai toujours aspiré à m’y immerger autant que possible. La ville est à nous, mais la planète aussi.

« Inviter Frank et Joe pour Noël, quelle putain d’erreur ça a été. » Dès le début de The Providers, le décor est planté. Les lecteurs qui entendent parler de Frank pour la première fois, et bien sûr ceux qui connaissent déjà Begbie, comprennent immédiatement que sa soeur Elspeth a raison, c’était une putain de mauvaise idée. L’atmosphère est tendue. On s’attend à ce que ça explose à tout moment. Est-ce jouissif de creuser l’ambiguité de Begbie, de jouer avec les nerfs de tes lecteurs et de partager une telle complicité avec tes fans ?

Begbie est un taré. Il est donc fondamentalement dissocié de sa propre violence. Le truc génial avec lui, c’est qu’il est imprévisible. Ces types de personnages sont très excitants à coucher sur le papier en tant qu’auteur. Et en tant que lecteur, ils sont irrésistibles.

L’ambiance est d’autant plus tendue que tout se déroule en huis clos. Personne ne peut s’échapper. Tout se passe dans une seule pièce. C’est comme si on assistait en direct à un drame familial. Le lecteur est dans la position du voyeur qui voit et entend des secrets. As-tu conçu ce texte comme une pièce de théâtre qui pourrait être jouée sur scène ?

Ce texte a une drôle d’histoire. Je l’ai conçu au départ comme une possible performance pour un théâtre de boîte noire (dans le théâtre expérimental, un théâtre de boîte noire est un petit lieu, souvent peint en noir, permettant des représentations plus intimes et favorisant l’interaction avec le public) pour ensuite le réécrire dans une forme plus courte que The Providers pour The Big Issue (un journal de rue vendu par et pour les SDF), et finalement le développer en une vraie pièce de théâtre. Forcément, avec le Covid, plus rien ne se passe en matière de théâtre. J’ai donc repris mon texte pour en livrer une version plus longue pour The Seal Club.

On vit une période terrible en ce moment, avec la pandémie de Covid, avec les masques, les couvre-feu et les confinements. Les bars, les stades, les salles de concert sont fermés. Cela affecte-t-il votre façon d’écrire ? Cela libère-t-il ou musèle-t-il votre imagination ?

John : En un sens, ça n’a pas changé ma façon d’écrire, dans la mesure où je m’impose mes propres confinements pour pleinement me concentrer, même s’ils ne durent pas plus d’un mois au maximum. Cependant, la pandémie nuit quand même à ma concentration, car, comme tout le monde, face à ces infos mon esprit s’emballe, et que ce qui est en train de se passer me fait penser à des choses à propos desquelles j’ai écrit par le passé, que ce soit dans White Trash où je parlais du système de santé, ou dans Slaughterhouse Prayer, où je me posais la question de l’origine des virus. En termes d’imagination, ça m’a ramené vers The Liberal Politics Of Adolf Hitler, alimentant d’idées le projet que j’ai d’en faire une suite située dans le futur. Il y a une tempête dans mon crâne, où ces trois romans ne cessent de tournoyer, même si j’essaie de me concentrer sur un autre texte.

Irvine : J’ai beaucoup travaillé durant cette période et d’un certain côté, l’isolement, en tant qu’auteur m’a plutôt réussi. Mais à un moment, tu as besoin de sortir t’éclater : te bourrer la gueule avec tes potes, gueuler à pleins poumons à un match de foot, danser dans une boîte, te détendre au cinéma, t’émerveiller de la puissance et des prouesses athlétiques d’un ballet au Sadlers Wells… Toutes ces choses enflamment ton imagination. Tu as besoin de refaire le plein. Je trouve ça quand même plus difficile de me concentrer. Je fais des sessions frénétiques d’écriture de vingt minutes plutôt que trois heures.

Pouvez-vous imaginer comment vous auriez vécu avec ces règles sanitaires quand vous aviez vingt ans ? Pensez-vous que vos personnages, comme Matt et Tom pour John, ou Renton et Begbie pour Irvine, auraient respecté/ respecteraient la distanciation physique ?

John : C’est une bonne question. ça aurait sûrement été plus difficile à vivre quand j’avais vingt ans, mais les mesures répressives auraient-elles atteint ce niveau sans internet, je me le demande. Au moins, si j’étais dans ma vingtaine, je n’aurais pas cette impression de perdre un temps précieux. Tommy et Matt respecteraient les normes de distanciation, c’est sûr. Quant à Darren, peut-être pas autant. Pat serait vigilant et ferait tout dans les règles. Ils seraient tous dehors, à bosser, exposés aux risques. Robert Marsh ferait de longs discours sur comment agir comme il se doit, mais ferait des exceptions pour sa petite personne, se trouverait des excuses pour justifier ses actions, tandis que Chris Bradley dédaignerait de se plier à quoi que ce soit. Ces deux-là auraient la possibilité de travailler depuis chez eux, évidemment.

Irvine : Oh, il y aurait eu la révolution depuis longtemps. On serait descendus dans la rue. Les jeunes sont atomisés par la technologie maintenant. Ce n’est pas de leur faute. La culture de rue n’existe plus.

Même si elles sont complètement différentes, ces trois novellas sont pleines de rage, d’humour, de mélancolie, d’amour, de haine, de violence, d’empathie. Elles fonctionnent bien ensemble. Comment expliquez-vous cette profonde cohérence ?

John : ça m’a rempli de joie, mais ça n’était pas planifié. On a écrit ce qu’on voulait et les histoires se sont combinées en un tout. On est amis depuis vingt-cinq ans et ça n’explique peut-être rien, mais on partage une culture et une vision du monde, on a le même sens de l’humour, on aime les mêmes styles de musique et de littérature, on ne crache sur boire un bon coup. Je ne suis pas sûr de savoir répondre à cette question. ça a juste marché naturellement. Peut-être qu’au fond de moi, j’ai toujours su qu’il en serait ainsi.

Irvine : Je ne suis sûr de pouvoir l’expliquer, hormis par le fait qu’Alan, John et moi partageons une même esthétique littéraire. Ce livre et cette absurdité qu’est le Covid m’ont fait réaliser à quel point j’aime ces mecs et combien ils me manquent. J’ai hâte de les revoir quand tout ça sera derrière nous.

Interview publiée dans New Noise n°57 – mai-juin 2021

John King and Irvine Welsh (english version)

seal

The Seal Club – Alan Warner, Irvine Welsh, John King
‘The Seal Club is a three-novella collection by the authors Alan Warner, Irvine Welsh and John King, three stories that capture their ongoing interests and concerns, stories that reflect bodies of work that started with Morvern Callar, Trainspotting and The Football Factory – all best-sellers, all turned into high-profile films.
In Warner’s Those Darker Sayings, a gang of Glaswegian nerds ride the mainline trains of northern England on a mission to feed the habit of their leader Slorach. Frustrated, cynical and a big disappointment to his family, Slorach is also a man of great intelligence and deep knowledge, a British Rail timetables call-centre guru who just happens to be addicted to gambling machines. And pubs. Welcome to the world of the quiz-machine casual.
In Welsh’s The Providers, a terminally ill woman’s family gather in Edinburgh for her last Christmas, but everyone needs to be on their best behaviour, and that includes her son Frank, recently released from prison and trying to forge a new life as an artist. Also present is his brother Joe, who arrives in a state of alcoholic dissolution. The ultimate nightmare family-Christmas looms, where secrets and lies explode like fireworks.
In King’s The Beasts Of Brussels, thousands of thirsty Englishmen assemble in the EU capital ahead of a football match against Belgium, their behaviour monitored by two media professionals who spout different politics but share the same interests. Meanwhile, a small crew of purists run the gauntlet in Germany, eager to join the fun. As order breaks down and the Establishment rages, we are left to identify the true beasts of the story.
The Seal Club is maverick, outspoken fiction for the 2020s. It will make you think and it will make you smile.’

John King and Irvine Welsh about The Seal Club

John King 2 NB Photo : Bruno Picat
B0019P 0629
Photo : Steve Double
John, where does the idea to gather these three novellas in a collection come from?

Irvine suggested it in a pub called The Ship in Soho, Central London. We had briefly touched on doing something together in the past, but this was when the idea was properly formed. There is a nice link as I first met Irvine in the same pub back in the mid-1990s, and one of the first sessions I had with Alan was in there also.

Did you find the title? Can you explain to us what ‘The Seal Club’ exactly means?

The title can be interpreted in different ways and it is best if people read the book and study the text, consider the various layers, muse on the possibilities, and then, after a period of reflection, decide on the meaning. We are sworn to secrecy on this, as otherwise the magic will be tainted. The Seal Club is as much a state of mind as anything else. So our lips are sealed. They are sealed with a kiss.

It is the first time I read one of your texts that is so short. Are there differences between writing a novel, a novella or a short story?

There are definitely differences, and it was an interesting learning experience. Is a novella a short novel? Is it a long short story? That is what I was asking myself. I decided it is neither. That it stands alone. Once I had rejected the stronger option that it must be a long short story, I was able to finish Beasts. I went for different threads, a variety of voices and styles, wanted to achieve an intensity the form allows. More expansive than a short story, more tightly written than a novel. The experience was very positive. I have two other novellas here half-done, and now I can finish them.

For those who know your work well, ‘The Beasts Of Brussels’ can be seen as a digest of your talent for giving a voice to very different characters. The words of the eurocrat Robert Marsh is very far from the language of Matt or Pat, as what they drink. How do you succeed in finding their precise way of speaking? Are certain speeches misleading?

Robert Marsh’s language reflects his background and his attitudes. He says one thing and does another. The man is a bullshitter. A hypocrite who doesn’t live his own words. Marsh and his friend Chris Bradley may spout different political views, but they behave in the same way. Our political, media and so-called creative classes are full of these people. Self-serving careerists. In a broader sense, it is a lot of fun playing with different uses of language and styles, as I also do with Matt, Pat and Tommy. Hopefully it helps show their characters and states of mind. It makes things more interesting for me as a writer as well.

We follow successively Matt, Pat, Darren, Tom. Each one expresses his views, tells some memories. Each one has a voice, a background, has lived funny stories or dramas. Did you want to personify them as individuals, whereas they are always presented as a whole, a horde?

John : It is a bonus as much as an aim. Everyone has a story. Everyone is an individual. As a writer you choose which characters you want to go into in more depth, what works for the overall story and how it balances or contradicts other characters and storylines. We live with difference, have views that may conflict with those of our friends, and that’s healthy. We don’t all have to think the same way. There is a lot of talk about diversity these days, but there seems to be a lot less diversity of thought, largely due in my view to the internet and social-media bullying.

Irvine, are women the providers? In your work in general, the main characters are often men and they get to take the center stage. Do you consider women more reliable, responsible?

Yes. Men have been responsible for many of the good things in human development but we’ve simply come to the end of our usefulness and we just  keep shitting the bed. You have to fuck up in order to grow but we keep do it in the same way and as well as threatening the existence of our species, it’s also getting boring. And all ‘enlightened’ men can come up with as a solution is to turn us into robots. If there is a future for humanity, its female.

Begbie is about to leave Edinburg. He is supposed to have changed. He doesn’t drink any more, is fit, is becoming a famous artist. He is leaving behind his bad habits and wrong crowd as if the city had a bad influence on him. How do you feel about Edinburg? Can you stay long far from your hometown?

I’ve been back in Edinburgh since Covid after a long absence. I come back regularly to write and to see family and friends. I get inspiration from North Edinburgh and Leith primarily, but the wit and style of the working classes there in general. I love the city, but it’s a big world and I’ve always aspired to immerse myself in as much of it as possible. The city is ours, but so is the planet.

“To invite Frank and Joe for Christmas, what a bloody mistake that was”. Since the beginning, the scene is set. The readers who hear about Frank for the first time, and of course those who already know Begbie, understand immediately his sister Elspeth is right, it is not a good idea. The atmosphere is tense, the explosion is expected at any moment. Is it enjoyable to deepen Begbie’s ambiguity, to play with your readers’ nerves and to share complicity with your fans?

He’s a nutter. So fundamentally disassociated from his violence. One of the great things about him is that he is unpredictable. Those are great characters to write and as a reader, they are fun to read.

The atmosphere is even tenser because everything happens behind closed doors. Nobody can escape. It happens in one room, it is like a real-time family tragedy. The reader is like a voyeur hearing and seeing secrets. Did you conceive your text as a theatrical piece that could be played on stage?

It’s had a strange history. I thought of it as a black box play and then I wrote it as a shorter piece for The Big Issue before developing it into a stage play. Obviously with Covid nothing is happening theatre wise so I redeveloped it as a longer piece for Seal Club.

We are living a terrible period at the moment with the covid pandemic, with the masks, the curfews and lockdown. Pubs, stadiums, clubs, concert halls are closed. Does it affect your way of writing? Does it limit or free your imagination?

John : It hasn’t affected my way of writing in one sense, as I impose my own lockdowns in order to fully concentrate, but they only last one month at the most. The pandemic does make it harder to focus though, as my mind is racing like everyone else’s, and what is going on connects to things I have written about in the past, whether it is White Trash and healthcare, or the origins of the virus and Slaughterhouse Prayer. In terms of imagination, it has pulled me towards The Liberal Politics Of Adolf Hitler, added to ideas I have for a follow-up set further into the future. There is a whirlpool in my head where those three novels keep spinning, even though I am trying to focus on other writing.

Irvine : I’ve been working hard and on one level it’s been great as writer thrive on isolation. But you need to get out for a tear; get pissed in the boozer with your mates, shout your lungs out at the football, dance in a nightclub, relax in the cinema, marvel at the power and athleticism of the ballet at Sadlers Wells…these things fire the imagination. You need to replenish the well. I’m also finding it harder to concentrate, writing in 20 minute rather than 3 hour bursts.

Can you imagine how you could have lived under these sanitary rules in your twenties? Do you think your characters, such as Tom or Matt, would respect/have respect(ed) the social distancing?

John : Good question. It would have been more difficult in my twenties I am sure, but would there have been the same sort of crackdown without the internet I wonder? At least if I was in my twenties I wouldn’t have this sense of losing precious time. Tommy and Matt would respect the social-distancing measures for sure, but Darren maybe not so much. Pat would be dedicated and do everything by the book. They would all be out working and exposed. Robert Marsh would talk a lot about doing the right thing, but make exceptions for himself, justify his actions, while Chris Bradley would be dismissive. Those two would be able to work from home.

Irvine : Oh there would have been a revolution by now. We would have been out on the streets. The young are atomized by technology now, it’s not their fault, there’s just no street culture.

Even if completely different, the three novellas are all full of fun, rage, violence, melancholy, love and hate, empathy. They work well together. How do you explain that deep coherence?

John : I was really pleased about that, but it wasn’t planned. We wrote what we wanted and the stories came together as a whole. We have been friends for twenty-five years, although that wouldn’t be the reason, but we share a culture and a view of the world, have the same sense of humour, like similar music and literature, enjoy a good drink. I am not sure of the answer to this question. It just worked naturally. Maybe deep down I always felt it would.

Irvine : I’m not sure I can, other than an overlapping literary aesthetic between John, Alan and myself. This book and this Covid nonsense has made me realise how much I love and miss those guys and I’m looking forward to seeing them when this is over.

Interview published in New Noise n°57 – May-June 2021

Christophe Siébert

Ses deux premiers romans publiés au Diable Vauvert, réunis sous le titre évocateur de Métaphysique de la viande, nous avaient laissés sidérés. Crevés. Sans aucune distance, Nuit noire nous plongeait dans la psyché d’un tueur à mesure de ses exactions ponctuées de rituels macabres. Tortures, viols de cadavre, corps en putréfaction le conduisaient à l’extase, et nous au bord de la nausée, tandis que dans Paranoïa, hommage assumé à Lovecraft, le mélange de roman noir aux accents de fin du monde, de SF complotiste et de récit fantastique rendait tangible la maladie mentale. Vous l’aurez compris, Christophe Siébert n’est pas là pour vous chanter une berceuse, et s’il change de décor avec Images de la fin du monde : Chroniques de Mertvecgorod, il persiste à explorer les tréfonds de la nature humaine. Il nous entraîne cette fois dans la République Indépendante de Mertvecgorod (RIM), État d’Europe de l’Est, et plus précisément dans sa capitale Mertvecgorod, « mégapole de sept millions d’habitants, post-soviétique et pré-apocalyptique, dévorée par la pollution, pourrie jusqu’à la moelle. » On y croise un gourou d’extrême droite sanguinaire et lubrique, un vieillard paralysé qui fonde un zoo humain, des camgirls défoncées, de jeunes activistes, des ados fugueurs, à différentes époques, toute une galerie de personnages riches ou pauvres, pervers ou victimes qui n’ont de point commun que de (sur)vivre dans la même ville. La géographie de la cité, coupée en deux par la zona, décharge à ciel ouvert puante, définit leur place dans l’échelle sociale et leur durée de vie. La pollution, les cancers, les drones flingueurs déciment les habitants des bas quartiers, quand ils ne sont pas tués des pires façons possibles. Le voyage est éprouvant, dérangeant et sublime. Adeptes des feel good books, n’entrez pas à Mertvecgorod.
Christophe SIEBERT
Photos : Philippe Matsas
Tu as publié une vingtaine de romans, recueils de nouvelles et de poésie, beaucoup de textes dans des fanzines, sur le net… tu écris beaucoup, tout le temps. Dirais-tu que c’est un besoin vital ?

En fait, c’est à force qu’on me pose la question que j’identifie le fait d’écrire de la fiction comme un besoin vital – grâce au regard que les autres portent sur cette activité, quoi. Moi je voyais plus ça comme un genre de névrose ou de TOC, ou encore de besoin physiologique. Les ratiers sont une race de chien dont la fonction est de choper les nuisibles en grattant leurs terriers ; en conséquence de quoi, s’ils ne grattent pas des trucs durs pendant un certain temps chaque jour, leurs ongles, qui ne cessent jamais de pousser et sont solides comme de la pierre, finissent par les incommoder, voire les blesser. Je me vois comme un genre de ratier, sauf que ma fonction sociale, gratter le réel pour en débusquer des phrases, apparaît moins indispensable que celle de ce sympathique canidé.

Avant d’être publié, tu as participé à de nombreuses revues alternatives, créé et donné des textes à des fanzines (Violences, Gorezine…), à des blogs. Cela correspondait-il à la nécessité, pour toi, d’être lu ? Était-ce une façon de finir par être (re)connu ?

J’ai très vite éprouvé le désir d’être lu. Être écrivain, c’est une chose, ça correspond à cette névrose que je décris dans ma réponse précédente, mais auteur – pour moi, l’écrivain écrit et l’auteur publie, cette dichotomie s’avère bien pratique quand il s’agit de faire la promotion de ses propres ouvrages – ça m’a très vite été tout aussi nécessaire, pour des raisons de cohérence : maintenant que j’avais tous ces trucs, il fallait bien en faire quelque chose. Je ne me voyais pas les enterrer sous une pierre et attendre qu’on les découvre cinquante ans après ma mort. Ça me paraissait aussi idiot que préparer un énorme festin mais oublier d’inviter des gens à manger.

Et puisque les revues sérieuses et les éditeurs ayant pignon sur rue n’en avaient rien à faire de mes trucs (en tout cas le croyais-je), je me suis tourné vers des supports moins regardants, plus accueillants ou qui se sentaient plus en phase avec ce que j’écrivais. Et maintenant que je suis une superstar, j’ai su rester simple. Non, plus sérieusement, je continue d’aimer la publication en revues et en fanzines, j’apprécie ce rythme, l’esthétique que ça développe, la micro-société que ça fait exister. Un zine comme Violences, par exemple, que j’aime beaucoup, me donne l’impression d’appartenir à une sorte de famille, de bande, et c’est très plaisant.

violences      Gore-Zine_5691

As-tu connu des moments de découragement ? L’idée de renoncer t’a-t-elle effleurée ?

Des moments de découragement, oui, autant que n’importe qui, j’imagine. Mais le moment intéressant, je pense, c’est quand je me suis rendu compte que ce n’était plus possible de renoncer. Quand j’ai eu trente, trente-cinq ans, juste après avoir publié mon premier roman à La Musardine et constaté qu’écrire ne rapportait pas de quoi vivre, j’ai été confronté à une réalité simple : je n’avais pas le permis de conduire, mes diplômes se résumaient à un bac sans mention, mon patrimoine à une poignée de livres sans valeur particulière et j’étais chômeur depuis ma majorité. Même si j’avais voulu changer de voie et devenir prof ou bibliothécaire, ou même employé polyvalent à McDo, c’était impossible. À force que je ne veuille pas m’intégrer au monde du travail, j’avais gagné : le monde du travail ne voulait de toute façon plus de moi (et ça s’est vérifié dans le fait que, passé trente-cinq ans, plus personne, à la CAF ou ailleurs, ne s’est soucié de me réinsérer ; on s’est contenté de me verser ma petite allocation de parasite social et de me classer dans les « perdus pour la nation »). Donc, si je ne voulais pas finir clochard, je n’avais plus qu’une option : gagner ma vie avec mon métier, et mon métier c’était la littérature. Je me suis donc lancé, au cours des dix années suivantes, dans la tentative de vivre de mon métier, jusqu’à y parvenir récemment.

Tes premiers romans publiés l’ont été chez La Musardine, éditeur de littérature érotique. Était-ce une bonne formation ? Y a-t-il beaucoup de différences entre écrire des romans porno et des fictions d’autres genres ?

En tout cas, c’est pas une formation plus mauvaise qu’une autre. Elle a été excellente pour moi parce que je suis tombé sur un éditeur d’une qualité exceptionnelle : Esparbec, le dernier maître de la littérature porno, disparu récemment. C’est lui qui m’a appris à écrire. C’est-à-dire à raconter une histoire et à fabriquer des phrases qui racontent cette histoire. Il me l’a appris avec finesse, rudesse, cruauté parfois et toujours bienveillance. Et surtout avec l’expérience d’un homme qui a écrit plusieurs dizaines de romans de gare et en a édités (et souvent réécrits) plus d’une centaine. Grosso modo, j’étais tombé sur le Simenon du porno – on peut dire que j’ai eu la main heureuse.
Je ne crois pas qu’il existe beaucoup de différences entre les genres (réponse qui peut s’appliquer à d’autres domaines que la littérature, héhé). Ce qui fait ou non fonctionner un roman, ce sont ce qu’on appelle les temps morts. Dans un porno, ce sont les moments où les personnages ne baisent pas, où on apprend à les connaître. Dans les autres genres, c’est pareil. J’ai récemment découvert (avec trente ans de retard, manifestement), l’autrice de SF Nancy Kress. Et pour le peu que j’ai pu lire d’elle, ce que j’en retiens, c’est que c’est une maîtresse du temps mort. De ce qui se passe entre deux scènes fortes.

Tu explores les marges, tous les styles de la littérature de genres (roman noir, porno, gore, horreur, fantastique, SF), et tu as écrit : « La littérature qui me plaît est celle qui provoque l’impact le plus mastoc possible dans les boyaux de la tête et du ventre. » Car c’est la plus excitante, la plus sincère ? Parce que la vie ne vaut d’être vécue qu’à fond ?

Pour ce qui est de la vie, j’en sais trop rien. La mienne, dans ses moments les plus débridés et extrêmes, consiste à avancer l’apéro d’une demi-heure. Ah, si, j’ai fait il y a quelques mois un truc totalement zinzin, un coup de folie qui m’a mené aux portes de la déraison, j’ai entrevu le gouffre : après vingt ans de barbe, je suis devenu glabre. (Épousez un écrivain, vous vivrez le grand huit tous les jours.) Cela dit, en passant huit heures par jour à travailler à mon bureau et le reste du temps à lire (beaucoup), à picoler avec des amis (pas mal aussi) et à bouffer et dormir, j’ai l’impression de vivre à fond ma vie. Une vie très limitée qui me convient parfaitement.
Quand je parle d’une littérature d’impact, ça vaut pour tous les genres. Si une histoire d’amour mélodramatique me fait chialer, je considère le contrat rempli. En ce qui concerne les bouquins que j’écris, j’explore des territoires assez durs, plutôt sombres, souvent violents. On peut se demander pourquoi mais en tout cas c’est là que je vais et que je ramène mes histoires. Et il me semble que travailler ces histoires de façon à les rendre les plus puissantes possibles sur le plan émotionnel, c’est le meilleur moyen de ne pas perdre le lecteur. Si je réussis mon coup, le tueur en série de Nuit noire vous fera horreur, rire tellement il est con, vous donnera envie de vomir, provoquera des cauchemars et peut-être même l’envie, parfois, de balancer votre bouquin à travers la pièce (voire de vous branler, mais soyez gentil : gardez-ça pour vous, ça ne me regarde pas). Mais si vous allez sur Youtube écouter des entretiens menés avec de véritables tueurs en série, vous n’éprouverez qu’un dégoût consterné. La littérature sert à franchir ce pas : elle provoque une émotion réelle, profonde, intéressante à partir d’un mensonge construit sur du réel. La littérature sert à déplacer le lecteur, à l’enfermer ailleurs, pour un moment.
C’est pour ça que je ne comprends pas très bien ce qui se passe dans la tête d’Alexandre Jardin. Il dispose lui aussi de ce pouvoir formidable, et il se dit : vous allez voir ce que vous allez voir, je vais écrire « le roman d’un jeune homme qui voulut prolonger éternellement les préludes d’un amour », avec ça je vais bien vous sécher, vous allez en tomber de votre chaise.
Bon.
Moi qui suis vulgaire, je préfère écrire Images de la fin du monde. Ça doit être parce que j’ai connu la pauvreté. Quand on m’enferme dans un magasin de jouets pour une durée illimitée, je ne fais pas mon blasé.

As-tu des tabous ? Te censures-tu ?

Non, je ne pense pas. J’ai des limitations et des impossibilités, mais qui sont davantage liées à des choses que je ne sais pas raconter, ou que je n’ai pas envie de mettre en scène pour telle ou telle raison, plutôt qu’à des limitations morales. La seule morale qui vaille, c’est la vérité des personnages et du texte, et suivre l’histoire que j’ai choisi de raconter où qu’elle m’emmène. C’est ainsi que se manifeste ma loyauté envers les lecteurs, et ma façon de mériter la confiance de ceux qui achètent mes livres.

Après avoir été publié longtemps dans des maisons plus confidentielles, Le Diable Vauvert t’accueille en 2019. Comment s’est faite la rencontre avec cet éditeur et la décision de rééditer, ce qui est rare, Nuit noire et Paranoïa ?

La première rencontre a eu lieu pas mal d’années auparavant puisque Marion Mazauric, la directrice d’Au diable vauvert, reçoit ma newsletter depuis 2005, dans ces eaux-là – et qu’elle la lit régulièrement, ai-je appris bien longtemps après, quand nous nous sommes finalement rencontrés. En 2006, l’écrivain Philippe Jaenada, que j’avais rencontré sur le défunt forum du Diable, et qui appréciait mes textes, a servi d’entremetteur entre Marion et moi pour qu’elle publie J’ai peur, un roman qui s’est finalement trouvé signé à La Musardine et qui est mon premier livre publié. Les années ont passé et je n’ai plus songé à lui proposer mes livres suivants.
Le dialogue a repris entre nous vers 2015-2016, quand, par l’entremise d’Emmanuel Pierrat, cette fois, j’ai cherché à faire publier un roman que je considérais comme mon opus magnum, Descente. Marion l’a donc lu, n’a pas réussi à le terminer – trop chiant – mais a décidé que ça suffisait, qu’il était temps maintenant que je rejoigne la fine équipe du Diable. On a donc cherché ensemble par quel ouvrage commencer, pour finalement jeter notre dévolu sur Métaphysique de la viande, dont la sortie était prévue chez Rivière Blanche, qui a de façon très généreuse accepté de passer la main.
En fait, j’ai trouvé mon éditrice grâce à un roman qu’elle ne voulait pas publier. (Elle s’est d’ailleurs ensuite pas mal foutue de ma gueule, en découvrant tous les trucs que j’avais publiés dans l’underground toutes ces années, sur le mode « au lieu d’attendre d’écrire Guerre et paix et m’assommer avec, tu aurais pu m’envoyer tous ces formidables petits romans, imbécile »)

metaphysique

Aucun éditeur à plus grande diffusion n’était-il donc prêt, avant, pour publier tes textes ?

Je pense que c’est plutôt de mon fait, si ça n’est pas arrivé plus tôt. Après ce refus du Diable vauvert en 2007 et ma période courte mais heureuse à La Musardine (la collection dans laquelle j’écrivais a cessé de publier des inédits en 2010 et notre collaboration s’est donc interrompue – provisoirement, puisqu’en 2018 je revenais à La Musardine, mais comme directeur de collection cette fois), j’ai eu le sentiment que les maisons d’édition plus installées n’avaient rien à faire de moi. J’ai envoyé quelques manuscrits à quelques éditeurs importants mais, d’une part, ces manuscrits n’étaient guère aboutis et d’autre part ces éditeurs étaient mal choisis. Aussi, quand des maisons plus confidentielles telles que Gros Textes ou Rivière Blanche (pour ne citer que les deux premiers dans la longue liste de ceux avec qui j’ai collaboré) m’ont ouvert leurs portes, je n’ai plus cherché, pendant près de dix ans, à aller voir ailleurs.
Ça n’est qu’en éprouvant le sentiment d’avoir fait le tour de cet univers, et d’y avoir appris tout ce que je pouvais y apprendre, que le désir de signer avec une maison plus installée s’est manifesté à nouveau. Et puis je me sentais plus sûr de moi, plus mûr dans mon écriture, et capable de toucher un public un peu plus large que celui que m’offraient ces maisons-là, limitées par leurs moyens économiques et logistiques.

En 2019, tu as reçu le Prix Sade pour Métaphysique de la viande. Si je vois bien un rapport entre Nuit noire et Sade, je l’ai plus trouvé dans les émotions que j’avais éprouvées en voyant Salo de Pasolini, film lui-même inspiré des Cent vingt journées de Sodome, qu’en lisant le divin Marquis. Même violence insoutenable, même malaise, même dégoût… qu’on ressent aussi dans ton chapitre 5 « Viande humaine » de Images de la fin du monde (où un vieillard crée un zoo humain et où il est question de baise, de meurtres, de tortures sur fond d’imagerie nazie…) Tes influences sont-elles plutôt littéraires ou cinématographiques ?

C’est marrant que tu me poses cette question, parce que je me suis rendu compte récemment qu’un des livres qui m’a le plus influencé est une bande dessinée que j’avais quasi totalement oubliée et dont je me suis souvenu sans raison particulière : S.O.S. bonheur, scénarisé par Van Hamme (le type derrière XIII et Thorgal, pas exactement le petit frère à Subtil) et dessinée, je crois, par Griffo. Une sorte de dystopie à gros sabots qui a fortement influencé l’adolescent que j’étais alors. Je viens de la racheter, j’ai hâte de la recevoir, ça va me faire tout drôle de la relire.
Ça et le jeu de rôle. Je dois peut-être bien plus que je ne le crois à Over the Edge, Kult et Hurlements. Mais autrement, mes références viennent aussi bien de la littérature, de la musique et du cinéma – à parts égales je pense quand j’étais ado, tandis que maintenant la littérature est nettement en tête.
À part ça, au jeu des influences, je pourrais te cirer des millions de trucs, mais si on doit établir un genre de top vingt dans le désordre complet, il y aurait Dick Manchette Bukowski Despentes Thompson (Jim) Gaspar Noé Oliver Stone David Lynch David Cronenberg Stanley Kubrick Coil The Residents From Hell Irvine Welsh Current 93 Comme un gant de velours pris dans la fonte Simenon Black Hole Death In June David Goodis.

Pour revenir à Nuit noire, tu nous plonges dans la tête d’un serial killer, à la première personne, un homme qui tue sa mère, la décapite, baise son cadavre et en mange les morceaux. C’est une plongée dans l’horreur avec des scènes terribles, portées par un réalisme cru, des odeurs, sans distance, sans ironie. A ton avis, pourquoi s’inflige-t-on une telle lecture ? Et pourquoi t’infliger cela en tant qu’auteur ?

Haha, pourquoi on s’inflige une telle lecture, je n’en sais trop rien, les lecteurs ne doivent pas être très bien dans leurs têtes !
Non, plus sérieusement, comme je le disais plus haut, c’est important d’écrire des bouquins qui regardent sous le tapis, qui montrent ce qu’on n’a pas envie de voir, ni de fréquenter, dans la vie ordinaire, mais qui existe quand même ; des livres qui permettent de vivre des expériences impossibles – voire interdites.
J’avais trouvé une formule, il y a une quinzaine d’années : mes textes sont comparables à du tourisme en enfer. J’imagine que les gens qui me lisent adhèrent à l’idée qu’il est important de tout connaître du monde, y compris ses recoins les plus crasseux, et que l’art et la littérature servent à ça – sans perdre de vue qu’il s’agit aussi de distraire et de donner du plaisir avec la langue (sortez-vous ces images dégoûtantes de la tête, s’il vous plaît. Je parle d’écriture, de voix, de la puissance d’une phrase) : Nuit noire, en ce sens, n’est absolument pas comparable à ces films affreux, facile à trouver le net, qui montrent de véritables meurtres, souvent filmés par les assassins eux-mêmes.
Moi, c’est un peu différent. Je me trouve à des moments de ma vie avec des trucs à raconter, des trucs qui m’intéressent pour toutes sortes de raisons (pour Nuit noire, c’était à la fois sur le fond : comment raconter un tueur en série réaliste qui remise aux magasins des clichés débiles Hannibal Lecter et ses confrères qui tuent avec raffinement et s’habillent chez Calvin Klein ; et la forme : comment transposer dans un récit plus personnel tout ce que j’ai appris en écrivant du porno), et je m’efforce alors de trouver à ces préoccupations la forme la plus excitante et la plus propice à immerger le lecteur, à lui faire éprouver des émotions fortes.
C’est avec ce genre d’objectif vague et un peu débile qu’on se retrouve à passer trois ans à bâtir un monde fictif, avant d’en passer quinze à écrire toutes les histoires qui s’y déroulent.

Dans Images de la fin du monde, tu situes l’action dans la République Indépendante de Mertvecgorod, état fictif d’Europe de l’est ayant des frontières communes avec la Russie et l’Ukraine. Pourquoi avoir choisi cette partie du globe pour incarner une possible fin du monde ?

Pour toutes sortes de raisons dont la plus importante était d’ordre pratique : j’avais besoin d’un petit pays indépendant, dont l’histoire se compte en dizaines de siècles et dont la ville principale serait une mégapole elle-même très ancienne. En Europe de l’Ouest il n’y a pas la place pour une ville de cette taille sans bouleverser complètement l’équilibre géopolitique, aux USA et en Australie il n’y a pas l’historicité nécessaire et en Amérique du sud c’était également compliqué pour diverses raisons historico-géographiques. Il restait l’Asie, que je trouvais trop éloignée culturellement de mes bases pour que je puisse y être crédible, et la vaste et vieille Russie, qui s’est imposée d’elle-même – mon amour pour l’alcool, les climats rigoureux, l’architecture brutaliste et la musique industrielle a fait le reste.

images

Comme cadre à ton récit, tu as créé des plans, une fiche Wikipédia, une chaîne Youtube, une page facebook, des cartes, un visa. On a vraiment l’impression d’être immergé dans une ville réelle. On dirait que tu connais mieux les ruelles de Mertvecgorod, ses coins secrets, que ceux de Clermont-Ferrand, où tu habites. Tu avais besoin d’une telle précision pour déployer ton histoire ?

Haha, dans la mesure où je passe plus de temps à arpenter Mertvecgorod que Clermont-Ferrand, je dirais oui, hélas. De la ville où j’habite, à part quelques supermarchés et une dizaine de troquets, je ne connais presque rien – je me rends compte en répondant à cette question que, depuis l’époque où je connaissais mieux Arkham que ma propre chambre, et où je préférais apprendre des listes de sorts plutôt que l’art et la manière de réussir une fonction intégrale (putain, je sais même plus ce que c’est, ce truc – si même je l’ai su un jour), je n’ai pas des masses changé !
Je n’avais pas besoin d’une précision si grande que ça, et d’ailleurs bon nombre de détails restent dans le flou et je les invente au fur et à mesure que mon récit rend leur description nécessaire. En tout cas, fabriquer ce monde fait clairement partie du plaisir que me procure ce projet.
Je vois ça un peu comme une crise existentielle en mode Cartman de South Park : « vous me cassez les couilles avec Trump et Macron, avec votre chômage et vos crises, avec tout votre truc de monde réel qui ne m’a jamais convaincu, je vous emmerde et je rentre à ma maison. » Ma maison c’est Mertvecgorod et j’y suis bien – et en plus, je peux y parler du monde réel avec plus d’efficacité, de pertinence et d’intelligence que quand j’y habitais encore.

Tu mêles à ta fiction des événements historiques authentiques, comme la chute de l’Union soviétique, ce qui renforce le sentiment de réel. On croit en l’existence de Mertvecgorod, dont tu fais débuter le récit en 2025. Par des retours en arrière, des actions que tu situes à notre époque, tu crées donc un télescopage avec notre propre contemporanéité. Ta dystopie existe alors, dans notre esprit, maintenant, quelque part à l’est. Tes chroniques parlent-elles plus de notre futur ou de notre présent ?

Elles parlent même de notre passé, puisque dans mon esprit, le gros des histoires se déroulera entre 1970 et 2050, avec quelques incursions bizarroïdes dans un passé plus lointain encore (j’aimerais bien décrire, par exemple, le fameux tremblement de terre qui pète une première fois la ville en 17 avant J.-C.).
Dès lors, pour moi, ça n’est ni une dystopie (je ne possède aucun point de vue moral sur ce que je raconte, ça c’est l’affaire du lecteur – en plus il y a des trucs vraiment cool dans mon futur, tout n’est pas craignos) ni de la SF : c’est du présent tout le temps, parfois du présent de 1970, parfois du présent de 2020, parfois du présent de 2030. Pour les personnages qui vivent l’action que je raconte, c’est forcément du présent et donc pour moi aussi. D’ailleurs bon nombre de personnages se retrouvent d’un chapitre à l’autre – et se retrouveront d’un livre à l’autre –, en toile de fond ou en protagonistes principaux, plus jeunes ou plus vieux en fonction des époques racontées.
Après, si on quitte cette vision terre-à-terre de mon univers, bien sûr que je parle du présent. Mais j’espère que je ne le fais pas comme un sociologue, un satiriste ou un moraliste déguisé en auteur de roman, mais que je le fais malgré moi, en homme de mon époque. Si quand je raconte ces vies, dans ces décors, ça dit quelque chose à mes lecteurs de leur propre époque, c’est parce que nous partageons la même et qu’elle m’imprègne moi autant qu’elle les imprègne eux. Mais offrir un commentaire du présent n’est pas ce qui m’intéresse le plus. Des lecteurs me demandent parfois comment la RIM a vécu le Covid : je réponds pour plaisanter que la pollution est tellement forte là-bas que le virus n’a pas passé la frontière, détruit par les hydrocarbures et les microparticules. C’est aussi une manière de dire que l’anecdote du présent ne m’intéresse pas.

La société que tu décris est profondément inégalitaire. Les riches, souvent dégénérés, s’opposent aux pauvres qui sont dans la survie. Le chapitre 6 « Fight Club », où des miséreux s’engagent dans des combats à mort, en est un bon exemple. On est très proche de l’ambiance de The brave, le livre de Gregory McDonald ou de 13 tzameti, le film de Gela Babluani. Dirais-tu que Images de la fin du monde est un roman de critique sociale, proche du roman noir ?

Il existe une part de critique sociale inhérente à ce type d’histoire, mais elle n’est pas volontaire – ou plutôt, elle n’est pas le fruit d’une décision du type «les amis, j’ai un message à faire passer, asseyez-vous en rond et écoutez-moi».
Cette critique découle en fait naturellement ou automatiquement, comme on veut, d’un certain point de vue. Quand on s’intéresse aux crevards, aux ratés et aux abandonnés de la grande foire au pognon, on est forcé de constater que s’ils sont en train de vomir de la vodka de qualité inférieure dans le caniveau d’un quartier pourri, c’est parce que nous vivons dans un monde où existe d’une part de la vodka de qualité inférieure et d’autre part de la vodka de bonne qualité, et où existe aussi d’une part des quartiers pourris et d’autre part de beaux quartiers. Alors on se demande quelles causes, quelles circonstance permettent l’existence d’un monde tel que celui-ci, creusé de séparations aussi nettes entres les choses, entre les gens, et on dévide la pelote. On aboutit alors nécessairement à des constats évidents que je ne vais pas développer ici, Marx et Hammet s’en sont chargés beaucoup mieux que moi. Ces constats peuvent en effet être perçus comme de la critique sociale.
Cela dit, tous mes riches ne sont pas dégénérés (certes, Zoubarev est un drôle de type, mais il serait pareil s’il était pauvre, il aurait peut-être simplement une marge de manœuvre plus réduite), et beaucoup de mes crevards sont aussi des ordures. Et puis pas mal de personnages vivent dans un entre-deux, tentent simplement de s’en sortir, voire de prendre un peu leur pied.

Un de tes personnages, cinéaste, envisage de passer à l’action directe, déçu de l’inefficacité de l’art sur le plan politique. Il dit : « L’idée c’était de produire une critique de cette société. D’exprimer ce qui nous déplaît. De choquer, de provoquer des scandales (…) Nous nous sommes rendu compte que ce que nous faisions ne servait à rien (…) On prêchait des convertis (…) Nous espérions que nos œuvres aient des conséquences sur le monde réel. Au lieu de ça on nous a remis des prix dans des festivals (…) La science-fiction et le roman noir, dans la littérature, se sont heurtés aux mêmes limites. » L’art doit-il, pour toi, être utile politiquement ?

Pour moi, pas particulièrement. L’art peut avoir des conséquences politiques (utiles ou néfastes, d’ailleurs), mais ce que je pense surtout – et c’est marrant, le texte que tu cites est un de ceux que les lecteurs aiment le plus alors que moi il me paraît un peu trop appuyé, j’y avance un peu trop démasqué – c’est que si tu as pour but que ton art ait une portée politique, tu t’exposes à pas mal de déconvenues telles que l’échec ou la récupération. Il est possible aussi que tu réussisses, même si je n’ai aucun exemple qui me vienne immédiatement à l’esprit.
Mes textes racontent certaines histoires d’un certain point de vue, ce qui est déjà une position politique (et s’ils racontaient d’autres histoires depuis d’autres points de vue, ils seraient le reflet d’une position politique aussi, et on le sait bien que tout est politique, chaque fois que ma boulangère vend un pain au chocolat c’est un acte politique, conséquence d’une vaste série d’actes politiques, et nous voilà bien avancé), mais je n’ai pas d’autre ambition que toucher, sur un plan émotionnel, mes lecteurs – ce qui me semble autrement plus sérieux que la politique.
Quand j’ai créé les protagonistes du chapitre que tu cites, je me suis inspiré des membres de la Fraction Armée Rouge. Ils sont effectivement passés des études de cinéma à l’action directe. Leurs résultats dans un cas comme dans l’autre se sont révélés foireux. On peut analyser leurs parcours comme on veut, avec sympathie ou antipathie, mais il faut bien constater que ni leurs films ni leurs attentats n’ont permis l’émergence d’un monde conforme à leurs désirs, et je crois que c’est assez universellement vrai : aucune œuvre d’art, aucun acte violent, même après avoir changé profondément le monde, ne l’ont changé d’une manière satisfaisante pour leur auteur.

Sur la forme, ton roman est constitué de courts récits, où tu exposes des bouts d’existence de personnages sans forcément de rapport entre eux, sinon le fait d’habiter dans la même ville. Ce sont des morceaux de puzzle dont la globalité dessine un monde. Les as-tu conçus indépendamment les uns des autres, comme des nouvelles qui peuvent se lire seules ? Cela t’a-t-il permis d’explorer différentes formes de narration ?

Une petite moitié des textes (ils sont mentionnés en fin de volume) ont été d’abord écrits sous une forme indépendante et destinés à des revues et des fanzines. À ce stade-là, je n’avais pas du tout l’idée de les recueillir en volume : pour moi ils constituaient une espèce de bande-annonce grâce à laquelle j’allais trouver un éditeur disposé à publier un roman situé dans ce monde. Mais les choses se sont accélérées et j’ai trouvé l’éditeur avant d’écrire ce roman ! J’ai donc repris ce matériau et l’ai retravaillé en créant des liens entre les différentes histoires, en ajoutant des textes puis en insérant tout ça dans une narration plus vaste afin de créer un truc hybride, ni tout à fait un roman ni tout à fait une nouvelle, à l’image d’un des bouquins qui m’a le plus marqué ces dernières années : Knockemstiff (et tu vois que dans le genre « ville imprononçable » je n’ai rien inventé), le premier livre de Donald Ray Pollock, surtout connu pour son deuxième, Le Diable tout le temps.
J’ai appris entre temps grâce à une critique que ce genre portait un nom. Je peux maintenant fièrement expliquer à mes amis que j’ai écrit un fix-up, et en général, ils me regardent avec étonnement et croient que j’ai produit un texte à la gloire des collants Dim.
Dans Images de la fin du monde, les nouvelles-devenues-des-chapitres ne sont pas présentées dans l’ordre chronologique pour deux raisons. La première, c’est que j’ai préféré une organisation plus émotionnelle et esthétique, chaque chapitre dialoguant avec celui qui le précède et celui qui le suit. La seconde, c’est que ça indique au lecteur la règle de tout le cycle des Chroniques : de même que chaque chapitre du premier volume peut se lire de façon relativement indépendante du reste, et dans l’ordre qu’on veut, de même tous les volumes à venir pourront se lire dans l’ordre qu’on veut et en faisant l’impasse si on le souhaite sur ceux qu’on ne veut pas lire. Je suis plus proche des Mystères de Paris de Léo Malet que d’un feuilleton à la Game of Thrones.
Cependant, le lecteur fidèle, qui lira tout dans l’ordre, découvrira davantage de détails et de profondeur et éprouvera un plaisir supplémentaire. Et mon lecteur idéal, paranoïaque et explorant cet univers en long et en large armé d’un carnet et d’un stylo, ne regrettera pas le voyage !
Ce que j’ai pu surtout expérimenter avec cette méthode (et que je vais continuer d’expérimenter), c’est le plaisir du hors-champ. C’est-à-dire que quoi que je raconte, il y en a davantage qui n’est pas raconté mais existe quand même. Si une histoire fait dix pages sur le papier, elle en fait cent dans ma tête. La plupart des personnages secondaires, je connais leur histoire. La plupart des lieux aussi. Christian Lehmann (tiens, encore un rôliste devenu écrivain) explique dans une conférence passionnante que le secret d’un roman (ou d’un scénar de jeu de rôle) réussi, c’est de considérer chaque figurant comme le héros de sa propre histoire. J’ai poussé ce précepte jusqu’à la névrose en considérant le moindre bout de rue évoqué à telle ou telle page comme le décor principal de son propre roman.

J’ai cru comprendre que Images de la fin du monde n’était que le premier tome d’un cycle. Emploieras-tu la même forme pour les prochains ? Cela ne donne-t-il pas le vertige de s’engager sur le long terme ?

Je vais à chaque fois essayer de trouver des formes différentes, en essayant autant que possible de jouer sur les rapports fiction/réel, sur la place du narrateur dans l’univers de fiction, parce que c’est ce qui m’amuse le plus. Le prochain tome, Feminicid, qui sort en septembre prochain toujours au Diable vauvert, se présentera par exemple comme un documentaire – c’est-à-dire que dans le monde de Mertvecgorod ce livre existe réellement et sa parution risque même d’embarrasser pas mal d’oligarques.
Par ailleurs, d’autres auteurs (trois sont à ce jour intéressés et en train d’écrire quelque chose, avis aux amateurs) vont s’emparer de cet univers pour y situer leurs propres livres, ce qui démultipliera d’autant les formes, les narrations, les voix, etc.
En fait, s’engager à ce point sur le long terme – puisque j’ai calculé que pour raconter tout ce que j’avais envie de raconter dans cet univers il me faudrait entre vingt et trente ans de travail –, procure un immense confort plutôt qu’un vertige. Je suis le genre d’auteur qui comme Goscinny (je ne me compare à lui que sur le plan des névroses, hein) est terrifié par le gouffre qui sépare deux livres : est-ce que je vais retrouver une idée ? Est-ce que je vais y arriver ? Là, il n’y a plus de gouffre puisqu’en réalité ce cycle n’est qu’un immense, immense roman – que le lecteur pourra lire dans le sens qu’il veut. Par contre, quand en 2050 j’en aurai terminé, deux solutions : soit je prends ma retraite et vais taquiner le goujon (s’il y a encore des rivières, haha), soit je me tape une dépression terminale !

Tu es éditeur toi-même, pour différents fanzines comme L’angoisse, ou directeur d’une collection à la Musardine. Est-ce plus facile d’être éditeur quand on est auteur ? Quel éditeur es-tu ?

Je suis le genre de type qui remet droit sur leur pile les livres mal rangés dans les librairies, et qui avant de répondre à une interview remet en forme les questions (en l’occurrence : Times New Roman 14, justif gauche, retrait 0,5 cm avant chaque paragraphe, interligne 0,5 cm entre chaque paragraphe). Ça donne une idée de quel genre d’être coulant et détendu je suis.
Non, plus sérieusement, je suis un éditeur assez interventionniste, oui, en gardant à l’esprit que l’auteur a de toute façon le dernier mot – mais qu’on a le droit de s’engueuler avec lui jusqu’à que ce dernier mot soit fermement affirmé. Il y a deux écoles. Ceux qui comme P.O.L. pensent qu’un auteur est le seul maître du livre et que corriger d’éventuels défauts peut attenter à la beauté et l’équilibre de l’ensemble, et ceux qui pensent que le manuscrit est une matière au sein de laquelle on trouvera, plus ou moins difficilement, le livre. C’est pour cette raison qu’il m’arrive pour la collection que je dirige d’accepter des manuscrits que tous les éditeurs que je connais refuseraient : parce que je sais qu’à la cinquième version, et après trois mois de travail supplémentaire pour corriger chaque phrase, un excellent livre existera.
Ce qui me passionne dans ce métier d’éditeur, c’est pas tellement de prendre un manuscrit et de l’améliorer, je m’en fous, de ça, et d’ailleurs peut-être que P.O.L. a raison et qu’en fait je bousille tout, qui peut savoir ? Ce qui me passionne, c’est de comprendre la règle. Celle du texte, celle de l’auteur. Et, une fois comprise, de chercher dans le texte tous les moments où elle pourrait être mieux appliquée. Autrement dit, mes corrections ne visent pas à réécrire le bouquin comme moi je l’aurais écrit mais comme l’auteur aurait dû l’écrire en fonction de ses propres critères. Et le rôle de l’auteur c’est de rester vigilant, de ne pas accepter une correction parce que ça sonne mieux mais de l’accepter parce que la phrase que je propose est davantage la sienne que celle qu’il avait écrite lui.
Je ne sais pas trop si le fait d’être auteur interfère. Peut-être pour des histoires de rythme et de ponctuation, oui, parce que c’est l’endroit où on est le plus viscéral quand on est écrivain et le moins apte à juger les autres en fonction de critères qui ne sont pas les nôtres. Donc je fais vachement gaffe à ne pas dénaturer la ponctuation des auteurs avec qui je collabore – et pour cette même raison je me sens incapable d’effectuer ce travail de correction et d’édition sur de la poésie.

Christophe SIEBERT

La collection à la Musardine s’appelle « Les Nouveaux interdits », dans laquelle tu veux « donner à lire une pornographie de qualité, masturbatoire, bien écrite et contemporaine. » Quels sont ces nouveaux interdits ? Trouves-tu la société actuelle libérale ou prude ? A l’heure du nouveau féminisme, te soucies-tu de l’image de la femme véhiculée dans les textes que tu édites ?

Nouveaux Interdits, c’est surtout un clin d’œil à une collection antérieure qui avait pour titre Les Interdits – et comme j’ai pris la suite d’Esparbec, auteur et éditeur mythique de pornographie dont je parle plus haut, l’adjectif tombait sous le sens.
Autour de moi, pas mal de gens ressentent ça, que la société est prude, voire qu’on censure ou bâillonne les auteurs. Je ne peux parler que de mon cas personnel : j’ai publié Nuit noire, un roman particulièrement dégueulasse, noir, sanglant, trash, transgressif, tout ce qu’on voudra, et il a été édité par une maison ayant pignon sur rue (après être passé par deux maisons underground qui l’ont aussi publié en leur temps), m’a valu un prix littéraire et m’a permis de m’exprimer devant une centaine de personnes au Salon du Livre à Paris lors d’une rencontre animée par Michel Field – j’aurais mauvaise grâce de hurler qu’on limite ma liberté d’expression.
Je ne suis pas persuadé qu’il existe un « nouveau » et un « ancien » féminisme – mais je ne suis pas militant, peut-être que je me trompe. J’ai plutôt l’impression qu’il existe cette chose extrêmement vivante, pleine de contradictions, de débats et de ramifications, qu’on appelle le féminisme, que cette chose existe depuis fort longtemps – le texte féministe le plus ancien que j’ai lu a été écrit par Olympe de Gouges en 1791 (deux ans plus tard, on lui coupait la tête), il y en a sans doute de plus anciens mais je manque de culture –, et qu’elle a pris diverses formes.
Je ne me soucie pas de l’image de la femme (ou d’autres catégories sociales) dans les textes que j’écris ou que j’édite et n’aurais pas de problème à publier un excellent texte porno qui soit aussi misogyne. Ce qui me pose problème, et je refuse pas mal de manuscrits qui tombent dans ce travers, ce sont les textes misogynes par inadvertance ou bêtise – bref sans s’en rendre compte. La nuance est de taille pour moi : dans le premier cas on a un auteur (ou une auteure, d’ailleurs) qui cherche volontairement la merde, si le texte est bon ça m’intéresse ; dans le second cas on a juste affaire à quelqu’un d’un peu con ou qui ne réfléchit pas assez.
D’autre part j’ai constaté, en étant invité à des salons underground, un truc qui m’amuse : parfois les organisateurs, constatant que je suis aussi éditeur de bouquins de cul, me demandent de ne pas en proposer sur mon stand, « parce que, tu comprends, on a des féministes dans l’équipe ». Sous-entendu « on veut pas d’emmerdes », ou quelque chose comme ça. Est-ce que les «féministes dans l’équipe», confrontées à mes textes, sont saisies d’une soudaine envie de brûler les livres ou leurs auteurs ? Non. (D’abord, ce sont les mecs qui brûlent ce qui les défrise, ne mélangeons pas tout) Elles n’en ont rien à foutre de l’existence de ces bouquins. Elles les lisent, ou ne les lisent pas, à la rigueur se demandent si ce sont plutôt des auteurs ou des auteures qui les écrivent et ça en reste là. Quant aux militantes féministes qui se positionnent contre la pornographie, elles savent évidemment que la différence entre un livre et un film se situe dans l’absence de personne physique impliquée dans l’action. Les livres que je publie aux Nouveaux Interdits, même les plus scabreux, tombent donc – et à juste titre – en dehors de leurs préoccupations.
Je me soucie en revanche de publier une pornographie plus particulièrement féminine (et, pour commencer, de vérifier si une telle chose existe ou si la pornographie est aussi indifférenciable sur le plan du genre que la littérature générale) en rendant mon catalogue le plus mixte possible. Ça commence doucement, hélas : sur sept titres parus actuellement, un seul est écrit par une autrice. Un autre est à venir. Pour l’instant les auteures ne se bousculent pas, et leurs manuscrits se répartissant pareil que ceux de leurs collègues masculins (quatre vingt-dix-neuf merdes pour une perle rare), les statistiques jouent contre nous.

Il n’y a pas que dans le porno qu’on se met à nu. Tu le fais toi-même en écrivant, et surtout en lisant tes propres textes sur scène. L’exercice n’est-il pas extrêmement périlleux ?

Je le fais de moins en moins, d’ailleurs, parce que je suis arrivé au maximum de ce que je pouvais faire sur scène sans réellement progresser ou travailler.
Mais on ne se met à nu ni dans un livre ni sur scène : au contraire, on porte tout un tas de masques – et c’est pour ça que lire mes textes ne me pose aucun problème alors que je me sens beaucoup moins à ma place en participant à une table ronde où je vais être sommé de dire ce que je pense, moi, Siébert, de tel ou tel sujet plus ou moins en rapport avec ce que j’écris sans m’abriter derrière un narrateur – des tables rondes, j’en fais trois d’un coup aux prochaines Utopiales, avec des invités autrement plus balaises que bibi, ça va être l’éclate.
Ce que je préfère dans ce genre d’exercice – outre la possibilité de boire gratuitement pendant toute une soirée –, c’est le rapport avec le public. Écrivain est quand même globalement un métier plutôt solitaire, donc chaque occasion d’aller rencontrer des gens qui ont lu mes trucs – ou qui, ne les ayant pas lus, viennent me voir par curiosité – est bonne à prendre.
Sauf que, comme je le disais, j’ai fini par me heurter à mes propres limites techniques, et aussi au fait que, multipliant les activités, j’ai de moins en moins de temps pour faire des lectures.

La musique est présente dans ton roman. Certains de tes personnages écoutent Metz Noire de Noir Boy George, d’autres de la techno ou du R’n’B. La musique te sert-elle à mieux les définir ?

Oui, c’est un procédé très chouette et efficace, très parlant, tout comme les fringues, les véhicules, les armes et tout le reste. J’ai bien sûr hérité ça du roman noir, qui en use avec abondance et efficacité.
Ma frustration avec Mertvecgorod, d’ailleurs, par rapport à mes précédents textes, qui se situaient en France, c’est de ne plus pouvoir utiliser les prénoms comme outil sociologique de description. Je sais que Marguerite évoque des trucs et que Marie-Chantal en évoque d’autres, de même que Gonzague et Jean-Louis. Mais entre Ivan, Vladimir ou Lev, je l’ignore. Tout ce que je peux faire (j’ai de la documentation qui me sert à ça), c’est me contenter d’attribuer à mes personnages des prénoms crédibles. Dommage. Mais je me rattrape sur tout le reste !

J’ai lu que tes goûts musicaux allaient du gothique au post-punk, que tu avais une passion pour la musique industrielle et post-industrielle. Tu cites souvent Current 93, Coil, Death in June, Diamanda Galas, Legendary Pink Dots, Einstuerzende Neubauten, Tuxedomoon, The Residents, ou encore Obstination, Laibach. Ces groupes pourraient-ils servir de bande son à Images de la fin du monde ?

Haha, oui, largement ! D’ailleurs ils servent de base aux compilations que je poste (enfin, là, ça fait un moment que j’en ai pas mis une nouvelle) sur la chaîne Youtube des Chroniques, Mertvec-Channel.
J’écris en écoutant en permanence de la musique, d’ailleurs – de même que je bouffe, lis et souvent m’endors en musique. Il y a très peu d’activités pour lesquelles la musique est exclue – certaines phases de travail sur le texte, par exemple.
En ce moment, j’écoute en boucle une série de disques dont je n’avais jamais entendu parler alors qu’apparemment c’est un super-classique : la série « Made to measure », chez Crammed Disc. Quarante-quatre volumes entre 1983 et maintenant, que des perles, depuis Minimal Compact jusqu’à Tuxedomoon en passant par John Lurie, Harold Budd ou Hector Zazou, jetez-vous dessus, c’est du caviar – enfin, j’ai jamais bouffé de caviar, mais on ne va pas commencer à chipoter.

Interview partiellement publiée dans New Noise n°55 – décembre-janvier 2020

Mark SaFranko

« Sans vous, je ne serais rien d’autre qu’une voix dans le désert », affirme SaFranko dans la préface du fracas d’une vague, recueil de nouvelles publié en septembre chez Kicking Books. Vous ? Les éditeurs français qui, poursuivant le travail de feu les éditions 13e note, continuent à faire découvrir au public cet auteur magnifique. Il faut dire que, tel d’autres écrivains considérés ici comme majeurs, pour ne pas dire cultes, Fante, Stokoe ou Bukowski, il a souvent eu du mal à se faire publier, là-bas, aux Etats-Unis. La parution de Suicide, chez Inculte et la réédition de Putain d’Olivia ou encore d’Un faux pas chez La Dragonne ces derniers mois ont témoigné de cet intérêt français toujours vif. Si ses compatriotes le boudent, c’est peut-être parce que ses œuvres sont peuplées de losers dilettantes et désabusés, de types ordinaires englués dans les tracas de vies quotidiennes faites de frustrations, de boulots ternes, qu’on est loin du rêve américain. Ou simplement sont-ils incapables de voir, dans ses héros désarmants de normalité, dans les détails de leurs petits bouts d’existence, la force et la poésie. Tant pis pour eux.

SaFranko1

Photos : Ferdinand Wozniak

Ton œuvre, surtout lorsqu’il s’agit de tes romans mettant en scène ton alter ego Max Zajack (Putain d’Olivia, Confessions d’un loser, Dieu bénisse l’Amérique, Travaux forcés) est souvent décrite par les critiques comme appartenant au courant littéraire du « réalisme sale ». Ce mouvement, né dans les 80’s, incarné par des auteurs comme Bukowski, Carver ou John Fante, place au premier plan les Américains ordinaires, voire les dépossédés, et est identifiable à son style minimaliste, son emploi de mots simples. Te considères-tu représentatif de ce courant, ou d’un autre ?

Dans le cas des romans avec Zajack, probablement. Mais les étiquettes sont souvent trompeuses. Les lignes qui délimitent où débute telle catégorie et où finit telle autre sont très floues. Si l’on peut dire que mes romans sur Max sont bien du « réalisme sale », mes autres romans et nouvelles – la majorité de mon travail – englobent d’autres genres comme la fiction littéraire, psychologique, centrée sur les personnages, ou le suspense, l’horreur même parfois. Je n’en sais rien. Je suppose que c’est aux autres de le dire.

putain confessions dieu travaux

Ce qui frappe quand on lit tes romans, c’est leur apparente simplicité. Ils sonnent tellement juste, comme si leur écriture n’avait nécessité aucun effort. Je sais combien c’est extrêmement difficile de donner cette sensation de réalité, surtout en ce qui concerne les dialogues. Comment travailles-tu ? Pèses-tu chaque mot ? Fais-tu beaucoup de corrections ?

M’approcher de la forme de texte la plus rudimentaire possible, en le dépouillant un maximum, c’est ce que je cherche à faire, au fil des ans. Ce n’était pas le cas à mes débuts. Romans et nouvelles – ainsi que tout le reste – sont révisés sans fin. Je n’arrête pas d’apporter des modifications à mon travail, souvent même après qu’il ait été publié. Ainsi, la simplicité est d’une certaine façon une illusion : après dix, douze ou quatorze corrections, le texte tend à une plus grande fluidité. Et oui, chaque mot est pesé, pesé encore, et encore… pour finir très souvent par être tout bonnement supprimé. En tant qu’auteur, avec le temps, tu apprends des astuces qui te permettent de rendre cette soi-disant simplicité, cette lisibilité. Mais chaque nouvelle œuvre a son lot de défis à relever. C’est un processus sans fin, vraiment. C’est ce qui rend vivant l’acte d’écrire.

Penses-tu que les auteurs qui t’ont donné envie d’écrire toi-même (Henry Miller, Georges Simenon, Balzac, Flaubert, Dostoïevski…) influencent ton travail ?

Sans aucun doute. Je prends quelque chose chez tous les auteurs que j’adore, de Patricia Highsmith à Pascal Garnier. Ça peut être du point de vue philosophique, stylistique, ou encore autre chose. Tu sais ce qu’on dit : les bons auteurs empruntent, les grands auteurs volent. Qu’on s’en rende compte ou non, j’essaie d’être un voleur doué et discret.

Tes romans avec Max Zajack sont des romans autobiographiques, confessionnels. En France, on a un courant littéraire appelé « autofiction », constitué d’auteurs qui ne font, selon moi, que se regarder le nombril. Comment parviens-tu à toucher les gens à partir de tes expériences personnelles, à faire de ta vie une œuvre d’art ?

C’est une très bonne question à laquelle je ne suis pas sûr d’avoir de réponse satisfaisante. Je suppose que j’ai eu de la chance que mes lecteurs s’identifient aux dilemmes auxquels mes personnages, dont Max Zajack, sont confrontés. Peut-être aussi que c’est parce que je n’ai pas de problème pour rire de moi-même.

Faut-il aimer parler de soi pour être écrivain ? Tes livres en disent-ils long sur toi, même ceux qui ne sont autobiographiques ?

Malheureusement, j’adore parler, et parler de moi. Inévitablement, beaucoup des sujets qui me préoccupent dans la vie – l’amour, la mort, la passion, le meurtre, l’art – se frayent un chemin dans mon travail. Alors, oui, mes livres en disent sûrement beaucoup sur ce qui se trame en mon for intérieur, notamment sur mes doutes, mes contradictions et mes peurs. Mais je ne parle jamais de mon travail en cours, jamais avant qu’il ne soit terminé. Ça m’est arrivé à quelques occasions, et quel que soit le sujet que je pensais traiter, je n’ai finalement pas pu le coucher sur le papier. Les gens s’en sont emparés, en ont discuté longuement, et leur argumentation a révélé de sérieux doutes quant à ce que je pensais être sur le point d’écrire. Pour moi, c’est comme si l’énergie psychique produite par mon cerveau devait être comprimée au maximum pour être propulsée sur la page. La propager prématurément l’expose au risque d’être totalement gâchée.

L’utilisation du pronom « je » t’oblige-t-elle à dire la vérité ?

C’est complètement l’inverse ! Je pense que ça crée l’illusion de la vérité. Je dis souvent que dès que le stylo touche le papier, il n’y a plus de vérité qui tienne, surtout quand tu écris à la première personne. Tu te retrouves face à des postures, des déceptions, des illusions. Il y a tant de réalités existentielles possibles, même pour évoquer un moment de cette « vérité » – quoi que ça signifie – qu’elle est impossible à écrire. Le serait-elle, quel bénéfice aurait-elle sur l’art de la littérature ? Certains ont essayé. Le nom de Proust me vient à l’esprit. Céline. Henry Miller. Et tant d’autres. Mais peut-être vaut-il mieux partir d’un autre angle pour approcher la « vérité ».

SaFranko2

Penses-tu que tout le monde puisse être artiste ?

Ça dépend de la définition qu’on a du mot artiste. C’est un terme assez vague de nos jours, non ? J’en ai ma propre définition, mais on dirait qu’elle détonne avec le point de vue général. Je suis vieux jeu sur ce coup-là.

Bukowski avait l’alcool, Rob Roberge la dope. Tu as eu Olivia, entre autres. Dirais-tu qu’il faut avoir vécu, fait des expériences pour être écrivain ?

Certainement, mais je ne suis pas certain que les addictions que tu mentionnes caractérisent la vie. En partie, bien sûr, mais j’ai tendance à les considérer, les miennes y compris, comme des clichés. Je trouve qu’elles sont vraiment ennuyeuses et insipides désormais. C’était beaucoup plus intéressant quand certains problèmes étaient cachés et non débattus en littérature, l’énergie ainsi induite explosait ailleurs. Ces afflictions en elles-mêmes ne sont pas la vie. La vie est une pieuvre cosmique qui s’étend dans toutes les directions. La vraie vie, c’est sortir le chien, aller chez le docteur, se présenter au boulot chaque jour. Ainsi que chaque pensée et action qui vont de pair avec ces fameuses activités quotidiennes. Etre écrivain est une combinaison entre une multitude de choses : compulsions, incertitudes, perspicacité, talent, et tout un univers d’autres choses en lien direct avec la vie. Nous faisons tous l’expérience de la vie, chaque minute, à des degrés divers. Je pense que ta question se réfère à quelque chose – je déteste le terme de « sagesse » – né de l’expérience. Plus on vieillit, plus on en accumule. C’est ça, la vie. Je ne pense pas qu’on puisse avoir beaucoup accumulé de ce « quelque chose » à dix-huit ou vingt ans.

Max a toujours su qu’il serait écrivain. Cela a-t-il toujours été une évidence en ce qui te concerne ? Etait-ce impossible, pour toi, de ne pas écrire ?

J’étais très jeune quand je me suis mis, naïvement, à viser cette idée. A ce stade, c’était plus un fantasme qu’autre chose. Je ne savais pas comment m’y prendre, et je n’avais aucun discernement sur ce que je faisais. D’une certaine façon, ça n’a pas changé. Mais la compulsion s’est très tôt emparée de moi pour ne plus me quitter. Quand vous êtes atteint de cette compulsion, vous devriez être capable d’en faire quelque chose de valable. Ce n’est pas toujours le cas. Patricia Highsmith a dit une fois : « l’art est une addiction. C’est pour ça qu’il y a tant de mauvais artistes. » Tout ça n’est donc pas seulement une question de persévérance. Et il ne faut jamais sous-estimer le fait d’avoir de la chance et de bonnes relations.

T’es-tu déjà demandé pourquoi écrire ?

Oui, tous les jours. Je n’ai pas la réponse et il est trop tard, maintenant, pour que je m’en soucie.

Tes romans Suicide et Un faux pas sont des romans noirs, un autre genre de fiction. As-tu travaillé différemment pour les composer ? As-tu suivi un plan plus détaillé ?

Pour moi, ils ont l’air de faire partie d’un même processus de création. Mais ces romans sont construits assez différemment, en fait, car leur narration repose sur une intrigue rigoureuse. Cela dit, quand tu écris un roman ou une nouvelle, beaucoup de choses se greffent auxquelles tu ne t’attendais pas. Tu ne peux pas toujours prévoir où les choses vont te mener. En tout cas, moi, je ne peux pas.

suicide faux pas

Dans tous tes romans, les relations entre les hommes et les femmes sont violentes, perturbées, passionnées. A part le sexe, ils partagent peu de tendresse ou de complicité. Penses-tu, comme Max, qu’un homme est incapable de comprendre une femme ?

C’est si terrible que ça ? J’espère que non. Quoiqu’il en soit, c’est une question à laquelle il est très difficile de répondre. Je ne crois pas qu’aucun d’entre nous puisse être compris. Comprendre une autre personne, homme ou femme, est un immense océan à traverser. Je ne pense pas que cela soit possible.

Ou ne crois-tu pas, que Max est quelqu’un de très dur à comprendre, tout comme toi, surtout pour une femme ? 

Je suppose que c’est à elles que tu devrais demander.

Considères-tu que le bonheur ne vaille pas la peine d’être écrit ?

Il vaudrait la peine s’il était suffisamment intéressant. Peut-être que la notion de satisfaction serait plus appropriée. Parce qu’on est tous plus ou moins insatisfaits, non ? Notre incapacité à la sérénité, cette agitation anxieuse, c’est ce qui garde la création artistique en mouvement, même si cette agitation n’est qu’intérieure. C’est plus intéressant à approcher que le bonheur, à mon avis.

J’ai lu que tu ne t’intéresses pas à la politique. Tu ne penses pas que toute œuvre d’art est politique ?

Quelqu’un m’a dit en France récemment que mon travail était politique même si le sujet me laisse indifférent. C’est peut-être vrai. Je suis parfaitement conscient de ce qui se passe dans le monde, mais le jeu politicien m’indiffère ; voilà une façon de répondre plus justement à cette question. Je suppose qu’il est toujours possible d’assigner une position politique à une œuvre d’art si on le veut. C’est au spectateur de se faire son idée.

Tu as écrit beaucoup de nouvelles. Tu as même dit que c’est ce que tu préférais. Qu’est-ce qu’une « bonne » nouvelle, selon toi ?

Impossible à dire. Tu le sais en la lisant. Il y en a tant de géniales, de tant de sortes différentes, qu’il est difficile d’en choisir ne serait-ce que quelques-unes. Certaines me viennent à l’esprit : Pas après minuit, de Daphné du Maurier, La Mort en été de Yukio Mishima, Mort à Venise de Thomas Mann. Presque tout Carver. La plupart des nouvelles de Highsmith. Toutes celles de Paul Bowles. Tchekhov. Tolstoï. Isaac Bashevis Singer. Et tellement, tellement d’autres. J’avoue être moins intéressé par les nouvelles plus contemporaines, enfin celles que j’ai lu dernièrement.

fracas incident

Quelle différence y a-t-il entre écrire un roman et une nouvelle ?

Le procédé est très différent, c’est évident. J’aime écrire le premier jet d’une nouvelle dans l’urgence, en une journée si possible. Ça a à voir avec l’énergie, l’élan, la dynamique, capturer la foudre. Bien sûr, je retravaillerai ensuite dessus pendant des mois, voire des années. Avec le roman, tu es confronté au fait de devoir peindre une plus vaste toile, pourtant j’aime aussi poser le premier jet le plus rapidement possible. La nouvelle doit tendre à la perfection, en fin de compte, et le roman à la complexité. Mais c’est là une manière très simpliste de définir les différences.

De la même façon, comme tu es également poète, peintre et musicien, quelles sont les différences entre écrire de la poésie, des chansons, de la fiction, et peindre ?

Quand je peins, je débranche toute une partie de mon cerveau. C’est une sensation très jouissive, une sorte de méditation zen. Bien sûr entrecoupée d’un sentiment de frustration, vu que je suis incapable de réaliser ce que j’avais en tête à cause de mes lacunes en la matière ! Pour moi, la poésie exprime une sorte de moment d’illumination, une prise de conscience philosophique qui se manifeste souvent sous la forme de la première pensée le matin quand j’ouvre les yeux. La musique vient d’ailleurs. C’est difficile à décrire. La plupart du temps, c’est une pure sensation, surtout quand je compose de la musique instrumentale. Quand j’y associe des paroles, c’est encore autre chose, car ça implique un mécanisme complètement différent, et les poser sur une mélodie ou une suite d’accords fait encore appel à une nouvelle compétence. Je pourrais te donner plus de détails, mais on y serait encore demain.

Snug Harbor with guitar

Tu as fait plein de boulots différents au cours de ton existence. Tu as été : analyste des risques, conseiller conjugal, manutentionnaire, professeur, assistant paysagiste, livreur, conducteur de camions, vendeur de prêt-à-porter, astrologue, cuistot, employé de fast-food, banquier, correcteur, musicien de bar, chargé de paiement des pensions de retraite, brasseur, journaliste, magasinier, chauffeur. Vis-tu de ta plume aujourd’hui ?

Eh bien, tout dépend de quel type de vie tu parles. Tu le sais, le monde de l’édition est un monde de gros sous. Et uniquement de gros sous. Pour les éditeurs et les agents, c’est du business, rien d’autre. Ils ont besoin de payer leur loyer et de faire du bénéfice. Alors, en tant qu’auteur, si tu vends en quantités suffisantes, tu fais partie de leur monde. Dans le cas contraire, tu es hors-jeu. C’est la réalité, dure et expéditive. C’est extrêmement difficile de gagner de l’argent comme écrivain aujourd’hui. On ne peut pas dire que je gagne bien ma vie, loin s’en faut. Il semblerait que je sois un écrivain « culte », quoi que cela veuille dire, ce qui est clairement associé au fait de se faire beaucoup de blé. Mais c’est une grave erreur de penser que distinction et mérite vont de pair avec l’argent. Ça n’a vraiment rien à voir.

Tu fais souvent référence aux arts divinatoires dans tes romans. Crois-tu au destin ? Aimerais-tu connaître le tien ?

Je crois au destin, mais je pense qu’il est impossible à connaître pour soi-même au-delà de pressentiments par-ci par-là, qui peuvent être trompeurs. Nous sommes des aveugles guidant des aveugles. Personne ne sait rien, selon moi. Céline a écrit un jour une phrase du type : « Tout ce qu’on saisit de la vie, c’est le mystère entourant le mystère. » C’est ça, notre destin.

Tu es un artiste si prolifique. Cela exprime-t-il ta peur de mourir ? Penses-tu qu’il y a quelque chose après la mort ?

Peut-être bien que mes compulsions cachent ma peur de la mort, je n’en sais rien. Consciemment, tout ce que je sais, c’est que j’éprouve le besoin irrépressible et constant de faire quelque chose. Produire, quelle qu’en soit la raison, est extrêmement important pour moi. Le temps est précieux et je déteste en gâcher. Et pratiquement tout ce qui est artistique m’attire. La plupart du temps, je me fous de savoir si le résultat est considéré comme bon, valable, selon les normes. Quant à ta deuxième question, c’est l’interrogation ultime, n’est-ce-pas ? Je ne sais absolument pas s’il y a quelque chose au-delà de la tombe. La seule objection que j’oppose aux non-croyants est : « comment pouvez-vous être si certains qu’il n’y a rien ? Cette rigidité est trop dogmatique pour moi. Mais je reconnais ouvertement mes doutes cosmiques. Récemment, l’idée m’a intrigué qu’on pourrait très bien se retrouver, après la vie, dans une réalité impossible à concevoir. Et si il y avait vraiment quelque chose après la mort, mais que ce quelque chose soit au-delà de tout ce qu’on peut imaginer ? Qui sait ? Mais peut-être qu’en fin de compte, il n’y a rien, juste le grand sommeil dont on ne se réveille pas.

Ou alors, comme tu as lu Sartre et Camus, penses-tu que le plus absurde serait d’avoir vécu pour rien, sans rien avoir créé ?

Au-delà de mes propres appétences, je n’accorde aucune valeur particulière à l’activité comparée à l’oisiveté. Quel sens donner à « vivre pour rien » ? Si j’en étais capable, j’adorerais ne rien faire du tout, y aller mollo et m’en contenter. La plage, un palmier, un hamac. Le rêve. J’en suis incapable, malheureusement.

Parler de ton oeuvre sans souligner ton sens de l’humour serait injuste. Le lecteur rit beaucoup aux répliques tellement ironiques de Max, ou quand tu joues avec les clichés affairant aux genres, comme dans Un faux pas, par exemple. Ton humour est-il un bouclier contre le désespoir ?

Pour moi, la vie dans son ensemble est naturellement drôle. La plupart de nos défaites, de nos agonies, de nos douleurs. Et l’absurdité de tout ça. Sans le bouclier de l’humour, il n’y a vraiment rien. Que disait Rabelais ? : « J’échange tous vos maux contre un éclat de rire. »

Les Français adorent ton travail. Il semblerait que tu sois même plus connu ici qu’aux Etats-Unis. Comment expliques-tu ça ?

Il n’y a aucun doute sur le fait que j’ai plus de lecteur en France que partout ailleurs. Je me sens incroyablement chanceux pour ça. Mais bon, tout le monde ne m’aime pas, même en France, patrie des écrivains. En Amérique, on dirait qu’ils ne comprennent pas du tout ce que je fais, ou alors ils s’en fichent. Sans la France, je serais mort en tant qu’auteur. C’est comme s’il y avait une affinité naturelle entre mes lecteurs français et moi. Je leur en serai éternellement reconnaissant. Je ne sais pas comment l’expliquer, à part par le fait que le pays a derrière lui une longue histoire d’accueil pour les écrivains américains incompris et marginalisés. Leurs noms sont connus, bien sûr. Pourquoi ? C’est une question compliquée, et je ne suis pas sûr de savoir moi-même. Les Français sont un peuple étonnant. Ils ne sont pas faciles à comprendre, leurs prédilections non plus. Ce que ça dit sur toi en tant qu’auteur, je l’ignore.

putain 2

Tu as passé du temps en France l’année dernière. Qu’est-ce que tu aimes, et n’aimes pas, chez nous ? Parles-tu un peu français ?

Je suis venu régulièrement en France au cours des dix dernières années, depuis la publication de Putain d’Olivia, aux éditions 13e note, qui ont disparu depuis. C’est devenu ma deuxième maison à bien des égards. J’adore presque tout de ce pays, à l’exception d’une chose ou deux. C’est extrêmement difficile d’y trouver une bonne pizza. Les Français mettent du sucre sur le popcorn, et ça, c’est pas possible. Sinon, c’est parfait. Je parle un peu français – un tout petit peu. C’est très frustrant. C’est ardu de comprendre les gens quand ils parlent – tout le monde parle trop vite. Heureusement pour moi, presque tout le monde parle assez anglais pour que je m’en sorte.

Interview publiée dans New Noise N°53 – mai-??? 2020

Mark SaFranko (english version)

SaFranko1

Photos : Ferdinand Wozniak

Your work, especially when it is related to your cycle featuring your alter ego Max Zajack (Hating OliviaLounge LizardGod Bless AmericaDirty Work), is very often associated by critics to dirty realism. This literary current, born in the 80s, embodied by writers like Bukowski, Carver or John Fante, pushes American dispossessed and common people to the fore and is identifiable from its minimalist style and use of simple words. Do you consider your work can be filed under that literary movement, or any other?

In the case of the Zajack novels, probably. But in my estimation labels are generally misleading because the lines between where one category begins and another ends are greatly blurred. If the Zajack novels are dirty realism, my other novels and stories – the majority of my work — would splay across such genres as literary, character-driven, psychological fiction, suspense, even horror at times.  I don’t know. I suppose it’s for other people to determine.

hating 2 lounge god bless dirty

What strikes reading your novels is their apparent simplicity. They sound so real, as if they wouldn’t have needed any effort to be written. I know it is extremely hard to be so true, above all as regards the dialogues. How do you work? Do you weigh each word? Do you make a lot of corrections?

Your observation is very interesting. Over the years I’ve been in the process of stripping the prose down into its most rudimentary form, if at all possible. But I started out as a much different writer. The novels and stories – as well as everything else — go through endless revision. I’m never finished tweaking my work, even, in many cases, after it’s published.  So the simplicity is in some ways an illusion: after ten or twelve or fourteen revisions, the work is in what I would call in a more slick state. And yes, every single word is weighed, then weighed again — and again. Many times they are entirely eradicated. As a writer you learn many tricks over time to achieve this so-called simplicity and readability. Yet every piece presents a set of new challenges. It’s a never-ending process, really. And this keeps the act of writing alive.

Do you think that the writers who gave you the desire to be a writer yourself (Henry Miller, Georges Simenon, Balzac, Flaubert, Dostoievski…) have an influence on your work?

No question. I take something from every writer I fall in love with, from Patricia Highsmith to Pascal Garnier. It might be philosophically, perhaps stylistically, maybe something else. You know what they say: good writers borrow, great writers steal. Whether it’s transparent or not, I try to be a very good and discreet thief.

Your Max Zajack novels are confessional, autobiographic novels. In France, we have a literary movement called autofiction, but for me these authors only gaze at their own navel. How do you manage to touch people with your own personal experiences? How do you transform your life into a work of art?

That is a very good question, and one I don’t know that I have an adequate answer for. I suppose I’ve been lucky that my readers find some identification with whatever dilemmas my characters, including Max Zajack, find themselves confronted with. And maybe it’s because I have no problem laughing at myself.

Does one have to like to talk about oneself to be a writer? Do your books say a lot about you, even when they are not autobiographical?

Unfortunately I love to talk, and talk about myself, and inevitably many of my life’s greatest concerns — love, death, passion, murder, art – make their way into my work. And yes, my books probably say a lot about what goes on inside me, including all of my doubts and contradictions and fears. But I never, ever talk about what I’m working on until I’m finished. On the few occasions when I’ve done that, whatever I thought I was working on didn’t get written. It got talked away and at the same time betrayed grave doubts about what I thought I was going to do. For me there has to be a compression of psychic energy that makes its way onto the page and it can’t be emitted prematurely at the risk of squandering it altogether.

Do your use of the pronoun « I » obliges you to say the truth?

Exactly the opposite! I think it creates the illusion of truth. I like to say that as soon as pen collides with paper, the truth is abandoned, especially when writing in the first person. You’re dealing with poses, illusions, deceptions. There are so many existential realities brought to bear upon even a moment of “the truth” – whatever that is — that it’s impossible to write it. And for the purposes of literary value, it’s not altogether feasible. Certain people have tried. Proust leaps to mind. Celine. Henry Miller. Many, many others, of course. But perhaps “the truth” is best approached from another angle.

Do you think that anyone can be an artist?

Depending on your definition of artist, yes. It’s a very loose term nowadays, isn’t it? I have my own definition of the term, but it seems to clash with the world’s current view. I’m old-fashioned in that sense.

SaFranko2

Bukowski had alcohol. Rob Roberge had dope. You had Olivia, among others. Would you say that one needs to have experienced life to be a writer?

Yes, but I’m not sure that the addictions you mention qualify as life. Part of it, sure, but I tend to think of them, including my own, as clichés. By now they are really tiresome and dull, I think. It was much more interesting when certain issues were hidden or not talked about in literature and the energy from it erupted elsewhere. Because those afflictions in themselves aren’t life. Life is a cosmic octopus spreading in all directions. Real life is walking the dog, and going to the doctor, and reporting to the job every day. And every thought and action that goes hand in hand with those so-called mundane activities. Being a writer is a combination of a multitude of things: compulsions, insecurities, perception, ability, as well as a whole universe of other things related to life. And we are all living, every single minute, to at least some degree. I think what you’re talking about is something – I hate to say something like “wisdom” – born of experience. And the older one grows, the more of it one accumulates.  That’s life. I don’t think you can have much of it at the age of eighteen or twenty.

Max has always known that he would be a writer. Has it always been obvious as far as you are concerned? Was it impossible for you not to write?

Well, I was very young when I naively went after it. At that point it was a fantasy more than anything else. I didn’t know what to do and I had no clue what I was doing. On one level I still don’t. But the compulsion took hold quickly and never left. When you have the compulsion you might be able to turn it into something of value. But not always. As Patricia Highsmith once said, “Art is an addiction. That’s why there are so many bad artists.” So there’s probably something more than persistence involved. And you can never underestimate the power of luck – and the right connections.

Have you ever asked yourself why you write?

Yes, every single day. I don’t know the answer, and now it’s too late to care.

Your novels The Suicide and Un Faux Pas present another form of fiction. They are dark novels. Did you work differently to build them? Did you have a more precise plan?

For me they just feel like another part of the same process. But those novels are constructed quite differently, actually, since they are a little more dependent on a tight plot. That said, many unexpected things happen when writing a novel or story. You can’t always predict where things will go. I never do, that’s for sure.

the suicide    faux pas

In all your novels, the relationships between men and women are violent, troubled, and passionate. Except sex, they don’t share a lot, no tenderness, no complicity. Do you think, like Max, that a man can’t understand a woman?

Is it really that bad? I hope not. Anyway, that’s an incredibly difficult question to answer. I don’t know that any of us can be understood. Understanding another person, man or woman, is a huge ocean to cross. I don’t know that it can be done.

Or don’t you think it is very hard to understand Max, or you, especially for a woman?

I suppose you would have to ask them.

Do you reckon happiness is not worth being written?

I suppose it would be if it were interesting enough. But perhaps the operative word should be contentment. Because we’re all discontent to some degree, aren’t we? Restlessness keeps everything in creation in motion, even if it’s only on the inside. That’s more interesting than happiness, I think.

I’ve read that you are not interested in politics. Don’t you think that any work of art is political?

I was told in France recently that my work is political despite the fact that I’m indifferent to the subject. That may be true. I’m highly aware of what goes on in the world, but not interested in the game of politics – that’s probably a more accurate way of answering the question. And I suppose you can always ascribe some political stance to any piece of art if you want to. It’s all in the eye of the beholder.

You have written a lot of short stories. You even said that it is what you liked most. What is a good short story for you?

Impossible to answer, but you know it when you read it. There are so many great ones, and of so many various species, that it’s hard to pick even a few. But some that leap to mind are “Don’t Look Now,” by Daphne Du Maurier. And “Death In Midsummer” by Yukio Mishima. “Death In Venice,” Thomas Mann. Almost everything that Raymond Carver wrote. The majority of Highsmith’s stories. Everything by Paul Bowles. Chekov, Tolstoy, Isaac Singer. And so many, many more. I seem to be less interested in current stories, I must admit — anyway, the ones I’ve read recently.

fracas

What is the difference between writing a novel and a short story?

The process is quite different, obviously. I prefer to write the first draft of a story quickly, in one day if possible. It has to do with energy, thrust, momentum, capturing lightning. Of course I’ll work on it after that point for months, even years. With the novel you’re faced with filling a much larger canvas, though I also like to get that first draft down as quickly as possible as well. The short story has to do with perfection, in the end, the novel with complexity. That’s a very simplistic way of describing the difference.

And, as you are a poet, a painter and a musician too, what’s the difference between writing fiction, songs, poetry, and painting?

When painting, I find an entire part of my brain shuts off. It’s a pleasurable feeling, a form of Zen meditation. Of course what disrupts it is that I become frustrated because I can’t execute what I set out to do on account of my shortcomings! For me, poetry embodies some sort of moment of enlightenment, a philosophical realization that often materializes first thing in the morning upon opening my eyes. Music originates from yet somewhere else. It’s hard to describe. It’s often pure feeling, especially when composing instrumental music. When lyrics are involved, it’s something else, because that involves an altogether different facility, and getting them to fit properly with a melody and chord sequence require a different skill again. I could go into greater detail on all of them, but we’d be here forever.

Snug Harbor with guitar

You have had a lot of jobs during your lifetime : political risk analyst, dating advice ghostwriter, freight loader, teacher, landscaper’s assistant, deliveryman, truck driver, clothes salesman, astrologer, short order cook, fast food worker, bank clerk, proofreader, bar musician, government pensions clerk, brewery worker, reporter, telephone solicitor, stock clerk, and chauffeur. Can you make a living as a writer now?

Well, the answer is what kind of living we’re talking about. You know, the publishing world is about money. Nothing but money. For the publishers and agents it’s a business, nothing more. They need to pay rent and make a profit. So as a writer if you sell in sufficient quantities, you’ll be in the business with them. If not, you’re out of the game. This is a hard and fast truth. It’s extraordinarily difficult to make money as a writer today. I certainly can’t say I make a good living. I seem to be viewed as a “cult” writer, whatever that means, but it’s definitely equated with making lots of money. But it’s a deadly mistake to equate art of distinction or merit with making money. One really has nothing to do with the other.

There are lots of references to divinatory arts in your novels. Do you believe in fate? Would you like to know yours?

I do believe in fate, but I think it’s impossible to know what it is for oneself aside from intimations here and there, and those can be misleading. We are the blind leading the blind. Nobody knows anything, in my estimation. As Celine once wrote somewhere, and I’m paraphrasing, “All we see in life is mystery upon mystery.” I think that’s our fate.

You are such a prolific artist. Does this express your fear of dying? Do you think there is something after death?

Perhaps my compulsions do hide the fear of dying, I don’t know. On a conscious level, all I’m aware of is feeling the constant urge to do something. Producing something for some reason is supremely important to me. Time seems precious, and I loathe wasting it. And pretty much all artistic activity entices me; often I don’t care whether the result is considered conventionally valid or good. As for the second question, it’s the ultimate one, isn’t it? I have no idea whether there’s something beyond the grave. My only objection to the non-believer is, what makes you so sure there’s nothing? That rigidity is too dogmatic for me. But I freely admit to my cosmic uncertainties. Recently I’ve been intrigued by the thought that we might be met with a completely unimagined reality after death. What if there is something, and that something is beyond our wildest imaginations? Who knows? And maybe in the end it is nothing but the big sleep from which we never wake up….

Or, being influenced by French philosophers like Sartre or Camus, do you feel that the most absurd would be to have lived for nothing, without having produced anything?

Beyond my own urges, I don’t place any particular value on either activity or idleness. What does living for nothing mean? If I was able, I would love to do nothing at all, take it easy, and be content with that. The beach and a palm tree and a hammock — that would be my ideal situation. I’m incapable of it, sadly.

To talk about your work without underlining your sense of humour would be unfair. Readers laugh a lot thanks to Max’s irony, or when you play with clichés about the genres, in Un faux pas, for instance. Is your humour a shield against despair?

For me, so much of life is naturally funny. Mostly our defeats and agonies and pain. And the absurdity of it all. Without the shield of laughter, there’s truly nothing. What was it Rabelais said? “For all your ills I give you laughter.”

French people love your work. It seems that you are even more popular here than in the United States. How do you explain that?

There’s no question that I have much more of an audience in France than anywhere else. I feel incredibly fortunate for that. But not everybody loves me, even in France, the land of writers. In America they don’t seem to understand what I’m doing at all – or they don’t care. Without the French I’d be dead as a writer. There seems to be a natural affinity between myself and my French readers and the many people I’ve met in France. I’m eternally grateful for it. I don’t know how to explain it, except to say that the country has a long history of providing a home for marginalized or misunderstood American writers. The names of course are familiar. Why? It’s a complicated answer, and I’m not sure I understand it myself. The French are a singular people. It’s not easy to understand them and their predilections. What that says about me as a writer, I don’t know.

putain 2

You have spent some time in France last year. What do you like and dislike in our country? Can you speak French a little?

I’ve been spending time in France for the past ten years, ever since Putain D’Olivia was published by the now-vanished 13E Note Editions. It’s become my second home in many ways. I love almost everything about the country except for one or two things. It’s extremely difficult to find good pizza. The French put sugar on popcorn, a no-no. Otherwise, it’s perfect. I can speak French a little — a very little. It’s a frustration for me. Understanding when people speak is rough – everyone talks too fast. Luckily for me, almost everyone in France has enough English for me to get by.

Interview published in New Noise n°53 – May-??? 2020

Clément Milian

Planète vide (Série Noire, Gallimard, 2016) racontait l’errance d’un petit gamin noir dans les rues de Paris. Papa, 11 ans, fuyait une vie trop dure pour un gosse à lunettes victime de harcèlement. Peur et émerveillement ponctuaient sa fugue dans la ville immense qu’il découvrait pour la première fois. Avec Le triomphant, (EquinoX, Les Arènes, 2019) Clément Milian nous transporte dans des contrées lointaines, dans la France médiévale en pleine Guerre de Cent Ans. Les batailles font rage. La terre est rouge du sang des belligérants qui, Anglais comme Français, ne savent plus quel maître ils servent ni quelle cause ils défendent. Autour d’eux, la boue et le chaos. Dans ce contexte de fin du monde, cinq guerriers tentent de donner un sens à l’absurde. Il leur faut racheter leurs péchés, sauver leur foi. Ils gagneront leur rédemption par la mise à mort d’un des leurs, un soldat indestructible et sans pitié, qui massacre, viole, ne laissant que des cadavres dans son sillage, peu importe leur camp. Pour reconquérir leur humanité, faire enfin le Bien, il leur faut tuer la Bête… 
Qu’il s’agisse d’un enfant perdu sous la voute céleste d’une cité sans étoiles, ou de combattants aguerris progressant à l’aveugle dans la suie d’une forêt ravagée par le feu, les personnages de Clément Milian luttent contre l’obscurité. Dans ces ténèbres hostiles, la beauté et la grâce sont des lucioles qui guident leurs pas. Et si la violence est partout, elle est à l’image de l’émotion que ces deux romans courts, rugueux, font naître : extrême.
clément1.JPG
Photos : Aurélien Héraud
J’ai vu une interview filmée de toi, dans laquelle tu expliques que New Noise a joué un rôle dans ta vie. Tu nous racontes ?

J’étais chez un ami disquaire. Il me donne d’anciens numéros de New Noise qu’il a en surplus. Je les ramène chez moi et les laisse dans un coin. Le temps passe. Je retombe dessus plus tard. Là je vois l’interview d’Aurélien Masson (alors directeur de La Série Noire) qui porte un tee-shirt de Earth. Je suis intrigué, je lis. L’interview est axée sur les goûts musicaux des auteurs qu’il publie. Il en profite pour dévier vers la littérature, raconte plein de choses intéressantes, je me dis que j’aimerais travailler avec lui. Je finis alors une version très première de Planète vide, je lui envoie avec un 45 tours de Blut Aus Nord et une lettre, il me rappelle deux jours après. On se voit, il me dit que le livre n’est pas du tout prêt, mais qu’il veut bien m’accompagner dans la réécriture, parce qu’il y a un truc qui lui plaît dans tout ça. On commence à collaborer. Aurélien a un très bon regard sur les textes : il arrive à bien comprendre ce qui est bon pour toi quand tu te perds dans le brouillard de la réécriture. En bref, on bosse. Deux ans après, Planète vide sort en Série Noire. Je suis Aurélien quand il quitte Gallimard pour fonder Equinox aux Arènes, où sort Le Triomphant.

Du coup, quel effet ça te fait de te retrouver dans notre mag ?

C’est un honneur, évidemment.

Tes deux livres sont très différents. Etait-ce une volonté de ta part de changer complètement d’univers ou est-ce dû au hasard de ton inspiration ? 

Le hasard de l’inspiration. Je voulais faire une suite thématique à Planète vide, sans succès. Et puis j’ai vu deux films médiévaux, Marketa Lazarova de Frantisek Vlacil et La Source de Bergman, qui m’ont donné envie d’écrire un livre noir sur un Moyen Age réaliste, âpre et chrétien. Comme je peinais sur l’autre projet j’ai voulu faire un livre rapide et nerveux. Bon, ça m’a pris trois ans.

Planète vide retrace l’errance d’un enfant dans Paris, de nos jours. Les situations dans lesquelles tu le places, les gens qu’il rencontre sont très réalistes, tirés, semble-t-il, de ton sens de l’observation. Dans Le triomphant, tu nous plonges dans un monde en guerre, à une époque lointaine, que tu n’as pu qu’imaginer. As-tu travaillé différemment pour concevoir ces deux histoires ?

Pour l’inspiration directe, oui. Planète vide est une fiction, mais la plupart des situations sont inspirées de choses vues et vécues. Le type qui insulte des gens dans le métro avec un micro et un ampli qui fait des larsens, les junkies qui cherchent des cartons dans les poubelles pour se nettoyer les fesses, le gamin avec ses feuilles à dessin dans un squat en plein cœur d’un concert, la violente agression en pleine nuit… tout cela je l’ai vu. Le Triomphant en revanche est beaucoup plus fantasmatique, en effet. Ca a donc été différent. Le piège de la prétendue imagination « totale », c’est de reproduire des choses déjà lues ou vues sans leur donner de consistance. Il faut du temps pour que les idées se solidifient, prennent de la densité, et que les personnages parviennent à exister sans trop ressembler à ceux d’un autre livre ou d’un autre film.

planète.jpg

Ton écriture est également très dissemblable. Est-ce le contexte, la psychologie des personnages qui ont guidé ton travail sur la langue proprement dit ?

Je ne suis pas certain qu’elle soit si dissemblable, même si les dialogues m’ont posé plus de problèmes pour Le Triomphant. Comment « faire Moyen Age » sans être ridicule ? Planète vide contient pas mal de dialogues, Le Triomphant très peu. J’ai essayé de proposer une langue crédible sans tomber dans le théâtre ou le « parlé Moyen Age » : pour moi le soit disant parlé d’époque, c’est comme du Albert Simonin ou du San Antonio, un délire. Je ne pense pas que les gens d’alors parlaient en forçant leur propre caricature. Enfin j’ai écrit pas mal de dialogues, puis j’ai coupé en masse pour ne garder que le plus simple. J’ai beaucoup pensé à Tolkien, qui écrit des dialogues solides, assez littéraires mais sans sophistication. Je crois que la vraie différence entre mes deux livres se situe là, dans le rapport aux dialogues.

Tes romans sont courts, percutants, sans digressions inutiles. Comment parviens-tu à un tel résultat ? Ecris-tu une première version que tu retravailles ou progresses-tu phrase par phrase ?

Une fois que j’ai la trame (ce qui peut prendre des mois), j’essaie d’écrire un premier jet très vite, en quelques semaines, pour « me raconter l’histoire à moi-même ». Si l’histoire ne m’excite pas, elle n’excitera personne, et si elle ne fonctionne pas dans le flot de l’improvisation sur une trame simple, c’est qu’elle est trop alambiquée : du coup, je balance. Le premier jet est le vrai test. S’il me convient je relis et réécris jusqu’à satisfaction, ce qui peut prendre deux ans. Chaque scène, chaque phrase doit me plaire totalement, sinon je coupe.

Le Triomphant se déroule en France pendant la guerre de Cent Ans contre les Anglais. Pourquoi avoir choisi le Moyen-âge comme toile de fond ? Qu’est-ce que cette période permet d’exprimer plus qu’aucune autre ?

Il y a beaucoup d’instinct à la base, la réflexion vient après. Les films de Vlacil et Bergman m’ont indirectement replongé dans mes passions d’adolescent, soit la fantasy de Tolkien et Moorcock. Après j’ai eu l’idée d’une chasse à l’homme dans une forêt en feu. J’ai construit la trame, en second temps j’ai cherché la bonne période historique qui même si elle n’est pas nommée (je ne voulais pas faire un roman historique), reste très précise, à quelques années près. La bataille du début est une quasi reproduction, jusque dans la logistique, le choix des armes et la météo, d’une vraie bataille de la Guerre de Cent Ans. Pour le choix de l’époque, j’ai procédé par élimination : l’histoire a lieu après la grande peste noire (trop vue), avant l’arrivée des armes à feu (pour garder un Moyen Age « pur »), et entre le commencement et la fin d’une trêve avec l’Angleterre. C’est aussi une période de quelques années où la France a littéralement failli disparaître en tant qu’entité, ce que je trouvais intéressant.

On est beaucoup plus dans l’Heroic Fantasy que dans le roman historique. T’éloigner de la véracité des faits t’a-t-il permis une plus grande liberté, d’exprimer plus de choses ?

Encore une fois je ne crois pas m’être éloigné de la véracité des faits, je les ai juste tus ou mis en second plan pour éviter le côté roman historique. Si tu lis La Chronique de Jean de Venette, un prieur du XIVe siècle qui a raconté son époque, c’est presque de la fantasy. Les gens d’alors étaient profondément croyants : une comète n’était pas seulement une étoile, mais un signe divin. Un Moyen Age vraiment chrétien, habité par Dieu, par Satan, c’est presque par définition de la fantasy. C’est un peu ce que Flaubert fait dans Salammbô avec une autre période de l’histoire : à certains moments, on croirait lire Conan. Il y a d’autres exemples : l’excellent Hildegarde de Léo Henry, qui brouille les pistes entre roman historique et heroic fantasy. Et puis, évidemment, La Chanson de Roland.

Es-tu un fan de jeux de rôle, de jeux vidéo, de romans ou de films d’Heroic Fantasy ? 

J’ai grandi avec les jeux de rôle, jusqu’à dix-huit ans environ. Les jeux vidéos, un peu mais sans frénésie, et je ne joue plus, mais j’ai une grande admiration pour certains titres comme Portal ou Dark Souls. Pour la fantasy je me suis limité aux classiques : Tolkien, Moorcock, Howard. Question films, idem : il y a Conan, la trilogie de Peter Jackson, les films de Chu Yuan ou Tsui Hark comme La Guerre des clans ou Zu. C’est un genre plus difficile qu’on croit, comme tout ce qui se veut un « pur produit de l’imagination ». Il a fallu quarante ans à Tolkien pour écrire Le Seigneur des anneaux, et encore il était imprégné des légendes arthuriennes, du Kalevala, de Beowulf, et de son expérience de la première guerre mondiale. L’originalité, c’est du travail : il n’y a qu’une poignée d’auteurs horrifiques originaux au XXe siècle, en gros Lovecraft et Clive Barker. Même Stephen King part de mythes existants. Et je m’avance un peu : Lovecraft est une fusion entre Arthur Machen, Edgar Poe et Lord Dunsany. Pour toutes ces raisons la fantasy contemporaine ressemble à mon avis plus à d’autres films et romans existants qu’à quelque chose d’un peu neuf et inspiré, simplement parce qu’il y a une très grosse production, ce qui crée une sorte d’embouteillage cérébral. Pour cette raison j’ai essayé de plus m’inspirer du « Moyen Age dur », comme dans les films de sabre japonais (Harakiri, Le Sabre du mal, Goyokin…) ou de ce que je considère comme le grand livre sur le Moyen Age (Marketa Lazarova de Vladislav Vancura), que de la fantasy. Mais j’ai une culture « geek » à la base, j’ai grandi dedans, donc c’est forcément là quelque part.

clément2.JPG

Tes deux romans sont réalistes en ce qui concerne la violence qui frappe les personnages. Les éléments oniriques, quasi épiques y sont néanmoins très présents. Se rapprochent-ils du conte selon toi ?

Oui, j’essaie consciemment de faire des contes. Planète vide est un conte urbain, Le Triomphant un conte chrétien. Le conte c’est de la narration pure : « je vais vous raconter une histoire ». C’est un moyen d’assumer totalement la fiction.

Qu’il s’agisse de Papa qui rêve du cosmos, des étoiles, ou de tes personnages du triomphant, en quête de rédemption, tous sont en recherche d’un ailleurs, religieux ou non. L’existence d’un après, d’un au-delà te préoccupe-t-elle ?

Non, je suis athée et l’existence d’un après ne m’intéresse pas. C’est le monde tel qu’il se présente à nous, et tel que nous choisissons surtout de l’appréhender, qui m’intéresse. Simplement comme Aldous Huxley ou Jodorowsky, je pense qu’on ne peut pas se limiter à une lecture rationaliste de la réalité. La réalité est complètement dingue. Nous sommes composés d’atomes, notre planète « civilisée » est une croûte de terre posée sur de la lave en fusion, au milieu d’un ensemble infini d’étoiles et de trous noirs. Notre société se construit sur l’idée de pérennité alors que rien n’est permanent. Ce sont les gens qui ont une vision purement réaliste des choses qui sont fous, et non l’inverse. La religion est l’expression de cette folie, ce qui ne veut pas dire qu’elle est folle. Les paroles du Christ ou de Lao Tseu sont aussi puissantes que celles d’Einstein. Les trois sont des génies. Je crois que notre société, scientiste et matérialiste, dénigre trop la religion, qui représente une immense part de notre culture. Le Livre de Job, L’Ecclésiaste ou Le Cantique des Cantiques sont des monuments. Les religieux n’ont pas tort quand ils disent que toutes les grandes questions sont dans la Bible, c’est presque vrai. J’ai un peu écrit Le Triomphant pour tenter de me reconnecter avec cette part là de moi-même. Qu’est-ce que ça veut dire, vraiment, être chrétien ? Est-ce qu’on continue de l’être alors même qu’on se prétend athée ? Je le crois.

Au milieu du chaos, de la violence extrême (qu’elle soit vue à hauteur d’enfant, ou sur des champs de bataille), il y a aussi beaucoup de beauté dans tes romans. Que cherches-tu à exprimer à travers ces instants de grâce ?

La vie est horrible, la vie est magnifique.

Fuite ou traque, tes narrations progressent au fil des déplacements physiques de tes héros. Imagines-tu, un jour, pouvoir écrire un récit « statique » ?

Purement statique, je ne crois pas, mais sans doute moins porté sur la course poursuite ou le pur voyage. Enfin, c’est en cours, donc difficile de se prononcer. Disons que j’espère que ma période ‘Frodon et Sam à l’assaut du Mordor’ se termine…

Qui est le triomphant ? Y a-t-il une seule réponse à cette question ?

Il est « celui qui gagne à la fin », ce qui est forcément ambigu si tu sais comment s’achève le livre.

La fin du triomphant, complètement inattendue, dit beaucoup de choses de celui qui lit, selon l’interprétation qu’il en fait. J’imagine qu’il peut être désespéré, atterré, berné ou réjoui. T’es-tu amusé à imaginer la réaction de tes lecteurs concernant cette fin ?

Je n’ai pas forcément imaginé la réaction des lecteurs mais plutôt essayé de les surprendre tout en respectant le sujet du roman. Le réalisateur Alexander McKendrick dit qu’une bonne fin doit à la fois être une évidence et une surprise. Je suis d’accord avec cette idée. Après j’aime bien ta formule, « la fin du triomphant dit beaucoup de choses de celui qui lit », mais je ne l’ai pas pensé ainsi.

Triomphant_5677.jpg

Tes textes sont très rythmés, ont leur propre musicalité. Travailles-tu en musique ?

Oui, constamment. Essentiellement sur de l’ambient ou de la musique minimaliste ou répétitive : Klaus Schulze, Nurse With Wound, Kali Malone, Geoff Barrow & Ben Salisbury, Mica Levi, Brian Eno, Trent Reznor & Atticus Ross, Manorexia, Ramleh, Coil, Oren Ambarchi… La liste est sans fin !

Il n’y a pas de référence directe à la musique dans Planète vide, mais tu dis avoir glissé des allusions, à Esplendor geométrico, un groupe d’indus espagnol, et à Agoraphobic Nosebleed, un groupe de grindcore américain. Ce sont des genres musicaux que tu aimes ?

Oui, bien sûr. Un chapitre de Planète vide s’ouvre sur les mots suivants : « splendeur géométrique », ce qui est une traduction directe du nom du groupe espagnol. Et le concert final est inspiré du groupe de grindcore période Kat Katz. Même si le groupe du livre est anglais il réfère au (génial) groupe de Scott Hull, qui est américain.

Pourquoi n’avoir pas fait de références directes à des groupes ?

Pour renforcer le conte. Moins on réfère à la réalité par des noms, des marques, plus on l’universalise. Aussi, il y a un rejet. Je trouve qu’on est dans une période trop post-moderne, trop référencée.

Y’a-t-il, dans Le triomphant, des allusions à des morceaux musicaux que j’aurais ratés ?

Une, très précise, au morceau Jesu de Godflesh. J’ai retranscrit directement les paroles. Justin K. Broadrick y chante « nature don’t care for you ! Jesu ! Jesu ! ». Dans le livre ça donne : « la nature se moque bien de notre présence ». Il murmura « Jésus » et ne dit plus rien d’autre. 

Quelle bande son conviendrait pour Le triomphant ? J’imagine quelque chose de très rapide, bruyant, violent, non ?

Lingua Ignota. Deathspell Omega. Pharmakon. Darkthrone. Diamanda Galas. Portal. Et surtout : Swans, toutes périodes confondues. Il y a tout ce que j’aime dans Swans : de la transe, du bruit, des harmoniques hallucinantes, un mélange de poésie et de violence. Le mix de brutalité et de mystique dans la musique de Michael Gira a influencé tout ce que je fais.

Interview publiée dans New Noise n°50 – septembre-octobre 2019