Christophe Siébert

Ses deux premiers romans publiés au Diable Vauvert, réunis sous le titre évocateur de Métaphysique de la viande, nous avaient laissés sidérés. Crevés. Sans aucune distance, Nuit noire nous plongeait dans la psyché d’un tueur à mesure de ses exactions ponctuées de rituels macabres. Tortures, viols de cadavre, corps en putréfaction le conduisaient à l’extase, et nous au bord de la nausée, tandis que dans Paranoïa, hommage assumé à Lovecraft, le mélange de roman noir aux accents de fin du monde, de SF complotiste et de récit fantastique rendait tangible la maladie mentale. Vous l’aurez compris, Christophe Siébert n’est pas là pour vous chanter une berceuse, et s’il change de décor avec Images de la fin du monde : Chroniques de Mertvecgorod, il persiste à explorer les tréfonds de la nature humaine. Il nous entraîne cette fois dans la République Indépendante de Mertvecgorod (RIM), État d’Europe de l’Est, et plus précisément dans sa capitale Mertvecgorod, « mégapole de sept millions d’habitants, post-soviétique et pré-apocalyptique, dévorée par la pollution, pourrie jusqu’à la moelle. » On y croise un gourou d’extrême droite sanguinaire et lubrique, un vieillard paralysé qui fonde un zoo humain, des camgirls défoncées, de jeunes activistes, des ados fugueurs, à différentes époques, toute une galerie de personnages riches ou pauvres, pervers ou victimes qui n’ont de point commun que de (sur)vivre dans la même ville. La géographie de la cité, coupée en deux par la zona, décharge à ciel ouvert puante, définit leur place dans l’échelle sociale et leur durée de vie. La pollution, les cancers, les drones flingueurs déciment les habitants des bas quartiers, quand ils ne sont pas tués des pires façons possibles. Le voyage est éprouvant, dérangeant et sublime. Adeptes des feel good books, n’entrez pas à Mertvecgorod.
Christophe SIEBERT
Photos : Philippe Matsas
Tu as publié une vingtaine de romans, recueils de nouvelles et de poésie, beaucoup de textes dans des fanzines, sur le net… tu écris beaucoup, tout le temps. Dirais-tu que c’est un besoin vital ?

En fait, c’est à force qu’on me pose la question que j’identifie le fait d’écrire de la fiction comme un besoin vital – grâce au regard que les autres portent sur cette activité, quoi. Moi je voyais plus ça comme un genre de névrose ou de TOC, ou encore de besoin physiologique. Les ratiers sont une race de chien dont la fonction est de choper les nuisibles en grattant leurs terriers ; en conséquence de quoi, s’ils ne grattent pas des trucs durs pendant un certain temps chaque jour, leurs ongles, qui ne cessent jamais de pousser et sont solides comme de la pierre, finissent par les incommoder, voire les blesser. Je me vois comme un genre de ratier, sauf que ma fonction sociale, gratter le réel pour en débusquer des phrases, apparaît moins indispensable que celle de ce sympathique canidé.

Avant d’être publié, tu as participé à de nombreuses revues alternatives, créé et donné des textes à des fanzines (Violences, Gorezine…), à des blogs. Cela correspondait-il à la nécessité, pour toi, d’être lu ? Était-ce une façon de finir par être (re)connu ?

J’ai très vite éprouvé le désir d’être lu. Être écrivain, c’est une chose, ça correspond à cette névrose que je décris dans ma réponse précédente, mais auteur – pour moi, l’écrivain écrit et l’auteur publie, cette dichotomie s’avère bien pratique quand il s’agit de faire la promotion de ses propres ouvrages – ça m’a très vite été tout aussi nécessaire, pour des raisons de cohérence : maintenant que j’avais tous ces trucs, il fallait bien en faire quelque chose. Je ne me voyais pas les enterrer sous une pierre et attendre qu’on les découvre cinquante ans après ma mort. Ça me paraissait aussi idiot que préparer un énorme festin mais oublier d’inviter des gens à manger.

Et puisque les revues sérieuses et les éditeurs ayant pignon sur rue n’en avaient rien à faire de mes trucs (en tout cas le croyais-je), je me suis tourné vers des supports moins regardants, plus accueillants ou qui se sentaient plus en phase avec ce que j’écrivais. Et maintenant que je suis une superstar, j’ai su rester simple. Non, plus sérieusement, je continue d’aimer la publication en revues et en fanzines, j’apprécie ce rythme, l’esthétique que ça développe, la micro-société que ça fait exister. Un zine comme Violences, par exemple, que j’aime beaucoup, me donne l’impression d’appartenir à une sorte de famille, de bande, et c’est très plaisant.

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As-tu connu des moments de découragement ? L’idée de renoncer t’a-t-elle effleurée ?

Des moments de découragement, oui, autant que n’importe qui, j’imagine. Mais le moment intéressant, je pense, c’est quand je me suis rendu compte que ce n’était plus possible de renoncer. Quand j’ai eu trente, trente-cinq ans, juste après avoir publié mon premier roman à La Musardine et constaté qu’écrire ne rapportait pas de quoi vivre, j’ai été confronté à une réalité simple : je n’avais pas le permis de conduire, mes diplômes se résumaient à un bac sans mention, mon patrimoine à une poignée de livres sans valeur particulière et j’étais chômeur depuis ma majorité. Même si j’avais voulu changer de voie et devenir prof ou bibliothécaire, ou même employé polyvalent à McDo, c’était impossible. À force que je ne veuille pas m’intégrer au monde du travail, j’avais gagné : le monde du travail ne voulait de toute façon plus de moi (et ça s’est vérifié dans le fait que, passé trente-cinq ans, plus personne, à la CAF ou ailleurs, ne s’est soucié de me réinsérer ; on s’est contenté de me verser ma petite allocation de parasite social et de me classer dans les « perdus pour la nation »). Donc, si je ne voulais pas finir clochard, je n’avais plus qu’une option : gagner ma vie avec mon métier, et mon métier c’était la littérature. Je me suis donc lancé, au cours des dix années suivantes, dans la tentative de vivre de mon métier, jusqu’à y parvenir récemment.

Tes premiers romans publiés l’ont été chez La Musardine, éditeur de littérature érotique. Était-ce une bonne formation ? Y a-t-il beaucoup de différences entre écrire des romans porno et des fictions d’autres genres ?

En tout cas, c’est pas une formation plus mauvaise qu’une autre. Elle a été excellente pour moi parce que je suis tombé sur un éditeur d’une qualité exceptionnelle : Esparbec, le dernier maître de la littérature porno, disparu récemment. C’est lui qui m’a appris à écrire. C’est-à-dire à raconter une histoire et à fabriquer des phrases qui racontent cette histoire. Il me l’a appris avec finesse, rudesse, cruauté parfois et toujours bienveillance. Et surtout avec l’expérience d’un homme qui a écrit plusieurs dizaines de romans de gare et en a édités (et souvent réécrits) plus d’une centaine. Grosso modo, j’étais tombé sur le Simenon du porno – on peut dire que j’ai eu la main heureuse.
Je ne crois pas qu’il existe beaucoup de différences entre les genres (réponse qui peut s’appliquer à d’autres domaines que la littérature, héhé). Ce qui fait ou non fonctionner un roman, ce sont ce qu’on appelle les temps morts. Dans un porno, ce sont les moments où les personnages ne baisent pas, où on apprend à les connaître. Dans les autres genres, c’est pareil. J’ai récemment découvert (avec trente ans de retard, manifestement), l’autrice de SF Nancy Kress. Et pour le peu que j’ai pu lire d’elle, ce que j’en retiens, c’est que c’est une maîtresse du temps mort. De ce qui se passe entre deux scènes fortes.

Tu explores les marges, tous les styles de la littérature de genres (roman noir, porno, gore, horreur, fantastique, SF), et tu as écrit : « La littérature qui me plaît est celle qui provoque l’impact le plus mastoc possible dans les boyaux de la tête et du ventre. » Car c’est la plus excitante, la plus sincère ? Parce que la vie ne vaut d’être vécue qu’à fond ?

Pour ce qui est de la vie, j’en sais trop rien. La mienne, dans ses moments les plus débridés et extrêmes, consiste à avancer l’apéro d’une demi-heure. Ah, si, j’ai fait il y a quelques mois un truc totalement zinzin, un coup de folie qui m’a mené aux portes de la déraison, j’ai entrevu le gouffre : après vingt ans de barbe, je suis devenu glabre. (Épousez un écrivain, vous vivrez le grand huit tous les jours.) Cela dit, en passant huit heures par jour à travailler à mon bureau et le reste du temps à lire (beaucoup), à picoler avec des amis (pas mal aussi) et à bouffer et dormir, j’ai l’impression de vivre à fond ma vie. Une vie très limitée qui me convient parfaitement.
Quand je parle d’une littérature d’impact, ça vaut pour tous les genres. Si une histoire d’amour mélodramatique me fait chialer, je considère le contrat rempli. En ce qui concerne les bouquins que j’écris, j’explore des territoires assez durs, plutôt sombres, souvent violents. On peut se demander pourquoi mais en tout cas c’est là que je vais et que je ramène mes histoires. Et il me semble que travailler ces histoires de façon à les rendre les plus puissantes possibles sur le plan émotionnel, c’est le meilleur moyen de ne pas perdre le lecteur. Si je réussis mon coup, le tueur en série de Nuit noire vous fera horreur, rire tellement il est con, vous donnera envie de vomir, provoquera des cauchemars et peut-être même l’envie, parfois, de balancer votre bouquin à travers la pièce (voire de vous branler, mais soyez gentil : gardez-ça pour vous, ça ne me regarde pas). Mais si vous allez sur Youtube écouter des entretiens menés avec de véritables tueurs en série, vous n’éprouverez qu’un dégoût consterné. La littérature sert à franchir ce pas : elle provoque une émotion réelle, profonde, intéressante à partir d’un mensonge construit sur du réel. La littérature sert à déplacer le lecteur, à l’enfermer ailleurs, pour un moment.
C’est pour ça que je ne comprends pas très bien ce qui se passe dans la tête d’Alexandre Jardin. Il dispose lui aussi de ce pouvoir formidable, et il se dit : vous allez voir ce que vous allez voir, je vais écrire « le roman d’un jeune homme qui voulut prolonger éternellement les préludes d’un amour », avec ça je vais bien vous sécher, vous allez en tomber de votre chaise.
Bon.
Moi qui suis vulgaire, je préfère écrire Images de la fin du monde. Ça doit être parce que j’ai connu la pauvreté. Quand on m’enferme dans un magasin de jouets pour une durée illimitée, je ne fais pas mon blasé.

As-tu des tabous ? Te censures-tu ?

Non, je ne pense pas. J’ai des limitations et des impossibilités, mais qui sont davantage liées à des choses que je ne sais pas raconter, ou que je n’ai pas envie de mettre en scène pour telle ou telle raison, plutôt qu’à des limitations morales. La seule morale qui vaille, c’est la vérité des personnages et du texte, et suivre l’histoire que j’ai choisi de raconter où qu’elle m’emmène. C’est ainsi que se manifeste ma loyauté envers les lecteurs, et ma façon de mériter la confiance de ceux qui achètent mes livres.

Après avoir été publié longtemps dans des maisons plus confidentielles, Le Diable Vauvert t’accueille en 2019. Comment s’est faite la rencontre avec cet éditeur et la décision de rééditer, ce qui est rare, Nuit noire et Paranoïa ?

La première rencontre a eu lieu pas mal d’années auparavant puisque Marion Mazauric, la directrice d’Au diable vauvert, reçoit ma newsletter depuis 2005, dans ces eaux-là – et qu’elle la lit régulièrement, ai-je appris bien longtemps après, quand nous nous sommes finalement rencontrés. En 2006, l’écrivain Philippe Jaenada, que j’avais rencontré sur le défunt forum du Diable, et qui appréciait mes textes, a servi d’entremetteur entre Marion et moi pour qu’elle publie J’ai peur, un roman qui s’est finalement trouvé signé à La Musardine et qui est mon premier livre publié. Les années ont passé et je n’ai plus songé à lui proposer mes livres suivants.
Le dialogue a repris entre nous vers 2015-2016, quand, par l’entremise d’Emmanuel Pierrat, cette fois, j’ai cherché à faire publier un roman que je considérais comme mon opus magnum, Descente. Marion l’a donc lu, n’a pas réussi à le terminer – trop chiant – mais a décidé que ça suffisait, qu’il était temps maintenant que je rejoigne la fine équipe du Diable. On a donc cherché ensemble par quel ouvrage commencer, pour finalement jeter notre dévolu sur Métaphysique de la viande, dont la sortie était prévue chez Rivière Blanche, qui a de façon très généreuse accepté de passer la main.
En fait, j’ai trouvé mon éditrice grâce à un roman qu’elle ne voulait pas publier. (Elle s’est d’ailleurs ensuite pas mal foutue de ma gueule, en découvrant tous les trucs que j’avais publiés dans l’underground toutes ces années, sur le mode « au lieu d’attendre d’écrire Guerre et paix et m’assommer avec, tu aurais pu m’envoyer tous ces formidables petits romans, imbécile »)

metaphysique

Aucun éditeur à plus grande diffusion n’était-il donc prêt, avant, pour publier tes textes ?

Je pense que c’est plutôt de mon fait, si ça n’est pas arrivé plus tôt. Après ce refus du Diable vauvert en 2007 et ma période courte mais heureuse à La Musardine (la collection dans laquelle j’écrivais a cessé de publier des inédits en 2010 et notre collaboration s’est donc interrompue – provisoirement, puisqu’en 2018 je revenais à La Musardine, mais comme directeur de collection cette fois), j’ai eu le sentiment que les maisons d’édition plus installées n’avaient rien à faire de moi. J’ai envoyé quelques manuscrits à quelques éditeurs importants mais, d’une part, ces manuscrits n’étaient guère aboutis et d’autre part ces éditeurs étaient mal choisis. Aussi, quand des maisons plus confidentielles telles que Gros Textes ou Rivière Blanche (pour ne citer que les deux premiers dans la longue liste de ceux avec qui j’ai collaboré) m’ont ouvert leurs portes, je n’ai plus cherché, pendant près de dix ans, à aller voir ailleurs.
Ça n’est qu’en éprouvant le sentiment d’avoir fait le tour de cet univers, et d’y avoir appris tout ce que je pouvais y apprendre, que le désir de signer avec une maison plus installée s’est manifesté à nouveau. Et puis je me sentais plus sûr de moi, plus mûr dans mon écriture, et capable de toucher un public un peu plus large que celui que m’offraient ces maisons-là, limitées par leurs moyens économiques et logistiques.

En 2019, tu as reçu le Prix Sade pour Métaphysique de la viande. Si je vois bien un rapport entre Nuit noire et Sade, je l’ai plus trouvé dans les émotions que j’avais éprouvées en voyant Salo de Pasolini, film lui-même inspiré des Cent vingt journées de Sodome, qu’en lisant le divin Marquis. Même violence insoutenable, même malaise, même dégoût… qu’on ressent aussi dans ton chapitre 5 « Viande humaine » de Images de la fin du monde (où un vieillard crée un zoo humain et où il est question de baise, de meurtres, de tortures sur fond d’imagerie nazie…) Tes influences sont-elles plutôt littéraires ou cinématographiques ?

C’est marrant que tu me poses cette question, parce que je me suis rendu compte récemment qu’un des livres qui m’a le plus influencé est une bande dessinée que j’avais quasi totalement oubliée et dont je me suis souvenu sans raison particulière : S.O.S. bonheur, scénarisé par Van Hamme (le type derrière XIII et Thorgal, pas exactement le petit frère à Subtil) et dessinée, je crois, par Griffo. Une sorte de dystopie à gros sabots qui a fortement influencé l’adolescent que j’étais alors. Je viens de la racheter, j’ai hâte de la recevoir, ça va me faire tout drôle de la relire.
Ça et le jeu de rôle. Je dois peut-être bien plus que je ne le crois à Over the Edge, Kult et Hurlements. Mais autrement, mes références viennent aussi bien de la littérature, de la musique et du cinéma – à parts égales je pense quand j’étais ado, tandis que maintenant la littérature est nettement en tête.
À part ça, au jeu des influences, je pourrais te cirer des millions de trucs, mais si on doit établir un genre de top vingt dans le désordre complet, il y aurait Dick Manchette Bukowski Despentes Thompson (Jim) Gaspar Noé Oliver Stone David Lynch David Cronenberg Stanley Kubrick Coil The Residents From Hell Irvine Welsh Current 93 Comme un gant de velours pris dans la fonte Simenon Black Hole Death In June David Goodis.

Pour revenir à Nuit noire, tu nous plonges dans la tête d’un serial killer, à la première personne, un homme qui tue sa mère, la décapite, baise son cadavre et en mange les morceaux. C’est une plongée dans l’horreur avec des scènes terribles, portées par un réalisme cru, des odeurs, sans distance, sans ironie. A ton avis, pourquoi s’inflige-t-on une telle lecture ? Et pourquoi t’infliger cela en tant qu’auteur ?

Haha, pourquoi on s’inflige une telle lecture, je n’en sais trop rien, les lecteurs ne doivent pas être très bien dans leurs têtes !
Non, plus sérieusement, comme je le disais plus haut, c’est important d’écrire des bouquins qui regardent sous le tapis, qui montrent ce qu’on n’a pas envie de voir, ni de fréquenter, dans la vie ordinaire, mais qui existe quand même ; des livres qui permettent de vivre des expériences impossibles – voire interdites.
J’avais trouvé une formule, il y a une quinzaine d’années : mes textes sont comparables à du tourisme en enfer. J’imagine que les gens qui me lisent adhèrent à l’idée qu’il est important de tout connaître du monde, y compris ses recoins les plus crasseux, et que l’art et la littérature servent à ça – sans perdre de vue qu’il s’agit aussi de distraire et de donner du plaisir avec la langue (sortez-vous ces images dégoûtantes de la tête, s’il vous plaît. Je parle d’écriture, de voix, de la puissance d’une phrase) : Nuit noire, en ce sens, n’est absolument pas comparable à ces films affreux, facile à trouver le net, qui montrent de véritables meurtres, souvent filmés par les assassins eux-mêmes.
Moi, c’est un peu différent. Je me trouve à des moments de ma vie avec des trucs à raconter, des trucs qui m’intéressent pour toutes sortes de raisons (pour Nuit noire, c’était à la fois sur le fond : comment raconter un tueur en série réaliste qui remise aux magasins des clichés débiles Hannibal Lecter et ses confrères qui tuent avec raffinement et s’habillent chez Calvin Klein ; et la forme : comment transposer dans un récit plus personnel tout ce que j’ai appris en écrivant du porno), et je m’efforce alors de trouver à ces préoccupations la forme la plus excitante et la plus propice à immerger le lecteur, à lui faire éprouver des émotions fortes.
C’est avec ce genre d’objectif vague et un peu débile qu’on se retrouve à passer trois ans à bâtir un monde fictif, avant d’en passer quinze à écrire toutes les histoires qui s’y déroulent.

Dans Images de la fin du monde, tu situes l’action dans la République Indépendante de Mertvecgorod, état fictif d’Europe de l’est ayant des frontières communes avec la Russie et l’Ukraine. Pourquoi avoir choisi cette partie du globe pour incarner une possible fin du monde ?

Pour toutes sortes de raisons dont la plus importante était d’ordre pratique : j’avais besoin d’un petit pays indépendant, dont l’histoire se compte en dizaines de siècles et dont la ville principale serait une mégapole elle-même très ancienne. En Europe de l’Ouest il n’y a pas la place pour une ville de cette taille sans bouleverser complètement l’équilibre géopolitique, aux USA et en Australie il n’y a pas l’historicité nécessaire et en Amérique du sud c’était également compliqué pour diverses raisons historico-géographiques. Il restait l’Asie, que je trouvais trop éloignée culturellement de mes bases pour que je puisse y être crédible, et la vaste et vieille Russie, qui s’est imposée d’elle-même – mon amour pour l’alcool, les climats rigoureux, l’architecture brutaliste et la musique industrielle a fait le reste.

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Comme cadre à ton récit, tu as créé des plans, une fiche Wikipédia, une chaîne Youtube, une page facebook, des cartes, un visa. On a vraiment l’impression d’être immergé dans une ville réelle. On dirait que tu connais mieux les ruelles de Mertvecgorod, ses coins secrets, que ceux de Clermont-Ferrand, où tu habites. Tu avais besoin d’une telle précision pour déployer ton histoire ?

Haha, dans la mesure où je passe plus de temps à arpenter Mertvecgorod que Clermont-Ferrand, je dirais oui, hélas. De la ville où j’habite, à part quelques supermarchés et une dizaine de troquets, je ne connais presque rien – je me rends compte en répondant à cette question que, depuis l’époque où je connaissais mieux Arkham que ma propre chambre, et où je préférais apprendre des listes de sorts plutôt que l’art et la manière de réussir une fonction intégrale (putain, je sais même plus ce que c’est, ce truc – si même je l’ai su un jour), je n’ai pas des masses changé !
Je n’avais pas besoin d’une précision si grande que ça, et d’ailleurs bon nombre de détails restent dans le flou et je les invente au fur et à mesure que mon récit rend leur description nécessaire. En tout cas, fabriquer ce monde fait clairement partie du plaisir que me procure ce projet.
Je vois ça un peu comme une crise existentielle en mode Cartman de South Park : « vous me cassez les couilles avec Trump et Macron, avec votre chômage et vos crises, avec tout votre truc de monde réel qui ne m’a jamais convaincu, je vous emmerde et je rentre à ma maison. » Ma maison c’est Mertvecgorod et j’y suis bien – et en plus, je peux y parler du monde réel avec plus d’efficacité, de pertinence et d’intelligence que quand j’y habitais encore.

Tu mêles à ta fiction des événements historiques authentiques, comme la chute de l’Union soviétique, ce qui renforce le sentiment de réel. On croit en l’existence de Mertvecgorod, dont tu fais débuter le récit en 2025. Par des retours en arrière, des actions que tu situes à notre époque, tu crées donc un télescopage avec notre propre contemporanéité. Ta dystopie existe alors, dans notre esprit, maintenant, quelque part à l’est. Tes chroniques parlent-elles plus de notre futur ou de notre présent ?

Elles parlent même de notre passé, puisque dans mon esprit, le gros des histoires se déroulera entre 1970 et 2050, avec quelques incursions bizarroïdes dans un passé plus lointain encore (j’aimerais bien décrire, par exemple, le fameux tremblement de terre qui pète une première fois la ville en 17 avant J.-C.).
Dès lors, pour moi, ça n’est ni une dystopie (je ne possède aucun point de vue moral sur ce que je raconte, ça c’est l’affaire du lecteur – en plus il y a des trucs vraiment cool dans mon futur, tout n’est pas craignos) ni de la SF : c’est du présent tout le temps, parfois du présent de 1970, parfois du présent de 2020, parfois du présent de 2030. Pour les personnages qui vivent l’action que je raconte, c’est forcément du présent et donc pour moi aussi. D’ailleurs bon nombre de personnages se retrouvent d’un chapitre à l’autre – et se retrouveront d’un livre à l’autre –, en toile de fond ou en protagonistes principaux, plus jeunes ou plus vieux en fonction des époques racontées.
Après, si on quitte cette vision terre-à-terre de mon univers, bien sûr que je parle du présent. Mais j’espère que je ne le fais pas comme un sociologue, un satiriste ou un moraliste déguisé en auteur de roman, mais que je le fais malgré moi, en homme de mon époque. Si quand je raconte ces vies, dans ces décors, ça dit quelque chose à mes lecteurs de leur propre époque, c’est parce que nous partageons la même et qu’elle m’imprègne moi autant qu’elle les imprègne eux. Mais offrir un commentaire du présent n’est pas ce qui m’intéresse le plus. Des lecteurs me demandent parfois comment la RIM a vécu le Covid : je réponds pour plaisanter que la pollution est tellement forte là-bas que le virus n’a pas passé la frontière, détruit par les hydrocarbures et les microparticules. C’est aussi une manière de dire que l’anecdote du présent ne m’intéresse pas.

La société que tu décris est profondément inégalitaire. Les riches, souvent dégénérés, s’opposent aux pauvres qui sont dans la survie. Le chapitre 6 « Fight Club », où des miséreux s’engagent dans des combats à mort, en est un bon exemple. On est très proche de l’ambiance de The brave, le livre de Gregory McDonald ou de 13 tzameti, le film de Gela Babluani. Dirais-tu que Images de la fin du monde est un roman de critique sociale, proche du roman noir ?

Il existe une part de critique sociale inhérente à ce type d’histoire, mais elle n’est pas volontaire – ou plutôt, elle n’est pas le fruit d’une décision du type «les amis, j’ai un message à faire passer, asseyez-vous en rond et écoutez-moi».
Cette critique découle en fait naturellement ou automatiquement, comme on veut, d’un certain point de vue. Quand on s’intéresse aux crevards, aux ratés et aux abandonnés de la grande foire au pognon, on est forcé de constater que s’ils sont en train de vomir de la vodka de qualité inférieure dans le caniveau d’un quartier pourri, c’est parce que nous vivons dans un monde où existe d’une part de la vodka de qualité inférieure et d’autre part de la vodka de bonne qualité, et où existe aussi d’une part des quartiers pourris et d’autre part de beaux quartiers. Alors on se demande quelles causes, quelles circonstance permettent l’existence d’un monde tel que celui-ci, creusé de séparations aussi nettes entres les choses, entre les gens, et on dévide la pelote. On aboutit alors nécessairement à des constats évidents que je ne vais pas développer ici, Marx et Hammet s’en sont chargés beaucoup mieux que moi. Ces constats peuvent en effet être perçus comme de la critique sociale.
Cela dit, tous mes riches ne sont pas dégénérés (certes, Zoubarev est un drôle de type, mais il serait pareil s’il était pauvre, il aurait peut-être simplement une marge de manœuvre plus réduite), et beaucoup de mes crevards sont aussi des ordures. Et puis pas mal de personnages vivent dans un entre-deux, tentent simplement de s’en sortir, voire de prendre un peu leur pied.

Un de tes personnages, cinéaste, envisage de passer à l’action directe, déçu de l’inefficacité de l’art sur le plan politique. Il dit : « L’idée c’était de produire une critique de cette société. D’exprimer ce qui nous déplaît. De choquer, de provoquer des scandales (…) Nous nous sommes rendu compte que ce que nous faisions ne servait à rien (…) On prêchait des convertis (…) Nous espérions que nos œuvres aient des conséquences sur le monde réel. Au lieu de ça on nous a remis des prix dans des festivals (…) La science-fiction et le roman noir, dans la littérature, se sont heurtés aux mêmes limites. » L’art doit-il, pour toi, être utile politiquement ?

Pour moi, pas particulièrement. L’art peut avoir des conséquences politiques (utiles ou néfastes, d’ailleurs), mais ce que je pense surtout – et c’est marrant, le texte que tu cites est un de ceux que les lecteurs aiment le plus alors que moi il me paraît un peu trop appuyé, j’y avance un peu trop démasqué – c’est que si tu as pour but que ton art ait une portée politique, tu t’exposes à pas mal de déconvenues telles que l’échec ou la récupération. Il est possible aussi que tu réussisses, même si je n’ai aucun exemple qui me vienne immédiatement à l’esprit.
Mes textes racontent certaines histoires d’un certain point de vue, ce qui est déjà une position politique (et s’ils racontaient d’autres histoires depuis d’autres points de vue, ils seraient le reflet d’une position politique aussi, et on le sait bien que tout est politique, chaque fois que ma boulangère vend un pain au chocolat c’est un acte politique, conséquence d’une vaste série d’actes politiques, et nous voilà bien avancé), mais je n’ai pas d’autre ambition que toucher, sur un plan émotionnel, mes lecteurs – ce qui me semble autrement plus sérieux que la politique.
Quand j’ai créé les protagonistes du chapitre que tu cites, je me suis inspiré des membres de la Fraction Armée Rouge. Ils sont effectivement passés des études de cinéma à l’action directe. Leurs résultats dans un cas comme dans l’autre se sont révélés foireux. On peut analyser leurs parcours comme on veut, avec sympathie ou antipathie, mais il faut bien constater que ni leurs films ni leurs attentats n’ont permis l’émergence d’un monde conforme à leurs désirs, et je crois que c’est assez universellement vrai : aucune œuvre d’art, aucun acte violent, même après avoir changé profondément le monde, ne l’ont changé d’une manière satisfaisante pour leur auteur.

Sur la forme, ton roman est constitué de courts récits, où tu exposes des bouts d’existence de personnages sans forcément de rapport entre eux, sinon le fait d’habiter dans la même ville. Ce sont des morceaux de puzzle dont la globalité dessine un monde. Les as-tu conçus indépendamment les uns des autres, comme des nouvelles qui peuvent se lire seules ? Cela t’a-t-il permis d’explorer différentes formes de narration ?

Une petite moitié des textes (ils sont mentionnés en fin de volume) ont été d’abord écrits sous une forme indépendante et destinés à des revues et des fanzines. À ce stade-là, je n’avais pas du tout l’idée de les recueillir en volume : pour moi ils constituaient une espèce de bande-annonce grâce à laquelle j’allais trouver un éditeur disposé à publier un roman situé dans ce monde. Mais les choses se sont accélérées et j’ai trouvé l’éditeur avant d’écrire ce roman ! J’ai donc repris ce matériau et l’ai retravaillé en créant des liens entre les différentes histoires, en ajoutant des textes puis en insérant tout ça dans une narration plus vaste afin de créer un truc hybride, ni tout à fait un roman ni tout à fait une nouvelle, à l’image d’un des bouquins qui m’a le plus marqué ces dernières années : Knockemstiff (et tu vois que dans le genre « ville imprononçable » je n’ai rien inventé), le premier livre de Donald Ray Pollock, surtout connu pour son deuxième, Le Diable tout le temps.
J’ai appris entre temps grâce à une critique que ce genre portait un nom. Je peux maintenant fièrement expliquer à mes amis que j’ai écrit un fix-up, et en général, ils me regardent avec étonnement et croient que j’ai produit un texte à la gloire des collants Dim.
Dans Images de la fin du monde, les nouvelles-devenues-des-chapitres ne sont pas présentées dans l’ordre chronologique pour deux raisons. La première, c’est que j’ai préféré une organisation plus émotionnelle et esthétique, chaque chapitre dialoguant avec celui qui le précède et celui qui le suit. La seconde, c’est que ça indique au lecteur la règle de tout le cycle des Chroniques : de même que chaque chapitre du premier volume peut se lire de façon relativement indépendante du reste, et dans l’ordre qu’on veut, de même tous les volumes à venir pourront se lire dans l’ordre qu’on veut et en faisant l’impasse si on le souhaite sur ceux qu’on ne veut pas lire. Je suis plus proche des Mystères de Paris de Léo Malet que d’un feuilleton à la Game of Thrones.
Cependant, le lecteur fidèle, qui lira tout dans l’ordre, découvrira davantage de détails et de profondeur et éprouvera un plaisir supplémentaire. Et mon lecteur idéal, paranoïaque et explorant cet univers en long et en large armé d’un carnet et d’un stylo, ne regrettera pas le voyage !
Ce que j’ai pu surtout expérimenter avec cette méthode (et que je vais continuer d’expérimenter), c’est le plaisir du hors-champ. C’est-à-dire que quoi que je raconte, il y en a davantage qui n’est pas raconté mais existe quand même. Si une histoire fait dix pages sur le papier, elle en fait cent dans ma tête. La plupart des personnages secondaires, je connais leur histoire. La plupart des lieux aussi. Christian Lehmann (tiens, encore un rôliste devenu écrivain) explique dans une conférence passionnante que le secret d’un roman (ou d’un scénar de jeu de rôle) réussi, c’est de considérer chaque figurant comme le héros de sa propre histoire. J’ai poussé ce précepte jusqu’à la névrose en considérant le moindre bout de rue évoqué à telle ou telle page comme le décor principal de son propre roman.

J’ai cru comprendre que Images de la fin du monde n’était que le premier tome d’un cycle. Emploieras-tu la même forme pour les prochains ? Cela ne donne-t-il pas le vertige de s’engager sur le long terme ?

Je vais à chaque fois essayer de trouver des formes différentes, en essayant autant que possible de jouer sur les rapports fiction/réel, sur la place du narrateur dans l’univers de fiction, parce que c’est ce qui m’amuse le plus. Le prochain tome, Feminicid, qui sort en septembre prochain toujours au Diable vauvert, se présentera par exemple comme un documentaire – c’est-à-dire que dans le monde de Mertvecgorod ce livre existe réellement et sa parution risque même d’embarrasser pas mal d’oligarques.
Par ailleurs, d’autres auteurs (trois sont à ce jour intéressés et en train d’écrire quelque chose, avis aux amateurs) vont s’emparer de cet univers pour y situer leurs propres livres, ce qui démultipliera d’autant les formes, les narrations, les voix, etc.
En fait, s’engager à ce point sur le long terme – puisque j’ai calculé que pour raconter tout ce que j’avais envie de raconter dans cet univers il me faudrait entre vingt et trente ans de travail –, procure un immense confort plutôt qu’un vertige. Je suis le genre d’auteur qui comme Goscinny (je ne me compare à lui que sur le plan des névroses, hein) est terrifié par le gouffre qui sépare deux livres : est-ce que je vais retrouver une idée ? Est-ce que je vais y arriver ? Là, il n’y a plus de gouffre puisqu’en réalité ce cycle n’est qu’un immense, immense roman – que le lecteur pourra lire dans le sens qu’il veut. Par contre, quand en 2050 j’en aurai terminé, deux solutions : soit je prends ma retraite et vais taquiner le goujon (s’il y a encore des rivières, haha), soit je me tape une dépression terminale !

Tu es éditeur toi-même, pour différents fanzines comme L’angoisse, ou directeur d’une collection à la Musardine. Est-ce plus facile d’être éditeur quand on est auteur ? Quel éditeur es-tu ?

Je suis le genre de type qui remet droit sur leur pile les livres mal rangés dans les librairies, et qui avant de répondre à une interview remet en forme les questions (en l’occurrence : Times New Roman 14, justif gauche, retrait 0,5 cm avant chaque paragraphe, interligne 0,5 cm entre chaque paragraphe). Ça donne une idée de quel genre d’être coulant et détendu je suis.
Non, plus sérieusement, je suis un éditeur assez interventionniste, oui, en gardant à l’esprit que l’auteur a de toute façon le dernier mot – mais qu’on a le droit de s’engueuler avec lui jusqu’à que ce dernier mot soit fermement affirmé. Il y a deux écoles. Ceux qui comme P.O.L. pensent qu’un auteur est le seul maître du livre et que corriger d’éventuels défauts peut attenter à la beauté et l’équilibre de l’ensemble, et ceux qui pensent que le manuscrit est une matière au sein de laquelle on trouvera, plus ou moins difficilement, le livre. C’est pour cette raison qu’il m’arrive pour la collection que je dirige d’accepter des manuscrits que tous les éditeurs que je connais refuseraient : parce que je sais qu’à la cinquième version, et après trois mois de travail supplémentaire pour corriger chaque phrase, un excellent livre existera.
Ce qui me passionne dans ce métier d’éditeur, c’est pas tellement de prendre un manuscrit et de l’améliorer, je m’en fous, de ça, et d’ailleurs peut-être que P.O.L. a raison et qu’en fait je bousille tout, qui peut savoir ? Ce qui me passionne, c’est de comprendre la règle. Celle du texte, celle de l’auteur. Et, une fois comprise, de chercher dans le texte tous les moments où elle pourrait être mieux appliquée. Autrement dit, mes corrections ne visent pas à réécrire le bouquin comme moi je l’aurais écrit mais comme l’auteur aurait dû l’écrire en fonction de ses propres critères. Et le rôle de l’auteur c’est de rester vigilant, de ne pas accepter une correction parce que ça sonne mieux mais de l’accepter parce que la phrase que je propose est davantage la sienne que celle qu’il avait écrite lui.
Je ne sais pas trop si le fait d’être auteur interfère. Peut-être pour des histoires de rythme et de ponctuation, oui, parce que c’est l’endroit où on est le plus viscéral quand on est écrivain et le moins apte à juger les autres en fonction de critères qui ne sont pas les nôtres. Donc je fais vachement gaffe à ne pas dénaturer la ponctuation des auteurs avec qui je collabore – et pour cette même raison je me sens incapable d’effectuer ce travail de correction et d’édition sur de la poésie.

Christophe SIEBERT

La collection à la Musardine s’appelle « Les Nouveaux interdits », dans laquelle tu veux « donner à lire une pornographie de qualité, masturbatoire, bien écrite et contemporaine. » Quels sont ces nouveaux interdits ? Trouves-tu la société actuelle libérale ou prude ? A l’heure du nouveau féminisme, te soucies-tu de l’image de la femme véhiculée dans les textes que tu édites ?

Nouveaux Interdits, c’est surtout un clin d’œil à une collection antérieure qui avait pour titre Les Interdits – et comme j’ai pris la suite d’Esparbec, auteur et éditeur mythique de pornographie dont je parle plus haut, l’adjectif tombait sous le sens.
Autour de moi, pas mal de gens ressentent ça, que la société est prude, voire qu’on censure ou bâillonne les auteurs. Je ne peux parler que de mon cas personnel : j’ai publié Nuit noire, un roman particulièrement dégueulasse, noir, sanglant, trash, transgressif, tout ce qu’on voudra, et il a été édité par une maison ayant pignon sur rue (après être passé par deux maisons underground qui l’ont aussi publié en leur temps), m’a valu un prix littéraire et m’a permis de m’exprimer devant une centaine de personnes au Salon du Livre à Paris lors d’une rencontre animée par Michel Field – j’aurais mauvaise grâce de hurler qu’on limite ma liberté d’expression.
Je ne suis pas persuadé qu’il existe un « nouveau » et un « ancien » féminisme – mais je ne suis pas militant, peut-être que je me trompe. J’ai plutôt l’impression qu’il existe cette chose extrêmement vivante, pleine de contradictions, de débats et de ramifications, qu’on appelle le féminisme, que cette chose existe depuis fort longtemps – le texte féministe le plus ancien que j’ai lu a été écrit par Olympe de Gouges en 1791 (deux ans plus tard, on lui coupait la tête), il y en a sans doute de plus anciens mais je manque de culture –, et qu’elle a pris diverses formes.
Je ne me soucie pas de l’image de la femme (ou d’autres catégories sociales) dans les textes que j’écris ou que j’édite et n’aurais pas de problème à publier un excellent texte porno qui soit aussi misogyne. Ce qui me pose problème, et je refuse pas mal de manuscrits qui tombent dans ce travers, ce sont les textes misogynes par inadvertance ou bêtise – bref sans s’en rendre compte. La nuance est de taille pour moi : dans le premier cas on a un auteur (ou une auteure, d’ailleurs) qui cherche volontairement la merde, si le texte est bon ça m’intéresse ; dans le second cas on a juste affaire à quelqu’un d’un peu con ou qui ne réfléchit pas assez.
D’autre part j’ai constaté, en étant invité à des salons underground, un truc qui m’amuse : parfois les organisateurs, constatant que je suis aussi éditeur de bouquins de cul, me demandent de ne pas en proposer sur mon stand, « parce que, tu comprends, on a des féministes dans l’équipe ». Sous-entendu « on veut pas d’emmerdes », ou quelque chose comme ça. Est-ce que les «féministes dans l’équipe», confrontées à mes textes, sont saisies d’une soudaine envie de brûler les livres ou leurs auteurs ? Non. (D’abord, ce sont les mecs qui brûlent ce qui les défrise, ne mélangeons pas tout) Elles n’en ont rien à foutre de l’existence de ces bouquins. Elles les lisent, ou ne les lisent pas, à la rigueur se demandent si ce sont plutôt des auteurs ou des auteures qui les écrivent et ça en reste là. Quant aux militantes féministes qui se positionnent contre la pornographie, elles savent évidemment que la différence entre un livre et un film se situe dans l’absence de personne physique impliquée dans l’action. Les livres que je publie aux Nouveaux Interdits, même les plus scabreux, tombent donc – et à juste titre – en dehors de leurs préoccupations.
Je me soucie en revanche de publier une pornographie plus particulièrement féminine (et, pour commencer, de vérifier si une telle chose existe ou si la pornographie est aussi indifférenciable sur le plan du genre que la littérature générale) en rendant mon catalogue le plus mixte possible. Ça commence doucement, hélas : sur sept titres parus actuellement, un seul est écrit par une autrice. Un autre est à venir. Pour l’instant les auteures ne se bousculent pas, et leurs manuscrits se répartissant pareil que ceux de leurs collègues masculins (quatre vingt-dix-neuf merdes pour une perle rare), les statistiques jouent contre nous.

Il n’y a pas que dans le porno qu’on se met à nu. Tu le fais toi-même en écrivant, et surtout en lisant tes propres textes sur scène. L’exercice n’est-il pas extrêmement périlleux ?

Je le fais de moins en moins, d’ailleurs, parce que je suis arrivé au maximum de ce que je pouvais faire sur scène sans réellement progresser ou travailler.
Mais on ne se met à nu ni dans un livre ni sur scène : au contraire, on porte tout un tas de masques – et c’est pour ça que lire mes textes ne me pose aucun problème alors que je me sens beaucoup moins à ma place en participant à une table ronde où je vais être sommé de dire ce que je pense, moi, Siébert, de tel ou tel sujet plus ou moins en rapport avec ce que j’écris sans m’abriter derrière un narrateur – des tables rondes, j’en fais trois d’un coup aux prochaines Utopiales, avec des invités autrement plus balaises que bibi, ça va être l’éclate.
Ce que je préfère dans ce genre d’exercice – outre la possibilité de boire gratuitement pendant toute une soirée –, c’est le rapport avec le public. Écrivain est quand même globalement un métier plutôt solitaire, donc chaque occasion d’aller rencontrer des gens qui ont lu mes trucs – ou qui, ne les ayant pas lus, viennent me voir par curiosité – est bonne à prendre.
Sauf que, comme je le disais, j’ai fini par me heurter à mes propres limites techniques, et aussi au fait que, multipliant les activités, j’ai de moins en moins de temps pour faire des lectures.

La musique est présente dans ton roman. Certains de tes personnages écoutent Metz Noire de Noir Boy George, d’autres de la techno ou du R’n’B. La musique te sert-elle à mieux les définir ?

Oui, c’est un procédé très chouette et efficace, très parlant, tout comme les fringues, les véhicules, les armes et tout le reste. J’ai bien sûr hérité ça du roman noir, qui en use avec abondance et efficacité.
Ma frustration avec Mertvecgorod, d’ailleurs, par rapport à mes précédents textes, qui se situaient en France, c’est de ne plus pouvoir utiliser les prénoms comme outil sociologique de description. Je sais que Marguerite évoque des trucs et que Marie-Chantal en évoque d’autres, de même que Gonzague et Jean-Louis. Mais entre Ivan, Vladimir ou Lev, je l’ignore. Tout ce que je peux faire (j’ai de la documentation qui me sert à ça), c’est me contenter d’attribuer à mes personnages des prénoms crédibles. Dommage. Mais je me rattrape sur tout le reste !

J’ai lu que tes goûts musicaux allaient du gothique au post-punk, que tu avais une passion pour la musique industrielle et post-industrielle. Tu cites souvent Current 93, Coil, Death in June, Diamanda Galas, Legendary Pink Dots, Einstuerzende Neubauten, Tuxedomoon, The Residents, ou encore Obstination, Laibach. Ces groupes pourraient-ils servir de bande son à Images de la fin du monde ?

Haha, oui, largement ! D’ailleurs ils servent de base aux compilations que je poste (enfin, là, ça fait un moment que j’en ai pas mis une nouvelle) sur la chaîne Youtube des Chroniques, Mertvec-Channel.
J’écris en écoutant en permanence de la musique, d’ailleurs – de même que je bouffe, lis et souvent m’endors en musique. Il y a très peu d’activités pour lesquelles la musique est exclue – certaines phases de travail sur le texte, par exemple.
En ce moment, j’écoute en boucle une série de disques dont je n’avais jamais entendu parler alors qu’apparemment c’est un super-classique : la série « Made to measure », chez Crammed Disc. Quarante-quatre volumes entre 1983 et maintenant, que des perles, depuis Minimal Compact jusqu’à Tuxedomoon en passant par John Lurie, Harold Budd ou Hector Zazou, jetez-vous dessus, c’est du caviar – enfin, j’ai jamais bouffé de caviar, mais on ne va pas commencer à chipoter.

Interview partiellement publiée dans New Noise n°55 – décembre-janvier 2020

Mark SaFranko

« Sans vous, je ne serais rien d’autre qu’une voix dans le désert », affirme SaFranko dans la préface du fracas d’une vague, recueil de nouvelles publié en septembre chez Kicking Books. Vous ? Les éditeurs français qui, poursuivant le travail de feu les éditions 13e note, continuent à faire découvrir au public cet auteur magnifique. Il faut dire que, tel d’autres écrivains considérés ici comme majeurs, pour ne pas dire cultes, Fante, Stokoe ou Bukowski, il a souvent eu du mal à se faire publier, là-bas, aux Etats-Unis. La parution de Suicide, chez Inculte et la réédition de Putain d’Olivia ou encore d’Un faux pas chez La Dragonne ces derniers mois ont témoigné de cet intérêt français toujours vif. Si ses compatriotes le boudent, c’est peut-être parce que ses œuvres sont peuplées de losers dilettantes et désabusés, de types ordinaires englués dans les tracas de vies quotidiennes faites de frustrations, de boulots ternes, qu’on est loin du rêve américain. Ou simplement sont-ils incapables de voir, dans ses héros désarmants de normalité, dans les détails de leurs petits bouts d’existence, la force et la poésie. Tant pis pour eux.

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Photos : Ferdinand Wozniak

Ton œuvre, surtout lorsqu’il s’agit de tes romans mettant en scène ton alter ego Max Zajack (Putain d’Olivia, Confessions d’un loser, Dieu bénisse l’Amérique, Travaux forcés) est souvent décrite par les critiques comme appartenant au courant littéraire du « réalisme sale ». Ce mouvement, né dans les 80’s, incarné par des auteurs comme Bukowski, Carver ou John Fante, place au premier plan les Américains ordinaires, voire les dépossédés, et est identifiable à son style minimaliste, son emploi de mots simples. Te considères-tu représentatif de ce courant, ou d’un autre ?

Dans le cas des romans avec Zajack, probablement. Mais les étiquettes sont souvent trompeuses. Les lignes qui délimitent où débute telle catégorie et où finit telle autre sont très floues. Si l’on peut dire que mes romans sur Max sont bien du « réalisme sale », mes autres romans et nouvelles – la majorité de mon travail – englobent d’autres genres comme la fiction littéraire, psychologique, centrée sur les personnages, ou le suspense, l’horreur même parfois. Je n’en sais rien. Je suppose que c’est aux autres de le dire.

putain confessions dieu travaux

Ce qui frappe quand on lit tes romans, c’est leur apparente simplicité. Ils sonnent tellement juste, comme si leur écriture n’avait nécessité aucun effort. Je sais combien c’est extrêmement difficile de donner cette sensation de réalité, surtout en ce qui concerne les dialogues. Comment travailles-tu ? Pèses-tu chaque mot ? Fais-tu beaucoup de corrections ?

M’approcher de la forme de texte la plus rudimentaire possible, en le dépouillant un maximum, c’est ce que je cherche à faire, au fil des ans. Ce n’était pas le cas à mes débuts. Romans et nouvelles – ainsi que tout le reste – sont révisés sans fin. Je n’arrête pas d’apporter des modifications à mon travail, souvent même après qu’il ait été publié. Ainsi, la simplicité est d’une certaine façon une illusion : après dix, douze ou quatorze corrections, le texte tend à une plus grande fluidité. Et oui, chaque mot est pesé, pesé encore, et encore… pour finir très souvent par être tout bonnement supprimé. En tant qu’auteur, avec le temps, tu apprends des astuces qui te permettent de rendre cette soi-disant simplicité, cette lisibilité. Mais chaque nouvelle œuvre a son lot de défis à relever. C’est un processus sans fin, vraiment. C’est ce qui rend vivant l’acte d’écrire.

Penses-tu que les auteurs qui t’ont donné envie d’écrire toi-même (Henry Miller, Georges Simenon, Balzac, Flaubert, Dostoïevski…) influencent ton travail ?

Sans aucun doute. Je prends quelque chose chez tous les auteurs que j’adore, de Patricia Highsmith à Pascal Garnier. Ça peut être du point de vue philosophique, stylistique, ou encore autre chose. Tu sais ce qu’on dit : les bons auteurs empruntent, les grands auteurs volent. Qu’on s’en rende compte ou non, j’essaie d’être un voleur doué et discret.

Tes romans avec Max Zajack sont des romans autobiographiques, confessionnels. En France, on a un courant littéraire appelé « autofiction », constitué d’auteurs qui ne font, selon moi, que se regarder le nombril. Comment parviens-tu à toucher les gens à partir de tes expériences personnelles, à faire de ta vie une œuvre d’art ?

C’est une très bonne question à laquelle je ne suis pas sûr d’avoir de réponse satisfaisante. Je suppose que j’ai eu de la chance que mes lecteurs s’identifient aux dilemmes auxquels mes personnages, dont Max Zajack, sont confrontés. Peut-être aussi que c’est parce que je n’ai pas de problème pour rire de moi-même.

Faut-il aimer parler de soi pour être écrivain ? Tes livres en disent-ils long sur toi, même ceux qui ne sont autobiographiques ?

Malheureusement, j’adore parler, et parler de moi. Inévitablement, beaucoup des sujets qui me préoccupent dans la vie – l’amour, la mort, la passion, le meurtre, l’art – se frayent un chemin dans mon travail. Alors, oui, mes livres en disent sûrement beaucoup sur ce qui se trame en mon for intérieur, notamment sur mes doutes, mes contradictions et mes peurs. Mais je ne parle jamais de mon travail en cours, jamais avant qu’il ne soit terminé. Ça m’est arrivé à quelques occasions, et quel que soit le sujet que je pensais traiter, je n’ai finalement pas pu le coucher sur le papier. Les gens s’en sont emparés, en ont discuté longuement, et leur argumentation a révélé de sérieux doutes quant à ce que je pensais être sur le point d’écrire. Pour moi, c’est comme si l’énergie psychique produite par mon cerveau devait être comprimée au maximum pour être propulsée sur la page. La propager prématurément l’expose au risque d’être totalement gâchée.

L’utilisation du pronom « je » t’oblige-t-elle à dire la vérité ?

C’est complètement l’inverse ! Je pense que ça crée l’illusion de la vérité. Je dis souvent que dès que le stylo touche le papier, il n’y a plus de vérité qui tienne, surtout quand tu écris à la première personne. Tu te retrouves face à des postures, des déceptions, des illusions. Il y a tant de réalités existentielles possibles, même pour évoquer un moment de cette « vérité » – quoi que ça signifie – qu’elle est impossible à écrire. Le serait-elle, quel bénéfice aurait-elle sur l’art de la littérature ? Certains ont essayé. Le nom de Proust me vient à l’esprit. Céline. Henry Miller. Et tant d’autres. Mais peut-être vaut-il mieux partir d’un autre angle pour approcher la « vérité ».

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Penses-tu que tout le monde puisse être artiste ?

Ça dépend de la définition qu’on a du mot artiste. C’est un terme assez vague de nos jours, non ? J’en ai ma propre définition, mais on dirait qu’elle détonne avec le point de vue général. Je suis vieux jeu sur ce coup-là.

Bukowski avait l’alcool, Rob Roberge la dope. Tu as eu Olivia, entre autres. Dirais-tu qu’il faut avoir vécu, fait des expériences pour être écrivain ?

Certainement, mais je ne suis pas certain que les addictions que tu mentionnes caractérisent la vie. En partie, bien sûr, mais j’ai tendance à les considérer, les miennes y compris, comme des clichés. Je trouve qu’elles sont vraiment ennuyeuses et insipides désormais. C’était beaucoup plus intéressant quand certains problèmes étaient cachés et non débattus en littérature, l’énergie ainsi induite explosait ailleurs. Ces afflictions en elles-mêmes ne sont pas la vie. La vie est une pieuvre cosmique qui s’étend dans toutes les directions. La vraie vie, c’est sortir le chien, aller chez le docteur, se présenter au boulot chaque jour. Ainsi que chaque pensée et action qui vont de pair avec ces fameuses activités quotidiennes. Etre écrivain est une combinaison entre une multitude de choses : compulsions, incertitudes, perspicacité, talent, et tout un univers d’autres choses en lien direct avec la vie. Nous faisons tous l’expérience de la vie, chaque minute, à des degrés divers. Je pense que ta question se réfère à quelque chose – je déteste le terme de « sagesse » – né de l’expérience. Plus on vieillit, plus on en accumule. C’est ça, la vie. Je ne pense pas qu’on puisse avoir beaucoup accumulé de ce « quelque chose » à dix-huit ou vingt ans.

Max a toujours su qu’il serait écrivain. Cela a-t-il toujours été une évidence en ce qui te concerne ? Etait-ce impossible, pour toi, de ne pas écrire ?

J’étais très jeune quand je me suis mis, naïvement, à viser cette idée. A ce stade, c’était plus un fantasme qu’autre chose. Je ne savais pas comment m’y prendre, et je n’avais aucun discernement sur ce que je faisais. D’une certaine façon, ça n’a pas changé. Mais la compulsion s’est très tôt emparée de moi pour ne plus me quitter. Quand vous êtes atteint de cette compulsion, vous devriez être capable d’en faire quelque chose de valable. Ce n’est pas toujours le cas. Patricia Highsmith a dit une fois : « l’art est une addiction. C’est pour ça qu’il y a tant de mauvais artistes. » Tout ça n’est donc pas seulement une question de persévérance. Et il ne faut jamais sous-estimer le fait d’avoir de la chance et de bonnes relations.

T’es-tu déjà demandé pourquoi écrire ?

Oui, tous les jours. Je n’ai pas la réponse et il est trop tard, maintenant, pour que je m’en soucie.

Tes romans Suicide et Un faux pas sont des romans noirs, un autre genre de fiction. As-tu travaillé différemment pour les composer ? As-tu suivi un plan plus détaillé ?

Pour moi, ils ont l’air de faire partie d’un même processus de création. Mais ces romans sont construits assez différemment, en fait, car leur narration repose sur une intrigue rigoureuse. Cela dit, quand tu écris un roman ou une nouvelle, beaucoup de choses se greffent auxquelles tu ne t’attendais pas. Tu ne peux pas toujours prévoir où les choses vont te mener. En tout cas, moi, je ne peux pas.

suicide faux pas

Dans tous tes romans, les relations entre les hommes et les femmes sont violentes, perturbées, passionnées. A part le sexe, ils partagent peu de tendresse ou de complicité. Penses-tu, comme Max, qu’un homme est incapable de comprendre une femme ?

C’est si terrible que ça ? J’espère que non. Quoiqu’il en soit, c’est une question à laquelle il est très difficile de répondre. Je ne crois pas qu’aucun d’entre nous puisse être compris. Comprendre une autre personne, homme ou femme, est un immense océan à traverser. Je ne pense pas que cela soit possible.

Ou ne crois-tu pas, que Max est quelqu’un de très dur à comprendre, tout comme toi, surtout pour une femme ? 

Je suppose que c’est à elles que tu devrais demander.

Considères-tu que le bonheur ne vaille pas la peine d’être écrit ?

Il vaudrait la peine s’il était suffisamment intéressant. Peut-être que la notion de satisfaction serait plus appropriée. Parce qu’on est tous plus ou moins insatisfaits, non ? Notre incapacité à la sérénité, cette agitation anxieuse, c’est ce qui garde la création artistique en mouvement, même si cette agitation n’est qu’intérieure. C’est plus intéressant à approcher que le bonheur, à mon avis.

J’ai lu que tu ne t’intéresses pas à la politique. Tu ne penses pas que toute œuvre d’art est politique ?

Quelqu’un m’a dit en France récemment que mon travail était politique même si le sujet me laisse indifférent. C’est peut-être vrai. Je suis parfaitement conscient de ce qui se passe dans le monde, mais le jeu politicien m’indiffère ; voilà une façon de répondre plus justement à cette question. Je suppose qu’il est toujours possible d’assigner une position politique à une œuvre d’art si on le veut. C’est au spectateur de se faire son idée.

Tu as écrit beaucoup de nouvelles. Tu as même dit que c’est ce que tu préférais. Qu’est-ce qu’une « bonne » nouvelle, selon toi ?

Impossible à dire. Tu le sais en la lisant. Il y en a tant de géniales, de tant de sortes différentes, qu’il est difficile d’en choisir ne serait-ce que quelques-unes. Certaines me viennent à l’esprit : Pas après minuit, de Daphné du Maurier, La Mort en été de Yukio Mishima, Mort à Venise de Thomas Mann. Presque tout Carver. La plupart des nouvelles de Highsmith. Toutes celles de Paul Bowles. Tchekhov. Tolstoï. Isaac Bashevis Singer. Et tellement, tellement d’autres. J’avoue être moins intéressé par les nouvelles plus contemporaines, enfin celles que j’ai lu dernièrement.

fracas incident

Quelle différence y a-t-il entre écrire un roman et une nouvelle ?

Le procédé est très différent, c’est évident. J’aime écrire le premier jet d’une nouvelle dans l’urgence, en une journée si possible. Ça a à voir avec l’énergie, l’élan, la dynamique, capturer la foudre. Bien sûr, je retravaillerai ensuite dessus pendant des mois, voire des années. Avec le roman, tu es confronté au fait de devoir peindre une plus vaste toile, pourtant j’aime aussi poser le premier jet le plus rapidement possible. La nouvelle doit tendre à la perfection, en fin de compte, et le roman à la complexité. Mais c’est là une manière très simpliste de définir les différences.

De la même façon, comme tu es également poète, peintre et musicien, quelles sont les différences entre écrire de la poésie, des chansons, de la fiction, et peindre ?

Quand je peins, je débranche toute une partie de mon cerveau. C’est une sensation très jouissive, une sorte de méditation zen. Bien sûr entrecoupée d’un sentiment de frustration, vu que je suis incapable de réaliser ce que j’avais en tête à cause de mes lacunes en la matière ! Pour moi, la poésie exprime une sorte de moment d’illumination, une prise de conscience philosophique qui se manifeste souvent sous la forme de la première pensée le matin quand j’ouvre les yeux. La musique vient d’ailleurs. C’est difficile à décrire. La plupart du temps, c’est une pure sensation, surtout quand je compose de la musique instrumentale. Quand j’y associe des paroles, c’est encore autre chose, car ça implique un mécanisme complètement différent, et les poser sur une mélodie ou une suite d’accords fait encore appel à une nouvelle compétence. Je pourrais te donner plus de détails, mais on y serait encore demain.

Snug Harbor with guitar

Tu as fait plein de boulots différents au cours de ton existence. Tu as été : analyste des risques, conseiller conjugal, manutentionnaire, professeur, assistant paysagiste, livreur, conducteur de camions, vendeur de prêt-à-porter, astrologue, cuistot, employé de fast-food, banquier, correcteur, musicien de bar, chargé de paiement des pensions de retraite, brasseur, journaliste, magasinier, chauffeur. Vis-tu de ta plume aujourd’hui ?

Eh bien, tout dépend de quel type de vie tu parles. Tu le sais, le monde de l’édition est un monde de gros sous. Et uniquement de gros sous. Pour les éditeurs et les agents, c’est du business, rien d’autre. Ils ont besoin de payer leur loyer et de faire du bénéfice. Alors, en tant qu’auteur, si tu vends en quantités suffisantes, tu fais partie de leur monde. Dans le cas contraire, tu es hors-jeu. C’est la réalité, dure et expéditive. C’est extrêmement difficile de gagner de l’argent comme écrivain aujourd’hui. On ne peut pas dire que je gagne bien ma vie, loin s’en faut. Il semblerait que je sois un écrivain « culte », quoi que cela veuille dire, ce qui est clairement associé au fait de se faire beaucoup de blé. Mais c’est une grave erreur de penser que distinction et mérite vont de pair avec l’argent. Ça n’a vraiment rien à voir.

Tu fais souvent référence aux arts divinatoires dans tes romans. Crois-tu au destin ? Aimerais-tu connaître le tien ?

Je crois au destin, mais je pense qu’il est impossible à connaître pour soi-même au-delà de pressentiments par-ci par-là, qui peuvent être trompeurs. Nous sommes des aveugles guidant des aveugles. Personne ne sait rien, selon moi. Céline a écrit un jour une phrase du type : « Tout ce qu’on saisit de la vie, c’est le mystère entourant le mystère. » C’est ça, notre destin.

Tu es un artiste si prolifique. Cela exprime-t-il ta peur de mourir ? Penses-tu qu’il y a quelque chose après la mort ?

Peut-être bien que mes compulsions cachent ma peur de la mort, je n’en sais rien. Consciemment, tout ce que je sais, c’est que j’éprouve le besoin irrépressible et constant de faire quelque chose. Produire, quelle qu’en soit la raison, est extrêmement important pour moi. Le temps est précieux et je déteste en gâcher. Et pratiquement tout ce qui est artistique m’attire. La plupart du temps, je me fous de savoir si le résultat est considéré comme bon, valable, selon les normes. Quant à ta deuxième question, c’est l’interrogation ultime, n’est-ce-pas ? Je ne sais absolument pas s’il y a quelque chose au-delà de la tombe. La seule objection que j’oppose aux non-croyants est : « comment pouvez-vous être si certains qu’il n’y a rien ? Cette rigidité est trop dogmatique pour moi. Mais je reconnais ouvertement mes doutes cosmiques. Récemment, l’idée m’a intrigué qu’on pourrait très bien se retrouver, après la vie, dans une réalité impossible à concevoir. Et si il y avait vraiment quelque chose après la mort, mais que ce quelque chose soit au-delà de tout ce qu’on peut imaginer ? Qui sait ? Mais peut-être qu’en fin de compte, il n’y a rien, juste le grand sommeil dont on ne se réveille pas.

Ou alors, comme tu as lu Sartre et Camus, penses-tu que le plus absurde serait d’avoir vécu pour rien, sans rien avoir créé ?

Au-delà de mes propres appétences, je n’accorde aucune valeur particulière à l’activité comparée à l’oisiveté. Quel sens donner à « vivre pour rien » ? Si j’en étais capable, j’adorerais ne rien faire du tout, y aller mollo et m’en contenter. La plage, un palmier, un hamac. Le rêve. J’en suis incapable, malheureusement.

Parler de ton oeuvre sans souligner ton sens de l’humour serait injuste. Le lecteur rit beaucoup aux répliques tellement ironiques de Max, ou quand tu joues avec les clichés affairant aux genres, comme dans Un faux pas, par exemple. Ton humour est-il un bouclier contre le désespoir ?

Pour moi, la vie dans son ensemble est naturellement drôle. La plupart de nos défaites, de nos agonies, de nos douleurs. Et l’absurdité de tout ça. Sans le bouclier de l’humour, il n’y a vraiment rien. Que disait Rabelais ? : « J’échange tous vos maux contre un éclat de rire. »

Les Français adorent ton travail. Il semblerait que tu sois même plus connu ici qu’aux Etats-Unis. Comment expliques-tu ça ?

Il n’y a aucun doute sur le fait que j’ai plus de lecteur en France que partout ailleurs. Je me sens incroyablement chanceux pour ça. Mais bon, tout le monde ne m’aime pas, même en France, patrie des écrivains. En Amérique, on dirait qu’ils ne comprennent pas du tout ce que je fais, ou alors ils s’en fichent. Sans la France, je serais mort en tant qu’auteur. C’est comme s’il y avait une affinité naturelle entre mes lecteurs français et moi. Je leur en serai éternellement reconnaissant. Je ne sais pas comment l’expliquer, à part par le fait que le pays a derrière lui une longue histoire d’accueil pour les écrivains américains incompris et marginalisés. Leurs noms sont connus, bien sûr. Pourquoi ? C’est une question compliquée, et je ne suis pas sûr de savoir moi-même. Les Français sont un peuple étonnant. Ils ne sont pas faciles à comprendre, leurs prédilections non plus. Ce que ça dit sur toi en tant qu’auteur, je l’ignore.

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Tu as passé du temps en France l’année dernière. Qu’est-ce que tu aimes, et n’aimes pas, chez nous ? Parles-tu un peu français ?

Je suis venu régulièrement en France au cours des dix dernières années, depuis la publication de Putain d’Olivia, aux éditions 13e note, qui ont disparu depuis. C’est devenu ma deuxième maison à bien des égards. J’adore presque tout de ce pays, à l’exception d’une chose ou deux. C’est extrêmement difficile d’y trouver une bonne pizza. Les Français mettent du sucre sur le popcorn, et ça, c’est pas possible. Sinon, c’est parfait. Je parle un peu français – un tout petit peu. C’est très frustrant. C’est ardu de comprendre les gens quand ils parlent – tout le monde parle trop vite. Heureusement pour moi, presque tout le monde parle assez anglais pour que je m’en sorte.

Interview publiée dans New Noise N°53 – mai-??? 2020

Mark SaFranko (english version)

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Photos : Ferdinand Wozniak

Your work, especially when it is related to your cycle featuring your alter ego Max Zajack (Hating OliviaLounge LizardGod Bless AmericaDirty Work), is very often associated by critics to dirty realism. This literary current, born in the 80s, embodied by writers like Bukowski, Carver or John Fante, pushes American dispossessed and common people to the fore and is identifiable from its minimalist style and use of simple words. Do you consider your work can be filed under that literary movement, or any other?

In the case of the Zajack novels, probably. But in my estimation labels are generally misleading because the lines between where one category begins and another ends are greatly blurred. If the Zajack novels are dirty realism, my other novels and stories – the majority of my work — would splay across such genres as literary, character-driven, psychological fiction, suspense, even horror at times.  I don’t know. I suppose it’s for other people to determine.

hating 2 lounge god bless dirty

What strikes reading your novels is their apparent simplicity. They sound so real, as if they wouldn’t have needed any effort to be written. I know it is extremely hard to be so true, above all as regards the dialogues. How do you work? Do you weigh each word? Do you make a lot of corrections?

Your observation is very interesting. Over the years I’ve been in the process of stripping the prose down into its most rudimentary form, if at all possible. But I started out as a much different writer. The novels and stories – as well as everything else — go through endless revision. I’m never finished tweaking my work, even, in many cases, after it’s published.  So the simplicity is in some ways an illusion: after ten or twelve or fourteen revisions, the work is in what I would call in a more slick state. And yes, every single word is weighed, then weighed again — and again. Many times they are entirely eradicated. As a writer you learn many tricks over time to achieve this so-called simplicity and readability. Yet every piece presents a set of new challenges. It’s a never-ending process, really. And this keeps the act of writing alive.

Do you think that the writers who gave you the desire to be a writer yourself (Henry Miller, Georges Simenon, Balzac, Flaubert, Dostoievski…) have an influence on your work?

No question. I take something from every writer I fall in love with, from Patricia Highsmith to Pascal Garnier. It might be philosophically, perhaps stylistically, maybe something else. You know what they say: good writers borrow, great writers steal. Whether it’s transparent or not, I try to be a very good and discreet thief.

Your Max Zajack novels are confessional, autobiographic novels. In France, we have a literary movement called autofiction, but for me these authors only gaze at their own navel. How do you manage to touch people with your own personal experiences? How do you transform your life into a work of art?

That is a very good question, and one I don’t know that I have an adequate answer for. I suppose I’ve been lucky that my readers find some identification with whatever dilemmas my characters, including Max Zajack, find themselves confronted with. And maybe it’s because I have no problem laughing at myself.

Does one have to like to talk about oneself to be a writer? Do your books say a lot about you, even when they are not autobiographical?

Unfortunately I love to talk, and talk about myself, and inevitably many of my life’s greatest concerns — love, death, passion, murder, art – make their way into my work. And yes, my books probably say a lot about what goes on inside me, including all of my doubts and contradictions and fears. But I never, ever talk about what I’m working on until I’m finished. On the few occasions when I’ve done that, whatever I thought I was working on didn’t get written. It got talked away and at the same time betrayed grave doubts about what I thought I was going to do. For me there has to be a compression of psychic energy that makes its way onto the page and it can’t be emitted prematurely at the risk of squandering it altogether.

Do your use of the pronoun « I » obliges you to say the truth?

Exactly the opposite! I think it creates the illusion of truth. I like to say that as soon as pen collides with paper, the truth is abandoned, especially when writing in the first person. You’re dealing with poses, illusions, deceptions. There are so many existential realities brought to bear upon even a moment of “the truth” – whatever that is — that it’s impossible to write it. And for the purposes of literary value, it’s not altogether feasible. Certain people have tried. Proust leaps to mind. Celine. Henry Miller. Many, many others, of course. But perhaps “the truth” is best approached from another angle.

Do you think that anyone can be an artist?

Depending on your definition of artist, yes. It’s a very loose term nowadays, isn’t it? I have my own definition of the term, but it seems to clash with the world’s current view. I’m old-fashioned in that sense.

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Bukowski had alcohol. Rob Roberge had dope. You had Olivia, among others. Would you say that one needs to have experienced life to be a writer?

Yes, but I’m not sure that the addictions you mention qualify as life. Part of it, sure, but I tend to think of them, including my own, as clichés. By now they are really tiresome and dull, I think. It was much more interesting when certain issues were hidden or not talked about in literature and the energy from it erupted elsewhere. Because those afflictions in themselves aren’t life. Life is a cosmic octopus spreading in all directions. Real life is walking the dog, and going to the doctor, and reporting to the job every day. And every thought and action that goes hand in hand with those so-called mundane activities. Being a writer is a combination of a multitude of things: compulsions, insecurities, perception, ability, as well as a whole universe of other things related to life. And we are all living, every single minute, to at least some degree. I think what you’re talking about is something – I hate to say something like “wisdom” – born of experience. And the older one grows, the more of it one accumulates.  That’s life. I don’t think you can have much of it at the age of eighteen or twenty.

Max has always known that he would be a writer. Has it always been obvious as far as you are concerned? Was it impossible for you not to write?

Well, I was very young when I naively went after it. At that point it was a fantasy more than anything else. I didn’t know what to do and I had no clue what I was doing. On one level I still don’t. But the compulsion took hold quickly and never left. When you have the compulsion you might be able to turn it into something of value. But not always. As Patricia Highsmith once said, “Art is an addiction. That’s why there are so many bad artists.” So there’s probably something more than persistence involved. And you can never underestimate the power of luck – and the right connections.

Have you ever asked yourself why you write?

Yes, every single day. I don’t know the answer, and now it’s too late to care.

Your novels The Suicide and Un Faux Pas present another form of fiction. They are dark novels. Did you work differently to build them? Did you have a more precise plan?

For me they just feel like another part of the same process. But those novels are constructed quite differently, actually, since they are a little more dependent on a tight plot. That said, many unexpected things happen when writing a novel or story. You can’t always predict where things will go. I never do, that’s for sure.

the suicide    faux pas

In all your novels, the relationships between men and women are violent, troubled, and passionate. Except sex, they don’t share a lot, no tenderness, no complicity. Do you think, like Max, that a man can’t understand a woman?

Is it really that bad? I hope not. Anyway, that’s an incredibly difficult question to answer. I don’t know that any of us can be understood. Understanding another person, man or woman, is a huge ocean to cross. I don’t know that it can be done.

Or don’t you think it is very hard to understand Max, or you, especially for a woman?

I suppose you would have to ask them.

Do you reckon happiness is not worth being written?

I suppose it would be if it were interesting enough. But perhaps the operative word should be contentment. Because we’re all discontent to some degree, aren’t we? Restlessness keeps everything in creation in motion, even if it’s only on the inside. That’s more interesting than happiness, I think.

I’ve read that you are not interested in politics. Don’t you think that any work of art is political?

I was told in France recently that my work is political despite the fact that I’m indifferent to the subject. That may be true. I’m highly aware of what goes on in the world, but not interested in the game of politics – that’s probably a more accurate way of answering the question. And I suppose you can always ascribe some political stance to any piece of art if you want to. It’s all in the eye of the beholder.

You have written a lot of short stories. You even said that it is what you liked most. What is a good short story for you?

Impossible to answer, but you know it when you read it. There are so many great ones, and of so many various species, that it’s hard to pick even a few. But some that leap to mind are “Don’t Look Now,” by Daphne Du Maurier. And “Death In Midsummer” by Yukio Mishima. “Death In Venice,” Thomas Mann. Almost everything that Raymond Carver wrote. The majority of Highsmith’s stories. Everything by Paul Bowles. Chekov, Tolstoy, Isaac Singer. And so many, many more. I seem to be less interested in current stories, I must admit — anyway, the ones I’ve read recently.

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What is the difference between writing a novel and a short story?

The process is quite different, obviously. I prefer to write the first draft of a story quickly, in one day if possible. It has to do with energy, thrust, momentum, capturing lightning. Of course I’ll work on it after that point for months, even years. With the novel you’re faced with filling a much larger canvas, though I also like to get that first draft down as quickly as possible as well. The short story has to do with perfection, in the end, the novel with complexity. That’s a very simplistic way of describing the difference.

And, as you are a poet, a painter and a musician too, what’s the difference between writing fiction, songs, poetry, and painting?

When painting, I find an entire part of my brain shuts off. It’s a pleasurable feeling, a form of Zen meditation. Of course what disrupts it is that I become frustrated because I can’t execute what I set out to do on account of my shortcomings! For me, poetry embodies some sort of moment of enlightenment, a philosophical realization that often materializes first thing in the morning upon opening my eyes. Music originates from yet somewhere else. It’s hard to describe. It’s often pure feeling, especially when composing instrumental music. When lyrics are involved, it’s something else, because that involves an altogether different facility, and getting them to fit properly with a melody and chord sequence require a different skill again. I could go into greater detail on all of them, but we’d be here forever.

Snug Harbor with guitar

You have had a lot of jobs during your lifetime : political risk analyst, dating advice ghostwriter, freight loader, teacher, landscaper’s assistant, deliveryman, truck driver, clothes salesman, astrologer, short order cook, fast food worker, bank clerk, proofreader, bar musician, government pensions clerk, brewery worker, reporter, telephone solicitor, stock clerk, and chauffeur. Can you make a living as a writer now?

Well, the answer is what kind of living we’re talking about. You know, the publishing world is about money. Nothing but money. For the publishers and agents it’s a business, nothing more. They need to pay rent and make a profit. So as a writer if you sell in sufficient quantities, you’ll be in the business with them. If not, you’re out of the game. This is a hard and fast truth. It’s extraordinarily difficult to make money as a writer today. I certainly can’t say I make a good living. I seem to be viewed as a “cult” writer, whatever that means, but it’s definitely equated with making lots of money. But it’s a deadly mistake to equate art of distinction or merit with making money. One really has nothing to do with the other.

There are lots of references to divinatory arts in your novels. Do you believe in fate? Would you like to know yours?

I do believe in fate, but I think it’s impossible to know what it is for oneself aside from intimations here and there, and those can be misleading. We are the blind leading the blind. Nobody knows anything, in my estimation. As Celine once wrote somewhere, and I’m paraphrasing, “All we see in life is mystery upon mystery.” I think that’s our fate.

You are such a prolific artist. Does this express your fear of dying? Do you think there is something after death?

Perhaps my compulsions do hide the fear of dying, I don’t know. On a conscious level, all I’m aware of is feeling the constant urge to do something. Producing something for some reason is supremely important to me. Time seems precious, and I loathe wasting it. And pretty much all artistic activity entices me; often I don’t care whether the result is considered conventionally valid or good. As for the second question, it’s the ultimate one, isn’t it? I have no idea whether there’s something beyond the grave. My only objection to the non-believer is, what makes you so sure there’s nothing? That rigidity is too dogmatic for me. But I freely admit to my cosmic uncertainties. Recently I’ve been intrigued by the thought that we might be met with a completely unimagined reality after death. What if there is something, and that something is beyond our wildest imaginations? Who knows? And maybe in the end it is nothing but the big sleep from which we never wake up….

Or, being influenced by French philosophers like Sartre or Camus, do you feel that the most absurd would be to have lived for nothing, without having produced anything?

Beyond my own urges, I don’t place any particular value on either activity or idleness. What does living for nothing mean? If I was able, I would love to do nothing at all, take it easy, and be content with that. The beach and a palm tree and a hammock — that would be my ideal situation. I’m incapable of it, sadly.

To talk about your work without underlining your sense of humour would be unfair. Readers laugh a lot thanks to Max’s irony, or when you play with clichés about the genres, in Un faux pas, for instance. Is your humour a shield against despair?

For me, so much of life is naturally funny. Mostly our defeats and agonies and pain. And the absurdity of it all. Without the shield of laughter, there’s truly nothing. What was it Rabelais said? “For all your ills I give you laughter.”

French people love your work. It seems that you are even more popular here than in the United States. How do you explain that?

There’s no question that I have much more of an audience in France than anywhere else. I feel incredibly fortunate for that. But not everybody loves me, even in France, the land of writers. In America they don’t seem to understand what I’m doing at all – or they don’t care. Without the French I’d be dead as a writer. There seems to be a natural affinity between myself and my French readers and the many people I’ve met in France. I’m eternally grateful for it. I don’t know how to explain it, except to say that the country has a long history of providing a home for marginalized or misunderstood American writers. The names of course are familiar. Why? It’s a complicated answer, and I’m not sure I understand it myself. The French are a singular people. It’s not easy to understand them and their predilections. What that says about me as a writer, I don’t know.

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You have spent some time in France last year. What do you like and dislike in our country? Can you speak French a little?

I’ve been spending time in France for the past ten years, ever since Putain D’Olivia was published by the now-vanished 13E Note Editions. It’s become my second home in many ways. I love almost everything about the country except for one or two things. It’s extremely difficult to find good pizza. The French put sugar on popcorn, a no-no. Otherwise, it’s perfect. I can speak French a little — a very little. It’s a frustration for me. Understanding when people speak is rough – everyone talks too fast. Luckily for me, almost everyone in France has enough English for me to get by.

Interview published in New Noise n°53 – May-??? 2020

Clément Milian

Planète vide (Série Noire, Gallimard, 2016) racontait l’errance d’un petit gamin noir dans les rues de Paris. Papa, 11 ans, fuyait une vie trop dure pour un gosse à lunettes victime de harcèlement. Peur et émerveillement ponctuaient sa fugue dans la ville immense qu’il découvrait pour la première fois. Avec Le triomphant, (EquinoX, Les Arènes, 2019) Clément Milian nous transporte dans des contrées lointaines, dans la France médiévale en pleine Guerre de Cent Ans. Les batailles font rage. La terre est rouge du sang des belligérants qui, Anglais comme Français, ne savent plus quel maître ils servent ni quelle cause ils défendent. Autour d’eux, la boue et le chaos. Dans ce contexte de fin du monde, cinq guerriers tentent de donner un sens à l’absurde. Il leur faut racheter leurs péchés, sauver leur foi. Ils gagneront leur rédemption par la mise à mort d’un des leurs, un soldat indestructible et sans pitié, qui massacre, viole, ne laissant que des cadavres dans son sillage, peu importe leur camp. Pour reconquérir leur humanité, faire enfin le Bien, il leur faut tuer la Bête… 
Qu’il s’agisse d’un enfant perdu sous la voute céleste d’une cité sans étoiles, ou de combattants aguerris progressant à l’aveugle dans la suie d’une forêt ravagée par le feu, les personnages de Clément Milian luttent contre l’obscurité. Dans ces ténèbres hostiles, la beauté et la grâce sont des lucioles qui guident leurs pas. Et si la violence est partout, elle est à l’image de l’émotion que ces deux romans courts, rugueux, font naître : extrême.
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Photos : Aurélien Héraud
J’ai vu une interview filmée de toi, dans laquelle tu expliques que New Noise a joué un rôle dans ta vie. Tu nous racontes ?

J’étais chez un ami disquaire. Il me donne d’anciens numéros de New Noise qu’il a en surplus. Je les ramène chez moi et les laisse dans un coin. Le temps passe. Je retombe dessus plus tard. Là je vois l’interview d’Aurélien Masson (alors directeur de La Série Noire) qui porte un tee-shirt de Earth. Je suis intrigué, je lis. L’interview est axée sur les goûts musicaux des auteurs qu’il publie. Il en profite pour dévier vers la littérature, raconte plein de choses intéressantes, je me dis que j’aimerais travailler avec lui. Je finis alors une version très première de Planète vide, je lui envoie avec un 45 tours de Blut Aus Nord et une lettre, il me rappelle deux jours après. On se voit, il me dit que le livre n’est pas du tout prêt, mais qu’il veut bien m’accompagner dans la réécriture, parce qu’il y a un truc qui lui plaît dans tout ça. On commence à collaborer. Aurélien a un très bon regard sur les textes : il arrive à bien comprendre ce qui est bon pour toi quand tu te perds dans le brouillard de la réécriture. En bref, on bosse. Deux ans après, Planète vide sort en Série Noire. Je suis Aurélien quand il quitte Gallimard pour fonder Equinox aux Arènes, où sort Le Triomphant.

Du coup, quel effet ça te fait de te retrouver dans notre mag ?

C’est un honneur, évidemment.

Tes deux livres sont très différents. Etait-ce une volonté de ta part de changer complètement d’univers ou est-ce dû au hasard de ton inspiration ? 

Le hasard de l’inspiration. Je voulais faire une suite thématique à Planète vide, sans succès. Et puis j’ai vu deux films médiévaux, Marketa Lazarova de Frantisek Vlacil et La Source de Bergman, qui m’ont donné envie d’écrire un livre noir sur un Moyen Age réaliste, âpre et chrétien. Comme je peinais sur l’autre projet j’ai voulu faire un livre rapide et nerveux. Bon, ça m’a pris trois ans.

Planète vide retrace l’errance d’un enfant dans Paris, de nos jours. Les situations dans lesquelles tu le places, les gens qu’il rencontre sont très réalistes, tirés, semble-t-il, de ton sens de l’observation. Dans Le triomphant, tu nous plonges dans un monde en guerre, à une époque lointaine, que tu n’as pu qu’imaginer. As-tu travaillé différemment pour concevoir ces deux histoires ?

Pour l’inspiration directe, oui. Planète vide est une fiction, mais la plupart des situations sont inspirées de choses vues et vécues. Le type qui insulte des gens dans le métro avec un micro et un ampli qui fait des larsens, les junkies qui cherchent des cartons dans les poubelles pour se nettoyer les fesses, le gamin avec ses feuilles à dessin dans un squat en plein cœur d’un concert, la violente agression en pleine nuit… tout cela je l’ai vu. Le Triomphant en revanche est beaucoup plus fantasmatique, en effet. Ca a donc été différent. Le piège de la prétendue imagination « totale », c’est de reproduire des choses déjà lues ou vues sans leur donner de consistance. Il faut du temps pour que les idées se solidifient, prennent de la densité, et que les personnages parviennent à exister sans trop ressembler à ceux d’un autre livre ou d’un autre film.

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Ton écriture est également très dissemblable. Est-ce le contexte, la psychologie des personnages qui ont guidé ton travail sur la langue proprement dit ?

Je ne suis pas certain qu’elle soit si dissemblable, même si les dialogues m’ont posé plus de problèmes pour Le Triomphant. Comment « faire Moyen Age » sans être ridicule ? Planète vide contient pas mal de dialogues, Le Triomphant très peu. J’ai essayé de proposer une langue crédible sans tomber dans le théâtre ou le « parlé Moyen Age » : pour moi le soit disant parlé d’époque, c’est comme du Albert Simonin ou du San Antonio, un délire. Je ne pense pas que les gens d’alors parlaient en forçant leur propre caricature. Enfin j’ai écrit pas mal de dialogues, puis j’ai coupé en masse pour ne garder que le plus simple. J’ai beaucoup pensé à Tolkien, qui écrit des dialogues solides, assez littéraires mais sans sophistication. Je crois que la vraie différence entre mes deux livres se situe là, dans le rapport aux dialogues.

Tes romans sont courts, percutants, sans digressions inutiles. Comment parviens-tu à un tel résultat ? Ecris-tu une première version que tu retravailles ou progresses-tu phrase par phrase ?

Une fois que j’ai la trame (ce qui peut prendre des mois), j’essaie d’écrire un premier jet très vite, en quelques semaines, pour « me raconter l’histoire à moi-même ». Si l’histoire ne m’excite pas, elle n’excitera personne, et si elle ne fonctionne pas dans le flot de l’improvisation sur une trame simple, c’est qu’elle est trop alambiquée : du coup, je balance. Le premier jet est le vrai test. S’il me convient je relis et réécris jusqu’à satisfaction, ce qui peut prendre deux ans. Chaque scène, chaque phrase doit me plaire totalement, sinon je coupe.

Le Triomphant se déroule en France pendant la guerre de Cent Ans contre les Anglais. Pourquoi avoir choisi le Moyen-âge comme toile de fond ? Qu’est-ce que cette période permet d’exprimer plus qu’aucune autre ?

Il y a beaucoup d’instinct à la base, la réflexion vient après. Les films de Vlacil et Bergman m’ont indirectement replongé dans mes passions d’adolescent, soit la fantasy de Tolkien et Moorcock. Après j’ai eu l’idée d’une chasse à l’homme dans une forêt en feu. J’ai construit la trame, en second temps j’ai cherché la bonne période historique qui même si elle n’est pas nommée (je ne voulais pas faire un roman historique), reste très précise, à quelques années près. La bataille du début est une quasi reproduction, jusque dans la logistique, le choix des armes et la météo, d’une vraie bataille de la Guerre de Cent Ans. Pour le choix de l’époque, j’ai procédé par élimination : l’histoire a lieu après la grande peste noire (trop vue), avant l’arrivée des armes à feu (pour garder un Moyen Age « pur »), et entre le commencement et la fin d’une trêve avec l’Angleterre. C’est aussi une période de quelques années où la France a littéralement failli disparaître en tant qu’entité, ce que je trouvais intéressant.

On est beaucoup plus dans l’Heroic Fantasy que dans le roman historique. T’éloigner de la véracité des faits t’a-t-il permis une plus grande liberté, d’exprimer plus de choses ?

Encore une fois je ne crois pas m’être éloigné de la véracité des faits, je les ai juste tus ou mis en second plan pour éviter le côté roman historique. Si tu lis La Chronique de Jean de Venette, un prieur du XIVe siècle qui a raconté son époque, c’est presque de la fantasy. Les gens d’alors étaient profondément croyants : une comète n’était pas seulement une étoile, mais un signe divin. Un Moyen Age vraiment chrétien, habité par Dieu, par Satan, c’est presque par définition de la fantasy. C’est un peu ce que Flaubert fait dans Salammbô avec une autre période de l’histoire : à certains moments, on croirait lire Conan. Il y a d’autres exemples : l’excellent Hildegarde de Léo Henry, qui brouille les pistes entre roman historique et heroic fantasy. Et puis, évidemment, La Chanson de Roland.

Es-tu un fan de jeux de rôle, de jeux vidéo, de romans ou de films d’Heroic Fantasy ? 

J’ai grandi avec les jeux de rôle, jusqu’à dix-huit ans environ. Les jeux vidéos, un peu mais sans frénésie, et je ne joue plus, mais j’ai une grande admiration pour certains titres comme Portal ou Dark Souls. Pour la fantasy je me suis limité aux classiques : Tolkien, Moorcock, Howard. Question films, idem : il y a Conan, la trilogie de Peter Jackson, les films de Chu Yuan ou Tsui Hark comme La Guerre des clans ou Zu. C’est un genre plus difficile qu’on croit, comme tout ce qui se veut un « pur produit de l’imagination ». Il a fallu quarante ans à Tolkien pour écrire Le Seigneur des anneaux, et encore il était imprégné des légendes arthuriennes, du Kalevala, de Beowulf, et de son expérience de la première guerre mondiale. L’originalité, c’est du travail : il n’y a qu’une poignée d’auteurs horrifiques originaux au XXe siècle, en gros Lovecraft et Clive Barker. Même Stephen King part de mythes existants. Et je m’avance un peu : Lovecraft est une fusion entre Arthur Machen, Edgar Poe et Lord Dunsany. Pour toutes ces raisons la fantasy contemporaine ressemble à mon avis plus à d’autres films et romans existants qu’à quelque chose d’un peu neuf et inspiré, simplement parce qu’il y a une très grosse production, ce qui crée une sorte d’embouteillage cérébral. Pour cette raison j’ai essayé de plus m’inspirer du « Moyen Age dur », comme dans les films de sabre japonais (Harakiri, Le Sabre du mal, Goyokin…) ou de ce que je considère comme le grand livre sur le Moyen Age (Marketa Lazarova de Vladislav Vancura), que de la fantasy. Mais j’ai une culture « geek » à la base, j’ai grandi dedans, donc c’est forcément là quelque part.

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Tes deux romans sont réalistes en ce qui concerne la violence qui frappe les personnages. Les éléments oniriques, quasi épiques y sont néanmoins très présents. Se rapprochent-ils du conte selon toi ?

Oui, j’essaie consciemment de faire des contes. Planète vide est un conte urbain, Le Triomphant un conte chrétien. Le conte c’est de la narration pure : « je vais vous raconter une histoire ». C’est un moyen d’assumer totalement la fiction.

Qu’il s’agisse de Papa qui rêve du cosmos, des étoiles, ou de tes personnages du triomphant, en quête de rédemption, tous sont en recherche d’un ailleurs, religieux ou non. L’existence d’un après, d’un au-delà te préoccupe-t-elle ?

Non, je suis athée et l’existence d’un après ne m’intéresse pas. C’est le monde tel qu’il se présente à nous, et tel que nous choisissons surtout de l’appréhender, qui m’intéresse. Simplement comme Aldous Huxley ou Jodorowsky, je pense qu’on ne peut pas se limiter à une lecture rationaliste de la réalité. La réalité est complètement dingue. Nous sommes composés d’atomes, notre planète « civilisée » est une croûte de terre posée sur de la lave en fusion, au milieu d’un ensemble infini d’étoiles et de trous noirs. Notre société se construit sur l’idée de pérennité alors que rien n’est permanent. Ce sont les gens qui ont une vision purement réaliste des choses qui sont fous, et non l’inverse. La religion est l’expression de cette folie, ce qui ne veut pas dire qu’elle est folle. Les paroles du Christ ou de Lao Tseu sont aussi puissantes que celles d’Einstein. Les trois sont des génies. Je crois que notre société, scientiste et matérialiste, dénigre trop la religion, qui représente une immense part de notre culture. Le Livre de Job, L’Ecclésiaste ou Le Cantique des Cantiques sont des monuments. Les religieux n’ont pas tort quand ils disent que toutes les grandes questions sont dans la Bible, c’est presque vrai. J’ai un peu écrit Le Triomphant pour tenter de me reconnecter avec cette part là de moi-même. Qu’est-ce que ça veut dire, vraiment, être chrétien ? Est-ce qu’on continue de l’être alors même qu’on se prétend athée ? Je le crois.

Au milieu du chaos, de la violence extrême (qu’elle soit vue à hauteur d’enfant, ou sur des champs de bataille), il y a aussi beaucoup de beauté dans tes romans. Que cherches-tu à exprimer à travers ces instants de grâce ?

La vie est horrible, la vie est magnifique.

Fuite ou traque, tes narrations progressent au fil des déplacements physiques de tes héros. Imagines-tu, un jour, pouvoir écrire un récit « statique » ?

Purement statique, je ne crois pas, mais sans doute moins porté sur la course poursuite ou le pur voyage. Enfin, c’est en cours, donc difficile de se prononcer. Disons que j’espère que ma période ‘Frodon et Sam à l’assaut du Mordor’ se termine…

Qui est le triomphant ? Y a-t-il une seule réponse à cette question ?

Il est « celui qui gagne à la fin », ce qui est forcément ambigu si tu sais comment s’achève le livre.

La fin du triomphant, complètement inattendue, dit beaucoup de choses de celui qui lit, selon l’interprétation qu’il en fait. J’imagine qu’il peut être désespéré, atterré, berné ou réjoui. T’es-tu amusé à imaginer la réaction de tes lecteurs concernant cette fin ?

Je n’ai pas forcément imaginé la réaction des lecteurs mais plutôt essayé de les surprendre tout en respectant le sujet du roman. Le réalisateur Alexander McKendrick dit qu’une bonne fin doit à la fois être une évidence et une surprise. Je suis d’accord avec cette idée. Après j’aime bien ta formule, « la fin du triomphant dit beaucoup de choses de celui qui lit », mais je ne l’ai pas pensé ainsi.

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Tes textes sont très rythmés, ont leur propre musicalité. Travailles-tu en musique ?

Oui, constamment. Essentiellement sur de l’ambient ou de la musique minimaliste ou répétitive : Klaus Schulze, Nurse With Wound, Kali Malone, Geoff Barrow & Ben Salisbury, Mica Levi, Brian Eno, Trent Reznor & Atticus Ross, Manorexia, Ramleh, Coil, Oren Ambarchi… La liste est sans fin !

Il n’y a pas de référence directe à la musique dans Planète vide, mais tu dis avoir glissé des allusions, à Esplendor geométrico, un groupe d’indus espagnol, et à Agoraphobic Nosebleed, un groupe de grindcore américain. Ce sont des genres musicaux que tu aimes ?

Oui, bien sûr. Un chapitre de Planète vide s’ouvre sur les mots suivants : « splendeur géométrique », ce qui est une traduction directe du nom du groupe espagnol. Et le concert final est inspiré du groupe de grindcore période Kat Katz. Même si le groupe du livre est anglais il réfère au (génial) groupe de Scott Hull, qui est américain.

Pourquoi n’avoir pas fait de références directes à des groupes ?

Pour renforcer le conte. Moins on réfère à la réalité par des noms, des marques, plus on l’universalise. Aussi, il y a un rejet. Je trouve qu’on est dans une période trop post-moderne, trop référencée.

Y’a-t-il, dans Le triomphant, des allusions à des morceaux musicaux que j’aurais ratés ?

Une, très précise, au morceau Jesu de Godflesh. J’ai retranscrit directement les paroles. Justin K. Broadrick y chante « nature don’t care for you ! Jesu ! Jesu ! ». Dans le livre ça donne : « la nature se moque bien de notre présence ». Il murmura « Jésus » et ne dit plus rien d’autre. 

Quelle bande son conviendrait pour Le triomphant ? J’imagine quelque chose de très rapide, bruyant, violent, non ?

Lingua Ignota. Deathspell Omega. Pharmakon. Darkthrone. Diamanda Galas. Portal. Et surtout : Swans, toutes périodes confondues. Il y a tout ce que j’aime dans Swans : de la transe, du bruit, des harmoniques hallucinantes, un mélange de poésie et de violence. Le mix de brutalité et de mystique dans la musique de Michael Gira a influencé tout ce que je fais.

Interview publiée dans New Noise n°50 – septembre-octobre 2019

Lisa McInerney

Lisa McInerney a su faire naître, en deux romans, une collection de personnages hallucinants, aussi déglingués qu’attachants, irrémédiablement liés les uns aux autres. Il faut dire que Cork est un petit monde où l’on se retrouve vite à patauger dans les mêmes eaux stagnantes. Dans Hérésies glorieuses, on faisait connaissance de Ryan, alors âgé de quinze ans, fils de Tony, prolétaire veuf qui le dérouillait allègrement. En quête d’argent facile, Ryan alimentait le quartier en drogues diverses, et semblait déterminé à étendre son petit trafic, malgré les craintes de Karine, son grand amour. Sa route allait croiser celle de Maureen, abandonnée à sa solitude dans un ancien bordel, qui demandait l’aide de son fils Jimmy, le caïd local, après une grosse bêtise. Que Jimmy allait réparer, secondé par Tony… Dans Miracles du sang, on les retrouve (quasiment) tous. Rien n’a changé (ou presque). Leur univers demeure, sclérosant, étouffant, comme Cork, comme l’Irlande. Car c’est bien une critique acerbe de l’Irlande contemporaine, campée sur ses contradictions, que dresse Lisa McInerney. La crise économique a fait du tigre celtique un animal mythique et disparu qui a dévoré ses enfants avant de s’éteindre. Les fantômes hantent toujours les maisons irlandaises, ceux des filles déchues condamnées aux travaux forcés dans des couvents glaciaux, ceux des fils qui suivent les mêmes mauvaises pentes que leurs pères. L’avenir semble sombre, le destin des héros tracé. Et pourtant… L’humour féroce sauve de la sinistrose et les hérétiques sont glorieux, en quête de rédemption. Tour à tour touchants, mesquins, grandioses, s’arrangeant de leurs imperfections ou dévorés de culpabilité. Y’aura-t-il un miracle pour eux ? Un troisième tome, à venir, nous le dira.

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Photos : Brid O’Donovan

Certains de tes personnages de Hérésies glorieuses, ton premier roman, reviennent dans Miracles du sang. J’ai entendu dire que tu es en train d’écrire un troisième roman où les mêmes caractères sont toujours présents. Avais-tu décidé d’écrire une trilogie depuis le début, ou as-tu trouvé que tu avais encore des choses à dire sur eux au fur et à mesure de l’écriture ?

J’avais une vague idée, depuis le départ, que ça serait une trilogie, et que mes romans s’appuieraient plus ou moins sur la devise “Sex, Drugs and Rock ‘n’ Roll”. Ce qui signifie que mon troisième roman qui va suivre sera celui fondé sur le concept « Rock ‘n’ Roll ». J’avais la plupart des principaux personnages en tête depuis des années avant de commencer à écrire, alors je savais que ce qu’ils avaient à me dire ne tiendrait pas dans un seul livre. Et j’avais dans l’idée Miracles du sang avant Hérésies glorieuses. Tout ça est très confus dans mon esprit, j’ai du mal à reprendre le fil de ma pensée, à me rappeler quoi arrive à qui, et quand.

J’ai pensé à Irvine Welsh en lisant tes romans. Comme toi, il met en scène des losers flamboyants, dont il suit le parcours sur différents livres, dont il creuse l’environnement et le langage. Aimes-tu son travail ? Penses-tu que certains auteurs ont une influence sur ton œuvre ?

J’ai lu Trainspotting quand j’étais ado. Je ne pouvais pas croire ce que je lisais, y donner un sens. J’avais sous les yeux cette incroyable collection de personnages, sauvages, qui ne respectaient aucune règle… ça ne ressemblait à rien de ce que j’avais lu avant. Certaines images des romans de Welsh alors que je le découvrais pour la première fois à quinze ou seize ans m’ont tellement marquée que je m’en souviens encore, surtout des passages des chapitres « Mauvais sang » ou « manger dehors ». Découvrir des auteurs comme Irvine Welsh ou Pat McCabe quand j’étais adolescente a complètement changé ma façon d’envisager l’écriture, ça m’a ouvert les yeux sur comment un auteur pouvait, de multiples façons, tresser une histoire et manipuler le lecteur. C’est à cette période que j’ai été le plus perméable aux influences, je pense. Je ne crois pas que les auteurs que j’ai lus adulte ont eu le même effet sur moi ou sur ma manière d’appréhender l’écriture, sûrement parce que je suis évidemment plus sûre de mon propre style à présent.

Ton succès a été immédiat. Tu as remporté the Baileys women’s prize for fiction and le Desmond Elliott prize for Hérésies glorieuses. Ces récompenses ont-elles été pour toi un encouragement à continuer, ou au contraire, est-ce que ça t’a mis la pression ?

Les deux, vraiment. Considéré avec le recul, ça semble très encourageant, comme une preuve que j’allais dans la bonne direction, que j’étais faite pour l’écriture. Mais avant la publication de Miracles du sang, je me suis beaucoup inquiétée de savoir si ces prix voulaient dire que les gens attendaient un Hérésies 2, qu’ils ne voudraient pas lire un roman avec une tonalité différente, une intrigue plus resserrée. Puis Miracles du sang a été présélectionné pour le Dylan Thomas Prize et le Dublin Literary Award, et il a remporté le RSL Encore Award, alors je suppose que je n’avais aucune raison de tant m’en faire.

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L’action se déroule à Cork. Tes personnages auraient-ils pu vivre ailleurs en Irlande ?

C’est une histoire très irlandaise, alors beaucoup des expériences que font les personnages pourraient arriver à n’importe qui dans n’importe quel coin du pays. Mais si l’on considère la taille de la communauté dont sont issus les personnages, les chances pour que les coïncidences qui font avancer le récit puissent se produire et ainsi de suite, Cork est la ville parfaite pour cette histoire. Les événements qui ont lieu dans Miracles du sang se déroulent dans un endroit où il y a un port, et où l’accès au marché noir irlandais se fait à partir de ce port, alors c’est définitivement Cork. Cork a une ambiance et un rythme très particuliers. C’est la deuxième ville de la République et elle agit comme le font toutes les villes de seconde importance, elle distille un mélange d’orgueil attachant et de complexe d’infériorité. Et la façon de parler des personnages est particulière à Cork. La façon dont on parle est tellement importante, le langage qu’on utilise définit notre manière d’envisager le monde. Les personnages sont « corkiens ». Ils ne seraient pas ce qu’ils sont s’ils venaient de n’importe où ailleurs. Ils ont grandi en utilisant cet accent différent, ce vocabulaire différent, cette manière différente d’expérimenter leur environnement, leur façon différente de penser à l’Irlande. Sans Cork, plus rien n’est pareil.

Considères-tu Cork comme le trou du cul de l’Irlande, comme s’intitulait ton blog ?

Pas du tout ! Au moment où je faisais mon blog, j’ai déménagé de l’ouest de l’Irlande à Cork, ce que tu pourrais considérer comme quitter le trou du cul de l’Irlande pour aller en ville. Ce qui est drôle, c’est que tout le monde en Irlande considère sa région comme la plus désavantagée, oubliée, incomprise. Alors n’importe qui peut venir du trou du cul du monde. C’est un état d’esprit, pas une situation géographique.

J’ai vu que tes romans, parce qu’ils sont très bons, ont été qualifiés de romans masculins. Ça a dû te mettre en colère, non ?

Ça m’a plus rendu perplexe que vraiment mise en colère. Ça ne m’agace plus, ni ne me perturbe plus, maintenant. Sûrement parce que j’y ai accordé tellement d’importance à l’époque de la sortie d’Hérésies que personne n’ose plus dire ça depuis ! Plus qu’autre chose, ça m’intriguait. Je crois que cette réflexion était due au fait qu’on est tellement habitués à ce que ce soit des hommes qui écrivent une littérature urbaine sans concession, pleine de sexe, de drogues, de crime, d’argot. Ou alors c’est parce que beaucoup de mes personnages sont des hommes. Par exemple, tout Miracles est raconté du seul point de vue de Ryan. Ou c’est peut-être parce qu’Hérésies glorieuses est indéniablement un roman sur l’état de notre pays, et que beaucoup de lecteurs et de critiques conservateurs pensent encore que les femmes écrivent des histoires centrées sur le foyer. Ou c’est peut-être parce que j’utilise beaucoup le terme « merde ». Qui sait ?

La construction narrative de tes romans est incroyable. Les personnages semblent aspirés dans une matrice qui les lie les uns aux autres. Comment procèdes-tu pour agencer les éléments de tes histoires ? Fais-tu un plan préalable très détaillé ?

Absolument pas ! Tout vient des personnages. Quand tu passes beaucoup de temps à apprendre à connaître un personnage dans ta tête, à le mettre dans telle situation ou le faire réagir à tel événement particulier, tu finis par facilement savoir où il s’intègrera dans son propre monde et avec qui il sera en relation. Quand j’ai commencé Hérésies glorieuses, avec pour point de départ Maureen qui venait de tuer accidentellement un homme, j’ai su immédiatement qu’elle était la mère de Jimmy, que Jimmy était le vieux pote de Tony, et que Tony était le père de Ryan. Quand un personnage s’assemble dans ma tête, je ne veux pas seulement savoir qui il est, mais aussi qui sont ses parents, de qui il est amoureux, avec qui il est ami, et ainsi de suite. Ensuite, ces personnages deviennent une énigme pour moi. Donc la façon dont ils sont connectés fait partie de la construction même de leur univers. Je sais comment l’action d’un personnage affectera la vie d’un autre, je me demande ensuite comment réagira ce second personnage, et ce que cela aura comme conséquence dans leur monde. Tout cela est très organique, vraiment. Je place le personnage dans une situation face à laquelle il doit réagir, puis je le suis.

J’adore les titres de tes romans. Ils sont paradoxaux, ambigus envers la religion, énigmatiques. Qu’as-tu voulu exprimer à travers eux ? Peut-on savoir comment s’appellera le troisième ?

Je n’ai décidé du titre Hérésies glorieuses qu’au tout dernier moment. Pendant longtemps, je ne suis pas arrivée à trouver le bon titre, rien qui parvenait à englober tout ce que je voulais dire et qui exprimait la diversité de la vie contenue dans le livre. Puis, à la fin, ça m’est venu. C’est une variante à partir des glorieux mystères du rosaire, qui est une prière importante dans la tradition mariale catholique. Le catholicisme imprègne tellement toute la vie courante en Irlande, qu’on y croit encore ou pas. C’est constitutif du tissu même du pays. C’était cohérent de corrompre un sentiment religieux pour le titre, car c’est principalement de ce dont traite le roman. J’ai voulu poursuivre sur cette idée pour le deuxième. Miracles du sang est une référence au miracle du sang de San Gennaro à Naples, la ville dont la mère de Ryan est originaire. Le sang de Ryan – ce mélange de sang irlandais et italien – le plonge dans les embrouilles ou le tire d’affaires à maintes reprises au cours de l’histoire. Quant au titre du troisième, je n’en dirai rien. Je discute toujours des titres avec mon éditeur, donc jusqu’à ce qu’il me dise qu’il en est content, je ne dirai à personne ce que j’ai en tête. Mais il va bien avec les autres !

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Depuis la France, il semblerait que l’Irlande est en train de profondément changer, et que ces changements sont issus de la volonté du peuple. Je pense au droit à l’avortement, au mariage gay, à la fin de la pénalisation du blasphème. Est-ce que ce sont des signes du déclin du poids de la religion catholique sur la vie des gens, et surtout sur la vie des femmes ?

Oui, bien sûr. En vérité, l’autorité de l’Eglise catholique était en déclin depuis des années, mais elle s’est effondrée dans les années 90, suite aux scandales des abus sexuels sur les enfants, ceux concernant la maltraitance des femmes dans les blanchisseries Magdalene, ceux dans les écoles techniques, la dissimulation des crimes commis par des membres de l’Eglise, et j’en passe. Comment quiconque peut espérer tirer une orientation morale et spirituelle d’une telle organisation ? Les rituels demeurent : beaucoup de couples irlandais continuent à se marier à l’Eglise et à faire baptiser leurs enfants, par exemple. Et c’est inscrit dans notre langue. En Irlandais, pour dire bonjour, on dit ‘Dia duit’, « que Dieu soit avec toi », et pour répondre, on dit ‘Dia is Muire duit’, « que Dieu et Marie soient avec toi ! »

Mais la fréquentation de la Messe a baissé de façon spectaculaire, et les Irlandais ne sont plus intéressés par ce que le Vatican a à dire à propos de la reproduction, du mariage et des droits LGBT. Les referendums sur le mariage gay ou l’avortement ont tous les deux remportés une victoire écrasante. Les militants de terrain ont fait campagne contre la fortune et l’influence de l’Eglise catholique et les lobbys américains pro-life, et ils ont gagné. Catégoriquement. Je ne crois pas que les Irlandais veuillent encore qu’on leur dise comment se comporter. On a eu notre dose.

Penses-tu que ce qui arrive à Maureen (on lui enlève son enfant car elle est mère célibataire et on l’envoie à Londres), ou les horreurs subies par les filles Magdalene font partie de l’Histoire irlandaise à présent, que les hommes et les femmes sont enfin égaux ?

On a fait du chemin. Il y a encore des choses à améliorer pour chacun d’entre nous, sans prendre le genre en considération. Des services de garderie abordables, de meilleurs congés maternité et paternité, un meilleur soutien aux familles monoparentales, surtout en termes de logement et d’assistance pour les parents seuls avec enfants. Une plus grande attention dans ces domaines nous aidera à parvenir à une vraie égalité. Une meilleure éducation sexuelle, incluant la notion de consentement et les questions LGBT. Plus d’aides pour les victimes de violence sexuelle et conjugale, un plus grand nombre de condamnations et travailler à ce que les gens aient une plus grande confiance en notre système légal quand ils viennent déposer plainte pour agression, maltraitance ou viol. Mais dans ces domaines, tous les pays doivent s’améliorer, pas seulement l’Irlande. On s’en sort bien. Le temps est loin où l’on enfermait les femmes « déchues » et où les évêques disaient aux hommes qu’ils avaient autorité sur le corps de leurs épouses. Il faut juste qu’on continue dans cette voie.

Dans tes romans, les filles (Karin et Natalie) s’en sortent mieux que les garçons. Est-ce uniquement dû au fait qu’elles proviennent d’un milieu plus favorisé ?

Plutôt, oui. Karine vient du même coin de Cork que Ryan, mais elle a des parents qui la soutiennent, qui sont déterminés à ce que tout aille bien pour elle. Natalie vient d’un quartier de classe moyenne, et ses parents espèrent qu’elle réussisse. Pourtant, elle n’est pas ce qu’on pourrait appeler une bonne personne. Natalie s’en tire mieux que Ryan en termes d’études et de perspectives, mais je pense qu’il est plus gentil qu’elle, au fond.

Mais, bien sûr, il y a le contexte lié aux différences entre les sexes qui joue. Même si Karine n’avait pas eu de parents aussi attentifs, elle n’aurait probablement pas commencé à vendre de la drogue, comme son petit ami l’a fait. En tant que fille, elle n’aurait certainement pas été encouragée à tenter sa chance dans un milieu aussi dangereux. En tant que garçon, on attend de lui qu’il affronte les embrouilles dans lesquelles il s’est empêtré lui-même. On rejette plus vite les ados perturbés quand ce sont des garçons, je pense. C’est pourquoi tous les gens pour et avec qui Ryan travaille sont des hommes.

Considères-tu que Ryan est une victime ?

ça, c’est dur, comme question ! Sa mère est morte quand il avait onze ans, et il entretient une relation difficile avec son père alcoolique. Il a commencé à dealer de la drogue quand il avait seulement quatorze ans, alors est-ce que ce serait juste d’affirmer qu’il était capable de comprendre dans quoi il se fourrait, qu’il y consentait ? Légalement, il était trop jeune pour quitter l’école, quitter son foyer, avoir des relations sexuelles, boire, fumer, voter ou travailler. On peut trouver qu’en vieillissant il devrait être capable de comprendre qu’il a fait les mauvais choix, qui lui ont fait du mal, ainsi qu’à ceux qu’il aime, à sa communauté, à son pays. Au début de Miracles du sang, il a vingt ans, il est légalement adulte. Mais est-ce que ça aurait été si facile pour lui de tourner le dos à son business et à ceux avec lesquels ils bossaient ? Ce n’est pas comme s’il avait pu demander des indemnités de licenciement. Je n’aime pas dire au lecteur quoi penser de Ryan : c’est à eux de décider, il y en a plein qui l’aiment et d’autres qui le trouvent affreux! Soit votre coeur est assez grand pour lui pardonner, soit non.

Ne fait-il pas aussi des erreurs parce qu’il ne sait pas dire « je t’aime », qu’il n’a pas les mots pour exprimer ses sentiments ? 

Mais il a les mots ! Il a même les mots dans plusieurs langues. Il a du mal à dire à Karine qu’il l’aime quand il a quinze ans, mais quel gamin de quinze ans n’aurait pas du mal avec ça ? Ensuite, il n’a aucun problème à lui dire qu’il l’aime. Je dirais même qu’il a plutôt le problème inverse : il dit facilement les choses, c’est beaucoup plus dur pour lui de passer des paroles à l’action. Non pas qu’il soit un menteur impénitent, mais pour lui les mots n’ont pas de valeur. En ce qui concerne sa relation avec son père, je ne crois qu’ils se sont dits qu’ils s’aimaient depuis que Ryan est tout petit. Mais ce n’est pas inhabituel en Irlande. Les garçons, surtout dans les milieux populaires, sont encouragés à contrôler leurs émotions, à cacher leur vulnérabilité.

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Maureen possède un fantastique sens de la répartie. Son sens de l’humour n’est-il pas très irlandais ?

C’est ce que j’ai toujours dit, mais finalement je pense que l’humour, dans n’importe quelle culture, a les mêmes fondations. L’Irlande n’est certainement pas le seul pays à avoir un penchant pour l’humour noir. Cela dit, Maureen a évidemment une façon de parler très irlandaise. Notre dialecte de l’anglais, cet hiberno-anglais, se distingue par sa fantaisie et sa faconde. Nous sommes des conteurs, on aime bien enjoliver la réalité, et l’esprit l’emporte souvent sur la vérité. Provoquer une forte réaction avec des mots, c’est ce qui compte. Maureen possède toutes ces qualités. Elle est « pure cute », ce qui ne veut pas dire adorable en Irlande, mais extrêmement futée.

Alcoolisme, pauvreté, violence, poids des traditions familiales et religieuses… Peut-on voir ton travail comme une nouvelle exploration des thèmes classiques de la littérature irlandaise ?

Je ne sais pas, mais je ne me plaindrai pas si tu le dis ! Mais bon, ce sont des thèmes universaux, non ?

Crains-tu les conséquences que pourrait avoir le Brexit sur l’Irlande ?

Naturellement. C’est un véritable désastre, un choix mal avisé, hypocrite, mis en oeuvre par des idiots. L’Irlande est le seul pays de l’Union Européenne à avoir une frontière terrestre avec le Royaume-Uni, un fait qu’apparemment ils avaient oublié jusqu’au lendemain du vote. En plus de ça, l’Irlande du Nord n’est pas seulement une circonscription du Royaume-Uni, c’est aussi une partie de l’Irlande, et sa population a le droit, légalement, de se déclarer Irlandaise et de posséder un passeport irlandais si elle en fait le choix. La République a donc la même responsabilité envers le peuple du Nord. Nos peuples sont liés, nos cultures sont liées, nos économies sont liées, nous dépendons les uns des autres et on ne peut pas nous séparer sans créer d’immenses dégâts. Le Brexit menace d’anéantir tout ce que les générations et les gouvernements précédents ont eu tant de mal à construire, et le gouvernement anglais s’en fout complètement.

Tes romans sont-ils des cris de haine ou d’amour envers l’Irlande ?

D’amour. Toujours d’amour. Tu peux aimer ton pays et pourtant en voir ses défauts. En fait, si tu ne vois pas ses défauts, peux-tu réellement prétendre aimer ton pays ?

Interview publiée dans New Noise n°49 – été 2019

Lisa McInerney (english version)

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Photos : Brid O’Donovan

Some of your characters of The Glorious Heresies, your first novel, come back in The Blood Miracles. I’ve read that you are writing a third novel where the same figures are still present. Had you decided to write a trilogy from the beginning, or have you found you have more to say about them while writing?

I had the vague idea at the beginning that this would be a trilogy, and that I’d very loosely base the novels on the hendiatris “Sex, Drugs and Rock ‘n’ Roll”. Which means that the rock ‘n’ roll novel’s coming next. I had most of the main characters in my head for years before I started writing, so I knew that they had more to say to me than would fit in one book. And the concept for The Blood Miracles existed before the concept for The Glorious Heresies. It’s all quite jumbled in my head, so there’s a lot of work in ironing it all out, figuring out what happens when, and to whom.

I’ve thought of Irvine Welsh’s books reading your novels. Like you, he presents flamboyant losers, follows their courses through different novels, and explores their environment and languages… Do you like his work? Do you think some authors have an influence on your work?

I read Trainspotting when I was a teenager and I could hardly make sense of it – here was this untamed, rule-breaking, expansive collection of narratives, like nothing I’d read before. Some of the images I got from Welsh’s work when I first read him, at the age of maybe 15 or 16, are still in my head, from the chapters ‘Bad Blood’ and ‘Eating Out’ in particular. Discovering the likes of Irvine Welsh and Pat McCabe in my teens really changed the way I thought about writing, and opened my mind to the various ways writers can twist stories and manipulate readers. I think that’s when I was most open to influence. I don’t think authors I read as an adult have had the same effect on me or how I thought about writing, probably because I’m obviously more sure of my own style now.

You immediately gained success and won the Baileys women’s prize for fiction and the Desmond Elliott prize for The Glorious Heresies. Have these distinctions been an encouragement to continue or, on the contrary, has it put pressure on you?

It’s a mix, really. Right now it feels wholly encouraging, like it’s proof that I was doing the right thing all along, that I’m meant to be writing. But before The Blood Miracles was published, I worried that it meant people would be expecting Heresies 2, and wouldn’t want to read a novel with a different tone and a sharper focus. Then The Blood Miracles was longlisted for the Dylan Thomas Prize and the Dublin Literary Award, and won the RSL Encore Award, so I suppose I needn’t have been so anxious about it.

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The action takes place in Cork. Could your characters have lived elsewhere in Ireland?

It’s a very particularly Irish story, so a lot of the experiences the characters have had could happen to anyone in any part of the country. But in terms of the size of the community the characters come from, the chances for the kind of coincidences that make the action possible, and so on, Cork is the right place for this story. The events of The Blood Miracles take place where there’s a port and access to the Irish black market through that port, so it’s very definitely Cork. Cork has a very distinctive feel and rhythm. It’s the Republic’s second city and it acts as all second cities do – with a kind of endearing arrogance and a chip on its shoulder. And the way that the characters speak is particular to Cork. The way we speak is so important – the language we use defines how we look at the world. The characters are Corkonians. They wouldn’t be themselves if they were from anywhere else. They’d have grown up with different accents, vocabularies, different experiences of their landscapes, different ways of thinking about Ireland. . . Without Cork, the whole thing changes.

Do your consider Cork as the Arse End of Ireland, from the name of your blog?

Not at all! While I was blogging, I moved from the west of Ireland to Cork, which you might think meant I moved from the arse of the country to the city. But the funny thing is, everyone in Ireland thinks that their area of Ireland is the most forgotten about, the most disadvantaged or misunderstood. So anyone can be from the arse end of Ireland. It’s a state of mind, not a geographical location.

I’ve seen that your novels, because they are very good, have been described as masculine books. It should have made you angry, shouldn’t it?

It used to confuse me more than make me angry. I’m not really confused or irritated by it now. Probably because I drew so much attention to it back when Heresies was published that no one’s tried to say it since! I suppose it was intriguing for me, more than anything else. I think it’s because we’re so used to gritty urban literature, rife with sex, drugs, crime and slang, being written by men. Or maybe because so many of my characters are men – all of Miracles is told from Ryan’s perspective. Maybe it’s because The Glorious Heresies is undeniably a state-of-the-nation novel, when many conservative readers and commentators still think that women write domestic stories. Maybe it’s because I use the word “fuck” so much. Who knows?

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The narrative construction of your novels is incredible. The characters seem to be drawn in a matrix that link them one to another. How did you compose the elements of your story? Do you work from a detailed plan?

I don’t! It all comes from character. When you spend a lot of time getting to know a character, in your own head, putting them into this situation or asking them to react to that particular thing, you can easily see where they might fit in their own world and who might be connected to them. When I started Heresies with Maureen having just accidentally killed a man, I knew straight away that she was Jimmy’s mother, that Jimmy was Tony’s old friend, that Tony was Ryan’s father. When a character comes together in my head I don’t just want to know who he is, but who his parents are, who he loves, who he’s friends with, and so on. And then those characters become intriguing to me. So how they are all connected is part of that world-building. I know how one character’s action might affect another character, and then I ask myself what that affected character might do, and what that action might mean in the world of the story. It’s all quite organic, really. I give the characters something to react to, and I follow them from there.

I love the titles you gave to your novels. They are paradoxical, ambiguous towards religion, enigmatic. What did you want to express through them? Can we know the title of your third one?

I didn’t decide on The Glorious Heresies as a title until the very last moment. I couldn’t find the right title for so long, nothing that would encapsulate everything I wanted to say and the variety of life in the book. In the end it came to me – it’s a twist on the glorious mysteries of the rosary, which is an important prayer in the Marian tradition of Catholicism. Catholicism permeates so much of the everyday in Irish life, whether or not we still believe; it’s worked its way into the fabric of the place. It made sense to corrupt a religious sentiment for the title, because that’s such a huge part of what the book’s all about. I wanted to continue that for the second book. The Blood Miracles refers to the blood miracle of San Gennaro in Naples, which is the city Ryan’s mother is from. And Ryan’s blood – that mix of Irish and Italian – gets him in and out of trouble repeatedly throughout the events of the book. As for the third title, I won’t say. I always decide titles with my editor, so until he says he’s happy with it, I won’t tell anyone what I’ve been thinking. But it fits with the other two!

From France, it seems that Ireland is deeply changing, and that these changes come from the will of the people. I think about abortion rights, gay marriages, and end of punishment for blasphemy. Are they the signs of the decline of the weight of Catholic Church on people’s life, and especially on women’s life?

Oh, of course. The truth is that the authority of the Catholic Church had been in decline for years, but it collapsed in the ‘90s with the scandals around child abuse, the abuse of the ‘Magdalene’ women, industrial schools, cover-ups of crimes committed by members of the church, and so on. How could anyone look for moral or spiritual guidance from such an organisation? The rituals still remain: many Irish couples still marry in church or baptise their children, for example. And it’s in our language: to say hello in Irish, you say ‘Dia duit’ — God be with you. To respond you say, ‘Dia is Muire duit’ — God and Mary be with you!

But Mass attendance has dropped dramatically, and the Irish people are no longer interested in what the Vatican has to say about reproduction or marriage or LGBT people. The marriage equality referendum and the abortion rights referendum both passed by a landslide: grassroots campaigners went up against the wealth and influence of the Catholic church and American pro-life lobby groups, and won. Emphatically. I don’t think the Irish want to be told what to do by anyone anymore. We’ve had enough of it.

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Do you think that what happened to Maureen, or in Magdalene’s asylums for instance, is part of Irish History now, that women are equal to men, at last?

We’ve come a long way. There are some things that could be improved for everyone, regardless of gender. Affordable childcare, better maternity and paternity leave, better support for single-parent families, especially in terms of housing or assistance for working single parents. More attention in these areas will help us achieve full equality. Better sex education, tackling consent and including LGBT issues. More resources for victims of domestic and sexual violence, better conviction rates and working towards the people having more faith in the legal system when it comes to reporting rape, assault and abuse. But these are areas every country needs to work on, not specific to Ireland. We’re doing well, far from the days where ‘fallen’ women were locked away and the bishops told men that they had authority over their wives’ bodies. We just have to keep going.

In your novels, the girls ((Karine and Natalie) are doing better than boys. Is it only because they come from a better environment?

Pretty much. Karine comes from the same part of Cork City as Ryan, but she has supportive parents who are determined that she does well. And Natalie is from a middle-class area, with parents who expect her to succeed. She’s not exactly a nice person, though. Natalie is doing better than Ryan in terms of education and prospects, but I think he’s a kinder person that she is, deep down.

Of course, there’s gender-specific context. Even if Karine didn’t have such caring parents, she probably wouldn’t have started dealing drugs, like her boyfriend did. As a girl she certainly wouldn’t have been encouraged to take a chance in such a dangerous world. As a boy, Ryan was expected to be able to cope with the messes he got himself into. We dismiss troubled teenage boys quicker than we do teenage girls, I think. There’s a reason all of the people Ryan works for and with are men.

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Do you consider Ryan as a victim?

That’s a tough one! His mother died when he was eleven and he has a difficult relationship with his alcoholic father. He started dealing drugs at only fourteen, so is it fair to assume he was able to understand what he was getting himself into, that he could consent to it? Legally he was too young to leave school, to leave home, to have sex, to drink or smoke or vote or work. You might argue that as he grew older he could realise that he was making terrible choices, hurting himself, his loved ones, his community and his country. At the start of The Blood Miracles he’s twenty years of age, legally an adult. But would it have been so easy for him to turn his back on that business and the people he worked with? It’s not like he could have asked for a redundancy package. I don’t like to tell the reader how to take Ryan: it’s up to them, and there are plenty of readers who love him, and plenty of readers who think he’s terrible! You either have room to forgive him, or you don’t.

Does he make mistakes also because he does not how to say ‘I love you”, that he does not have the words to express his feelings?

Ah, he does have the words. He has the words in more than one language. He found it difficult to tell Karine he loved her when he was fifteen, but what fifteen-year-old boy wouldn’t struggle with that? He has no problem with telling her he loves her from that point. If anything he has the opposite problem: he says things easily, he finds it much harder to back up his words with actions. Not that he’s an unrepentant liar, but words are cheap. In terms of the relationship between him and his father, I wouldn’t say either have said they loved the other since Ryan was little. But that’s not unusual in Ireland, and boys, especially working-class boys, are encouraged to ‘control’ their emotions, and hide their vulnerabilities.

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Maureen does have a way with words. Doesn’t she have a very Irish sense of humour?

I’ve always said so, but now I think that all cultures find humour in the same places. Ireland certainly isn’t the only country with an inclination towards gallows humour. That said, Maureen obviously has a very Irish way of speaking. Our dialect of English, Hiberno-English, is distinguished by playfulness and verbosity. We’re storytellers and embellishers, and wit is more important than truth. And a sentence that provokes a strong reaction is the most useful sentence. All of these qualities are present in Maureen. She’s pure cute, and ‘pure cute’ in Ireland doesn’t mean wholesome and sweet. It means extremely wily.

Alcoholism, poverty, violence, weight of familial and religious traditions… Can we see your work as a new exploration of classical themes of Irish literature?

I don’t know, but I won’t complain if that’s what you want to do! But then, aren’t they universal themes?

Do you fear the consequences of Brexit on Ireland?

Naturally. It’s an unadulterated disaster — ill-advised, insincere, implemented by idiots. And Ireland is the only EU country with a land border to the United Kingdom, a fact that they seemingly forgot until after the vote. On top of that, Northern Ireland is not just a constituency of the UK – it’s also part of Ireland, and its population have the legal right to identify as Irish and carry Irish passports if they choose to. Therefore the Republic has an equal responsibility to its people in the North. Our people are linked, our cultures are linked, our economies are linked, we depend on each other and you can’t separate us without doing a huge amount of damage. Brexit threatens to undo everything previous generations and governments worked so hard to achieve, and the English government couldn’t care less.

Are your novels a cry of love or of hate towards Ireland?

Love. Always love. You can love your country and still see its flaws. In fact, if you don’t see its flaws, can you really claim to love your country?

Interview published in New Noise N°49 – summer 2019

Aurélien Masson (deuxième interview)

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Bifurquer. Emprunter un chemin nouveau sans avoir à fondre ses pas dans celui d’un autre. Sauter joyeusement de la falaise pour voir si on peut voler… Un pari dingue, une audacieuse ambition, un risque kamikaze ? Quand Aurélien Masson, l’ex boss de la Série Noire a quitté Gallimard pour créer EquinoX, une collection de romans noirs aux Arènes, les avis au sujet de ce choix inattendu ont été partagés. Six mois après son lancement, l’impétueux éditeur a prouvé qu’il était retombé sur ses pattes sans même se fouler une cheville. Pas de danger qu’il se casse le col du fémur en chaussons sur du beau parquet ciré. Les pieds sur terre et la tête dans les étoiles, s’il a changé de voie, il a gardé le cap. Proposer des romans qui tabassent, questionnent notre monde avec le sourire ou un coup de dents, des livres qui déstabilisent et vous font étrangement vous sentir moins seul dans le chaos.

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Photos : Stéphane Rémaël

Après une dizaine d’années passées à la tête de la Série Noire, tu as quitté Gallimard pour fonder ta propre collection, EquinoX, aux éditions des Arènes. Est-ce l’excitation de créer quelque chose, de partir d’une page blanche qui a présidé à ce choix ?

Tu m’enlèves les mots de la bouche. Je suis entré à la Série Noire en l’an 2000, j’avais 25 ans, et après 17 ans au sein d’une même maison, aussi prestigieuse soit-elle, j’avais besoin de renouveau, d’air frais. Chez Gallimard, j’avais un peu l’impression de faire partie des murs et j’ai ressenti un besoin de sauter dans le vide, de prendre des risques. Ça a surpris pas mal de gens, mais il n’y a bien qu’en France qu’on passe toute sa vie dans une même boîte. Ce changement est aussi le résultat d’une rencontre avec Laurent Beccaria, le directeur des Arènes, qui m’a tout de suite laissé carte blanche et ça, c’est un fantasme pour tout éditeur. Souvent quand j’étais à la SN, on me disait « oui mais bon, c’est facile pour toi, tu es à la Série Noire ». Donc voila, je voulais prendre mes responsabilités et me mettre à nu. Et soyons honnête, sauter dans l’inconnu c’est excitant. J’aime bien les batailles, les bagarres et quand je repense à la Série Noire, le plus drôle c’était les premières années quand nous repartions de rien et que tout était à faire. Une fois que les succès arrivent, c est chouette pour les patrons et les auteurs bien sûr, mais disons que le jeu devient plus sérieux. Recommencer à zéro, c’était aussi retrouver ces sensations adolescentes qui m’avaient un peu quitté durant les dernières années de la SN.

Tu présentes EquinoX comme une collection de romans noirs. Qu’est-ce que cette appellation de littérature noire désigne pour toi ?

Vaste question qui pourra éternellement se poser. J’ai toujours du mal avec les boîtes, les catégories, les genres, les sous-genres (ça s’applique aussi à la musique quand je lis les chroniques de New Noise sur les disques je pète toujours de rire devant cette volonté de catégoriser les disques genre « black indus metal post symphonique » « doom transcendantal tendance nordique »…). La France est le pays de Descartes et de la logique de classification.

Mais pour répondre à ta question, un roman noir est pour moi un roman ancré dans la réalité sociale de ce qu’il décrit. C’est un roman politique, mais politique au sens large, pas au sens engagé. Il n’est pas là pour vous dire comment penser, juste vous présenter le chaos social qui vous entoure et vous pousser ensuite à réfléchir par vous-même. Je déteste les auteurs à intentions, je n’aime pas le prêt-à-penser. Le roman noir est un roman qui dévoile les zones d’ombres de nos sociétés contemporaines, les zones de conflits, là où rien ne se passe comme prévu, là où ça gratte, où ça ne va pas de soi. C’est aussi un roman de communauté, une littérature où le lecteur n’est plus qu’un simple individu atomisé mais un être « ressentant » et qui se dit « ha putain enfin!! Je ne suis pas seul dans la nuit, ce monde-là que l’on nous offre est bien un monde qui marche sur la tête, je ne suis pas fou ». C’est pour ça qu’en général, plus la société va mal, plus le roman noir se porte bien. De ce point de vue là, merci Macron, continue comme ça et de grands livres noirs vont fleurir à tout va. Tant qu’il y a du noir, y’a de l’espoir, comme diraient les Bérus.

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Parle-nous du logo et des couvertures. Les illustrations sont-elles toutes des dessins originaux ? Comment sont sélectionnés les artistes ? 

Le logo, c’est simple, c’est un rêve de gamin. Je suis un enfant du rock, c’est ma matrice culturelle et tous les groupes que j’ai aimés (et que je j’aime) avaient des logos ou des lettrages bien particuliers reconnaissables de loin : les Stones, les Stooges, les Ramones, les Bad Brains, les Dead Kennedys, les Guns, enfin je pourrais en citer mille…

Quand Beccaria m’a dit « carte blanche », la première chose que j’ai dite c’est « je veux un logo qui claque, un logo dont on pourrait faire un T-shirt ou un tatouage ». C’est le grand Killofer qui a fait le logo, deux lézards qui se mordent la queue dans une ronde que je trouve assez sensuelle. Ils sont noir et blanc, un clin d’œil justement à cette classification littérature blanche/littérature noire et dont j’appelle au dépassement.

Le choix des illustrations, c’est tout simplement que je commençais à en avoir assez de toutes ces photos issues de banques d’images et qui finissaient par toutes se ressembler. J’aime bien l’idée que le livre soit un objet unique, sacré, précieux, comme une belle pochette de vinyle (impossible d’oublier la banane du Velvet ou les Ramones et leur mur de brique). Je bosse avec un ancien directeur artistique de Libé, Alain Blaise, un bon frappadingue qui a fait un AVC l’année du lancement de la collection, mais qui est sur pied et vaillant maintenant, bref un rocker dans l’âme et dans le cœur. C’est lui qui connaît tous ces artistes fabuleux avec qui j’ai l’honneur de travailler: Killofer, Yann Legendre, Stéphane Trapier, Jessy Deshais… En 2019, on a même une couverture faite par Liberatore, le créateur mythique de RanXerox, autant te dire que j’étais comme un gamin quand j’ai rencontré le mec.

J’aime cette idée que des artistes bossent sur les couvertures des livres. Le travail que nous apportons au texte, nous l’apportons avec la même passion pour les couvertures. C’est beaucoup plus compliqué à manœuvrer que si on cliquait sur des photos sur un écran anonyme, mais c est terriblement plus excitant et vivant.

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Les deux premiers textes que tu as publiés, Racket de Dominique Manotti et Un feu dans la plaine de Thomas Sands, témoignent-ils de ta volonté de mettre les auteurs français en avant ? De mêler dans ta collection des romanciers aguerris et des auteurs de premiers romans ? De proposer tes textes courts ou plus longs ?

C’est sûr qu’EquinoX est d’abord et avant tout une collection de romans noirs français. J’ai toujours aimé bosser avec des Français. On est ensemble dans le même van et c’est comme si on partait en tournée. J’ai toujours beaucoup de mal à distinguer le travail de l’affectif. J’aime tous mes auteurs à ma manière, parfois imparfaite mais toujours passionnée, et je me couperais un bras pour eux. Ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas ne pas être d’accord ou s’engueuler, voire se quitter. Mais le temps où nous avons été ensemble, nous nous sommes aimés. Les livres sont pour moi l’incarnation d’une histoire d’amour et de désir entre un auteur et son éditeur. S’il n’y a pas d’amour, à quoi bon ? On me dit « à trop s’investir, on est parfois déçu, il faut garder une certaine distance professionnelle ». C’est simple, j’y arrive pas et je préfère me prendre dix fois un mur dans la gueule et souffrir plutôt que de me protéger et finir comme un éditeur blasé qui « développe des projeeeeeeets ». Je déteste le terme projet appliqué à l’art. Pour moi, tout est plus flottant, incertain et donc excitant.

Donc, oui, je bosse avec ceux qui veulent toujours bien de moi après toutes ces années, comme Dominique Manotti, Ingrid Astier, Sylvain Kermici, Frédéric Jaccaud, Pierric Guittaut ou Clément Milian. Ils m’ont suivi de la Série Noire et je les en remercie, car passer de Gallimard aux Arènes, c’est un vrai saut quantique. Mais à côté des ces auteurs « compagnons de route », EquinoX entend laisser une vraie place aux premiers romans. Une collection, c’est comme un organisme vivant. Si on reste fermé sur soi, on finit par se scléroser et mourir. C’est aussi tout l’intérêt d’être éditeur que de donner leur chance à de parfaits inconnus. Le monde de l’édition est un monde parfois un peu fermé et replié sur lui-même, j’aime bien ouvrir les portes et les fenêtres et laisser rentrer le vent.

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Quant à la longueur des textes, c’est pour moi une non-question. L’essentiel est que le texte ait la longueur qu’il doit intrinsèquement avoir. Certains textes sont faits pour être courts et furtifs comme un coup de lame, tandis que d’autres ont besoin de plus de temps pour se déployer. Chez EquinoX, on peut aussi bien trouver des romans secs et nerveux comme du Minor Threat que de longs récits épiques à la Sleep. C’est pour ça que nous avons trois formats (petit, moyen et grand). Il s’agit de ne rien nous interdire si on sent qu’un texte se doit d’être publié. Vous ne m’entendrez jamais dire « j’adore ton texte mais je ne peux pas le faire car il est trop petit ou trop long ». Comme pour beaucoup de choses de la vie, c est le désir qui crée le réel et non l’inverse.

Comment as-tu découvert Thomas Sands ? Peut-on espérer être publié chez EquinoX en envoyant son manuscrit ?

Thomas Sands, c’est le premier livre que j’ai signé chez EquinoX. Je l’ai reçu tout simplement par la poste et, dès les premières pages, j’ai su que ce livre était pour moi, que je me devais de l’éditer. Un feu dans la plaine est un livre qui me tient plus qu’à cœur, c’est un livre que j’aurais aimé écrire. C’est écrit comme du Manset passé à la broyeuse noire, ça parle de violence symbolique, de colère, de soulèvement, de violence. Quand on l’a sorti en mars dernier, la France baignait en pleine histoire d’amour avec Macron qui planait dans les sondages. On nous a accusés de faire l’apologie de la violence, de cracher dans la soupe. Quand je vois le mouvement des gilets jaunes, qui pour moi est avant tout un mouvement d’insurrection face à la violence symbolique d’un pouvoir arrogant et méprisant, je me dis que Thomas avait tout compris avant les autres.

Le plus drôle, c’est que je ne sais rien de ce mec, on échange par mail et par téléphone. Il ne veut pas se montrer, ni aux medias, ni aux libraires, ni aux lecteurs, ni à son éditeur. C’est un homme de l’ombre. Ses livres sont comme des pavés et ils se suffisent à eux-mêmes. Cette attitude d’effacement de soi dans un monde narcissique très « moi je » me plait beaucoup. En ce moment, il bosse sur son second roman, Les divisions de la joie. Ça parlera, entre autre, de l’ultra-droite, de migrants, de déliquescence sociale et de dégoût. Bref, ça parlera de la France d’aujourd’hui.

Donc, oui, envoyez vos livres par la Poste chez EquinoX, à l’ancienne. Je suis un mec du monde d’avant, et cela de plus en plus. Par contre, je vais être honnête, je suis à présent tout seul aux manettes, je n’ai plus d’assistant ou de stagiaire, donc je suis désespérément lent. Il m’arrive de rater des trucs, enseveli que je suis de manuscrits. Mais je préfère le plus au moins, donc je ne me plains pas.

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Comment s’est faite la rencontre avec Patrick Michael Finn ou Jedidiah Ayres, qui sont américains ? Comment choisis-tu les romans d’auteurs étrangers ?

Il y a 3 ans, j’ai été invité à Philadelphie à une convention noire dédiée à Goodis, pour recevoir un prix pour ce que nous avions fait ces dernières années à la SN. J’avais l’impression d’être déjà mort. En fait, je me suis marré comme une baleine, il y avait plein de frappadingues, de passionnés, de cœurs à vif. Ça a beaucoup bu, fumé, rigolé et c’est là que j’ai rencontré Jedidiah qui lisait sur scène une nouvelle. J’ai adoré direct et le mec était drôle, un fils de pasteur texan qui écoute du death et du black et qui ne jure que par le cinéma indépendant des années 70. On est allés se bourrer la gueule dans un bar texan de la ville, où les serveuses vous montraient leurs seins quand vous leur laissiez des pourboires (c’était avant me too et balance ton texan). A la fin de la soirée, il était évident que nous allions bosser ensemble. On a commencé par Les féroces, une novella crépusculaire qui décrit une révolte de prostituées mexicaines dans le désert à la frontière du Texas et on est en train de traduire (enfin Antoine Chainas, son traducteur) son premier roman Peckerwood.

Finn, c’est le libraire de la convention qui me l’a foutu dans les pattes. Après mon intervention sur scène, le mec est venu me voir avec un petit texte édité par une presse universitaire inconnue en disant « mec, je t’ai écouté, ce livre, il est pour toi ». Il ne s’était pas trompé. Ceci est mon corps est un petit chef d’œuvre qui vous décrit en une centaine de pages la soirée apocalyptique et fondatrice d’une jeune ado de 14 ans qui va découvrir la vie lors d’une longue nuit de beuverie. C’est un livre cru, mystique, on se croirait dans un tableau d’Otto Dix projeté au cœur des Etats-Unis. Depuis on se parle régulièrement par mail et c’est devenu un ami (je dois aller chez lui cet été en Arizona avec mon fils Iggy découvrir le désert, les coyotes et la bouffe épicée). On vient d’acheter son roman, A place for snakes to breed, alors qu’il n’a pas encore trouvé d’éditeur dans son pays. Les ricains trouvent ça trop dur, tu parles.

Donc pour répondre à ta question, je ne choisis pas vraiment ces livres, ce sont plutôt eux qui me choisissent. Je n’ai que du bol d’être au bon endroit, au bon moment. C’est souvent ça une vie d’ailleurs, une succession de hasards, plus ou moins bien maîtrisés.

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Tu as désormais huit titres à ton catalogue. Après six mois d’existence, l’heure est-elle à un premier bilan ? 

C’est un peu trop tôt. Disons que nous avons eu de bonnes surprises avec Mamie Luger de Benoit Philippon, Racket de Dominique Manotti ou encore Présumé Disparue de l’anglaise Susie Steiner. Ces trois titres se sont vendus entre 7 et 10 000 exemplaires chacun et me permettent d’équilibrer un peu les ventes moins bonnes d’autres textes comme Sands, Finn ou Kermici. Mais là encore, c’est pas grave. J’édite souvent des livres en sachant pertinemment que je vais à peine en vendre mille. L’édition, c’est une histoire d’équilibre et les livres qui vendent servent à financer ceux qui se vendent moins. Comme je dis parfois en rigolant, il faut bien signer Blondie pour financer Napalm Death. Je ne suis pas un idéaliste radical. Ce qui m’importe, c’est de durer et de pouvoir creuser un sillon.

Comment as-tu vécu le lancement de ta collection ? As-tu ressenti de la bienveillance de la part des autres éditeurs, des critiques, des journalistes, que tu connais depuis longtemps, ou t’a-t-on fait comprendre que tu devais faire tes preuves à nouveau ?

Euh comment dire…hahah…Disons que j’ai eu l’impression d’être Keith Richards en 1975 qui quitte les Rolling Stones pour intégrer les Ramones. Finis les jets privés, bienvenue dans le van. Je pensais avoir plus de soutiens, ce ne fut pas vraiment le cas. Mais je ne suis pas amer du tout, je suis plutôt content finalement de redémarrer de rien. Comme ça, on ne peut pas nous accuser de copinage ou de complaisance. J’avoue que les débuts ont été très toniques mais dans quelques temps, je me connais, je penserai à ces moments avec nostalgie: « et tu te souviens au début où on galérait, on se marrait bien quand même ». J’aime beaucoup Guns N’Roses mais seulement de 85 à 88, après Appetite for Destruction, après le succès, ça devient de la merde. Use your Illusion 1&2, globalement, c’est de la merde. Le succès, ça rend bouffi. C’est pour ça que j’aime les Ramones et Motörhead, ils n’ont pas eu le temps d’être ramollis par le succès. Donc, oui, on est repartis à la baston comme en 14, mais c’est chouette, on se sent vivants. It’s Alive…

« L’intérêt principal d’être en bas de la montagne, c’est qu’on peut espérer la gravir et arriver au sommet. Quand on est déjà au sommet de la montagne, on peut au mieux y rester ou alors tomber. » 

Y a-t-il des avantages à être moins visible qu’une collection établie?

Des avantages, je sais pas… disons qu’on a plus de liberté de tirer dans tous les sens car on n’est pas sous les feux de la rampe. Mais je ne suis surtout pas dans une esthétique pseudo-punk de la loose. Sûrement pas, pour moi le punk, c’est un pirate individualiste fuck’em all. Je cherche le succès, je veux par dessus tout que mes auteurs vendent des livres et se fassent du fric. Que l’étau de la société qui les enserre puisse justement se desserrer. Mais pas à n’importe quel prix. L’essentiel, c’est qu’au crépuscule de sa vie, on puisse regarder à la fin derrière soi, se regarder dans le miroir en assumant ce qu’on a fait. Je veux que mes auteurs soient fiers d’eux. La vie est trop courte et absurde pour avaler des couleuvres, en plus c’est pas très bon.

En y pensant, je me dis que l’intérêt principal d’être en bas de la montagne, c’est qu’on peut espérer la gravir et arriver au sommet. Quand on est déjà au sommet de la montagne, on peut au mieux y rester ou alors tomber.

J’ai suivi la critique autour de tes premières parutions. Je l’ai trouvée particulièrement frileuse, facilement effarouchée, même venant de chroniqueurs spécialisés dans le noir. J’ai lu, notamment au sujet de Ceci est mon corps de Patrick Michael Finn ou de Requiem pour Miranda de Sylvain Kermici, des remarques du style « Mais pourquoi écrire un tel texte ? », sous-entendu aussi dur ? Qu’as-tu à répondre à ça ? Pourquoi éditer de tels textes ?

Je dois avouer que ces critiques m’ont tout d’abord blessé. C’est une chose que d’aimer ou ne pas aimer un livre mais mettre en cause son existence même, je trouve cela particulièrement féroce. Après tout, on ne fabrique pas des armes, on n’oblige personne à lire, ce ne sont que des livres de papier. Et puis, j’ai fini par prendre cela pour un compliment. On disait la même chose de certains disques de Lou Reed ou des Stooges, de certains films de Haneke ou de Gaspard Noé. Les deux livres dont tu parles sont effectivement radicaux dans la mesure où ils décrivent des réalités difficiles (les excès parfois morbides de l’adolescence chez Finn et la pulsion meurtrière et nihiliste chez Kermici) sans apporter aucun jugement ni explication. Ce sont des livres cliniques qui nous laissent nous débrouiller tout seul avec la folie dans laquelle ils nous projettent. Personne ne nous tient la main, ni ne nous console. Je pense que c’est cela finalement qui a déstabilisé les gens, et quand on est fortement déstabilisé, on a tendance à détourner le regard et à en vouloir, un peu, à celui qui vous a fait voir en face ce que vous ne soupçonniez pas ou ne vouliez pas voir. On parle en musique parfois de bruit « blanc ». Ces deux livres peuvent être considérés comme des romans noirs « blancs ».

Le nombre de collections de polars ne cesse d’augmenter, comme si c’était la poule aux œufs d’or. Est-ce difficile de se faire une place dans le paysage ?

Je ne sais pas vraiment, ce sont des questions trop concrètes que j’évite de me poser. Si on se pose trop de questions, on ne fait rien. Il y a effectivement une multitude de collections, le meilleur comme le pire. Dans l’absolu, je ne fais pas partie des râleurs. Je me place du point de vue des auteurs et je me dis que plus il y a de collections, plus il y a de possibilités de publier un texte. Le prisme est à présent très large et le paysage est plus diversifié que dans les années 90 où 3-4 collections représentaient l’essentiel du marché. L’apparition de Gallmeister ces dernières années, notamment, a permis de mettre un joli coup de pied dans la fourmilière. Alors oui, c’est difficile, le combat fait rage. Mais comme dirait je ne sais plus qui «  à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ». L’important, c’est de se battre et de rêver les yeux ouverts en se donnant justement les moyens de rêver.

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Malgré cet engouement, le noir ne reste-t-il pas considéré comme un sous-genre ? Le fait que les différents prix littéraires continuent à ne mettre en avant que des auteurs édités en « blanche », alors que beaucoup viennent de la « noire », (comme le Goncourt attribué à Nicolas Mathieu) n’en est-il pas la preuve ?

Cette question est pour moi un vieux cliché. On en parle depuis les années 80, avec le passage de certains auteurs de la Série Noire à la Blanche. Je pense à Pennac et Benacquista notamment. C’est vrai que Lemaitre et Mathieu ont eu le Goncourt en passant d’une collection noire à une collection dite blanche. Moi, ça ne me dérange pas plus que cela en fait. J’aime même bien l’idée qu’une collection noire puisse être un incubateur et forme des auteurs avant de les laisser partir pour des collections plus grand public. La difficulté réelle pour un éditeur de noir et de garder ses auteurs dans sa collection alors qu’ils louchent vers la littérature blanche mais bon, ça c’est le cœur même du métier : réussir à établir des liens forts qui durent dans le temps. Et rien n’empêche les va-et-vient, la vie est longue, multiple et complexe. Et puis, j’ai toujours aimé la culture populaire de genre, je m’en fiche un peu de ce que les gens pensent. Là encore, si on réfléchit trop, on ne fait plus rien.

« Les éditeurs de noirs, les auteurs de noirs, nous savons ce que nous faisons, nous savons où nous nous inscrivons dans l’échelle de valeur. On défend aussi une littérature radicale, critique, qui gratte là où ça fait mal. On ne peut pas non plus se plaindre de ne pas être invité chez Michel Drucker. »

Ce mépris affiché envers la littérature noire n’est-il pas très pénible quand on cherche à mettre en avant justement la qualité des textes que l’on publie ?

Non, je ne suis pas aussi sombre que toi. Il y a peut être un certain snobisme critique mais de là à parler de mépris, je trouve le terme un peu trop fort et surtout un peu trop victimaire. Les éditeurs de noirs, les auteurs de noirs, nous savons ce que nous faisons, nous savons où nous nous inscrivons dans l’échelle de valeur. On défend aussi une littérature radicale, critique, qui gratte là où ça fait mal. On ne peut pas non plus se plaindre de ne pas être invité chez Michel Drucker. Cela fait partie du trip. Cela dit, je comprends très bien qu’après des années, un auteur de noir ait envie de changer de registre et de montrer à la Terre entière de quel bois il se chauffe. Mais, en tant qu’éditeur, je ne le vis pas si durement, et le milieu de la littérature noire est un milieu vivace et riche. Et les gens aiment les romans noirs. La vraie reconnaissance, c’est de pouvoir atteindre son public et ça ne dépend pas que de la couleur de la collection, heureusement d’ailleurs.

Ne peut-on pas faire de la littérature exigeante, de qualité et populaire ?

Evidemment, voyons. Pour parler de mes années SN quand je pense à Caryl Férey, DOA, Nesbo, je ne rougis pas. Ce sont des auteurs qui écrivent avec les tripes, des auteurs honnêtes et droits qui écrivent comme s’ils allaient mourir demain. Et ta question s’applique à tous les champs de la culture, que ce soit la littérature (blanche ou noire d’ailleurs), le cinéma, les séries télé… Il est toujours difficile d’allier grand public et ambition culturelle mais heureusement on y arrive quand même assez souvent. Je dois être plus optimiste que toi hahaha.

Qu’est-ce qu’une bonne collections de romans noirs ? Tu proposes également des textes moins « rugueux », comme Mamie Luger de Benoît Philippon ou L’éternité n’est pas pour nous de Patrick Delperdange. L’équilibre est-il difficile à trouver ?

Aucunement, c’est même ce qui fait l’intérêt du job. Arriver à concilier dans une même collection des textes totalement divers, offrir un spectre le plus large possible. Editer, ce n’est pas juste publier ce que l’on aime intimement. Sinon ça serait trop facile. Editer c’est aussi sortir de soi et se dire « ce bouquin, c’est pas ma came au premier abord, mais dans le genre, c’est vachement bien ». Quand je commençais dans l’édition en 2000, je citais souvent Arnold et Willy « faut de tout pour faire un monde » et je pense toujours pareil. Je considère toujours une collection littéraire comme une micro-maison d’édition. Et je compte bien qu’EquinoX réunisse en son sein la diversité du genre, que ce soit le petit roman noir poing dans la gueule qui provoque des grimaces (mais pourquoi ce livre? Mais pourquoi?) ou des thrillers efficaces que vous ne pouvez pas lâcher. Ce qui compte pour moi, c’est que mes auteurs soient honnêtes dans leur appréhension de leur art. Comme en musique, d’ailleurs : j’ai plutôt tendance à aimer la musique très bruyante voire « extrême » (le grind, le black, le drone) mais il m’arrive souvent de chialer en écoutant Elliott Smith. La vie est multiple et complexe encore une fois, et quand on édite des artistes, je trouve cela salutaire d’avoir la palette la plus large possible. Sinon, c’est pas drôle, et si on ne s’amuse pas en le faisant, si on commence à tomber dans une routine esthétique, eh ben, c’est qu’on est déjà mort.

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Tu m’as dit que les auteurs qui t’avaient suivi chez EquinoX, (et que ça te rendait très heureux), savent pourquoi ils sont là. Pourquoi sont-ils là ? As-tu changé quoi que ce soit dans ta façon de travailler ? Qu’est-ce qu’un bon éditeur ?

Tu penses bien que je ne peux pas répondre comme ça à une telle question, ça serait gravement prétentieux. Je pense d’abord qu’il y a une communauté esthétique. A chaque fois que je parle à des auteurs, je vois que nous partageons des goûts en matière de ciné, de musique, d’arts plastiques. Nous partageons aussi une certaine ouverture d’esprit. La musique joue aussi une grande place : je vais voir Nick Cave avec Marie Van Moere, Nine Inch Nails avec Ingrid Astier, Napalm Death avec Clément Milian et Sylvain Kermici. Tous ces auteurs sont aussi souvent des oiseaux de nuit qui aiment bien refaire le monde, refaire l’immonde autour d’un verre mais pas que… On peut écouter du jazz en mangeant des légumes et faire partie de la bande. Le point commun central, c’est une certaine ambition vis-à-vis des livres que nous publions. Je veux que mes auteurs soient fiers de leurs livres, le mot « œuvre » ne me fait pas peur. Toutes ces personnes, patiemment, sont en train de constituer une œuvre. Certains dans la lumière, d’autres plus à l’ombre. Donc on travaille beaucoup, on ne parle que de ça (et de musique et de ciné) mais c’est vrai qu’on a un côté monomaniaque obsessionnel pas toujours évident pour l’entourage proche. Je sais de quoi je parle, j’ai épuisé mon ex-femme avec cette folie du livre, cette soif de se battre pour faire reconnaître mes auteurs à leur juste valeur. Là encore, tous les auteurs avec qui je travaille sont des auteurs viscéraux qui ne peuvent pas faire autrement qu’écrire, sinon ils seraient bons pour l’asile ou l’hôpital. Il y a un sentiment d’urgence : vivre, écrire, lire, ressentir comme si on allait mourir. Ce qui est d’ailleurs le cas, nous allons tous mourir, hahaha.

Qu’est-ce qui nous attend, chez EquinoX, pour les six mois qui viennent ?

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En 2019, EquinoX va vous faire voyager. Des goulags de Corée du Nord au tapis rouge d’Hollywood en passant par les villages corses et les forêts du Perche, la plage de Teahupo’o en Polynésie française et sa vague mythique, vous verrez que le roman noir ne connaît pas les frontières. Ce voyage sera aussi un voyage dans le temps : des années 80 et la chute du communisme au Moyen-âge de la Guerre de Cents Ans, vous découvrirez un présent que vous n’imaginez pas et un passé étrangement familier. Ce voyage, comme tout bon roman noir, est aussi un voyage à travers différents milieux sociaux nous plongeant dans des réalités insoupçonnées : des pontes de la mafia corse aux futurs stars d’une industrie naissante que l’on appellera bientôt « l’industrie du X » ; d’un chasseur mystique et solitaire aux surfeurs polynésiens en passant par les salons feutrés et dorés de la République Française ; d’un taulard-vétéran d’Irak (et accessoirement toxicomane) aux cellules djihadistes de Molenbeek… Bouclez vos ceintures et entrez dans le rêve.

Interview publiée en partie dans New Noise n°47 – février-mars 2019

 

Patrick K. Dewdney

 

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Foutez-moi la paix, je lis ! Il y a des bouquins impossibles à lâcher, des romans qu’on quitte à regret, trop courts malgré leurs 600 pages. Les deux premiers tomes de la saga fantasy de Patrick K. Dewdney, Le Cycle de Syffe, sont de ceux-là. Nous y sont contées les mésaventures de Syffe, huit ans au début de l’histoire, orphelin des rues sans origine, nommé d’après le peuple duquel il semble être issu. Le jeune héros survit de vols et de corvées à Corne-Brune, dans un confort et une stabilité relatifs quand, à la mort du roi, les primeautés de Brune plongent dans la guerre et le chaos. Son univers bascule alors du côté sombre et les épreuves qu’il subira seront aussi physiques qu’affectives. Dans Syffe, tout est extra-ordinaire : le suspense haletant ; les bastons épiques, sanglantes et monumentales ; les sentiments profonds et les personnages fouillés ; le fantastique, inquiétant, en toile de fond ; la langue, riche et fluide… L’enfant de poussière et La peste et la vigne inscrivent d’entrée Patrick K. Dewdney parmi les grands noms de la littérature de l’imaginaire. George R. R. Martin et Robin Hobb n’ont qu’à bien se tenir.

PHOTO DEWDNEY © Maryan Harrington
photo : Maryan Harrington

Tes deux derniers livres publiés étaient des romans noirs plutôt courts (Crocs et Ecume, parus à la Manufacture de livres) et on te retrouve avec une saga de fantasy. Doit-on s’étonner de ce changement de registre ?

Je ne pense pas. J’ai toujours revendiqué le fait que j’écrivais des histoires sans m’attacher particulièrement aux découpages de genre, d’ailleurs je crois que les ouvrages que tu mentionnes pourraient très bien être définis simplement comme des romans. Nous avons revendiqué l’étiquette « noire » dans le cadre d’une collection, mais à mon sens, au vu du contenu littéraire de la collection, c’était essentiellement un choix éditorial.

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Il me semble que ton écriture a changé, que ta façon de raconter les épisodes que vit Syffe fait appel à des phrases toujours réalistes mais plus amples, comme si elles prenaient leur temps. Est-ce que le genre (noir ou fantasy) dicte le style ?

Je dirais qu’il s’agit davantage d’une question de volume, et du fait que, pour accommoder ce volume, j’ai fait le choix de ralentir le rythme global de ma narration, ce qui implique entre autre l’emploi de phrases plus amples. La mise en place d’un récit au passé joue aussi sur la composition de mes phrases. C’est la première fois que je quitte le récit au présent, et l’urgence narrative qui va avec. Le texte a donc forcément un souffle différent.

Les intrigues de Crocs et Écume faisaient corps avec l’environnement dans lequel elles étaient situées, le plateau limousin ou la côte atlantique. Le vocabulaire était précis, le style quasi naturaliste. Dans le Cycle de Syffe, la nature et les paysages sont inventés. Cela change-t-il quelque chose dans la façon de penser les actions des personnages ?

Il me semble que dans le fond je reste dans un rapport schématique à l’environnement qui est identique à ce que j’ai pu faire avant, avec des actes qui découlent de leur propre histoire et qui s’exercent en réaction à un contexte général, qu’on peut appeler « nature ». Par contre, sur la forme, oui, c’est évident que cela change des choses. Et c’est peut-être même plus clair pour moi, puisque j’en maîtrise davantage la globalité.

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illustrations : Fanny Etienne-Artur

As-tu mis longtemps à choisir ton personnage principal ? Es-tu, à l’origine, parti de lui ou du monde dans lequel il évolue ?

Je n’ai pas tellement de souvenirs à ce propos, je crois que les deux sont nés l’un avec l’autre. Ce projet mûrissait en moi depuis très longtemps sous la forme d’une émotion. Lorsque j’ai pris le parti de transformer cela en un récit, l’univers s’est littéralement déversé sur le papier, et l’histoire que je voulais raconter avec. J’ai mis environ une semaine à matérialiser l’univers dans ses grandes lignes, et la rédaction du premier chapitre a suivi dans la foulée.

Syffe se décrit ainsi : « Très jeune déjà, mon ascendance était visible dans mes yeux noirs et mes traits fins, mes cheveux jais et raides, mon teint basané »… Hormis cette ressemblance physique, y a-t-il beaucoup de toi dans le personnage de Syffe ? T’es-tu inspiré de toi, enfant, et d’émotions que tu aurais ressenties quand tu es arrivé d’Angleterre à sept ans pour vivre dans le Limousin ?

Physiquement, mon personnage me ressemble un peu, c’est indéniable. Au delà de ça, je crois que j’ai surtout envie de raconter par son biais une histoire universelle, en prenant le parti de m’affranchir des canons du genre. Dans ce cadre, le fait de camper un gamin gringalet, aux traits androgynes et à la peau mate, cela a un sens qui me dépasse de loin, il me semble. Concernant les passages qui racontent l’enfance, il va de soi que mon expérience personnelle en tant qu’enfant immigré a dû influer sur le récit, mais je pense que j’ai fait attention, comme je le fais toujours, d’ailleurs, à ne pas parler de moi plus qu’il ne le faut.

A propos de ton arrivée en France, connaissais-tu le français ? Penses-tu que le fait que le français ne soit pas ta langue maternelle a une influence sur ta façon d’écrire ?

Lorsque je suis arrivé en France peu avant mon septième anniversaire, je ne parlais pas un mot de français. J’ai appris la langue en un an. Il faut savoir que la plupart des spécialistes s’accordent à dire que les bouts de cerveau qui contrôlent la linguistique s’y figent un tout petit peu plus tard que ça, et dans mon cas, vu que je baignais clairement dans deux cultures et deux langues, le concept de « langue maternelle » n’est pas forcément très pertinent. Ce qui est certain c’est que le bilinguisme conditionne la manière dont l’esprit fonctionne. C’est un sujet sur lequel il existe quantité d’études passionnantes, mais que je n’estime pas maîtriser assez pour en parler convenablement.

Tu as choisi d’écrire au passé, par la voix de Syffe qui raconte ses souvenirs depuis l’âge de huit ans. Pourquoi cette distance ? 

Parce que j’aime bien le principe du récit rapporté, et le jeu narratif qui se tisse organiquement entre les différents niveaux de subjectivité du narrateur. C’est pratique, aussi quand on met en scène un univers étranger au lecteur, parce qu’on peut osciller entre plusieurs points de vue pour le présenter : l’ignorance d’un enfant en plein apprentissage du monde, ou le recul d’un narrateur plus âgé, plus cultivé.

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Par ses thèmes (un orphelin des rues qui ne connaît pas ses origines), par sa construction, toute en rebondissements, ainsi que par son découpage en chapitres mettant en avant le suspense, Le Cycle de Syffe m’a fait penser aux romans-feuilletons du XIXème, à la Dickens ou Dumas. Te considères-tu comme un auteur de littérature populaire ?

Je ne me considère pas comme grand-chose en vérité, en tout cas pas d’un point de vue littéraire. Par contre, je comprends complètement le parallèle que tu établis avec cette question, et je pense qu’il est pertinent. Il me semble que tout ça est issu d’un même processus, en réalité. Feuilletons-fleuves, littérature populaire ou fantasy, au niveau de leur construction et de leur structure, fondamentalement ces littératures se rapprochent toutes du mythe.

Le cycle de Syffe se situe dans un univers à l’imagerie (pré)médiévale. Pourquoi cette période ? Le Moyen-âge est-il l’âge de tous les possibles ?

Pour moi, effectivement, c’est avant tout une époque où le monde recèle encore des possibles, des espaces lointains et exotiques, sur lesquels l’homme n’a pas encore assis sa posture de dominant. On y vit aussi différemment : les rapports sociaux sont plus tranchés, et peut-être plus clairs. Les dominations s’y établissent par une violence qui s’assume, et l’on y résiste légitimement par les mêmes biais. En dépit du foisonnement complexe de cultures qui s’y interpénètrent, c’est un âge que je trouve plus lisible, ce qui en fait aussi un cadre de choix pour tout récit qui ambitionne une portée symbolique.

T’es-tu inspiré de faits historiques, ou de la situation mondiale contemporaine, pour créer le contexte géopolitique du Cycle de Syffe

Mon analyse historique étant clairement matérialiste, je ne dissocie pas vraiment le passé du contemporain. Ce que je mets en scène, c’est la société sédentaire, l’impact de sa politique, de ses mœurs, et surtout de son économie sur le cours du monde. La lecture moraliste véhiculée par bon nombre d’auteurs de l’imaginaire ne m’intéresse pas du tout. Ce que j’essaye de faire, c’est de mettre en évidence que la mécanique sociale qui mène à la guerre ou à la xénophobie n’est pas intrinsèquement liée à des valeurs, ou plutôt si, mais que ces valeurs naissent à leur tour d’un contexte précis, généralement économique, qui conditionne le rapport des gens entre eux.

 » Être artiste, c’est endosser un rôle social qui consiste à interroger et à faire sens du monde. Il s’agit nécessairement d’un travail politique. »

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Ta saga s’inscrit dans la littérature de l’imaginaire mais finalement le monde dans lequel vit Syffe, rempli de guerres, de populations déplacées, de racisme, de répression, d’esclavage… a beaucoup de points communs avec notre monde. Etait-ce une façon de parler de sujets qui te tiennent à cœur ? Est-ce un livre politique?

Tous les livres sont des livres politiques. Du traité idéologique au livre de cuisine, en passant par la fiction, il n’y a pas un seul texte qui ne statue pas sur un aspect ou un autre de la réalité que nous habitons. Être artiste, c’est endosser un rôle social qui consiste à interroger et à faire sens du monde. Il s’agit nécessairement d’un travail politique. Quitte à être cassant et péremptoire, ceux qui s’en défendent sont soit des menteurs, soit des imbéciles. Nous vivons dans une époque de bouleversements sociaux, écologiques et économiques. J’ai toujours cherché à rendre compte de ces bouleversements, à les situer dans une grille de lecture systémique, ne serait-ce que pour contextualiser les discours réactionnaires qui en découlent.

On connaît ton engagement pour un mode de vie alternatif, empreint d’égalité sociale, d’écologie. Est-ce que Syffe rencontre(ra) un peuple qui a mis en principe une utopie dans laquelle tu aimerais vivre ? Les Vars, ces hommes libres qui «n’ont ni seigneurs ni chefs, et ne font usage de l’or que pour échanger à l’extérieur de leurs frontières » et leur Pradekke, précepte qui dit que « l’homme sage est capable de discerner les nuances entre ce qu’il sait et ce qu’il croit, parce que la croyance est la plus dangereuse des ignorances» en sont-ils si éloignés ? 

La société Var est effectivement porteuse de certaines valeurs libertaires, mais je n’irais pas jusqu’à dire que je mets en scène une utopie réelle au sein du cycle. Essentiellement parce que, comme je te le disais plus haut, c’est important pour moi de montrer que les valeurs sont liés au contexte duquel elles émergent. Par exemple, je ne crois pas que l’idéal anarchiste tel que je le conçois pourrait naître d’un monde où le progrès scientifique est aussi balbutiant. J’ai fait le choix d’y intégrer une pensée sceptique, à défaut d’un rationalisme assumé, et je pense que c’est déjà relativement improbable. Mais voilà, si ça peut faire découvrir à quelqu’un que l’anarchie, ce n’est pas forcément le chaos mad-maxien qu’agitent les classes dominantes pour rendre l’émancipation effrayante, alors c’est pour moi une improbabilité acceptable.

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Syffe grandit en se forgeant au contact de figures paternelles, Hesse, Nahirsipal Eil Asshuri et Uldrick. Pourquoi ne pas l’avoir fait évoluer aussi sous l’influence de personnages féminins ?

C’est une très bonne question. Avant d’y répondre je voudrais contextualiser un peu : j’ambitionne de faire de ce cycle un objet littéraire engagé, notamment, mais pas seulement, en faveur du féminisme. A cette fin, j’ai fait le choix de camper un monde (ou du moins une culture) qui ressemble à ce que nous connaissons au niveau des rapports de domination pour pouvoir justement les mettre en évidence et les dénoncer. De fait, il me semble que ces rapports sont clairement lisibles dans le premier tome : Hesse est un soldat, et dans la culture Brunide, il ne pouvait qu’être un homme. Nahirsipal, qui est issu de deux cultures extrêmement phallocrates, Jharra et Carme, se trouve dans sa position de maître-chirurgien par la vertu de son sexe. Il n’y a que Uldrick que j’aurais légitimement pu remplacer par un personnage féminin, mais pour moi, pour un tas de raisons essentiellement symboliques (notamment la place qu’il occupe dans l’éducation de Syffe, et la violence institutionnelle qu’il incarne à ce moment-là), la question ne s’est jamais posée. Par contre je voudrais quand même rappeler l’existence d’un personnage qui est tout aussi influent et important pour Syffe que les trois personnages que tu évoques : il s’agit de Driche, qui est l’un de mes personnages préférés du premier tome, mais aussi du cycle dans son ensemble.

J’ai aussi pensé aux Voyages de Gulliver en lisant Syffe. Un personnage découvre différents mondes, différentes religions, façons de vivre… au fur et à mesure de ses pérégrinations, et en tire des enseignements. Est-ce un roman philosophique? 

Cette question rejoint à mon sens celle que tu m’as posée à propos de la politique. Il me semble que dès lors que l’on décrit une réalité (qu’elle soit fictive ou non, d’ailleurs), on se trouve de fait dans un processus qui en valide ou en questionne les fondements. L’un des combats philosophiques principaux que je mène par le biais de la littérature, et ce depuis que j’écris, c’est la lutte contre la notion erronée de « nature humaine », ainsi que le moralisme et l’essentialisme qui l’imprègnent. J’ai toujours mis en scène des personnages issus de leurs trajectoires, et c’est important pour moi de démontrer en quoi le bien et le mal sont des notions très subjectives et parfaitement artificielles, qui ne rendent absolument pas compte de la réalité.

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Tu considères donc qu’un être humain n’est pas, par essence, bon ou mauvais, mais que ses pensées, ses actions sont le résultat des rencontres qu’il fait, et des situations auxquelles il est confronté ? Mais l’empathie que l’on ressent envers Syffe et les camarades de son âge ne vient-elle pas également du fait qu’ils représentent une sorte de pureté par rapport à la violence des adultes ?

En fait, c’est bien pire que ça. Je ne crois tout simplement pas que « bon » ou « mauvais », ça veuille vraiment dire quoi que ce soit. Et oui, d’après moi nos actes tout comme nos schémas de pensée sont avant tout la somme de nos expériences. Et c’est d’ailleurs pour ça que toi tu vas lire l’histoire d’un enfant étranger qui traîne la rue entre vols, cambriolages et mendicité, et y percevoir une forme de pureté, alors que si on transposait tout ça dans le monde que nous habitons, une partie croissante de la population n’hésiterait pas à qualifier ce même gamin de « racaille ».

Y a-t-il l’idée d’un destin, à travers le personnage de Syffe, ou se construit-il uniquement par les (non)choix qu’il fait ?

Ce sont des notions avec lesquelles je vais jouer dans la série, le destin notamment, ou du moins la prédétermination, et du coup, c’est difficile de te répondre sans spoiler, puisqu’on touche à l’essence du personnage, et donc au cœur de l’histoire que je vais raconter.

Il paraît que tu es féru de zététique. Tu nous expliques ce que c’est ? Est-ce que ça transparaît dans ton œuvre ?

La zététique, c’est une école de pensée sceptique qui s’intéresse principalement, mais pas seulement, aux pseudo-sciences. Elle apprend à douter de tout, encourage l’identification de ses propres biais, et part du principe que des déclarations extraordinaires doivent s’accompagner de preuves extraordinaires. Et oui, du coup je crois qu’on peut dire que ce genre d’influence transparaît clairement dans mon œuvre.

Le surnaturel, qui se manifeste sous la forme d’expériences ou de rencontres plutôt désagréables, me semble plus présent dans le deuxième tome. Va-t-il prendre plus d‘importance au fil de l’histoire ? 

C’est difficile de répondre à cette question sans spoiler la suite, voire même mes intentions d’écriture au niveau du cycle dans son intégralité. Du coup, j’espère que tu comprendras, mais je préfère ne rien en dire.

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Peux-tu nous dire qui est ce Jacques-Emile, auquel Syffe est dédié ?

Jacques-Émile Deschamps est l’homme à qui je dois ma carrière littéraire. Je l’ai rencontré durant mon adolescence, dans le cadre d’un atelier d’écriture. J’avais quatorze ans, et j’écrivais la suite du Seigneur des Anneaux. Il a cherché à me revoir quelques années plus tard, lorsque j’ai quitté la campagne pour faire mes études, et nous sommes devenus amis. Il m’a aidé à mettre le pied à l’étrier au niveau de l’écriture, et m’a donné de bonnes adresses et de bons conseils lorsque j’ai eu fini d’écrire mon premier roman. C’est clairement grâce à lui que j’ai été publié. Jacques est mort brutalement l’année dernière et la dédicace qui figure dans l’Enfant de Poussière n’était pas posthume, quand je l’ai rédigée. J’ai de la peine qu’il n’ait pas pu la lire. C’était une personne généreuse et entière qui comptait beaucoup pour moi. J’écris ces lignes depuis son fauteuil de travail, qu’il m’a cédé il y a une dizaine d’années de ça. Il est bien, ce fauteuil. Hormis mon premier, j’ai écrit tous mes livres assis dedans.

Deux tomes de ta saga sont parus, pour l’instant. Et il me semble que sept sont prévus. Est-ce que tu penses les écrire vite ? Connais-tu déjà la fin, et tous les enchaînements ?

Je suis actuellement calé sur un rythme d’écriture qui devrait me permettre de sortir un tome tous les deux ans. J’ai bien évidemment la fin en tête, ainsi que la plupart des arcs narratifs secondaires. Je n’aurais jamais osé entraîner mon éditrice sur un projet d’une telle envergure sans avoir de solides appuis.

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Comment fais-tu, au quotidien, pour t’extirper de cet univers aussi dense et foisonnant?

Eh bien en vérité je crois que je ne m’en extirpe jamais vraiment. Que je sois entrain de marcher, de discuter, d’embrasser, de militer, ce qui se passe c’est que je nourris sans cesse mon univers. Parfois je le porte en sourdine, et d’autres fois il m’obnubile, mais on ne se sépare pas beaucoup, lui et moi. Et tant mieux, d’ailleurs. C’est un joli remède contre l’ennui, et un refuge appréciable quand la réalité tempête de trop.

Interview publiée dans New Noise n°46 – novembre-décembre 2018

Viv Albertine

Credit Laura Hynd
photo : Laura Hynd

Quand les Slits débarquent en 77, dans le sillage du punk british, elles déchainent l’ouragan. Ari Up, Tessa Pollitt, Palmolive et Viv Albertine resteront dans le cyclone jusqu’à leur split en 81. Inclassables, incontrôlables, elles s’attirent les foudres du grand public et des tabloïds. Elles dérangent. Pas question qu’on leur dicte quoi chanter, quoi faire, quoi porter. Elles sont sauvages, à l’image de la pochette de leur premier album de 79, Cut, culte, aux accents reggae dub, post punk. Don Letts, un temps leur manager,  affirme qu’ « elles étaient les Slits 24h24, elles ne mentaient pas. » Elles étaient rebelles, honnêtes, sincères à la scène comme à la ville. Aucune raison, donc, pour que la guitariste Viv Albertine verse dans le mièvre quand elle décide d’écrire ses souvenirs.
Dans sa première autobiographie De fringues, de musique et de mecs, parue chez Buchet Chastel en 2017, elle revenait longuement, mais pas que, sur ses jeunes années chaotiques. Dans To Throw Away Unopened, son deuxième livre, non encore traduit, elle reprend le fil là où elle l’avait laissé. Elle y relate, à la manière d’un roman noir, les dernières heures de sa mère et la découverte de son journal intime, qu’elle lit, malgré l’injonction qui lui est adressée, de « jeter le sac qui le contient, sans l’ouvrir ». Trop tentant. Plonger dans le passé de celle qui l’a élevée seule lui fait comprendre (un peu) d’où lui viennent sa force et sa rage. C’est l’occasion pour Viv Albertine de livrer sa vision du monde, de vomir sur ce monde dominé par les mâles où chaque once de liberté doit être défendue bec et ongles. La dame n’a rien perdu de son franc parler. L’euphémisme ? Pas sa tasse de thé. Le qu’en dira-t-on ? Rien à battre. Son humour est féroce, sa plume acérée. Elle a bravé les tempêtes, alors quand tu la gonfles avec tes questions ? Ben, normal, elle te met un vent…
Ta première autobiographie De fringues, de musique et de mecs a été publiée en 2014. Puis tu en as écrit une deuxième, To Throw Away Unopened, sortie en avril 2018. Je suppose que la mort de ta mère, et la découverte du sac contenant son journal, ont été pour toi des événements trop bouleversants pour être passés sous silence. Tu as choisi les mots pour t’exprimer, et non la musique. Est-il plus maintenant plus facile pour toi de t’exprimer à travers la littérature qu’à travers la musique ?

Depuis la dissolution des Slits en 1981, il m’est difficile d’écouter de la musique. L’expérience que nous avons vécue a été difficile et violente et j’y ai découvert l’envers du décor d’une industrie brutale et sexiste. Jusqu’à ce que je devienne guitariste dans les Slits, la musique était ma religion, ce qui me sauvait, la seule chose sur la terre en laquelle je croyais. J’imagine que c’est pour cette raison que j’en attendais tellement et que j’ai été si déçue quand j’ai réalisé ce qui se passait réellement dans les coulisses, ce qui se cachait derrière le simple fait d’écrire des chansons. En 2012, je me suis sentie obligée de composer à nouveau, l’écriture de nouveaux morceaux s’imposait. Je sentais que j’avais quelque chose à dire et j’ai fait l’album The Vermilion Border. Mais dès sa sortie, et passée la tournée que j’ai faite dans la foulée, ça a été fini. Je ne crois pas à la musique en tant que carrière. Etre contraint de pondre des albums pour continuer à exister aux yeux du public… C’est la même chose avec toutes les formes d’art. Si vous n’avez rien de nouveau à ajouter, fermez-la.

Je trouve excitant d’écrire dans un format plus long. Prendre le temps et avoir la place d’étirer et de creuser un sujet en profondeur, voilà ce qui m’intrigue en ce moment et je poursuivrai l’expérience jusqu’à ce que je sente n’avoir plus rien à dire ou que ce moyen d’expression ne me convienne plus.

Tu as écrit De fringues, de musique et de mecs au présent, comme si tu étais en immersion, et le lecteur avec toi, dans la tête de la fille que tu étais. Tu as préféré le passé pour To Throw Away Unopened, alors que les événements que tu y racontes sont plus récents. Pourquoi ce choix ?

L’utilisation du présent dans le premier livre s’est imposée dès que j’ai rédigé une poignée de chapitres. J’ai alors tout de suite su que c’était ce qu’il y avait de mieux pour ce bouquin. La narration me suit à travers ma vie, toutes les erreurs que je fais, les obstacles et la solitude que j’expérimente au fur et à mesure de mon parcours. Je ne voulais pas faire entendre la voix d’un narrateur plus malin – c’est-à-dire moi maintenant que j’ai vieilli- qui savait toujours ce qui allait arriver à l’avance et qui distillerait des mises en gardes et donnerait sans arrêt au lecteur des indications. Je voulais que le lecteur patauge avec moi, dans l’instant, qu’il ignore si tout allait partir en vrille ou si tout irait bien. Tout comme je ne le savais simplement pas moi-même.

Le présent ne convenait pas pour la rédaction du deuxième livre puisque je regardais en arrière, décortiquais ma vie passée comme un détective tachant de découvrir d’où me venait ma (toujours très vive) colère, et pourquoi j’avais fait preuve d’assez d’audace pour prendre une guitare électrique à vingt ans à peine, alors que j’étais pauvre, issue de la classe ouvrière, sans éducation, que j’étais incapable de chanter juste, que je n’avais pris aucune leçon de musique ni n’avais joué d’aucun instrument avant. Cette histoire avait besoin d’être racontée avec circonspection, c’est pourquoi j’ai utilisé le passé. Ça a été un vrai défi, de trouver une forme narrative qui serve le propos, mais j’ai fini par y arriver.

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Les titres de tes livres sont tous les deux des phrases ou des mots provenant de ta mère. (Sa mère lui répétait qu’elle ne parlait que De fringues, de musique et de mecs quand elle avait treize ans.) Voulais-tu lui rendre hommage ou se sont-ils imposés car c’était la personne qui te connaissait le mieux ?

Le fait que les deux titres soient des expressions de ma mère n’a pas été un choix conscient. Cela montre simplement à quel point nos mères sont ancrées profondément dans notre psyché. Un de mes livres préférés s’appelle Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? de Jeanette Winterson (Ed. de l’Olivier, 2012), qui est aussi une phrase que disait sa mère. Je pense que nous sommes face ici à un vrai genre de livres, dont les titres sont issus d’expressions provenant de la mère des auteurs !

Les paroles des Slits, de même que celles de ton album The Border Vermilion, étaient très réalistes, directement inspirées des événements que tu vivais. Est-ce cette expérience qui t’as conduite à faire les choix de livres réalistes, des autobiographies, et non de la fiction ? Est-ce très différent d’écrire des paroles et des livres ?

L’écriture de mes livres est assurément influencée par ma façon d’écrire des paroles, qui était très rigoureuse. A l’époque dite « punk », tous ceux impliqués dans le mouvement passaient leur temps à discuter de la façon d’écrire des chansons. Le consensus était unanime sur le fait que les paroles devaient être honnêtes et refléter votre propre expérience – d’autant plus que la musique en Grande-Bretagne était devenue très extravagante et américanisée dans les 70’s – qu’elles devaient être directes et aller droit au but, qu’elles devaient exprimer quelque chose, ne pas perpétuer une morale conformiste, et être brèves. Je m’en suis tenue à cette éthique en écrivant mes livres. Les différences sont nombreuses entre écrire des paroles et un livre, mais c’est le format long qui m’éclate le plus, car il permet de vraiment explorer une idée, de lui laisser faire son chemin dans mon esprit puis sur le papier, la transformant en une expérience bien plus profonde.

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« On vit des époques tellement différentes. Celle de maintenant n’est pas plus facile, mais plus subtile. Le Punk n’était pas subtil. »

Tu écris à propos de ta mère « qu’elle t’a élevée pour être punk ». Et dans l’anecdote que tu rapportes, où des gros cons te dérangent pendant un concert et où tu finis par leur renverser leurs bières sur la tête, tu écris : « elle te revient vite, l’attitude punk, quand tu en as besoin. » Comment définirais-tu « être punk ? »

Je n’aime pas me définir comme étant « punk ». C’est un mot et un concept inventés par les médias dans les 70’s et on était opposés à cette étiquette. L’attitude que j’adoptais à cette période n’est plus pertinente aujourd’hui. On vit des époques tellement différentes. Celle de maintenant n’est pas plus facile, mais plus subtile. Le Punk n’était pas subtil.

Au sujet de ton père, tu dis : « S’il avait été dans les coins, je n’aurais jamais eu assez de confiance en moi pour prendre une guitare, et pour commencer, je n’y aurais pas été autorisée. Ça ne concernait pas uniquement moi. Aucune des Slits n’avait de père. » Seules les mères peuvent-elles enseigner l’esprit punk à leurs filles ?

Nos pères, à l’époque, nous auraient empêchées d’être ce que nous étions vraiment, sauvages. On vivait dans une société très stricte et patriarcale alors. Ainsi, même si on avait eu des pères qu’on aurait aimés, on aurait cherché à leur faire plaisir, ce qui aurait eu pour effet de nous étouffer de toute façon. Je ne crois pas qu’il soit possible pour un père ou un homme de jamais vraiment comprendre ce qu’une fille doit affronter et surmonter, physiquement, mentalement et émotionnellement, pour être une rebelle ; des siècles de conditionnement et notre propre besoin compulsif de s’intégrer, d’être aimées en premier lieu. Tu dois te battre contre toi-même, c’est très difficile et inconfortable. Voilà pourquoi la plupart des femmes (et des hommes) ne choisissent pas cette voie.

Ta mère, même si elle savait que tu faisais des erreurs, a toujours accepté tes choix. Elle était très permissive. Te comportes-tu de la même façon avec ta fille ?

Je suis plus prudente avec ma fille que ma mère ne l’était avec moi. Ma mère me laissait faire ce que je voulais et me fourrer dans des situations dangereuses, dont certaines ont eu sur moi un impact négatif et durable. J’ai l’impression que j’ai fait plein d’erreurs que ma fille n’a pas à faire parce qu’elle vit à une époque un peu plus libérée. Mais j’encourage sa confiance en elle et en son propre jugement, sa liberté de penser par elle-même. Ce que je voulais pour elle par dessus tout, et que je n’ai pas eu, c’est une bonne éducation. Une fois ce fait accompli, je considérerai que j’ai fait mon boulot et qu’elle peut faire ce qu’elle veut, car elle aura toujours cette éducation sur laquelle s’appuyer. Ma mère me disait tout le temps : « ils peuvent te faire ce qu’ils veulent, mais ils ne pourront jamais te retirer ton éducation. » Dans son esprit, « ils » signifiait l’establishment. Je ne l’ai pas écoutée, mais je fais en sorte que ma fille le fasse.

Viv Albertine DSC_1496 credit Carolina Ambida
photo : Carolina Ambida

« J’étais extrêmement féministe, je lisais beaucoup sur cette question, j’étais militante et très informée sur le féminisme. »

Les Slits refusaient d’être réduites à un groupe de filles. Vous vouliez être considérées comme des garçons et réfutiez le fait d’être féministes. Pourtant, vous avez été des modèles pour de nombreuses femmes qui ont vu que c’était possible de monter sur une scène. N’es-tu pas devenue une icône féministe ?

D’un coup, on passe son temps à me demander pourquoi les Slits ont déclaré qu’elles n’étaient pas féministes, ce qui est pénible parce que c’est sorti du contexte et que cette déclaration a été faite il y a quarante ans. Les journaux à scandale à l’époque étaient incapables de comprendre ce que nous étions. Ils n’avaient jamais vu quelque chose comme nous. Ils nous détestaient et nous craignaient. Ils cherchaient à nous ridiculiser et à nous bâillonner. Ils nous suivaient dans la rue en nous demandant : « Etes-vous des garçons ? Des lesbiennes ? Etes-vous des punks ? Qu’est-ce que vous êtes ? Des féministes ? » On répondait non à tout, parce qu’on savait que dès qu’ils nous colleraient une étiquette, ils nous rangeraient dans une boîte et basta, on ne serait plus intéressantes à leurs yeux, on n’intéresserait plus personne. Tout ça s’est passé il y a très longtemps. Aujourd’hui, le fait qu’on ait répondu non au fait d’être féministes (une des si nombreuses étiquettes qu’on voulait nous coller) nous revient en pleine poire, mais on répondait non à tout. On voulait éviter d’être rangées dans une catégorie par une presse extrêmement hostile. J’étais extrêmement féministe, je lisais beaucoup sur cette question, j’étais militante et très informée sur le féminisme.

Marre des questions sur les Slits…

(…)

Penses-tu que les femmes sont mieux représentées et mieux comprises de nos jours, dans la scène rock, par exemple ?

Je ne sais plus rien sur le rock aujourd’hui. Je ne considère pas que cela soit un moyen d’expression radical, alors ça ne m’intéresse pas.

Dans To Throw Away Unopened, tu débutes tes chapitres par des citations d’artistes, d’auteures, de scientifiques féminines. Etait-ce une façon de réhabiliter leur langage, leurs pensées ?

Les citations de femmes tout au long du livre, la façon dont elles sont situées, éminemment positionnées dans le texte, forment comme un substratum, une lame de fond qui coure tout au long de la narration, illustrant mes influences et agissant telle une fondation sur laquelle repose l’œuvre. J’ai collecté des citations dans les livres que j’ai lus ou au cours de discussions que j’ai eues avec des femmes. Elles me donnent de la confiance et de la force. Elles m’aident à me sentir moins seule. J’ai cité des auteures célèbres, mes amies, ma mère, ma grand-mère, toutes avec le même respect. Je trouve que c’est important de souligner d’où viennent vos idées, et comme la plupart du savoir féminin se transmet oralement, je tenais à leur donner à toutes la même importance. J’ai également cité des auteures et des femmes qui m’ont conduite vers d’autres livres, d’autres artistes.

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Dans un passage, tu décris la façon dont les femmes se comportent partout, tous les jours, afin de ne pas être agressées par des hommes. « Le noir. Des pas. Ne pas établir de contact visuel. Quelles chaussures est-ce que je porte ? Est-ce que je peux courir ? Moyen de s’échapper, éclairage public, autres piétons ? Tout est noté, enregistré, épuisant (…) Depuis soixante-ans, c’est le point de vue masculin qui me modèle, dans tous les aspects de ma vie ; de l’histoire, la politique, la musique et l’art jusqu’à mon corps et mon esprit (…) La domination masculine est partout (…) Je suis saturée de leurs opinions. Je suis capable de voir et penser tel l’honnête homme blanc (…) Je suis capable de penser comme un violeur, nom de dieu de merde ». Considères-tu que le mouvement punk a perdu la partie au sujet des droits des femmes, que rien n’a changé, et que c’est une obligation d’être féministe aujourd’hui ?

Dans les 70’s, je pensais participer à un courant continu et ascendant dans l’amélioration et les progrès en matière d’égalité entre les hommes et les femmes. Depuis, j’ai réalisé que les choses ne vont pas de mieux en mieux en ce qui concerne la libération féminine. Elle se produit par cycles et peut même reculer pendant des décennies. Cette prise de conscience m’a choquée mais c’est le lot de quiconque s’intéresse à l’histoire et vit au-delà de cinquante ans. Etre féministe est la même chose qu’être humaniste, c’est croire en l’équité et l’égalité pour tous les être humains. Tout le monde devrait donc être féministe, mais ce n’est pas comme ça que les gens fonctionnent. Il y a des hommes et des femmes qui pensent que les femmes sont inférieures, et qui croient que certaines races sont inférieures à d’autres. C’est un monde à la con et il en sera toujours ainsi. Mais ça ne veut pas dire qu’il faut cesser de se battre pour un monde meilleur.

Tes livres sont tellement sincères. Et souvent tellement drôles. Tu n’hésites pas à aborder très franchement des sujets comme le sexe, la merde, les poils, les relations foireuses… N’as-tu aucun tabou ? Est-ce que rire de toi-même est une façon d’avancer ?

Ça aide vraiment à guérir et à conserver sa santé mentale, de rire des choses qui te tourmentent le plus. J’ai trouvé ça difficile d’écrire sur des sujets dont j’ai vraiment honte, depuis ma colère jusqu’à ma pilosité, mais écrire dessus et en parler ouvertement a fait que ces peurs se sont amoindries. C’est également très instructif de comprendre d’où viennent ces gênes, qu’elles ne sont pas naturelles mais ont été créées par « l’homme ». Quand tu localises et comprends l’origine de tes peurs, tu arrêtes de te détester, de te culpabiliser et tu deviens plus militante. La plupart des problèmes personnels des gens sont censés venir de leurs parents, mais ces mêmes parents ont été formatés par des sociétés restrictives, oppressives et normatives.

Si tu pouvais changer quelque chose dans ta vie, le ferais-tu ?

Je suis trop paresseuse pour penser à ce que j’aurais pu faire différemment, alors non.

interview publiée dans New Noise n°45 – septembre-octobre 2018

Viv Albertine (english version)

Credit Laura Hynd
photo : Laura Hynd

Your first autobiography Clothes, Clothes, Clothes, Music, Music, Music, Boys, Boys, Boys was published in 2014. Then, you have written a second one To Throw Away Unopened, released in April 2018. I guess that the death of your mother, and the finding of the bag containing her diaries, have been too deeply touching events for you to be silenced. You have chosen to use words to express yourself, and not music. Do you find it easier now for you to express yourself through literature than through music?

Ever since the Slits disbanded in 1981 I’ve found it difficult to listen to music. The experience we had was difficult and violent and I saw behind the scenes of an industry that was  bullying and mysogynist. .

Until I was the guitarist in the Slits, music was my religion and my saviour, it was the only thing on Earth I believed in, I think that’s why I expected so much of it and why I was so disappointed when I saw what really went on behind the songs. In 2012 I felt compelled to make music again, I had to get some songs out , I felt I had something to say and I made the album The Vermilion Border but once it was recorded and I’d toured that was enough. I don’t believe in music as a career, to keep churning out records just to keep yourself in the public eye. Same with all the arts, if you’ve got nothing new to add, keep quiet.

The long form of writing excites me. To have the time and space to stretch out and go deeply into a subject is what intrigues me at the moment and I’ll do it until I don’t feel I have any more to say or until the medium doesn’t suit me anymore.

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Clothes, Clothes was written in present tense, as if you were immersed, and the reader with you, in the head of the girl you were. To Throw Away Unopened is written in past tense, whereas you talk about more recent events. Why have you chosen these different forms?

The use of the present tense in the first book came to me after I’d written a couple of chapters and as soon as I did it I knew that it was right for the book. The narrative follows me through my life and all the mistakes, obstacles and loneliness along the way. I didn’t want to use a clever narrator’s voice – me now I’d grown up – who always knew what was coming next and would give the reader warnings and pointers along the way. I wanted the reader to blunder along with me, right in the moment, not knowing if what I was doing was going to go horribly wrong or work out ok. Just like I didn’t know when I made those decisions.

I didn’t feel the present tense was right for the second book as I was looking back through my life like a detective trying to discover where my – still active – anger came from and why I so bold as to pick up an electric guitar in my early 20s when I was poor, working class, badly educated, couldn’t sing in tune and had never had a music lesson or played an instrument before. This story needed circumspection , that’s why I used the past tense. It was more of a challenge to make the prose jump off the page but I got there in the end.

The titles of your two books are both words from your mother. Did you want to pay tribute to her or was it obvious because she was the person who knew you best?

It wasn’t a conscious decision that both my book titles were expressions from my mother, but that just shows how deep mothers are in your psyche. One of my favourite books is Why be Happy When You Can be Normal by Jeanette Winterson, which is also a phrase from her mother. I think there’s probably a whole genre out there of titles that are the author’s mother’s expressions!

The lyrics of the Slits, and those of your album The Border Vermilion (2012), were very realistic, inspired by the events you were living. Were they a kind of writing experience which has led to your decision to write your autobiographies, realistic books? Are lyrics and books very different writing experiences? Do you think that you are going to write fiction, one day?

My book writing is definitely influenced by my lyric writing, which was very rigorous. Those of us involved in the so-called ‘punk’ times were always discussing songwriting. The general consensus was that the lyrics should be honest and reflect your own experience – especially as British music had become very flamboyant and Americanised in the 70s – that they should be direct and to the point, have something to say, not perpetuate conformist mores, and be succinct. I keep to this ethos in book writing. The differences between lyric and book writing are many, but what I am enjoying most is the long-form of book writing, being able to really explore an idea and let it unfold in my mind and on the page into a much deeper experience.

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You write about your mother: « She raised me to be a punk ». And in the anecdote where stupid men bother you during a gig, you write: « It comes back to you, your punk attitude, when you need it ». How would you define being a punk? Is anger an energy?

I don’t like to define myself as being a ‘punk’ as it was a word and concept invented by the media at in the 1970s and we resisted that label. The attitude I had back then is irrelevant today, we are living in such different times. Not easier times but subtler times. Punk wasn’t subtle.

About your father, you write: “If he’d been around, I wouldn’t have had the confidence or been allowed to pick up an electric guitar for a start. It wasn’t just me; none of the Slits had a father.” A father would have prevented you from doing what you wanted. Do you consider that mothers only can teach how to be punks to their daughters? Do you think you have transmitted the punk spirit to Vida?

A father in those days would have prevented us from being what we were, from being wild. It was a very strict patriarchal society back then. So even if we had fathers we loved we would have wanted to please them and that would have been constricting too. I’m not sure it is possible for a father or a man to ever really understand what a girl has to deal with and overcome physically, mentally and emotionally, to be a rebel; centuries of conditioning and her own compulsion to fit-in and be loved to start with. You have to go against yourself, it is very difficult and very uncomfortable. That’s why most women (or men) don’t choose that path.

Your mother, even if she knew you were making mistakes, always accepted your choices. She was very permissive. Are you doing the same with your daughter?

I am more cautious with my daughter than my mother was with me. My mother let me run wild and get into very dangerous situations, some of which have had a lasting, negative impact on me. I feel I have made lots of mistakes that my daughter doesn’t have to make because she is living in slightly more liberated times. But I do encourage her confidence, individuality of thought, and to trust her own judgement. The main thing I wanted for her that I didn’t have, was a good education, Once that is achieved, I’ll feel  my job is done and she can do whatever she likes, because she will always have that to come back to. My mother used to say to me ‘They can do whatever they want to you, but they can never take away your education.’ (‘They’ was the establishment). I didn’t listen to her, but I am making sure my daughter does.

The Slits refused to be reduced to a girls’ band. You wanted to be considered the same as boys and you refuted the fact of being feminists. Nevertheless you have been models to so many women, who have seen that it was possible to be on stage. You have become a feminist icon, even if you didn’t want too. Isn’t it nice to inspire other women, like The Riot Grrrls, and Carrie Brownstein, the former guitarist of Sleater-Kinney, for instance?

I am suddenly being asked all the time about why the Slits said they were not feminists, which is annoying as this is being taken out of context when it was said 40 years ago. The cheap newspapers at the time couldn’t understand what we were. They had never seen anything like us. They hated and feared us. They wanted to ruin us. They wanted to ridicule us and shut us down. They would follow us in the street and ask, are you boys? are you lesbians? are you punks? what are you? are you feminists?  we said no to everything, because we knew that as soon as they had a label for us they would box us up and that would be it, we would no longer be interesting to them or anyone else. These were very old fashioned times. Nowadays, the fact that we said no to the feminist question (which was one of many labels thrown at us) is being thrown back in our faces but we said no to everything. We were trying to avoid being labelled by an extremely hostile press. I was extremely feminist and very well read and informed and militant about feminism.

had enough of Slits questions…

Viv Albertine DSC_1496 credit Carolina Ambida
photo : Carolina Ambida

What do you think of the female icons nowadays? Do you think that women are better represented and understood in the rock scene, for instance?

I don’t know anything about rock anymore, I don’t consider it a radical medium so I’m not interested in it.

In To Throw Away, your chapters begin with quotations from female artists, scientists, writers… Did you want to rehabilitate their language, their thoughts?

The quotes from women throughout the book and the way they positioned and their prominent position in the text, is like a sub-strata, an undertow running through the narrative illustrating my influences and acting as a foundation to the work. I collect quotes from books I’ve read or women I’ve spoken to, they give me confidence and strength, and help me feel less alone. I have credited famous authors, my friends, my mother and grandmother, all with the same amount of reverence.  I think it is important to acknowledge where your ideas came from and as so much of female knowledge is passed on aurally I gave them all equal importance. I also credited the authors and women who led me to other books and artists.

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You describe the way women behave everyday, everywhere, not to be assaulted by men. “The dark. Footsteps. Not making eye contact. What shoes am I wearing ? Can I run ? Means of escape, street lighting, any other pedestrians ? Everything registered, recorded, exhausting (…) For 60 years I’ve been shaped by men’s point of view on every aspect of my life, from history, politics, music and art to my mind and my body (…) I see male dominance everywhere (…) I am saturated with their opinions. I can think and see like a straight white man (…) I can think like a rapist for fuck’s sake.’ Do you think that the punk movement has lost the game about women’s rights, that nothing has changed, and that it is an obligation to be a feminist today?

In the 1970s I thought I was part of an ongoing upwards improvement and advancement in women’s equality. Since then I’ve realised that liberation doesn’t just keep on getting better, it happens in cycles and can even go backwards for decades. This realisation shocked me but it comes to everyone who learns about history or lives past 50 years of age.

Being a feminist is the same as being a humanist, belief in fairness and equality for every human being. Therefore every human being should be a feminist, but that’s not how people work. There are men and women out there who believe women are inferior to men and who believe that certain races are inferior to others. It’s a fucked-up world and always will be. That doesn’t mean that we shouldn’t keep fighting for it to be a fairer place though.

Do you think the Harvey Weinstein scandal will lead to a lasting improvement on the status of women?

No – see above

Your books are so sincere. And they are often very funny. You don’t hesitate to talk very honestly about sex, shit, hair, bad relationships… Don’t you have any taboo? Is laughing at yourself a way to move forward?

It really helps to heal and to keep your mental health to laugh at the things that most torment you.  I found it difficult to write about the subjects that I am ashamed of, from my rage to my body hair, but the process of writing and talking openly about them have made these fears shrink in size. It’s also enlightening to discover where these embarrassments stemmed from, that they’re not natural but ‘man-made’. When you trace and understand the origins of your fears you stop hating and blaming yourself and become more militant. Although  most personal problems are attributed to people’s parents, parents are shaped by restrictive, oppressive and prescriptive societies.

If you could change something in your life, would you?

I’m too lazy to think about what I could have done differently so, no.

Interview published in New Noise n°45 – September-October 2018