Gang of Brussels de Barthélémy Gaillard et Louis Dabir

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Gang of Brussels : l’histoire vraie des hooligans d’Anderlecht, entre foot et banditisme / Barthélémy Gaillard, Louis Dabir. Le cherche midi, 2020

D’abord, il y a les aînés, membres du O’Side dans les années 80, puis ceux du plus récent Brussels Casual Service, et enfin ceux de la nouvelle génération, disciples de la free fight. Tous se considèrent comme l’élite footballistique belge, tous sont hooligans. Les deux journalistes ont suivi pendant des mois ces différentes firms, et sont parvenus à les approcher d’assez près pour obtenir des confidences, dans cette enquête fouillée proche de la thèse sociologique. Au final, ils livrent une vingtaine de portraits, effrayants, drôles ou touchants d’individus qui « se sont donnés corps et âme à leur équipe, leur club, leur quartier, leur ville », souvent au point de renoncer à leur famille ou leur boulot. Migge, Chu, Luc ou Sacha ne sont pas de simples supporters, ni même des ultras. Eux, ce qu’ils aiment c’est la castagne, l’adrénaline, « affronter des groupes rivaux dans des bagarres collectives, aux abords du stade, ou dans les rues », « se battre entre personnes consentantes », « défendre une équipe, son territoire, l’honneur du groupe dans des fights dont les victoires assoient le prestige.

En leur donnant la parole, en se concentrant sur les hommes et leurs parcours, ainsi que le faisait John King dans son Football Factory, les auteurs nous éloignent des clichés qui viennent à l’esprit quand on pense aux hooligans, soit des hordes de types cassant tout sur leur passage, ces meutes avides de sang dont raffolent les medias à la recherche d’images sensationnalistes.

Ce ne sont pas des anges, évidemment. Beaucoup ont fait de la prison pour escroqueries ou braquages. Quand on consacre son existence à une telle passion, on aime la marge, la fête. La bière, la coke, les déplacements entre potes coutent chers et c’est difficile pour eux de s’acclimater à un travail de bureau. Sans compter que les lois drastiques de la fin des 90’s, mises en place pour se débarrasser du supportérisme, a fini de ruiner leurs finances à coups d’amendes prohibitives. Mais ils ne sont pas non plus des hommes sans foi ni loi. Les plus âgés, rangés des voitures, s’accordent bien quelques baffes de temps en temps, mais la plupart ont trouvé une femme, fondé une famille, trouvé un travail. Et puis, le cœur y est moins. Dans l’impossibilité légale de voyager à l’étranger, ou simplement d’assister aux matches, les plus jeunes ont inventé de nouvelles règles pour assouvir leur fièvre. Ils retrouvent leurs adversaires dans des batailles loin des villes, lors de rendez-vous dans des bois, sur des parkings, pour des combats contrôlés, prévus d’avance, les privant de tout ce qui faisait le sel d’antan, ces courses poursuites surprises vous obligeant à lâcher votre pinte. Cette nouvelle ère de la free fight effraie moins les autorités et rassemble pourtant des gars peu recommandables, venus de Russie, d’Ukraine ou de Pologne qui, en plus d’être rompus à toutes les techniques de combat, prônent un nationalisme offensif, avec toutes les idées nauséabondes qui vont avec.

Les anciens du O’Side, ou du Brussels Casual Service n’ont que faire de la politique. Ils subissent assez le rejet des élites pour ne pas comprendre qu’ils ont plus de points communs avec ceux qui goutent parfois leurs poings qu’avec des élus pour lesquels ils ne votent jamais. Ils balaient même les accusations de racisme d’un revers de main et répondent défense de leur territoire et présence dans leurs rangs d’Altin ou Saïd. Ils demandent, simplement, « qu’on les laisse se battre comme ils l’entendent ».

Jeudi noir de Michaël Mention

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Ah ! Le foot… Que ceux qui croient qu’il s’agit d’un sport où 11 joueurs en shorts frappés de logos à l’effigie d’une boisson énergisante affrontent 11 autres joueurs en maillots chamarrés avec brodés dessus une marque de chaussures de jogging aillent se rhabiller. Que la honte soit sur ceux qui ne voient dans le foot qu’un jeu où 22 jeunes hommes plus ou moins bien peignés courent dans un sens puis dans l’autre, sur une prairie tondue dans un sens puis dans l’autre pour faire joli, à la poursuite d’un ballon qu’ils n’ont le droit de tâter qu’avec les pieds ! Non, le foot, c’est du Shakespeare ! C’est du concentré de sociologie ! Les drames qui naissent dans les vestiaires, les complots qui s’ourdissent sur les terrains sont dignes des plus grandes intrigues politico-historiques.

Michaël Mention ne s’y est pas trompé, à l’instar des maîtres anglais tel John King et son Football Factory, David Peace avec The damned United et plus récemment Rouge ou mort, ou encore B.S. Johnson avec Les malchanceux. Mais là où les écrivains britanniques plantent leur décor dans ou aux abords des tribunes, Mention réussit l’exploit de concentrer l’action de son roman sur la pelouse, au cours d’un seul match, la demi-finale de la coupe du monde qui a opposé la France à la RFA, à Séville, le 8 juillet 1982. Match fameux s’il en est, au cours duquel Schumacher, de triste mémoire, confondit le ballon avec la tête de Battiston et que la France perdit après prolongation et tirs au but.

Ce n’est pas le score qui se joue dans cette tragédie dont l’issue est connue, c’est tout le reste. Dans la tête d’un joueur, le lecteur vit, au rythme des (non)sifflets de l’arbitre, la beauté du sport, la France métissée de Mitterrand, les crampes, le basculement après l’agression du gardien allemand, la haine du boche, la parano, la recherche d’un traître dans l’équipe, le racisme anti-noirs, la montée de FN, le fric tout puissant des années 80, la déshydratation, les espoirs déçus, la souffrance, la chute… Pour une fois, ça valait vraiment le coup de refaire le match.

Jeudi noir / Michaël Mention. Ombres noires, 2014

Chronique publiée dans New Noise n°26 – mars-avril 2015

Les malchanceux de Bryan Stanley Johnson / 44 jours : the damned united de David Peace / Football factory de John King

malchanceux 44 jours  Football_Factory livre

Tant qu’il y aura du foot… il y aura de bons romans sur le foot.

Dans Football Factory, les héros sont les supporters des diverses équipes londoniennes, des méchants hooligans tels qu’on les voit au journal de 20h. Ca fait mal, très mal un coup de boule de hooligan ! L’écriture est agressive et le propos violent. Enfants dégénérés d’une société britannique sur le point d’imploser, les personnages de John King dérangent parce qu’ils nous renvoient une image qu’on préfèrerait cacher sous le tapis. On ne les aime pas ? Et alors ! Ils sont là quand même. Et si leur seul plaisir c’est d’aller se démonter la tête entre camps adverses, en quoi ça nous gêne ? C’est pas bien ? C’est sûr. En attendant, c’est en gagnant ces combats dérisoires qu’ils se trouvent une place dans une famille, un clan solidaire, avec ses codes, une mini-société qui les acceptent enfin pour ce qu’ils sont.

The damned United, dont Tom Hooper a d’ailleurs tiré un fabuleux film sorti en 2009, raconte le destin de Brian Clough, ancien brillant footballeur, puis brillant entraîneur de Derby, au moment où il prend les commandes de Leeds et a 44 jours pour faire ses preuves. Ou l’Ascension et La chute d’un homme. Les joueurs de Leeds sont habitués aux tricheries, aux pots-de-vin, sont prêts à tous les coups bas pour rester en haut du classement. Brian Clough se heurte, au propre comme au figuré, à l’équipe, résolue à conserver ses privilèges de gagneuse même s’il faut pour cela perdre son âme.

Les malchanceux est un roman extraordinaire. Paru en 1969, écrit pas B.S. Johnson, écrivain surdoué et touche-à-tout qui se suicidera en 1972 à 40 ans, ce court récit est constitué de 27 chapitres qui peuvent être lus (hormis le premier et le dernier) dans n’importe quel ordre. Quidam éditeur a parfaitement respecté ce choix et nous propose un coffret rempli de feuillets non reliés. L’effet est saisissant. On découvre, au fil de notre désir, les pensées intimes du narrateur. L’occasion d’un match de foot pour lequel il doit écrire un papier comme reporter sportif, le ramène dans une ville où il rencontra son meilleur ami, décédé d’un cancer depuis. Ses souvenirs et réflexions sur l’amitié ou l’humanité défilent, dans un désordre qui finit curieusement par trouver une vraie cohérence.

Les malchanceux / Bryan Stanley Johnson. trad. par Françoise Marel. Quidam éditeur, 2009. 44 jours : The damned United / David Peace. trad. de Daniel Lemoine. Rivages, 2008. Football Factory / John King. trad. de l’anglais Alain Defossé. Alpha Bleue. 1998