La vie sexuelle des soeurs siamoises de Irvine Welsh

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3h30 du mat’, Miami. Lucy roule à fond vers South Beach dans sa vieille Cadillac. Dans l’autoradio, Joan Jett, à fond également. Elle vient de se prendre la tête avec Miles qu’un pauvre petit mal de dos a rendu virilement inopérant. Lucy, coach sportive de 33 ans, rompue à toutes sortes de techniques de combat, est de méchante humeur. Quand deux types surgissent de nulle part à la poursuite d’un troisième larron, ni une ni deux, elle en profite pour passer ses nerfs et pète la gueule à l’un des agresseurs. Sur le pont autoroutier, Lena assiste à la scène et filme la séquence avec son portable. Les images vont bientôt faire le tour des chaînes d’info et des réseaux sociaux, faisant de Lucy une héroïne nationale courtisée par les émissions de télé réalité.

Lucy est une bombe. Grande, foutue comme une déesse, elle est obsédée par les calories qu’elle avale pour garder ses formes de rêve. Elle déteste le laisser-aller, les moches, et surtout les gros. Lena est un boudin, 100 kg de graisse compressés dans des joggings roses trop ajustés. Lucy se met au défi de transformer ce tas de saindoux en créature acceptable.

Si les sœurs siamoises du titre sont bien présentes en filigrane tout au long du roman, c’est bien du duo Lucy/Lena dont Irvine Welsh conte l’histoire et les relations tumultueuses. La gémellité est un thème récurrent dans son œuvre, Recettes intimes de grands chefs abordait déjà cette idée de couple, cette notion de transvasement, de vase communicant entre deux êtres a priori opposés. L’un se vide quand l’autre se remplit : pour le coup, ici, on est en plein dedans. Mais se mettre dans la peau de femmes, voilà qui est nouveau pour Welsh (me semble-t-il), et, la vache, on peut dire qu’il n’a pas raté son coup !

La vie sexuelle des sœurs siamoises est un immense roman, hilarant, émouvant, troublant, déjanté, intense, maîtrisé. Comme toujours chez Welsh l’apparente simplicité, l’illusion de la facilité cachent une analyse psychologique extrêmement fine de ses personnages, de leurs failles et des raisons de leurs addictions. Si l’on dévore ce pavé aussi vite qu’un obèse engloutit un burger king size, la bave et le sourire aux lèvres, si l’on se bâfre des mémorables scènes de cul (la bave et le sourire aux lèvres aussi, hein, ça dépend des goûts), il n’empêche que les thèmes sous-jacents comme la manipulation mentale, la perte d’estime de soi, le manque d’amour touchent profondément.

Si l’on ajoute une critique virulente de la société consumériste, du culte de l’apparence, de la gentrification, du marché de l’art, on est comblés. C’est sans compter le talent de l’auteur, qui parvient à parler de la place des femmes, de l’ego des artistes, du 11 septembre, du suicide, des faux-semblants, de la chirurgie esthétique, de la quête de reconnaissance, du viol, du harcèlement, sans gaver son lecteur. Du grand art, populaire, jouissif, tendre et méchant ! Un grand Welsh !

PS : sans remettre en cause la traduction, alerte, de Diniz Galhos, ce serait chouette qu’Au Diable Vauvert se paye un relecteur/correcteur digne de ce nom…

La vie sexuelle des sœurs siamoises / Irvine Welsh. trad. de Diniz Galhos. Au Diable Vauvert, 2017

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(In)visible de Sarai Walker

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Les grosses comptent pas pour des prunes.

Prune voudrait être invisible. Elle a beau se draper de noir, baisser la tête et longer les murs, ses 138 kilos ne passent pas inaperçus. Elle a pris conscience de son anormalité depuis longtemps, les autres se font une joie de la lui rappeler. Son corps dérange. Partout, elle est moquée, humiliée, victime de quolibets, de jeux cruels. Sous ses amas graisseux, à l’intérieur d’elle-même, vit Alicia, son double parfait aux contours anguleux qui correspond à l’image que le monde attend de la beauté féminine. Alors, Prune s’affame, pèse tout ce qu’elle avale. Elle suit des régimes qui lui coûtent plus cher que si elle devait se payer toute la junk food de l’Amérique, ingurgite des repas diététiques au goût de carton. Bientôt, elle sera belle, elle sortira de chez elle, elle aura un amoureux. Elle planque dans ses placards les vêtements qu’elle achète pour Alicia. Bientôt, elle vivra. En attendant, elle grossit, grossit. Employée d’un grand groupe éditorial, elle répond au courrier des lectrices d’un magazine populaire pour ados, à la place de Kitty la rédac chef. Un jour, elle croise le chemin d’un mystérieux groupuscule de femmes décidées à lui faire renoncer à faire cette chirurgie dont elle rêve. Dans le même temps, des terroristes féministes vengent leurs sœurs par le sang. Prune a-t-elle intégré un dangereux réseau d’hystériques passionarias ?

C’est avec beaucoup d’intelligence que Sarai Walker nous balance un roman féministe qui donne envie de tout défoncer. Le catalogue des violences faites aux femmes aurait pu finir par être indigeste s’il n’avait été délivré par les yeux de Prune, au fur et à mesure de sa prise de conscience et de sa métamorphose, non pas en une poupée dont les caractéristiques seraient définies par des critères masculins mais bien en une femme qui refuse enfin qu’on lui marche dessus et s’accepte telle qu’elle est. Après tout, Alice n’était que l’héroïne d’un conte de fée et le pays des merveilles n’était pas à sa mesure, autant rester Prune et se faire sa place.

Le propos est complexe, la colère tangible. Paroles des chansons de rap qui invitent au viol, revues féminines qui inventent de quoi complexer ces lectrices pour faire vendre, magasins de sapes dont les tailles sont destinées à un public de biafraises, la société voudrait voir les femmes rentrer dans le moule, souffrir pour être belles, dire bonjour, dire merci, dire pardon, avec le sourire. Walker oppose aux diktats mercantiles et machos une grosse et son parcours bouleversant, sans apitoiement. Elle exhorte l’individue à lutter contre la superficialité dévastatrice du paraître et à vivre, maintenant, sans se soucier du regard d’autrui.

La femme sera toujours trop petite, trop grosse, trop vieille. A l‘heure de la mode des seins siliconés, de l’épilation intégrale, des paillettes pour vagin, du maquillage de la vulve (si si, ça existe), on ne peut que se réjouir d’un roman qui rappelle qu’il est plus judicieux de regarder l’autre dans le fond des yeux plutôt que dans le fondement si l’on veut voir son âme.

(In)visible / Sarai Walker. trad. d’Alexandre Guégan. Gallimard (Série noire), 2017

Kate Bush : le temps du rêve de Frédéric Delâge

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Kate Bush est une fée, une créature des forêts et des lacs, délicate, énigmatique, insaisissable. Quand, en 1978, elle sort son « Wuthering Heights », elle n’a que dix-neuf ans et le timbre de sa voix, sa pureté juvénile ensorcellent le monde entier. Sa plastique est parfaite alors, son minois adorable, mais elle n’a rien d’une poupée créée pour plaire. Elle n’est pas une marionnette façonnée pour faire un tube éphémère. C’est une artiste qui compose, écrit, cultive déjà une singularité assumée. Si elle semble touchée par la grâce, elle ne doit son talent qu’à un travail acharné et la certitude qu’elle ne pourra s’épanouir que dans son art. Kate Bush est exigeante, envers elle-même. C’est une artiste totale qui ne présente son travail que lorsqu’elle l’estime proche de la perfection. C’est ce perfectionnisme qui l’a fait attendre trente-cinq ans avant de remonter sur scène. La tournée The Tour of Life, en 79, avec ces spectacles chorégraphiés de 2h30, avait été si intense qu’elle l’avait laissée au bord de l’épuisement et elle n’a consenti à renouveler l’expérience, avec les concerts de Before the Dawn, à Londres, en 2014, que lorsqu’elle s’est sentie prête à le faire. C’est certainement cet engagement qui explique la longévité exceptionnelle de sa carrière. Ses onze albums, distillés avec parcimonie au long de cinq décennies, ont tous été classés dans le top 10 britannique.

Kate Bush est discrète. Elle craint les effets pervers de la notoriété. Elle n’accorde d’interviews que pour parler de son travail. Au point d’être accusée par les tabloïds d’avoir des secrets à cacher, d’entretenir le mystère par calcul, mais sa réponse est simple : « Je suis quelqu’un de très normal et il n’y a vraiment rien de sensationnel à dévoiler. Je ne parlerais pas de certaines choses privées avec ma propre mère, alors pourquoi le ferais-je avec quelqu’un d’autre ? »

Donc, c’est au travers de sa musique que Frédéric Delâge nous dévoile des pans du personnage. En passant au crible chaque album, chaque morceau, minutieusement, il dresse un portrait, en creux, de l’artiste. Et l’on apprend beaucoup. Kate Bush est obsédée par des thèmes récurrents, leitmotivs qui hantent ses paroles : l’amour au-delà de la mort, vision ô combien romantique et fantastique de notre passage sur terre ; la folie sombre ; l’exaltation de la nature… Elle puise son imagination dans la littérature ou le cinéma : « The Infant Kiss » s’inspire du Tour d’écrou d’Henry James, « The Wedding List » de La mariée était en noir de Truffaut… Kate Bush est une touche à tout, brillante et curieuse : elle apprend la danse, la réalisation pour proposer des clips d’une beauté à couper le souffle ; elle s’intéresse aux innovations technologiques : elle est une des premières, dans son LP Never for Ever à utiliser le Fairlight CMI, un échantillonneur numérique (les bruits de verre brisé dans « Babooshka » viennent de là), ou un micro-casque ; elle participe activement aux séances, toujours très longues, de mixages… Kate Bush est fidèle : à sa famille, très proche, à ses musiciens et amis (David Gilmour, Peter Gabriel), à sa maison de disque EMI… Kate Bush est obstinée, doucement tenace. Elle ne s’en laisse pas compter et tient à garder le contrôle sur tous les aspects de ses créations. Elle bouscule les codes, prend des risques, se renouvelle sans cesse, depuis bientôt quarante ans.

Kate Bush : le temps du rêve / Frédéric Delâge. Le mot et le reste, 2017

Avec joie et docilité de Johanna Sinisalo

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Finlande. De nos jours. La Finlande est une Eusistocratie, une société où tout va bien pour tout le monde. Vanna est une éloï, une sous-race du sexe féminin, active sur le marché de l’accouplement et vouée à favoriser par tous les moyens le bien-être du sexe masculin (Nouveau Dictionnaire moderne), une fille, donc, avec tous les attributs propres à ce genre. Blonde, élevée pour obéir et servir, se reproduire, se donner à son mari avec joie et docilité. Elle est obéissante, douce, idiote. Ses seuls centres d’intérêt sont la parure, les tâches ménagères, la puériculture. Vanna est heureuse car elle connaît sa place. Enfin, elle devrait. Mais voilà. Vanna a été élevée en Suède, par une grand-mère excentrique, qui a décelé chez elle une envie de s’instruire et a encouragé le développement de son intelligence. Vanna est malheureuse. Elle doit faire semblant, d’être sotte, d’être attirée par tous les virilo qui pourraient faire d’elle une mère. Sinon, elle risque l’internement.

Les femmes qui lisent sont dangereuses. La Finlande, par une éducation adaptée, et une sélection scientifique des meilleurs spécimens du genre, les a éradiquées. Si on l’avait détectée morlock (sous-race du sexe féminin qui, du fait de ses limitations physiques, de sa stérilité, est exclue du marché de l’accouplement) dès son enfance, au moins lui aurait-on fichu la paix, mais elle aurait été cantonnée aux basses besognes. Alors, elle a grandi en copiant sa petite sœur Manna, une future éloï prête à l’emploi. Elle imite ses gestes, la façon dont elle retrousse son joli petit nez et coiffe sa blondeur, comment elle minaude, comment elle se tait. Manna se marie avant elle, signe de réussite, et disparaît. Vanna Part à sa recherche. Pour tenir le coup dans sa quête, elle devient accro à la pire des drogues, totalement illégale, le piment.

Dystopie d’une infinie tristesse, roman épistolaire astucieux, Avec joie et docilité dépeint un monde cauchemardesque, où la société définit la valeur d’un être humain selon son genre et la docilité avec laquelle il se soumet aux codes. Une communauté fermée et lisse, avec aucun lien sur l’extérieur, où l’usage des drogues, qu’elles quelles soient, est prohibé, à tel point que croquer dans un piment doux est l’équivalent d’un shoot d’héroïne, une nation où l’on fait le bonheur de l’individu, même s’il ne le désire pas.

Mais enfin, Madame Sinisalo, ne seriez-vous pas un rien frustrée, voire hystérique, un peu féministe sur les bords, pour imaginer un univers aussi sordide ? Du style à vous plaindre sans arrêt, alors que chacun sait que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Allons allons, reprenez-vous, mon petit. Les femmes n’ont-elles pas le même salaire que les hommes pour le même job ? Vous voulez nous faire croire que la mode est au rose pour les fillettes ? Que l’avortement est remis en cause ? Qu’on pense à établir un salaire pour la femme au foyer ? Qu’on ne fait pas lire aux gamines les mêmes livres que leurs camarades masculins, qu’ils ne jouent pas aux mêmes jeux ? Que les femmes sont victimes de violence, de mariages forcés ? Que certains prétendent que le seul modèle familial possible serait un papa, une maman, et deux enfants ?

Mais vous avez vos règles, ou quoi ?

Avec joie et docilité / Johanna Sinisalo. trad. du finnois par Anne Colin du Terrail. Actes Sud, 2016 

Riot grrrls : chronique d’une révolution punk féministe de Manon Labry

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Le mouvement punk de la fin des 70’s avait laissé croire aux femmes qu’elles avaient leur place dans le milieu rock. A la fin des 80’s, le retour de bâton fait mal. Il faut se rendre à l’évidence, le rock est redevenu le royaume du mâle, la sueur en concert sent la testostérone. Une décennie a suffi pour gentiment écarter du devant de la scène, et de la fosse, ces drôles de mammifères qui s’acharnent à ne pas pisser debout. Dix ans de MTV, de consumérisme (autant dire de passivité) ; de reaganisme avec ses gentilles lois anti-avortement ; de capitalisme marketé. Dix ans qu’on fait comprendre aux filles qu’elles sont belles quand elles se taisent. Disparues, enterrées Patti Smith, Siouxsie, Poly Styrene, ou Ari Up. Il y a bien L7 pour débroussailler à la hache les ronces qui se dressent sur leur chemin vers le succès, mais les groupes féminins sont rares et toutes ne rêvent pas de bûcheronnage.

Dans cette moitié d’humanité à qui on refuse le droit de s’amuser comme leurs petits copains, il y en a que ça énerve beaucoup. Ras le bol de se faire écraser les pompes, qu’elles soient ou non à talons. Ras le bol d’entendre « à poil » dès qu’une nana ose tenir une guitare. Ras le bol de la culture mainstream qui véhicule les clichés sexistes les plus éculés. Ras le bol du capitalisme qui exclut toutes les minorités. La colère est bonne conseillère. Il est temps d’inventer un rock féministe, anti-capitaliste, un rock qui s’empare de sujets peu exploités jusque là (l’inceste, le viol, les violences domestiques…), un punk rock pluriel et novateur, sans icône, sans tête de gondole. Le but sera de faire. DIY à tous les étages. Soit « Ouvre-la, n’importe comment, mais Ouvre-la ».

1991. Dans différents coins des USA, sans concertation préalable, telle une génération spontanée, des femmes vont se servir des méthodes testées par leurs aîné(e)s pour exister dans ce monde de brutes. A Olympia, dans l’Etat du Washington, et à Washington, DC, notamment, on assiste à la naissance d’une sous-culture aux références musicales communes, un rock tapageur qui laisse exprimer toute leur rage contenue. Kathleen Hanna, Kathi Wilcox et Tobi Vail fondent Bikini Kill. Allison Wolfe, Molly Neuman lancent Bratmobile, tandis que Tracey Sawyer et Corin Tucker créent Heavens to Betsy.

C’est une révolte ? Non, Sires. C’est une révolution !, ainsi que le proclame le bandeau qui barre le cœur noir sur la première démo du collectif, Revolution Girl Style Now ! Echange d’informations par le biais de fanzines (Girls Germs, Jigsaw, Chainsaw…), organisation de conférences, de concerts… Le but : inciter, inspirer. Et ça marche. Les riot grrrls essaiment, font des petites. Mouvant, tentaculaire, le mouvement tire sa force d’une multitude de cellules, décidées à promouvoir une culture destinée à rester underground, où l’on prône la solidarité entre femmes, le respect de l’individu, le refus de se vendre. Evidemment, de tels actes de rébellion ne plaisent pas à tout le monde : intimidations, agressions lors de concerts, elles résistent. Imaginez ces pauvres petites musiciennes fragiles exiger des mecs qu’ils reculent pour laisser les filles du public passer au premier rang, au nom de Girls to the front, et qu’ils obéissent ! (jetez un œil au court doc sur viméo.com/11737681 pour vous convaincre de leur ténacité).

Manon Labry connaît son sujet (pour y avoir consacré une thèse Le cas de la sous-culture punk féministe américaine. Vers une redéfinition de la relation dialectique «mainstream»-«underground» ?) et ne s’embarrasse pas ici de jargon universitaire pour dire tout le bien qu’elle en pense. Le ton est caustique, l’écriture vive et bien énervée dans cet essai subjectif, très drôle, rédigé à la première personne. En France, les riot grrrls demeuraient un mouvement mal connu qui méritait qu’on s’y intéresse avec fougue. Manon Labry prend parti pour la cause, resitue les obstacles, les questionnements qu’elles ont dû affronter, qui les ont fait plier, sans rompre. The Julie Ruin ou Sleater-Kinney sont les descendantes directes de ce combat. Elles attendent que leurs petites sœurs se joignent à la fête.

Rebel girl, rebel girl you are the queen of my world!

Riot grrrls : chronique d’une révolution punk féministe / Manon Labry. Zones, 2016

Chronique publiée dans New Noise n°35 – septembre-octobre 2016

Lola Bensky de Lily Brett

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Lola, journaliste pour le magazine australien Rock-Out en 1966, se voit confiée la tâche d’interviewer toutes les rock stars du rock émergeant, à Londres, Los Angeles ou New York. Lola a vingt ans et n’y connaît pas grand-chose en musique. Ses questions sont à son image, gauches, décalées, naïves mais son talent pour faire parler les gens s’avère immense. Lola Bensky est Lily Brett. Son alter ego littéraire, pour le moins. Toutes les deux naissent en 1946, en Allemagne, dans un camp de personnes déplacées. Toutes les deux sont juives, de parents polonais survivants d’Auschwitz, et grandissent à Melbourne, en Australie.

Lola Bensky, le dernier roman en date de Lily et le seul à être traduit en français est, malgré la vie tourmentée de cette auteure dont le talent n’est plus à défendre aux USA, où elle réside aujourd’hui, extrêmement drôle, en plus d’être touchant. Il raconte donc les péripéties incroyables d’une journaliste en herbe, lâchée sans formation dans un univers dont elle ignore les codes, un univers fleuri, désinhibé et joyeux, un swinging world à l’opposé du monde dans lequel elle a grandi, peuplé des récits cauchemardesques des camps de la mort évoqués par sa mère. Lola interviewe Mick Jagger chez lui, mais refuse de rester pour rencontrer Paul McCartney parce qu’elle se méfie de la réputation sulfureuse du chanteur des Beatles. Elle discute bigoudis avec Hendrix, faux cils avec Cher, sexualité et régime avec Mama Cass, s’ennuie à mourir à un concert de Ravi Shankar, trouve Pete Townshend grossier, Jim Morisson glauque et Janis Joplin adorable, malgré sa vilaine peau… Et Lola obtient d’eux des confidences qu’aucun spécialiste du rock n’a jamais obtenues. Peut-être parce qu’elle est maladroite et franche, peut-être parce qu’elle parle d’elle autant qu’elle pose des questions, peut-être parce qu’elle est grosse, grosse du passé des millions de morts qui la hantent.

Lola Bensky / Lily Brett. trad. de Bernard Cohen. La Grande Ourse, 2014

Chronique publiée dans New Noise n°23 – septembre-octobre 2014

Les assoiffées de Bernard Quiriny

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De nos jours, Pierre-Jean Gould, intellectuel germanopratin, organise un voyage officiel en Belgique, le premier voyage où des étrangers pourront pénétrer dans le plat pays depuis la révolution réussie de 1970. Quelle révolution ? Mais enfin, la révolution féministe, celle qui a permis de mettre au pouvoir les « Bergères », avec les grandes figures d’Ingrid, puis de sa fille Judith. Parmi les élus qui méritent de faire ce périple historique, des journalistes, des scientifiques, des universitaires, tous acquis à la Cause et ne demandant qu’à trouver sur place des preuves du bien fondé de l’éradication des mâles.

Le lecteur suit donc ce groupe de « touristes » au fil de leurs pérégrinations. On leur montre des écoles modèles, des fermes modèles, des hôpitaux modèles, et si certains ne cachent pas leur enthousiasme, d’autres commencent à douter…

Parallèlement, le récit entremêle les réflexions d’Astrid, jeune femme belge, sujette anonyme, qui raconte sa vie sous le joug terrifiant de la dictature imposée par ses «sœurs».

Mélange de 1984, d’un reportage en Corée du Nord, et d’un pastiche d’anticipation, ce roman est un ovni. Les règles et devoirs des féministes érigés en religion, les progrès de la génétique qui permettent de ne plus avoir à subir de porter un garçon, la délation, le culte de la personnalité, la faim… ce monde fait froid dans le dos. Et en même temps, comment ne pas voir la parodie, l’ironie dans ce texte parfaitement construit ? La juxtaposition des deux mondes, – d’un côté, les intellos français superbement ridicules, sûrs de leur conviction, mais aussi peureux et mesquins, – et de l’autre, des femmes enfermées dans un univers totalitaire, grotesques d’obéissance, comment ne pas comprendre que l’auteur s’amuse à brouiller les pistes ? Qui a raison ? Cette société féministe qui, après les avoir émasculés, se sert des hommes comme esclaves ? Non, bien sûr ! Alors, cette troupe de petits bourgeois bien pensants campés sur leur position ? Non plus évidemment ! Alors, pourquoi ce livre si la critique n’épargne personne ? A vous de voir ! Pourquoi pas pour rire?

Les assoiffées / Bernard Quiriny. Seuil, 2010