Mamie Luger de Benoît Philippon

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Berthe Gavignol, 102 ans, est placée en garde à vue, suite à un coup de pétoire intempestif dans le fondement de son voisin, et à son refus d’obtempérer aux flics dépêchés sur les lieux. Elle est comme ça, Berthe, sous ses airs de petite mémé inoffensive, faut pas l’agacer. Commence alors son interrogatoire, sous l’autorité de l’inspecteur Ventura (André, pas Lino, comme elle s’amuse à l’appeler). Ce dernier n’est pas au bout de ses peines, ni de ses surprises. La cave de Mamie Luger se retrouve être pleine de cadavres. La nuit va être longue. Ventura recueille les aveux de la criminelle. Le récit de toute une vie.

Tout comme sa Mamie Luger, Benoît Philippon s’amuse à brouiller les pistes, à multiplier les changements de registres. Si l’histoire qu’il nous conte semble une joyeuse farce, une comédie légère, sa simplicité n’est qu’apparente et le propos finalement très profond. On commence à avoir l’habitude, il nous avait déjà fait le coup avec son magnifique Cabossé. Ses personnages, proches de la caricature, y étaient, comme ici, porteurs d’une telle charge émotionnelle, qu’on voulait bien croire à tout ce qu’il racontait, Philippon, même le plus invraisemblable. Bernés, mais contents.

Les clichés, sous sa plume fleurie, tombent les uns après les autres. Remisés, d’abord, les poncifs sur le grand âge. Berthe est vieille mais ça ne l’empêche pas d’être drôle, de faire de l’humour sur le dos de Ventura qui, comme nous, est surpris de sa vivacité. Les a priori ont la vie dure. Berthe a conservé la forte personnalité qu’elle s’est construite au fil du temps. Pourquoi en serait-il autrement ? Elle demeure un individu, avec une vraie personnalité, tour à tour mutine, jouant de sa fragilité supposée, ou brute de décoffrage, n’hésitant pas à vexer.

Foutu caractère, acquis de haute lutte, entière, touchante. Faut dire qu’elle en a vu, Berthe, au cours de sa longue existence, passer des gros cons. Et tomber sous ses balles. Quand on est une femme, et surtout une très belle femme, à la sensualité affichée, on a intérêt à en être une sacrée, si on veut survivre. Berthe a défendu, Luger au poing, toutes les petites libertés âprement gagnées, et on suit au fil de son parcours un siècle d’avancées dans la condition féminine, faites d’infimes victoires et de beaucoup d’hématomes. Y’a encore du boulot. Berthe est un personnage complexe, qui a décidé de ne plus subir et de rendre les coups. Ce qui n’empêche pas une flamboyante histoire d’amour quand, pour une fois, un représentant de la gent masculine se montre à la hauteur. Mais voilà, la violence des mâles est sans limites, leur méchanceté et leur bêtise incommensurables, elle devra ainsi finir le chemin toute seule (ce qui est mieux que mal accompagnée). Beaucoup de rires et de larmes, donc, dans ce frétillant roman triste, beaucoup d’irrévérence. C’est pas bien, mais ça fait un tel bien! Merci à Berthe et à sa pelle !

Mamie Luger / Benoît Philippon. Les Arènes (equinox), 2018

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Le pouvoir de Naomi Alderman

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Simone, sors de ce corps 

Prenons comme point de départ un monde patriarcal lambda. Les femmes sont sous le joug des hommes, dominées, traitées avec condescendance, rabaissées au rang d’épouse et mère dans le meilleur des cas ; battues, invisibles dans le pire. Imaginons que ces dames se voient attribuer le pouvoir, sous la forme d’un fuseau logé le long de leur clavicule, capable de lancer des arcs électriques puissants au point de tuer. Ne s’en serviraient-elles pas alors contre leurs oppresseurs ? Les rapports de force n’en seraient-ils pas bouleversés ? Et surtout, le monde en serait-il meilleur ?

Voilà l’hypothèse introductive du roman de Naomi Alderman. En pleine guérilla #balancetonporc, on peut dire que le livre de la demoiselle, écrit bien avant la polémique assurément, tombe à point nommé. L’auteur suit le parcours de personnages, devenus emblématiques, et observe les changements sociétaux qu’ils subissent ou organisent. Roxy, fille d’un mafieux anglais, cherche à venger sa mère, assassinée sous ses yeux. Margot, politicienne américaine, découvre qu’elle a le pouvoir grâce à sa fille Jocelyn. Allie tue son beau-père pervers et fonde une religion, où elle devient Mère Eve. Tunde, un jeune journaliste, est le témoin neutre qui suit l’évolution du mouvement partout sur la planète et poste ses reportages sur internet. Et que croyez-vous qu’il arriv(er)a ?

Sans dévoiler l’intrigue, disons que Naomi Alderman est une féministe universaliste. Ça ne vous dit rien ? C’est une branche du féminisme, à l’inverse du féminisme différentialiste, qui place l’individu(e) au centre, prône l’égalité des sexes en se fondant sur ce qui rassemble hommes et femmes et non ce qui les différencie. Découlant de cette théorie, classer les femmes dans la catégorie des « douces » parce qu’elles sont des filles n’a aucun fondement, relève du fantasme, et c’est surtout bien pratique pour les maintenir en servitude. Chacun(e) est capable du pire et du meilleur, peu importe son genre et donner du pouvoir à une seule moitié de l’humanité n’est pas souhaitable. Car le pouvoir corrompt.

Corporatisme, communautarisme, fanatisme religieux donnent lieu ici à des scènes d’une violence inouïe et aucun des protagonistes ne sort grandi de l’aventure. Un univers dictatorial où l’on a peur de ce que l’on est au fond de soi, sans y pouvoir rien, ne fait pas franchement envie. Terrorisme, lynchages, exécutions sommaires servent partout des dirigeantes corrompues, guidées par leurs plus bas instincts, avides de conserver leur pouvoir.

Et si finalement cette société en guerre permanente avait été détruite, anéantie sous le propre chaos qu’elle avait engendré ? Si cette histoire avait eu lieu il y a plusieurs milliers d’années et qu’on en soit aujourd’hui à une société matriarcale, apaisée mais sexuellement cloisonnée, où les femmes, habituées au pouvoir, en abuseraient, trouveraient normal de considérer les hommes comme des êtres faibles, incapables d’agressivité ?

Alors là, on ne saurait plus quoi penser. Il n’y aurait plus qu’à tout reprendre du début, fonder une nouvelle ère où chacun trouverait sa place, dans le calme et la sérénité, où on irait vers un avenir meilleur, ensemble.

Le pouvoir / Naomi Alderman. trad. de Christine Barbaste. Calmann-Lévy, 2018

De fringues, de musique et de mecs de Viv Albertine

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« Pour écrire son autobiographie il faut être un sacré connard, ou alors c’est qu’on est fauché. Moi, c’est un peu des deux. » La première phrase du bouquin de la guitariste des Slits, groupe emblématique de la scène punk anglaise 76 donne le ton : Viv Albertine ne mâchera pas ses mots et ne s’épargnera pas. Tant mieux.

Sa mère fustigeait son obsession pour les fringues, la musique et les mecs quand elle avait 13 ans ? Qu’à cela ne tienne, Viv lui emprunte la formule pour un titre très girly tout en sarcasme. Car de fringues, de musique et de mecs, trinité symbole de rébellion pour cette ado survoltée, il en sera beaucoup question, mais pas que. Il sera aussi (surtout) question de sex and drug and rock’n’roll, de politique, de son, de mix, de composition, d’écriture, bref de sujets sérieux (masculins). Et se réduire elle-même à une gentille demoiselle uniquement intéressée par des motifs « futiles », voilà de quoi faire rire ; comme il serait grotesque de présenter les Slits comme un groupe de filles, sous-entendu de jolies poupées dressées pour séduire le public (masculin), ou de les confiner au rôle de petites amies de musiciens connus.

Sur scène, les quatre furies (Viv, Ari Up, Tessa et Palmolive) dérangeaient plus qu’elles n’attiraient les mâles ; quand elles ne se crêpaient pas le chignon, Ari Up pissait debout et la grande gueule de Viv tenait le public à distance. Pas pour elles, les stéréotypes féminins. Pas pour elles non plus, les déclarations féministes. Leur démarche était spontanée, viscérale, individuelle : « On ne voulait pas que les mecs aient envie de nous, on voulait qu’ils aient envie d’être nous ». Les fentes londoniennes n’ont jamais fait de compromis et leur premier LP, Cut, très personnel, peu représentatif du courant punk dont il est issu, atteste encore d’une démarche originale, d’avant-garde, qui a résisté au temps.

Que l’autobio de Viv soit drôle, sincère, tout en finesse et en recul, il ne pouvait donc en être autrement. Chapitres courts, au présent, anecdotes comme autant de marqueurs d’une existence, Viv sépare sa vie en deux. Face A : de sa naissance à la fin des Slits en 1982 : avec une franchise déconcertante, elle y raconte son père français bas du front, ses premiers émois, Mick Jones, les tensions au sein de son groupe, ses morpions, la société anglaise si agressive à leur encontre, son avortement, ses doutes, ses espoirs… Face B : de sa dépression post-Slits à aujourd’hui, où l’on apprend qu’elle a traversé les 80’s comme prof d’aérobic, puis comme réalisatrice en vogue. Les 90’s la voient s’éloigner sensiblement de la sphère publique, (mariage, FIV, naissance de sa fille, cancer…), jusqu’à l’enfermer dans un statut de desperate housewife dont elle peine à s’extirper et dont elle fera le thème de son album solo.

The Vermilion Border, aux accents post-punk forts honorables, sort en 2012. Pour imposer son retour, elle aura dû faire, pendant deux ans, le tour des pubs, à cinquante balais passés, seule avec sa guitare et ses compositions racontant sa vie de femme mûre. Ses prestations scéniques, notamment du titre « Confessions of a Milf » feront dire à  Carrie Brownstein, guitariste de Sleater-Kinney puis de Wild Flag, après un concert à New York, en 2009: « Vous avez vu quelque chose de punk, vous, dernièrement ? » Non féministe devenue le symbole d’une forme de libération féminine, inspiratrice malgré elle (et fière de l’être, finalement) du mouvement des Riot Grrrls, Viv Albertine n’a rien d’une icône figée atteinte du syndrome du c’étaitmieuxavant, elle continue d’avancer. A Typical Girl ?

De fringues, de musique et de mecs / Viv Albertine. trad. d’Anatole Muchnik. Buchet Chastel, 2017

Chronique publiée dans New Noise n°41 – novembre-décembre 2017

La vie sexuelle des soeurs siamoises de Irvine Welsh

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3h30 du mat’, Miami. Lucy roule à fond vers South Beach dans sa vieille Cadillac. Dans l’autoradio, Joan Jett, à fond également. Elle vient de se prendre la tête avec Miles qu’un pauvre petit mal de dos a rendu virilement inopérant. Lucy, coach sportive de 33 ans, rompue à toutes sortes de techniques de combat, est de méchante humeur. Quand deux types surgissent de nulle part à la poursuite d’un troisième larron, ni une ni deux, elle en profite pour passer ses nerfs et pète la gueule à l’un des agresseurs. Sur le pont autoroutier, Lena assiste à la scène et filme la séquence avec son portable. Les images vont bientôt faire le tour des chaînes d’info et des réseaux sociaux, faisant de Lucy une héroïne nationale courtisée par les émissions de télé réalité.

Lucy est une bombe. Grande, foutue comme une déesse, elle est obsédée par les calories qu’elle avale pour garder ses formes de rêve. Elle déteste le laisser-aller, les moches, et surtout les gros. Lena est un boudin, 100 kg de graisse compressés dans des joggings roses trop ajustés. Lucy se met au défi de transformer ce tas de saindoux en créature acceptable.

Si les sœurs siamoises du titre sont bien présentes en filigrane tout au long du roman, c’est bien du duo Lucy/Lena dont Irvine Welsh conte l’histoire et les relations tumultueuses. La gémellité est un thème récurrent dans son œuvre, Recettes intimes de grands chefs abordait déjà cette idée de couple, cette notion de transvasement, de vase communicant entre deux êtres a priori opposés. L’un se vide quand l’autre se remplit : pour le coup, ici, on est en plein dedans. Mais se mettre dans la peau de femmes, voilà qui est nouveau pour Welsh (me semble-t-il), et, la vache, on peut dire qu’il n’a pas raté son coup !

La vie sexuelle des sœurs siamoises est un immense roman, hilarant, émouvant, troublant, déjanté, intense, maîtrisé. Comme toujours chez Welsh l’apparente simplicité, l’illusion de la facilité cachent une analyse psychologique extrêmement fine de ses personnages, de leurs failles et des raisons de leurs addictions. Si l’on dévore ce pavé aussi vite qu’un obèse engloutit un burger king size, la bave et le sourire aux lèvres, si l’on se bâfre des mémorables scènes de cul (la bave et le sourire aux lèvres aussi, hein, ça dépend des goûts), il n’empêche que les thèmes sous-jacents comme la manipulation mentale, la perte d’estime de soi, le manque d’amour touchent profondément.

Si l’on ajoute une critique virulente de la société consumériste, du culte de l’apparence, de la gentrification, du marché de l’art, on est comblés. C’est sans compter le talent de l’auteur, qui parvient à parler de la place des femmes, de l’ego des artistes, du 11 septembre, du suicide, des faux-semblants, de la chirurgie esthétique, de la quête de reconnaissance, du viol, du harcèlement, sans gaver son lecteur. Du grand art, populaire, jouissif, tendre et méchant ! Un grand Welsh !

PS : sans remettre en cause la traduction, alerte, de Diniz Galhos, ce serait chouette qu’Au Diable Vauvert se paye un relecteur/correcteur digne de ce nom…

La vie sexuelle des sœurs siamoises / Irvine Welsh. trad. de Diniz Galhos. Au Diable Vauvert, 2017

(In)visible de Sarai Walker

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Les grosses comptent pas pour des prunes.

Prune voudrait être invisible. Elle a beau se draper de noir, baisser la tête et longer les murs, ses 138 kilos ne passent pas inaperçus. Elle a pris conscience de son anormalité depuis longtemps, les autres se font une joie de la lui rappeler. Son corps dérange. Partout, elle est moquée, humiliée, victime de quolibets, de jeux cruels. Sous ses amas graisseux, à l’intérieur d’elle-même, vit Alicia, son double parfait aux contours anguleux qui correspond à l’image que le monde attend de la beauté féminine. Alors, Prune s’affame, pèse tout ce qu’elle avale. Elle suit des régimes qui lui coûtent plus cher que si elle devait se payer toute la junk food de l’Amérique, ingurgite des repas diététiques au goût de carton. Bientôt, elle sera belle, elle sortira de chez elle, elle aura un amoureux. Elle planque dans ses placards les vêtements qu’elle achète pour Alicia. Bientôt, elle vivra. En attendant, elle grossit, grossit. Employée d’un grand groupe éditorial, elle répond au courrier des lectrices d’un magazine populaire pour ados, à la place de Kitty la rédac chef. Un jour, elle croise le chemin d’un mystérieux groupuscule de femmes décidées à lui faire renoncer à faire cette chirurgie dont elle rêve. Dans le même temps, des terroristes féministes vengent leurs sœurs par le sang. Prune a-t-elle intégré un dangereux réseau d’hystériques passionarias ?

C’est avec beaucoup d’intelligence que Sarai Walker nous balance un roman féministe qui donne envie de tout défoncer. Le catalogue des violences faites aux femmes aurait pu finir par être indigeste s’il n’avait été délivré par les yeux de Prune, au fur et à mesure de sa prise de conscience et de sa métamorphose, non pas en une poupée dont les caractéristiques seraient définies par des critères masculins mais bien en une femme qui refuse enfin qu’on lui marche dessus et s’accepte telle qu’elle est. Après tout, Alice n’était que l’héroïne d’un conte de fée et le pays des merveilles n’était pas à sa mesure, autant rester Prune et se faire sa place.

Le propos est complexe, la colère tangible. Paroles des chansons de rap qui invitent au viol, revues féminines qui inventent de quoi complexer ces lectrices pour faire vendre, magasins de sapes dont les tailles sont destinées à un public de biafraises, la société voudrait voir les femmes rentrer dans le moule, souffrir pour être belles, dire bonjour, dire merci, dire pardon, avec le sourire. Walker oppose aux diktats mercantiles et machos une grosse et son parcours bouleversant, sans apitoiement. Elle exhorte l’individue à lutter contre la superficialité dévastatrice du paraître et à vivre, maintenant, sans se soucier du regard d’autrui.

La femme sera toujours trop petite, trop grosse, trop vieille. A l‘heure de la mode des seins siliconés, de l’épilation intégrale, des paillettes pour vagin, du maquillage de la vulve (si si, ça existe), on ne peut que se réjouir d’un roman qui rappelle qu’il est plus judicieux de regarder l’autre dans le fond des yeux plutôt que dans le fondement si l’on veut voir son âme.

(In)visible / Sarai Walker. trad. d’Alexandre Guégan. Gallimard (Série noire), 2017

Kate Bush : le temps du rêve de Frédéric Delâge

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Kate Bush est une fée, une créature des forêts et des lacs, délicate, énigmatique, insaisissable. Quand, en 1978, elle sort son « Wuthering Heights », elle n’a que dix-neuf ans et le timbre de sa voix, sa pureté juvénile ensorcellent le monde entier. Sa plastique est parfaite alors, son minois adorable, mais elle n’a rien d’une poupée créée pour plaire. Elle n’est pas une marionnette façonnée pour faire un tube éphémère. C’est une artiste qui compose, écrit, cultive déjà une singularité assumée. Si elle semble touchée par la grâce, elle ne doit son talent qu’à un travail acharné et la certitude qu’elle ne pourra s’épanouir que dans son art. Kate Bush est exigeante, envers elle-même. C’est une artiste totale qui ne présente son travail que lorsqu’elle l’estime proche de la perfection. C’est ce perfectionnisme qui l’a fait attendre trente-cinq ans avant de remonter sur scène. La tournée The Tour of Life, en 79, avec ces spectacles chorégraphiés de 2h30, avait été si intense qu’elle l’avait laissée au bord de l’épuisement et elle n’a consenti à renouveler l’expérience, avec les concerts de Before the Dawn, à Londres, en 2014, que lorsqu’elle s’est sentie prête à le faire. C’est certainement cet engagement qui explique la longévité exceptionnelle de sa carrière. Ses onze albums, distillés avec parcimonie au long de cinq décennies, ont tous été classés dans le top 10 britannique.

Kate Bush est discrète. Elle craint les effets pervers de la notoriété. Elle n’accorde d’interviews que pour parler de son travail. Au point d’être accusée par les tabloïds d’avoir des secrets à cacher, d’entretenir le mystère par calcul, mais sa réponse est simple : « Je suis quelqu’un de très normal et il n’y a vraiment rien de sensationnel à dévoiler. Je ne parlerais pas de certaines choses privées avec ma propre mère, alors pourquoi le ferais-je avec quelqu’un d’autre ? »

Donc, c’est au travers de sa musique que Frédéric Delâge nous dévoile des pans du personnage. En passant au crible chaque album, chaque morceau, minutieusement, il dresse un portrait, en creux, de l’artiste. Et l’on apprend beaucoup. Kate Bush est obsédée par des thèmes récurrents, leitmotivs qui hantent ses paroles : l’amour au-delà de la mort, vision ô combien romantique et fantastique de notre passage sur terre ; la folie sombre ; l’exaltation de la nature… Elle puise son imagination dans la littérature ou le cinéma : « The Infant Kiss » s’inspire du Tour d’écrou d’Henry James, « The Wedding List » de La mariée était en noir de Truffaut… Kate Bush est une touche à tout, brillante et curieuse : elle apprend la danse, la réalisation pour proposer des clips d’une beauté à couper le souffle ; elle s’intéresse aux innovations technologiques : elle est une des premières, dans son LP Never for Ever à utiliser le Fairlight CMI, un échantillonneur numérique (les bruits de verre brisé dans « Babooshka » viennent de là), ou un micro-casque ; elle participe activement aux séances, toujours très longues, de mixages… Kate Bush est fidèle : à sa famille, très proche, à ses musiciens et amis (David Gilmour, Peter Gabriel), à sa maison de disque EMI… Kate Bush est obstinée, doucement tenace. Elle ne s’en laisse pas compter et tient à garder le contrôle sur tous les aspects de ses créations. Elle bouscule les codes, prend des risques, se renouvelle sans cesse, depuis bientôt quarante ans.

Kate Bush : le temps du rêve / Frédéric Delâge. Le mot et le reste, 2017

Avec joie et docilité de Johanna Sinisalo

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Finlande. De nos jours. La Finlande est une Eusistocratie, une société où tout va bien pour tout le monde. Vanna est une éloï, une sous-race du sexe féminin, active sur le marché de l’accouplement et vouée à favoriser par tous les moyens le bien-être du sexe masculin (Nouveau Dictionnaire moderne), une fille, donc, avec tous les attributs propres à ce genre. Blonde, élevée pour obéir et servir, se reproduire, se donner à son mari avec joie et docilité. Elle est obéissante, douce, idiote. Ses seuls centres d’intérêt sont la parure, les tâches ménagères, la puériculture. Vanna est heureuse car elle connaît sa place. Enfin, elle devrait. Mais voilà. Vanna a été élevée en Suède, par une grand-mère excentrique, qui a décelé chez elle une envie de s’instruire et a encouragé le développement de son intelligence. Vanna est malheureuse. Elle doit faire semblant, d’être sotte, d’être attirée par tous les virilo qui pourraient faire d’elle une mère. Sinon, elle risque l’internement.

Les femmes qui lisent sont dangereuses. La Finlande, par une éducation adaptée, et une sélection scientifique des meilleurs spécimens du genre, les a éradiquées. Si on l’avait détectée morlock (sous-race du sexe féminin qui, du fait de ses limitations physiques, de sa stérilité, est exclue du marché de l’accouplement) dès son enfance, au moins lui aurait-on fichu la paix, mais elle aurait été cantonnée aux basses besognes. Alors, elle a grandi en copiant sa petite sœur Manna, une future éloï prête à l’emploi. Elle imite ses gestes, la façon dont elle retrousse son joli petit nez et coiffe sa blondeur, comment elle minaude, comment elle se tait. Manna se marie avant elle, signe de réussite, et disparaît. Vanna Part à sa recherche. Pour tenir le coup dans sa quête, elle devient accro à la pire des drogues, totalement illégale, le piment.

Dystopie d’une infinie tristesse, roman épistolaire astucieux, Avec joie et docilité dépeint un monde cauchemardesque, où la société définit la valeur d’un être humain selon son genre et la docilité avec laquelle il se soumet aux codes. Une communauté fermée et lisse, avec aucun lien sur l’extérieur, où l’usage des drogues, qu’elles quelles soient, est prohibé, à tel point que croquer dans un piment doux est l’équivalent d’un shoot d’héroïne, une nation où l’on fait le bonheur de l’individu, même s’il ne le désire pas.

Mais enfin, Madame Sinisalo, ne seriez-vous pas un rien frustrée, voire hystérique, un peu féministe sur les bords, pour imaginer un univers aussi sordide ? Du style à vous plaindre sans arrêt, alors que chacun sait que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Allons allons, reprenez-vous, mon petit. Les femmes n’ont-elles pas le même salaire que les hommes pour le même job ? Vous voulez nous faire croire que la mode est au rose pour les fillettes ? Que l’avortement est remis en cause ? Qu’on pense à établir un salaire pour la femme au foyer ? Qu’on ne fait pas lire aux gamines les mêmes livres que leurs camarades masculins, qu’ils ne jouent pas aux mêmes jeux ? Que les femmes sont victimes de violence, de mariages forcés ? Que certains prétendent que le seul modèle familial possible serait un papa, une maman, et deux enfants ?

Mais vous avez vos règles, ou quoi ?

Avec joie et docilité / Johanna Sinisalo. trad. du finnois par Anne Colin du Terrail. Actes Sud, 2016