Power de Michaël Mention

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Ecrire la rage. Faire sentir la colère de n’être qu’un citoyen de seconde zone, parqué dans un ghetto, contraint d’accepter des boulots à peine au-dessus du rang d’esclave. Relayer la hargne de voir ses frères tomber sous les balles des flics, ces porcs. Sous prétexte d’être Noir. Faire frissonner à l’évocation de milliers d’hommes et de femmes le poing levé. Ecrire un livre sur les mouvements de lutte des Noirs américains pour leur émancipation, une fresque de 450 pages sans laisser, à aucun moment, retomber la fureur… waouh, il en faut de l’ambition, et du talent pour y parvenir.

Power commence le 21 février 1965, jour de l’assassinat de Malcolm X et s’achève (presque) le 11 octobre 1971, retraçant sept années de ces ambivalentes 60’s, où tout semblait possible et rien n’était probable, rêves d’un futur peace and love et germes du chaos.

What we want. Dans une première partie, Michaël Mention plante le décor, expose les thèses en présence et les enjeux à venir. Malcolm X disparu, les prêches préconisant la non violence de Martin Luther King semblent inefficaces à certains face aux exactions policières. Des émeutes éclatent dans tout le pays. Une forme de lutte plus radicale, marxiste, prône la résistance armée. Le Black Panther Party for Self-Defense recrute. Bérets sur la tête, flingues en vue, ses membres patrouillent dans les rues, surveillant les flics, nourrissant les gosses des quartiers pauvres. Edgar Hoover fulmine. Ce chapitre introductif se termine en juin 67, dans le bureau du directeur du FBI, qui emploiera tous les moyens à sa disposition pour écraser cette racaille Noire communiste.

What we believe. La deuxième partie, s’étirant du 2 juillet 1967 au 11 octobre 1971, révèle toute la puissance de la littérature. Mention passe du général au particulier, du « il » au « je » et personnifie l’histoire de cette Amérique à travers le destin de trois personnages, incarnés, saisissants. Charlene, jolie black de Philadelphie à peine sortie de l’adolescence, intègre les BP. Tyrone, à Chicago, infiltre le mouvement, taupe contrainte au service de l’ennemi Blanc raciste. Neil, d’origine irlandaise, est flic à Los Angeles. Leur chute, inéluctable, est plus bouleversante que n’importe quelle image d’archive. Immersion totale. Au fil des pages, ils ne sont plus des protagonistes fictifs, ils sont les rêves déçus, la douleur, l’impuissance. Le puzzle s’imbrique, l’étau se resserre, les morts s’entassent. King, Robert Kennedy, Hendrix, Sharon Tate, Joplin rejoignent dans la tombe les compagnons de route des trois héros, avec le Vietnam, les ravages de l’héroïne, les gangs, la violence qui explose comme toile de fond.

S’il s’est extrêmement documenté sur le sujet, Mention n’étale pas sa science, il distille les informations de façon subtile, choisit des extraits de discours, explore les dissensions fratricides, décrit les assauts perfides venus de l’extérieur sans jamais perdre le rythme, transcendé par une bande son, rock, soul, funk énergique.

Le dernier chapitre, sublime, te laisse au bord de la nausée, dégoûté par avance du monde qui vient, uni avec tes frères humains dans un même désespoir, une même colère pour hier, aujourd’hui et demain… Power !

Power / Michaël Mention. Stéphane Marsan, 2018

Chronique publiée dans New Noise n°44 – été 2018

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La voix secrète de Michaël Mention

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Une balade dans Paris, ça vous tente ? Bof ? La tour Eiffel, le Louvre, le pont des Arts, vous connaissez déjà ? Rassurez-vous. Ici, c’est Michaël Mention qui sert de guide. Alors, forcément, il vous fera emprunter des voies secrètes, loin des circuits touristiques et des clichés de cartes postales. Les abattoirs, les Halles, les bars interlopes où l’on consomme putes, absinthe ou opium… c’est dans le Paris des bas-fonds, au XIXème siècle qui plus est, qu’il oriente sa visite. La Ville Lumière sent la charogne, la sueur, les déchets en tous genres.

En 1835, la capitale est en pleine mutation. Le progrès technique permet aux enfants d’être employés dans les nouvelles manufactures, leur évite de perdre leur temps à apprendre à lire. Les attentats républicains font rage et Louis-Philippe veille à sévèrement réprimer les ingrats. La guillotine fonctionne encore à plein régime, souvenir d’une autre Révolution, pas encore industrielle.

Dans ce Paris qui grouille et gronde, des corps d’enfants décapités sont retrouvés. La populace s’émeut. La police, bien qu’ouverte à de nouvelles méthodes scientifiques, telle la phrénologie, s’enlise. Les séances de spiritisme ne donnent guère plus de résultats. Une seule piste : les petites victimes portent les stigmates de meurtres célèbres, ceux perpétrés par Lacenaire. Pour l’heure, incarcéré à la Conciergerie, l’assassin lettré misanthrope attend qu’on lui coupe la tête et qu’on le délivre enfin de ses semblables. Dans sa cellule, il espère son suicide assisté et patiente en rédigeant ses Mémoires. Il devra aider le chef de la Sureté, devenu son ami, dans l’élucidation de ces infanticides. L’Histoire se fait enquête. La figure d’Hugo se mêle à l’élite des limiers parisiens, non moins fameux.

Il faut beaucoup de finesse pour toucher l’âme profonde d’un autre siècle sans tomber dans l’écueil d’une pédagogie laborieuse. Mention n’en manque pas, assurément. En pénétrant l’esprit de Lacenaire, il nous épargne l’étalage d’une documentation qu’on devine poussée. Par petites touches, les états d’âme, les mots d’esprit du bandit flamboyant s’insinuent et se font critiques d’une période à la mesure de sa déception. Lacenaire est désespérément lucide. Bourgeoisie arriviste autant que misère crasse le dégoutent et l’ennuient. Les clameurs d’une cité dans la tourmente lui parviennent, lui inspirent commentaires et sarcasmes, et font de ce roman noir historique un récit palpitant en plus d’être instructif.

La voix secrète / Michaël Mention. 10/18 (Grands détectives), 2017

Bienvenue à Cotton’s Warwick de Michaël Mention

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Australie. Outback. Autrement dit, trou du cul du monde désertique, au nord, oublié de tous. Au milieu de cette immensité aride, où l’eau manque plus que la bière, un village, Warwick. Dans ce village, 17 âmes. Enfin, le terme est peut-être mal choisi, pas sûr que ces locaux en aient tous une. Blancs dégénérés, consanguins, affreux, sales et méchants qui survivent de bière et de clopes, de chasse, de trafics et d’ennui. 17 contre des milliards de mouches. Collantes et obstinées qui vous sucent la sueur sous 50 degrés. 17 qui partagent les mêmes histoires sordides, les mêmes longues heures passées au pub de Karen. Karen, l’unique survivante, les autres femmes sont mortes. Suicidées ou assassinées, allez savoir. Le Ranger Quinn ne fait pas de zèle. Bible et Smith & Wesson, Il fait régner sa loi. Ici, on cloue les chats sur les portes, on n’aime pas les étrangers, les pédés, le changement.

Le décor est planté, que la fête commence. Une mort inexpliquée, puis deux, puis trois. Quatre des leurs piétinés, démembrés, écrabouillés. L’Etrange arrive, comme un orage qui monte. Qui est capable de tels massacres, et pourquoi ? Une enquêtrice se pointe. Bien obligés de se soumettre à ses interrogatoires. Le polar se fait classique, quelques chapitres, avant de sombrer dans l’horreur absolue. Vous vous souvenez d’Assaut, le film de Carpenter ? Les occupants d’un commissariat de quartier y subissaient les offensives répétées d’agresseurs insaisissables prêts à tout pour leur faire la peau. Même configuration, ici. En beaucoup, beaucoup plus dur.

Le récit bascule quand les rescapés de Warwick se retrouvent confinés dans l’abattoir local, attaqués par de mystérieux assaillants (ne comptez pas sur moi pour vous dire qui ils sont). Commence alors un huis clos de l’enfer. La fournaise s’abat sur le refuge. 56 degrés. Rien d’autre à boire que des caisses de Vibi, la blonde locale. Rien à bouffer. L’attente se prolonge. Les minutes deviennent des jours. Les nuits sont glaciales. Les carcasses d’animaux stockées là dégagent une puanteur insoutenable. Il faut bien pisser et chier. Les plaies grattent et suintent. Les mouches s’engouffrent dans les trous des chairs.  Dehors, ils refusent de lever le siège et ils sont innombrables. Dedans, la sauvagerie se déploie. Dans le film, on éprouvait de l’empathie à l’égard de certains personnages, Michaël Mention enferme dans son hangar un concentré d’inhumanité. Karen s’en sort mieux, tout comme Biba, jeune débile aveugle, des victimes tous les deux. Presque tous les autres plongent dans la folie pure. Les langues se délient, puis les poings. La haine les noie. La faim, la déshydratation, la douleur font sauter un à un les verrous, les tabous universels qui font l’Humain.

Descente dans les tréfonds de la noirceur, Bienvenue à Cotton’s Warwick est un conte cruel qui questionne notre animalité. C’est une fable, nimbée de mythologie et de fantastique, qui prend sa force dans un récit haletant et incarné. La langue est précise et belle, la mise en page efficace. Changements de rythme, de registres, l’auteur aime balader son lecteur, le surprendre, sans le perdre. Il fait se succéder les différentes voix, dans des chapitres courts, ponctuées d’une bande son implacable diffusée à la radio. La tension grandit, par à-coups, à la cadence des scènes de plus en plus terribles, à mesure que la violence des personnages se déchaîne. ça sent la moiteur, la charogne et la peur. Jusqu’à la fin, d’une désespérante beauté.

Quand l’heure viendra d’expier nos crimes, faudra-t-il verser des larmes sur nos coeurs secs, pleurer la fin de l’humanité ? Pour Mention, la réponse semble être non.

Bienvenue à Cotton’s Warwick / Michaël Mention. Ombres noires, 2016

Michaël Mention

Fin de journée au mois d’août. Paris sous le soleil. Une terrasse de café dans une rue calme. Enfin, calme en apparence. Beaucoup de vent dans le micro et interruptions forcées lors du passage de nombreux bus. Qui permettent à Michaël de reprendre sa respiration. Une belle rencontre arrosée de bières, et la promesse que d’autres suivront… Merci Michaël.

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Photos Olivier Henry Gamas

Michaël Mention, avec déjà une dizaine de livres publiés, semble écrire aussi vite qu’il parle, comme s’il craignait de n’avoir pas le temps de tout dire. Et impossible, pour lui, de se cantonner à un seul registre. No limit. Il lui faut se renouveler, s’éprouver, risquer. Ses deux derniers romans incarnent cette urgence, dans deux styles très différents. …Et justice pour tous, paru chez Rivages, offre une fin magistrale à sa trilogie anglaise, une fin si noire qu’il faudrait inventer une nouvelle couleur pour la décrire, symptomatique d’une Angleterre qui s’enlise dans la crise, sombre depuis quatre décennies. Avec Le carnaval des hyènes, sorti chez Ombres noires, changement de ton pour cette attaque en règle contre la télé poubelle. Mention y manie le sarcasme avec délectation, à l’image de son Carl Belmeyer, présentateur du JT le plus regardé du PAF, botoxé, mégalo, arrogant, déclarant : « Je veux qu’on m’aime, alors je suis POUR le multiculturalisme, le mariage pour tous, la régulation des sans-papiers et CONTRE le fascisme, l’excision, la corrida (…), Je suis Charlie 24h/24 et 7j/7. Plus Charlie que les autres. » Toute ressemblance…
Le premier volet de ta trilogie, Sale temps pour le pays, s’inspirait de l’affaire de l’Eventreur du Yorkshire, ce tristement célèbre tueur de prostituées, Peter Sutcliffe, qui a œuvré dans le nord de l’Angleterre dans les 70’s. L’inspecteur George Knox, secondé du détective Mark Burstyn y poursuivait l’enquête, cinq ans après les premiers meurtres de Paul Witcliffe. Qu’est-ce qui t’a donné, au départ, l’envie de t’emparer de ce fait divers réel pour en faire un roman ?

J’ai vu Zodiac de Fincher et ça a été un choc. C’est une leçon de cinéma à tous les niveaux, avec une mise en scène super sobre. Le rythme du film est incroyable. Je crois qu’il fait deux heures et demi, et pendant deux heures et demi, les flics font chou blanc. Ils enchainent les fausses pistes, ils dépriment. Concrètement, il ne se passe rien, parce que l’enquête n’avance pas vraiment, pourtant c’est haletant. J’avais déjà écrit des polars, mais du point de vue du tueur, et pas encore du point de vue des enquêteurs. Mais écrire un bouquin avec des flics qui traquent un tueur, sur un mec qui tue des femmes, ne me suffit pas, j’ai besoin d’autre chose, d’un arrière plan historique. Je n’aime pas les bouquins racoleurs, symptomatiques de l’époque avec les couvertures où le titre dégouline. J’ai cherché un angle d’attaque humain, donc une histoire vraie… Je ne voulais pas que ça se passe aux Etats-Unis, parce que ça se passe toujours là bas, ni en France parce que j’avais déjà écrit sur l’histoire de France. Du coup, j’ai creusé du côté de l’Angleterre, c’est un pays qui m’intéresse, très ambigu, et je suis tombé sur Peter Sutcliffe, l’éventreur du Yorkshire. En étudiant en gros les étapes de l’enquête, j’ai vu que je n’aurais rien à inventer, il y avait suffisamment d’étapes stupéfiantes en terme de dramaturgie. J’avais juste à découper le déroulement de l’enquête sur six ans en chapitres, à romancer ce qui relevait de l’extérieur, la vie des personnages. ça correspondait parfaitement à un arrière plan historique fort, avec l’échec des travaillistes, suite à la crise de 73-74, et l’essor de Thatcher. Toutes les conditions étaient réunies.

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Voulais-tu faire un hommage à David Peace, qui s’est lui aussi intéressé à cette histoire avec son Quatuor du Yorkshire (1974, 1977, 1980 et 1983) ?

Je commence à écrire le livre. Généralement, je me lance quand j’ai soixante pour cent du plan global, je sais où je veux aller et je me laisse quarante pour cent de liberté. En parallèle, je continue à me documenter, je rencontre Stéphane Bourgoin… Je suis pratiquement à la moitié du bouquin et là, j’apprends qu’un anglais, natif du nord, a écrit sur cette affaire (rires), qu’apparemment, c’est formidable, qu’il est publié chez Rivages et que c’est une tétralogie. Je n’avais jamais, jusqu’alors, osé contacter Rivages, et je m’étais dit que si je le faisais, c’était pour ce roman là. Bref, tout s’écroule (rires). Je l’ai très mal vécu sur le coup. Je file à la Fnac, j’achète les quatre tomes, je commence à lire 74, et évidemment j’adore, parce que c’est très organique, viscéral. En même temps, ça me rassure parce que son point de vue est beaucoup plus fictionnel. Il ne traite l’affaire qu’en arrière plan. Je ne compare pas du tout à lui. Je suis extrêmement complexé, au quotidien, et surtout dans l’écriture. Mais son angle d’attaque est différent, c’est poisseux, les flics sont tous corrompus, moi c’est très documenté, et les flics sont humains. Du coup, j’ai continué sur ma lancée, et je l’ai envoyé à Rivages, avec un courrier par dépit, « je ne me fais pas d’illusion. Je sais que vous avez déjà publié David Peace. Mais si je ne vous envoie pas ce livre, je le regretterai toute ma vie ». Et le téléphone sonne.

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Tes romans sont très documentés, que tu décrives un match de foot, comme dans Jeudi noir, paru chez Ombres noires, en 2014, décryptant la demi-finale France-RFA de la coupe du monde 1982, ou la guerre civile au Libéria et les toxicos à Moscou, comme dans le Carnaval des hyènes. Tu as besoin de passer par cette étape de recherche ?

Je n’écris que comme ça. Il faut que tous les paramètres, historiques, dramatiques, culturels, soient réunis. C’est ce qui m’est arrivé avec Jeudi Noir, qui se passe en 82, époque charnière, où le monde s’apprête à basculer. Musicalement, on est au début des années 80, même si ce n’est pas la décennie que je préfère, loin de là, on est encore dans les désillusions des années 70, à travers ce match de foot, il y a toute une époque, toute une culture qui m’intéresse. En ce qui concerne Sale temps, à l’époque, je travaillais dans un cinéma, et un des clients, anglais, avait vécu dans le nord de l’Angleterre, du côté de Leeds, à l’époque de l’éventreur. Il se souvenait très bien de cette histoire. Je lui ai proposé de relire mon bouquin. Ma première crainte, à part que les lecteurs me disent que c’était nul à chier (rires), c’était qu’ils trouvent ça super mais qu’ils sentent que j’étais français, ça aurait été pire. Il a souligné une chose, qu’il fallait que je cite absolument si je voulais parler de l’Angleterre, c’est le son des bouteilles de lait qui s’entrechoquent. C’est pour ça que j’en parle dans un chapitre de Sale temps, avec le laitier qui se fait agresser. D’où l’intérêt de mêler la documentation, les lectures et les rencontres avec des professionnels, ce que j’ai fait pour le Carnaval des hyènes en rencontrant des gens qui ont bossé à la télé, ou des citadins qui ont vécu dans telle ville et qui peuvent apporter le petit truc qui fait la différence, comme le prix de la bière…

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Tu as poursuivi avec un deuxième volet, Adieu demain. Mark Burstyn y traque un tueur qui, à la manière de Peter Sutcliffe vingt ans auparavant, terrorise la population en tuant des femmes à l’arbalète. Peter Griffith, ton serial killer que l’on suit de 1969 à 2001 est, là encore, inspiré du vrai Stephen Griffiths. Tu étais parti sur une trilogie dès le départ ?

Ce n’était pas du tout prévu. Ce fameux anglais, qui est devenu un ami, est revenu me voir au boulot pour me dire qu’un étudiant en criminologie, à Bradford, en 2011, avait fait une thèse sur Sutcliffe et était passé de la curiosité à la fascination et s’était mis à tuer lui-même. La démarche de ce mec là, Stephen Griffiths, le tueur à l’arbalète, était la même que la mienne. ça m’a énormément chamboulé. Imagine, je me documente sur l’affaire, je suis parti pour écrire un roman, et un soir je sors pour tuer des nanas dans la rue. D’où l’aspect beaucoup plus psychologique d’Adieu demain, et tout ce truc sur l’identité, les apparences, les faux semblants. En plus, j’avais un énorme cafard quand j’ai fini Sale temps, comme à chaque fois que je termine un roman. Donc, Adieu demain m’a permis de me replonger dedans. Ensuite, jamais deux sans trois.

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« Je ne suis pas journaliste, ni essayiste, juste romancier. Mon job, c’est de faire du  divertissement intelligent, afin que les gens passent un bon moment tout en se posant les bonnes questions. »

Ce troisième volet, parlons-en. L’enquête de …Et justice pour tous se déroule en 2013, jusqu’aux funérailles de Thatcher en avril. Même si l’on comprend que toutes les enquêtes sont liées depuis le départ, tu te concentres sur les scandales pédophiles, en t’inspirant de celui de l’orphelinat de Jersey et de l’affaire Jimmy Saville, présentateur de Top of the Pops, reconnu depuis comme étant un pédophile notoire. Tu évoques des interactions entre les milieux politiques et les prédateurs sexuels. Quelle est la part d’invention et de vérité dans ce que tu décris ?

Dès le lendemain du décès de Savile, en 2011, les langues se sont déliées. Les victimes qui, jusqu’ici avaient peur de lui et de son réseau, se sont décidées à témoigner. La presse britannique s’est vite emparée du scandale, c’est ainsi que le Sun a publié la photo mettant en scène Savile et Sutcliffe (L’Eventreur du Yorkshire) dans l’hôpital Broadmoor en 91. Cette photo est la base du roman, avec la vue aérienne situant l’une des victimes de Sutcliffe à 500 mètres du domicile de Savile. J’ai voulu en savoir plus puis – au fil de mes recherches et des révélations – je me suis retrouvé à enquêter, démêler le vrai du faux, distinguer les gays des pédophiles. Comme toujours, les médias sont tombés dans une surenchère et ont dit beaucoup de conneries sur cette affaire, j’ai donc veillé à être particulièrement rigoureux. À ce sujet, je précise que Sam Millar m’a bien aidé en relayant les articles, d’où le clin d’œil que je lui adresse à travers son roman Poussière tu seras que lit Andy. Depuis Fils de Sam, la notion d’interactivité est de plus en plus importante pour moi: je tenais à ce que les lecteurs découvrent le scandale au rythme de Mark et des autres. Après, la part d’invention … je ne suis pas journaliste, ni essayiste, juste romancier. Mon job, c’est de faire du « divertissement intelligent », afin que les gens passent un bon moment tout en se posant les bonnes questions.

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Les références culturelles, musicales émaillent tes romans. Découlent-elles de cette phase de documentation ? Te servent-elles à mieux définir l’époque que tu décris ?

Là où mon premier roman, Le rhume du pingouin, trahissait une envie de plaire à tout le monde, à ma mère, à mes copains, aux nanas, où je casais juste de la musique parce que j’avais envie, maintenant je mets un point d’honneur à ce qu’il y ait soit un lien direct, culturel, historique avec le sujet, soit un lien par rapport au texte, au rythme. La plupart du temps mon rapport à la musique dans mes bouquins est bien reçu, même si ça arrivera forcément un jour que je me fasse défoncer (rires). Il n’a jamais été aussi poussé que dans Jeudi noir. Je pourrais défendre chaque morceau et t’expliquer pourquoi il est dans le bouquin, à tel moment du match. C’est dans le rythme, le texte, la mélodie. Par exemple, la version de « Magic bus » des who, le dernier morceau du live at Leeds de 70. C’est le moment où la France vient d’égaliser, avec un penalty de Platini. Le morceau met du temps à démarrer. Il y a Keith Moon qui chauffe le public, Pete Townshend commence avec la guitare, puis la basse lance le truc. ça y est, ça groove enfin, on est à égalité. Le moindre morceau est dans la tonalité. Mon rapport à la musique devient de plus en plus poussé mais parfois c’est aussi lié à une envie de caser tel morceau, un plaisir purement égoïste.

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Dans Sale temps pour le pays, dont l’action s’étend de 1976 au début des 80’s, des morceaux de Roxy Music, Bowie, Eagles, Clapton, les Stones, Elton John… servent de bande son au décor. Tes personnages n’écoutent pas vraiment ces chansons ; elles passent dans des juke-box, à la radio…

C’est volontaire. Les personnages subissent ce qui se passe. Je voulais qu’ils ne soient pas le moteur de leurs émotions. Mais écrire, c’est aussi se faire plaisir en espérant faire plaisir aux autres. Quand je mets « Station to Station » de Bowie, je sais bien qu’un morceau de dix minutes ne passe pas à la radio. Mais j’adore « Station to Station », l’intro au piano avec la lourdeur de la batterie, pour moi c’est l’un des meilleurs Bowie, dont on parle trop peu. ça me permet de caser la musique que j’aime et de l’inscrire dans le récit.

Tu cites plein de tubes, « Roxanne », The Wall, Supertramp… Ce sont des références qui fonctionnent vraiment bien parce que ce sont des titres populaires qui parlent à tous, même à nous Français. Ils nous plongent directement dans l’Angleterre de la fin 70’s, début des 80’s, et illustrent parfaitement la grève des mineurs, la montée du national front, les manifs anti-pakis, l’arrivée de Thatcher… Je me demandais quel rapport tu pouvais avoir avec ces morceaux, que tu n’as pas découverts en direct, vu que tu es né en 1979. Tu connaissais ces tubes avant tes recherches ?

J’ai eu la chance, à travers mes parents, d’accéder très tôt à deux cultures musicales. Ma mère m’a fait découvrir la chanson française, et mon père Led Zep, Deep Purple, Pink Floyd, les quatre cinq grands groupes emblématiques des années 70. Puis, ma culture s’est enrichie au fil des rencontres. A douze ans, un de mes albums phare était Made in Japan, de Deep Purple. Depuis que j’écris, en 2001, un de mes rêves était d’écrire un bouquin qui commencerait par « Highway Star », de Made in Japan, ce que j’ai fait avec Jeudi noir. Je me suis construit avec ces références culturelles. Elles me permettent de transcrire des émotions personnelles. « Hotel California » est le premier slow que j’ai dansé en colo en 89, c’est la première fois que j’ai été amoureux. Alors j’ai casé ce morceau dans Sale Temps, parce que c’est l’époque et une manière de faire un clin d’oeil à quelqu’un.

Des clins d’oeil comme ton personnage qui se déboite la rotule dans Adieu demain, comme ça t’est arrivé à force d’écrire en tailleur (rires) ?

Exactement. Se déplacer la rotule sans bouger, mettre ça dans un bouquin, les gens vont dire t’abuses, ben non (rires). Ce qui m’amuse de plus en plus, c’est d’écrire sur un coin qui se passe à l’autre bout du monde, avec une culture, des habitudes de vie et un contexte qui ne sont pas les miens, comme avec celui que j’écris en ce moment, qui se passe en Australie, mais d’arriver à caser des trucs à moi. C’est très égocentrique, mais c’est aussi ça l’écriture. Dans Sale temps, Adieu demain et …Et justice pour tous, je parle de l’Angleterre, mais c’est pour mieux parler de ce que j’ai longtemps vécu quand j’étais en galère, quand t’as pas de boulot, que tu dois payer ton loyer à Paris, et bouffer. Malheureusement, la misère est universelle. Que tu parles de quelqu’un à Bradford qui se demande si c’est raisonnable de se payer un deuxième café, ou de potes à moi qui vont revendre leurs trucs à Gibert pour se payer des clopes. Parler d’un pays, c’est parler de soi. Ma vie est la vie de la plupart des gens, une vie assez simple. Je me lève le matin, j’écris, je vais bosser, je me prends un sandwich le midi, je rentre chez moi, je retrouve ma copine et je dors. Ma vie est par essence limitée dans ses activités, mais l’amour, l’amitié, la haine, les galères sont des notions universelles. Faire un clin d’oeil, dans un patelin en Australie, à Franck Bouysse, un pote qui vit à Limoges, ça me fait tripper. Si ça peut amuser des lecteurs, tant mieux, et s’ils ne sont pas réceptifs à ça, ou au rapport à la musique, c’est pas grave.

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Si tu devais faire la bande son de notre époque, est-ce que tu penses que tu trouverais des morceaux aussi populaires, qui parleraient à tout le monde ? 

ça date un peu, 2003, mais je pense que le morceau qui traduit parfaitement l’époque, encore aujourd’hui, c’est « Toxic » de Britney Spears. D’ailleurs, je l’ai casé dans le nouveau bouquin. Mes lecteurs vont me jeter des pierres (rires), mais je peux parfaitement défendre ce morceau. Parfois, on tient tellement à sa culture qu’on se refuse à reconnaître des qualités là où il y en a peut-être. « Toxic » est un tube imparable. C’est sûr que c’est une pompe à fric. Mais par exemple, Dark Knight, le film de Nolan, est pour moi un blockbuster intelligent. Il est calibré pour faire le plein et amasser de la thune, mais à la différence de conneries comme Transformers, c’est un film parfaitement construit, avec une mise en scène impeccable. Ce n’est pas parce que les choses sont populaires qu’elles sont forcément nulles… Sinon, Black Eyed Peas, Daft Punk, pour moi, c’est une vaste escroquerie, ça n’a rien d’original, mais ça traduit la tonalité de l’époque, ça c’est clair.

Dans Sale temps, tu ne fais pas du tout référence à l’underground musical du nord de l’Angleterre. Tu avais peur que ça exclue une partie de tes lecteurs ?

Quand tu te lances dans un projet, chaque parti pris induit forcément des choix, soit des frustrations personnelles soit des frustrations des lecteurs. C’est vrai pour le choix de la musique, pour l’angle d’attaque, pour la fin, mais je ne pouvais pas tout traiter. Je devais traiter l’arrière plan historique, l’intrigue, le rythme, le temps qui passe, plus l’aspect culturel. J’avais tellement conscience de marcher sur des oeufs à l’époque où je l’ai écrit que ça m’a rassuré de mettre des morceaux globalement connus de tous. Et puis, contre toute attente, l’accueil du bouquin a été très positif, il a reçu le Grand Prix du roman noir français 2013, (et …Et justice pour tous le Prix transfuge du meilleur espoir polar) donc à partir d’Adieu demain, je me suis fait beaucoup plus confiance.

Justement, depuis Adieu demain, il me semble que tu utilises les références musicales un peu différemment. Peter naît en 1969, et passe de Michael Jackson aux Smiths, à Depeche Mode, puis à Nirvana, Rage against the Machine. Clarence Cooper, ton jeune flic, qui sombre peu à peu, écoute Soundgarden, NIN, Marylin Manson. De même, dans Le Carnaval des hyènes, Zarkan écoute Megadeth, Holy War et le directeur de l’info écoute kraftwerk quand il est anxieux. La musique t’aide plus à définir psychologiquement tes personnages que l’époque, non ? 

C’est de plus en plus affirmé. Et puis, pour en revenir à la scène underground, je la connaissais très peu. Je m’y suis mis depuis cinq ans. Quand je ne maîtrise pas parfaitement le sujet, je ne l’aborde pas. C’est ce que je critique dans Le carnaval des hyènes, on vit dans une époque où on est submergés d’informations, il y a des spécialistes de tout, tout le temps. Il y a des sujets qui ne m’intéressent pas, des sujets qui pourraient m’intéresser mais dont je n’ai pas envie de parler maintenant, des sujets qui m’intéressent mais à propos desquels je ne maîtrise pas tout. Je me méfie au quotidien des gens qui ont un avis sur tout.

« Ce Mark  de 72 ans qui écoute du rock, ce sera moi à son âge. Sans l’alcoolisme, ni le fusil. »

Mark Burstyn, ton inspecteur, mod, écoutait les Small Faces, les Who ou les Kinks. Dans le dernier volet, on le retrouve, alcoolique à Paris, après un séjour en prison et il dit : « Avant j’écoutais du rythm’n’blues, puis j’ai glissé vers le rock. J’ai changé, tout a changé ». Il écoute les Stones à présent. C’est une marque de son évolution psychologique ?

Ça traduit surtout l’envie d’évoquer la musique que j’aime ! Mais en effet, je trouvais intéressant que Mark ait évolué dans sa culture et – à travers elle – dans son rapport au monde. Lorsqu’il retourne en Angleterre, je voulais qu’il se sente isolé, comme si les villes auxquelles il s’était jadis consacré le reniaient. De plus, je ne voulais pas d’une caricature de « vieux » (oups, aujourd’hui, il faut dire « sénior » …) en pantalon en toile et casquette à carreaux : ce Mark  de 72 ans qui écoute du rock, ce sera moi à son âge. Sans l’alcoolisme, ni le fusil.

« J’ai un grand respect pour le mouvement punk. J’y vois une naïveté séduisante puisque sincère, une volonté jusqu’au-boutiste de créer sa propre destruction : la culture punk est la version saturée du mythe de Sisyphe. Elle refuse tout artifice et c’est précisément ce qui la rend romanesque. J’aime ce genre de contradictions, car ce sont les nôtres à tous. »

Je m’étais demandée, à la lecture des deux premiers tomes, quand est-ce que tu aborderais frontalement le mouvement punk. La fin de Sale temps pour le pays évoquait « un no future utérin », et le titre même d’Adieu demain sonnait comme des paroles des Pistols. Allusion directe dans le final de ta trilogie, son côté destroy assumé, avec ces mots : « Anarchy in the UK », c’est maintenant ». Pour toi, la philosophie punk annonçait-elle la noirceur du monde à venir ?

La musique punk, volontairement minimaliste, me touche peu. Elle symbolise le rejet de l’épique et de la grandiloquence du rock des années 60 et 70s. J’aime ce qui est peaufiné, travaillé des jours et des jours, de Magma à Kubrick, et je ne suis donc pas surpris de n’avoir jamais vibré au son des Sex Pistols. Pour le coup, je préfère de loin le groupe Crass et leur album Stations of the cross. Toutefois, j’ai un grand respect pour le mouvement punk. J’y vois une naïveté séduisante puisque sincère, une volonté jusqu’au-boutiste de créer sa propre destruction : la culture punk est la version saturée du mythe de Sisyphe. Elle refuse tout artifice et c’est précisément ce qui la rend romanesque. J’aime ce genre de contradictions, car ce sont les nôtres à tous.

Ton style est très cinématographique, constitué de flash back, de plans séquence, de changements de rythmes… En lisant, j’ai pensé à Melville, au samouraï et au cercle rouge, à French Connection ou à Dirty Harry. Je me trompe ou tu aimes les films des années 60-70 ?

Oh, oui ! Il y a du Jean-Pierre Melville dans la plupart de mes romans, mais aussi du William Friedkin, du Don Siegel, du Michael Mann et d’autres. Pour concevoir la poursuite dans le métro du Carnaval des hyènes, j’ai analysé pendant des heures les célèbres séquences de French ConnectionL’impasse et Firefox. Les influences d’… Et justice pour tous sont Get Carter et Harry Brown, tous deux portés par l’immense Michael Caine. Et même si Harry Brown est sorti récemment, il a tout d’une production seventies. C’est un film sec, rugueux, avec une photographie poisseuse qui sublime les rides de Caine. Ça m’intéressait de travailler sur la vieillesse, sur la notion d’anti-héros dans ce qu’elle a de plus pathétique. J’espère avoir réussi.

Tes romans parlent de la peur. Beaucoup de tes personnages sont phobiques, dépressifs… Et toi, de quoi as-tu peur ?

Ce n’est que la deuxième fois que j’ai un personnage dépressif. Sur sept romans, ça fait peu, non ? En général, ça ne m’intéresse pas d’écrire sur ce type de profil, puisqu’il est régulièrement traité dans n’importe quel thriller. On ne choisit pas d’avoir un personnage dépressif, on en a besoin pour nourrir l’intrigue. Là, j’avais besoin que Mark incarne son ami George Knox, comme si le deuil avait fini par altérer sa personnalité. Tout ce que Mark encaisse dans les deux premiers volets finit par avoir sa peau dans … Et justice pour tous. Quant à Clarence, vu ce qui lui arrive, il n’avait guère le choix.

Pour ce qui est de la phobie, je n’ai pas eu à chercher bien loin. On vit dans un monde de peur. Toutes les peurs que j’énumère à la fin d’Adieu demain, on les subit au quotidien : toute cette pression du libéralisme, des médias, de la publicité, des clivages permanents qui nous étouffent et nous frustrent. En ce qui me concerne, au risque de faire « cliché », j’ai peur de mourir, d’être privé des gens que j’aime, j’ai peur de les voir mourir. J’aime tellement la vie ! C’est pour ça que j’écris autant. J’en ai envie et besoin pour me sentir exister. Si je n’écris pas, je me sens nul, vide, inutile. Et dans ces moments-là, je me déteste.

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Eric, dans Le rhume du pingouin, est en panne d’écriture, est-ce une angoisse personnelle ?

Je suis tellement content d’écrire, tellement conscient de la chance que j’ai d’écrire, d’être enfin publié et de pouvoir partager avec les gens et qu’en plus, et ça c’est le summum, ils soient réceptifs, que j’ai à coeur d’évoquer cette notion d’écriture par moments. Quand ce n’est pas la lecture, c’est l’écriture. Dans mon dernier roman, j’ai un personnage qui est un homme profondément véreux, un vrai sale con mais je lui faire lire Hemingway. Parce qu’on est dans une époque où la nuance n’existe plus, où les médias et les politiques nous disent ce qui est bien, ce qui est mal. Eh bien ce n’est pas parce qu’on est profondément corrompu qu’on ne peut pas être sensible à Hemingway. Ma démarche dans Fils de Sam (ouvrage, sorti chez Ring en 2014, alliant documentaire et fiction consacré à David Berkowitz qui terrorisa la ville de New York entre 1976 et 1977) a été la même. Ecrire un bouquin sur un assassin en le pointant du doigt n’a pas d’intérêt. Par contre, ce qui m’intéresse, c’est de chercher de l’humanité là où a priori il n’y en a plus. Pour moi, écrire, c’est partager la musique, la culture que j’aime, c’est faire des clins d’oeil à des amis, à ma copine, à des nanas que j’ai aimées, c’est tout ça…

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Avec Le carnaval des hyènes, féroce critique des médias et des politiques, on passe à complètement autre chose. Tu y décris les médias gérés par les banques, les actionnaires, la pub, les polémiques inventées, les interviews truquées. C’est un bouquin très énervant car très réaliste, le trait est à peine forcé, et aussi extrêmement jouissif… 

C’était le but, ça m’a soulagé (rires).

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Il n’est pas du tout consensuel. Tu dégommes à tout va, que ça soit la télé réalité ou Les Inrocks. Tu t’es éclaté à le faire ?

Franchement, tu ne peux pas savoir (rires). Je suis comme tout le monde, avant d’être un écrivain, je suis un citoyen. Je vis dans un monde où on est submergés de plein de choses, et en particulier d’informations, qui ne sont pas toujours une réelle information, c’est-à-dire un fait qui me serait délivré avec un maximum de neutralité. Une info chasse l’autre, une polémique chasse l’autre. C’est la conséquence directe de ce à quoi la politique de Mitterrand nous a ouvert à partir de l’été 82, comme partout en Europe, le libéralisme. La concurrence des chaînes est la conséquence directe de ce putain de libéralisme acharné, concurrence qui pousse les gens à la surenchère. Même quand il ne se passe rien, il faut qu’il se passe quelque chose. Récemment, BFM proposait de télécharger gratuitement l’application BFM sur son téléphone pour être le premier sur l’info. Le but n’est pas d’être le premier, mais de savoir s’il se passe un truc et qu’on vous en parle d’une manière raisonnée, intelligence, nuancée. En tant que citoyen, ça devient insupportable. Tous ces journalistes que je tacle dans Le carnaval, parce que dans Carl il y a du Pujadas, il y a du PPDA, du Delahousse, du Mourouzi, le pire c’est que ce ne sont pas des imbéciles, la plupart sont intelligents, ou l’ont été, ils ont fait des vraies études, ils ont un vrai savoir faire. Si encore c’était des gros cons, il suffirait de se dire que c’est normal.

La réalité dépasse toujours la fiction. 

Stephen Griffiths étudie la criminologie, il lit trois bouquins, il se met à tuer, ça aussi, c’est un truc incroyable. La vie est faite de trucs incroyables. Tu sors de chez toi, tu vas faire un tour à la boulangerie et tu retrouves quelqu’un que tu n’as pas vu depuis trente ans. La vie, c’est ça. Pour en revenir au carnaval, Carl est trop obnubilé par lui-même pour réaliser qu’en fait c’est une victime, il est devenu la victime d’un système qu’il a intronisé, c’est un rouage. Tant qu’il n’en a pas conscience, tout va bien, quand il le réalise, tout s’écroule. La télé a raté sa mission. A une époque il y avait des choses formidables.

Tu décris les dérives de la télé actuelle, « l’Audimat, les pubs, les buzzs, les JT putassiers (…) les faux directs, les débats obsolètes (…) les hommages aux chanteurs morts, les rediffusions, les best of des best of, les bêtisiers pas drôles… »  et tu proposes une rétrospective de l’histoire de ce média. A partir de quand ça commence à décliner, selon toi ?

Je dirais en 1969, avec la création de la régie de publicité, qui s’explique pour des raisons financières et pour le coup pas malsaines. Pour que des émissions soient produites, il faut de l’argent, c’est la logique d’entreprise. Je n’ai aucun problème avec cette logique là. C’est comme les impôts qui permettent de financer les hôpitaux. Là où ça devient problématique, c’est quand on nous taxe plus et qu’on rogne sur ce à quoi est destiné ce qu’on nous ponctionne. En 1969, la publicité apparaît et quand le mec décide de balancer telle ou telle pub, il sait pourquoi il choisit cette pub là, en fonction de tel ou tel programme qui est scindé. Si on diffuse une émission destinée aux femmes, on va leur balancer une pub de cuisine, pour leur faire comprendre qu’on s’adresse bien à elles, et on commence à créer des envies. Il y a aussi l’apparition de la 2, donc l’apparition de la concurrence, même si entre deux chaînes, c’est plutôt de la saine concurrence. Mais quand on arrive à des centaines de chaines de télé, qui ont le culot de te proposer la même chose, et en plus mal fait… On est à la fois dans la concurrence et dans un truc ultra consanguin. Tu es un écrivain, tu galères pour avoir de la presse, le jour où tu as un article, le journaliste d’à côté se dit que si on en parle, c’est que c’est peut-être bien, donc il va en parler.

Les médias, même la radio, parlent presque toujours des mêmes. Le dernier Amélie Nothomb n’a pas besoin de publicité.

Dans le milieu du roman noir, la plupart crèvent la dalle, ou ont crevé la dalle. Les Oppel, les Pouy, ou François Guérif, ont eu du mal à joindre les deux bouts pendant des années. Ils en sont peut-être sortis aujourd’hui, quoique pas tous, mais soit ils ont connu ça, soit ils le connaissent encore et ça crée des liens. Quand on en parle, on n’est pas dupes. J’ai la chance depuis deux ou trois ans d’avoir le vent en poupe, comme Nicolas Mathieu, Marin Ledun, Maud Mayeras et on est très contents de ça, sans être dupes. Dans les médias, ça fait concept désincarné mais je pense qu’ils sont désincarnés, il n’y a plus d’humanité, il n’y a plus de traitement humain de l’info. Pour être humain, il faut prendre le temps. L’humanité, c’est la réflexion. Aujourd’hui, il faut aller vite, tout est fait à la chaine. Je ne suis pas là pour dire que ce sont des incapables, ni qu’ils n’ont pas envie d’être professionnels. C’est comme les facteurs. Avant ils montaient pour t’amener ton colis, maintenant ils n’ont plus le temps parce qu’ils ont plus de clients à desservir. Réduction de la masse salariale, le mec a deux fois plus de boulot, évidemment il n’a plus le temps de monter. Et on observe ce phénomène partout. C’est ce qu’on appelle les postes polyvalents. Il y a quinze ans, cette notion n’était pas aussi répandue. Aujourd’hui, tout est comme ça. La plupart des journalistes ou des pigistes font comme ils peuvent, sauf qu’au final, nous, en bout de chaine, on reçoit un truc qui est mal traité, bâclé, et souvent mal présenté avec des fautes d’orthographe vues par des millions de personnes. Tu sais que tu ne changeras rien à ce nivellement par le bas permanent, cette extrême vulgarité au quotidien, alors il te reste l’humour. J’ai fait un bouquin hyper moqueur, franchement punk, j’espère, qui tape dans la fourmilière, qui défonce tout, pour me faire plaisir. Si ça me fait marrer, ça en fera peut-être marrer d’autres.

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Tu tapes sur tout le monde, et aussi sur la télé gentille qui a la larme à l’oeil pour les petits bébés myopathes, ou sur le Grand journal.

J’adore Hara Kiri. Quand je vois tout ce qu’ont fait Choron et sa bande pour bousculer le pays, tout ce qu’ils ont apporté. Qu’est-ce qu’il en reste ? Rien. Le Grand journal, sans être aussi jusqu’au-boutiste qu’Hara Kiri, avait une vraie impertinence. Sauf qu’ils sont passés au grand format, et qu’il faut bien combler. Quand t’as plus de temps, moins d’inspiration, qu’il faut faire des chroniques tous les jours… Ruquier, dont il est bon ton de dire que c’est de la merde, au moins ne crache pas sur les gens. On est dans une époque de malveillance où on invite les gens pour les défoncer, Ruquier n’est pas comme ça.

Il prend des animateurs pour défoncer les invités à sa place.

Tu mets le doigt sur toute l’ambiguïté de la télé. L’autre soir, je suis tombé sur une émission, qui s’appelle Tellement vrai, je crois. Ils montraient des gens dans le nord, évidemment semi alcooliques, ou trisomiques. Ils insistaient sur le quotidien tragique de ces gens-là, comme d’habitude. Bien sûr, ils les exploitent, se font du fric sur leur dos et en même temps, s’il n’y a pas cette émission de merde pour en parler, personne ne le fait. C’est toujours pareil, est-ce que la fin justifie les moyens ? Prends les enfoirés. Leur première tournée a réuni des gens qui n’avaient pas besoin de cette tournée, ils avaient déjà leur carrière. Aujourd’hui, de vrais nuls opportunistes y vont pour chanter entre Goldmann et Cabrel, pour faire bien. En même temps, si ça ramène de l’argent, si ça fait bouffer des gens, si ça peut éviter à des nanas d’aller sucer deux trois bites pour nourrir leurs gamins…

Quand Carl se fait enlever, Obispo lui écrit une chanson, et son single chanté par Jenifer, M. Pokora, Bruel, fait un tube. C’est très cynique.

C’est clair que la réplique le concernant n’est pas cool (Rires). Le ton mordant que j’emploie dans Le carnaval correspondait au mieux au sujet que j’abordais. Mais le propos est tout de même nuancé. J’ai à coeur de toujours rappeler que ce n’est pas parce qu’on a les pires travers qu’on n’a pas des qualités, ou une qualité, qui mérite d’être évoquée. Carl est un salopard, et meurt en salopard, mais il est humain, il a des contradictions comme nous tous, des trucs qu’on n’assume pas, ou qu’on fait semblant d’assumer pour faire bien. C’est valable sur des notions d’adultère…

Ou des émissions de télé qu’on ne regarde pas (rires).

Alors, pour le coup j’assume, oui, j’ai déjà regardé Le loft. Des gens me disent que la télé les énerve et qu’ils ne l’ont plus. Pour parler d’un sujet, il faut le connaître un minimum. Moi, je la regarde. Je sais ce qui m’énerve. On parlait de la musique, je connais Rihanna, Beyoncé, je les entends. Je connais le dernier Daft Punk, et les deux albums de Stromae, parce que même si j’ai trouvé ça nul depuis le début, j’ai écouté. Comme ça je peux juger. Pour parler de l’emprise de la télé sur la plupart des Français : quand tu travailles dix heures par jour, que tu sors du boulot, qu’il faut aller faire les courses avec ton gamin, qu’il y a les devoirs, t’es tendu, fatigué…t’as pas forcément envie de t’écouter la trilogieTheusz Hamtaahk de Magma, de regarder 2001 l’odyssée de l’espace ou de lire du Hemingway. T’as peut-être envie de te caler devant la télé et de regarder une merde. Cette réalité, je la connais. Je viens de commencer un nouveau boulot, j’y suis de dix heures à vingt heures, et quand j’arrivais le soir, même après deux cafés, je n’arrivais pas à écrire, c’est pour ça que j’écris le matin. On est nombreux à être le moteur de cette emprise des médias sur nous parce que si personne ne regardait ces chaines à la con… je plaide coupable. Le carnaval est très assumé, très moqueur, et la tonalité vindicative du livre vient du fait que je souffre moi-même, à mon petit niveau, d’être un maillon de ce système. Quand tu as conscience de tout ça, tu as deux solutions. Ou tu fais un essai sur la télé, que je ne veux pas faire parce que je n’ai pas le bagage, ni l’envie, ou tu choisis l’humour. On vit dans une époque où on nous dit que Zemmour est un penseur, Stromae un génie, Besson un super réalisateur-producteur. Et moi, Michael Mention, je vais m’attaquer à ça ? Non, tout ce que j’ai à faire c’est balancer quelques punchlines pour casser des gens et me marrer, avec de la musique que j’aime, si possible, c’est tout.

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Haha ! Ils sont forts, chez Rivages. Jean-Pierre, je ne te connais pas, mais si tu as mon exemplaire, on peut échanger.

Interview en partie publiée dans New Noise n°30 – novembre-décembre 2015

Jeudi noir de Michaël Mention

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Ah ! Le foot… Que ceux qui croient qu’il s’agit d’un sport où 11 joueurs en shorts frappés de logos à l’effigie d’une boisson énergisante affrontent 11 autres joueurs en maillots chamarrés avec brodés dessus une marque de chaussures de jogging aillent se rhabiller. Que la honte soit sur ceux qui ne voient dans le foot qu’un jeu où 22 jeunes hommes plus ou moins bien peignés courent dans un sens puis dans l’autre, sur une prairie tondue dans un sens puis dans l’autre pour faire joli, à la poursuite d’un ballon qu’ils n’ont le droit de tâter qu’avec les pieds ! Non, le foot, c’est du Shakespeare ! C’est du concentré de sociologie ! Les drames qui naissent dans les vestiaires, les complots qui s’ourdissent sur les terrains sont dignes des plus grandes intrigues politico-historiques.

Michaël Mention ne s’y est pas trompé, à l’instar des maîtres anglais tel John King et son Football Factory, David Peace avec The damned United et plus récemment Rouge ou mort, ou encore B.S. Johnson avec Les malchanceux. Mais là où les écrivains britanniques plantent leur décor dans ou aux abords des tribunes, Mention réussit l’exploit de concentrer l’action de son roman sur la pelouse, au cours d’un seul match, la demi-finale de la coupe du monde qui a opposé la France à la RFA, à Séville, le 8 juillet 1982. Match fameux s’il en est, au cours duquel Schumacher, de triste mémoire, confondit le ballon avec la tête de Battiston et que la France perdit après prolongation et tirs au but.

Ce n’est pas le score qui se joue dans cette tragédie dont l’issue est connue, c’est tout le reste. Dans la tête d’un joueur, le lecteur vit, au rythme des (non)sifflets de l’arbitre, la beauté du sport, la France métissée de Mitterrand, les crampes, le basculement après l’agression du gardien allemand, la haine du boche, la parano, la recherche d’un traître dans l’équipe, le racisme anti-noirs, la montée de FN, le fric tout puissant des années 80, la déshydratation, les espoirs déçus, la souffrance, la chute… Pour une fois, ça valait vraiment le coup de refaire le match.

Jeudi noir / Michaël Mention. Ombres noires, 2014

Chronique publiée dans New Noise n°26 – mars-avril 2015