Mauvaise prise de Eoin Colfer

colfer.jpg

Daniel McEvoy, le retour !

Dans Prise directe, paru à la SN en 2012, Dan arrivait à se sortir du pétrin après bien des mésaventures désagréables et néanmoins comiques. Dans Mauvaise prise, il aimerait bien qu’on lui foute enfin la paix et qu’on lui laisse ouvrir son club tranquillou. Mais voilà, il a l’art de se retrouver dans de ces situations où il est obligé de sortir son flingue. Les vieux réflexes ont la vie dure, et ceux qu’il a acquis du temps où il était soldat, au Liban notamment, reprennent toujours le dessus. Alors, au lieu de l’existence pépère dont il rêve, il doit se cogner toute la mafia du New Jersey, sans parler de ces deux flics qu’il se voit contraint, vêtu d’un seul string rose, de défoncer à coups de godemiché face caméra.

C’est peut-être la faute à pas de chance, ou parce qu’il ne peut s’empêcher d’ouvrir sa grande gueule. Son psy affirme qu’il souffre d’un syndrome post-traumatisme, et qu’en période de stress, il faut qu’il la ramène. C’est plus fort que lui. Il fait le malin, il fanfaronne et forcément, ça énerve. Ou alors, c’est parce qu’il ne sait pas s’entourer. Entre Sofia, sa petite amie pas trop nette qui le confond avec son ex mari et tabasse tout le monde à coups de marteau ; son pote Zeb aux calembours foireux et sa tatie Evelyn qui l’a initié au pelotage de nichons et est devenue alcolo, pas le temps de s’ennuyer. Et le lecteur non plus, ne s’ennuie pas.

Colfer prend un malin plaisir à faire tourner son héros en bourrique. Dès qu’il se croit tiré d’affaire, hop, nouveau coup du sort. Les dialogues, soutenus par l’excellente trad. de Sébastien Raizer sont irrésistibles, les scènes de baston mémorables. On ricane tout du long aux réflexions complètement débiles de Dan, personnage entre gros malin et gros balourd. C’est premier degré, vif et irlandais… what else ?

Mauvaise prise / Eoin Colfer. trad. de Sébastien Raizer. Gallimard (Série noire), 2017

Publicités

A l’ombre du pouvoir de Neely Tucker

Neely-TUCKER-A-l-ombre-du-pouvoir.jpg

La rubrique des chiens écrasés du Washington Post pourrait bien s’intituler La rubrique des jeunes noirs toxicos assassinés tant ces morts-là s’apparentent à de banals faits divers dont tout le monde se fout. Surtout lorsque les cadavres sont retrouvés dans le Bend, quartier ghettoïsé de DC où s’aventurent uniquement les dealers, les camés, et surtout pas les flics. Alors, quand le corps de Billy Ellison est retrouvé flottant dans les eaux sombres du Potomac, il serait tentant de classer l’affaire comme toutes les autres… sans suite. Mais voilà, si Billy est bien noir, jeune, drogué, et de surcroit homo, il est également le descendant d’une des lignées afro-américaines les plus prestigieuses de la cité, dynastie qui tire son argent et sa fierté d’un illustre aïeul, le premier homme noir à avoir fait fortune dans la banque. La famille, éplorée, abattue comme de juste face à la fin horrible du petit dernier, semble pourtant pressée de tourner la page et peu désireuse de voir quiconque mettre son nez dans ses affaires.

A l’ombre du pouvoir, deuxième roman de Neely Tucker à paraître à la Série noire après La voie des morts, serait de facture simplement agréablement classique, si l’auteur ne renouvelait le genre par la voix de son attachant héros récurrent. Sully Carter n’est pas flic, il est journaliste comme son créateur et ce n’est pas n’importe quel journaliste. Plutôt du genre qui ne peut s’empêcher de mettre son nez plus près que tout le monde, surtout quand on le lui interdit. L’ancien reporter de guerre en a vu d’autres, la Bosnie notamment. Il y a laissé un morceau de jambe, un bout de visage, et toutes ses illusions. Gueule cassée, cœur brisé, atypique, déterminé, il est en lutte contre un alcoolisme auquel il peine à renoncer et surtout contre toute forme d’autorité. Pas question pour lui de limiter ses articles à de simples entrefilets sans fond. Son enquête, fouillée, dangereuse, lui fait suivre le parcours de Billy, étudiant brillant, bipolaire et fragile, et il prend fait et cause pour ce fils de riche inadapté, car la cause est bonne et qu’elle semble perdue.

Tucker s’y entend pour dresser une peinture réaliste et brutale de Washington. Washington du côté cynique, où les riches ont le droit de tout faire. Washington du côté sinistre où les pauvres vivent dans des zones de non droit. A l’ombre du pouvoir est un roman social, violent, où les petites histoires se fondent dans la Grande, qui a laissé des stigmates sanglants, ceux de la traite des êtres humains, et où les descendants d’esclaves ont toujours des chaînes, même si métaphoriques. Décorticage dans les règles de l’art des collusions entre police, justice et presse, c’est un roman noir dans la plus pure tradition, qui évite l’écueil du manichéisme et de la bien-pensance, et dont les dialogues efficaces donnent une voix à ceux qui ne trouvent pas leur place, fussent-ils issus de famille aisée.

A l’ombre du pouvoir / Neely Tucker. trad. de Alexandra Maillart. Gallimard (Série noire), 2017

Le polar de l’été de Luc Chomarat

polar été.jpg

« J’écris des romans policiers. Je ne pense pas énormément. »

Un auteur de romans policiers, dilettante en panne d’inspiration, en villégiature sur l’île de Ré, a l’idée du siècle. Plagier Pas de vacances pour les durs, d’un certain Paul Terreneuve, afin d’en faire le polar de l’été. Ce livre est remonté des limbes de son cerveau ; il faisait partie de la minuscule bibliothèque consacrée au genre qu’avait réunie son père. Il s’en souvient parfaitement, pas trop du texte lui-même, mais de sa couverture dessinée, ce bord de mer dont il était privé ; durant toute son adolescence, l’ouvrage a trôné dans un modeste meuble à vitrine que sa mère a forcément dû embarquer avec elle à la mort du paternel. Il lui suffira d’en réécrire quelques passages, et le tour sera joué. Commence alors la traque pour retrouver le fameux bouquin.

L’intrigue est bien mince, me direz-vous, pour tenir en haleine le lectorat exigeant de la Manufacture de livres. C’est sans compter le talent de Luc Chomarat qui livre ici un roman désopilant, dont l’intérêt réside, non pas dans la résolution d’une énigme dont tout le monde se fiche, mais dans tout le reste. C’est que le monsieur a des choses à dire, sur l’absurdité de notre joyeuse modernité, sur la famille et ses affres, sur la littérature et ses bons ou mauvais genres, et qu’il le dit de fort belle manière. A grands coups de dialogues sarcastiques, il nous fait le coup du narrateur désabusé, un rien cynique. A grand renfort de considérations désopilantes, il dézingue les apôtres du bon goût, les propriétaires de villas chicos et leur vision prout prout de l’existence, en se payant le luxe de n’épargner ni les gosses, ni les chats, ni les femmes. Sûr qu’on se place d’emblée de son côté, lui qui, très jeune, « prit la décision d’être Alain Delon », et dont « la vie ressemble maintenant à un film de Claude Sautet. »

Il y a chez Chomarat comme une légère pointe de mélancolie élégante, à la Jérôme Leroy, dans sa peinture du monde disparu de son enfance et l’on imagine parfaitement Jean-Pierre Bacri tenir le rôle de cet écrivain revenu de tout, avec ses reparties assassines et ses mines renfrognées, si Le polar de l’été était porté à l’écran.

Le polar de l’été / Luc Chomarat. La Manufacture de livres, 2017

V.I.P. de Laurent Chalumeau

VIP-roman_9106.jpg

Patrice est paparazzo. C’est l’un des meilleurs fouilleurs de poubelle de la place de Paris. Et là, il a eu le tuyau du siècle. Il va la coincer, cette petite starlette qui monte, cette nymphette que tous les réalisateurs en vue s’arrachent depuis son César du Meilleur Espoir Féminin. Elle va regretter de lui avoir collé un procès, et de l’avoir gagné sous prétexte que ça ne se fait pas de filmer sous les jupes des filles, surtout si elles ont omis de mettre une culotte. Planqué en face de son appartement grand standing, il est prêt à shooter le scoop, les retrouvailles de l’actrice avec son nouvel amant. Mais voilà, quand Monsieur débarque, tout ça prend une sale tournure : quatre morts, ça fait beaucoup et c’est pas très glamour. Les photos sont réussies mais pas sûr qu’elles soient faciles à revendre : le plus haut représentant de l’Etat n’y apparaît pas sous son meilleur profil…

La collusion des politiques et de la presse, qu’elle soit sérieuse ou à scandale, en voilà un bon sujet de roman. Quand c’est Chalumeau qui s’emploie, avec délectation, à passer à la moulinette les relations ambiguës entre journalistes et élus, à démonter les mécanismes qui poussent les deux univers à cohabiter, ça donne un roman jubilatoire, drôle à pleurer, parce qu’il n’y a pas de raison de ne pas en rire, hein, après tout. Pas sa faute s’il n’a pas à forcer le trait pour qu’on se remémore d’emblée certaines images, moult Unes de magazines pipeul dont on nous abreuve savamment, orchestrant une société du spectacle qui ne nous semble même plus étrange.

Les personnages y sont moins des caricatures que dans la  vraie vie, et on se marre à l’évocation de ces sempiternels « experts » libidineux qui côtoient ces « rédactrices » jeunes et ambitieuses, bien roulées évidemment, de ces artistes has been qui refont parler d’eux aux enterrements d’un plus vieux, d’une plus laide, montant l’escalier de l’Eglise comme les marches de Cannes, de ces porte-paroles ministériels qui savent « communiquer ». L’intrigue est menée tambour battant, le style est vif, inventif, ça canarde, ça défouraille, ça nous venge joyeusement, parce qu’enfin, ici, le ridicule tue.

V.I.P. / Laurent Chalumeau. Grasset, 2017

Minuit à contre-jour de Sébastien Raizer

minuit

Dernier trip halluciné, glaçant, mettant un terme à la trilogie des Equinoxes, Minuit à contre-jour explore avec virtuosité les failles du monde moderne et au-delà. Puissante critique du politique, mise en garde contre l’avènement d’une société dominée par les sciences dures, le voyage n’est pas de tout repos.

La résolution de l’intrigue, si elle est effective, efficace, ne saurait contenir à elle seule l’intérêt d’une lecture exigeante. Bien sûr, on a envie de connaître le dénouement d’une histoire prenante, portée par des personnages auxquels on s’est attachés. Bien sûr, le destin de Wolf et Silver nous importe. Mais ce sont les sensations, les émotions qui prennent le pas sur les faits, aspirés que nous sommes dans un tourbillon de désolation, une boucle infinie de peine.

L’humain porte en lui une inclination autodestructrice que le développement technologique lui permettra de réaliser avec application. Le futur est déjà là, paranoïaque et froid, incompréhensible aux masses, assujetties. Comment démêler le vrai du faux, l’information de la rumeur ? Raizer joue à nous perdre, expose théories du complot, techniques de manipulation mentale, réelles, supposées ou inventées, créant un chaos psychotique terrifiant. On est désorientés, largués dans un univers aussi flippant qu’un trou noir. Les mondes virtuels ont-ils déjà remplacé notre réalité ? On se pose tant de questions, notre cerveau est assailli de tant de messages contradictoires qu’on a l’impression d’être nous-mêmes sous l’influence d’une drogue hallucinogène, tel Wolf, sur son lit d’hôpital luttant pour éliminer la neurotoxine de son organisme. Les intelligences artificielles vont-elles nous remplacer ? Allons-nous devenir des robots incapables de distance, répondant à des stimuli extérieurs imposés ?

Où est l’humanité ? La réponse est là, en creux : dans notre obstination à aimer. Dans le souvenir de nos morts, qui nous portent. Notre humanité est dans les ciels de Sébastien Raizer. Alors oui, on quitte avec regret cette galaxie fascinante, cette mythologie empreinte de philosophie et de martialité japonaises, ces héros charismatiques et purs, ces êtres de chair et de sang, mais ils ne nous quittent pas tout à fait. Longtemps après avoir refermé l’ultime volet de L’alignement des équinoxes, Wolf, Silver, Diane, Karen, la Vipère continuent d’exister et nous hantent encore.

Minuit à contre-jour ; L’alignement des équinoxes 3 / Sébastien Raizer. Gallimard (Série noire), 2017

L’été des charognes de Simon Johannin

été charognes

Le roman débute par une scène de lapidation, celle d’un chien acculé dans une grange par deux gamins qui lui écrabouillent la gueule. Autant dire que l’été raconté par le narrateur d’une dizaine d’années est bien loin d’une version bucolique de la campagne, comme dans ces contes charmants où la sempiternelle figure du petit citadin découvre, chez ses grands-parents, un havre de paix loin de la ville, une façon de vivre en harmonie avec la nature et les animaux.

S’il est bien question d’animaux ici, c’est de ceux qu’on abat, pour les manger ou les vendre, ceux dont on laisse pourrir les cadavres quand ils ont eu la mauvaise idée de clamser sans raison. On ne les aime pas, ils ne sont pas là pour faire joli, ils font partie de la vie de la ferme, au même titre que les cultures. Et le gosse ici ne découvre rien, il vit là, dans cet environnement rude où l’on se soucie peu de psychologie de l’enfant pourvu qu’il vous foute la paix et participe au labeur quotidien. Sinon, gare aux coups qui pleuvent. Pas de télé, encore moins de livres, l’ennui souvent. Trouver comment s’occuper est une gageure, heureusement qu’il y a d’autres gamins dans le coin qui ne connaissent pas le sens du mot vacances, des potes avec qui inventer des jeux hilarants bien dégueu.

Pour son premier roman, Simon Johannin fait mal. Sa description du monde paysan n’a rien à voir avec une forme de Nature Writing à l’américaine où les paysages, grandioses, appellent à la contemplation, à la méditation. Dans son bout de campagne, la mort est partout, la charogne empeste. Les hommes, comme les bêtes, sont là pour trimer, ils sentent mauvais – on ne va pas gâcher l’eau pour se laver – ils ne se plaignent pas, et s’ils tombent malades, ils en crèvent. C’est la vie, rythmée par les tâches à accomplir, les fêtes estivales, 14 juillet, 15 août, où l’on prend plaisir à se bourrer la tronche encore plus que d’habitude, où les premières cuites sont signes d’entrée dans l’âge adulte.

Johannin immerge le lecteur dans son monde, sans volonté ni d’édulcorer la réalité, ni de forcer le trait. Le gamin raconte une vérité crue, dans une langue parlée innovante, puissante d’une apparente simplicité. Les faits sont bruts, énoncés sans jugement, sans distance, troublants jusqu’à la nausée.

Une deuxième partie de ce texte, plus courte, tout aussi forte, transporte le narrateur, devenu jeune adulte, dans une banlieue désespérante. Perte de repères, drogues, hosto, Valium, la langue se fait plus mature, toujours belle, et l’on sort bouleversé par ce récit, par cet imposant premier roman qui marque la naissance d’un grand écrivain.

L’été des charognes / Simon Johannin. Allia, 2017

(In)visible de Sarai Walker

sarai

Les grosses comptent pas pour des prunes.

Prune voudrait être invisible. Elle a beau se draper de noir, baisser la tête et longer les murs, ses 138 kilos ne passent pas inaperçus. Elle a pris conscience de son anormalité depuis longtemps, les autres se font une joie de la lui rappeler. Son corps dérange. Partout, elle est moquée, humiliée, victime de quolibets, de jeux cruels. Sous ses amas graisseux, à l’intérieur d’elle-même, vit Alicia, son double parfait aux contours anguleux qui correspond à l’image que le monde attend de la beauté féminine. Alors, Prune s’affame, pèse tout ce qu’elle avale. Elle suit des régimes qui lui coûtent plus cher que si elle devait se payer toute la junk food de l’Amérique, ingurgite des repas diététiques au goût de carton. Bientôt, elle sera belle, elle sortira de chez elle, elle aura un amoureux. Elle planque dans ses placards les vêtements qu’elle achète pour Alicia. Bientôt, elle vivra. En attendant, elle grossit, grossit. Employée d’un grand groupe éditorial, elle répond au courrier des lectrices d’un magazine populaire pour ados, à la place de Kitty la rédac chef. Un jour, elle croise le chemin d’un mystérieux groupuscule de femmes décidées à lui faire renoncer à faire cette chirurgie dont elle rêve. Dans le même temps, des terroristes féministes vengent leurs sœurs par le sang. Prune a-t-elle intégré un dangereux réseau d’hystériques passionarias ?

C’est avec beaucoup d’intelligence que Sarai Walker nous balance un roman féministe qui donne envie de tout défoncer. Le catalogue des violences faites aux femmes aurait pu finir par être indigeste s’il n’avait été délivré par les yeux de Prune, au fur et à mesure de sa prise de conscience et de sa métamorphose, non pas en une poupée dont les caractéristiques seraient définies par des critères masculins mais bien en une femme qui refuse enfin qu’on lui marche dessus et s’accepte telle qu’elle est. Après tout, Alice n’était que l’héroïne d’un conte de fée et le pays des merveilles n’était pas à sa mesure, autant rester Prune et se faire sa place.

Le propos est complexe, la colère tangible. Paroles des chansons de rap qui invitent au viol, revues féminines qui inventent de quoi complexer ces lectrices pour faire vendre, magasins de sapes dont les tailles sont destinées à un public de biafraises, la société voudrait voir les femmes rentrer dans le moule, souffrir pour être belles, dire bonjour, dire merci, dire pardon, avec le sourire. Walker oppose aux diktats mercantiles et machos une grosse et son parcours bouleversant, sans apitoiement. Elle exhorte l’individue à lutter contre la superficialité dévastatrice du paraître et à vivre, maintenant, sans se soucier du regard d’autrui.

La femme sera toujours trop petite, trop grosse, trop vieille. A l‘heure de la mode des seins siliconés, de l’épilation intégrale, des paillettes pour vagin, du maquillage de la vulve (si si, ça existe), on ne peut que se réjouir d’un roman qui rappelle qu’il est plus judicieux de regarder l’autre dans le fond des yeux plutôt que dans le fondement si l’on veut voir son âme.

(In)visible / Sarai Walker. trad. d’Alexandre Guégan. Gallimard (Série noire), 2017