Dédale mortel de S. Craig Zahler

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Darren Tasking, super beau gosse classe et propre sur lui est un proxénète qui ne dit pas son nom. Il a mis au point un business lucratif et très sophistiqué qui fait se rencontrer de jolies jeunes femmes pas farouches et des hommes fortunés. Il s’est placé sous la protection d’un consortium de gros méchants auquel il est obligé de verser une partie de ses gains, mais cette association lui permet de rester sous les radars, évite que la police se mêle de trop près de ses affaires et, de fait, que les ennuis ne viennent troubler sa paix. Sous le soleil de Floride, dans cette bonne vieille ville de Great Town, tout va donc pour le mieux pour Task. Prudent, fourbe et méticuleux, il recrute ses filles, en les emberlificotant, chez les paumées, celles qui n’ont pas d’autre alternative, et surtout celles qui sont très belles. Belles à crever comme Erin, canon s’il en est.

Tout roule ? Pendant un temps. Celui que prend l’auteur pour planter le décor et présenter ses personnages. Ainsi, On apprend à connaître Task. Avec ses manières de gentleman et sa jolie petite gueule, on se prendrait presque à l’aimer. Et Erin, avec son franc-parler et ses déboires nous attendrit. Manquerait plus que ces deux-là se plaisent, et en avant la bluette. Mais sans grain de sable dans ce beau mécanisme, pas d’histoire. Et Dédale mortel est signé Craig Zahler, alors ça ne pouvait durer. Ouf. Parce que quand on lit du Zahler, c’est pas pour entendre conter fleurette et se vautrer dans la guimauve. Ce qu’on aime chez cet auteur de série Z, c’est la démesure, l’hémoglobine qui gicle, et sa façon de maltraiter ses créatures. Ici, on est servis.

S’il s’éloigne des grands espaces de Spectres de la terre brisée ou Une assemblée de chacals – parodies de western jubilatoires qui nous entraînaient près de la frontière mexicaine et dans le Montana – pour planter son décor en ville, on retrouve le même plaisir brutal. Thriller déjanté, polar halluciné, Dédale mortel enferme Task dans une spirale abominable, un avant-goût de l’enfer suite à une erreur de débutant qu’il accomplit incidemment et le poursuit. Vous aimez Tarentino ? Reservoir Dogs ? La scène où Mister Blond coupe l’oreille de ce pauvre otage ? Le roman s’en rapproche par cette sensation d’horreur délicieuse et perverse. Sauf que Zahler ne coupe pas au montage. Il montre tout, dans un débordement gore très cinématographique et tellement outré qu’on finit par ricaner sous cape entre deux hauts-le-cœur.

Les clichés du pulp et du polar musclé sont omniprésents, amplifiés, même si la fin, complètement inattendue parvient tout de même à nous surprendre, tout comme Task, son calvaire ne venant pas d’où on l’attend. Les pauvres protagonistes pataugent dans tous les fluides possibles autant que dans la semoule avec pour unique but, que les aficionados du genre se marrent (les autres n’iront pas au bout). Violence exacerbée comme un reflet grotesque d’une Amérique tarée, avec, au bout, aucune sorte de morale, sauf celle de se gausser en attendant la mort. Inutile ? Certes. So what ?

Dédale mortel / S. Craig Zahler. trad. de Janique Jouin-de Laurens. Gallmeister, 2022

Merci infiniment à Nico Tag de Nyctalopes pour cette chronique de ouf

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Un humain n’est jamais aussi intéressant que quand on va fouiller dans la noirceur, quand il se révèle. Après, il y a le contre-jour. Pour faire exister la lumière, il faut qu’il y ait le contrepoint de la lumière, et le contrepoint, c’est la noirceur. Franck Bouysse

Pas de roman ni de nouvelles pour cette chronique, uniquement des entretiens. Restez car sous cette couverture anonyme l’affiche est bien alléchante. Des auteurs comme Richard Krawiec, Mark SaFranko, Michaël Mention, Cathi Unsworth, Irvine Welsh, Christophe Siébert, etc, complétés par l’éditeur Aurélien Masson,et par le touche-à-tout rasta-punk Don Letts. Marianne Peyronnet a choisi vingt-sept de ses interviews parues entre 2011 et 2022 dans le magazine musical New Noise où elle occupe le poste de pilier littéraire, et les a regroupées dans Bruit noir édité à Limoges par On verra bien.

 À la lecture de tous ces entretiens, la conclusion est évidente : Marianne Peyronnet maîtrise l’art de l’interview. Elle sait mettre en valeur ses interlocutrices et interlocuteurs ; ne perd jamais de vue son sujet, même quand elle semble s’éloigner vers la musique c’est toujours pour mieux revenir au(x) livre(s) des personnes interrogées.

  
Grâce à la pertinence de ses questions sur des sujets tels que le travail et la construction des histoires, des dialogues, des personnages, des lieux, et de la place de la musique, on se rend vite compte que ses questions sont aussi importantes que les réponses, elles permettent de mieux lire après. Lire ce n’est pas uniquement dévorer une histoire, c’est apprécier la consistance d’une phrase, la tenue d’un paragraphe ou le rythme d’un dialogue. Les réponses apportées par Franck Bouysse sur son travail donnent envie de (re)plonger dans ses livres pour voir comment c’est fabriqué dedans, percevoir le squelette et les muscles par dessus. L’entretien avec Patrick K. Dewdney va encore plus loin avec en plus la thématique du genre : littérature noire, blanche, populaire, politique, science-fiction. Voilà, pour moi, un auteur à découvrir.
Au fur et à mesure des entretiens, classés alphabétiquement et non chronologiquement, on perçoit bien ce qui permet à une bonne histoire de devenir un bon roman.

John King est très bien traité dans  Bruit noir, Marianne Peyronnet lui consacre trois entretiens, en 2012, 2017 et 2021, ce dernier avec la participation d’Irvine Welsh. Cinquante ans d’histoire populaire britannique défilent dans ses réponses, les skinheads, les punks, les hooligans, Thatcher, la classe ouvrière, le football. C’est une image réaliste de l’Angleterre, crue et très éloignée des élites, que J. King décrit, et dont il se sert comme cadre de ses romans.
Le deuxième entretien, le plus long, est consacré à The liberal politics of Adolf Hitler, dystopie non-traduite en français. C’est un éclairage inhabituel sur la perception de l’Europe et de l’Union Européenne chez les anglais.
 

 On conseille toujours d’écrire sur ce qu’on connaît. Et c’est vrai. Mais pointe alors le danger de n’écrire que des réflexions personnelles. Écrire uniquement sur ce dont tu as fait l’expérience offre une vision limitée du monde. C’est important d’écrire sur ce qui t’a nourri, mais c’est aussi important d’écrire sur ce que tu as observé de la vie des autres, d’accorder de l’attention à ceux que tu as rencontrés, même ceux que tu n’aimes pas, d’essayer de comprendre ce qui leur est arrivé, pourquoi, comment cela affecte leur personnalité, et ce que cela entraîne dans leurs interactions avec les autres. Les auteurs ne sont-ils pas là pour comprendre les forces qui fondent chaque être humain ? Richard Krawiec

 Vingt-trois autrices et auteurs figurent au sommaire de ce recueil qui est un véritable panorama du polar et du roman noir actuels. Il n’est pas possible de tous les évoquer. Parmi les quelques Américains il y a Mark SaFranko, c’est en partie grâce à cette interview parue en 2020 que j’ai eu envie de me plonger dans ses livres.
Cathi Unsworth, romancière anglaise, est une des rares femmes de  Bruit noir. Elle est issue du journalisme rock des années 90, c’est ce qui lui a permis de rencontrer son compatriote Robin Cook, grâce à qui elle découvre le roman noir, puis se met à l’écriture. Elle explique pourquoi la musique tient une place prépondérante lors de l’écriture puis dans ses livres.

 Je connaissais Michaël Mention par son très bon  Jeudi noir sur un France-Allemagne de triste réputation. Ses propos, souvent drôles, sur sa façon d’écrire, de bâtir des histoires donnent véritablement envie d’ouvrir ses autres romans, notamment sa trilogie anglaise sur l’Éventreur du Yorkshire dont l’angle semble différer totalement de celui de David Peace. Plus sérieusement, ce qu’il dit de la situation économique et de la place sociale des auteurs est assez triste.
Autre riche entretien, celui avec Sébastien Raizer. Tout y passe : sa découverte de Mishima et de la spiritualité orientale, sa carrière passée d’éditeur de livres consacrés au rock, sa première vie en Lorraine, son départ au Japon, et bien entendu ses romans.

Toutes ces personnes interviewées consacrent leurs livres à se confronter à la noirceur du monde et aux tréfonds de l’âme, bien loin de la littérature de salon feutré, ils grattent le réel comme le dit si bien Christophe Siébert. C’est aussi le cas de Peter Murphy, Lisa McInnerney, Caryl Férey, Martyn Waites, etc.

 Tous les polardeux ont des lunettes, ils vont regarder vers une direction où un auteur de littérature traditionnelle n’ira pas obligatoirement gratter. L’obsession de la mort est omniprésente dans le polar, c’est quand même une des forces les plus importantes de l’existence. Je ne connais pas une personne qui ne soit pas, et encore moins chez les mecs, obsédée par la question de la mort. Je ne parle pas de la vieillesse, mais de la mort, de l’absurdité. Je vois le polar comme essayer de mettre de l’ordre dans un monde de désordre. Ça peut apparaître comme une littérature un peu ébouriffée, mal élevée, mais j’y vois aussi un cri d’amour à la vie, et le rock aussi. Aurélien Masson

Aurélien Masson a droit à deux entretiens, le premier en 2011 alors qu’il était directeur de la Série Noire, le second en 2019 quand il crée EquinoX aux Arènes. Ses fonctions d’éditeur et de directeur de collection y sont méticuleusement autopsiés. Là encore, lire ces entretiens ouvre de nouvelles portes à la lecture, au plaisr de tourner les pages.

 C’est dans cette bonne trentaine de pages que le rapport entre polar et musique, polar et rock, est le mieux éclairé. La mise en parallèle des deux est discutée avec beaucoup de pertinence.  Finalement c’est presque la constante de beaucoup de ces entretiens, les rapports tissés entre le rock et le roman noir. Marianne Peyronnet y revient à chaque fois ou presque. C’est ce qui donne une belle cohérence à ce livre, et qui rend la lecture bien plus que plaisante. Bruit noir plaira aux amateurs de romans noirs, plaira aux fans de rock, et encore plus à ceux qui sont les deux à la fois.

Quand j’étais gosse, je ne me suis jamais dit qu’il me serait impossible de voyager, mais la lecture m’a permis d’accéder à des mondes nouveaux, d’élargir mon horizon. Kerry Hudson 

 C’est exactement ce qu’offre  Bruit noir, joli petit pavé de 370 pages dans lequel autrices et auteurs disposent de temps et de place, bien loin du mainstream habituel.

NicoTag

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Les paralysés de Richard Krawiec

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Des monceaux d’ordures sur les trottoirs, des rats, des cafards qui se faufilent dans les lézardes des murs couverts de moisissures, des voisins barricadés derrière des volets fermés, telle est la cité. Avant, les gens se parlaient parce qu’ils avaient encore l’espoir de pouvoir se tirer de là. Avant les 70’s, avant le Vietnam et le retour des vétérans qui ont ramené avec eux les pires désillusions. Avant les crises successives qui ont fini d’acculer les habitants au fond de leur gouffre. Depuis que la cité est devenue leur prison, que la misère, les drogues, les suicides, la violence sont partout, ils ne rêvent plus, ils sont simplement là, comme paralysés.

Dans ce contexte, Donjie, qui revient chez sa mère Big Sue après un accident au cours duquel il a perdu ses jambes fait figure d’emblème. Il faut dire qu’il cumule. De retour chez lui, sa mère, qui ne sait partager avec lui que des joints, a vendu son lit et lui a réservé un coin par terre près du canapé. Il n’a jamais connu son père et Kevin, son grand frère, son modèle, le fuit, incapable de surmonter sa culpabilité d’avoir fait estropier son frangin. Seule Charlene, sa petite sœur, semble se préoccuper de son sort. Alors, à la recherche de son identité profonde, lui qui ne sait même plus son âge, Donjie bouge. Victime des moqueries des gosses, se déplaçant sur les mains ou son skate, qualifié de monstre, il affronte le monde. D’abord dans les rues de son quartier, puis au-delà de la frontière, en ville, là où passent les bus et les camions poubelle, là où les gens sont aimables et respectueux.

Les paralysés est le roman le plus dur de Richard Krawiec, le plus autobiographique sûrement, et la lecture s’effectue le cœur serré face à tant d’injustice, à une telle solitude, devant tant de noirceur. L’extrême pauvreté déshumanise. Les individus sont niés, uniquement considérés selon leur appartenance sociale, jugés en bloc. Toute une partie de la population, abandonnée par les pouvoirs publics, tente de survivre, tellement accablée, moquée, rejetée qu’elle ne sait plus aimer. Les mères reproduisent l’éducation qu’elles ont reçue et vendent leurs filles. Les pères ont quitté le navire. Les trafiquants rôdent et prospèrent. Tous les personnages se débattent. Tous sont en quête d’amour et Krawiec ne juge pas.

Dans cette oeuvre terrible nimbée d’étrangeté, s’il y a peu de lumière, la beauté est toujours prête à surgir, fulgurante dans un sourire ou un geste d’empathie qui laisse sur les genoux. L’humain est capable du pire – et certaines scènes sont extrêmement douloureuses – mais l’auteur ne renonce pas. L’avenir est possible. Si Donjie peine à lire les signes d’affection, il apprend. Il se questionne, sur la fraternité, la parentalité, et malgré son inculture, il avance. Certains quitteront la cité, malgré les discriminations dont ils sont victimes, à force de volonté, grâce à l’éducation ou à l’amour.

Les paralysés / Richard Krawiec. trad. d’Anatole Pons-Reumaux. Tusitala, 2022

Mécanique mort de Sébastien Raizer

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En écrivant une suite aux nuits rouges, Sébastien Raizer crée la surprise, tant la fin de son livre précédent semblait définitive. En redonnant vie à certains personnages, il prouve qu’il n’en avait pas terminé avec ce coin de France, cette Lorraine dont il détaillait les causes du déclin et l’abandon de l’outil sidérurgique par les pouvoirs publics. Dans Mécanique mort, il profite du retour de Dimitri sur ses terres natales pour en explorer un aspect plus contemporain, soit la collusion entre finance et banditisme, alliés pour dépecer ce qu’il reste sur la carcasse d’une région sinistrée.

Dimitri, et c’est habile, revient à Thionville après un exil de plusieurs années en Asie, il joue le rôle du naïf qui permet au lecteur de comprendre ce qui se trame au fur et à mesure de ses découvertes. Il ne sait rien, au début, des ententes fragiles qui se sont tissées ni des dangers qu’il court à fourrer son nez dans certaines affaires, dont le blanchiment d’argent sale, venu principalement du trafic de drogues, par une certaine banque, délicieusement identifiable.

L’alliance locale, instable, entre ces deux entités, prend des allures de parabole. Le capitalisme et le grand banditisme sont prêts à tout pour dégager le plus de profits possibles, sont irrémédiablement liés et semblent programmés pour périr en faisant le plus de dégâts possibles. Dimitri se trouve aux prises avec différentes mafias, ignore quelles ficelles tire Keller, le flic philosophe qu’on redécouvre avec bonheur, et tente d’empêcher que des Albanais n’inondent le marché de fentanyl, substance hautement addictive conduisant les consommateurs à une mort certaine.

Des scènes d’une violence extrême se succèdent, ponctuées de respirations bienvenues avec la rencontre avec des personnages de second plan, dont la mère de Dimitri. Cette alternance rythme le récit et permet à l’auteur de creuser la personnalité de son héros, de lui donner plus d’épaisseur encore, tout en exposant toute l’étendue de son talent. Grand roman fiévreux et mélancolique sur une terre perdue, Mécanique mort expose une noirceur qui sourd depuis les brumes environnantes, une poésie désespérée portée par le style flamboyant d’un Sébastien Raizer au meilleur de sa forme.

Mécanique mort / Sébastien Raizer. Gallimard (Série noire), 2022

Nightmare Alley de William Lindsay Gresham

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Stanton Carlisle, au début du roman, est magicien des cartes dans un cirque itinérant, un de ces cirques typiques des années 20 aux Etats-Unis, avec ses numéros extraordinaires, ses expositions de monstres et ses attrape-gogos. Le public, constitué de paysans, incultes pour la plupart, vient se délecter du spectacle de nains et se faire délester de ses économies, trompé par son cortège de bonimenteurs et de diseuses de bonne aventure. Un soir, alors que la troupe stationne dans un bled du sud, les représentants de l’ordre l’accusent d’inciter à la débauche et décident de sévir en interdisant la parade. Stan se fait l’avocat de ses camarades et sauve la soirée. La découverte du pouvoir de persuasion qu’il a sur les autres décidera de son destin.

Réédité à l’occasion de la nouvelle adaptation ciné de Guillermo del Toro, Nightmare Alley, initialement paru en 1946, reste cauchemardesque et fascinant. Dans cet univers de freaks qui n’a rien à envier à Harry Crews, une des scènes d’ouverture plonge d’entrée dans l’ambiance. Sur l’estrade, un geek écorche vivants poulets et serpents. Le pauvre bougre, alcoolique, fait son numéro pour se payer sa gnole et les forains profitent de son addiction. Solidarité de surface, tous se tiennent les coudes mais s’égratignent un peu au passage. Rien n’est gratuit dans ce monde, tout se paye. La symbolique est forte ; elle va mener à l’ascension et à la chute du beau gosse Stan.

Charmeur, manipulateur, rongé par l’ambition et le désir de faire fortune, sa quête le pousse à accomplir des actes vils. Meurtrier d’abord par accident, poussé par sa rage de réussite, il n’hésite devant rien. Arnaqueur, calculateur, il se sert des femmes pour mener à bien ses forfaits. Télépathe de pacotille, pasteur divinatoire, il triche sans empathie à l’égard de ses riches victimes. Jusqu’à faire parler les morts, jusqu’à sombrer lui-même dans une forme de folie. Gresham développe tous les aspects de sa personnalité, sans oublier de lui donner des circonstances atténuantes. Enfant mal aimé, maltraité, sa destinée semble être malgré tout de finir mal tant il n’éprouve aucune pitié. Parabole horrifique, Nightmare Alley a conservé toute sa force, par son atmosphère pesante remplie de brumes et de fantômes, tant il est vrai que les thèmes abordés – la crédulité, la difficulté à faire son deuil, la faiblesse des hommes face à l’argent et au pouvoir – demeurent d’actualité.

Nightmare Alley / William Lindsay Gresham. trad. de Denise Nast, révisée par Marie-Caroline Aubert. Gallimard (Série noire), 2022

Petiote de Benoît Philippon

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Gus n’a pas les codes, pas le vocabulaire. Pas non plus de boulot, ni d’appart. Face à la juge qui lui retire le droit de garde de sa petiote – Emilie, 14 ans – il ne fait pas le poids. Mais tout ça va changer. Il va agir. On va voir ce qu’on va voir. Faut pas le pousser à bout, le Droopy loser. Il a un plan : prendre en otages les clients de l’hôtel où il loge, exiger du fric et un avion pour le Vénézuela en échange de leur libération pour se tirer au soleil avec sa fille.

Le temps de la prise d’otages et des pourparlers avec la police, incarnée par Mia, négociatrice hors pair, Benoît Philippon plante le décor et déroule son récit, qui ne tarde pas à déborder du cadre. Ce n’est pas seulement l’histoire de Gus qu’il raconte, un brave paumé un brin dépassé, c’est celle de tous les habitants du love hôtel, gargote en fin de course coincée dans une banlieue qui ne fait pas rêver. Cerise, George, Boudu, Gwen et Dany, Fatou, Hubert ont tous échoué là un peu par hasard. Prostituée au cœur sec d’en avoir trop bavé, vieux monsieur tenancier du palace qui prend plus soin de ses hôtes que de lui-même et surtout de son rescapé de clochard, amants de passage, exilée solitaire, livreur enfumé, tous ont posé ici leur musette bien pleine de misères. Leurs vies, que l’auteur expose en quelques pages qui nous font les aimer d’entrée, sont collées ensemble sans qu’ils l’aient cherché.

Quand Gus débarque avec son plan d’enfer, il dérange l’équilibre fragile de cette communauté et force les membres à prendre conscience de ce qui les rassemble. Et il ne fait pas dans la dentelle. Coups de pétoire à tous les étages, mandales, engueulades, Philippon plonge tous les protagonistes dans un grand shaker et secoue si fort que les murs tremblent jusqu’au bout de la rue, faisant se masser les habitants du quartier pour profiter de l’animation puis prendre parti pour Gus le forcené à la juste cause, version Un après-midi de chien. Comédie pure avec torgnoles et répliques qui glissent aussi vite que les canons dans le gosier de Boudu, drame absolu quant aux situations traversées par les personnages envers lesquels l’auteur éprouve une tendresse communicative, western périurbain, cartoon façon Tex Avery, Petiote mélange les genres et finit en apothéose pour laisser le lecteur pantois, tout ému, tout retourné, tout chamboulé.

Petiote / Benoît Philippon. Les Arènes (EquinoX), 2022

Mycélium de Fabrice Jambois

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Stéphane Zenner, chef de file des Vicaires, faction d’extrême-droite, attise la haine raciale et focalise la hargne des antisystème sur les réseaux sociaux. Quand un groupe de migrants, lors d’une distribution de repas à la porte de la Chapelle, est terrassé par ce qui semble être une attaque chimique, que les victimes agonisent sous l’effet d’une substance toxique mystérieuse, Zenner et sa bande font des coupables désignés aux yeux des flics, dont Ravard, de la brigade antiterroriste.

Du 13 au 29 septembre 2018, Ravard mène l’enquête, dans un Paris interlope, poisseux, sombre, et néanmoins parfaitement identifiable. Lignes et stations de métro, arrondissements, rues, monuments défilent et invoquent des images connues, amplifiant le malaise, décuplant une impression de vérité quand il s’agit pour l’auteur de nous parler du pire. Les attentats de 2015 sont dans tous les esprits, la peur est partout, la parano guide les réflexes. L’étrange émerge dans cette réalité tangible, grâce à cette réalité même, lors d’une distorsion du temps, dans cette ville qu’on reconnaît mais où l’action se déroule dans un passé proche qui n’a pas eu lieu. Les flics sont largués, les pistes brouillées. D’autant qu’une deuxième investigation se dessine en parallèle, dans les pas de Cléo, étudiante, qui découvre un autre monde, teinté d’ésotérisme et de sciences qui ne se voudraient pas occultes.

Vrai et faux s’entrechoquent. Jambois expose véritables personnalités de la droite dure, thèses ayant posé les bases de la supposée supériorité de la race blanche et autres grands remplacements, tandis qu’il nie l’existence d’autres politiciens de renom dans son tableau. Sa réalité est d’autant plus terrifiante qu’elle nous rappelle la nôtre, et distille l’impression qu’on ne sait pas tout, que des horreurs se passent et que des malheurs nous attendent. Le malaise s’accentue au fil du récit. Actions et théories rivalisent de dégueulasserie. Des scènes hallucinantes se succèdent qui nous portent au bord de la nausée, et c’est notre propre modernité qu’on vomit.

Voyage dérangeant dans ce contexte anxiogène de période électorale, Mycélium explore nos angoisses profondes, presque insoupçonnées, comme s’il posait des mots sur nos pires craintes et par là-même les révélait. A moins qu’à l’instar de certains de ses personnages frappés du don de double vue, Fabrice Jambois ne soit capable de voir l’avenir, et d’avoir créé un Z. avant qu’il n’existe.

Mycélium / Fabrice Jambois. Les Arènes (EquinoX), 2022

Bruit noir

Entretiens pour le magazine New Noise réalisés par ma pomme et édités par On verra bien.

Dix ans de belles rencontres… 25 interviews… merci à tous, vous êtes beaux… merci New Noise… hugs and kisses

Rencontres avec

  • Franck Bouysse
  • Patrick K. Dewdney
  • Caryl Ferey
  • Kerry Hudson
  • Frédéric Jaccaud
  • Janis Jonevs
  • John King
  • Richard Krawiec
  • Nathan Larson
  • Don Letts
  • Franco Mannara
  • Lisa McInerney
  • Aurélien Masson
  • Michaël Mention
  • Clément Milian
  • Richard Milward
  • Benoît Minville
  • Peter Murphy
  • Sébastien Raizer
  • Rob Roberge
  • Mark SaFranko
  • Christophe Siébert
  • Cathi Unsworth
  • Martyn Waites
  • Irvine Welsh

Ces entretiens sont parus dans le magazine New Noise entre 2011 et 2022. Ils regroupent une vingtaine de personnalités sous une même bannière rapidement qualifiée de noire. Trop rapidement peut-être : le noir, le plus souvent, désigne une certaine littérature policière quand tous, ici, n’écrivent pas des polars. Tous ne sont même pas écrivains : Aurélien Masson a longtemps dirigé la Série Noire avant de créer sa propre collection aux Arènes, Don Letts est, entre autres, un documentariste important du mouvement punk. Mais qu’ils se réclament d’Ellroy, de Carver ou de Bukowski, tous ont en commun de porter sur nos sociétés un regard d’une acuité qui les pousse à en fouiller les zones d’ombre et la violence inhérente à leur structure. Un regard d’une même noirceur, donc, et soutenu par un même sentiment d’urgence dont le rock, depuis ses origines, aura fourni la bande-son, toute de fureur et de bruit.

 

  • 360 pages ; 22 euros
  • ISBN 978-­2­-9570289­-6­-2
  • Parution avril 2022

Disponible en librairie ou à la commande par mail : ovbedition@gmail.com ou à cette adresse : On verra bien, 6 rue de la Nation, 87000 LIMOGES France

La nuit tombée sur nos âmes de Frédéric Paulin

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Gênes, juillet 2001. Sommet du G8. Tandis que les dirigeants du monde capitaliste sont réunis dans une zone rouge, forteresse imprenable, 500 000 manifestants altermondialistes sont attendus pour clamer leur opposition à un avenir forcément néo-libéral. Ils sont jeunes, venus de toute l’Europe, nombreux, en colère. Parmi cette foule composée d’individus aux motivations diverses se trouvent Wag et Nat. Incarnation des dissensions à l’œuvre au sein du mouvement alter, le couple est fragile. Nat est anar, proche du black bloc, prête à en découdre. Wag, ex LCR, se pense plus pacifiste sans pour autant juger toute forme de violence inutile. Les différentes factions de l’ultra gauche sont toujours promptes à désigner l’ennemi de l’intérieur. Wag est surtout une balance auprès des flics dont deux représentants se sont justement invités aux festivités et ne le lâchent pas.

En face, pas de tergiversations. Berlusconi et ses alliés néofascistes sont prêts à tirer dans le tas. Les débordements lors de précédents sommets leur donnent toute latitude pour montrer leurs muscles et lâcher leurs flics, trop heureux de casser du rouge. Le premier mort, abattu d’un tir dans le dos, provoque le chaos.

En immersion totale dans les rangs des manifestants, avec en bande-son Rage Against the machine, les cris et les rafales, le lecteur subit de plein fouet la répression terrible subie par la foule. L’effroi surgit à chaque coin de rue tandis que les forces de l’ordre prennent en tenaille des jeunes plus souvent terrorisés que formés au combat, incapables de résister. Vitrines brisées, voitures incendiées contre rafles, emprisonnements aléatoires, interrogatoires musclés, tortures. Sans manichéisme, à l’aide de personnages pris dans le chaos des deux côtés, Paulin fait sentir la rage, la montée de la haine et l’inéluctable horreur de ces jours sombres. En mêlant la réalité brutale des faits aux questionnements d’individus fictifs mais vraiment incarnés, son récit prend toute sa puissance et donne envie soit de s’armer soit de pleurer. Dans ce monde pré-11 septembre, les rêves étaient déjà en voie d’extinction et le futur, sinistre, semblait déjà écrit.

La Nuit tombée sur nos âmes / Frédéric Paulin. Agullo, (Agullo noir), 2021

Adieu poulet de Raf Vallet

adieu

Le commissaire Verjeat, dont les méthodes à la limite de la légalité en agacent plus d’un mais dont les résultats sont indéniables, se voit accusé d’avoir touché des pots-de-vin par la tenancière d’une maison de passe. C’est vrai qu’il a accepté des cadeaux de la dame en échange de services, mais tout le monde fait ça, non ? Ce n’est pas l’avis du juge d’instruction en charge de l’affaire, bien décidé à poursuivre Verjeat. Lâché par sa hiérarchie, ce dernier refuse de servir d’exemple. On lui demande de partir ? Ok, il va partir, mais au soleil, avec de l’oseille, et non sans avoir d’abord balancé tout ce qu’il sait sur certains, nombreux, qui ne respectent pas non plus les règles.

Pour choper les vrais méchants, il faut connaître le milieu dans lequel ils évoluent et faire copain copain avec les petits truands, les petites frappes qui nagent dans leur sillage, en faire des indics, leur graisser la patte. Verjeat a toujours usé de cette tactique et ça lui a réussi. Aussi, quand des hypocrites se mettent en travers de sa route, sa vengeance a de quoi réjouir. Parce que l’auteur ne s’embarrasse pas de demi-mesures et fait pencher le lecteur en faveur de son flic. S’il n’est pas incorruptible, sa probité s’avère nettement au-dessus de celle de ses accusateurs, politicards véreux, entrepreneurs sans scrupule, trafiquants de haut vol.

La France des 70’s n’a rien à envier, niveau corruption et coups tordus, à notre modernité et le propos demeure tristement d’actualité. Reste que la peinture du monde d’avant (avant les téléphones portables, internet, avant l’interdiction de fumer dans les bars et d’y draguer les femmes) donne, sans le vouloir, un côté nostalgique à l’ensemble et contribue au plaisir de lecture, décuplé par les répliques cinglantes du poulet en colère et son utilisation d’un argot joyeusement désuet.

Adieu poulet / Raf Vallet. Gallimard (Série noire), 2022