Cherry de Nico Walker

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2003. Puisqu’il faut bien faire quelque chose dans la vie, pourquoi ne pas s’inscrire en première année d’études supérieures ? Quand on a l’âge du narrateur, des parents qui raquent, un penchant avéré pour les drogues récréatives et les belles filles, un don authentique pour la glandouille, ça semble l’endroit idéal où exprimer ses talents. Rien n’est grave, surtout pas d’être jeune et dilettante.

Rien sauf l’amour. Alors, quand Emily, dont il est dingue, s’éloigne pour une fac au Canada, il décide de s’engager dans l’armée. Coup de tête, désir de (se) prouver qu’on peut, incapacité à se projeter dans un monde inconnu, à anticiper ce que ce choix – le premier signifiant de toute sa vie – aura comme conséquences, son intégration dans le corps médical des Armées le propulse en Irak. Il en revient l’organisme rempli d’images terrifiantes, d’opiacés, de cauchemars et d’insomnies, incapable de retrouver une vie « normale ». Emily elle-même ne peut pas le sauver. L’héroïne les ronge, occupe leur quotidien, assèche leurs ressources physiques et économiques. Reste plus que les braquages de banque. Puis la prison.

Cherry n’est pas un roman comme les autres. Bien sûr, à la vue du parcours de l’auteur, dont le héros épouse le parcours pas à pas, on est frappés par la dimension autobiographique du récit. Mais la grandeur du livre est ailleurs. A la manière d’un Rob Roberge et son Menteur, Nico Walker dépasse la trame anecdotique, transcende ce qu’il est, pour mettre à nu un personnage cruellement attachant parce que livré sans concession, sans apitoiement, avec ses failles terribles, ses faiblesses bouleversantes. Il n’analyse pas, il se place en dehors de lui-même pour s’atteindre au plus près. Pour qu’on lise dans son âme. Seul l’art permet ça et il faut un immense talent pour y parvenir.

Donner à ressentir la petitesse au travers de détails, dégueuler ses faiblesses à la face du monde avec tant de sincérité permet, paradoxalement, d’éviter au lecteur de juger. Ou si peu, comme on le fait à l’encontre des gens qu’on aime, avec bienveillance. Alors, peu importe qu’il soit un rien branleur, très immature, que ses erreurs soient la conséquence des traumatismes dont il est victime ou de sa nature profonde, qu’il soit ou non le produit d’une société américaine prompte à le dévorer, il explore la part déchirante de notre humanité. Les scènes s’enchainent, parfaites de réalisme, n’apportant parfois rien au déroulement de l’histoire, se contentant, comme les dialogues, tantôt drôles, souvent prosaïques, de dire l’absurdité de l’existence.

Il faut bien faire quelque chose dans la vie, pourquoi pas braquer des banques pour rapporter de la came à sa belle. C’est insensé, stupide, mais pas plus que crever à vingt ans, en Irak ou ailleurs.

Cherry / Nico Walker. trad. de Nicolas Richard. Les Arènes (EquinoX), 2019

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3 minutes, 7 secondes de Sébastien Raizer

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Le vol MU729, au départ de Shanghai, à destination d’Osaka, prend son envol avec deux heures de retard, à cause d’un problème de transfert de bagages. Nomura, le commandant de bord, engage une course contre la montre, et contre un typhon qui s’annonce, pour arriver à l’heure prévue. Le sort s’acharne. La Corée du Nord décide du tir d’un missile à tête nucléaire. La collision aura lieu dans 3 minutes et 7 secondes.

Il suffit d’une centaine de pages à Sébastien Raizer pour déployer un condensé de son art. 3 minutes, 7 secondes n’est pas un roman catastrophe, avec cris hystériques, prières dans le vide, où seraient étudiées les réactions des différents acteurs du drame à venir, révélant leur courage ou leur petitesse, exacerbées comme dans un blockbuster américain. Ce n’est pas un récit à suspense. Ici, on sait vite que l’issue sera fatale. On le sait même avant la plupart des protagonistes, victimes d’une crise géopolitique sur laquelle ils n’ont aucune prise, qui les dépasse au point qu’ils ne comptent pas. Si la tension existe, elle se fonde sur des bases plus profondes.

Parmi les 316 passagers, l’auteur extrait quelques figures, incarnations d’une Humanité sur le point de s’éteindre. Les jeux amoureux entre hôtesses et stewards finissent en une allégorie sanglante des rapports entre les sexes, où les sentiments, devenus instincts, prennent une tournure hallucinée. Nomura, guerrier symbolique d’un Japon millénaire disparu, expérimente la mort, dans un rêve où il se transcende et confond ses souvenirs, ses désirs avec ceux de son pays. Le sino-américain Glenn Wang, concepteur de jeux vidéo, se réfugie dans une réalité décalée, où peut-être la vie comme la fin ne seraient que mirages. Yan Van Welde, photographe, songeant à la publication de son futur livre, questionne sur l’essence et la finalité de l’art. Chacun fait un voyage intérieur, qu’il expérimente dans une solitude presque absolue.

Philosophie, métaphysique, réalité augmentée ou réduite…, dans 3 minutes, 7 secondes, Raizer poursuit sa quête de la vérité en proposant, une fois de plus, une réflexion, dérangeante, incarnée, sur ce sujet, simple comme insondable, et qui s’adresse à tous : qu’est-ce que la vie ?

3 minutes, 7 secondes / Sébastien Raizer. La manufacture de livres, 2019

La transparence selon Irina de Benjamin Fogel

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Tout est-il pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ?

Paris, 2058. Le Réseau veille sur vous, sur tout. Il fait de vous des super citoyens. Votre métadicateur, cette note qui vous est attribuée en fonction de critères objectifs, comme votre empreinte carbone ou votre consommation de viande, vous permet de vous situer sur l’échelle humaine. Si vous êtes quelqu’un de bien, la note monte, transparente, visible par la terre entière et permet de vous proposer des partenaires amoureux à votre mesure. Votre revenu universel vous permet de n’avoir aucune angoisse sur le plan matériel. Votre régulateur de vie s’occupe de régler votre chauffage ou la luminosité de votre appartement en fonction de vos besoins et de ceux de la planète. Le Réseau sait tout de vous grâce à cette puce implantée dans votre bras à la naissance. Il centralise vos données personnelles, qu’elles soient médicales, bancaires, familiales. Il anticipe vos désirs. Après tout, n’êtes-vous pas un Riencanas, un adepte de la transparence totale, dans la vie réelle, IRL (in real life) autant que dans la vie virtuelle, IVL (in virtual life) ? N’est-ce pas louche d’avoir des choses à cacher à la société ? Bon, si vous êtes un nonyme, c’est-à-dire que vous utilisez un pseudo IRL dans le but de conserver un peu d’indépendance, ça passe encore. Mais il existe des individus retors au bonheur, des êtres dangereux, des Obscuranets, prêts à accomplir des actions terroristes pour remettre en cause l’équilibre et retrouver le chaos de l’ancien monde. Camille Lavigne, Dyna Rogne IRL, personnage central du livre, nous immerge dans son présent, faisant le lien entre les différents courants de pensée.

Anticipation, dystopie ? Le roman de Benjamin Fogel dérange en nous plongeant dans un futur plausible, très proche de ce qu’on peut déjà voir des dérives de notre monde. Il le fait par petites touches, par l’entremise de caractères qu’il présente tour à tour comme représentants du débat social et philosophique de la société qu’il crée. Subie par certains, mais plébiscitée par une vaste majorité, son ultra-modernité inquiète, paradoxalement parce qu’elle est douce. Pas de répression ultra-violente ici, pas de scènes d’effroi, l’homme est entré dans l’ère de la soumission consentie, de la servitude volontaire, du jugement des comportements particuliers au profit du bien commun, et ça fait flipper.

Les caméras de surveillance à tous les coins de rue ? Les réseaux sociaux qui analysent nos goûts en matière de produits commerciaux, de candidats aux futures élections ? L’intelligence artificielle qui pense à notre place ? Le moule est déjà conçu. Y rentrer rendra-t-il heureux ? L’auteur se refuse à une présentation manichéenne des questionnements posés à notre réalité. Il s’interroge sans apporter de réponse. Il fait appel à l’intelligence de son lecteur, la part de cerveau disponible qui lui reste encore. Est-ce un bien si les Etats s’emparent des réseaux sociaux ou doit-on laisser les multinationales américaines les gérer ? Peut-on faire le bonheur de l’individu malgré lui et où commence le totalitarisme ? L’anonymat sur la toile doit-il être éradiqué ?

Si son roman se lit comme un thriller, porté par une intrigue solide, les questions qu’il soulève sont multiples et mouvantes, au gré de celles que se posent ses personnages, incarnés, attachants, ambigus jusqu’à l’extrême.

La transparence selon Irina / Benjamin Fogel. Rivages/noir, 2019

Glory Hole de Frédéric Jaccaud

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Jean, Michel et Claire ont grandi dans le même orphelinat. Ils étaient certains de ne jamais se quitter, ils se l’étaient promis. Mais les rêves sont faits pour être brisés. Des années plus tard, le trio a perdu sa belle et les deux amis végètent dans une ville portuaire entre pluie et brouillard, survivent de trafics minables et d’amours tristes. Et Jean découvre une photo de Claire dans un magazine de cul made in USA. C’est donc là-bas qu’elle est, en Amérique. Il faut du fric pour aller là-bas. Le braquage tourne mal, tant pis, tant mieux, impossible de reculer. Los Angeles n’attend qu’eux.

Au début des 80’s, l’industrie du X est en plein essor avec la naissance de la VHS. Il y a du blé à se faire. Pas besoin de CV pour se faire recruter, suffit d’ouvrir les cuisses ou de pointer le dard, pour peu que l’on soit encore jeune et pas farouche, la célébrité est à la portée des audacieux. Les pratiques se font plus dures, ceux qui ont de l’argent ne s’embarrassent pas d’éthique ou de légalité pour mater leurs fantasmes, bien calés dans leur canapé. Tout s’achète, tout se vend, les corps, les vies, les âmes.

Entre boulots de merde et fêtes chez les fils à papa défoncés, le parcours des frenchies dans la ville des anges est chaotique, mouvant. Frédéric Jaccaud excelle à tracer le parallèle entre les deux faces d’une société schizophrène et les personnalités antagonistes de ses deux personnages. Aussi dissemblables qu’inséparables, unis dans une quête – celle de retrouver leur jeunesse, leur innocence – perdue d’avance, Jean le flamboyant, Michel le taciturne empruntent des chemins différents qui les mènent dans le même tunnel, en pente, glissant.

Frédéric Jaccaud poursuit son œuvre, exigeante et trouble. L’univers du porno lui va bien. Sa plume, vicieuse, s’insinue dans les plaies déjà béantes, prend le temps de s’arrêter sur d’infinis détails, triviaux ou éloquents. Pour nous mener, non pas sur le Walk of Fame, mais bien au fond du trou.

Glory Hole / Frédéric Jaccaud. Les Arènes (EquinoX), 2019

Le triomphant de Clément Milian

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XIVe siècle. Guerre de Cent Ans. Age des ténèbres. Cinq guerriers français tentent de donner un sens à la sauvagerie. Tuer, ils savent. Ils ne font que cela depuis un temps si long qu’ils ne se rappellent rien d’autre. Ils tuent parce que les Anglais sont l’ennemi, sans vraiment savoir pourquoi, pour quel idéal ou quel maître. De combats inopinés en batailles rangées, ils parcourent la France, au milieu des autres, anonymes survivants. Il leur faut un but, dépasser l’absurde et sauver leur foi. Dans leurs rangs, la Bête. Ils l’ont observée, suivie. La Bête est un meurtrier, un soldat indestructible et sans pitié. La Bête massacre, viole, ne laisse que des cadavres dans son sillage, peu importe leur camp. Pour reconquérir leur humanité, faire enfin le Bien, les cinq guerriers décident de tuer la Bête.

A feu et à sang. Voilà ce que Clément Milian a réussi à faire : un roman à feu et à sang. Il raconte les coups qui décapitent, mutilent, les interminables agonies, il dit la boue et le chaos. Qui est le triomphant dans cette ambiance de fin du monde ? Le mal, peut-être. Ou l’amour ? Parce que, au travers de la traque, dans les campagnes exsangues, les forêts incendiées, les familles décimées, la beauté existe. Deux personnages l’incarnent. Une jeune fille diaphane, éperdue, venant d’assister à l’extermination des siens, et une fillette qu’elle recueille en chemin. Les deux innocentes, irrémédiablement, mettent leurs pas dans ceux des guerriers, et donc dans ceux de la Bête. De qui croiseront-elles la route ? La fin le dira, et votre réaction en la découvrant vous révèlera, plus que tout autre chose, votre nature profonde.

Récit fulgurant, furieusement original, à la croisée des jeux de rôle médiévaux et du réalisme historique, Le triomphant se sert des codes de l’imaginaire collectif associé aux quêtes chevaleresques mythiques, mais les étire, les tord, les renouvelle. Le résultat, servi par une langue admirable, déroutant, percutant, est beau comme le seraient des roses sur un charnier.

Le triomphant / Clément Milian. Les Arènes (EquinoX), 2019

Un silence brutal de Ron Rash

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Les a 51 ans. Shérif dans un coin des Appalaches que l’on imaginerait en retrait de la modernité dans ce qu’elle a de négatif, préservé, à l’écart de la fureur des villes, il est sur le point de prendre sa retraite, usé. Il en a vu, Les, des choses pas belles, à l’opposé de la nature environnante. La meth fait des ravages, transforme les jeunes qu’il connaît depuis toujours en zombies. Il n’aspire qu’à peindre, prendre le temps d’observer. Avant, il lui faudra résoudre une dernière enquête. Gerald, vieillard solitaire, un rien asocial, est accusé par Tucker, patron d’un domaine qu’il rêve d’agrandir et de transformer en attrape-touristes, d’avoir empoisonné la rivière et ses truites avec. Si Les doute de la culpabilité du vieil homme, Becky, gardienne du parc, refuse d’envisager cette possibilité.

L’intrigue est mince, c’est un prétexte. A dire combien les drames se cachent sous la surface, sous des masques aussi lisses qu’un étang paisible. Le monde change, et si l’on est loin du « c’était mieux avant », les évolutions qui menacent la communauté rurale n’annoncent rien de bon. La préservation de la nature importe peu face aux enjeux commerciaux, l’Amérique peine toujours à prendre soin de ses enfants, de ceux qui dépassent du moule. On ne broie pas ici, on laisse étouffer.

Rash excelle à peindre des caractères en proie à une invisible désespérance, d’une normalité exemplaire en apparence mais rongés par des tempêtes intérieures, ainsi que tout semble inaltérable dans ces montagnes alors que tout vacille. Chacun porte en lui une histoire, un fardeau dont il lui faut bien s’accommoder pour survivre. La vie charrie son lot de deuil, faute ou terreur enfouie. L’avenir est triste, on ne peut compter sur lui pour se consoler de ses failles et de ses regrets. Reste un présent, fragile. Raison de plus pour en admirer la fugitive beauté.

Un silence brutal / Ron Rash. trad. de Elizabeth Reinharez. Gallimard (La Noire), 2019

Requiem pour une République de Thomas Cantaloube

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L’année dernière avait vu la publication de (au moins) deux grands romans avec pour toile de fond la guerre d’Algérie ; vue d’ici, dans Hével, de Patrick Pécherot, ou de là-bas, dans Tu dormiras quand tu seras mort de François Muratet. Avec Requiem pour une République, Thomas Cantaloube poursuit l’exploration de la face sombre, forcément sombre, de l’Histoire de France.

Septembre 1959. L’assassinat d’un avocat algérien lié au FLN dans un appartement parisien tourne au carnage. Son frère, sa femme et ses gosses font partie des victimes. Commandité par Papon, préfet de police, le meurtre a été confié aux bons soins d’un pseudo-littérateur d’extrême droite amoureux des armes. Sirius Volkstrom, barbouse qui a perdu un bras en Indochine, est censé abattre le criminel après son forfait. Se mêlent à l’intrigue Antoine Carrega, bandit corse, appelé à chercher les coupables par un ancien membre de son réseau de résistance, dont la fille a été tuée dans le massacre, et Luc Blanchard, jeune flic encore idéaliste, qui se voit confier l’enquête.

A travers ces trois personnages, l’auteur fait s’incarner les enjeux de pouvoir, les magouilles, les petits arrangements entre amis à la manœuvre dans cette période trouble des débuts de la Vème République. Tous trois se savent baladés, trompés par des donneurs d’ordre sans état d’âme. La seconde guerre mondiale, si elle a laissé des traces, n’a pas empêché des alliances aussi surréalistes que des mariages de carpes et de lapins. Papon, ex-collabo, n’a pas renié ses idéaux. Qu’il accède aux plus hautes fonctions, au service de De Gaulle, ne choque personne. Alors pourquoi quiconque devrait s’embarrasser d’éthique quand les crouilles menacent la République ? La cohésion nationale avant tout.

En mêlant à son récit des faits avérés, comme le massacre d’Algériens le 17 octobre 1961, en plein centre de la capitale, la création du SAC, les attentats de l’OAS, les essais nucléaires français dans la future ex-colonie… en exposant des personnages connus comme Le Pen, ou Mitterrand, lors de scènes savoureuses, Cantaloube donne de l’épaisseur à ses « héros », « victimes » des ramifications politiques, des stratagèmes collusifs dont ils apprennent l’existence, tout comme le lecteur, au fil de leur investigation. Réalité et fiction se télescopent pour une plongée sinistre dans une époque longtemps négligée par la littérature.

L’intrigue se déroule sur plusieurs années. Elle est passionnante de bout en bout, implacable, documentée. On avance en prenant des chemins de traverse, aucune ligne claire n’est tracée d’avance. Rien n’est noir ou blanc. Tout est gris. D’un gris très foncé.

Requiem pour une République / Thomas Cantaloube. Gallimard (Série noire), 2019