Les féroces de Jedidiah Ayres

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Des baraquements dans le désert, au sud de la frontière mexicaine, des masures infâmes faites de bric et de broc constituent l’architecture remarquable de cette ville fantôme connue des initiés sous le nom de Politoville. C’est un type qui raconte, au début, au présent. Tout est crade, ici. Il fait moite. Ça sent la sueur, le sang, ça sent toutes les odeurs dégueulasses qui s’échappent des corps, des vivants et des morts. Il est là parce que Harlan Polito l’y a envoyé, comme tous les autres gringos du camp, comme toutes les putes, toutes ces Maria ramassées dès leur plus jeune âge pour satisfaire le plaisir des hommes. Ça sent mauvais, dans tous les sens du terme. Alors, il faut qu’il se tire, le type, et vite. Le temps de dessouder ceux qui gênent, et salut la compagnie. Avec sa Maria. Qui, plus tard, quand elle aura eu son enfant, reviendra chercher le trésor planqué dans sa fuite, et constatera que les choses ont bien changé. Dorénavant, les chiennes féroces sont lâchées.

Pas besoin de faire long pour faire efficace. 120 pages denses, au style ramassé, au vocabulaire simple et concis, aux phrases courtes suffisent à planter le décor, à conter la révolte et la libération. Pas de gras, et pourtant la simplicité n’est qu’apparente. Ayres parvient à construire une œuvre plus complexe que la brièveté de son récit ne laisserait paraître. Dialogues imaginaires, changements de points de vue, retours en arrière, la narration avance à mesure que le lecteur suit le périple des Maria, meute d’anonymes, et se penche sur le destin particulier de certaines d’entre elles, enfin dotées de prénoms. Histoire effrayante, implacable, nimbée de mystère, Les féroces dégage le parfum exaltant de la vengeance, dans des scènes d’un réalisme effroyable, et fonde un mythe, celui de déesses cruelles rendant leur justice inflexible, méthodiques dans leur rage, d’une sauvagerie sans mesure, et néanmoins capables d’un amour immense, pour peu qu’on le mérite.

Les féroces / Jedidiah Ayres. trad. d’Antoine Chainas. Editions des Arènes (equinoX), 2018

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Empire des chimères de Antoine Chainas

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1983. Un village quelque part en France. Un bled en déshérence déjà, symbole de cette ruralité que la décennie fric-paillettes n’a même pas survolée, frappée par la crise, épargnée avant l’heure par l’euphorie, les promesses, les années Mitterrand-Reagan. Tandis que la disparition d’une gamine met le bled en émoi, une énorme firme américaine a jeté son dévolu sur ce coin désertifié pour lui assurer un avenir prospère, et se faire un max de blé, en y implantant un parc à thème. Ce parc de loisirs déclinera les concepts et l’ambiance d’un jeu de rôles au succès international déjà ancien, Empire des chimères, dont il se murmure qu’une version plus sombre, plus addictive, circule. Tiens, tiens, trois ados dans le village y jouent, justement.

Résumer le dernier roman d’Antoine Chainas relève de l’impossible, tout comme le définir est peine perdue. Le qualifier de sombre et addictif, comme l’univers du jeu dans lequel il nous plonge, nous perd, nous perce à jour, sans jamais nous donner toutes les clés, ne serait qu’en prendre en compte une partie minuscule, tant il recèle d’interprétations distinctes.

La narration se découpe entre différents lieux, et différentes périodes qui finissent tous par trouver leur place dans la trame générale, dans l’histoire de ce village et de ses habitants. On suit le parcours de ces êtres, liés par cet endroit aussi trivial que fantasmagorique, qui portent tous en eux des blessures et des rêves : Jérôme le garde-champêtre, ancien de l’Algérie, en charge de la disparition d’Edith, qui trouve la paix et l’adoration pure auprès de sa femme handicapée ; Annabelle, institutrice à la retraite, qui s’endort aux côtés de la photo de son amie disparue, son amour interdit ; Julien qui craint pour l’avenir et la santé mentale de son frère Jean ; Les frères Davodeau, l’un exilé, devenu chef de Cabinet ministériel, l’autre qui est resté, agent immobilier… Tous se connaissent, s’épient, entre vexations, empathie, jalousie ou mépris, ignorants qu’ils sont les pions d’un jeu de dupe, réel ou imaginaire.

Empire des chimères stimule, enchevêtrées, les multiples zones de nos lobes cérébraux. Il interroge notre capacité d’analyse et de projection, menant sa réflexion autour de thèmes comme l’urbanisme, le capitalisme et l’avenir du monde occidental. Il enflamme les sens, nous faisant toucher les corps malades, pourrissants, sentir l’odeur de champignons effrayants qui se répandent partout. Surtout, lors de scènes furtives comme des caresses, il fait pleurer une fille en silence, il abandonne un chien, et il nous fout par terre.

Et que dire du style ? Le mieux est encore de le citer. La morne campagne est cela, sous les mots de l’auteur : « Il émane des rares villages alentour, moins de quatre mille habitants au total, un triomphe de l’oubli, une esthétique de l’effacement scandé par l’imminence d’une catastrophe, dont le processus semble interrompu pour un temps indéterminé. Les aubes grises succèdent aux crépuscules sans but. On a passé un pacte d’usure avec les murs, on s’y ennuie. L’enracinement paraît si profond qu’il empêche de se consumer dans les rituels féroces des temps modernes. »

Depuis sa découverte à la Série noire en 2007, avec Aime-moi Casanova et les romans qui ont suivi, Versus (2008), Anaisthêsia (2009), Une histoire d’histoire radioactive (2010), Pur (2013), Chainas fait du Chainas. Non pas qu’il se répète. Mais il perpétue, de livre en livre, un détail : sa capacité à atteindre cet infime bout d’âme, à secouer cette parcelle d’humanité intangible qui se planquait, jusqu’à léthargique, dans notre cœur ou notre cerveau. Il crée une littérature du sublimement terrible, tendre et désespéré. Empire des chimères est un empire de chimères. Il est d’une beauté à croûter les genoux.

Empire des chimères / Antoine Chainas. Gallimard (Série noire), 2018

Un feu dans la plaine de Thomas Sands

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C’est ici et maintenant. Il décline sa hargne au présent. Il a vingt-trois ans, a grandi dans le béton, mais qu’importe d’où il vient, il pourrait aussi bien être un enfant des plaines. On sait peu de choses de lui, pas même son nom. Le chômage de sa mère, quelques amours, quelques souvenirs, six mois de taule… ces bribes de sa vie, furtives, suffisent à l’incarner. Il est de la France qu’on écrase, qu’on met de côté. « Exilé dans son pays », il sait l’humiliation, le rejet. Il avance au rythme de sa colère qui enfle. Il va rendre les coups. La rage est son moteur, une rage née d’un trop plein, comme un besoin vital de remplir ses poumons d’air, et de flinguer celui qui vous maintenait la tête sous l’eau.

Le texte de Thomas Sands est court, il a comme une urgence à dire. Son personnage est au-delà des questionnements, des longs discours. Ses ennemis sont connus. Politiques cyniques, patrons voyous, DRH serviles, banquiers méprisants, experts en communication, journalistes laquais… Eux utilisent une langue impénétrable, en font une arme contre les petits, la populace. Lui, « condamné à errer sans langue, sans culture, choisit l’instinct », l’action. Il a débordé. La violence est tout ce qui lui reste.

Alors, chaque mot compte et les phrases s’enchaînent, rapides, pied au plancher. Les Brigades parlaient trop, besoin de se justifier. Les Blocks agissent, mais il n’aime pas les meutes. Il a passé les caps, franchi les digues. Ses cibles sont précises, communes à tous ses frères, mais il les fait siennes. Il est déjà trop loin pour avoir une famille. Loup solitaire, sniper isolé. Victime. Bourreau.

Le livre de Sands, dense, exigeant, n’est pas un brûlot, pas un pamphlet. Un feu dans la plaine est beaucoup plus qu’un coup de gueule, un reportage. C’est un roman, noir, puissant, parce qu’il crée des images, inédites, dérangeantes, qu’il nous aspire dans sa fureur. Il excède le réel, son personnage vit, nous éprouve, à la manière d’un De Niro dans Taxi Driver. S’il dresse un état des lieux d’une France contemporaine qui va mal, le constat, passé par le prisme de l’art, est intense, radical. Dans dix ans, les petits barons seront oubliés, mais la douleur qu’on ressentira en lisant Un feu dans la plaine sera toujours brûlante.

Un feu dans la plaine / Thomas Sands. Les arènes (equinox), 2018

Chronique publiée dans New Noise n°44 – été 2018

Power de Michaël Mention

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Ecrire la rage. Faire sentir la colère de n’être qu’un citoyen de seconde zone, parqué dans un ghetto, contraint d’accepter des boulots à peine au-dessus du rang d’esclave. Relayer la hargne de voir ses frères tomber sous les balles des flics, ces porcs. Sous prétexte d’être Noir. Faire frissonner à l’évocation de milliers d’hommes et de femmes le poing levé. Ecrire un livre sur les mouvements de lutte des Noirs américains pour leur émancipation, une fresque de 450 pages sans laisser, à aucun moment, retomber la fureur… waouh, il en faut de l’ambition, et du talent pour y parvenir.

Power commence le 21 février 1965, jour de l’assassinat de Malcolm X et s’achève (presque) le 11 octobre 1971, retraçant sept années de ces ambivalentes 60’s, où tout semblait possible et rien n’était probable, rêves d’un futur peace and love et germes du chaos.

What we want. Dans une première partie, Michaël Mention plante le décor, expose les thèses en présence et les enjeux à venir. Malcolm X disparu, les prêches préconisant la non violence de Martin Luther King semblent inefficaces à certains face aux exactions policières. Des émeutes éclatent dans tout le pays. Une forme de lutte plus radicale, marxiste, prône la résistance armée. Le Black Panther Party for Self-Defense recrute. Bérets sur la tête, flingues en vue, ses membres patrouillent dans les rues, surveillant les flics, nourrissant les gosses des quartiers pauvres. Edgar Hoover fulmine. Ce chapitre introductif se termine en juin 67, dans le bureau du directeur du FBI, qui emploiera tous les moyens à sa disposition pour écraser cette racaille Noire communiste.

What we believe. La deuxième partie, s’étirant du 2 juillet 1967 au 11 octobre 1971, révèle toute la puissance de la littérature. Mention passe du général au particulier, du « il » au « je » et personnifie l’histoire de cette Amérique à travers le destin de trois personnages, incarnés, saisissants. Charlene, jolie black de Philadelphie à peine sortie de l’adolescence, intègre les BP. Tyrone, à Chicago, infiltre le mouvement, taupe contrainte au service de l’ennemi Blanc raciste. Neil, d’origine irlandaise, est flic à Los Angeles. Leur chute, inéluctable, est plus bouleversante que n’importe quelle image d’archive. Immersion totale. Au fil des pages, ils ne sont plus des protagonistes fictifs, ils sont les rêves déçus, la douleur, l’impuissance. Le puzzle s’imbrique, l’étau se resserre, les morts s’entassent. King, Robert Kennedy, Hendrix, Sharon Tate, Joplin rejoignent dans la tombe les compagnons de route des trois héros, avec le Vietnam, les ravages de l’héroïne, les gangs, la violence qui explose comme toile de fond.

S’il s’est extrêmement documenté sur le sujet, Mention n’étale pas sa science, il distille les informations de façon subtile, choisit des extraits de discours, explore les dissensions fratricides, décrit les assauts perfides venus de l’extérieur sans jamais perdre le rythme, transcendé par une bande son, rock, soul, funk énergique.

Le dernier chapitre, sublime, te laisse au bord de la nausée, dégoûté par avance du monde qui vient, uni avec tes frères humains dans un même désespoir, une même colère pour hier, aujourd’hui et demain… Power !

Power / Michaël Mention. Stéphane Marsan, 2018

Chronique publiée dans New Noise n°44 – été 2018

Requiem pour Miranda de Sylvain Kermici

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Dès les premières phrases, on est dedans. Dans cette pièce sordide à la déco défraîchie. Dans la peau de cette jeune femme blonde. Ligotée sur un fauteuil en cuir, aveuglée par le projecteur permettant à la caméra de filmer, accablée d’angoisse à l’idée de ce que ses deux ravisseurs vont lui faire, terrorisée de penser à ce qu’ils ont peut-être déjà fait à son mari et à son fils de quinze mois, déshabillée, puis…

Elle demande, pourquoi, pourquoi elle, pourquoi sa famille ? On lui répond parce que.

Dès le début, par la personnification de cette femme, pourtant jamais nommée, face à l’anonymat de ses bourreaux, il y a immersion dans une crainte diffuse, un malaise poisseux, sublimés par une narration au présent. La tension est habilement accentuée par le fait que l’issue semble déjà contenue dans le titre, le lecteur ayant ainsi (sans pour autant que le suspense en pâtisse) plusieurs longueurs d’avance sur la victime. Longueurs qu’il conserve tout au long de ce texte court, terriblement étouffant, puisque que tour à tour les deux tortionnaires se racontent uniquement pour les voyeurs que nous sommes. Ils s’incarnent en se remémorant leur passé, ils prennent une consistance en narrant leur parcours. L’exposé des horreurs qu’ils ont faites avant, le détail des pensées qui les rongent augurent du mal qu’ils s’apprêtent à commettre.

Sylvain Kermici donne des mots à la folie. Il dit les corps, les humeurs sales, les fluides sombres, les odeurs macabres. Il trouve comment figer la terreur, en creux, dans l’expression de détails aussi triviaux que l’observation d’un tapis usé sur lequel l’héroïne se focalise pour s’empêcher de se projeter dans les prochaines secondes, sans doute abominables. Il parle de la douleur sans forcer le trait. On ne voit rien des sévices supposés, on devine, à mesure que l’on perd la voix de la femme et qu’elle est remplacée par les pensées paranoïaques, malades de haine des hommes. Leurs cerveaux fourmillent d’idée torturées, fomentent leurs desseins sinistres, hurlent en dedans tandis que le silence du dehors, seulement perturbé par les aboiements sporadiques des chiens, s’abat sur ce coin de campagne désert. Et pourtant, au-delà de toute cette désolation, Kermici touche quand il parle de l’amour, dans l’évocation d’un banal baiser, dans la réminiscence d’une caresse toute simple, désespérante car à jamais perdue.

Que la femme a de la chance de ne pas entendre les pensées de ses ravisseurs, de ne pas connaître leur passé et leurs motivations ! Et que l’amateur de romans noirs, inventifs, maîtrisés, a de la chance, lui aussi, de n’avoir pas encore lu ce magnifique roman sépulcral !

Requiem pour Miranda / Sylvain Kermici. Les Arènes (equinoX), 2018

Des savons pour la vie de Harry Crews

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Hickum Looney arpente les rues de Miami depuis un quart de siècle au service de la société Des savons pour la vie. En 25 ans de porte à porte, il excelle dans son domaine. Il est presque aussi bon vendeur que Le Chef, fondateur de la boîte. Il s’en fout, des savons, il n’a même jamais eu la curiosité de les essayer. Il trimballe sa mallette remplie de fausses savonnettes en cire, applique les préceptes du Manuel de vente, et ça marche. Ça marche tellement bien, qu’un jour il arrive à dépasser le record détenu par le Grand patron. Qui se vexe. Les ennuis commencent.

Quel surprenant roman dans la bibliographie de Harry Crews ! Qu’on est loin de La foire aux serpents ou du Chanteur de gospel ! Parce que si on pleure bien ici aussi, c’est de rire. Le style, d’abord, fait la part belle à des reparties cinglantes, des répliques qui tuent, rares chez l’auteur du Faucon va mourir. Hickum est plutôt posé, bon élève, ça ne l’empêche pas de se défendre, avec de nombreuses chambrées de la sorte : « Seigneur Dieu, t’es fabriqué comme un oignon, toi. À chaque fois qu’on enlève une couche, y en a une encore plus pourrie en dessous. »

Ensuite, si l’on retrouve certains des thèmes récurrents chez Crews, les procédés employés sont très éloignés du roman noir, et concourent à la farce. L’étrange, le fantastique, par exemple, y font comme toujours leur apparition, dans une réalité prosaïque, sous les traits de personnages difformes, freaks, phénomènes de cirque, êtres différents rejetés par la norme. Ces personnages déclenchent d’ordinaire dans son œuvre d’intenses sentiments d’empathie.

Le Grand patron Des savons pour la vie est, à ce titre, très crewsien, puisque nain, affublé, qui plus est, d’un bec de lièvre. Sauf que là, le portrait se fait caricature, et fait hurler de rire. Le Chef est tyrannique, prétentieux, il a tous les pouvoirs et l’humiliation est son passe-temps favori, ainsi que les dérouillées qu’il administre à ses sous-fifres, craignant trop de perdre leur boulot pour se révolter. Si son défaut d’élocution les fait pouffer, et le lecteur avec, (« Mon nec-ne-lièvre, n’est Nieu qui ne l’a nonné ! »), c’est par derrière. Par devant, ils auraient plus tendance à chier dans leur froc, au sens propre. A ce titre, la scène au cours de laquelle Hickum rencontre Gaye Nell, celle qui va bouleverser sa vie, est irrésistible. Comique de situation (Hickum le coincé, le bon élève se retrouve cul nu, avec des coulées marronnasses le long des cuisses face à une jeune femme brute de décoffrage que rien ne choque), et dialogues savoureux (A Hickum qui se plaint des mœurs légères des femmes : « De nos jours, elles sont presque nues de toute façon, vu comme elles s’habillent (…) Y a même des fois où elles mettent carrément rien, pas même une culotte (…) Les femmes prennent trop à la légère la hauteur de l’ourlet. » Gaye Nell rétorque : « Je vais être gentille, je vais te dire un truc gratos. Y a deux choses au monde qu’une femme – n’importe quelle femme – sait toujours exactement où ça se trouve : son ourlet et son sac à main. ») font progresser le récit, rythmé de grands coups de tartes dans la gueule.

Le tout finira dans une apothéose absurde, surréaliste

Alors, bien sûr, on retrouve dans Des savons pour la vie une critique acerbe du capitalisme sauvage, incarné ici par des techniques de vente d’un cynisme absolu (C’était quasi injouable de vendre quoi que ce soit à une personne heureuse. En revanche, dès qu’il sentait des failles sérieuses, la maladie, ou toute expérience ayant frôlé la mort, c’était une autre paire de manches. Le chagrin vous faisait acheter n’importe quoi à n’importe quel prix, quelle qu’en soit l’absurdité (…) Hickum avait toujours pensé qu’un homme meurtri dans son corps et dans son esprit était le pigeon idéal, et plus il était brisé, plus la vente se révélait facile.) La société de consommation est moquée, au moins autant que dans Car, où le public se pressait pour voir un homme manger une voiture, symbole de la grandeur américaine, petit bout par petit bout. Mais la remise en cause d’une certaine Amérique prend ici les fards de la comédie burlesque, et penche plus du côté de Westlake, avec un univers peuplé de seconds couteaux, bras cassés hauts en couleurs, tous plus débiles les uns que les autres, que de Goodis. Etonnant.

Des savons pour la vie / Harry Crews. Trad. de Nicolas Richard et Béatrice Durupt. Gallimard (Folio Policier), 2018

Débâcle de Lize Spit

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Dans le petit village flamand de Bovenmeer, seulement trois enfants sont nés en 1988 : Eva, Pim et Laurens. A l’école, on les colle au fond de la classe et on bricole pour eux un apprentissage adapté à leur niveau. Ils forment donc un petit groupe distinct des autres enfants. Les « trois mousquetaires » se retrouvent de fait inséparables. Ils trainent, toujours ensemble. Un coup chez Pim, à la ferme. Un coup chez Laurens, à la charcuterie. Jamais chez Eva. Ses parents sont un peu débordés par leurs propres problèmes, il faut dire. Dépression sévère pour le père. Alcoolisme pour la mère. Gentils mais défaillants. On fait plus joyeux. Vélo, baignades, ennui, puberté, ennuis.

En 2002, l’été de leurs 14 ans, les deux garçons décident que noter à l’aveuglette les filles sur la seule chose qui compte, leur physique, ne suffit pas. Il faut les voir à poil pour être sûrs. Ils inventent un jeu très excitant. Pour gagner une somme rondelette, elles devront résoudre une énigme proposée par Eva. A chaque mauvaise réponse, elles enlèveront un vêtement. Sale jeu qui finit mal… En 2015, Eva, qui vit désormais à Bruxelles, revient sur les terres de son adolescence. Elle n’y est pas retournée depuis des années. Elle se souvient de tout. Elle sait exactement pourquoi elle revient.

Bouleversant, dérangeant, d’une beauté glaciale, les mots manquent pour décrire ce premier roman de Lize Spit et les émotions intenses que l’on ressent à sa lecture. Tout y est si parfaitement maitrisé, la construction narrative, faite d’allers et retours entre passé et présent, la description du milieu social et géographique dans lequel grandissent les trois gosses, la tension continue…

Les mots d’Eva sonnent juste. La petite fille, l’ado complexée, un peu paumée puis la jeune femme triste, terne que l’héroïne est devenue, prennent vie tour à tour, sans mièvrerie ni naïveté, et si le portrait psychologique est des plus fouillés, il n’ennuie jamais. Les personnages plus secondaires, comme Tessie, la jeune sœur d’Eva, enfant gracile, fragile, qui perd pied sous nos yeux, ou le frère de Pim, si poignant, secouent, remuent, mettent à genoux.

Tout le roman se lit le cœur serré, avec la conviction que l’issue ne peut être que douloureuse, mais une scène en particulier, inoubliable, brutale à l’extrême, terriblement perverse, place d’emblée Lize Spit au rang des meilleurs auteurs à la fois de romans noirs et de romans sur l’adolescence.

Débâcle / Lize Spit. trad. de Emmanuelle Tardif. Actes Sud, 2018