Métaphysique de la viande de Christophe Siébert

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Deux courts romans dans ce recueil, Nuit Noire et Paranoïa.

Nuit noire

Un narrateur se raconte, à la première personne et au passé, ou plutôt il décrit des événements marquants de son existence, des actes qu’il a commis à différentes périodes de sa vie. Après le suicide de son père, sa mère a sombré et fait de lui, à neuf ans, son objet sexuel. Il l’a tuée, décapitée, a baisé son cadavre et en a mangé des morceaux. Confié à sa grand-mère, il lui a fait subir le même sort, s’enfonçant jusqu’à l’extase et à maintes reprises, dans son corps démembré, en putréfaction. Puis, il a cherché de nouvelles ‘mamans’ et des ‘Florence’, adolescentes de seize ans, selon des critères physiques précis, à torturer, violer, faire mourir lentement.

Son journal n’est pas une confession, encore moins une justification. Il n’y a pas d’auto-analyse, pas de recul, il expose seulement les faits, avec accumulation de détails. Jusqu’à la nausée. Le vocabulaire est simple, le rapport concis. L’effet de réel n’en est que plus saisissant. Au point qu’une odeur de pourriture flotte dans les airs, imprègne durablement nos sens. Tout n’est que chair purulente et meurtrie, agonie douloureuse. Le bien et le mal n’existent pas.

On pense à Sade, bien sûr (le livre a d’ailleurs reçu le prix Sade 2019), en plus dérangeant, car plus proche de nous, plus explicite, dans une langue qui décortique les actions successives en toute simplicité, tel un boucher découpant des steaks, sans effort apparent. A l’image de son maître, Christophe Siébert s’empare des tabous, inceste, nécrophilie, meurtres, et nous laisse, ainsi que devaient l’être les lecteurs contemporains du divin Marquis, sidérés. Il nous plonge, sans aucune distanciation, au plus profond du cerveau de son personnage. Très loin des récits de tueurs en série avec jolie inspectrice à la poursuite du méchant. Plus près du réalisme terrifiant de Henry, portrait d’un serial killer, le film de John McNaughton. L’expérience est brutale. Littéraire et charnelle à la fois.

La nuit est noire, effectivement. D’ordinaire, le noir permet de faire ressortir la lumière. Là non. Il n’y a pas une lueur à laquelle se raccrocher, pas un halo lointain annonciateur du lever du jour. Les ténèbres sont absolues, définitives. Alors, pourquoi s’infliger une telle lecture, aller au bout, quand on pressent qu’il n’y aura aucune rédemption possible ? Est-on maso, malade ? Est-ce une curiosité morbide qui nous pousse à tourner les pages ?

On n’est pas, bien sûr, entraîné dans le délire du narrateur. On ne partage à aucun moment sa propre vision de la beauté car il nous en écarte, se la garde pour lui seul, se tient à distance, telle qu’on la définit, de l’Humanité.

Ah oui ? C’est bien un homme, pourtant. Il ressent des émotions, certes épouvantables, mais humaines. Joie, satisfaction, solitude.

Il n’est pas un monstre. Les monstres n’existent que dans les rêves. Il est de chair et de sang. Il est le fruit d’une société, le fils d’une famille.

Il n’est pas un animal. Il tue parce qu’il suit un plan. Il est au-delà de la survie. Son existence est parsemée de rituels auxquels il se plie. Il raisonne. Il cherche à atteindre un but, servir Anteros, devenir un démon. Il ne répond pas seulement à des instincts, il est en quête de spiritualité. Il élabore une logique, l’alimente d’actes horrifiques qui s’imbriquent pour former une pensée structurée.

Est-ce cela, l’Humanité ? Du foutre, du sang, des sécrétions, de la merde, et à la fin, de la pourriture ? En partie, certainement. Et il l’incarne donc, de façon dérangeante, extrême. Siébert crée un monde où les plus faibles, les enfants et les femmes sont soumis, souffrent et meurent. Il raconte notre monde, en partie.

Paranoïa

Dans Paranoïa, il est question d’une centaine de meurtres sur une plage, d’une femme violée, tandis que les humains sont remplacés à leur insu par des robots. Un homme mène l’enquête et consigne ses découvertes. C’est un voyage halluciné dans la psyché d’un personnage dont on ignore s’il est digne de confiance ou complètement parano, un hommage assumé à Lovecraft où le héros seul contre tous, dans un univers hostile, livre des pensées crédibles. En mêlant roman noir aux accents de fin du monde, SF complotiste, récit fantastique, Siébert se joue des codes de la littérature de genres pour rendre tangible la maladie mentale. Par un extraordinaire sens de l’ellipse, une narration tout en décrochements, en bonds, dans une succession d’anecdotes comme autant de faits divers touchant des gens devenant fous, il parvient à faire ressentir un malaise profond. Les actions, décrites avec une minutie délirante, et les ruptures de temps accentuent l’effet d’éclatement de la réalité sans jamais perdre le lecteur, bien obligé de suivre l’intrigue, rapide. Se dresse devant lui un bestiaire monstrueux, comme sous l’assaut d’un delirium tremens terrifiant, teinté d’ironie déguisée. On ne sait plus quoi penser, ce qui est vrai ou tient du délire. On se laisse porter jusqu’à la résolution de l’énigme, ou la plongée dans l’aliénation la plus complète. Crevés.

Métaphysique de la viande / Christophe Siébert. Au diable Vauvert, 2019

De mort lente de Michaël Mention

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Marie et Nabil avaient tout pour être heureux. Amoureux, parents d’un petit garçon, ils suivaient leur petit bout de chemin, dans un anonymat joyeux. Quand Marie commence à souffrir d’hypothyroïdie, et surtout quand on diagnostique à leur fils des troubles autistiques, le couple cherche des causes aux maux qui l’ont atteint.

Philippe, scientifique de renom, donnait des cours en fac et écrivait des articles dans des revues. Quand il est contacté par un vieil ami pour intégrer la commission de l’Union européenne en charge des études et dangers potentiels des perturbateurs endocriniens, il est ravi de mettre ses compétences au service d’une grande question de santé publique.

Franck était journaliste au Monde. Quand il se voit confié une enquête sur un couple, en Province, qui prétend être affecté par des produits chimiques provenant d’une usine près de chez eux, il y va d’abord à reculons. Quand ses patrons refusent son article, victimes de menaces de retraits de publicités émanant de leurs actionnaires, et indirectement du lobby de l’industrie chimique, il décide d’approfondir le sujet…

Vous aviez vraiment envie d’en savoir plus sur ces substances chimiques présentes dans votre alimentation et vos objets de tous les jours, que vous ingérez sans qu’on vous demande votre avis, et qui sont susceptibles de vous filer du diabète, des cancers ou de vous rendre stériles ? Pas vraiment, hein ? Il fallait le talent de Michaël Mention pour s’attaquer à un sujet pareil et en faire un roman impossible à lâcher.

L’intrigue commence doucement, avec la description du quotidien de gens ordinaires, une petite famille attachante, qui pourrait être la vôtre. Puis, elle se déroule, au présent, au gré des découvertes des différents protagonistes qui n’auraient jamais dû se rencontrer et se retrouvent en première ligne face aux géants de l’industrie chimique prêts à tout pour défendre leurs (énormes) intérêts financiers. Intimidations, procès, diffamations, rumeurs, agressions, les lobbyistes (anonymes mafieux) exercent leurs méthodes, de plus en plus agressives, à mesure que les personnages principaux (parfaitement incarnés) tentent de dénoncer un système qui fait s’enrichir quelques-uns en empoisonnant la masse.

La construction du roman, qui fait s’accélérer les révélations, de plus en plus abominables, et souligne les conséquences sur leur vie privée du combat des héros, est remarquablement maîtrisée.

Documenté comme une investigation journalistique couvrant plusieurs décennies, De mort lente déploie sa mise en scène, tendue comme un film de Pakula. Rappels d’événements historiques qui nous ont tous marqués, extraits de musique participant à l’émotion, Mention, comme à son habitude, constelle son récits de points de repère qui incluent le lecteur dans l’histoire, la font sienne. Notre empathie et notre rage ne peuvent que croître. Le combat est inégal, semble perdu d’avance. Mais, contre les puissants qui avancent masqués, des petites gens se dressent malgré tout, nous rappelant que la lutte n’est jamais vaine et que l’Humanité (en tout cas, une partie d’entre elle) mérite d’être sauvée.

De mort lente / Michaël Mention, Stéphane Marsan, 2020

Joueuse de Benoît Philippon

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Quand Zack le beau gosse et Baloo le géant noir se retrouvent à une table de poker, les autres joueurs finissent à poil. Normal, ils sont inséparables depuis l’école et ont eu tout le loisir de peaufiner leur numéro de duettiste. Ecumer casinos de province, tripots parigots, hangars discrets où circulent argent et petites pépées, ils s’y consacrent à temps complet et détroussent à la loyale les prétentieux qui se prennent pour des cadors et pensaient maîtriser la donne. Maxine, jolie blondinette qui connaît tous les tours, entre en piste. Voilà pour le côté face.

Pour être un grand joueur de poker, il faut savoir bluffer. Et Philippon, en as de la manipulation se pose là. A l’instar des naïfs que les deux compères plument en leur laissant croire qu’ils vont l’emporter, quand on commence à comprendre que Joueuse, sous ses airs cartoonesques, sa façade de polar rétro avec sa gouaille à la Audiard, n’est pas un gentil roman simplement distrayant et léger, eh ben, c’est trop tard, le mal est fait, on s’est fait filouter sans avoir rien vu venir, et on n’a plus que les yeux pour pleurer.

Il nous avait déjà fait le coup avec Cabossé et Mamie Luger pourtant. On était sur nos gardes. Et Bam ! Comme des bleus, il nous cueille. Au rythme trépidant du road trip en R5 qui mène la bande de Paris à la campagne limousine, notre petit cœur tressaute à chaque chaos de la route. Des bourre-pifs jubilatoires dans les trognes des péquenauds sexistes croisés en chemin ? Y’en a ! Des cassages de gueule libérateurs de pleutres qui agressent les demoiselles ? Y’en a ! Un justicier masqué suicidaire, une jeune femme meurtrie qui fomente sa vengeance, un beau parleur qui a peur de s’attacher, un gosse surdoué craquant ? Y’en a !

Il y a surtout une histoire si triste, sublimée par des personnages qui nous confient leurs failles et leurs tourments, et ce constat, au bout du compte, tellement rassurant, qu’on est encore capable d’être extrêmement ému, d’éprouver, alors qu’on se craignait blasé, tellement de rage et tellement d’amour.

Joueuse / Benoît Philippon. Les Arènes (equinoX), 2020

La cité des rêves de Wojciech Chmielarz

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Après Pyromane, La ferme aux poupées et La colombienne, Jakub Mortka, dit Le Kub, inspecteur à la criminelle, reprend du service pour une quatrième affaire à résoudre. Zuzanna, une étudiante en journalisme, est retrouvée assassinée dans la cour de la cité des rêves, un ensemble sécurisé d’un beau quartier de Varsovie. Elle a été poignardée et s’est vidée de son sang. Caméras de surveillance, vigiles, voisins… personne n’a rien vu. Ou peut-être bien que c’est cette femme la coupable, cette ukrainienne qui fait des ménages. Tout semble désigner Svitlana, en effet. Alors, quand elle vient s’accuser du meurtre, pourquoi Mortka s’acharne-t-il à ne pas classer l’affaire ?

Vous voulez découvrir Varsovie ? Ses palais néoclassiques, ses églises gothiques, ses bâtiments pastel et ses terrasses de cafés, ses gratte-ciels modernes, symboles de l’essor économique du pays ? Rester à la surface ? Alors, ne choisissez pas Mortka pour vous faire faire la visite. Comme ambassadeur touristique, on a vu mieux. Par contre, si vous cherchez à vous aventurer dans les ruelles sinistres, en apprendre plus sur la culture souterraine, comprendre les enjeux de pouvoir qui régissent la vie contemporaine polonaise, alors suivez le guide. Il vous perdra, parfois, comme il se paume lui-même. Il faut dire que l’enquête qu’il mène l’oblige à des détours, à se cogner encore et encore contre certaines portes dont il n’a pas les clés, derrière lesquelles on devine des réalités sordides.

D’autant que Chmielarz s’amuse à en rajouter, à brouiller les pistes en nous plaçant dans les pas de Kochan, son ancien partenaire, à qui l’on confie la résolution d’anciens crimes. Plusieurs investigations sont ainsi conduites en parallèle. Qu’elles se recoupent ou pas n’a pas d’importance. Elles ont pour but d’autres intérêts. En apprendre plus sur les personnalités des deux hommes et leurs relations, éclairer les coins sombres, les déviances – sexuelles (dans un pays fervent champion de morale catholique) ; – politiciennes (quand la chute de bloc de l’est dans les 90’s n’a pas éradiqué la corruption, mais a amené au pouvoir des mafieux cyniques), le tout baignant dans une violence prégnante sur fond de racisme séculaire. La balade sera haletante, pleine de rebondissements et d’espoirs déçus, et vous serez heureux, au bout du compte, de vous être éloignés des terrains balisés, des circuits convenus, pour en revenir un peu moins bêtes et avec une seule envie, y retourner.

La cité des rêves / Wojciech Chmielarz. trad. de Erik Veaux. Agullo (Agullo noir), 2020

Donbass de Benoît Vitkine

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  1. Ukraine. La révolution de Maïdan conduit à la destitution du président en exercice et à l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement pro-européen. Dans la région du Donbass, région minière et industrielle de l’est, les manifestations « antimaïdans » et anti-européennes soutenues militairement par la Russie, évoluent en insurrection armée contre le gouvernement ukrainien. Cette insurrection armée devient séparatiste. Le conflit entre l’armée ukrainienne et l’armée séparatiste pro-russe n’a pas cessé depuis.

Avdiïvka, proche de la ligne de front, d’abord prise par les insurgés puis reconquise par l’armée ukrainienne au prix de milliers d’hommes, est la ville symbole de cette guerre figée qui déchire la région.

C’est là que Benoît Vitkine situe l’action de son roman.

  1. Henrik Kavadze est le chef de la police locale. En 2014, il a préféré démissionner plutôt que soutenir les séparatistes. Cette prise de position lui a valu d’être nommé colonel quand il a repris ses fonctions. Malgré cette distinction, il ne se fait pas d’illusion. Le vrai pouvoir est aux mains des militaires, omniprésents dans la zone. Quant à ses collègues, ils préfèrent traficoter plutôt que régler les problèmes. De toute façon, il n’y a pas besoin de mener des enquêtes pour savoir de quoi on meurt dans le coin. Bombardements, tirs de mortier, armes automatiques… C’est la guerre qui avance, recule, au rythme des offensives et contre offensives d’un camp ou l’autre, c’est elle l’assassin. Mais lorsqu’on retrouve le corps poignardé d’un petit garçon près de la cokerie, il faut se rendre à l’évidence, cette fois il y a bien eu quelqu’un de chair et d’os pour perpétrer ce crime odieux.

Correspondant du Monde à Moscou, prix Albert Londres de la presse écrite en 2019, Vitkine maîtrise le sujet (comment en douter ?). Il lui fallait prouver son aptitude à troquer sa plume de journaliste contre celle d’écrivain, tenir la distance et embarquer le lecteur dans une histoire crédible, sensible sans l’assommer sous les informations, lui faire découvrir les enjeux géopolitiques, sans donner une leçon. L’exercice était périlleux. Il est parfaitement réussi. Ou L’art de faire de ses connaissances une œuvre d’art.

C’est donc par l’émotion qu’il nous fait ressentir le Donbass, en multipliant les points de vue, en créant des personnages complexes, en disant la vie quotidienne, les peurs, à travers les yeux d’un enfant, d’une veuve, d’un vétéran, d’une prostituée, d’une mère éplorée, d’un flic enfin qui a tant vu d’horreurs qu’il pensait ne pouvoir plus rien ressentir jusqu’à ce que des meurtres de gosses réveillent chez lui une ultime envie de se battre.

Henrik est déterminé, mais il a ses failles sous formes de souvenirs, ceux de sa fille disparue et de l’Afghanistan où il a combattu. Par petites touches, au travers d’anecdotes, au cours des discussions qu’il mène pour son enquête, il se révèle autant qu’il expose les maux dont souffre son monde, corruption, trafic, drogues…

Comme le Donbass, Henrik est cabossé, déboussolé. Les cicatrices du passé sont toujours visibles et douloureuses, telles les maisons en ruine détruites par les obus. Le présent est une question de survie. L’avenir incertain. Et le lecteur, par empathie, comprend.

Donbass / Benoît Vitkine. Les arènes (equinox), 2020

Les aigles endormis de Danu Danquigny

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L’Albanie… Une enclave communiste maintenue dans un isolement absolu, d’où ne filtrait pas plus d’infos que de Corée du nord… Une des dernières dictatures stalinistes sous l’autorité d’Enver Hoxha, qui y maintint son pouvoir répressif et paranoïaque jusqu’à sa mort en 85… La chute du régime en 91, l’ouverture sur l’extérieur suivie de l’émigration de milliers de candidats au départ… Je savais peu de choses sur l’Albanie, que ce soit sur la transition post-coco ou la façon dont s’en sortent les Albanais aujourd’hui. Si le propos de Danu Danquigny n’est pas de donner un cours magistral sur l’état de cette république des Balkans, évidemment, ni de faire ingurgiter son histoire en accéléré, Les aigles endormis, en plus de proposer une intrigue bien menée, a l’avantage d’éclairer notre lanterne sur un sujet fort peu traité.

Arben revient sur ses terres natales après vingt ans d’exil en France, où il a élevé ses deux enfants. Il retourne au pays des aigles pour se venger de ceux qui ont tué Rina, sa femme, avec laquelle il rêvait de partir à l’étranger pour un avenir meilleur.

Le roman est fait d’allers retours entre présent et passé, et on suit Arben à différentes périodes de sa vie comme autant d’étapes clés de l’histoire albanaise contemporaine. L’idée est habile, le récit prenant, le constat glacial. Arben a grandi sous la dictature ; la police surveillait les faits et gestes de tous. Ils étaient si nombreux à finir dans les geôles du pouvoir que la terreur écrasait les espoirs. Alors, lorsque la tyrannie cesse, Arben croit légitimement qu’avec l’avènement de la démocratie va souffler le vent de la liberté qui dispersera les mauvais souvenirs. Mais il perd son emploi. Les grandes «restructurations économiques » censées muter la société en modèle de capitalisme triomphant en laissent plus d’un sur le carreau. Avec l’accès à la propriété et la liberté d’entreprendre, l’Albanie découvre leurs corollaires, les quatre cavaliers de l’apocalypse à venir : la compétition, le chômage, la précarité et la prédation.

Corruption, spéculation pyramidale font rapidement s’effondrer l’économie désormais ouverte, et les petits en font les frais. Ils sont incapables de comprendre le nouveau monde, passés en quelques années d’une économie autarcique et autosuffisante à une dépendance maladive à cet extérieur dont ils ignoraient tout, ils ne sont plus écrasés par la botte d’un despote mais dépecés vivants par les griffes capitalistes. Arben n’est pas dupe : Le marché ouvert était une farce, et nous, les dindons. Le régime nous avait vendu le rêve d’une grande Albanie héroïque, d’un paradis communautaire prêt à sauver l’humanité d’un impérialisme au bord du gouffre. Nous nous étions réveillés dans le tiers-monde. Et l’Occident se goinfrait de notre misère. Il sait qu’il doit partir, vers cet ailleurs qui les méprise, Italie, Grèce ou France. Mais avant, il lui faut amasser assez d’argent pour vivre décemment, par tous les moyens, quitte à perdre son âme.

A travers les errements d’Arben, sa violence et sa rage, Danquigny parvient à faire ressentir le désarroi d’un peuple à travers la chute d’un seul de ses membres, à faire toucher, un peu, cette nation qu’il incarne, si proche de l’Europe, si loin pourtant, et signe avec Les aigles endormis un très beau roman sur la désillusion.

Les aigles endormis / Danu Danquigny. Gallimard (Série noire), 2020

Suicide de Mark SaFranko

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Une jeune femme chute du dixième étage d’un immeuble de grand standing d’Hoboken. L’inspecteur Brian Vincenti est envoyé sur les lieux. Rien n’indique qu’elle ait pu être poussée dans le vide et qu’il ne s’agisse pas d’un accident ou d’un suicide. Vincenti pourtant s’entête. Un portrait de la victime trouvé dans son appartement, un tableau plutôt moche, le trouble au premier regard, sans qu’il comprenne pourquoi. Tandis que tous les éléments s’accordent à ce que l’enquête soit rapidement bouclée, il s’acharne. Une intuition le pousse à poursuivre ses investigations, une pulsion l’attire au n°1108 du 209 Hudson Street. Savoir ce qu’il est advenu à Gail Kenmore devient une obsession.

L’action se déroule sur huit chapitres, décrivant le déroulé de chaque jour du 16 au 23 mars 2002. Si la structure est simple, SaFranko balade son lecteur dans les pas de son flic. Le voyage n’est pas une ligne droite, il est fait de culs de sac, d’allers retours, de détours. Vincenti dérive. Son mariage est un échec et il s’inquiète pour son petit garçon de quatre ans. La narration nous entraîne à sa suite, de déambulations entre New York et Hoboken en souvenirs de ce qu’était sa vie, de milieux interlopes en retours alcoolisés sur le futon de son salon. La proximité du 11 septembre, l’absence des deux tours dans le paysage urbain, accentuent l’atmosphère de déliquescence, l’impression qu’un monde est mort et que le prochain sera sombre. Des personnages secondaires convaincants, ambigus, tel Tom Flaherty, son ex partenaire, transgenre, devenu Ellen Smith, lui apportent leur aide ou lui enfoncent la tête sous l’eau. Comme nous, il ignore qui ment, en qui il peut avoir confiance. Doit-il écouter ses amis, ses fantômes, réveiller le passé ?

A mesure que Vincenti s’embourbe, l’enquête se complexifie, puis s’éclaircit dans les toutes dernières pages alors qu’il comprend que la solution était là, sous ses yeux, en lui-même. Quête intérieure, questionnement sur la culpabilité, sur les relations homme/femme et le vieillissement, SaFranko offre, avec son inspecteur paumé, obstiné, au bord de la folie, un anti-héros d’une profondeur psychologique rarement atteinte. Le noir lui va bien.

Suicide / Mark SaFranko. Inculte, 2019