La cité des chacals de Parker Bilal

cité

Le détective Makana a du pain sur la planche. Il se voit confier la tâche de retrouver Mourad, étudiant, disparu depuis plusieurs semaines et dont la famille est inquiète. Conjointement, la tête d’un jeune homme est retrouvée dans le fleuve proche de chez lui. Makana ne peut s’empêcher de s’impliquer dans cette deuxième enquête. Elle le touche. Sur le front du mort, des lignes tracées indiquent qu’il s’agit d’un Soudanais, comme lui. Et qui, à part lui, pour se soucier de cette affaire ?

L’action de La cité des chacals se déroule en Egypte, en 2005, et c’est bien là l’attrait principal du roman. Car si l’on suit une intrigue parfaitement construite, conduisant à un dénouement autant sordide qu’implacable, elle sert surtout à une présentation efficace de la situation géopolitique de la zone, des interactions entre les différentes ethnies en présence, de la conjoncture historique. Les circonstances sont tendues. Makana incarne cette tension.

De par son origine. Il est exilé du Soudan du Nord, pays qu’il a dû fuir pour une nouvelle vie au Caire. Déraciné, il s’est fait quelques amis, est parvenu à partiellement s’intégrer, ce que ne pourront jamais faire ses compatriotes venus du Sud. Pauvres, noirs, chrétiens, on leur refuse le statut de réfugiés, ils grossissent les rangs d’un campement insalubre dans l’attente de jours meilleurs qui ne viendront pas. Ils rappellent à Makana son privilège d’être né au Nord et la guerre civile sanglante qui a embrasé le Soudan pendant cinquante ans et dont les plaies ne sont pas refermées. Est-ce un fond de culpabilité qui le fait se lancer sur les traces du jeune assassiné ? En partie, sûrement.

De par l’enquête qu’il mène pour retrouver Mourad. Les découvertes s’enchaînent et lui font entrevoir un milieu plus politisé, celui de la jeunesse cairote, révoltée, avide de changements qui ne tarderont pas. L’absence de démocratie qui étouffe, Moubarak et sa répression, une corruption galopante, le conflit au Darfour, l’ingérence des occidentaux, la présence des salafistes… autant de points explosifs qu’il est bon de se rappeler et qui ont encore tant de conséquences aujourd’hui.

Portrait d’une ville, d’un temps, d’un homme, La cité des chacals a tous les atouts d’un bon roman noir. Faire comprendre, sentir par des détails du quotidien. Ici, les odeurs des restaurants sont transcrites dans une langue plus qu’évocatrice. Informer sans tomber dans le documentaire. Emouvoir à travers des personnages crédibles aux multiples failles.

La cité des chacals / Parker Bilal. trad. de Gérard de Chergé. Gallimard, (Série noire), 2020

Paz de Caryl Férey

CVT_Paz_3932

Colombie. Après une guerre civile sanglante qui a vu s’affronter différents groupes armés, de tous les camps surtout extrêmes, l’heure est à la réconciliation nationale, à la pacification. La reddition des guérilleros, FARC, EPL, AUC…, se monnaye contre une amnistie totale, les négociations entre politiques et narcos doivent conduire à la fin des violences. Le pays en rêve. Le processus en cours permettra à tous d’accéder à une certaine sécurité, à l’apaisement des tensions, au pardon, à l’oubli. Tout est donc pour le mieux dans le meilleur des mondes à venir ? Evidemment pas. Caryl Férey n’a pas pour habitude de nous livrer des feel good books, et s’il est bien question de paix ici, elle n’est que dans le titre.

Pour explorer les dissensions à l’oeuvre dans cette terre exsangue, c’est toujours par le truchement de personnages forts qu’il fait entrevoir le chaos. Mais cette fois, en plus d’histoires d’amour dont il a le secret, Férey décide de décortiquer les relations dans une famille, comme symboles des luttes intestines nationales. Et de tripes, il est sans nul doute question. Celles des victimes, arrachées comme leurs têtes ou leurs membres par des trafiquants ou des factions armées, alimentant charniers à ciel ouvert ou recouvrant les sols de caves sordides de Bogota. L’enfer n’épargne personne et chacun des groupuscules rivalise d’ingéniosité pour démontrer sa force. Des tripes, il en aura fallu à l’auteur aussi pour se plonger dans un tel bain de sang, d’autant qu’il nous avertit avoir plus amoindri qu’amplifié la barbarie de certaines scènes. Des tripes bien accrochées, il en faut enfin au lecteur pour suivre, dans la jungle ou les taudis, le parcours de l’horreur subie par les protagonistes.

C’est là tout le talent de Férey, nous accrocher par un récit haletant, nous porter au-delà de l’enfer.

Par l’incarnation, réaliste, transcendante, nuancée. Les luttes internes au sein de la famille Bagader trouvent un écho dans les déchirements intérieurs qui animent chacun de ses membres. Rien n’est tranché. Les deux frères ennemis portent en eux des zones d’ombre et de lumière. L’intrigue se fait shakespearienne, avec son lot de mensonges, de trahisons, d’enjeux qui dépassent les simples hommes et femmes en présence.

Par la langue, efficace, somptueuse. L’écriture, poésie noire dans Mapuche, prend ici des accents lyriques. Mais Paz n’est pas que le théâtre d’atrocités. L’amour, qu’il s’adresse à un chien bancal ou à des personnages féminins touchants incapables de renoncer, l’héroïsme d’actions désintéressées et l’espoir sont bien présents et nous permettent de comprendre, un peu mieux, et surtout d’affronter l’insupportable.

Paz / Caryl Férey. Gallimard, (Série noire), 2019

Nouvelles de la zone 52

nouvelles zone 52

Quand un représentant du collectif Zone 52, « créé dans le but de réunir des gens partageant les mêmes passions pour le cinéma déglingos, la musique forte, les jeux vidéos épileptiques, les bouquins bigarrés », demande à des auteurs de lui écrire une nouvelle, il choisit forcément des individus bercés à la culture underground, croisés dans des concerts ou autres lieux de perdition, et dont on attend qu’ils laissent libre court à une imagination fertile, qu’ils produisent des textes ne s’embarrassant pas de bonne morale. Eh bien, à la lecture des vingt nouvelles réunies dans le présent recueil, on n’est pas déçus. Jérémie Grima a fait une bonne pioche.

Le jeu consistait à respecter comme unique directive « que la zone 52 fasse partie de leur histoire ». Et si on aboutit au final à des narrations très diverses, tirant leur inspiration de cerveaux plutôt déjantés, « plus névrosés que la moyenne » sans doute, elles possèdent néanmoins les points communs d’avoir été écrites avec sérieux, révélant de vrais talents dans le style et la construction, et de dire, chacune, quelque chose sur notre temps.

Certaines s’inscrivent dans le registre réaliste, tendance littérature noire, comme « Zoé 52 », d’Elodie Denis ou « Pins et Poisons » de Philippe Saidj. Ou dévoilent un univers plus intime ainsi que le fait Sam Guillerand  dans « Ma Zone 51 + 1 ». D’autres donnent dans le récit post-apocalyptique, comme « Pour nous d’abord ! » de Christophe Siébert, ou la SF (« La guerre des ondes » de Romain Strasser ou « Redneck » de Wilhem Horn). D’autres encore empruntent le chemin de l’anticipation, voire de la dystopie  avec « Dénonciation positive n° 16984-270549 » de David Didelot ou « En boule » de Marion Chemin.

Bref, il y en a pour tous les goûts. Mais qu’elles soient ultra violentes ou tendres, angoissantes ou qu’elles fassent rire jaune, qu’elles soient longues ou courtes, écrites par des nouvellistes confirmés ou non, toutes s’attardent sur les dysfonctionnements de notre monde ou de celui à venir, pour finalement former un ouvrage cohérent avec un but, atteint : vous émouvoir, vous secouer, vous sortir, ainsi que les auteurs l’ont tous eux-mêmes fait, de votre zone de confort.

Nouvelles de la zone 52 / Collectif. Ed. sous la direction de Jérémie Grima. Zone 52 Editions, 2019

Chronique publiée dans New Noise n°52 – février-mars 2020

Elmet de Fiona Mozley

Elmet_5869

Dès le chapitre introductif, écrit au présent et à la première personne, on sait qu’un personnage est en errance. Puis, le narrateur raconte, au passé cette fois, les événements qui ont mené à ce que l’on pressent comme une grande catastrophe. Le procédé, habile, court tout au long du roman, accentuant la tension.

C’est Daniel qui parle. Il est le fils de John Smythe. Il a quatorze ans et vit dans le Yorkshire, avec sa soeur Cathy, son aînée d’un an, et son père. A la mort de leur grand-mère, ils ont atterri dans ce coin de campagne où vivait leur mère, disparue depuis des années.

John a choisi de les couper du monde, de les tenir éloignés de son passé. Dans une maison construite de leurs mains, ils mènent une existence austère mais tranquille. Les enfants ont appris à chasser, couper le bois dont ils ont besoin pour se chauffer. Outre cette éducation quelque peu survivaliste, ils bénéficient de quelques cours dispensés par une voisine, ancienne amie de leur père, demeurant à quelques kilomètres. John se sert de ses poings, à l’occasion, lors de combats illicites, ainsi qu’il le faisait autrefois, pour gagner un peu de monnaie. John est un géant. Il est taiseux mais ses gosses n’ont pas besoin de mots pour savoir qu’il les aime. Tous les trois n’ont besoin de rien d’autre. Le temps est suspendu.

Tout pourrait continuer ainsi mais Mr Price, le propriétaire des terres où ils ont élu domicile, vient se rappeler à leur bon souvenir, provoquant le basculement. Une ombre au tableau. Cette vieille connaissance cherche à les déloger. Price est l’inverse de John. Fortuné, profiteur, arrogant, il ne pense qu’à l’argent, qu’il accumule en faisant payer des loyers exorbitants à tous ses locataires. Obligés de se loger dans l’une des nombreuses habitations qu’il possède, les pauvres bougres, le plus souvent à son service comme travailleurs journaliers, crèvent la faim. John décide de se battre et commence à semer le grain de la révolte chez ses compagnons d’infortune. Il est sur le point de parvenir à les fédérer quand survient le drame.

La violence monte crescendo, soutenue par une structure parfaite, jusqu’à la scène finale, dans un déchainement d’horreur qu’on n’osait pas imaginer. Si l’on sait que les gentils gagnent rarement à la fin, on n’en est pas moins bouleversés. Le choix de Daniel pour nous conter l’histoire est une belle trouvaille. Délicat, tandis que sa soeur semble plus brutale et surtout moins naïve, il décrit son environnement avec une sensibilité touchante. La nature qui l’entoure le fascine. Il fait corps avec elle, les arbres sont sa poésie. Il n’en est pas encore à l’âge des remises en cause, il ne questionne pas les choix de son père, donc le lecteur non plus. S’il souffre un peu du froid et de l’isolement, on le devine moins meurtri que Cathy de son passage parmi les hommes. Il est en paix.

Fiona Mozley nous décrit un retour aux sources presque réussi. L’atmosphère, sans être idyllique, est harmonieuse. Ses personnages respectent leur environnement. Ils ne le saccagent pas, s’y intègrent sans en gaspiller les fruits. Ils mènent une existence ascétique mais paisible, proche d’une sagesse rousseauiste. Elle laisse assez de zones d’ombre pour que le lecteur remplisse à sa guise les blancs dans le passé de John, qu’on connaît peu mais qu’on devine tumultueux. Elle en dresse le portrait d’un homme qui a trop souffert pour imposer la violence du monde à ses enfants. John est en quête de rédemption, en voie vers une utopie. Quand cet ogre misanthrope se rapproche de ses semblables pour les mener à la révolte, on entrevoit une société idéale qui se dessine. ça n’en donne que plus de force à la terrible fin.

Dans cet Elmet, ce petit bout de terre, « dernier royaume celtique indépendant d’Angleterre » (…) « sanctuaire pour ceux qui souhaitaient échapper à la loi », John croyait pouvoir instaurer une nouvelle justice, après la fin de l’ancien monde. Mozley nous rappelle avec douleur que les rêves sont faits pour être brisés.

Elmet / Fiona Mozley. trad. de Laetitia Devaux. Joëlle Losfeld, 2020

Un vrai salaud de Louis-Bernard Robitaille

vrai salaud

Alex, journaliste people, décide de passer l’hiver 2010 à Malagusta. L’île n’est jamais complètement désertée par les stars. La traque aux célébrités, même sur le retour, devrait lui permettre de rédiger quelques papiers à envoyer à la presse britannique, sans qu’il ait trop à se fatiguer.

Le roman s’ouvre sur la lecture d’un SMS venant de son coéquipier photographe, lui indiquant que le corps d’un certain Diouke a été retrouvé dans un terrain vague, battu à mort. Alex a, des années durant, rêvé de cette scène. Tant de fois il s’est imaginé disant à Diouke : « tu as tué Rossana, et maintenant c’est toi qui meurs dans ta merde, ce n’est que justice. » Mais voilà, à l’annonce de la nouvelle, il est un peu perdu, comme si on lui avait dérobé sa réplique.

Sa réaction, pour le moins intrigante, résume parfaitement l’ambiguité de l’intrigue, présente le contexte et soulève la question qui courra tout au long du récit : Diouke est-il le salaud du titre ?

La réponse, ou en tout cas, des éléments de réponse, viendront des souvenirs d’Alex à propos de ce personnage désormais disparu.

Ils s’étaient rencontrés à Paris en 1976. Comme tous les membres de la bande navigant dans le sillage de Diouke, Alex était tombé sous son charme. Aussi brillant que bavard, Diouke dispensait ses pensées éclairées à qui voulait l’entendre. Il avait un avis sur tout en matière d’art, de littérature ou de politique et passait ses journées à inonder sa cour de son savoir, développant ses idées à mesure qu’il les trouvait, dans les verres d’alcool notamment. Volontiers communiste comme un pied de nez à sa caste, il s’encanaillait a l’envi avec des types de basse extraction, prostituées, joueurs de carte, dépensant un argent fou dont on ne connaissait pas la provenance. Charismatique, il était fascinant autant que tête à claques. Insupportable de mépris envers ses congénères, forcément inférieurs, il avait l’attrait des critiques éloquents et, à la manière d’un Oscar Wilde, encourait le risque de se faire étriper pour avoir éreinté quelque écrivain ou artiste, dans un article ou un salon, d’une saillie assassine. Il était de ceux dont on ne sait s’il faut les gifler ou rire à leurs blagues.

Les deux hommes s’étaient séparés, en froid, après que Diouke ait ravi sans scrupule la femme dont son ami s’était épris. Rossana, échappée d’un tableau de Botticelli avait succombé, au sens littéral du terme.

Trente ans plus tard donc, Alex et Diouke se rencontrent à nouveau. Attiré comme par un aimant, malgré lui, Alex se retrouve, encore, confronté à cet être qu’il hait mais dont il recherche la présence, fomentant une vengeance illusoire. Diouke n’a pas changé. Dilettante, alcoolique mondain, il vit à crédit, joue, flambe, parle toujours beaucoup et surtout de lui. Au point qu’Alex lui demande : « je ne comprends pas que tu aies vécu si longtemps sans te faire démolir le portrait. Je veux dire, littéralement, le crâne fracassé. » On connait la suite…

Un vrai salaud, de facture très classique tant dans le fond que la forme, se joue des codes du roman noir, pour pencher finalement vers le roman de moeurs, avec une analyse très poussée d’un milieu social et surtout de la psychologie d’un personnage. Diouke n’est qu’ambiguité. On croit l’avoir perçu, il nous glisse entre les mains. D’abord parce qu’il est décrit par son rival, donc de façon subjective, et qu’Alex n’est pas dénué de défauts.

Et l’auteur émaille son histoire de blancs. Il y a des trous dans les vies de ses personnages, des omissions dans leurs déclarations. Au lecteur de se forger son opinion dans un flot d’informations parfois contradictoires. La résolution de l’énigme n’est pas ce qui compte. La mort de Diouke était inévitable. Encore faut-il savoir quel homme il a été vraiment. Etait-il seulement un vrai salaud ? Imbu de lui-même, pire que ces autres qui n’ont vécu qu’à travers lui, se gargarisant de faire partie de sa troupe ? N’était-il pas le reflet de leur propre mégalomanie ? Plus nihiliste, sachant que les vraies amitiés n’existent pas, sa fin est-elle autre chose qu’un acte de désespoir, un suicide déguisé ? Ruiné, quitté par sa femme, abandonné de tous, n’a-t-il pas simplement forcé le destin ?

Il n’y a pas de réponse au final, seulement l’évidence que personne n’est jamais tout noir ou tout blanc. Et c’est bien la seule évidence de ce roman insaisissable.

Un vrai salaud / Louis-Bernard Robitaille. Noir sur blanc (Notabilia), 2019

Barbès trilogie de Marc Villard

Ce document a été créé et certifié chez IGS-CP, Charente (16)

Les touristes ne s’y pressent pas. On n’y vient pas, on y vit. On n’en sort pas quand on est de là-bas. Paris est loin, on est à Paris pourtant. Dans le nord, dix-huitième, le bout du monde. Ce n’est pas la banlieue, simplement un quartier populaire même pas en voie de gentrification. Le Sacré Coeur est à deux pas, mais ici l’édifice le plus célèbre a pour nom le commissariat de la Goutte d’or et les filles se prénomment Farida ou Sara et non pas Amélie. On est à Barbès dans ces trois courts romans de Marc Villard, écrits entre 1987 et 2006, regroupés aujourd’hui dans la Série noire pour un recueil cohérent.

Rebelles de la nuit, La porte de derrière et Quand la ville mord mettent en scène un même personnage, Tramson éducateur de rue au grand coeur qui tente l’impossible, sortir les gosses de l’inévitable engrenage, délinquance, trafics, vols, avec en ligne de mire une voie toute tracée, celle de la prison. Il se débat, Tram, avec les moyens du bord et son idéalisme à revendre. Pas facile tous les jours quand il n’a à leur proposer que des boulots minables, payés une misère alors qu’ils peuvent se faire un max de thune sans avoir à se lever le matin rien qu’en vendant des doses de crack aux toxicos du coin et devenir les caïds de leur bout de boulevard. Pour les filles, c’est pire. C’est leur corps qu’on leur propose de vendre, activité sans expérience exigée, lucrative s’il en est tant qu’on a 15-16 ans. Fracasser les ambitions des gamins des rues à coups de CDD sans avenir et sans gloire, écraser leurs rêves d’un ailleurs, d’un mieux, la balance ne penche pas en faveur du travailleur social face aux offres de promotion instantanée. Les dealers, mafieux en tous genres tiennent le pavé, font les lois et les flics, qu’ils soient corrompus ou incorruptibles gagnent peu de batailles.

Dans ces trois romans, les intrigues importent peu. Ce que Villard donne à voir, ce sont des figures. Un marchand de figues, un patron de bars, des petites frappes, des vigiles, des filles qui rient comme des ados malgré la perte de leurs illusions. Un marabout aux tarifs prohibitifs, un vieux sage qui rend la justice, des ombres qui se débrouillent, se démènent. Avec toujours un air de jazz pour l’accompagner, Tram en croise des gens, l’âme du quartier, des clodos, des mères prêtes à tout, des voisines solidaires, des individus sur le fil, en bordure, des fils de la troisième génération, complètement Français sans en être, comme Barbès est tout à fait Paris sans en exposer les clichés. Barbès devient un personnage à part entière, son asphalte prend corps. Malgré les années qui séparent les différents récits, les choses changent peu. Pour le pire et le meilleur, Barbès respire encore.

Barbès trilogie / Marc Villard. Gallimard, (Série noire), 2019

September September de Shelby Foote

foote

Septembre 1957.

Dans l’Arkansas, le gouverneur refuse à neufs collégiens noirs d’intégrer leur école, malgré la récente loi, édictée par Eisenhower, leur permettant de suivre leur scolarité dans le même établissement que les blancs.

A Memphis, trois gangsters à la petite semaine fomentent le plan de leur vie, enlever Teddy Kinship, huit ans, sur la route de son école, et le séquestrer dans une maison louée sous un faux prétexte, à l’écart de tout, le temps de récupérer la rançon. C’est Podjo qui dirige les opérations. Il a de la bouteille et les pieds sur terre. Joueur quasi professionnel, il sait garder la tête froide et la main. C’est Rufus qui a eu cette idée géniale, mais ils ont besoin d’un cerveau, lui qui pense le plus souvent avec un autre de ses organes, surtout quand Reeny est à portée de main. Reeny, c’est sa nana, belle et insatiable, même si elle a quelques années de plus que lui.

Nous serions donc dans un roman noir des plus classiques si Foote ne proposait pas un fait inhabituel, exposant par là-même un tableau et une lecture inédits de l’histoire des Etats-Unis : les malfrats s’avèrent être blancs, tandis que le gosse est issu de la bourgeoisie noire. En inversant les rôles traditionnellement échus aux protagonistes de ce genre de récit, il explore des ressorts neufs à l’oeuvre dans la société américaine.

C’est sur fond d’émeute raciale en Arkansas donc, que les personnages suivent à la télé et dans les journaux, que l’auteur plante son décor. Les forces de l’ordre tentent de faire respecter les consignes, tandis que les neuf étudiants s’exposent au lynchage de la foule. Le contexte, logiquement, devrait faire ressortir des sentiments évidents dans chacune des communautés. Il n’en est rien. A travers la famille de Teddy, Foote démontre la complexité du monde et démonte les idées toutes faites.

Le père de Teddy, Eben, a réussi en étant embauché dans la société comptable de son beau-père Daddy. Sous le surnom affectueux se cache un bourgeois fortuné, propriétaire de nombreux logements qu’il loue, notamment à son gendre. Eben a toujours été dans son ombre, soucieux de plaire à celui le nourrit, comme un chien. Il a toujours été un pion, aux ordres. Quand Teddy est kidnappé, il est bien obligé de s’en remettre à son maître, détenteur de l’argent requis. Daddy agit en patriarche, en défenseur de ses enfants et de ses valeurs. Il a acquis sa respectabilité en se pliant aux règles des blancs, au détriment de celles de sa communauté. Il compte bien que rien ne change et à ce titre n’a que mépris pour les étudiants révoltés. Le qu’en dira-t-on est plus dommageable que des injustices supposées. N’a-t-il pas lui-même choisi Eben pour sa fille Martha, s’évitant la honte de la voir mariée avec sa passion de jeunesse, un homme trop noir pour son rang. Dans le même temps, le trio blanc est composé d’individus abrutis, sans culture, des rednecks dénués de racisme, sinon de préjugés, uniquement guidés par l’appât du gain.

Foote prend son temps, décrit les préparatifs du rapt, puis la durée du confinement, dans le détail, en insistant sur les relations changeantes entre tous les protagonistes présents dans le roman. Il laisse successivement la parole à chacun d’eux, dans des passages à la première personne, narrant leur passé, leurs désirs et leurs frustrations, leurs pensées secrètes aussi, permettant au lecteur de comprendre leurs failles.

Les relations familiales, ou au sein du trio des kidnappeurs, dans une ambiance moite, lente d’ennui, gonflée d’énergie sexuelle, révèlent autant de tensions que dans les rapports interraciaux. Noirs et blancs ne se mélangent pas, pas plus que ne se fréquentent riches et pauvres d’une même communauté. Comme chez Eben, on vit à côté les uns des autres, on se tolère, tant que chacun reste à sa place.

Cela est-il en train de changer ? La société ne sera-t-elle pas obligée de bouger ? Pas aussi vite qu’on pourrait le souhaiter. C’est ce que nous dit Foote, en choisissant de raconter son histoire au passé, au cours du mois de septembre 77. Vingt ans qui séparent ces deux mois de septembre sans que les fondements de la société n’aient vraiment été ébranlés.

September September / Shelby Foote. trad. de Jane Fillion révisée par Marie-Caroline Aubert. Gallimard, (La noire), 2020

Métaphysique de la viande de Christophe Siébert

CVT_Metaphysique-de-la-viande-Nuit-noire-paranoia_6294

Deux courts romans dans ce recueil, Nuit Noire et Paranoïa.

Nuit noire

Un narrateur se raconte, à la première personne et au passé, ou plutôt il décrit des événements marquants de son existence, des actes qu’il a commis à différentes périodes de sa vie. Après le suicide de son père, sa mère a sombré et fait de lui, à neuf ans, son objet sexuel. Il l’a tuée, décapitée, a baisé son cadavre et en a mangé des morceaux. Confié à sa grand-mère, il lui a fait subir le même sort, s’enfonçant jusqu’à l’extase et à maintes reprises, dans son corps démembré, en putréfaction. Puis, il a cherché de nouvelles ‘mamans’ et des ‘Florence’, adolescentes de seize ans, selon des critères physiques précis, à torturer, violer, faire mourir lentement.

Son journal n’est pas une confession, encore moins une justification. Il n’y a pas d’auto-analyse, pas de recul, il expose seulement les faits, avec accumulation de détails. Jusqu’à la nausée. Le vocabulaire est simple, le rapport concis. L’effet de réel n’en est que plus saisissant. Au point qu’une odeur de pourriture flotte dans les airs, imprègne durablement nos sens. Tout n’est que chair purulente et meurtrie, agonie douloureuse. Le bien et le mal n’existent pas.

On pense à Sade, bien sûr (le livre a d’ailleurs reçu le prix Sade 2019), en plus dérangeant, car plus proche de nous, plus explicite, dans une langue qui décortique les actions successives en toute simplicité, tel un boucher découpant des steaks, sans effort apparent. A l’image de son maître, Christophe Siébert s’empare des tabous, inceste, nécrophilie, meurtres, et nous laisse, ainsi que devaient l’être les lecteurs contemporains du divin Marquis, sidérés. Il nous plonge, sans aucune distanciation, au plus profond du cerveau de son personnage. Très loin des récits de tueurs en série avec jolie inspectrice à la poursuite du méchant. Plus près du réalisme terrifiant de Henry, portrait d’un serial killer, le film de John McNaughton. L’expérience est brutale. Littéraire et charnelle à la fois.

La nuit est noire, effectivement. D’ordinaire, le noir permet de faire ressortir la lumière. Là non. Il n’y a pas une lueur à laquelle se raccrocher, pas un halo lointain annonciateur du lever du jour. Les ténèbres sont absolues, définitives. Alors, pourquoi s’infliger une telle lecture, aller au bout, quand on pressent qu’il n’y aura aucune rédemption possible ? Est-on maso, malade ? Est-ce une curiosité morbide qui nous pousse à tourner les pages ?

On n’est pas, bien sûr, entraîné dans le délire du narrateur. On ne partage à aucun moment sa propre vision de la beauté car il nous en écarte, se la garde pour lui seul, se tient à distance, telle qu’on la définit, de l’Humanité.

Ah oui ? C’est bien un homme, pourtant. Il ressent des émotions, certes épouvantables, mais humaines. Joie, satisfaction, solitude.

Il n’est pas un monstre. Les monstres n’existent que dans les rêves. Il est de chair et de sang. Il est le fruit d’une société, le fils d’une famille.

Il n’est pas un animal. Il tue parce qu’il suit un plan. Il est au-delà de la survie. Son existence est parsemée de rituels auxquels il se plie. Il raisonne. Il cherche à atteindre un but, servir Anteros, devenir un démon. Il ne répond pas seulement à des instincts, il est en quête de spiritualité. Il élabore une logique, l’alimente d’actes horrifiques qui s’imbriquent pour former une pensée structurée.

Est-ce cela, l’Humanité ? Du foutre, du sang, des sécrétions, de la merde, et à la fin, de la pourriture ? En partie, certainement. Et il l’incarne donc, de façon dérangeante, extrême. Siébert crée un monde où les plus faibles, les enfants et les femmes sont soumis, souffrent et meurent. Il raconte notre monde, en partie.

Paranoïa

Dans Paranoïa, il est question d’une centaine de meurtres sur une plage, d’une femme violée, tandis que les humains sont remplacés à leur insu par des robots. Un homme mène l’enquête et consigne ses découvertes. C’est un voyage halluciné dans la psyché d’un personnage dont on ignore s’il est digne de confiance ou complètement parano, un hommage assumé à Lovecraft où le héros seul contre tous, dans un univers hostile, livre des pensées crédibles. En mêlant roman noir aux accents de fin du monde, SF complotiste, récit fantastique, Siébert se joue des codes de la littérature de genres pour rendre tangible la maladie mentale. Par un extraordinaire sens de l’ellipse, une narration tout en décrochements, en bonds, dans une succession d’anecdotes comme autant de faits divers touchant des gens devenant fous, il parvient à faire ressentir un malaise profond. Les actions, décrites avec une minutie délirante, et les ruptures de temps accentuent l’effet d’éclatement de la réalité sans jamais perdre le lecteur, bien obligé de suivre l’intrigue, rapide. Se dresse devant lui un bestiaire monstrueux, comme sous l’assaut d’un delirium tremens terrifiant, teinté d’ironie déguisée. On ne sait plus quoi penser, ce qui est vrai ou tient du délire. On se laisse porter jusqu’à la résolution de l’énigme, ou la plongée dans l’aliénation la plus complète. Crevés.

Métaphysique de la viande / Christophe Siébert. Au diable Vauvert, 2019

De mort lente de Michaël Mention

mort lente

Marie et Nabil avaient tout pour être heureux. Amoureux, parents d’un petit garçon, ils suivaient leur petit bout de chemin, dans un anonymat joyeux. Quand Marie commence à souffrir d’hypothyroïdie, et surtout quand on diagnostique à leur fils des troubles autistiques, le couple cherche des causes aux maux qui l’ont atteint.

Philippe, scientifique de renom, donnait des cours en fac et écrivait des articles dans des revues. Quand il est contacté par un vieil ami pour intégrer la commission de l’Union européenne en charge des études et dangers potentiels des perturbateurs endocriniens, il est ravi de mettre ses compétences au service d’une grande question de santé publique.

Franck était journaliste au Monde. Quand il se voit confié une enquête sur un couple, en Province, qui prétend être affecté par des produits chimiques provenant d’une usine près de chez eux, il y va d’abord à reculons. Quand ses patrons refusent son article, victimes de menaces de retraits de publicités émanant de leurs actionnaires, et indirectement du lobby de l’industrie chimique, il décide d’approfondir le sujet…

Vous aviez vraiment envie d’en savoir plus sur ces substances chimiques présentes dans votre alimentation et vos objets de tous les jours, que vous ingérez sans qu’on vous demande votre avis, et qui sont susceptibles de vous filer du diabète, des cancers ou de vous rendre stériles ? Pas vraiment, hein ? Il fallait le talent de Michaël Mention pour s’attaquer à un sujet pareil et en faire un roman impossible à lâcher.

L’intrigue commence doucement, avec la description du quotidien de gens ordinaires, une petite famille attachante, qui pourrait être la vôtre. Puis, elle se déroule, au présent, au gré des découvertes des différents protagonistes qui n’auraient jamais dû se rencontrer et se retrouvent en première ligne face aux géants de l’industrie chimique prêts à tout pour défendre leurs (énormes) intérêts financiers. Intimidations, procès, diffamations, rumeurs, agressions, les lobbyistes (anonymes mafieux) exercent leurs méthodes, de plus en plus agressives, à mesure que les personnages principaux (parfaitement incarnés) tentent de dénoncer un système qui fait s’enrichir quelques-uns en empoisonnant la masse.

La construction du roman, qui fait s’accélérer les révélations, de plus en plus abominables, et souligne les conséquences sur leur vie privée du combat des héros, est remarquablement maîtrisée.

Documenté comme une investigation journalistique couvrant plusieurs décennies, De mort lente déploie sa mise en scène, tendue comme un film de Pakula. Rappels d’événements historiques qui nous ont tous marqués, extraits de musique participant à l’émotion, Mention, comme à son habitude, constelle son récits de points de repère qui incluent le lecteur dans l’histoire, la font sienne. Notre empathie et notre rage ne peuvent que croître. Le combat est inégal, semble perdu d’avance. Mais, contre les puissants qui avancent masqués, des petites gens se dressent malgré tout, nous rappelant que la lutte n’est jamais vaine et que l’Humanité (en tout cas, une partie d’entre elle) mérite d’être sauvée.

De mort lente / Michaël Mention, Stéphane Marsan, 2020

Joueuse de Benoît Philippon

joueuse

Quand Zack le beau gosse et Baloo le géant noir se retrouvent à une table de poker, les autres joueurs finissent à poil. Normal, ils sont inséparables depuis l’école et ont eu tout le loisir de peaufiner leur numéro de duettiste. Ecumer casinos de province, tripots parigots, hangars discrets où circulent argent et petites pépées, ils s’y consacrent à temps complet et détroussent à la loyale les prétentieux qui se prennent pour des cadors et pensaient maîtriser la donne. Maxine, jolie blondinette qui connaît tous les tours, entre en piste. Voilà pour le côté face.

Pour être un grand joueur de poker, il faut savoir bluffer. Et Philippon, en as de la manipulation se pose là. A l’instar des naïfs que les deux compères plument en leur laissant croire qu’ils vont l’emporter, quand on commence à comprendre que Joueuse, sous ses airs cartoonesques, sa façade de polar rétro avec sa gouaille à la Audiard, n’est pas un gentil roman simplement distrayant et léger, eh ben, c’est trop tard, le mal est fait, on s’est fait filouter sans avoir rien vu venir, et on n’a plus que les yeux pour pleurer.

Il nous avait déjà fait le coup avec Cabossé et Mamie Luger pourtant. On était sur nos gardes. Et Bam ! Comme des bleus, il nous cueille. Au rythme trépidant du road trip en R5 qui mène la bande de Paris à la campagne limousine, notre petit cœur tressaute à chaque chaos de la route. Des bourre-pifs jubilatoires dans les trognes des péquenauds sexistes croisés en chemin ? Y’en a ! Des cassages de gueule libérateurs de pleutres qui agressent les demoiselles ? Y’en a ! Un justicier masqué suicidaire, une jeune femme meurtrie qui fomente sa vengeance, un beau parleur qui a peur de s’attacher, un gosse surdoué craquant ? Y’en a !

Il y a surtout une histoire si triste, sublimée par des personnages qui nous confient leurs failles et leurs tourments, et ce constat, au bout du compte, tellement rassurant, qu’on est encore capable d’être extrêmement ému, d’éprouver, alors qu’on se craignait blasé, tellement de rage et tellement d’amour.

Joueuse / Benoît Philippon. Les Arènes (equinoX), 2020