Mort d’un pourri de Raf Vallet

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Serrano, promoteur immobilier adepte de magouilles en tous genres, notait dans des carnets les détails de ses relations avec nombre d’hommes politiques ou issus des milieux financiers, impliquant transactions illégales et pots de vin. Philippe Dubay, député véreux, le tue et dérobe les cahiers. Quand il est retrouvé assassiné à son tour, tout accuse son bras droit Xavier Maupin, ainsi que la fille de Serrano.

Corruption à tous les étages, collusion entre politicards et gangsters, guerre d’Algérie qui n’en finit pas de finir avec relents réacs nauséabonds, anciens de l’OAS et nouveaux du SAC toujours dans les bons coups, hippies chevelus, bagnoles racées, impers et toilettes, nous sommes bien dans les 70’s. Et hormis l’histoire qui se lit le sourire aux lèvres grâce aux reparties cinglantes d’un Xav jamais à court d’un bon mot, c’est bien dans la peinture de cette France disparue que réside l’intérêt de cette réédition.

Un autre monde révélé (et déformé) par le prisme de la fiction où les femmes à la cuisse légère ne sont pas jugées, où l’homme, viril mais correct, gagne le respect à coups de flingues, où le combat politique s’incarne entre barbouzes et cocos, où les tours de verre de la Défense offrent un contraste saisissant entre l’Ancien et le Nouveau. Le même monde où les quartiers populaires dévoilent un visage connu, où la vénalité demeure, où le fric règne, où la violence sévit, ligne de crête éternelle, atemporelle, appuyée par le cynisme de la fin de l’histoire.

Avec ses personnages bien trempés, ses situations tendues, Mort d’un pourri se lit d’une traite, à la poursuite d’un Xav dont on ignore à quel point il est un homme traqué ou un manipulateur, dans une belle ambiance de roman noir pur jus.

Mort d’un pourri / Raf Vallet. Gallimard, (Série noire), 2021

La cour des mirages de Benjamin Dierstein

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Gabriel Prigent fait son retour à la brigade criminelle. Ça fait six ans que sa petite fille a été enlevée alors qu’elle était sous sa surveillance dans le métro, six ans qu’il s’est épuisé à tenter de remonter la piste de sa disparition, qu’il a échoué. Après plusieurs séjours en HP, sous camisole chimique, il ne tient debout que parce qu’il reste convaincu qu’elle est toujours vivante, malgré les indices, têtus, qui s’acharnent à lui prouver le contraire, malgré ce qu’en pensent les autres, tous les autres, sa femme, ses collègues. Il a l’air d’un zombie, d’un fantôme. On le moque, on le craint. Il est rejoint au 36 par la commandante Laurence Verhaegen, transfuge de la DCRI, tandis qu’une première enquête leur tombe dessus. Un ancien cadre politique est retrouvé pendu à son domicile. Il se serait suicidé après avoir massacré son épouse et son fils.

Rapidement l’affaire s’emballe. 2012. La gauche a remporté les élections, les têtes tombent aux plus hauts sommets de l’Etat, l’alternance s’organise. Le « suicidé » faisait partie de cercles équivoques, de réseaux troubles où se mêlent adeptes d’évasion fiscale et de parties fines, peu importe leur couleur politique. Au fil de leurs investigations, les deux flics font de sordides découvertes. Criminels notoires, prostituées de luxe, déviants de toutes sortes et de tous milieux, sexe, sexe, sexe, enfants, enfants, enfants… L’enfer au bout du chemin.

Plongée de 850 pages dans les tréfonds de l’âme humaine, où de terrifiants prédateurs côtoient des pervers en col blanc, on court, on se perd. On espère, à l’image des deux flics, finir par remonter à la surface, sortir de ce puits aveugle, revoir un peu de lumière. Prigent s’enfonce, on le suit, sans savoir s’il n’est pas en train de devenir tout à fait fou. Dark web, tortures, snuff movies, les pédophiles tissent une toile gluante, aux ramifications internationales, impliquant de plus en plus d’enfants, de plus en plus jeunes. Prigent les invente-t-il ? A-t-il une faute indicible à expier ? Dierstein nous immerge dans sa psyché, dans ses pensées, dans ses mots, ceux des voix qui le guident, de plus en plus obsédants, rapides, confus, tandis que Verhaegen fait le contrepoint, pragmatique, jusqu’à rejoindre son collègue au bord de la démence.

Comme on aimerait que tout ça ne soit que mirages, visions hallucinées nées de trips sous acide !

En 2012, on pouvait peut-être encore un peu s’illusionner. Rêver que la politique serait moins corrompue, qu’internet serait au service de la connaissance, et non un outil efficace au développement de nébuleuses abjectes. Mais Prigent et Verhaegen nous le rappellent ici, tout était déjà en place pour que les choses empirent. Outreau. Cahuzac. Théories gauchistes sur la sexualité libérée des enfants. DSK. Financement de la campagne de Sarkozy. Collusion entre le pouvoir, les flics, les journalistes, les juges. Les fragments du réel font écho aux éléments fictifs, qui n’en deviennent que plus tangibles. Les enfants souffrent. Echangés, vendus, soumis aux désirs de pervers, enchaînés, tués pour de l’argent. Des enfants issus de foyers, de la rue, les enfants des plus pauvres. Dans un monde où ce sont toujours les mêmes qui dictent les règles, les mêmes qui s’en sortent.

Les mirages n’en sont pas. Dierstein n’en rajoute pas. Son roman n’est pas complaisant, facile. Les images d’horreur passent toujours par un filtre. Aucun enfant ne hurle de sa cellule. Les supplices sont toujours passés, nous arrivent par les yeux des autres, au moyen de films ou de photos collés sous le nez de Prigent, Verhaegen, ou de quelques protagonistes obligés de les subir à notre place. C’est ce qui rend La cour des mirages à la fois supportable et d’autant plus terrible.

La cour des mirages / Benjamin Dierstein. Les Arènes (EquinoX), 2022

Milliame vendetta de Bernard Munoz

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Milliame est une ville sale composée de différents quartiers plus ou moins aux mains de la pègre. La violence est partout, à des degrés divers. Les truands y prospèrent : leurs méthodes expéditives n’ont rien à envier à celles des flics. Bernard Valéria l’a été, flic. Tout comme son propre père, Josef, avec lequel il est en froid depuis des années. Ces deux-là ne se sont jamais aimés. La mère de Bernard est morte en le mettant au monde et Josef l’a corrigé de cette faute en l’élevant à coups de ceinturon. Et voilà que son paternel vient de faire un AVC et que Bernard se voit obligé de trouver l’argent pour lui payer l’hospice. Pas drôle, alors qu’il se démène déjà avec ses fantômes, celui de sa femme assassinée à leur domicile, et celui de sa mémoire qui refuse de se rappeler la scène, et donc le meurtrier. Dans le même temps, Franck Caruso, ex-flic lui aussi, est relâché dans la ville, après la peine qu’il vient de purger pour un braquage raté. Ils étaient quatre lors de l’attaque. Les 600 000 euros dérobés à la mafia n’ont jamais été retrouvés. Il a été dénoncé. Sa sortie de prison signe le début de sa vendetta.

Milliame Vendetta est de facture classique. C’est même justement pour cela qu’il suscite l’intérêt. Parce qu’il a l’audace de s’attaquer à des images et des intrigues connues sans craindre les redites. Sans chercher à renouveler le genre, celui du roman de gangsters avides de vengeance, l’auteur, plutôt que s’affranchir des codes, s’applique à les alimenter, à y fondre ses personnages, dans un bel exercice de style. Il prouve par là que le flic en rupture de ban, accro aux drogues diverses, prêt à aller jusqu’au bout, pour lequel on éprouve une grande empathie, reste une figure fiable. Il ‘suffit’ de lui trouver une enquête à mener assez captivante, de mettre en avant de bonnes vieilles blessures, et de le transposer dans une ville fictive parfaite pour s’y perdre, et il devient un nouveau anti-héros des plus efficaces.

Milliame Vendetta / Bernard Munoz. Les Arènes (EquinoX), 2021

Après nous le déluge de Yvan Robin

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Lazare élève seul son petit garçon, Feu-de-Bois, dans une cabane au bord de la rivière. Un matin, tandis que son fils est à l’école, le soleil ne se lève pas. Et la pluie se met à tomber, à torrents. Commence un long périple, chacun des deux protagonistes partant à la recherche de l’autre, s’efforçant de gagner un refuge, en haut de la montagne.

Si les foudres du ciel s’ abattaient sur nous, que les eaux montaient au risque de tout engloutir, serions-nous préparés, mériterions-nous de seulement survivre ? Telles sont les questions posées dans ce roman d’une noirceur d’encre, auxquelles l’auteur se retient bien d’apporter des réponses, laissant le lecteur patauger dans le cloaque poisseux perpétré par le déluge. Déluge qui n’est pas sans nous en rappeler un autre, ancien, historique ou mythique, auquel l’Humanité a survécu semble-t-il puisque d’autres s’en sont fait écho. Faut-il, cette fois encore, que l’Homme s’en sorte, qu’il ait la chance de créer un monde nouveau, lui qui est responsable de la destruction programmée de son environnement ?

Le récit du périple des principaux personnages, réincarnations de figures mythologiques ou bibliques survivant à l’Apocalypse, ou ultimes lanceurs d’alerte, si proches de celui de tant d’hommes maintenant ou demain, fait boire la tasse. C’est nous, cet individu qui se lance sur les routes, acculé, obligé de se mêler de nouveau à ses semblables, lui qui avait depuis longtemps fui leur compagnie. C’est nous, ce petit garçon, innocente victime des pluies diluviennes. Dans leur quête d’un nouvel Eden, ils croisent d’autres hommes, d’autres nous, chacun vivant à sa façon, pas toujours des plus belles, la fin de son monde.

Tout n’est pas terminé. Dans cette obscurité terrifiante, dans cette solitude immense, de faibles lueurs persistent, des sons rassurants subsistent. Des feux restent allumés, phares pour les âmes en peine, auprès desquels on peut se réchauffer, parler, inventer des poèmes et jouer de la musique. On peut toujours danser.

Roman cruel, poétique, Après nous le déluge, plein de fureur, de terreurs incarnées, mais aussi plein d’amour, se révèle inclassable. Autant réaliste que post-apocalyptique, onirique que futuriste, horrifique que sensuel… peu importe, il est avant tout une belle œuvre de la littérature.

Après nous le déluge / Yvan Robin. Editions In8, 2021

Pépé le Moko de Henri La Barthe

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Pépé le Moko, paru initialement en 1931, et resté dans les mémoires grâce au film que Duvivier réalisa en 37 (avec Gabin dans le rôle principal, excusez du peu), était introuvable depuis des décennies. Thierry Tuborg en réédite le texte original, l’auteur n’étant autre que son grand-père, détective de son état et fondateur du magazine du même nom. En voilà une idée qu’elle est bonne.

Alger, c’est pratique. Quand la police est à vos trousses, suffit de s’embarquer avec de faux papiers à Marseille, de prendre la mer pour aller prendre l’air. Une fois arrivé, la Casbah vous tend les bras. C’est dans ce quartier, ce coupe-gorge où se terrent caïds en tous genres, voleurs, braqueurs et leurs dames, que Pépé se cache. Tout le monde le respecte, Pépé, l’a même pas besoin d’élever la voix. Il est quasi le taulier des lieux. Les flics sont bien à sa recherche, mais pas question de pénétrer la zone, trop dangereux. Comme Pépé le dit lui-même : «la Casbah, c’est sacré, c’est une planque. La police sait parfaitement que si elle voulait m’faire ici, y aurait pas moyen. Les bicots, les noirs et tous ils s’raient là. » C’est sans compter Slimane, le flic autochtone, « un bicot, un petit mec sournois, mais qu’à pas les flutes (…), un petit avec une tranche jaune, une vraie gueule de faux témoin » qui s’est juré de l’arrêter…

Parfait roman noir à la française, avec cette tension qui grandit, cette issue qu’on devine fatale, Pépé le Moko transpose son intrigue hors de la Métropole et pose ses personnages dans un milieu dont on ignore tout et qu’on découvre au fil des pages. Bouges et hôtels de passe sordides, coups de surin et menaces, prostituées et crapules à chaque coin de rue, la Casbah est un abri autant qu’un lieu de perdition. Un endroit exotique, où les touristes de passage aiment venir s’encanailler de nuit, à condition qu’ils aient un guide. On vient voir de plus près ces bicots aux mœurs étranges, dans leurs baraques sordides, pour se faire peur et surtout des souvenirs. La condescendance est de mise, de même qu’un fond de racisme et de misogynie.

A en faire une mauvaise lecture, Ashelbé mériterait d’être ce qu’il a fallu être, effacé de notre Histoire, de notre mémoire. Ce serait lui faire un mauvais procès. D’abord, c’est un écrivain, il écrit ce qu’il veut, sans compter qu’il est le témoin de son époque. Et puis, il n’est pas ses personnages. Manquerait plus que les affranchis, dans les livres de gangsters, ne puissent plus distribuer de baffes aux donzelles récalcitrantes (ce que Pépé se permet uniquement quand Inés la Mauresque, sa régulière, fait trop sa jalouse). Ensuite, si Pépé est bien le personnage central du roman, avec sa belle petite gueule, le héros n’est autre que Slimane, le fameux « à tranche jaune », qui monte un plan démoniaque pour arriver à ses fins. Il en faut de l’intelligence pour imaginer tout ça : amener dans la Casbah, une de ses touristes pas farouches, une grande, belle, blonde, distinguée, et lui faire croiser le chemin de Pépé. Et surtout, quand on écrit dans cette langue tellement fleurie, qu’on invente, restitue un argot si juste, pointu, drôle, on mérite évidemment de passer à la postérité.

Pépé le Moko / Henri La Barthe, détective Ashelbé, éditions relatives, 2021

Radio silence de Franco Mannara

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Depuis le suicide de Mélanie, il y a huit ans, il y a un vide dans la petite bande soudée qu’elle formait avec ces amis de toujours. Ils étaient deux filles, elle et Cristina, et trois garçons, Max l’artiste, Stan le flic, Lucas l’animateur radio. Trois hommes qui ont été fous amoureux de Mélanie, trois pères potentiels pour la jeune Zoé. C’est Lucas qui l’a élevée, comme il a pu. Mal. Trop occupé à tenter de maîtriser ses propres démons. Trop rongé par la culpabilité engendrée par la mort de Mélanie. D’autant que les autres membres de leur groupe lui en veulent, le tiennent responsables, sans le lui dire en face, de la perte de la belle. Les liens entre eux se sont distendus. Puis, Zoé disparaît. Maintenant majeure, vivant seule dans un studio, elle ne donne plus signe de vie. Lucas se raisonne au début, puis devient fou d’inquiétude. Retrouver sa fille devient sa raison de survivre, ainsi que celle des quatre autres…

Thriller lancé à pleine vitesse sur le macadam parisien ou dans les docks d’Amsterdam, Radio silence t’attrape et t’embarque sur le porte-bagages de la Vespa de Lucas. T’as plus qu’à te cramponner. Les virages sont serrés, les culs de sac multiples jusqu’à la dernière ligne droite. Faut dire que la scène d’ouverture (une de celles sont l’auteur a le secret, relisez celle de Duplicata son deuxième roman) te propulse d’entrée dans une terreur telle que tu ne peux qu’avoir envie de savoir, et de faire taire les cris.

A mesure des découvertes de Lucas sur la vie de sa fille dont il ignorait qu’elle était aussi cabossée que lui, des avancées de l’enquête menée par une équipe de flics aux taquets, te voilà propulsé dans des univers étranges et dangereux, mondes parallèles aux victimes consentantes, cercles interlopes, trafics dégueulasses qui ne laissent aucun répit. Plusieurs intrigues se croisent pour mieux s’entrechoquer. L’étau se resserre dans une fin logique qu’on ne pressentait pas. Le rythme est soutenu, porté dans une bande son imparable distillée par un Lucas aux abois qui n’a que ce moyen pour communiquer avec Zoé. La puissance évocatrice de la musique prend toute sa force, les morceaux choisis sont la réminiscence d’un passé englouti, d’un avant, où ceux qui s’aiment étaient ensemble, amis, amants, pères et fille.

Radio silence / Franco Mannara. Calmann Lévy, 2021

Le sniper, son wok et son fusil de Chang Kuo-Li

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Le superintendant Wu officie à Taiwan. Il trouve suspectes les morts de deux officiers survenues dans son secteur, d’autant que les autorités semblent vouloir faire passer ces décès pour un suicide et un regrettable accident, bref le forcer à bâcler l’enquête. Wu est à quelques jours de la retraite mais il n’est pas du style à lâcher l’affaire. Entre sa femme qui est du genre à faire la gueule et son père qui s’acharne à cuisiner pour toute la famille sans qu’on lui ait rien demandé, Wu voit aussi son métier comme une échappatoire pratique. Et surtout, il n’aime pas qu’on le prenne pour un imbécile.

A l’autre bout du monde, à Rome, le tireur d’élite Ai Li, dit Alex, dessoude, sur ordre des services secrets, un conseiller en stratégie du président taïwanais attablé à la terrasse d’un café. Sa mission accomplie, Alex est suivi par un homme mystérieusement au courant de ses faits et gestes, de ses planques, et prêt à tout pour l’éliminer. Il va être obligé de rentrer à Taipei pour tirer l’affaire au clair, et trouver Wu en travers de sa route.

Survitanimé, exotique, Le sniper, son wok et son fusil est une belle surprise qui reprend à son compte les thèmes classiques du genre en les transposant dans un environnement surprenant pour le lecteur européen, sans le perdre. Courses poursuites, affûts, milieux interlopes, enquête mêlant habilement complot politique et intimité des protagonistes, le roman se lit à la vitesse des agissements et des voyages d’Alex. Très vite. Agrémenté de passages et dialogues à l’humour féroce, de dégustations de plats dont on aimerait connaître les recettes, le plaisir est indéniablement lié à la découverte de personnages inquiétants ou attachants, dont on espère bien qu’ils seront repris par l’auteur dans un prochain volume.

Le sniper, son wok et son fusil / Chang Kuo-Li. trad. de Alexis Brossollet. Gallimard, (Série noire), 2021

Feminicid de Christophe Siébert

Dans Images de la fin du monde, Christophe Siébert plantait le décor. Il créait un monde, sa République Indépendante de Mertvecgorod (RIM), État d’Europe de l’Est, et plus précisément sa capitale Mertvecgorod, cette cité tentaculaire, sordide et tellement vraie que les miasmes de son extrême pollution, nous avaient collé aux narines durablement. Il nous entraînait, visite éprouvante, dans les ruelles sinistres des quartiers moches surveillés par des drones tueurs, ou dans les beaux quartiers, préservés des maladies décimant les populations paupérisées mais pas des pervers en tout genre. On suivait différents personnages pataugeant dans le cloaque, tentant de survivre dans les ténèbres.
Ici, il délaisse le collage de petits bouts d’existences pour s’attarder sur une seule pièce du puzzle et concentre sa chronique sur l’affaire des féminicides mise en avant dans un article du journaliste Timur Domachev, mort depuis d’une balle dans la tête. L’homme avait mené l’enquête sur les meurtres de centaines de femmes survenues dans la capitale, assassinats ou disparitions niées par les autorités. Le sillon est creusé, les cadavres déterrés, les bas-fonds exposés à ciel ouvert. Impression de descendre sans jamais remonter. Les plaies n’en finissent pas de gangréner la ville et les âmes. Chaque nouvelle clé n’est que le début de preuves révélant l’existence d’un système corrompu, pourri jusqu’à l’os.
Roman d’horreur et roman noir, fantastique, fait de descriptions si minutieuses qu’on finit par tout croire, même aux légendes venues du fond des âges. Composé de découpages de journaux, de télescopages historiques, où le réel et les fantasmes se confondent, Feminicid est inclassable. Le voyage est douloureux, quoi qu’il en soit, et la sensation de se noyer dans des vagues hallucinatoires, des égouts cauchemardesques est tenace. La réalité est pire : complots, trafics d’êtres humains et d’organes, meurtres dont les femmes sont les premières victimes, Mertvecgorod semble se repaître de ses enfants. Aucune lueur ? Une toute petite. Les mortes parlent aux vivants et les rendent meilleurs. Certains semblent sur la voie de la rédemption. Ils sont peu nombreux. Nous sommes seuls. Délicieux.

Feminicid : une chronique de Mertvecgorod / Christophe Siébert. Au diable Vauvert, 2021

Pandémonium de Sylvain Kermici

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Dans un quartier pauvre d’une ville sans nom, au détour d’une rue qu’on croirait tranquille, Le Léviathan ne ferme jamais ses portes. Les films qu’il diffuse sur son écran démesuré sont exclusivement pornographiques. A l’intérieur, toute une faune se presse, et pas seulement pour contempler des images salaces, à l’exemple de cette fille (qui) écartait les jambes et montrait des orifices réservés d’ordinaire à l’expertise des médecins. On s’y rend pour assouvir ses fantasmes, poussé en cela par Jacob, gourou invisible et omnipotent, ordonnateur des lieux, qui exhorte les clients, par des murmures depuis un trou dans la toile, à dépasser leurs limites. On y vient pour vivre, en grand, en vrai, tout ce qu’on ne vit pas chez soi.

Des salons, des alcôves n’attendent que ces aspirants au vice, tout un labyrinthe de couloirs sales plongés dans la pénombre s’imbrique pour les mener dans des cabines individuelles, des cellules ou des caves, où ils pourront se repaître de tous les liquides corporels dont ils rêvent, les leurs ou ceux d’autres, où ils pourront calmer, à coups d’orgasmes ou de douleurs, leurs désirs. A l’extérieur, des individus s’apprêtent à prendre le Léviathan d’assaut pour renverser Jacob.

Plongée dans les entrailles du mal, successions de scènes d’une crudité et d’une violence absolues, déferlement de sang, de sperme, de cris, Sylvain Kermici nous prend par la main brutalement et nous entraîne dans les circonvolutions de son théâtre de l’horreur. De plus en plus profond dans la noirceur de l’âme humaine, au fil des expériences subies par différents protagonistes. Voyage halluciné, complètement barré, le récit se termine en une apothéose d’hémoglobine à mesure que les personnages, usagers ou gangsters, se font dessouder à l’arme lourde.

Insupportable ? Justement non. C’est dans la démesure que s’opère le plaisir. Et dans la connivence. L’auteur ne nous abandonne pas, dans ce cinéma glauque, tout seul, dans le noir. Il laisse des loupiotes allumées, pour qu’on puisse tout bien voir. Il nous dit, à l’avance, qui va mourir, pour qu’on profite de découvrir comment. Il nous guide et on l’imagine très bien un rictus au coin des lèvres s’amuser de la méchante farce qu’il est en train d’écrire. Comme dans un film de genre, terreur ou polar de série B, on se délecte de l’exagération, de ce trop de cadavres, de sexe, de souffrance, tout en tournant les pages avec, quand même, un brin d’appréhension. Bienheureux de n’avoir pas à pénétrer pour de vrai dans son Pandémonium.

Pandémonium / Sylvain Kermici. Les Arènes (EquinoX), 2021

Le silence selon Manon de Benjamin Fogel

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Dans La transparence selon Irina, Benjamin Fogel explorait les dérives potentielles de notre ultra-modernité, où technologie, intelligence artificielle et contrôle d’internet par l’Etat aboutissaient à une société où l’homme était entré dans l’ère de la soumission consentie au profit du bien commun. Une forme de totalitarisme s’était mise en place, plébiscitée par une vaste majorité de citoyens, prétendant faire le bonheur de l’individu, malgré lui au besoin, sans violence.

Dans Le silence selon Manon, l’auteur continue de questionner notre avenir. Il poursuit l’exploration de thèmes très semblables mais, en situant son action en 2025 et non plus en 2058 comme dans Irina, il dresse un portrait de notre futur monde d’autant plus flippant qu’il est très proche, incarné habilement par des personnages qu’on pourrait croiser aujourd’hui.

France, 2025, donc.

A ma droite, des incels, « célibataires involontaires », masculinistes frustrés de la vie et surtout du cul, s’en prennent sur la toile et sous couvert d’anonymat aux (belles) femmes, ces créatures arrogantes et viles qu’ils ne peuvent séduire sous prétexte qu’elles les trouvent trop moches, trop geeks, trop timides, et qui ne méritent que leur ressentiment. KenkillER lance des campagnes de harcèlement en ligne très suivies et dévastatrices pour leurs cibles.

A ma gauche, des neo straight edge, émanation contemporaine du straight edge qui prône depuis les 80’s l’abstinence de drogues, d’alcool, de viande, voire de sexe, auquel s’ajoute ici l’éthique écologiste et féministe. Yvan est le leader charismatique du groupe de punk hardcore Significant Youth, fer de lance du mouvement.

A force de s’asticoter virtuellement, les représentants des deux tendances devaient finir par se rencontrer in real life. C’est chose faite lors d’un concert des Significant youth, durant lequel des incels tirent dans le tas.

Si le combat a bien lieu, on est loin du match de boxe. Aucune règle, tous les coups bas sont permis. Et Benjamin Fogel se garde bien de se poser en arbitre. Si on l’imagine aisément être plus proche du courant neo straight que des haters misogynes, il évite le discours manichéen et la facilité, livrant un récit où les personnalités se dévoilent peu à peu et où les méchants ne sont pas toujours ceux qu’on croit. Surtout, en invoquant deux courants qui existent réellement, dont il exploite les failles, il ancre son histoire dans une réalité particulièrement crédible et dérangeante. A travers ses personnages, il fait bouger les lignes.

Parmi les incels qui, de triste mémoire, ont vraiment commis des attentats sanglants aux USA dans les années 2010, Tristan représente finalement la mouvance primale du courant, inclusive, initialement conçu comme un groupe de soutien aux personnes isolées. Ce sont les appels à la haine, répétés, obsessionnels, qui finissent par le faire pencher du mauvais côté de la force.

Parmi les neo, issus d’un dogme qui a lui aussi été sensible à divers égarements, dont l’homophobie, Yvan et son frère Simon ne sont pas exempts de défauts. Venant d’un milieu aisé et facilement donneurs de leçon, tous deux ont un côté tête à claques. Yvan se pose en gourou et durant ses concerts, il attend de ses fans qu’ils l’écoutent sans bouger un orteil. Simon a fait tant de victimes de son harcèlement au lycée qu’il en a oublié les visages. Maintenant atteint d’acouphènes, son propre bien-être est plus que jamais sa priorité. Tous deux, égocentriques, sortent avec des femmes magnifiques, intelligentes, sensibles, qu’ils pensent aimer mais ne sont que leurs trophées.

Personne n’est ce qu’il prétend être, ni sur la toile, ni dans la vie. Les discours ne sont que faux-semblants si vos gestes ne sont pas conformes à ce que vous prêchez. Fogel souffle le froid et le chaud, le vrai et le faux, oppose le bruit et la fureur à la quête d’un silence désormais inaccessible. Certains basculent, d’autres s’amendent. Il faut attendre la toute fin pour, comme lorsqu’on décrypte une fake news, démêler l’intrigue.

Le constat est sévère, la violence décuplée par les réseaux sociaux. Peut-elle être évitée ou est-elle la part sombre de notre humanité ? Si l’on éradique l’anonymat éradique-t-on les trolls et quelles conséquences cette transparence forcée auraient-elles sur notre quotidien ? Ces questions, philosophiques, passionnantes, comme dans Irina, restent posées.

Le silence selon Manon / Benjamin Fogel. Rivages, (Rivages-Noir), 2021