Avant la chute de Noah Hawley

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Quelques minutes après son décollage, le jet privé de David Bateman, magnat de la presse, s’écrase entre l’île de Vineyard et New York. A son bord, il y avait onze passagers. Deux seulement survivent, Scott Burroughs, artiste peintre en mal de reconnaissance, monté dans l’avion un peu par hasard, et JJ Bateman, quatre ans, désormais orphelin et héritier d’une fortune.

La scène du sauvetage du petit garçon par Scott, par chance excellent nageur, se débattant dans les eaux sombres, se guidant aux étoiles pour atteindre la rive, l’enfant accroché dans son dos, pose les bases d’un récit qui entremêle passages concernant les répercussions de l’accident sur la vie des rescapés, et ceux touchant à comprendre le pourquoi du crash. Les enquêteurs remontent le fil à mesure des découvertes des boîtes noires et des corps, et en passant au crible les relations entre les différents protagonistes. Qui avait intérêt à ce que la tragédie ait lieu ? S’agit-il d’une erreur de pilotage, d’un sabotage, d’un attentat ? Qui étaient vraiment ceux qui sont morts ? Scott est-il digne de confiance ?

L’existence des personnages est tour à tour décortiquée, autopsiée et l’auteur fait de ces fragments de très beaux chapitres sur les liens entre les êtres, entre les hommes et les femmes, sur la douleur du deuil, sur la vie qui va.

Ce n’est pas la résolution de l’énigme, dans les toutes dernières pages du roman, qui fait l’intérêt d’Avant la chute, mais bien l’analyse sociologique et psychologique que fait Hawley d’un fait divers qui passionne la presse à scandales. Les victimes étaient milliardaires, mettre le nez dans leurs affaires, forcément louches, ravit un public prenant sa revanche sur une élite aisée ; tandis que Scott se retrouve pris dans la tourmente, devient le point de mire d’une Amérique avide de sensations malsaines, la proie de médias prêts à tout pour salir, même à inventer. Les héros font moins vendre que les salauds, et Scott tente de surmonter les calomnies, déclenchant chez le lecteur une empathie féroce envers cette victime d’une machine à broyer, peu importe qu’il s’agisse d’un artiste ou d’un petit gosse que le désespoir a rendu muet.

Avant la chute / Noah Hawley. trad. d’Antoine Chainas. Gallimard (Série noire), 2018

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Mamie Luger de Benoît Philippon

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Berthe Gavignol, 102 ans, est placée en garde à vue, suite à un coup de pétoire intempestif dans le fondement de son voisin, et à son refus d’obtempérer aux flics dépêchés sur les lieux. Elle est comme ça, Berthe, sous ses airs de petite mémé inoffensive, faut pas l’agacer. Commence alors son interrogatoire, sous l’autorité de l’inspecteur Ventura (André, pas Lino, comme elle s’amuse à l’appeler). Ce dernier n’est pas au bout de ses peines, ni de ses surprises. La cave de Mamie Luger se retrouve être pleine de cadavres. La nuit va être longue. Ventura recueille les aveux de la criminelle. Le récit de toute une vie.

Tout comme sa Mamie Luger, Benoît Philippon s’amuse à brouiller les pistes, à multiplier les changements de registres. Si l’histoire qu’il nous conte semble une joyeuse farce, une comédie légère, sa simplicité n’est qu’apparente et le propos finalement très profond. On commence à avoir l’habitude, il nous avait déjà fait le coup avec son magnifique Cabossé. Ses personnages, proches de la caricature, y étaient, comme ici, porteurs d’une telle charge émotionnelle, qu’on voulait bien croire à tout ce qu’il racontait, Philippon, même le plus invraisemblable. Bernés, mais contents.

Les clichés, sous sa plume fleurie, tombent les uns après les autres. Remisés, d’abord, les poncifs sur le grand âge. Berthe est vieille mais ça ne l’empêche pas d’être drôle, de faire de l’humour sur le dos de Ventura qui, comme nous, est surpris de sa vivacité. Les a priori ont la vie dure. Berthe a conservé la forte personnalité qu’elle s’est construite au fil du temps. Pourquoi en serait-il autrement ? Elle demeure un individu, avec une vraie personnalité, tour à tour mutine, jouant de sa fragilité supposée, ou brute de décoffrage, n’hésitant pas à vexer.

Foutu caractère, acquis de haute lutte, entière, touchante. Faut dire qu’elle en a vu, Berthe, au cours de sa longue existence, passer des gros cons. Et tomber sous ses balles. Quand on est une femme, et surtout une très belle femme, à la sensualité affichée, on a intérêt à en être une sacrée, si on veut survivre. Berthe a défendu, Luger au poing, toutes les petites libertés âprement gagnées, et on suit au fil de son parcours un siècle d’avancées dans la condition féminine, faites d’infimes victoires et de beaucoup d’hématomes. Y’a encore du boulot. Berthe est un personnage complexe, qui a décidé de ne plus subir et de rendre les coups. Ce qui n’empêche pas une flamboyante histoire d’amour quand, pour une fois, un représentant de la gent masculine se montre à la hauteur. Mais voilà, la violence des mâles est sans limites, leur méchanceté et leur bêtise incommensurables, elle devra ainsi finir le chemin toute seule (ce qui est mieux que mal accompagnée). Beaucoup de rires et de larmes, donc, dans ce frétillant roman triste, beaucoup d’irrévérence. C’est pas bien, mais ça fait un tel bien! Merci à Berthe et à sa pelle !

Mamie Luger / Benoît Philippon. Les Arènes (equinox), 2018

Prison House de John King

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Jimmy Ramone, voyageur solitaire, est jeté en prison, quelque part aux confins de l’Europe méditerranéenne, on ne sait pas exactement où, on ne sait pas pourquoi. Jimmy ne comprend pas la langue ni les usages du pays. Il comprend encore moins les mœurs pénitentiaires, dans cette forteresse des Sept Tours, cette citadelle immense, écrasante, tout en haut de la colline, de laquelle on ne s’échappe pas. Incapable de communiquer, il ne peut pas se défendre. Alors, il cherche à se fondre dans le décor, se faire oublier, et il comble les heures en s’inventant des personnages, des héros libres dont il vit les aventures par procuration, aux Etats-Unis ou en Inde.

Jimmy appréhende son nouvel environnement, glacial, terrifiant, en même temps que le lecteur, qui découvre au fur et à mesure ce qui se joue véritablement derrière l’apparence d’un classique roman sur l’enfermement. Jimmy, s’il rend les coups qu’il prend, n’est pas révolté, semble accepter son sort. Frappé par une histoire personnelle, dont on ne saisit les tenants qu’à la toute fin, il agit comme s’il méritait ce qui lui arrive.

Prison House est un roman, noir, envoutant, plein de ténèbres et de lumière. Les sentiments qu’on y éprouve sont si puissants qu’ils vous hantent pour toujours. John King parvient, au travers d’une introspection narrative, à nous faire ressentir le désespoir de cet homme tellement seul. Récit au présent, à la première personne, immersion totale. L’empathie est ici absolue. On est Jimmy. On souffre avec lui. On mange, on dort avec lui. On a peur comme lui. C’est un véritable tour de force que de retenir l’attention avec autant d’intensité alors que les actions qui se succèdent sont infimes, faites de petits riens. Les heures s’égrènent lentement. Jimmy apprivoise sa peur, notamment celle d’être transféré dans le bloc le plus dur de la prison, où règne le chaos. Il s’habitue. Il arrive même à connaître à nouveau le plaisir et la joie. Car tout n’est pas mauvais dans cette vie carcérale. Bien sûr, les gardiens sont des brutes sadiques. Certains détenus sont dangereux, fous. Mais l’amitié n’est pas un vain mot. Malgré les difficultés à se faire entendre, Jimmy, à force d’observation, finit par se lier avec plusieurs de ses compagnons d’infortune. L’être humain possède en lui des trésors de patience, de bonté, de bienveillance. Ces passages, sans tomber dans le pathos ou la mièvrerie, vous tirent les larmes.

King fait alterner les dérisoires bouleversements qui émaillent le quotidien des prisonniers, dans une vie réelle, abrupte où chaque détail prend des proportions énormes à cause du désœuvrement (l’arbre rachitique de la cour perd ses feuilles ; la douche est un réconfort infini…) avec les rêves éveillés de Jimmy (l’exotisme odorant des paysages indiens ; les amours de son double sur les routes d’Amérique…) et ses vrais souvenirs. John King dit de Prison House que c’est son roman le plus personnel à ce jour. On comprend pourquoi à la lecture des pages dans lesquelles Jimmy se revoit, enfant, en Angleterre, accompagné de sa maman et de Nana, sa grand-mère. Comment ne pas y voir John, petit garçon, avec ses peluches, lors de son premier jour d’école ? Ces chapitres précis, dénués de toute ponctuation, à hauteur de gosse, sont le fil rouge du récit et mènent à la conclusion, à la résolution terrible de l’histoire. Quand on comprend ce que Jimmy fait là. Quand on comprend que l’incarcération aux Sept Tours, injuste, n’est rien par rapport aux souffrances mentales qu’il s’inflige à lui-même, aux remords qu’il ressent au sujet d’une faute qu’il a commise, il y a longtemps, qu’il n’arrive pas à se pardonner. On a alors le cœur brisé, en miettes, explosé d’un trop plein d’amour.

Prison House / John King. trad. de Diniz Galhos. Au Diable Vauvert, 2018

Racket de Dominique Manotti

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Il est des lectures qui ne font pas plaisir. Et je ne parle pas du plaisir de lecture, qui est ici énorme. Je parle du sentiment profond de découragement, d’écœurement que l’on ressent en découvrant les manipulations ou les méthodes expéditives du monde de la finance internationale détaillées dans Racket. On le savait, hein, que les requins mordent et que leurs dents sont longues, mais Manotti a l’art de mettre du sel sur les plaies.

En s’emparant de l’histoire du braquage d’Alstom, devenue Orstram sous sa plume, par une entreprise américaine en 2014, elle fait beaucoup plus que nous rappeler cette anecdote, presque oubliée. Parce que ses personnages sont incarnés, ne sont pas de simples coquilles vides mais ressentent, agissent, vivent, elle nous fait saisir l’ampleur du désastre ainsi que  les conséquences de certaines méthodes abjectes sur ceux qui les subissent. Chantage, intimidation, corruption, meurtre, ceux qui veulent encore plus de pouvoir et d’argent sont prêts à tout. Et Noria Ghozali, à qui l’enquête est confiée, et malgré la détermination dont elle fait preuve, est toujours en retard d’une magouille, d’autant qu’elle se heurte à l’immobilisme de ses donneurs d’ordre, incapables de prendre la mesure de ce qui se trame sous leurs yeux. PDG calculateur, sûr d’être intouchable ; collaborateur arriviste et vénal ; politiques incompétents et/ou serviles ; hauts fonctionnaires cyniques… chacun a sa place dans la mécanique et joue son rôle au mieux de ses intérêts personnels. Le constat est tristement sans appel : inutile de lutter, les dès sont pipés, la partie est perdue d’avance.

Il faut un immense talent pour parvenir à décortiquer les ressorts politico-économiques et les présenter simplement, sans perdre le lecteur. Manotti y parvient, l’air de rien, sans lourdeurs, par le biais d’une intrigue bien ficelée. Si elle nous sait néophytes, la dame a confiance en nous, en notre intelligence. En ces temps où d’autres s’adressent à nos temps de cerveau disponible pour nous vendre des lessives, voilà qui est particulièrement réjouissant.

Pour son entrée à equinox, la nouvelle collection de romans noirs créée par Aurélien Masson, elle prouve qu’elle est toujours aussi percutante, et énervée.

Racket / Dominique Manotti. Les Arènes (equinox), 2018

Ceci est mon corps de Patrick Michael Finn

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C’est l’histoire d’un dérapage, d’un basculement. D’une entrée précipitée dans l’âge adulte, lors d’une nuit cauchemardesque à la suite de laquelle tout retour en arrière sera impossible. C’est l’histoire de Suzy Kosasovich, 14 ans, une jeune fille trop sage qui se rêve déjà grande. Suzy s’ennuie à Joliet, petite bourgade sans charme de l’Illinois, à cinquante bornes de Chicago. Elle se fantasme femme. Qu’on la regarde enfin. A son cou pend la relique de sainte Rufine, donnée par sa grand-mère, très pieuse comme toute sa communauté. A la place, c’est le beau Joey Korosa qu’elle voudrait niché entre ses seins. Le soir du Vendredi saint, comme tous les ans, Fat Kuputzniak, tenancier du Zimne Piwo Club, commémore la mort de sa sœur. Ce soir-là, il sert de l’alcool à qui veut se joindre à lui, même aux ados. Ça tombe bien, c’est le soir où leurs pères et leurs oncles font des heures sup à l’usine. Cette année, Suzy ira au bar, seule. Elle obtiendra ce qu’elle désire, tellement plus.

Alcool, hormones, groupe, absence d’adultes et de repères. Le cocktail explosif plonge l’assemblée avide de sexe, de défonce, de bravade dans le chaos. La force du roman de Finn tient dans l’exploration des sentiments de Suzy à mesure que les événements prennent une sale tournure. Il n’en fait pas la sempiternelle oie blanche abusée par le vilain bad boy. Suzy participe. Elle veut qu’on la remarque, cesser d’être transparente aux yeux du populaire et plus âgé Joey. Et elle sait très bien quoi faire pour y parvenir. On suit le fil, le déferlement de folie au rythme de son introspection, de ses pensées qui analysent logiquement la situation et qui amenuisent cruellement l’atrocité des actes qui se passent sous ses yeux. Elle se découvre méchante, obscène autant que naïve. C’est le lecteur, adulte, qui a conscience de la dimension monstrueuse de ce qu’elle subit. Elle ne s’en rend pas compte, se défend, en tout cas, d’en être affectée. Finn est très subtil dans sa peinture des relations et de la psychologie adolescentes. Il ne juge pas. Personne ne force personne. Enfin, pas de manière frontale. Aucun de ses personnages n’a de véritable libre arbitre. Chacun subit la pression de la meute, s’oblige à se fondre dans l’image qu’on attend de lui. Chacun se punit de n’être pas assez un autre, repousse les limites, (auto)destructeur sans s’en apercevoir, sans en être complètement responsable. Il dit si bien cet âge où l’on ignore encore que la construction de soi passe par la dignité, le respect, l’empathie, et que la maturité ne se mesure pas au nombre de bières ingurgitées ou au don précoce de son corps.

C’est un récit terrible, d’une noirceur absolue, d’un réalisme bouleversant. C’est l’histoire d’une nuit initiatique qui dégénère, à Joliet, sans précision de date. Une plongée dans l’horreur qui aurait pu se passer n’importe où, n’importe quand. Atemporelle, déchirante, qui fait mal. Parce qu’on sait bien, au fond, qu’on aurait tous pu la vivre, cette nuit-là.

Ceci est mon corps / Patrick Michael Finn. trad. de Yoko Lacour. Les Arènes (equinox), 2018

Hével de Patrick Pécherot

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C’est Gus qui raconte. Au début de l’année 1958, il parcourait le Jura dans un Citron hors d’âge. Avec André, ils se relayaient – un coup tu dors, un coup tu conduis – au volant du camion. Ils livraient leur marchandise – caisses de pinard ou autres – à qui voulait bien commander leurs services. En chemin, des inscriptions dégoulinantes de peinture fraîche Algérie française leur rappelaient sporadiquement, s’il le fallait, qu’on était en plein « événements ». Le jeune frère d’André, engagé, s’était fait dessouder dans le djebel par les Fellags, alors pas besoin d’enfoncer le couteau dans la plaie, on était tous d’accord, hein, les Arabes, fallait pas s’y fier. Ceux qui étaient, là, dans le coin, à piquer le boulot des bons Français feraient mieux de garder profil bas.

C’est Gus qui raconte, donc. On est en 2018. Il livre ses souvenirs à un écrivain enquêtant sur cette période et sur un meurtre survenu il y soixante ans de ça. Gus est roublard, gouailleur, cabot et vieux. Il s’amuse à balader son interlocuteur, à le secouer. Sa mémoire est-elle fiable ? Cache-t-il des éléments clés ?

On est dedans, en tout cas. Dans cette France, encore d’après-guerre, toujours en guerre. En plein dedans. La chicorée Leroux, les clopes au coin des becs, le museau ou le poireau vinaigrette, et Gabin… Les convictions ici, les tortures là-bas… Le verbe haut, Pécherot dit les bassesses. L’argot claque. Les dialogues retracent les débats populaires. On apprend tant, si finement. On ressent tant.

A travers Gus, tout en verve et bons mots, habile manipulateur, magnifique conteur, Pécherot brouille les pistes, plonge le lecteur dans le gris. En faisant se télescoper deux époques, il ébranle nos certitudes. En alternant les points de vue, il nous fait emprunter une route en pointillés. Rien n’est jamais noir ou blanc. On nage en plein hével, (buée, fumée en hébreu), dans ce roman au titre emprunté à l’Ancien Testament, dans cette réalité éphémère, illusoire, absurde. Les terroristes d’hier sont les héros de demain, voilà l’unique postulat qui ne change pas, pour le reste… Les manuels d’Histoire sont remplis de vérités, versatiles selon les perspectives, mouvantes avec le temps qui passe. Plusieurs décennies plus tard, après tant d’autres sales guerres, les évidences, il faut s’en méfier. Et des héros aussi. Seuls les actes sont héroïques, pas les hommes.

Hével / Patrick Pécherot. Gallimard (Série noire), 2018

 

Exécutions à Victory de S. Craig Zahler

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L’Inspecteur Jules Bettinger menait une carrière respectable en Arizona. Consciencieux, apprécié, il avait gravi les échelons au gré d’affaires musclées. Mais voilà, il aura suffi d’un léger manque de psychologie de sa part, d’un businessman qui se suicide en sortant de son bureau, pour que sa hiérarchie décide de le punir et le mute. Pas de bol, à quelques années de la retraite.

Encore moins de bol, il se retrouve, suivi de sa femme et de ses deux gosses, à Victory, Missouri. Difficile de faire plus glauque. Il fait un froid de chien : neige, grêle et vent glacial s’y sentent à leur aise. La pauvreté y est extrême, le taux de criminalité itou. Tout y est moche, défraîchi, hostile. Les flics ont des moyens dérisoires pour lutter contre un des taux d’homicide les plus élevés du pays. Les banlieues de Victory, dont Shitopia la bien nommée, sont des zones de non droit peuplées de pauvres hères, accros au crack, qui vivent dans des cartons ou des égouts. 80% d’entre eux ont un casier judiciaire. Ici, même les pigeons préfèrent la mort et se laissent tomber du ciel, s’écrabouillant sur les trottoirs et les pare-brise sans qu’on sache pourquoi.

Planter le décor d’une ville aussi sordide à travers les yeux d’un étranger, voilà qui est malin. Le lecteur découvre l’environnement, les flics, les malfrats et leurs habitudes à mesure que grandit le dégoût de Bettinger pour sa nouvelle affectation. Lui, « tellement noir qu’on dirait le fond de l’espace, sans les étoiles » se fait traiter de négro à tout bout de champ, notamment par son coéquipier Williams, black lui aussi, plutôt « rétif » aux changements. Le duo va bien être obligé de s’entendre pour avancer dans une enquête de crimes ultra violents impliquant un certain Sébastian, caïd des lieux.

Zahler se joue des codes du thriller, transgresse les règles avec audace et parvient à surprendre. Bettinger ne sait pas sur qui compter ; il ne connaît pas les règles, les liens qui unissent les mafieux aux représentants de la loi, et personne ne se hâte de l’éclairer ; il est obligé de progresser à grands coups de latte, risquant de mettre sa vie et celle de ses proches en péril. La tension ne retombe jamais et les dialogues, tout en sarcasme, conservent leur force tout du long. Si la fin, un poil too much, si le roman dans son ensemble, semblent moins aboutis que le génial Une assemblée de chacals, parodie de western parue en 2017 chez Gallmeister, Exécutions à Victory annonçait déjà un vrai talent dans l’art de peindre des personnages forts, attachants ou ignobles, et de mener le suspense sur 450 pages.

Exécutions à Victory / S. Craig Zahler. trad. de Sophie Aslanides. Gallmeister (néonoir), 2015