Feminicid de Christophe Siébert

Dans Images de la fin du monde, Christophe Siébert plantait le décor. Il créait un monde, sa République Indépendante de Mertvecgorod (RIM), État d’Europe de l’Est, et plus précisément sa capitale Mertvecgorod, cette cité tentaculaire, sordide et tellement vraie que les miasmes de son extrême pollution, nous avaient collé aux narines durablement. Il nous entraînait, visite éprouvante, dans les ruelles sinistres des quartiers moches surveillés par des drones tueurs, ou dans les beaux quartiers, préservés des maladies décimant les populations paupérisées mais pas des pervers en tout genre. On suivait différents personnages pataugeant dans le cloaque, tentant de survivre dans les ténèbres.
Ici, il délaisse le collage de petits bouts d’existences pour s’attarder sur une seule pièce du puzzle et concentre sa chronique sur l’affaire des féminicides mise en avant dans un article du journaliste Timur Domachev, mort depuis d’une balle dans la tête. L’homme avait mené l’enquête sur les meurtres de centaines de femmes survenues dans la capitale, assassinats ou disparitions niées par les autorités. Le sillon est creusé, les cadavres déterrés, les bas-fonds exposés à ciel ouvert. Impression de descendre sans jamais remonter. Les plaies n’en finissent pas de gangréner la ville et les âmes. Chaque nouvelle clé n’est que le début de preuves révélant l’existence d’un système corrompu, pourri jusqu’à l’os.
Roman d’horreur et roman noir, fantastique, fait de descriptions si minutieuses qu’on finit par tout croire, même aux légendes venues du fond des âges. Composé de découpages de journaux, de télescopages historiques, où le réel et les fantasmes se confondent, Feminicid est inclassable. Le voyage est douloureux, quoi qu’il en soit, et la sensation de se noyer dans des vagues hallucinatoires, des égouts cauchemardesques est tenace. La réalité est pire : complots, trafics d’êtres humains et d’organes, meurtres dont les femmes sont les premières victimes, Mertvecgorod semble se repaître de ses enfants. Aucune lueur ? Une toute petite. Les mortes parlent aux vivants et les rendent meilleurs. Certains semblent sur la voie de la rédemption. Ils sont peu nombreux. Nous sommes seuls. Délicieux.

Feminicid : une chronique de Mertvecgorod / Christophe Siébert. Au diable Vauvert, 2021

Pandémonium de Sylvain Kermici

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Dans un quartier pauvre d’une ville sans nom, au détour d’une rue qu’on croirait tranquille, Le Léviathan ne ferme jamais ses portes. Les films qu’il diffuse sur son écran démesuré sont exclusivement pornographiques. A l’intérieur, toute une faune se presse, et pas seulement pour contempler des images salaces, à l’exemple de cette fille (qui) écartait les jambes et montrait des orifices réservés d’ordinaire à l’expertise des médecins. On s’y rend pour assouvir ses fantasmes, poussé en cela par Jacob, gourou invisible et omnipotent, ordonnateur des lieux, qui exhorte les clients, par des murmures depuis un trou dans la toile, à dépasser leurs limites. On y vient pour vivre, en grand, en vrai, tout ce qu’on ne vit pas chez soi.

Des salons, des alcôves n’attendent que ces aspirants au vice, tout un labyrinthe de couloirs sales plongés dans la pénombre s’imbrique pour les mener dans des cabines individuelles, des cellules ou des caves, où ils pourront se repaître de tous les liquides corporels dont ils rêvent, les leurs ou ceux d’autres, où ils pourront calmer, à coups d’orgasmes ou de douleurs, leurs désirs. A l’extérieur, des individus s’apprêtent à prendre le Léviathan d’assaut pour renverser Jacob.

Plongée dans les entrailles du mal, successions de scènes d’une crudité et d’une violence absolues, déferlement de sang, de sperme, de cris, Sylvain Kermici nous prend par la main brutalement et nous entraîne dans les circonvolutions de son théâtre de l’horreur. De plus en plus profond dans la noirceur de l’âme humaine, au fil des expériences subies par différents protagonistes. Voyage halluciné, complètement barré, le récit se termine en une apothéose d’hémoglobine à mesure que les personnages, usagers ou gangsters, se font dessouder à l’arme lourde.

Insupportable ? Justement non. C’est dans la démesure que s’opère le plaisir. Et dans la connivence. L’auteur ne nous abandonne pas, dans ce cinéma glauque, tout seul, dans le noir. Il laisse des loupiotes allumées, pour qu’on puisse tout bien voir. Il nous dit, à l’avance, qui va mourir, pour qu’on profite de découvrir comment. Il nous guide et on l’imagine très bien un rictus au coin des lèvres s’amuser de la méchante farce qu’il est en train d’écrire. Comme dans un film de genre, terreur ou polar de série B, on se délecte de l’exagération, de ce trop de cadavres, de sexe, de souffrance, tout en tournant les pages avec, quand même, un brin d’appréhension. Bienheureux de n’avoir pas à pénétrer pour de vrai dans son Pandémonium.

Pandémonium / Sylvain Kermici. Les Arènes (EquinoX), 2021

Le silence selon Manon de Benjamin Fogel

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Dans La transparence selon Irina, Benjamin Fogel explorait les dérives potentielles de notre ultra-modernité, où technologie, intelligence artificielle et contrôle d’internet par l’Etat aboutissaient à une société où l’homme était entré dans l’ère de la soumission consentie au profit du bien commun. Une forme de totalitarisme s’était mise en place, plébiscitée par une vaste majorité de citoyens, prétendant faire le bonheur de l’individu, malgré lui au besoin, sans violence.

Dans Le silence selon Manon, l’auteur continue de questionner notre avenir. Il poursuit l’exploration de thèmes très semblables mais, en situant son action en 2025 et non plus en 2058 comme dans Irina, il dresse un portrait de notre futur monde d’autant plus flippant qu’il est très proche, incarné habilement par des personnages qu’on pourrait croiser aujourd’hui.

France, 2025, donc.

A ma droite, des incels, « célibataires involontaires », masculinistes frustrés de la vie et surtout du cul, s’en prennent sur la toile et sous couvert d’anonymat aux (belles) femmes, ces créatures arrogantes et viles qu’ils ne peuvent séduire sous prétexte qu’elles les trouvent trop moches, trop geeks, trop timides, et qui ne méritent que leur ressentiment. KenkillER lance des campagnes de harcèlement en ligne très suivies et dévastatrices pour leurs cibles.

A ma gauche, des neo straight edge, émanation contemporaine du straight edge qui prône depuis les 80’s l’abstinence de drogues, d’alcool, de viande, voire de sexe, auquel s’ajoute ici l’éthique écologiste et féministe. Yvan est le leader charismatique du groupe de punk hardcore Significant Youth, fer de lance du mouvement.

A force de s’asticoter virtuellement, les représentants des deux tendances devaient finir par se rencontrer in real life. C’est chose faite lors d’un concert des Significant youth, durant lequel des incels tirent dans le tas.

Si le combat a bien lieu, on est loin du match de boxe. Aucune règle, tous les coups bas sont permis. Et Benjamin Fogel se garde bien de se poser en arbitre. Si on l’imagine aisément être plus proche du courant neo straight que des haters misogynes, il évite le discours manichéen et la facilité, livrant un récit où les personnalités se dévoilent peu à peu et où les méchants ne sont pas toujours ceux qu’on croit. Surtout, en invoquant deux courants qui existent réellement, dont il exploite les failles, il ancre son histoire dans une réalité particulièrement crédible et dérangeante. A travers ses personnages, il fait bouger les lignes.

Parmi les incels qui, de triste mémoire, ont vraiment commis des attentats sanglants aux USA dans les années 2010, Tristan représente finalement la mouvance primale du courant, inclusive, initialement conçu comme un groupe de soutien aux personnes isolées. Ce sont les appels à la haine, répétés, obsessionnels, qui finissent par le faire pencher du mauvais côté de la force.

Parmi les neo, issus d’un dogme qui a lui aussi été sensible à divers égarements, dont l’homophobie, Yvan et son frère Simon ne sont pas exempts de défauts. Venant d’un milieu aisé et facilement donneurs de leçon, tous deux ont un côté tête à claques. Yvan se pose en gourou et durant ses concerts, il attend de ses fans qu’ils l’écoutent sans bouger un orteil. Simon a fait tant de victimes de son harcèlement au lycée qu’il en a oublié les visages. Maintenant atteint d’acouphènes, son propre bien-être est plus que jamais sa priorité. Tous deux, égocentriques, sortent avec des femmes magnifiques, intelligentes, sensibles, qu’ils pensent aimer mais ne sont que leurs trophées.

Personne n’est ce qu’il prétend être, ni sur la toile, ni dans la vie. Les discours ne sont que faux-semblants si vos gestes ne sont pas conformes à ce que vous prêchez. Fogel souffle le froid et le chaud, le vrai et le faux, oppose le bruit et la fureur à la quête d’un silence désormais inaccessible. Certains basculent, d’autres s’amendent. Il faut attendre la toute fin pour, comme lorsqu’on décrypte une fake news, démêler l’intrigue.

Le constat est sévère, la violence décuplée par les réseaux sociaux. Peut-elle être évitée ou est-elle la part sombre de notre humanité ? Si l’on éradique l’anonymat éradique-t-on les trolls et quelles conséquences cette transparence forcée auraient-elles sur notre quotidien ? Ces questions, philosophiques, passionnantes, comme dans Irina, restent posées.

Le silence selon Manon / Benjamin Fogel. Rivages, (Rivages-Noir), 2021

Serial bomber de Robert Pobi

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Une soirée privée au musée Guggenheim de New York réunit tout le gratin de la ville. Une gigantesque explosion d’origine criminelle fait sept-cents morts et cause la destruction d’inestimables œuvres d’art. D’autres explosions suivent, faisant d’autres victimes. Le FBI contacte Lucas Page pour démêler l’affaire. La piste terroriste semble la plus probable, même si les attentats ne sont pas revendiqués.

Ainsi, Page, l’ancien agent devenu prof d’astrophysique reprend du service. Sévèrement handicapé lors d’une précédente intervention, il s’était bien juré de rester tranquille et de s’occuper de sa femme et ses gosses, mais voilà, on ne se refait pas. D’autant que son ancienne coéquipière, la fière Whitaker se joint à l’enquête.

Après City of Windows, où l’on découvrait Lucas Page, on retrouve donc le duo qui faisait la force du premier volume. Scientifique déglingué, bien barré, un rien asperger, capable de « lire » une scène de crime, toujours de mauvais poil, Page rebalance sa mauvaise humeur à une fliquette qui n’a rien perdu de son sens de la repartie. La recette de Pobi pour faire un bon thriller fonctionne toujours : personnages attachants, rebondissements, détours, scènes de violence, tension, montée en puissance jusqu’au dénouement, le rythme ne faiblit pas.

Le plaisir est peut-être un peu en deçà, comparé à la lecture de City of Windows. Sans doute est-ce dû à une intrigue moins politique et donc une critique du monde moins acerbe, même si les dérives de notre modernité et les ravages des réseaux sociaux sur des cerveaux peu empreints à la circonspection et à la vérification des sources sont habilement pointés du doigt.

Inutile de bouder son plaisir, cependant, Serial Bomber tient en haleine et la route.

Serial Bomber / Robert Pobi. trad. Mathilde Helleu. Les Arènes (EquinoX), 2021

Au nom du bien de Jake Hinkson

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Richard Weatherford est un homme heureux. Pasteur de l’Eglise baptiste de Stock dans le comté de Van Buren, Arkansas, il a réussi. Heureux mari, heureux père de cinq enfants, il est un pilier de la communauté de villageois dont il prend soin. Les conseils bienveillants de ce représentant modèle des valeurs chrétiennes, prêchant l’abstinence, la tempérance en tous domaines, sont appréciés de tous. Bienveillant, il l’est tant qu’on ne s’attire pas ses foudres. Il attend de ses ouailles qu’elles se conforment aux préceptes bibliques, fassent preuve de droiture, respectent la morale. Dans cette bourgade du Sud des Etats-Unis, on ne rigole pas avec les bonnes mœurs. Dieu est le Guide et le Sauveur. Malheur à l’agneau qui s’écarte du troupeau, surtout s’il est noir, mais c’est une autre histoire. Alors, quand Frère Weatherford est victime d’un maître chanteur, sous les traits délicats de Gary, avec lequel il a eu une malencontreuse et fugace aventure, son monde s’écroule. Sa paix menacée, sa réputation sur le point d’être entachée d’affreuse manière, le bon Pasteur passe à l’action. Le bien et le mal ? Quelle importance. Après tout, c’est lui qui décide.

Avec ce personnage prêt à tout pour sauver les apparences, Hinkson dresse un portrait féroce d’une Amérique arcboutée sur des principes d’un autre âge, prompte à juger, exclure. Pour un peu, on se croirait dans une histoire ancienne, si l’auteur ne s’amusait à nous rappeler qu’elle est tout à fait contemporaine en plantant dans les jardins des panneaux à la gloire de Trump. La fuite en avant de Weatherford, incapable d’imaginer descendre dans l’échelle sociale, perdre ce qu’il a mis du temps à conquérir, allant pour sa survie jusqu’au pire, devient l’incarnation d’une terre inapte au changement, qui souhaite se préserver des aléas de la modernité. Les contrepoints apportés par les réflexions intimes de ses proches ou de ses tourmenteurs, tellement loin d’imaginer la fureur qui l’anime, ne font que renforcer son ignominie.

Dans le rôle du méchant, Weatherford, charismatique, ambigu, est parfait, à la hauteur d’un Robert Mitchum dans La nuit du chasseur de Charles Laughton. Et quand on sait que Jake Hinkson est fils de Pasteur, ça fait froid dans le dos.

Au nom du bien / Jake Hinkson. trad. de Sophie Aslanides. Gallmeister (Totem), 2020

Manger Bambi de Caroline de Mulder

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Hilda, dite Bambi « à cause de ses yeux doux et de sa charpente légère, tout en pattes », a seize ans, des copines (enfin, deux copines, Leïla et Louna, son crew), des embrouilles et la rage. La scène d’ouverture est à l’image de sa vie, violente. Le type qu’elle a réussi à appâter pour le laisser à poil en a pris plein la gueule et surtout le fondement. Il paye pour les autres, tous ces vieux friqués qui ferment les yeux sur l’âge des gamines qu’ils contactent sur les sites de rencontre et ramènent à l’hôtel. Bambi, elle n’attaque pas, elle se défend. Elle n’a que sa jolie frimousse à opposer à cette société qui fait d’elle une proie, un jouet entre les mains des hommes ou des beaux-pères lubriques. Sa petite gueule, et aussi ses poings. Faut pas la regarder de travers. De toute façon, c’est les autres qui ont commencé. Elle a l’insulte facile et part du principe qu’il vaut mieux faire peur que pitié.

Elle est de ces gosses exubérantes, trop voyantes, qu’on croise en baissant les yeux. On se doute bien que leurs cris sont une carapace, une façade mais on ne prend pas le risque de vérifier de près. Elle n’est pas très sympathique, Bambi, elle crie et ment pour exister. C’est une terreur. Dont Caroline de Mulder dresse un portrait si convaincant qu’on finit par l’aimer. Au point qu’on voudrait bien qu’elle échappe au destin inexorablement tragique vers lequel elle est précipitée.

L’histoire se passe maintenant. Smartphones omniprésents, langage de SMS, internet où l’on trouve tout, façon de s’exprimer, récit raconté au présent ancrent Bambi dans le réel, dans l’actuel. Ça se passe nulle part, dans un endroit moche comme partout. La langue est sèche. L’économie de mots, les associations de termes surprenantes créent des images puissantes, de la poésie noire.

Sous ses traits durs, sa couche de maquillage, Bambi est une petite fille. En lutte. En colère. Qui se venge de l’existence. C’est une enfant en manque d’amour, qui continue à adorer sa mère, malgré tout ce que celle-ci porte en elle de toxique. Et on voudrait bien, qu’à la fin, elle ne soit pas mangée.

Manger Bambi / Caroline de Mulder. Gallimard (La noire), 2020

Tourbillon de Shelby Foote

Luther Eustis est un paysan pauvre du Mississippi. A cinquante ans, il n’a ni raté ni réussi sa vie. Il cultive sa terre et nourrit sa femme et ses deux filles, dont l’une est lourdement handicapée. La Bible guide ses pas… Jusqu’à ce qu’il croise la route de Beulah Ross, dix-huit ans, femme de mauvaise vie par atavisme. Il commet le péché de chair avec la diablesse et s’enfuit avec sa belle sur une île où il pourra vivre son amour loin du jugement des hommes… Jusqu’à ce que, rattrapé par l’idée du mal, prenant conscience de sa faute, il décide de la quitter. Beulah refuse. Il la noie et leste son corps de ciment. Quand le cadavre remonte à la surface, il est vite arrêté.

Dès le premier chapitre, on connaît l’assassin. Si suspense il y a, Foote le maintient dans le déroulé du procès de son personnage principal et dans l’issue du verdict. Car si même Eustis a avoué son crime, reste à savoir comment vont le juger les jurés, s’il sauvera sa tête. S’ensuit le défilé des différents protagonistes qui suivent l’affaire ou y sont mêlés. Et à travers leurs déclarations, leurs pensées profondes, leurs croyances ancrées de superstitions, se dessine le portrait d’une Amérique pudibonde, avide de rejeter ceux qui se détournent des normes, prostituées et noirs en ligne de mire. Eustis n’a rien de noble. Rien d’ignoble non plus. Il est le produit de son époque et du Sud profond qu’il incarnait si bien jusqu’au drame. Le condamner, c’est condamner la société dans son ensemble, c’est remettre en cause les fondements qui l’ont bâtie. C’est admettre que Dieu est incapable de garder les hommes, même les plus zélés, dans le droit chemin.

A mesure du procès, les langues se délient. Celle de l’avocat d’Eustis, qui connaît toutes les techniques de manipulation. Du reporter local, avide de reconnaissance. Du geôlier qui raconte les conditions de vie en prison. De la femme de l’accusé, de la mère de la victime. C’est entre les lignes, dans les relations tissées au sein de la communauté que l’on comprend ce qui se joue.

Shelby Foote excelle à donner une voix à chacun, personnelle, incarnée, et pourtant tellement conforme à ce que l’on attend de lui. Aucun ne peut réellement aller au-delà des préjugés qui l’ont bercé. Et l’on se prend, par fulgurances, à penser comme eux, tant l’écriture de Foote est pénétrante. Puis l’on se reprend, se parjure, s’en veut. Et l’on touche du doigt le génie avec lequel l’auteur fait pencher nos cœurs. Les scènes se succèdent, dénuées de toute surprise, et à ce titre extra-ordinaires. Celle lors de laquelle Eustis succombe à Beulah la première fois, où l’on sent peser la chaleur, monter la sève. Celle où il revient près des siens, prenant son temps, s’achetant un nouveau costume, passant chez le coiffeur, comme s’il ne venait pas de tuer, comme s’il ne risquait pas lui-même de mourir.

Tout semble écrit d’avance, comme dicté depuis là-haut, dans cette société où les mentalités se plient aux préceptes bibliques. Pourtant, c’est bien ici-bas que les hommes vivent, les pieds sur la terre, les mains autour du cou de jolies blondes.

Texte puissant, admirable de justesse, Tourbillon, paru initialement en 1950 aux USA et en France en 1978, méritait vraiment cette magnifique réédition.

Tourbillon / Shelby Foote. trad. de Hervé Belkiri-Deluen et Maurice-Edgar Coindreau, révisée par Marie-Caroline Aubert. Gallimard (La noire), 2021

Un dernier ballon pour la route de Benjamin Dierstein

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Freddie est une âme sensible. Fleur bleue qu’il est, le gars. Quand Marilou l’avait largué pour son meilleur pote Virgile, du temps de leur adolescence, il avait fui son chagrin en s’engageant dans l’armée. Il s’en est fait virer ça fait longtemps, et ensuite de la boîte de sécu où il a connu Didier, son acolyte, un brave gaillard avec pas une once de méchanceté en lui, du type no brain no headache. Depuis, c’est avec lui qu’il noie le souvenir de son amour perdu, à grands coups de ballon d’à peu près n’importe quoi pourvu que ça saoule, pour oublier et parce que c’est bon. Quand Virgile le contacte pour récupérer sa fille kidnappée par des malfaisants, ni une ni deux, les deux compères se jettent dans l’aventure, après s’en être jeté un petit dernier derrière la cravate.

Equipée sauvage version Supercinq. Benjamin Dierstein lâche les chevaux comme Freddie ceux de sa vieille bagnole et les voilà partis, après avoir récupéré la gamine et une autre petite gosse, en route vers le village de son enfance, du côté de Nantes. Prétexte, ainsi que sont si bien nommés tant de bistrots dans nos bleds ou nos banlieues, l’histoire sert de prétexte à l’auteur. A raconter une certaine France, celle des buvettes, des déclassés, des rescapés contents de vivre pourvu qu’il reste assez de vin pour tenir quelques heures.

Les portraits croisés ont de la gouaille et de la gueule. Surgis au détour d’un rondpoint, entre Darty et Confo, au fond d’une taverne campagnarde ou d’un campement d’apaches, ils sont à la hauteur de nos deux héros. Téméraires. Capables d’ingurgiter avec panache n’importe quel breuvage sans savoir ce qu’il y a dans le cocktail. Chapeau. La tournée des bars les mène où ils veulent, au gré des rencontres, des indices chopés au hasard ou avoués à coups de pétoire.

C’est drôle, surprenant comme peuvent l’être certaines épaves lyriques de bouts de comptoirs. Touchant comme ceux qui, les yeux mouillés, entreprennent de vous conter leurs déboires, à condition que leur récit ne dure pas trop longtemps, au risque de lasser, de finir pathétique. Il suffit pour cela de n’en écouter que l’essentiel et passer vite à autre chose, et c’est ce qu’a compris Dierstein qui mène sa troupe au galop, toujours vers le prochain bar, toujours en quête d’une patronne plus pittoresque, d’un pilier de rade plus rigolo, d’un nouveau lieu où picoler, parce qu’il faut bien noyer son chagrin, et parce que c’est bon.

Un dernier ballon pour la route / Benjamin Dierstein. Les Arènes (EquinoX), 2021

L’un des tiens de Thomas Sands

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La neige. Le froid. La montagne. Un homme s’y est réfugié, seul. Il a fui un monde qui n’est plus un monde. En bas, il ne règne plus que le chaos, la violence et les cris. Les chasubles orange terrifient, les hordes appliquent leurs terribles sentences. Les milices sont partout. Encore plus que les loups. Les humains se battent pour un reste de pain, un litre d’eau. Les virus et les épidémies font des morts par milliers. Il n’y a plus d’électricité, plus d’essence, plus de réseau. Il n’y a plus de compassion, de solidarité, d’espoir. Bientôt, très loin, le volcan réveillé noiera de ses cendres ce qu’il restait d’humanité.

Dans cette ambiance crépusculaire, Marie-Jean s’est jeté sur les routes à la recherche du fuyard, en quête de Timothée, son frère aîné qui l’a abandonné. Au cours de son périple, il croise la route d’Anna. Il se fait agresser, elle le soigne. Il se montre attentif et lui fait oublier, un peu, Sid son amant fauché par la police. Ensemble, ils progressent et redécouvrent ce qu’est l’amour.

Dire que Sands déborde d’optimisme quant à la capacité humaine à révéler le meilleur d’elle-même dans l’adversité, n’est pas la première pensée qui vient à l’esprit à la lecture de ce texte court, dense, d’une tristesse infinie. L’incroyable solitude des survivants exsude à chaque page, coupant le souffle. Tout est crédible, donc cauchemardesque, terrible. Les dérives dépeintes, la haine de l’autre jusqu’au meurtre, la violence comme unique communication, la justice des meutes, semblent dangereusement accessibles, tout près.

Pourtant, en creux, c’est bien de l’empathie que l’on ressent, pour ceux qui n’ont pas encore complètement glissé dans les ténèbres, pour ce bon vieux monde, même imparfait, que nous connaissons. Son récit est un cri d’alarme, une prière hurlée à sauver ce qui peut l’être encore, une ode à la beauté et à l’amour.

Dans Un feu dans la plaine, paru en 2018, l’auteur racontait l’inexorable basculement dans la rage d’un peuple laissé sur le carreau, anticipant les mouvements sociaux que nous avons connu depuis. Espérons qu’il ne fasse pas preuve d’autant de clairvoyance avec L’un des tiens, et que son livre demeure bien classé dans le genre des œuvres post-apocalyptiques et non dans celui des romans d’anticipation.

L’un des tiens / Thomas Sands. Les Arènes (EquinoX), 2020

Chronique publiée dans New Noise n°55 – décembre-janvier 2020

Tous complices ! de Benoit Marchisio

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L’Appli promet de l’argent facilement gagné. Pas de patron, pas d’horaires fixes, la liberté. Il suffit de demander son statut d’autoentrepreneur pour pouvoir se connecter à la plateforme de livraison de repas. Une fois son compte créé, on devient ‘coursier-partenaire’ et on accède au rêve, on obtient le droit de pédaler entre restaurants où l’on récupère hamburgers, sushis ou plats vegan et domiciles de clients affamés.

Abel est étudiant. Il a du temps pour un job d’appoint. Sa mère a du mal à boucler les fins de mois. Pour l’aider, il se lance. Il lui faut un vélo neuf, un téléphone portable et un peu de thune pour payer la caution du sac qui contiendra les commandes. Go. En route vers l’enfer.

Benoit Marchisio compose son récit par paliers. Abel grimpe ou dévale les rues de Paris, et s’il atteint parfois les hauteurs de la ville, il s’enfonce irrémédiablement. Les temps calculés pour livrer sont intenables, les rétributions pour chaque course dérisoires. Deux retards et on est éjecté. Alors, Abel pédale, toujours plus longtemps, toujours plus vite. Accident, agression, vol de son vélo ou de sa cargaison, les risques qu’il affronte sont innombrables, garantis sans assurance.

A travers lui, l’auteur donne un visage à ceux que tout le monde voit passer et que personne ne regarde. Pas les patrons de restos qui leur refusent un verre d’eau ou l’accès aux toilettes. Pas les clients qui se moquent bien de qui leur monte leur bouffe, chaude évidemment, au cinquième étage, puisqu’ils paient pour ça, pour compenser leur flemme d’aller eux-mêmes au kebab de leur coin de boulevard. Pas l’Appli qui n’a pas de visage.

On ne peut pas gagner contre l’Appli. Au casino, au moins, certains peuvent espérer remporter le gros lot. Ici, on perd à tous les coups. Elle est conçue pour ça. Elle est un modèle infaillible de capitalisme pur jus. Les travailleurs sont interchangeables. Plus ils sont pauvres, plus ils sont malléables. Les comptes des ‘coursiers-partenaires’ sont sous-loués à d’anciens livreurs virés, des mineurs ou des sans-papiers ? Tant mieux. Pousser les pauvres à exploiter les encore plus pauvres, c’est bon ça, ça développe l’esprit de concurrence. L’Appli ne leur a-t-elle pas prôné l’individualisme comme valeur sacrée ? Manquerait plus qu’ils s’unissent et que leur vienne l’idée de se révolter… D’autant qu’ils ont les adresses et les digicodes des clients dans tous les quartiers de la capitale…

La rage nous tient tout au long du roman. Articulé autour d’Abel et de différentes figures, le récit la porte à son comble dans les coulisses d’une émission de télé poubelle qui, ayant pressenti une actualité explosive, prétend débattre du sujet pour mieux en caricaturer les termes.

Impossible, après ça, de croiser ces galériens des temps modernes, condamnés à tout accepter, punis pour n’avoir pas accès à des emplois décents, sans penser à Abel et aux autres, sans rêver d’un monde où l’on cesserait d’être tous complices.

Tous complices ! Benoit Marchisio. Les Arènes (equinox), 2021