Le bal des ombres de Joseph O’Connor

bal

En 1876, Bram Stoker quitte son Irlande natale pour devenir l’administrateur du Lyceum Theater de Londres. Il y a beaucoup à faire. Henry Irving, acteur shakespearien renommé occupe la place et ses talents de comédien sont à la mesure de son incapacité à la gestion des ressources et aux économies, autant dire immenses. Bram jongle avec les difficultés, payer les décors, les costumes, tenter de se débarrasser des chats et rats, contenir les fureurs et les enthousiasmes délirants du monstre des planches. Il occupera ses fonctions jusqu’en 1902. Il trouvera néanmoins l’énergie de livrer ses propres démons dans son Dracula, publié en 1897.

Le bal des ombres est beaucoup plus qu’une biographie linéaire retraçant le parcours du père du plus célèbre des vampires. O’Connor intègre des événements de la vie de l’écrivain sans qu’on sache jamais jusqu’à quel point ils sont véridiques ou inventés. Mais une chose est sûre, sous sa plume, Stoker est vivant, tellement qu’on semblerait pouvoir entendre son souffle.

On le suit, dans ce Londres tout en nuances gothiques, capitale accablée de terreur sous la coupe de Jack l’éventreur, traumatisée par la répression morale dont Wilde est victime, enivrée des dernières découvertes technologiques, l’électricité, la photo, le cinéma, férue de mystères ésotériques, droguée au laudanum ou à l’opium.

On ressent son désespoir absolu à tenter d’écrire une œuvre majeure, marquante, qui durera, qu’il sent au fond de lui et qu’il se pense incapable de délivrer. Jamais assez de temps. Jamais assez de solitude. Les passages où il finit par s’exiler dans les greniers du théâtre, et où il est décrit à travers les yeux de Mina, le fantôme des lieux, sont à tirer des larmes.

Tout en étant certain d’échouer, encore et encore, en demeurant son plus sévère juge, Bram doit composer avec les incertitudes hystériques de Henry, calmer les angoisses du maître de la tragédie, cet être qui le traite si mal mais dont l’amitié l’accompagnera jusqu’au bout. Il doit essayer de construire sa vie personnelle, satisfaire sa femme Florence, tout en étant accaparé par une relation triangulaire, dans laquelle Ellen Terry, flamboyante actrice de la scène victorienne dispense son amour ambigu à lui-même et à Henry.

Construit de fragments de journaux intimes, de récits rapportés par des tiers ou la presse, de points de vue différents, à l’image de Dracula, Le bal des ombres envoute, bouleverse. Œuvre sur les supplices de la création, sur l’amitié, la notoriété, la vieillesse, le roman de O’Connor interroge la condition humaine, ce qui fait sa grandeur, ce qui perdure après, après la vanité, le découragement, la jalousie. Déchirant. Immortel.

Le bal des ombres / Joseph O’Connor. trad. de Carine Chichereau. Rivages, 2020

Villa chagrin de Gail Godwin

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Marcus a un peu plus de onze ans quand sa mère meurt dans un accident de voiture. Elle comptait lui révéler l’identité de son père quand il serait plus grand, et n’en a pas eu le temps. L’enfant est placé dans une famille d’accueil avant d’être recueilli par sa grand-tante Charlotte, qu’il n’avait jamais vue. Cette dernière est artiste, elle peint des tableaux représentant des vues de son île perdue au bout du monde, en Caroline du Sud. Excentrique, solitaire à tendance alcoolique, Charlotte a conquis sa liberté après trois mariages ratés. Elle porte les cheveux blancs sur un crâne rasé. La première fois qu’il fait sa connaissance, il vomit ses crevettes.

La cohabitation, pourtant, se passe au mieux. Marcus est mature pour son âge. Surdoué, il a toujours été en décalage avec les gosses de son âge, peu populaire. Il apprécie l’autonomie que sa tante lui laisse. La tendresse entre eux se passe de mots. Il occupe son été en travaux ménagers et en balades sur la plage. Tous les jours, il enfourche son vélo pour rejoindre la « Villa chagrin », tout au nord de l’île. L’histoire de cette maison abandonnée le hante. Elle est délabrée à présent mais porte encore les stigmates d’une violente tempête survenue cinquante ans auparavant, au cours de laquelle ses derniers locataires, un couple et leur fils, ont péri. On ne sait rien d’eux, pas même leurs noms. Leurs corps n’ont pas été retrouvés. Leur rendre leur identité, établir ce qui leur est vraiment arrivé devient l’obsession du petit orphelin, d’autant qu’un jour, sur les lieux du drame, il voit le fantôme de l’ado disparu.

En entrecoupant la description de la vie paisible sur ce bout de terre et les souvenirs que Marcus conserve de sa vie d’avant, Gail Godwin livre un beau roman d’apprentissage. Le jeune garçon, un pied dans un présent fait de découvertes et de routines vite intégrées ainsi que dans un passé encore vivace et douloureux, prend conscience des liens qui unissent morts et vivants, des différences sociales et culturelles entre les êtres, et se construit.

L’enquête qu’il mène est autant un jeu de piste pour cicatriser l’âme de l’apparition devenue comme un reflet de lui-même qu’une quête de ses propres origines. Son initiation dure un été, le temps pour lui, entouré d’une douce bienveillance, de poser les bases d’une future existence apaisée, dépourvue de culpabilité, de rancœurs et de secrets.

Villa chagrin / Gail Godwin. Trad. de Marie-Hélène Dumas. Joëlle Losfeld, 2020

Croque and Roll live de Olivier Martin et Nicolas Barberon

croque and Roll live !

Si un jour, dans la fosse d’un concert, tout à côté de vous, vous croisez un hurluberlu penché sur une feuille de papier, ne vous étonnez pas. Cet énergumène étrange ne sera pas en train d’essayer de lire un roman dans le noir, ni de prendre des notes pour un essai ethnographique ou sociologique. Quoique la démarche du sire en question se rapprochera un peu de ces deux disciplines. Non, vous aurez sous les yeux l’un des membres de Croque and Roll (Olivier Martin ou Nicolas Barberon, pour ce qui est de ce recueil autoédité) s’efforçant de réaliser un croquis de ce qu’il est en train d’observer sur la scène ou dans le public.

Eh bien, figurez-vous qu’il y arrive. Notons que l’exercice doit être périlleux. Entre les gesticulations du type excité devant lui qui le bouscule ou de cette fille qui baptise ses voisins de rasades de bière, le résultat a toutes les chances d’aboutir à de grandes trainées colorées délavées. L’histoire ne dit pas combien de ses œuvres l’auteur en conserve pour une séance. En tout cas, pour le présent ouvrage, les croqueurs présentent un carnet fourni, représentatif de ce hobby étrange qui consiste, un peu à la manière des dessinateurs lors de procès d’assises, à rendre, en quelques coups de crayon, l’âme des gens et des lieux. Le résultat est étonnant et se rapproche du reportage.

Qu’il s’agisse du Hellfest, de la fête de l’Huma, ou de concerts donnés dans des salles plus intimes, les esquisses produites, prises sur le vif, parviennent à capturer l’énergie, l’attitude des musiciens, l’ambiance. On reconnaît, sous les traits de couleur, la façon de tenir sa gratte du guitariste des Burning Heads, sa tête d’Angus Young, son micro de Steven Tyler. Quel intérêt par rapport à un documentaire photographique, me direz-vous ? En fait, ça s’en rapproche tout en étant complètement différent. Le rendu s’en écarte, évidemment. Le regard de l’artiste sur son sujet aussi. Le sentiment d’urgence ne doit pas être le même, tant prendre un cliché et ébaucher un portrait en dessin ne procède pas du même mécanisme de création.

Mais ce qui frappe, c’est que le croqueur peut se rapprocher de l’objet de son art sans être obscène, car le croquis permet une distance plus grande, du recul. A ce titre, les dessins d’Olivier Martin et Nicolas Barberon, sont vraiment réussis. Ceux du public notamment. Souvent de dos, leurs personnages, figures anonymes sous la touche du créateur, sont des images volées, drôles et touchantes, mais sans être des caricatures, et peuvent se targuer de réalisme en évitant la moquerie.

croqueandrolllive.wordpress.com ou croqueurdeligne@gmail.com

Croque and Roll live ! : croquis de concerts / Dessins Olivier Martin et Nicolas Barberon. Textes Robin Jolly. 

Chronique publiée dans New Noise n°52 – février-mars 2020

Nouvelles de la zone 52

nouvelles zone 52

Quand un représentant du collectif Zone 52, « créé dans le but de réunir des gens partageant les mêmes passions pour le cinéma déglingos, la musique forte, les jeux vidéos épileptiques, les bouquins bigarrés », demande à des auteurs de lui écrire une nouvelle, il choisit forcément des individus bercés à la culture underground, croisés dans des concerts ou autres lieux de perdition, et dont on attend qu’ils laissent libre court à une imagination fertile, qu’ils produisent des textes ne s’embarrassant pas de bonne morale. Eh bien, à la lecture des vingt nouvelles réunies dans le présent recueil, on n’est pas déçus. Jérémie Grima a fait une bonne pioche.

Le jeu consistait à respecter comme unique directive « que la zone 52 fasse partie de leur histoire ». Et si on aboutit au final à des narrations très diverses, tirant leur inspiration de cerveaux plutôt déjantés, « plus névrosés que la moyenne » sans doute, elles possèdent néanmoins les points communs d’avoir été écrites avec sérieux, révélant de vrais talents dans le style et la construction, et de dire, chacune, quelque chose sur notre temps.

Certaines s’inscrivent dans le registre réaliste, tendance littérature noire, comme « Zoé 52 », d’Elodie Denis ou « Pins et Poisons » de Philippe Saidj. Ou dévoilent un univers plus intime ainsi que le fait Sam Guillerand  dans « Ma Zone 51 + 1 ». D’autres donnent dans le récit post-apocalyptique, comme « Pour nous d’abord ! » de Christophe Siébert, ou la SF (« La guerre des ondes » de Romain Strasser ou « Redneck » de Wilhem Horn). D’autres encore empruntent le chemin de l’anticipation, voire de la dystopie  avec « Dénonciation positive n° 16984-270549 » de David Didelot ou « En boule » de Marion Chemin.

Bref, il y en a pour tous les goûts. Mais qu’elles soient ultra violentes ou tendres, angoissantes ou qu’elles fassent rire jaune, qu’elles soient longues ou courtes, écrites par des nouvellistes confirmés ou non, toutes s’attardent sur les dysfonctionnements de notre monde ou de celui à venir, pour finalement former un ouvrage cohérent avec un but, atteint : vous émouvoir, vous secouer, vous sortir, ainsi que les auteurs l’ont tous eux-mêmes fait, de votre zone de confort.

Nouvelles de la zone 52 / Collectif. Ed. sous la direction de Jérémie Grima. Zone 52 Editions, 2019

Chronique publiée dans New Noise n°52 – février-mars 2020

Samedi soir dimanche matin de Alan Sillitoe

Samedi soir, dimanche matin, Alan Sillitoe

« C’était un samedi soir, le meilleur moment de la semaine, celui où l’on s’amuse pour de bon, l’un des cinquante-deux jours de gloire dans la grande roue de l’année qui tourne si lentement. (…) Vous appliquez la formule ‘le bonheur dans l’alcool’, vous pelotez la taille des femmes et sentez la bière se répandre délicieusement dans la masse élastique de vos entrailles. »

Le roman s’ouvre sur une scène d’héroïsme pour Arthur, un samedi soir sur la terre, qui voit sa soirée au pub se terminer par un acte de bravoure mémorable. Après avoir ingurgité onze pintes de bière et sept verres de gin, suite à un pari mettant en jeu son honneur de picoleur, il dégringole l’escalier sur la route des toilettes, se repose au bas des marches en position foetale le temps d’un léger coma, puis se relève, boit trois pintes de plus au comptoir, en vomit le trop plein sur un client et sa bourgeoise, et rentre se coucher.

Arthur Seaton, grand gaillard blond, a vingt et un ans et vit à Nottingham. Il travaille depuis ses quinze ans dans la même usine de vélos que son paternel. Le boulot est harassant, dangereux mais n’empêche pas de penser. Arthur est satisfait. Il gagne bien sa vie en comparaison à la misère qui plombait la classe ouvrière avant-guerre. Les quatorze livres hebdomadaires qu’on lui octroie lui laissent assez pour participer aux frais du foyer qu’il partage avec ses parents et son frère et se payer ce qu’il veut : des fringues classes, sa dose de clopes et de bière, de quoi parier sur les matches de foot, de quoi sortir Brenda, la femme mariée qu’il baise dans le dos de son pote de l’usine. Les femmes mariées, c’est ce qu’il y a de mieux, du sexe sans attache, peu d’ennui, si ce n’est quelques poings dans la tronche d’époux humiliés, et des fois, devoir faire passer le gosse, ce qui est, après tout, une affaire de femmes. Les donzelles adorent sa jolie petite gueule, sa façon de frimer, de se la raconter. Quand il en a marre du bruit et de la fureur, il lui suffit de passer quelques heures le dimanche, dans son coin de campagne, seul, à pêcher.

Arthur est en colère. Tout le temps. Sans trop savoir pourquoi. Sa rage le dévore. Son monde est trop étroit, même s’il n’en désire aucun autre et qu’il est fier de faire partie des prolos, bagarreurs, chapardeurs, irrespectueux, solidaires et braves. Ses rêves sont trop petits pour sa grande carcasse, alors il cherche des émotions à sa mesure, se mettre en vrac et se battre, à l’occasion. Il ne croit ni à dieu ni à diable. Les politicards le débectent : « Tu sais ce que je voudrais lui faire, moi, au gouvernement ? J’voudrais faire le tour de toutes les usines d’Angleterre avec une décoction d’carnets à souche et l’mettre en loterie, leur parlement.» La violence le fait vivre plus. Le futur n’existe pas : « L’homme lança de toutes ses forces la chope contre la vitrine. (…) Le fracas du verre cassé fut agréable à Arthur : il synthétisait toute l’anarchie qui était en lui : c’était le bruit le plus convenable, le plus à propos pour accompagner la fin du monde et la sienne propre. »

Si loin.

Arthur est un angry young man, à l’image de son créateur, Alan Sillitoe. Samedi soir dimanche matin, roman largement autobiographique, publié initialement en 1958 est un monument de la littérature anglaise, l’un des premiers à mettre en avant des Working Class heroes, leurs frustrations, leurs grandeurs et leurs bassesses, sans angélisme. Ecrit dans une langue efficace, vive et fleurie, il s’avère presque un documentaire naturaliste sur les conditions de vie de la classe ouvrière, dans les usines, les pubs, leur thé et leurs sandwiches, leurs postes de télé acquis à crédit, leur pale ale et leur gouaille. Il décrit avec une terrible acuité la surpopulation, la promiscuité. La violence aussi, perçue comme la normalité. Celle dont les gamins sont victimes, élevés à la dure par des pères alcooliques. Celle subie par les femmes – loin d’être des fleurs fragiles, les héroïnes de Sillitoe n’en reçoivent pas moins nombre de roustes.

Pourtant si proche.

Samedi soir n’est pas un témoignage sur des temps révolus. C’est une oeuvre littéraire pleine de hargne et, à ce titre, elle demeure furieusement actuelle. So british. So punk. C’est ce qui fait qu’on s’attache à Arthur. Irresponsable, égoïste, guidé par ses envies et le besoin frénétique de les assouvir dans l’instant. Il est vivant. Universel. Intemporel. Populaire. Sa rage fulgurante, ses jouissances simples, son cheminement sans hâte vers une vie plus adulte sont les nôtres et continuent d’influencer écrivains – John King est un fils de Sillitoe dans sa peinture des hooligans, notamment dans son Football Factory, et musiciens, de Madness à Arctic Monkeys.

Samedi soir dimanche matin / Allan Sillitoe. trad. de Henri Delgove. L’échappée, 2019

Un vrai salaud de Louis-Bernard Robitaille

vrai salaud

Alex, journaliste people, décide de passer l’hiver 2010 à Malagusta. L’île n’est jamais complètement désertée par les stars. La traque aux célébrités, même sur le retour, devrait lui permettre de rédiger quelques papiers à envoyer à la presse britannique, sans qu’il ait trop à se fatiguer.

Le roman s’ouvre sur la lecture d’un SMS venant de son coéquipier photographe, lui indiquant que le corps d’un certain Diouke a été retrouvé dans un terrain vague, battu à mort. Alex a, des années durant, rêvé de cette scène. Tant de fois il s’est imaginé disant à Diouke : « tu as tué Rossana, et maintenant c’est toi qui meurs dans ta merde, ce n’est que justice. » Mais voilà, à l’annonce de la nouvelle, il est un peu perdu, comme si on lui avait dérobé sa réplique.

Sa réaction, pour le moins intrigante, résume parfaitement l’ambiguité de l’intrigue, présente le contexte et soulève la question qui courra tout au long du récit : Diouke est-il le salaud du titre ?

La réponse, ou en tout cas, des éléments de réponse, viendront des souvenirs d’Alex à propos de ce personnage désormais disparu.

Ils s’étaient rencontrés à Paris en 1976. Comme tous les membres de la bande navigant dans le sillage de Diouke, Alex était tombé sous son charme. Aussi brillant que bavard, Diouke dispensait ses pensées éclairées à qui voulait l’entendre. Il avait un avis sur tout en matière d’art, de littérature ou de politique et passait ses journées à inonder sa cour de son savoir, développant ses idées à mesure qu’il les trouvait, dans les verres d’alcool notamment. Volontiers communiste comme un pied de nez à sa caste, il s’encanaillait a l’envi avec des types de basse extraction, prostituées, joueurs de carte, dépensant un argent fou dont on ne connaissait pas la provenance. Charismatique, il était fascinant autant que tête à claques. Insupportable de mépris envers ses congénères, forcément inférieurs, il avait l’attrait des critiques éloquents et, à la manière d’un Oscar Wilde, encourait le risque de se faire étriper pour avoir éreinté quelque écrivain ou artiste, dans un article ou un salon, d’une saillie assassine. Il était de ceux dont on ne sait s’il faut les gifler ou rire à leurs blagues.

Les deux hommes s’étaient séparés, en froid, après que Diouke ait ravi sans scrupule la femme dont son ami s’était épris. Rossana, échappée d’un tableau de Botticelli avait succombé, au sens littéral du terme.

Trente ans plus tard donc, Alex et Diouke se rencontrent à nouveau. Attiré comme par un aimant, malgré lui, Alex se retrouve, encore, confronté à cet être qu’il hait mais dont il recherche la présence, fomentant une vengeance illusoire. Diouke n’a pas changé. Dilettante, alcoolique mondain, il vit à crédit, joue, flambe, parle toujours beaucoup et surtout de lui. Au point qu’Alex lui demande : « je ne comprends pas que tu aies vécu si longtemps sans te faire démolir le portrait. Je veux dire, littéralement, le crâne fracassé. » On connait la suite…

Un vrai salaud, de facture très classique tant dans le fond que la forme, se joue des codes du roman noir, pour pencher finalement vers le roman de moeurs, avec une analyse très poussée d’un milieu social et surtout de la psychologie d’un personnage. Diouke n’est qu’ambiguité. On croit l’avoir perçu, il nous glisse entre les mains. D’abord parce qu’il est décrit par son rival, donc de façon subjective, et qu’Alex n’est pas dénué de défauts.

Et l’auteur émaille son histoire de blancs. Il y a des trous dans les vies de ses personnages, des omissions dans leurs déclarations. Au lecteur de se forger son opinion dans un flot d’informations parfois contradictoires. La résolution de l’énigme n’est pas ce qui compte. La mort de Diouke était inévitable. Encore faut-il savoir quel homme il a été vraiment. Etait-il seulement un vrai salaud ? Imbu de lui-même, pire que ces autres qui n’ont vécu qu’à travers lui, se gargarisant de faire partie de sa troupe ? N’était-il pas le reflet de leur propre mégalomanie ? Plus nihiliste, sachant que les vraies amitiés n’existent pas, sa fin est-elle autre chose qu’un acte de désespoir, un suicide déguisé ? Ruiné, quitté par sa femme, abandonné de tous, n’a-t-il pas simplement forcé le destin ?

Il n’y a pas de réponse au final, seulement l’évidence que personne n’est jamais tout noir ou tout blanc. Et c’est bien la seule évidence de ce roman insaisissable.

Un vrai salaud / Louis-Bernard Robitaille. Noir sur blanc (Notabilia), 2019

Le titre du roman de Thierry Tuborg

titre roman

Un auteur se demandant comment il pourrait nommer l’oeuvre qu’il est en train d’écrire, tel est le fil rouge, la ligne de crête du dernier livre de Thierry Tuborg, dans lequel, comme à son habitude, il se met en scène. Tergiversations, doutes, éliminations de diverses possibilités – trop racoleuses, invendables, trompeuses – l’amènent à choisir pour titre Le titre du roman. En plus d’être drôle, ce nom, prenant par surprise ses lecteurs assidus ( qui s’attendaient à lire le tome 2 de Ne plus écrire publié l’année dernière) sonne en fin de compte comme une évidence. (Pour savoir comment il en arrive à cette conclusion, vous n’avez qu’à lire, non mais ho!)

Ce cheminement m’a fait penser au titre de la fameuse chanson d’un autre punk non moins fameux, « Blank Generation », de Richard Hell. Au départ, un trait sur un tee-shirt dans la phrase I belong to the ——— generation, un blanc, un vide laissé là pour que le public le remplisse à sa convenance, qui avait fini, mise en abîme manifeste, à donner le nom au morceau. Concours de circonstance, trouvaille géniale comme pour Le titre du roman, non ? Vous ne trouvez pas ? Pas grave, je me comprends. J’ai bien le droit de digresser, c’est mon blog, et c’est ma chronique après tout, je fais ce que je veux. Tuborg ne se prive pas, lui, de prétendre avoir écrit un roman quand on a dans les mains un récit de vie, ni de faire des associations d’idées. Il navigue de souvenirs en points de vue sur le monde tel qu’il va, de son passé d’employé saisonnier dans un village de vacances il y a longtemps à son présent à Bordeaux. Entre ces deux espaces temps, une rencontre qui a changé sa vie, un amour qu’il n’espérait pas et, tout du long, l’exploration de ce sentiment nouveau, profond.

On ne peut qu’être touché par la sincérité avec laquelle il livre ses émotions naissantes, le portrait qu’il fait de sa belle, de celle qui l’a révélé à lui-même, un rescapé qui l’a échappé belle, un ours mal léché s’extasiant de son nouveau statut d’animal de compagnie. C’est joyeux, plein d’autodérision et d’aveux de faiblesse, rempli de vieilles maladresses et promesses à venir.

C’est tuborguien, quoi.

Le titre du roman / Thierry Tuborg. Editions Relatives, 2020

La crête des damnés de Joe Meno

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Octobre 1990. Brian a 17 ans, de l’acné, des lunettes, des érections aussi impromptues qu’embarrassantes. Il habite Chicago, quartier sud, très blanc, où les habitants, pompiers ou flics, Irlandais souvent, font tout pour que les noirs ne viennent pas saccager leur paix. Il aime le métal, les films d’horreur ou de samouraïs. Il passe ses journées en cours au lycée catholique, puis à traîner dans les salles d’arcade, et surtout en compagnie de Gretchen. Il a le béguin pour elle. Gretchen est punk. Elle lui fait des compils K7 avec les Clash ou les Dead Kennedys. Elle a les cheveux roses, des kilos en trop et un penchant pour la castagne. Brian rêve de devenir une star du rock et d’inviter Gretchen au bal. Mais il n’ose pas et il a un peu honte aussi, parce qu’elle est grosse.

C’est un ado, sans plus ni moins de problèmes que des millions d’autres. C’est lui qui nous parle et c’est dans la justesse de ton dont l’auteur fait preuve que son personnage est touchant et drôle. Peut-être parce que Brian est un double et que Meno a été assez marqué par ses années ado pour en dresser une peinture sensible, où poissent ces sentiments exacerbés, ces peines immenses et ces joies euphoriques qu’on ressent à cet âge.

Entre difficulté à se faire une place, désir de s’intégrer et d’envoyer chier le monde, Brian avance. La narration se déroule par petites touches, scènes prises sur le vif sans toujours de liens entre elles, comme autant d’anecdotes, triviales pour son entourage, primordiales pour lui. Il avance en accéléré. Ses amitiés à la vie à la mort durent le temps d’un battement de cils. Il change de potes, fréquente exclusivement Rod, un gamin noir pas très populaire parce qu’intello, puis Mike qui fume de la beuh, puis Nick, qui fait du skate. Il change d’amour, jetant son dévolu sur Gretchen, puis Dorie, puis Gretchen de nouveau. Il change de goûts musicaux, passe de Guns N’Roses aux Misfits, sans renier tout à fait ses passions de jeunesse. Il change de look, se rase la tête, cherche une tribu pour l’accueillir, se cherche.

Pour stabiliser le chaos, donner du sens aux bouleversements qui l’atteignent, laisser une trace peut-être, il fait des listes, de qui peut aller se faire foutre, de conseils pour emballer… et surtout de noms de groupes, de morceaux. Car la musique est le fil, tendu dans le vide, sur lequel il progresse, le rock est l’onde sur laquelle il surfe au gré de ses humeurs en dents de scie, le punk est la corde qui le relie à son nouveau clan, quand finit le livre, en mai 91.

1991 : Joe Meno avait 17 ans alors. C’était l’époque des cabines téléphoniques, des jeux vidéos payants, des crêtes colorées, des groupes comme les Descendents, Black Flag, Metallica, Motley Crüe, AC/DC, Social Distortion, Minor Threat, Iron Maiden, Operation Ivy, 7 Seconds, Life Sentence, DRI, Screeching Weasel, Naked Raygun, Big Black… Bande son omniprésente, efficace, pointue, infaillible, jouissive… et très légèrement anachronique, car issue majoritairement des 80’s. Alors ne cherchez pas, à partir des listes du héros, à vous faire une compil des chansons représentatives de 91, l’album qui sauve la vie (de Brian), c’est Walk Among Us, des Misfits, et il est sorti en 82. Mais peu importe, et peut-être même tant mieux. Les morceaux cités conservent une puissance évocatrice indéniable, jubilatoire et contribuent à faire de La crête des damnés un roman majeur sur les émois de l’adolescence.

La crête des damnés / Joe Meno. trad. Estelle Flory, Agullo, 2019

Chronique publiée dans New Noise n°51 – novembre-décembre 2019

Mélatonine de Pascal Fioretto

mélatonine

Marcel Klouellebecq est en panne d’inspiration. Lui, le grand génie des Lettres, fin analyste des travers de notre modernité, visionnaire quant aux prochains fléaux sociétaux qui ne manqueront pas de nous tomber sur le coin de la gueule, adulé du tout Paris littéraire, bon client des plateaux télé, lui dont chaque roman sauve toute la chaîne du livre par ses ventes faramineuses n’arrive plus à écrire. En tout cas, son éditrice vient de lui refuser ses deux derniers manuscrits, « pas assez segmentants. » Il faut dire qu’il a établi sa notoriété autant sur ses provocations que sur son style, vestimentaire et narratif. Et là, il peine à dénicher une problématique assez transgressive pour faire le buzz, alimenter un débat qui déchirera les bobos à la machine à café, qui les fera prendre position pour ou contre le dernier Klouellebecq, qu’ils ne liront pas mais qu’ils achèteront. Il va trop bien pour renouer avec l’état de grâce, cette dépression qui le transcende. Il lui faut retrouver la laideur, réalimenter son accablement pour ravir ses fans.

L’idée lui est soufflée au cours d’un dîner. Il lui faut dégoter « un décor sinistre pour faire mouiller la France qui lit. » Pourquoi ne pas écrire sur cette « bande de territoire, qui traverse le pays de la Meuse jusqu’aux Landes, dans laquelle la densité de peuplement et l’espérance de vie sont très largement inférieures à la moyenne nationale, (où) la population souffre d’un sentiment d’abandon et d’un désespoir chronique » ? En gros, pourquoi ne pas aller rendre visite aux ploucs, séjourner dans un bled symbole de cette France périphérique pour en conter la glauquitude ? Soit, la diagonale du vide sera le sujet et le titre de son prochain best-seller. Le grand auteur enfile sa doudoune Canada Goose, grimpe dans sa Jeep Grand Cherokee met donc « le cap au pire », direction l’est, et se pose à Morneuil.

Pascal Fioretto n’en est pas à son coup d’essai pour faire rigoler dans les chaumières. Il a déjà commis plusieurs méfaits réussis dans l’exercice difficile du pastiche, notamment avec Et si c’était niais, ou L’élégance du maigrichon.

Souvent, les textes façonnés à la manière de ennuient très vite. L’unique habileté des rédacteurs à reproduire une façon d’écrire est à saluer certes, mais tel le savoir-faire du sabotier, on se demande pourquoi dépenser tant d’énergie pour au final ne délivrer que des… sabots. Mélatonine va beaucoup plus loin. Non seulement Fioretto parvient à faire entendre la musique des ouvrages du chouchou médiatique, à faire sourire de ses tics et ses postures, mais il livre une critique en règle du monde contemporain de l’édition, du parisianisme qui fait l’opinion.

Klouellebecq, armé de ses apriori, se retrouve ainsi dans le trou du cul du monde, ce désert médical, culturel et social autrefois appelé Province, désigné désormais sous le terme de régions ou de territoires (comme on parle des quartiers, c’est plus chic) et y trouve le bonheur. Etonnant, non ? Il dort bien, mange bien, baise et se fait même laver les cheveux ! Il se plait finalement au contact de ces délaissés, incultes et pauvres. Bref, il n’arrive pas à déprimer, à dénigrer ces êtres étranges qui peuplent tout l’hexagone sauf Paris. Fioretto parvient à faire mesurer toute la condescendance dont ils sont l’objet depuis là-haut et se moque de la médiocrité, de la mesquinerie des gens riches et célèbres et de ceux qui les font. Ça dézingue, c’est extrêmement drôle parce qu’extrêmement fin et méchant. Avec Mélatonine, la parodie n’est pas un art, mais du grand art.

Mélatonine / Pascal Fioretto. Robert Laffont, 2019

Vinegar girl de Anne Tyler

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Kate Battista a 29 ans. Elle a du charme, pour qui aime les femmes charpentées. Si elle faisait un petit effort, elle pourrait être jolie mais elle n’a que faire d’être jolie, ça ne sert à rien d’être jolie quand on a tant de travail : tenir la maison, jardiner, bosser dans une école maternelle, cuisiner pour sa sœur cadette Bunny, jolie elle, et son scientifique de père, perché dans ses nuages, spécialiste en neurobiologie, sur le point de finir une étude capitale… qu’il ne peut terminer seul. Il a besoin de l’aide de son assistant pour finaliser sa découverte. Mais le visa de Pyoder Cherbakov arrive à son terme. Il n’a qu’une chance de pouvoir rester, se marier au plus vite. Ça tombe bien, la solution est à portée de main : Kate est célibataire.

Variation autour de la mégère apprivoisée de Shakespeare, Vinegar Girl transpose le thème de la femme rebelle finalement domestiquée dans une Amérique contemporaine néanmoins décalée. Anne Tyler confère à son roman un charme délicieusement désuet, accentuant ses airs de gentille comédie romantique. Tous les ingrédients d’une bluette sont réunis : l’atmosphère farfelue, les deux futurs amants que tout oppose, les personnages secondaires qui vont interférer sur le destin des amoureux, le style alerte, les dialogues enlevés, l’intrigue que l’on devine dès les premiers chapitres… Mais si Vinegar Girl se lit avec un plaisir de midinette, il possède l’intelligence d’une comédie de mœurs réussie.

Si la mégère originelle ne se laissait pas si facilement saisir, si la domination à laquelle elle succombait pouvait être une part du jeu sexuel à laquelle elle se livrait avec son amant, tour à tour dominatrice ou soumise, mais toujours en recherche de plaisir, la Kate d’Anne Tyler est elle-même plus complexe que le résumé de l’histoire ne semble le suggérer. Sauvage, brillante, franche jusqu’à l’impolitesse, Kate change-t-elle au cours de l’histoire, se renie-t-elle ? Que nenni. Elle conserve ses reparties cinglantes, son étrangeté aux yeux des autres. Elle se moque de la bienséance, des normes sociales, de la morale. Elle ne plie pas, ne rompt pas, ne rampe pas. Elle se contente d’accepter les sentiments qu’elle éprouve pour Pioder. Et tant pis s’ils s’accordent aux vœux paternels. Ainsi qu’elle le dit à sa sœur qui l’accuse de se rabaisser pour convenir à son époux : « Je ne fais pas la carpette, je l’accueille dans mon pays. Je lui fais de la place dans un endroit où l’on puisse tous les deux rester nous-mêmes. » Cute, isn’t it ?

Vinegar girl / Anne Tyler. trad. de Cyrielle Ayakatsikas. Phébus, 2018