La caverne aux chauves-souris sous la montagne noire de Sébastien Raizer

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Avril 2020. Kyoto. Sébastien Raizer, qui vit depuis plusieurs années au Japon, commence à faire « zazen ». Chaque matin, à l’aube, il se rend au temple zen Kōshō-ji pour pratiquer cette forme de méditation assise, basée sur la respiration, à la recherche de lui-même et de l’harmonie avec le monde qui l’entoure.

Si La caverne aux chauves-souris sous la montagne noire est un ouvrage de réflexion sur la pratique de cet « art » millénaire, tentant de faire comprendre aux occidentaux que nous sommes la philosophie qui l’anime, et si certains passages demeurent abscons aux personnes, dont je suis, incapables de ralentir le rythme pourtant épuisant de leur quotidien, il est avant tout un joli témoignage sur les efforts d’un homme en quête de spiritualité. Et c’est bien cette incarnation, cette personnalisation qui est intéressante ici.

Sous la forme d’un journal, facile à lire, Sébastien Raizer livre sa progression dans cette immersion, ce voyage en lui-même. Chaque jour, il fait de nouvelles découvertes, et son étonnement, sa naïveté permettent au lecteur d’accompagner sa progression. On mesure la difficulté à tenter l’aventure à l’aune de ses doutes et de ses hésitations. Car l’auteur reste curieux de ce qu’il découvre. Il observe, et si son regard sur les choses évolue au fil des pages, il ne peut s’empêcher d’être distrait par la beauté d’une fleur, la présence d’autres élèves qui l’intriguent, et dont il restitue les gestes. Et par ce bonze, gardien du temple, qui l’initie, lui montre la voie en lui donnant quantités de tâches manuelles à accomplir avant de pouvoir méditer, comme laver les sols ou ramasser les feuilles, et le plonge parfois, d’une parole, dans des océans de perplexité.

L’auteur ne cherche pas à convaincre des bienfaits de la méditation, il ne juge pas, il raconte, humblement, son expérience, et en dit, finalement, beaucoup sur ce qu’il est.

La caverne aux chauves-souris sous la montagne noire / Sébastien Raizer. Editions du Relié, 2021

Des vies à découvert de Barbara Kingsolver

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De nos jours, ou presque, à Wineland, dans le New Jersey, Willa Knox pose ses valises dans la maison dont elle a hérité. Elle est journaliste indépendante au chômage et Iano, son mari, vient de trouver un poste précaire à l’université du coin. Les finances ne sont pas au beau fixe, le moral non plus. Le fils de Willa a récemment perdu sa femme et s’avère incapable de s’occuper de son petit garçon. Son beau-père moribond et pénible, et enfin sa fille rebelle, de retour de Cuba, complètent la maisonnée. Maisonnée dont les fondations s’affaissent et qui menace de s’écrouler…

En 1870, Thatcher pose son cartable dans cette même demeure, déjà dans un piètre état. Elle appartient à la famille de Rose, son épouse et le couple la partage avec la mère et la jeune sœur de cette dernière. Il a trouvé un emploi de professeur de sciences dans la très traditionnelle école du village. Les idées de Darwin commencent à se propager, mais il ne fait pas bon tenter de les partager quand votre directeur est créationniste. D’autant que le magnat de la ville n’entend pas, lui non plus, qu’on pervertisse les cerveaux des élèves avec de dangereuses inepties. Thatcher se cabre, se fait des ennemis jusque dans son foyer, d’autant que sa situation ne lui permet pas de combler les désirs des femmes qui le composent. Il ne trouve du réconfort qu’en compagnie de sa voisine Mary Treat, scientifique reconnue et amie des plus grands, dont Darwin.

Deux époques, donc, dans ce roman foisonnant qui décrit par le menu les péripéties, petits bonheurs et grandes détresses touchant les membres de deux familles. Ni tout à fait les mêmes, et pourtant si semblables, leurs vicissitudes trahissent la difficulté à appréhender un monde sur le point de basculer. Willa doit faire le deuil des idées qui ont guidé ses choix. A l’heure de l’élection prochaine de Trump, tandis que son couple se retrouve dans une inconcevable précarité, elle prend conscience que toute sa vie a été vouée à rechercher une stabilité qui paraît dérisoire quand la mort frappe et que la planète se meurt. Willa fait de son mieux. Pour soutenir ceux qu’elle aime. Pour évoluer avec son temps. Tout comme Thatcher œuvre à ne pas se renier en s’efforçant de supporter son entourage.

Les chapitres s’interposent, dépeignant une époque puis l’autre successivement, et l’on prend autant de plaisir à retrouver les personnages des deux périodes, tant l’auteur creuse les similarités de comportement en temps de tempête et finit par dresser le portrait d’une Amérique, et plus largement d’une humanité, finalement toujours en train de s’ effondrer et de se reconstruire.

Des vies à découvert / Barbara Kingsolver. trad. de Martine Auvert, Rivages, 2020

Le petit polémiste de Ilan Duran Cohen

« Je n’aurais jamais dû ouvrir ma gueule. » Belle entrée en matière pour s’attirer d’emblée la sympathie du lecteur. Qui n’a pas, en effet, prononcé cette phrase au moins une fois dans sa vie, craignant les conséquences de propos tenus à la légère, d’une galéjade mal interprétée ? Le plus souvent, on s’en fait pour rien et on peut se fier à l’intelligence d’un auditoire bienveillant pour oublier, pardonner si besoin.

Mais Alain Conlang a de quoi se faire du mouron. Dans son monde, hors de question que les mots dépassent la pensée, hors de question de faire de l’humour mal placé, on doit tourner sept fois sa langue dans sa bouche au risque de heurter les sensibilités et de déclencher l’ire d’un clan, d’une communauté, d’un groupe qui mérite le respect autant que n’importe quel autre. Petit polémiste à la télé, il sait qu’il est payé pour amuser sans choquer, il connaît les limites. Limites qu’il dépasse allègrement, sans s’expliquer pourquoi, lors d’un dîner où une déclaration sexiste signe sa dégringolade. On ne se moque pas des femmes, des gros, des étrangers, des différents genres. On vit dans l’harmonie. Chacun veille à sa santé, on ne pollue pas, on ne boit pas, on ne mange pas gras, bref, on ne pète pas. Conlang a dépassé les bornes, il risque l’exclusion sociale et la castration chimique.

Ilan Duran Cohen fait le pari de faire rire en décrivant un futur proche où on n’a plus le droit de rigoler et passe l’épreuve haut la main, contrairement à son personnage qui n’en finit plus de s’enfoncer. Ses tentatives hilarantes pour s’en sortir sont à la mesure de notre effroi face à un univers où tout est pris de travers, et où on ne s’en sort qu’en fermant sa gueule. L’absurdité des dérives que l’on pressent possibles est justement soulignée par cet humour, cette distance nécessaire qui échappe à tous les protagonistes de cette société lisse, désireuse de faire le bonheur des gens malgré eux, où tout est grave et mérite sanction. Conlang patauge et se débat. On rit, tant qu’on le peut, tant que les poètes peuvent encore être traduits par des auteurs choisis selon leur compétence et non leur couleur de peau ou leur sexe.

Le petit polémiste / Ilan Duran Cohen. Actes Sud, 2020

Vulnérables de Richard Krawiec

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Il y a eu un cambriolage chez les Pike. Le pavillon de Phyllis et Jake a été ravagé. Souvenirs dérobés, murs tapissés d’excréments, mobilier et bibelots en miette, intimité souillée. Le choc est tel qu’ils ont besoin de soutien. Leur fille Carol accouche dans quinze jours, le ménage de leur fils Randy subit des tensions. La famille se tourne donc vers Billy, l’aîné de la fratrie. Billy ne les a pas vus depuis plusieurs années, occupé qu’il était à purger des peines de prison pour braquages, trouver de la thune pour sa dope ou sa picole. A trente-sept ans, il cherche toujours qui il est et quel chemin prendre. Soit Le retour du fils prodigue version drogué délinquant obligé de retrouver les siens et leur banlieue. Leur première entrevue lui inspire cette pensée : « ils avaient tellement grossi qu’ils ressemblaient à des caricatures d’illustrés servant à montrer le mépris des plus instruits. »

Une phrase est tout est dit. Dans leur lotissement proche d’une voie circulante, soucieux du qu’en dira-ton, du jugement des voisins qui habitent les mêmes maisons qu’eux, les parents de Billy sont l’antithèse de leur rejeton. Et c’est bien du côté de Billy que le lecteur se place. Accentué par l’emploi de la première personne, seul son point de vue compte. Le récit se construit autour de lui, les autres membres de la tribu servant principalement à définir sa place au sein du groupe et à faire remonter des souvenirs douloureux. L’événement malheureux qu’ont subi ses parents, même s’il met à mal leur semblant de réussite et bousculent leur paix, est dérisoire par rapport à ce qu’a enduré le petit garçon qu’il était, ce qui a fait de lui ce qu’il est devenu, un paria sans estime de lui-même, et qui gagne malgré sa violence notre empathie.

Billy n’est pas un ange et c’est peut-être parce qu’il se juge sévèrement qu’il s’élève au-dessus de sa lignée. Ses parents sont incapables de recul. Ils ont dû faire face à la crise, au chômage, à la peur du déclassement, à la honte, autant de circonstances atténuantes dans cette Amérique de la fin des 80’s qui considère que chacun a sa chance, et que l’échec ne dépend que de la mauvaise volonté des individus. Ils n’ont pas appris à aimer, à protéger leur progéniture, plus subie que désirée. Ils semblent vides tandis que chez Billy les émotions débordent.

Richard Krawiec excelle toujours dans sa peinture fine, évitant pathos et manichéisme, des déterminismes sociaux et leurs conséquences psychologiques qui conduisent les êtres vers l’exclusion et leur difficile rédemption.

Vulnérables / Richard Krawiec. trad. de Charles Recoursé. Tusitala, 2017

Dans la joie et la bonne humeur de Nicole Flattery

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Une jeune femme qui revient dans le village de son enfance pour travailler dans une station-service qui n’existe pas. Une ado qui fantasme sur l’ouvrier saisonnier employé par son père. Une étudiante de quatrième année qui ne sait pas quelle matière elle étudie. Une célibataire qui enchaîne les rendez-vous décevants dans un resto miteux en attendant la fin du monde… Les huit nouvelles de l’Irlandaise Nicole Flattery, qu’elle utilise le présent ou le passé, le « je » ou le « elle », dressent des portraits de femmes singuliers où l’étrangeté domine.

Toutes décalées, à côté du monde et de leurs pompes, ses héroïnes observent la vie plus qu’elles n’y participent. Elles essaient, sans y parvenir, de s’intéresser aux choses, aux gens mais rien ne semble répondre à leurs attentes, d’autant qu’elles ne savent pas vraiment ce qu’elles attendent. Les hommes sont pitoyables de normalité. Les relations humaines ne sont qu’ennui. Les existences sont étriquées, vides de sens. Elles n’ont de place nulle part.

Pourtant, pas de désespoir dans ces pages, simplement le sentiment que pour s’intéresser aux autres, encore faudrait-il qu’ils soient intéressants. Alors, elles commentent leur absence de sentiment envers leurs semblables, les réactions des êtres qu’elles rencontrent face à leurs réparties bizarres. Elles ne sont pas rejetées, juste ailleurs, dans un univers parallèle où elles profitent de leur solitude. Quitte à se mettre du coton dans les oreilles afin de mieux apprécier le silence.

L’humour est noir, perceptible dans des dialogues absurdes. Nicole Flattery insiste sur leurs névroses, leurs physiques quelconques et s’amuse. Il vaut mieux être soi-même plutôt que comme tout le monde, semble-t-elle affirmer, et vouloir plaire aux autres n’est pas un gage de bonheur quand on y perd son âme.

Dans la joie et la bonne humeur / Nicole Flattery. trad. de Madeleine Nasalik. Ed. de l’Olivier, 2020

Erostrate for ever de Aïssa Lacheb

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Erostrate est le nom de l’homme qui incendia le temple d’Artémis à Ephèse, considéré comme l’une des sept merveilles du monde, en 356 avant J. C. Il expliqua son geste par le fait que cet acte était la seule façon pour lui d’acquérir la notoriété. Il fut supplicié et on interdit à quiconque de prononcer son nom.

Avec un titre pareil, on se doute que ce n’est pas la grandeur d’âme, la bravoure ou l’altruisme qu’Aïssa Lacheb cherche à incarner à travers ses personnages d’Erostrate for ever. Dans ce recueil de textes, qui n’ont de points communs que la représentation de figures en route vers leur chute, l’auteur évoque des tranches de vie d’êtres en marge, dont on voudrait nier l’existence parce que leur présence fait tache dans le paysage ou parce que les choix qu’ils font les conduisent à leur perte. Fils qui fuient la violence alcoolique de pères, couple d’amoureux qui finissent camés dans une sordide chambre de bonne, jeune femme qui sombre dans la violence, la prostitution et la folie, comptable qui prend le train de l’Enfer, tous sont frappés au sceau d’un déterminisme social dont il est difficile de s’extirper.

Et pourtant, ce n’est pas de la pitié, ni de la révolte, que l’on ressent à la lecture de ces histoires naturalistes où tout semble perdu. Il y a beaucoup plus dans ces pages qu’une volonté de faire pleurer sur le sort de condamnés. Il y a de la beauté et de l’empathie. Envers leurs luttes pour s’en sortir, même si elles finissent avortées. Envers les chimères qu’ils nourrissent, même s’ils se mentent à eux-mêmes. Envers leur volonté peut-être, tel Erostrate, d’emprunter le chemin de la condamnation des leurs pour montrer qu’ils existent, tant pis s’il leur faut être punis ou mourir pour atteindre à une certaine forme de reconnaissance. Le pire ne serait-il pas la négation totale de leur passage sur terre ?

En saluant leurs choix incompréhensibles au plus grand nombre parce que guidés par le désespoir, en louant leur refus de rester cantonnés à une place assignée, non choisie quand ils se rêvent un destin, en soulignant la survivance de telles figures et de leurs voix, qu’elles que soient les époques, et malgré la volonté de les faire taire, au final, n’est-ce pas la réhabilitation du personnage antique que prônent ces récits ?

Il y a tout ça dans Erostrate for ever, porté par une langue poétique à force d’être proche du réel, notamment dans ce texte raconté au présent, martelé par un « tu » qui accentue l’inexorabilité de la déchéance de ce fils emporté par l’alcool, alors qu’il sait qu’il reproduira le destin de son père, malgré lui, mais délibérément aussi.

Erostrate for ever / AÏssa Lacheb. Au diable vauvert, 2021

Dandy de Richard Krawiec

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L’histoire entre Artie et Jolene commence sous de drôles d’auspices. Dans de la jelly. Lors d’un combat entre femmes organisé dans un bar crade. C’est plus marrant avec cette matière qui glisse et colle. Jolene participe contre quelques dollars, tant pis si elle finit à moitié nue. Artie mate et fait des paris. Ce n’est pas qu’il la trouve jolie, mais elle a l’air assez naïve pour entamer une aventure avec ce beau parleur, menteur, glandeur et elle a un appartement qui serait mieux que la chambre dans laquelle il vit.

Jolene, en effet, est gentille. Elle a besoin d’amour, et d’argent. Son petit garçon, Dandy, devrait se faire opérer des yeux, si elle en avait les moyens. Il a aussi besoin d’un père, pourquoi pas Artie ?

Quel roman extraordinaire que Dandy ! Richard Krawiec explore avec une finesse inégalée ses personnages, qui gagnent en profondeur au fil des pages. La misère dans laquelle il les plonge aurait pu servir de toile de fond à un récit glauque ou misérabiliste. Il n’en est rien. Dans cette peinture de gens simples, sans éducation, sans aucun code pour s’intégrer dans un monde rude envers les traîne-savates, il évite tout manichéisme, toute forme d’angélisme et l’on a aussi souvent envie de les plaindre que de les étriper.

Calculateurs à force de galères, ils sont autant victimes que bourreaux. Lui envers elle dont il exploite les faiblesses, elle envers Dandy qu’elle nourrit de beurre de cacahuète et de pepsi et fait dormir dans un carton. La vie a fait d’eux ce qu’ils sont, égoïstes, toujours dans la dèche, opprimés par leur environnement et par un passé familial aux lourdes conséquences. Ils prennent aussi part à leur propre destin, décidés à améliorer leur condition, sauf si c’est pour travailler tous les jours, payés peau de balle.

Fourbes, petits, on se délecte de leurs combines sans envergure, de leurs réflexions à l’emporte-pièce, des pensées qu’ils taisent l’un à propos de l’autre, ô combien délectables. Grands, courageux, on pleure avec eux, on enrage que la vie s’acharne à détruire leurs plans avec autant de constance et l’on s’émeut de leur amour, finalement d’une sincérité absolue, un amour immense et naturel, du genre où l’on peut se permettre de péter de concert. Entre rires et larmes, agacement et compassion, révolte envers et contre le couple, on finit Dandy en ayant éprouvé toutes les émotions possibles, constamment sur le fil, et surtout, à force de montagnes russes, en évitant absolument de juger.

Dandy / Richard Krawiec. trad. de Charles Recoursé. Tusitala, 2013

Betty de Tiffany McDaniel

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Les Carpenter ont déjà perdu deux enfants quand ils posent leurs valises dans l’Ohio, d’où la mère est originaire. Ni plus ni moins rejetés là qu’ailleurs. Betty s’accommode de l’endroit entourée des siens que les voisins trouvent atypiques. Le père est un indien cherokee, et dans la fratrie, Betty est la seule à avoir hérité de sa peau mate et de ses yeux noirs, tandis que ses cinq frères et sœurs ont pris la blondeur maternelle.

C’est peut-être pour cela qu’il lui rapporte les légendes de son peuple, quand il ne les invente pas pour elle. C’est un conteur extraordinaire qui fait naître des rêves chez la petite métisse, des ailleurs, des possibles. Lui fait sentir qu’elle est précieuse, unique, qu’elle porte en elle son propre destin. Alors, tant pis si ses camarades, à l’école, la méprisent et insultent sa couleur de peau. Tant pis si elle est pauvre puisqu’elle a ses histoires. Tant pis si elle née fille quand c’est plus facile d’avoir un avenir quand on est un garçon.

Etre un bon père n’empêche pas les drames. Au racisme ordinaire dont il est la première victime, à la méchanceté crasse, aux accidents s’ajoutent les horreurs tues contre lesquelles il ne peut rien, passées ou présentes, celles qui viennent du dedans, de la famille.

C’est Betty qui raconte. C’est Tiffany McDaniel qui s’empare de l’histoire de sa mère pour en faire un récit, à la première personne, qui la transcende. Elle a trouvé la voix, la justesse exacte, pour raconter l’enfance et le passage à l’âge adulte, pour exprimer ce qu’est être une fille, pour dire l’amour.

Car si de deuils et de tragédies il est beaucoup question dans Betty, c’est surtout un roman d’amour. S’il y a dans ses pages des passages d’une dureté extrême, ils sont contrebalancés par un élan de vie plus grand que la douleur, et sublimés par une écriture flamboyante qui fait naître des images d’une poésie céleste et des envies de pleurer devant une telle beauté.

Le père fait de la réalité des mythes. Il se passionne pour les plantes, les animaux, il fabrique des potions, des arcs en ciel, des bijoux, des sculptures qu’il offre à ses enfants. Il aime chacun d’entre eux, avec leurs personnalités marquées et sensiblement dépeintes, sans les juger, nous poussant à les chérir à égal degré, à travers ses yeux et ceux de Betty. Il les pense beaux, donc ils le sont et ceux qui disparaissent le restent pour toujours.

Betty est un roman d’amour de l’auteure à sa mère, un hommage émouvant à l’amour conjugal et fraternel, une évocation bouleversante d’une civilisation qui serait perdue sans des pères fantastiques, et l’on se prend à craindre qu’un film soit tiré de l’œuvre qui viendrait pervertir les images personnelles que l’on s’est créées de la petite indienne.

Betty / Tiffany McDaniel. trad. de François Happe, Gallmeister, 2020

Le chien noir de Lucie Baratte

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Il était une fois une jeune fille très jolie qui s’appelait Eugénie. Son père, le Roi Cruel, la vend à ses seize ans à un homme riche, Barbiche. Le nouvel époux, malgré ses mille ans, a une belle prestance et de bonnes manières. Il est légèrement inquiétant aux yeux de la demoiselle, tatoué d’un serpent qui palpite dans son cou, mais il lui promet l’amour, le respect de sa pureté. Sur la longue route vers le château du maître, Eugénie recueille un chien noir qu’elle nommera Chasseur.

Conte gothique. Le sous-titre annonce la couleur, et c’est bien une réappropriation des thèmes et des ambiances chers aux contes classiques que Lucie Baratte nous propose. Gothique assurément, dans lequel règnent le sombre, le violet, le velours, les orages et les cris dans les bois, Le chien noir revisite les figures connues – la jeune femme sans défense, le père puis le mari sans considérations pour ses sentiments – et nous replonge dans ce plaisir mêlé d’effroi que nous ressentions à la lecture de ces histoires horrifiques qui bercèrent notre enfance, secouèrent nos berceaux, devait-on plutôt dire, tant ces récits remplis d’inceste, de viols, de meurtres, de parents abandonnant leur progéniture, n’étaient pas là pour nous aider à nous endormir, mais bien pour nous présenter une certaine vision de l’humanité, nous alerter peut-être.

Lucie Baratte, finalement, n’a pas à forcer le trait. Elle guide son lecteur, en empruntant la forme narrative du conte, vers un terrain qu’il comprend mieux, devenu mature, celui des perversions humaines. Elle se contente d’en accentuer certaines touches, avec de belles trouvailles, comme ces peintures mouvantes où les personnages forniquent ou s’entretuent. Eugénie est bien une peau d’âne aux robes couleur de suie ou de nuit, qui cherche des stratagèmes pour éviter des rapports sexuels contre nature ou imposés, sans y parvenir ici. Barbiche est bien un Barbe Bleu, un prédateur cynique qui use de son pouvoir. La sensualité est juste un peu plus appuyée, les scènes d’épouvante plus crues, afin de toucher nos âmes blasées d’adultes.

Le chien noir / Lucie Baratte. Les éditions du typhon (Les hallucinés), 2020

L’été 64 de Romain Slocombe

Lété-64©ÉditionsDuPetitÉcart

Lors d’une réunion d’anciens élèves de Janson-de-Sailly, l’ennui menace de s’abattre sur l’assemblée clairsemée. Pas grand-chose à se dire après toutes ces années. Pour sauver la soirée, l’on invente un jeu, raconter sa première histoire d’amour. Le narrateur est prié de s’exécuter.

Habile introduction, prétexte à la confidence, par Romain Slocombe poussé à livrer ce moment intime de son existence. Le « je » est de mise dans ce texte court où l’écrivain revient sur cet été 64, alors qu’il avait onze ans, et passait ses vacances à St Jean de Luz. L’enfant timide y faisait la rencontre de Catherine, aussi belle et blonde que Deneuve qui débutait au cinéma. La plage, le sable chauffé au soleil, les chansons de Françoise Hardy, propices aux premiers émois, seront les témoins d’un amour resté chaste et dont l’évocation permet à l’homme mûr diverses réminiscences et considérations sur cette époque enchantée, ces joyeuses 60’s, semblant présager d’un avenir radieux.

Portrait sensible d’un jeune garçon gauche, inquiet, sensible au mépris insidieux des représentants d’une classe sociale aisée dont il ne fera jamais complètement partie, L’été 64 relate avec finesse des souvenirs où quelques nuages assombrissent parfois la clarté du ciel d’août. Souvenirs dont on ne saura jamais quelle part d’invention ils recèlent ou quelle part de vérité ils cachent.

Slocombe, en tout cas, s’est plié avec bonheur à l’exercice dicté par les Editions du petit écart, répondant à leur « proposition insolite faite à un auteur qui l’entraîne hors de ses sentiers littéraires habituels », à leur « envie de faire du livre un espace de rencontres entre des artistes », ici avec Loustal qui a dessiné la couverture de cette publication soignée.

L’été 64 / Romain Slocombe. Ed du petit écart, 2020