Tout ce qui brûle de Lisa Harding

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Sonya était comédienne. Elle est devenue mère, mère célibataire. Elle est devenue Yaya pour son petit garçon de quatre ans, Tommy. Avant, on aimait ses excentricités. Quand on est actrice, on en fait toujours trop. A présent, on la regarde de travers. Parce qu’elle roule trop vite, crie et rit trop fort, parce qu’elle boit trop. En Irlande ou ailleurs, on n’aime pas celles qui se font remarquer. Ce qui était légitime sur scène passe pour de la folie dans la vie ordinaire.

Sonya a besoin de considération mais le téléphone ne sonne plus. Tant pis. Avec Tommy et Herbie, leur chien, elle a créé un foyer autonome, qui déborde d’amour, qui déborde d’excès. Tommy a parfois du mal à suivre le rythme. Parfois, Yaya l’étouffe. Parfois Yaya lui fait peur. Au point que le père de Sonya doive prendre une grave décision : séparer le fils de la mère et la faire interner pour qu’elle soigne son addiction à l’alcool.

Portrait réaliste, dérangeant d’une femme en détresse, Tout ce qui brille dépeint avec justesse comment, malgré tout l’amour qu’elle éprouve pour la chair de sa chair, Sonya a du mal à établir une relation saine avec son fils, qui ne le mette pas en danger physique et surtout psychique. Sonya souffre d’un manque profond de reconnaissance. Elle reporte sur Tommy, maladroitement, toute l’attention dont elle voudrait être l’objet, incapable de doser ses émotions, oubliant que l’enfant n’a pas les armes pour lutter contre ce trop-plein d’amour. Elle est fatigante, agaçante, égoïste. Elle est touchante aussi, tant ses failles sont à vif.

Lisa Harding demeure à hauteur de ce couple abîmé. Sans porter aucun jugement, elle observe. Les errements, les débordements de Sonya succèdent à des phases d’apaisement durant lesquelles Tommy reprend des forces pour eux deux. Avec lui, le lecteur vit sur des montagnes russes. Il éprouve à la même cadence ses angoisses et ses joies. Sonya vit trop. Elle n’a pas besoin d’être accablée. Elle lutte. Elle a mal. Elle se questionne. Sera-t-elle un jour une bonne mère, conforme à ce qu’on attend d’elle ? Le fond de la piscine est-il encore loin sous ses pieds ?

Tout ce qui brûle, de Lisa Harding
Traduit de l’anglais (Irlande) par Christel Gaillard-Paris
Joëlle Losfeld, 2022

Valentina de Christophe Siébert

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Etre une bande de potes de quinze-seize ans, zoner ensemble tout le temps, faire des expériences pourvu que ça rigole et que ça fasse peur et chier les gens, les parents, les vieux, les flics, les profs, tout en se démontant la tête au son d’un ghetto-blaster beuglant du punk rock, fort… Sans être glorieux, tout le monde (ou presque) l’a fait, et nombreux sont les romans à s’être emparés du thème. Mais voilà, Valentina est un roman qui se passe à Mertvecgorod.

Pour sa troisième immersion dans la capitale cauchemardée de la RIM, dans un coin à l’est du monde civilisé, Christophe Siébert suit les traces d’une poignée d’ados. Il y a là Klara, Laska, Sbrod, General et Kreditka. Entre la chkola – l’école – (obligatoire sous prétexte de maintien des allocs à leurs géniteurs) où ils s’ennuient ferme, la maison (pour ceux qui en ont une) où leurs parents s’occupent plus de picoler que de leur préparer des repas équilibrés, la vie normale ne mériterait pas qu’on la poursuivre s’il n’y avait le reste. Les sorties, le skate, les copains, les drogues, les balades nocturnes dans cette ville glauque et dangereuse, les drogues en tous genres, tout ce qui fait vivre plus, donne des frissons, tout ce qui permet d’oublier la solitude, la pollution, le manque de perspective, le désespoir.

klara, auprès de laquelle Siébert s’attarde, a déjà tout connu. L’ivresse, la défonce, l’amour. Elle a déjà été déçue, surtout par l’amour. Le flic qui la baisait l’a laissé tomber. Elle a eu mal et s’est promis de ne pas retomber. Son cœur est sec. Quand Valentina, vieille extravertie du quartier qui fut autrefois un homme, est retrouvée massacrée dans sa turne de misère, Klara sent bien qu’elle est toute proche de vaciller, de s’émouvoir, d’éprouver.

En focalisant l’attention du lecteur sur un petit groupe d’individus, Siébert change de registre et explore une nouvelle facette, plus sensible, de sa ville et de son talent. Bien sûr on retrouve les éléments qui font la force de son univers. Evidemment, l’environnement dans lequel évoluent ses personnages ne sent pas la lavande, ne montre pas des appartements luxueux où les soucis des habitants se résumeraient au choix de la déco. Dans cette partie de Mertvecgorod, on a faim, froid, on souffre. En ce début de deuxième millénaire, la capitale ne semble promettre qu’un inévitable marasme.

Et pourtant, dans cet Orange mécanique exotique, ses ados, ballottés entre crise existentielle et désir d’en découdre, au son d’un punk rock vintage venu de la Russie voisine, se débattent (ou se laissent aller) avec tant d’énergie qu’on en a les tripes secouées. Dans leur microcosme, les mots amitié, solidarité ont du sens malgré le chaos. Candides autant que lucides, ils refusent le statut de victimes et hurlent leur rage d’être nés, surtout du mauvais côté de la zona. Ils sont les fleurs de la décharge, l’âme d’une humanité dégénérée. Leur No future, sincère, porte la grâce de vivre et retrouve sa force originelle.

Valentina, de Christophe Siébert. Au Diable Vauvert, 2023

Ce que Majella n’aimait pas de Michelle Gallen

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Joëlle Losfeld n’a pas son pareil pour dénicher des talents venus d’Irlande, souvent féminins. Dernière découverte en date, Michelle Gallen, dont elle publie le premier roman en ce début d’année.

Majella est une jeune femme – une vieille fille disent certains – qui vit à Aghybogey, un village nord-irlandais où les jours se ressemblent. Elle bosse dans le fast-food du bled et soigne ses rondeurs à coups de fish and chips et de coca que madame Connasse, sa patronne, lui accorde en plus de sa maigre paye. Majella habite chez sa mère, dépressive alcoolique abandonnée par un mari dont on ignore ce qu’il est devenu.

Majella joue le rôle de chef de famille. Elle nourrit, lave, couche sa mère, et vire ses amants bourrés à l’occasion. Le rôle est pesant, alors Majella soigne ses angoisses dans la bouffe, les rituels et les tocs – balancements d’avant en arrière, claquements de doigts au fond des poches, visionnages compulsifs d’anciens épisodes de Dallas… et constitution de listes des choses qu’elle aime ou pas. C’est à travers ces listes et de courts chapitres les illustrant que l’on apprend à la connaître, de même que les individus qui peuplent son environnement. Le bourg est petit et tout le monde se croise dans l’établissement de restauration rapide où elle travaille avec son collègue Marty. Elle sait d’avance ce que les clients vont commander. Ils savent déjà tout de sa lignée. Il y en a qu’elle aime, d’autres qui sont méchants. Les langues se délient quand, suite au meurtre de sa grand-mère, elle hérite de quelques arpents de terre.

A travers les réflexions, les sentiments profonds de son héroïne, ses idées parfois tournant à l’obsession, Michelle Gallen dresse le portrait d’une femme atteinte de compréhensibles névroses, tournant en rond comme dans une cage, mais surtout dotée d’une vraie force de caractère qui pose un regard acéré sur ses contemporains et donc sur ce petit coin d’Irlande du nord.

Les jours se ressemblent – boulot, dodo – la routine rassure, tant qu’il ne s’agit pas des sempiternels attentats, attaques et représailles qui n’ont épargné aucune famille. Les réformés se tiennent le plus souvent tranquilles. Les Anglais demeurent sur le qui-vive. Les catholiques tiennent le haut du pavé, la garde et le crachoir. Les détails prosaïques de la vie de Majella, ses observations souvent mâtinées d’un humour noir désarmant dessinent une Irlande plus vraie que nature – le crachin, le pub, l’odeur de graillon poussée par le vent – et des habitants qui émeuvent par leur sincérité, leur spontanéité infantile ou agacent par leur curiosité maladive, bercée par l’ennui. Les pensées intimes de Majella, parfois tristes, jamais sordides, débaroulent à la vitesse de la lumière, touchent à tous les sujets, font rire ou émeuvent, l’englobent et la dépassent, tendent à l’universel.

Ce que Majella n’aimait pas, de Michelle Gallen
Traduit de l’anglais (Irlande) par Carine Chichereau
Joëlle Losfeld, 2023

Une arche de lumière de Dermot Bolger

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On le comprend en lisant la postface écrite par l’auteur lui-même, Dermot Bolger a (re)donné vie, aidé en cela par toute la distance inhérente à la fiction, à une femme qu’il a bien connue, Sheila Fitzgerald, et lui a conféré, dans Une arche de lumière, les traits d’une héroïne romanesque avec son personnage d’Eva Fitzgerald.

Trop intimidante Sheila, pour qu’il s’attaque à sa biographie de front. Il lui a fallu plus de dix ans, et au moins autant de livres non achevés pour aboutir à ce roman époustouflant où Eva est présente à chaque ligne, chaque respiration du texte tout en laissant la place aux innombrables êtres qui gravitent autour de son charme. Du modèle en chair et en os, dont il raconte avoir eu la chance inouïe de croiser la route, il s’est imprégné. Il s’est souvenu des détails de leur rencontre. Il s’est inspiré de son existence, extraordinaire. Eva/Sheila, fille d’aristocrate irlandais en faillite se marie sans amour et se retrouve piégée avec un homme qui tourne à l’aigre plus vite que l’alcool qu’il ingurgite. Mère de deux enfants, une fille aussi rebelle qu’elle-même qui part au Kenya dans ses jeunes années, et un fils dont elle craint que l’homosexualité soit révélée dans une Irlande où c’est un crime, elle parvient à se libérer de cette union et, sans le sou, à (re)gagner sa dignité, à devenir un individu en voyageant, peignant, lisant, aimant. De sa roulotte campée dans le pré d’amis, une lumière s’échappait quand on venait la voir.

Malgré tous les drames vécus, malgré la solitude et la faim, Eva ne cessera jamais d’adorer la vie, de sourire aux lendemains, de communiquer sa force aux autres. Douée pour rien en particulier, experte en empathie et en conseils avisés, elle a transformé ceux qui ont partagé un bout de chemin avec elle, au point que chacun ait cru avoir partagé avec la gentille excentrique une relation particulière. Eva est la lumière. Elle garde pour elle les ténèbres qui s’abattent sur elle pour se relever toujours, dans ce pays qui déteste les femmes et les déviants, puis au cours de cette vieillesse qui seule l’oblige à baisser les armes. Certains passages sont marqués par sa grâce, elle qui s’émerveille des pépiements des petits oiseaux et de la beauté des ciels, d’autres serrent le cœur quand les deuils successifs la heurtent au plus profond. Mais sa douce rage exhale à chaque chapitre.

Bolger fait avec elle chaque pas. Il se glisse dans la peau de cette folle vêtue de haillons, cette militante infatigable de la défense des opprimés et des animaux qui a fait le choix de vivre heureuse, cette mère si durement touchée qui refuse de partager sa douleur. Il devine ses pensées et ses doutes, dit ses mots bienveillants et ses cris silencieux, décrit ses peines immenses et surtout cette joie, cette lumière irradiant de son être, jusqu’au bout.

Une arche de lumière, de Dermot Bolger
Traduit de l’anglais (Irlande) par Marie-Hélène Dumas
Joëlle Losfeld, 2022

La fugue thérémine d’Emmanuel Villin

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Un des pionniers de la musique électronique était russe. Lev Thérémine, né en 1896, inventa en 1920 cet instrument étrange auquel il a donné son nom, cet appareil énigmatique dont on joue sans le toucher, qui permet par de simples mouvements des mains de faire chanter les ondes électriques. Le point commun entre « Good Vibrations » des Beach Boys, la fusée ramenant Neil Armstrong de la lune, et les bo du Jour où la terre s’arrêta, de La fiancée de Frankenstein, ou de La maison du Docteur Edwards d’Hitchcock ? On peut y entendre les volutes de l’engin.

Ingénieur fort doué, Thérémine a été un pur produit de son époque. Inspiré par les grandes inventions scientifiques – l’électricité – et par l’évolution politique de son pays – il rencontre Lénine en 1922 – il est officiellement dépêché en Europe puis aux USA en 1927, pour exhiber l’excellence soviétique. A New York, il réussit si bien à conquérir un public et à s’enrichir, qu’on lui permet d’y rester, à condition qu’il serve la cause révolutionnaire et en profite pour faire de l’espionnage industriel. Il sera de fait suivi de près par les services secrets russes.

La vie de Thérémine est un roman, à n’en pas douter. Encore faut-il du talent pour dépasser les simples faits et le propulser au rang de héros de la littérature. C’est ce que parvient à faire Emmanuel Villin, dans cette fugue en avant, cette jolie fiction où se mêlent intelligemment réalité et création. Récit au présent, pensées que l’on croirait directement issues du cerveau du génie, événements avérés habilement amenés dans le texte, le déroulé de l’existence de Théremine se lit comme un roman d’espionnage dont on tourne les pages avec curiosité, impatient de connaître la fin. Villin réussit, à travers lui, à faire vivre, sentir, entendre les débuts de ce siècle tourmenté. L’effervescence de New-York et ses clubs de jazz, la prohibition, la crise de 29, le nazisme qui se profile au loin et plonge l’Europe dans l’horreur, la guerre froide… Thérémine est le témoin de presque cent ans de hauts et de bas, de montagnes russes qu’il finit par incarner. Devenu millionnaire en vendant les brevets de ses inventions (le détecteur de métaux, l’altimètre, le système d’écoute à distance…) et en donnant des récitals, il prend de plein fouet le krach boursier et se retrouve criblé de dettes. Fervent bolchévique sommé de propager l’idée de révolution, il est rapatrié d’office en 1938, rattrapé par un certain réalisme soviétique, et surtout par Staline qui l’envoie au goulag pour intelligence avec l’ennemi.

Lev, timide maladif, travailleur inlassable est mort à 97 ans. Son instrument a perduré – on peut en voir des vidéos d’enregistrements par Clara Rockmore, théréministe virtuose. Emmanuel Villin, en insistant sur les amours déçues et les doutes du talentueux inventeur, en fait un personnage aussi insaisissable que des arpèges de thérémine, et lève une partie du voile sans en divulguer totalement le mystère.

La fugue thérémine / Emmanuel Villin. Asphalte, 2022

Chronique publiée dans New Noise n°63 – été 2022

Blackwater de Michael McDowell

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La scène d’ouverture donne le ton et installe d’entrée tous les éléments narratifs qui seront constitutifs de l’ensemble de l’histoire. Oscar Caskey, fils d’une riche famille de propriétaires, arpente, dans une barque menée par son employé noir, les rues dévastées de Perdido. La ville est sous les eaux. La rivière en crue a tout emporté. Les habitants ont fui sur les hauteurs. Dans ce paysage sinistre, silencieux, Oscar découvre Elinor, réfugiée dans un hôtel. Il la secourt et la recueille dans la somptueuse maison qu’il habite avec sa mère Mary-Love. Entre les deux femmes s’engage un combat à mort.

Roman feuilleton (découpé en six épisodes La Crue, La Digue, La Maison, La Guerre, La Fortune et Pluie), Blackwater est une saga familiale mâtinée d’étrange publiée aux Etats-Unis en 1983. S’étalant de 1919 à 1970, elle déroule les affres et les succès d’un clan de nantis ayant fait leur fortune grâce à l’exploitation du bois. Des membres s’y agrègent, d’autres en sont bannis. Haines et coups-bas se succèdent au gré d’alliances, de mariages ou de morts violentes. Pour un peu, on ne serait pas loin de séries telles Dallas ou Succession.

L’histoire des Etats-Unis se découvre en filigrane au fil des pages et des mésaventures subies par les différents protagonistes. L’action s’étale sur plus de 50 ans, dans une ville du sud de l’Alabama et la société décrite est ancrée dans son époque. La famille Caskey règne sur la petite communauté. Sa fortune profite à tous, en apparence. Ils emploient un grand nombre d’ouvriers dans leur scierie et fixent les règles, paternalistes en diable, méprisants avec leurs domestiques – anciens esclaves – sous des airs de bons gestionnaires. Les castes perdurent en Alabama et les différences sociales ne font que s’amplifier lors de la Grande Dépression ou pendant la seconde guerre mondiale.

Mais, comme dans les œuvres d’un Maupassant ou d’un Stephen King, l’étrange fait des incursions dans le récit, donnant tout son charme à la série, et l’on ne s’étonne pas que l’auteur ait écrit les scénarios de Beetlejuice et de L’étrange Noël de Monsieur Jack. Mystères, secrets se font de plus en plus présents, dans des scènes intenses où surnaturel et horreur sont savamment dosés. McDowell excelle à placer des touches de bizarre dans le réel, à des moments clés, qui donnent envie de savoir la suite. Saura-t-on qui est Elinor, cette femme à la chevelure aussi rouge que les eaux de la Perdido ? D’où vient-elle et quels sont ses desseins ? A l’image de la nature environnante, elle semble tour à tour bienfaisante ou menaçante, comme la rivière elle-même. Elinor fascine, elle dérange aussi.

L’un des points forts de Blackwater est de ne jamais faire pencher la balance en faveur d’un personnage ou l’autre. Si les femmes sont le centre de l’histoire, si elles perpétuent les héritages, donnent des enfants à la famille et gèrent les affaires (les hommes n’étant que des êtres faibles, mous ou souffrants d’addictions), elles évoluent selon les circonstances et les drames, et notre affectation n’est jamais dirigée vers aucune d’entre elles en particulier. Elles subissent les aléas de leur existence, qu’ils soient tangibles ou fantastiques. Elles sont mouvantes, comme notre regard sur elles. Elles sont incroyablement singulières et belles, comme les couvertures des six livres regroupant Blackwater.

Blackwater – 6 tomes / Michael McDowell. Trad. par Yoko Lacour. Monsieur Toussaint Louverture, 2022

Vertèbres de Morgane Caussarieu

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Sasha a bientôt 10 ans. Avec les deux autres membres de son gang, Jojo et Brahim, elle hante les rues encore désertes de Vieux-Boucau, en attendant la saison touristique. Trois pour un gang, c’est peu. Faut dire que, trop différents pour être populaires, les autres les aiment pas beaucoup, alors ils se sont trouvés. Sasha se rêve garçon et se balade avec son pit-bull sans laisse. Elle n’a pas de mère. Jojo en a une lui, de mère. Dans ses tenues exubérantes, Marylou, maquillée comme un camion volé, ne passe pas inaperçue. Elle s’en fiche de ce qu’on pense d’elle. Seul compte Jojo, l’amour de sa vie, le fruit de ses entrailles, obèse, malade, beau comme un cœur. Et puis, Brahim, ben il est arabe. Un jour, Jojo est enlevé par une femme à barbe qui le fait monter dans sa camionnette blanche. Quand il réapparaît, des jours plus tard, il est méconnaissable. Mutique, maigre, avec une vertèbre en plus.

Chair de poule pour adultes, conte halluciné, pulp au mauvais goût assumé, avec Vertèbres Morgane Caussarieu se délecte des codes de la série Z pour nous plonger dans cette histoire loufoque. Ça passe (ou ça casse) pour peu qu’on accepte sans se poser de questions les rebondissements rocambolesques de son récit. C’est bien ce qu’on faisait quand on avait dix ans, non ? Adorer se faire peur avec des fantômes dans les placards et des tueurs dans la maison. Respecter les termes du contrat, tout en sachant très bien que tout ça n’est pas vrai, sous peine de passer à côté d’une frayeur délectable.

Ici, c’est Sasha, d’une part, qui raconte. Dans son journal intime, elle note la transformation de son copain, et tout le reste. Les cartes Dragon Ball Z, les Minikeums, les Spice Girls ou autre Game Boy, passions enfantines des années 90 – l’action se déroule en 1997 –, le rejet dont elle est l’objet à l’école – elle est pauvre, n’a rien d’une poupée – et le dégoût qu’elle éprouve face aux mutations de son propre corps.

En alternance, Marylou prend la parole. Contrepoint aux réflexions de la petite fille, la mère de Jojo se parle. Par un « tu » insistant, elle se donne. Elle est le contraire d’une enfant, sexuée jusqu’au bout des ongles. Elle aussi cependant est victime de l’ostracisme de ses semblables, dérangeante et seule.

L’horreur grandit au fil des pages. Sang, poils, métamorphoses poisseuses. La vie est organique et sale. Du moins dans l’imagination d’une gosse un peu perdue et d’une mère un peu folle.

Vertèbres / Morgane Caussarieu, Au diable Vauvert, 2021

Les heures défuntes d’Alice Butterlin

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Une jeune femme livre ses démons par écrit et convoque ce faisant des artistes et leurs créations comme compagnons de route. Si les œuvres évoquées (photographiques, cinématographiques mais surtout musicales) faisant écho à différents moments de sa vie, sont fouillées, disséquées, autopsiées, l’auteure a fui l’analyse savante pour mieux mettre en lumière comment les émotions qu’elle ressent sont amplifiées à l’écoute de certains albums, transcendées par certaines photos. Ses troubles ne naissent pas des œuvres, celles-ci font écho à des sentiments préexistants.

Prendre des exemples pour expliciter la nécessité absolue de l’art dans l’existence est un exercice périlleux. Le risque est grand, en citant des artistes inconnus du lecteur, de perdre celui-ci. Et il faut bien dire que Margaret Chardiet, Bradford Cox, Phil Elverum ou Harold Budd ne sont pas les références les plus mainstream qui soient. Pourtant, Alice Butterlin parvient à retenir l’attention tout au long de son texte, très littéraire mais jamais abscons ou fastidieux. Parce que son écriture est légère, poétique, son propos passionnant. Parce que la réalité n’est jamais laissée de côté, que le prosaïsme des événements et des émois quotidiens (les passages dépressifs, les troubles alimentaires) demeurent le fil rouge. Parce que l’onirisme se frotte aussi au Club Mickey et aux Sims. Parce que certaines anecdotes, comme celle du Tee-Shirt de Gene Simmons (lisez, vous comprendrez) font rire. Alors, si l’étrange et les rêves sont conviés, ils parlent à tous même si des références échappent.

Les heures défuntes propose d’approcher l’âme de Nan Goldin, de faire comprendre (un peu mieux) Kierkegaard grâce à Elliott Smith. C’est un voyage intérieur qu’on accepte de suivre pour peu qu’on soit sensible, curieux de savoir où le chemin nous mène. Il souligne ce paradoxe ultime de l’art, ou Comment s’immerger dans une œuvre, s’isoler des autres permet de se sentir moins seul.

Belle couverture et mise en page soignée, Les heures défuntes est la première publication des éditions Le gospel, dont le fondateur Adrien Durand est connu pour son blog et sa revue papier. Souhaitons-leur longue vie.

Les heures défuntes / Alice Butterlin. Le gospel, 2022

Agentique, d’Elodie Denis

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1996. Loan, étudiante aux Beaux-Arts de Saïgon se rêve dessinatrice professionnelle pour de prestigieux studios de dessin animé à l’étranger. En attendant de maîtriser son art, elle seconde sa mère dans son agence de voyage. C’est là qu’elle fait la rencontre de Chayton Delgado, vétéran US de la guerre du Vietnam. Le duo s’embarque dans un périple en moto vers le delta du Mékong.

A partir de la relation qui se noue entre ses deux personnages, Elodie Denis tisse un récit aux ramifications multiples, fait de retours vers un passé à la fois intime pour chacun d’eux et indissociable de l’histoire du pays. Plus de vingt ans se sont écoulés depuis la fin du conflit avec les Américains. Les stigmates restent comme tatoués sur la peau, visibles, toujours douloureux. De chaque côté. Séquelles tangibles quel que soit l’âge ou le camp. Les exactions des belligérants continuent de meurtrir les survivants et leurs plaies se sont transmises à leurs enfants. Conséquences brûlantes à l’entrelacs arachnéen dont l’auteure suit les fils, les démêle, donnant à voir et à comprendre, alternant passé et présent, inversant les temps de narration pour mener étonnamment vers plus de clarté.

Elodie Denis ne nous perd pas, malgré la complexité du propos, malgré la densité des sujets abordés. Ses phrases sont luxuriantes, à l’image de la jungle. Elles s’étirent avec élégance, longues comme des lianes, efficaces comme des balles. Son sens du détail – une odeur, le nom d’une fleur ou d’un mets partagé en bordure d’une route – nous renseigne qu’elle a vécu là-bas. Le vocabulaire rigoureux, les expressions originelles nous immergent dans un monde inconnu, exotique fait de moiteur, de parfums, de bruits nouveaux. Hô Chi Minh-Ville fourmille, la forêt grouille, les souvenirs affluent, reviennent dans la tête enfumée d’opium de Chayton. La vérité surgit en toute fin, terrible, destructrice pour les deux héros, déchirante pour nous.

La signification du titre prend tout son sens à mesure que notre émotion grandit, tandis que l’orange omniprésent laisse la place au noir. Elodie Denis, que je ne vous ferai pas l’affront de vous présenter, livre un premier roman maîtrisé de bout en bout, instructif, poétique, bouleversant.

Agentique / Elodie Denis. Les moutons électriques (Courant alternatif), 2022

Chronique publiée dans New Noise n°62 – mai-juin 2022

Shuggie Bain de Douglas Stuart

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Dans la tasse d’Agnes, pas de thé mais de la Special Brew. Elle ne trompe personne depuis longtemps mais s’acharne à faire croire qu’elle maîtrise, qu’elle est restée la plus désirable de toute l’Ecosse, une vraie pin-up, la grande dame soignée qui a séduit le sémillant Shug. C’était dans une autre vie. Avant que Shug la fasse emménager dans ce coin du nord de Glasgow, au-delà des résidences cossues, loin de tout, à Pithead, ce cloaque où ne résident que les déclassés, anciens mineurs pour la plupart, avant que Thatcher n’ait tout cassé, laissant sur le carreau des milliers de travailleurs qui ne sont même plus pauvres, mais miséreux. Plus de boulot, baisse des allocs, le chaos.

Depuis que le beau Shug l’a quittée pour une autre, Agnes décline. Devenue mère célibataire de trois enfants, dont Shuggie, le petit dernier, unique fils de Shug, sans le sou, elle use de tous les stratagèmes pour se payer sa dose, elle patauge, se noie dans la mauvaise bibine et s’attire la vindicte des voisins. Cette femme a mauvaise réputation, et surtout elle se donne des airs, se prétend supérieure aux pouilleux du coin. Il n’y a que Shuggie pour voir en sa mère le fantôme de ce qu’elle a été, et l’amour dans ses yeux.

Terrible roman à fortes consonances autobiographiques, Shuggie Bain a la force d’un zola dans la peinture naturaliste qu’il fait d’un milieu, dans ses portraits de prolétaires abandonnés, dans le souffle qu’il apporte malgré tout à travers la voix de ce petit gosse prêt à tout pour sauver sa mère. Le duo qu’il forme avec elle est déglingué, déséquilibré. Shuggie porte sur ses épaules la survie du foyer et de cette femme qu’il adore et craint en même temps. Seul au monde face à l’adversité, harcelé par ses congénères sous prétexte d’une sexualité différente dont il ignore encore tout, il se bat. Le rôle de l’adulte est bien trop grand pour lui, mais forcé de l’assumer, il déplace non des montagnes mais de petites collines, des tas de cailloux, tel un Sisyphe des temps modernes rapidement désenchanté. La joie réside dans des riens, dans un sourire de sa mère un jour où, sobre, elle fait renaître l’espoir de meilleurs lendemains, jusqu’au prochain verre de bière.

Shuggie Bain / Douglas Stuart. trad. par Charles Bonnot. Globe, 2021