Agentique, d’Elodie Denis

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1996. Loan, étudiante aux Beaux-Arts de Saïgon se rêve dessinatrice professionnelle pour de prestigieux studios de dessin animé à l’étranger. En attendant de maîtriser son art, elle seconde sa mère dans son agence de voyage. C’est là qu’elle fait la rencontre de Chayton Delgado, vétéran US de la guerre du Vietnam. Le duo s’embarque dans un périple en moto vers le delta du Mékong.

A partir de la relation qui se noue entre ses deux personnages, Elodie Denis tisse un récit aux ramifications multiples, fait de retours vers un passé à la fois intime pour chacun d’eux et indissociable de l’histoire du pays. Plus de vingt ans se sont écoulés depuis la fin du conflit avec les Américains. Les stigmates restent comme tatoués sur la peau, visibles, toujours douloureux. De chaque côté. Séquelles tangibles quel que soit l’âge ou le camp. Les exactions des belligérants continuent de meurtrir les survivants et leurs plaies se sont transmises à leurs enfants. Conséquences brûlantes à l’entrelacs arachnéen dont l’auteure suit les fils, les démêle, donnant à voir et à comprendre, alternant passé et présent, inversant les temps de narration pour mener étonnamment vers plus de clarté.

Elodie Denis ne nous perd pas, malgré la complexité du propos, malgré la densité des sujets abordés. Ses phrases sont luxuriantes, à l’image de la jungle. Elles s’étirent avec élégance, longues comme des lianes, efficaces comme des balles. Son sens du détail – une odeur, le nom d’une fleur ou d’un mets partagé en bordure d’une route – nous renseigne qu’elle a vécu là-bas. Le vocabulaire rigoureux, les expressions originelles nous immergent dans un monde inconnu, exotique fait de moiteur, de parfums, de bruits nouveaux. Hô Chi Minh-Ville fourmille, la forêt grouille, les souvenirs affluent, reviennent dans la tête enfumée d’opium de Chayton. La vérité surgit en toute fin, terrible, destructrice pour les deux héros, déchirante pour nous.

La signification du titre prend tout son sens à mesure que notre émotion grandit, tandis que l’orange omniprésent laisse la place au noir. Elodie Denis, que je ne vous ferai pas l’affront de vous présenter, livre un premier roman maîtrisé de bout en bout, instructif, poétique, bouleversant.

Agentique / Elodie Denis. Les moutons électriques (Courant alternatif), 2022

Chronique publiée dans New Noise n°62 – mai-juin 2022

Shuggie Bain de Douglas Stuart

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Dans la tasse d’Agnes, pas de thé mais de la Special Brew. Elle ne trompe personne depuis longtemps mais s’acharne à faire croire qu’elle maîtrise, qu’elle est restée la plus désirable de toute l’Ecosse, une vraie pin-up, la grande dame soignée qui a séduit le sémillant Shug. C’était dans une autre vie. Avant que Shug la fasse emménager dans ce coin du nord de Glasgow, au-delà des résidences cossues, loin de tout, à Pithead, ce cloaque où ne résident que les déclassés, anciens mineurs pour la plupart, avant que Thatcher n’ait tout cassé, laissant sur le carreau des milliers de travailleurs qui ne sont même plus pauvres, mais miséreux. Plus de boulot, baisse des allocs, le chaos.

Depuis que le beau Shug l’a quittée pour une autre, Agnes décline. Devenue mère célibataire de trois enfants, dont Shuggie, le petit dernier, unique fils de Shug, sans le sou, elle use de tous les stratagèmes pour se payer sa dose, elle patauge, se noie dans la mauvaise bibine et s’attire la vindicte des voisins. Cette femme a mauvaise réputation, et surtout elle se donne des airs, se prétend supérieure aux pouilleux du coin. Il n’y a que Shuggie pour voir en sa mère le fantôme de ce qu’elle a été, et l’amour dans ses yeux.

Terrible roman à fortes consonances autobiographiques, Shuggie Bain a la force d’un zola dans la peinture naturaliste qu’il fait d’un milieu, dans ses portraits de prolétaires abandonnés, dans le souffle qu’il apporte malgré tout à travers la voix de ce petit gosse prêt à tout pour sauver sa mère. Le duo qu’il forme avec elle est déglingué, déséquilibré. Shuggie porte sur ses épaules la survie du foyer et de cette femme qu’il adore et craint en même temps. Seul au monde face à l’adversité, harcelé par ses congénères sous prétexte d’une sexualité différente dont il ignore encore tout, il se bat. Le rôle de l’adulte est bien trop grand pour lui, mais forcé de l’assumer, il déplace non des montagnes mais de petites collines, des tas de cailloux, tel un Sisyphe des temps modernes rapidement désenchanté. La joie réside dans des riens, dans un sourire de sa mère un jour où, sobre, elle fait renaître l’espoir de meilleurs lendemains, jusqu’au prochain verre de bière.

Shuggie Bain / Douglas Stuart. trad. par Charles Bonnot. Globe, 2021

Tout sauf Hollywood de Mark SaFranko

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Dernier volume en date des aventures de Max Zajack, Tout sauf Hollywood reprend la vie de l’alter ego de Safranko là où il l’avait laissée, c’est-à-dire à peu près nulle part, autant dire au même endroit. Le misanthrope égocentré n’a pas tellement changé, et on en sait gré à son créateur, tant se replonger dans ses galères est un pur bonheur. Max, dans cet épisode, a simplement décidé que, pour accéder à la gloire littéraire qu’il mérite, puisqu’il faut bien gagner en notoriété, alors il fera acteur pour mieux être auteur. Décision qui fera naître chez lui de grands espoirs et d’immenses déceptions. Tenace il l’est. Lucide, pas toujours.

Evidemment, on assiste hilare à son incapacité à intégrer cet univers. Castings ratés, séances de déshabillage, tournages de spots publicitaires débiles, les rares propositions qu’on lui fait ne sont pas à la hauteur de son talent et Max ne cesse de geindre, de grincer des dents, d’assassiner critiques et réalisateurs de ses apartés. Chacun en prend pour son grade, rien ni personne ne lui plaît. Max ne s’embarrasse pas de demi-mesure pour juger les crétins qui l’entourent et l’obligent, par leur manque de discernement à l’engager à prendre toutes sortes de boulots nuls, puisqu’il faut bien manger et ne pas avoir l’air de trop profiter des largesses de sa femme.

Car Max s’est débarrassé de sa Putain d’Olivia, et la relation qu’il entretient avec Gayle est l’exacte opposée de celle qu’il vivait avec son ancienne maîtresse. Quelle femme admirable que cette Gayle ! Persuadée du talent d’écrivain de son homme, elle est un miracle de patience face aux (in)décisions de Max. Jusqu’à ce qu’elle décide de reprendre ses études et donc de déménager très loin, obligeant son amant à se trouver un autre pied à terre. Comme à son habitude, SaFranko laisse la part belle à Max, en un sens, puisqu’on ignore si la belle ne choisit pas l’exil pour s’éloigner de celui qu’elle aimait et qui a peut-être fini par la lasser. Le seul point de vue avancé reste celui de Max, plaçant le lecteur dans l’obligation de prendre pour argent comptant tout ce qu’il raconte.

Et c’est ce qui fait qu’on aime tant les romans de Mark. La mauvaise foi, la mauvaise humeur du anti-héros loser qui a toujours d’excellentes explications à apporter sur le fait qu’il ne réussit pas, reportant le plus souvent la faute sur les autres, tous ces autres imbus d’eux-mêmes, incultes vulgaires qui méprisent son travail et déprécient son art. Comment l’en blâmer ? Les réflexions acides de Max sur le monde de l’édition et du cinéma, sur l’état de dégénérescence des cerveaux de ses compatriotes sont d’une telle justesse qu’on ne peut qu’adhérer, satisfait et le sourire aux lèvres de cette petite vengeance qu’il nous accorde.

L’histoire finit dans un grand flou quant à l’avenir de Max, reflet de l’absurdité de la vie, la sienne, la nôtre, qui pousse aux concessions et aux bassesses, à accepter le quotidien avec résignation et son lot de tâches ingrates, sans qu’on ait pour autant ce génie, cette part de folie, qui font de SaFranko un immense écrivain.

Tout sauf Hollywood / Mark SaFranko. Trad. par Annie Brun. Mediapop, 2022

Milkman d’Anna Burns

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Une adolescente se raconte. Elle est « la sœur du milieu » d’une fratrie dont certains des membres, exilés ou traitres, ont été marqués au fer rouge. Elle n’est pas nommée, pas plus que la guerre en cours, que l’on devine être les affrontements d’Irlande du nord, dans les années 70’s. Elle tente de faire son chemin dans une société enferrée dans un conflit qui n’en finit plus de faire des morts, sclérosée, dominée par les petites frappes de tous bords, armées, couillues, sûres de leur fait, paramilitaires-défenseurs paradant, « renonçants » des deux camps. Les ennemis sont partout, « par-delà l’eau », l’Etat ici, le gouvernement « là-bas », tous ceux de « l’autre côté de la route. » Les hommes dominent, les femmes, dans leur rôle, alimentent les cancans.

Dans un tel contexte, difficile d’être soi quand on est une jeune fille aspirant à la paix et à l’indifférence. Bien sûr, elle a intégré les enjeux qui se trament. « Quant aux meurtres, c’était la routine, à savoir qu’il n’y avait pas lieu de se répandre en invectives, non parce qu’ils étaient insignifiants mais bien parce qu’ils étaient si énormes et si nombreux que rapidement, on n’a plus eu le temps pour ça ». La géographie de la ville rappelle à tous les coins de rue où il faut ou pas se promener et le danger qu’il y a à s’éloigner de son quartier, catholique en ce qui la concerne. Elle sait, surtout, les risques encourus si l’on s’écarte de la route. Tout est interdit, sauf ce qui est obligatoire, comme se marier, avoir des enfants, défendre la patrie.

Faire son jogging est un défi. Lire en marchant est un acte de rébellion. Tout le monde vous épie et a vite fait de vous épingler, de faire de vous l’héroïne de la dernière rumeur en date, celle qui pourrait bien vous être fatale si vous dépassez les bornes. Parler à un homme, monter dans une voiture et vous voilà classée dans la case mauvaise fille, celle qui n’a pas de petit ami attitré, une folle féministe, ou qui fréquente quelqu’un d’infréquentable, pas du bon clan. Harcelée, menacée par un Laitier qui n’en a que le nom, au lieu d’être victime, elle se retrouve coupable. Les traditions, la religion, la famille pèsent de tout leur poids sur la vie de « sœur du milieu », niée, étouffée.

Anna Burns, en refusant de nommer les protagonistes de son histoire, – aucun des personnages n’a d’identité hormis la fonction qu’il représente aux yeux de la société – livre un récit qui pourrait se dérouler presque n’importe où et prend des allures de parabole sur l’enfermement, l’injustice, les mécanismes à l’œuvre dans une communauté en temps de guerre. La Narration, étonnante au début, finit par emporter l’adhésion du lecteur qui prend parti non pour une cause mais pour une personne tentant de préserver son individualité. Son héroïne prend vie, malgré l’énergie déployée par son entourage pour la désincarner. Elle est naïve et seule, elle existe pourtant, plus forte finalement que ceux qui ont le pouvoir, les fusils, font les règles et les procès sauvages, loin de l’imagerie rebattue, romantique, des guerriers résistants.

Milkman / Anna Burns. trad. de Jakuta Alikavazovic. Editions Joëlle Losfeld, 2021

Chronique publiée dans New Noise n°60 – janvier-février 2022

Mon mari de Maud Ventura

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La narratrice, épouse et mère de deux beaux enfants, est folle amoureuse de son mari. Charismatique, il l’a séduite il y a quinze ans et leur vie est un conte de fées. Il travaille dans la finance, elle est traductrice. Ils sont fortunés, encore jeunes. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, et pourtant… Folle amoureuse, et surtout folle, se dit-on à la lecture de cette confession rédigée à la première personne, même si le doute s’installe au fil des pages, et que le malaise s’accentue. Eternelle insatisfaite, elle rêve d’une passion dévorante, de gestes d’affection constants, de rien d’autre que l’amour. Au point de considérer ces enfants comme des gênes. Alors, elle dissèque la relation qu’elle vit avec l’être aimé, compte les secondes qu’il passe sans lui tenir la main, rumine, fouille ses affaires, lit ses messages. Son mari (« qui n’a plus de prénom, [lui] appartient ») l’aime-t-il assez ? Autant qu’avant ? Autant qu’elle l’aime ?

De charmante la mariée vire à la névrosée. Parfaite selon les apparences, avec sa manucure impeccable, ses cheveux teints d’un « blond froid et sensuel », ses pensées révèlent une malade obsessionnelle, qui note dans des carnets ses humeurs selon les jours de la semaine. Hystérique. Dangereuse… Puis, à mesure de ses réflexions, le lecteur commence à se poser les mêmes questions qu’elle. Est-elle une « amoureuse de l’amour », une furie qu’agitent des chimères de petite fille à la recherche du prince ? Ou « son mari » n’est-il pas, effectivement, un individu distant, lui qui se contente d’un baiser sur la joue quand il rentre du bureau ? N’est-il pas enclin à juger les défauts de son épouse, à la rabaisser, lui rappelant constamment qu’ils ne sont pas issus du même milieu et qu’elle a de la chance ? Ne lui pardonne-t-il aucune de ses faiblesses, au point qu’elle se sent obligée d’utiliser les toilettes du rez-de-chaussée pour ne pas le décevoir ? Qui croire ?

L’épilogue livrera le fin mot de la relation, balayant toutes les hypothèses, contrecarrant toutes les pistes, lors d’un final de quelques pages surprenantes. Etrange roman que Mon mari. Drôle ou inquiétant, selon le point de vue selon lequel on se place. Cynique assurément, qui livre une belle réflexion sur l’amour conjugal, la maternité et confirme, s’il le fallait, qu’on ne sait jamais ce qui se passe dans un couple, une fois fermée la porte de la chambre à coucher.

Mon mari / Maud Ventura. L’Iconoclaste, 2021

Petite de Edward Carey

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Minuscule, très laide et de basse naissance, Petite, de son vrai nom Marie Grosholtz, part dans la vie avec de sérieux handicaps. Orpheline, elle devient la domestique d’un médecin qui ne pratique pas mais reproduit, en cire, les organes humains pour mieux les étudier. Le Dr Curtius l’initie à cet art, pour lequel elle montre de grandes dispositions. Comment faire un moule en plâtre, y couler le précieux liquide, peindre le résultat une fois durci… bientôt, elle dépasse son maître qui profite bien de sa dextérité.

De suisse, ils se rendent à Paris et montent une entreprise de mannequins de cire. Ils y modèlent, d’après nature, les visages célèbres de la capitale : Rousseau, Voltaire… Les gens se pressent pour admirer les bustes des philosophes et surtout ceux des meurtriers les plus terribles, juste avant qu’ils ne soient exécutés. L’Histoire les rattrape. La révolution est en marche. Les têtes tombent. Ils sont sommés de reproduire Louis XVI décapité, Marat assassiné… les moulages des faces sont désormais des masques mortuaires. Petite échappe de peu à la justice expéditive de l’époque et se réfugie finalement à Londres où, à l’âge de 74 ans, elle fonde le musée Madame Tussauds.

Du destin de cette femme exceptionnelle il y avait effectivement de quoi faire un roman. Et quel roman ! Edward Carey, dont on devine les heures qu’il a passées à étudier son sujet, s’affranchit des faits, détourne son œuvre de la simple biographie romancée pour révéler un livre envoûtant, romantique et poisseux.

La mort est partout. Dans les détails des restes humains disséqués par le scalpel du médecin. Dans les rues sanglantes d’un Paris horrifique qui n’épargne personne. Dans les greniers de la maison sous la forme de pantins, de fantômes. Petite survit à tout. A la laideur de son environnement, à la perte des êtres qu’elle a aimés. Et elle décrit, par des mots simples, des réflexions enfantines, ses tourments, ses espoirs et ses craintes, dessinant une héroïne hors du commun, pleine de grâce et de pugnacité.

Petite / Edward Carey, trad. de Jean-Luc Pinningre, Le Cherche-Midi, 2021

Le fils du professeur de Luc Chomarat

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Le narrateur, né en 1962, rapatrié d’Algérie peu après sa naissance avec ses parents, raconte ses premières années et son adolescence dans la France effervescente des 60’s et 70’s, à Saint-Etienne. Pas facile de se (re)mettre dans la peau du petit garçon qu’on a été, de (re)trouver ses pensées et ses mots, sans tomber dans l’angélisme. Chomarat s’acquitte du défi avec délicatesse et sans céder à la facilité de l’auto-apitoiement ou du narcissisme. Certes, l’histoire qu’il nous conte est terriblement personnelle et il semble posséder une mémoire d’une belle faculté quand il décrit cette vie (pas) si simple.

« Mes parents, j’avais l’impression de les connaître comme si je les avais faits. Cette jeune femme très Nouvelle Vague, cinquante de tour de taille, des dents blanches et bien alignées, grande douceur un peu triste, c’était ma maman. L’autre, si grand que la plupart du temps je ne savais pas trop à quoi il ressemblait là-haut, une voix qui descendait d’entre les nuages, c’était le professeur. Mon papa. »

Sans oublier son petit frère un rien intrus, tellement brillant qu’à côté il paraît simplement normal. Ses 150 de QI pourtant auraient dû impressionner son paternel, mais à cette époque révolue où les enfants sont censés obéir, rentrer dans le moule et ne pas causer d’ennui, l’intelligence vive du rejeton n’a que peu d’importance. Intelligent d’accord, encore faudrait-il qu’il s’applique à tirer quelque chose de ce don du ciel, alors que faire ses devoirs, lire tous les livres et dire bonjour à la dame ne sont pas des activités où le dit surdoué excelle.

Lui préfère essayer de comprendre comment fonctionnent les filles, dont sa cousine Lina, jouer aux voitures, aux circuits Scalextric et surtout au foot, même si personne ne le prend jamais dans l’équipe, avec ses deux pieds gauches. A sa place ni en classe ni à la maison, toujours un brin dans la lune, à côté, ses travers ne font qu’augmenter avec l’adolescence. L’enfant prend du recul, s’amuse des mœurs de ses congénères, s’angoisse de son inaptitude à intégrer le groupe et à séduire les filles, toujours elles.

La peinture de l’époque, avec ses feuilletons télé, ses modèles d’auto disparus rappellera des souvenirs à ceux qui l’ont vécue et feront sourire les autres. Les interrogations du môme (« Pourquoi suis-je obligé d’aller au catéchisme alors que d’autres, non ? « ) prennent des dimensions métaphysiques au fil de ses apprentissages (« Dieu existe-t-il ? »). Les hontes, les gaffes, les inquiétudes de cet être en devenir parleront à tous, sous la plume d’un Chomarat toujours drôle, mais plus tendre qu’à l’accoutumée.

Le fils du professeur / Luc Chomarat. La manufacture de livres, 2021

Monsieur Durant et autres histoires de couple de Dorothy Parker

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Les personnages des nouvelles de Dorothy Parker se pensent grands. Ils n’en sont, par contraste avec la réalité, que d’autant plus petits. Leurs rêves d’être respectés voire admirés de leur communauté sont anéantis par la mesquinerie de leurs (ré)actions, et s’ils ne s’en rendent pas compte, le lecteur si. Briller, faire partie de la haute, être établis, les couples dont il est ici question n’ont que cette idée en tête et l’on prend un malin plaisir, tout comme leur créatrice a dû le faire en observant cette classe de parvenus de son vivant, à les savoir échouer.

Ecrits dans les années 20 par une femme libre, dépressive, alcoolique, divorcée, remariée plusieurs fois, qui a vécu (souvent mal) de son écriture et a évolué dans les cercles littéraires les plus infréquentables, les trois courts textes de ce recueil se lisent un rictus sur les lèvres, qu’une moue de dégoût vient parfois effacer, à la peinture de ces paires qui s’appellent « papa » et « maman », offrent des visages avenants et sont prêts à tout pour avoir l’air. Les fondations de leurs maisons en stuc sont posées sur des sables mouvants, tout comme leur union n’a aucune base solide. Paraître est leur raison d’être.

Monsieur Durant, en route pour retrouver femme et enfants, se félicite de s’être débarrassé de sa secrétaire et de son « problème ». Parce qu’entendons-nous bien, ce n’est pas parce qu’il a eu une relation avec cette femme de vingt ans et qu’il l’a mise enceinte que « le problème » de cette fille, fort moche finalement, est le sien.

Quel dommage ! que Grace et Ernest se séparent. Ils étaient tant heureux ensemble, dégageaient une telle harmonie. Tant pis si dans l’intimité, ils n’avaient rien à se dire et s’ennuyaient à mourir. Ils avaient l’air heureux et c’est tout ce qui compte.

Et que dire de Monsieur et madame Wheelock et de leur fille qui louche ? Un si joli petit tableau. Si « papa » se fait des films, imagine tout quitter sur le coup d’un « oh, et puis zut » à l’instar de cet inconnu dont l’histoire était racontée dans le journal, la morale est sauve, pour tout quitter il lui faudrait de l’envergure. Les voisins peuvent dormir tranquilles.

Suffisants, prétentieux, les hommes sont abjects et les femmes au foyer. Bonnes épouses et bonnes mères, du moins en apparences, puisqu’il convient de les respecter ces apparences de vertu et de moralité, dans cette classe qui se voudrait l’élite mais ne sera jamais que moyenne. Pas d’empathie pour leurs semblables de la part de ces individus à l’allure policée, pas d’empathie non plus de l’auteure envers ses créatures. Dorothy est féroce dans sa peinture de la mesquinerie mais elle les achève sans effets de manche, sans retournements de situation finale, par touches bien senties, délicates, à l’image de cette société qu’elle abhorre et dont elle reprend les codes.

Monsieur Durant et autres histoires de couple / Dorothy Parker. trad. de Martial Doré. Edition Sillage, 2021

Des milliers de lunes de Sebastian Barry

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Winona, la jeune indienne Lakota adoptée par Thomas McNulty et John Cole, a grandi depuis Des jours sans fin où elle apparaissait dans les derniers chapitres. Elle a dix-sept ans et a vécu, après que ses pères l’aient sauvée du carnage de son peuple, une existence plutôt paisible, dans cette ferme isolée proche de Paris, petite bourgade du Tennessee. Ils y cultivent le tabac et le maïs, aidés de Rosalee et Tennyson, deux esclaves affranchis. Une famille. Un havre tandis qu’à l’extérieur demeure l’extrême violence. Dans ce Sud profond, qui conserve les stigmates de la guerre de Sécession, beaucoup ont refusé la défaite et continuent à faire régner le chaos et parler les armes. Le danger est partout, surtout pour une jeune femme. Un jour, des hommes arrachent à Winona ce qui lui restait d’enfance.

Roman sur l’intime, la quête de l’identité, l’entrée dans l’âge adulte, Des milliers de lunes est désarmant de justesse. En donnant vie à Winona, en exprimant ses tourments et ses joies par des mots simples mais forts d’images poétiques, Sebastian Barry plonge dans les tréfonds d’une âme délicate, belle à pleurer. Dans cet univers viril, où ceux qui portent les flingues font la loi, où Indiens et noirs ne sont pas des êtres humains, Winona oppose sa gracilité, son innocence. Ce qui émeut n’est pas la description d’horreurs à faire pourtant trembler de rage, c’est bien exactement le contraire, c’est la beauté. La beauté de l’amour et du respect qui unit ces parias face à la stupidité du monde. La beauté des gestes infimes de réconfort. La beauté des mots tus quand les idiots et les brutes vocifèrent. La beauté d’une petite indienne qui persiste à partager avec sa sœur et sa mère massacrées le ciel, les étoiles et des milliers de lunes.

Des milliers de lunes / Sebastian Barry. trad. Laetitia Devaux. Joëlle Losfeld, 2021

Hamnet de Maggie O’Farrell

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1596, Stratford. Une petite fille, Judith, tombe soudainement gravement malade. Son frère jumeau, Hamnet, part à la recherche d’un adulte qui pourrait la sauver. Dans les rues de la bourgade, il ne trouve personne de sa famille et revient auprès de sa sœur. Il sera emporté par la « pestilence » qui noircit l’avenir de la campagne anglaise.

Une époque. Un lieu. Un nom. De quoi intriguer. En exerce de son roman, l’auteure précise : « Hamnet et Hamlet sont en fait le même prénom, parfaitement interchangeables dans les registres de Stratford de la fin du XVe siècle et du début du XVIIe siècle. » Alors, on sait. Maggie O’Farrell va nous conter l’histoire d’Hamnet, fils oublié de Shakespeare, dont il fera une pièce quatre après la disparition et d’Agnes, un rien sorcière, surtout guérisseuse. Lui est instruit, enseigne le latin. Elle tire son savoir de la transmission, par les femmes, de remèdes trouvés dans la nature. Ils ont vécu une passion dévorante, au début, et ont eu trois enfants. Ils devaient quitter ce coin austère, mais une de leurs filles est trop fragile pour la ville, alors ils restent. Trop près de la belle-famille, du qu’en dira-t-on, de la violence du patriarche, ancien gantier ayant eu des revers de fortune.

Dans cette promiscuité, le couple étouffe. Quand Hamnet meurt, il suffoque. Agnes demeure-là, anéantie, sèche comme une des herbes qu’elle aimait cueillir, tandis que lui s’échappe, part, rejoint une troupe de théâtre à Londres, l’abandonne. De l’éloignement de son époux, Agnes souffre une deuxième mort. Comment peut-il songer à autre chose qu’à leur fils ? Ne compte-t-elle plus du tout pour lui ? L’incompréhension face à son manque de réaction, l’impression qu’il est indifférent à sa peine, qu’il n’éprouve rien, la transporte en enfer. Jusqu’à la scène finale, où elle prend conscience de leur peine partagée.

L’auteure ne cite jamais le nom de Shakespeare. Il brille par son absence. En se plaçant du point de vue d’Agnes, elle dresse avec force le portrait d’une épouse, autrefois sauvage, sensuelle, puis terrassée par la perte de l’amour et le deuil d’un fils. La ruralité est dure en cette période élisabéthaine, la vieillesse vient vite dans cet environnement où la mort est omniprésente. Il faut la puissance de la littérature pour transcender sa place dans le monde et trouver un semblant de paix.

Hamnet / Maggie O’Farrell. trad de Sarah Tardy. Belfond, 2021