La crête des damnés de Joe Meno

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Octobre 1990. Brian a 17 ans, de l’acné, des lunettes, des érections aussi impromptues qu’embarrassantes. Il habite Chicago, quartier sud, très blanc, où les habitants, pompiers ou flics, Irlandais souvent, font tout pour que les noirs ne viennent pas saccager leur paix. Il aime le métal, les films d’horreur ou de samouraïs. Il passe ses journées en cours au lycée catholique, puis à traîner dans les salles d’arcade, et surtout en compagnie de Gretchen. Il a le béguin pour elle. Gretchen est punk. Elle lui fait des compils K7 avec les Clash ou les Dead Kennedys. Elle a les cheveux roses, des kilos en trop et un penchant pour la castagne. Brian rêve de devenir une star du rock et d’inviter Gretchen au bal. Mais il n’ose pas et il a un peu honte aussi, parce qu’elle est grosse.

C’est un ado, sans plus ni moins de problèmes que des millions d’autres. C’est lui qui nous parle et c’est dans la justesse de ton dont l’auteur fait preuve que son personnage est touchant et drôle. Peut-être parce que Brian est un double et que Meno a été assez marqué par ses années ado pour en dresser une peinture sensible, où poissent ces sentiments exacerbés, ces peines immenses et ces joies euphoriques qu’on ressent à cet âge.

Entre difficulté à se faire une place, désir de s’intégrer et d’envoyer chier le monde, Brian avance. La narration se déroule par petites touches, scènes prises sur le vif sans toujours de liens entre elles, comme autant d’anecdotes, triviales pour son entourage, primordiales pour lui. Il avance en accéléré. Ses amitiés à la vie à la mort durent le temps d’un battement de cils. Il change de potes, fréquente exclusivement Rod, un gamin noir pas très populaire parce qu’intello, puis Mike qui fume de la beuh, puis Nick, qui fait du skate. Il change d’amour, jetant son dévolu sur Gretchen, puis Dorie, puis Gretchen de nouveau. Il change de goûts musicaux, passe de Guns N’Roses aux Misfits, sans renier tout à fait ses passions de jeunesse. Il change de look, se rase la tête, cherche une tribu pour l’accueillir, se cherche.

Pour stabiliser le chaos, donner du sens aux bouleversements qui l’atteignent, laisser une trace peut-être, il fait des listes, de qui peut aller se faire foutre, de conseils pour emballer… et surtout de noms de groupes, de morceaux. Car la musique est le fil, tendu dans le vide, sur lequel il progresse, le rock est l’onde sur laquelle il surfe au gré de ses humeurs en dents de scie, le punk est la corde qui le relie à son nouveau clan, quand finit le livre, en mai 91.

1991 : Joe Meno avait 17 ans alors. C’était l’époque des cabines téléphoniques, des jeux vidéos payants, des crêtes colorées, des groupes comme les Descendents, Black Flag, Metallica, Motley Crüe, AC/DC, Social Distortion, Minor Threat, Iron Maiden, Operation Ivy, 7 Seconds, Life Sentence, DRI, Screeching Weasel, Naked Raygun, Big Black… Bande son omniprésente, efficace, pointue, infaillible, jouissive… et très légèrement anachronique, car issue majoritairement des 80’s. Alors ne cherchez pas, à partir des listes du héros, à vous faire une compil des chansons représentatives de 91, l’album qui sauve la vie (de Brian), c’est Walk Among Us, des Misfits, et il est sorti en 82. Mais peu importe, et peut-être même tant mieux. Les morceaux cités conservent une puissance évocatrice indéniable, jubilatoire et contribuent à faire de La crête des damnés un roman majeur sur les émois de l’adolescence.

La crête des damnés / Joe Meno. trad. Estelle Flory, Agullo, 2019

Chronique publiée dans New Noise n°51 – novembre-décembre 2019

Mélatonine de Pascal Fioretto

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Marcel Klouellebecq est en panne d’inspiration. Lui, le grand génie des Lettres, fin analyste des travers de notre modernité, visionnaire quant aux prochains fléaux sociétaux qui ne manqueront pas de nous tomber sur le coin de la gueule, adulé du tout Paris littéraire, bon client des plateaux télé, lui dont chaque roman sauve toute la chaîne du livre par ses ventes faramineuses n’arrive plus à écrire. En tout cas, son éditrice vient de lui refuser ses deux derniers manuscrits, « pas assez segmentants. » Il faut dire qu’il a établi sa notoriété autant sur ses provocations que sur son style, vestimentaire et narratif. Et là, il peine à dénicher une problématique assez transgressive pour faire le buzz, alimenter un débat qui déchirera les bobos à la machine à café, qui les fera prendre position pour ou contre le dernier Klouellebecq, qu’ils ne liront pas mais qu’ils achèteront. Il va trop bien pour renouer avec l’état de grâce, cette dépression qui le transcende. Il lui faut retrouver la laideur, réalimenter son accablement pour ravir ses fans.

L’idée lui est soufflée au cours d’un dîner. Il lui faut dégoter « un décor sinistre pour faire mouiller la France qui lit. » Pourquoi ne pas écrire sur cette « bande de territoire, qui traverse le pays de la Meuse jusqu’aux Landes, dans laquelle la densité de peuplement et l’espérance de vie sont très largement inférieures à la moyenne nationale, (où) la population souffre d’un sentiment d’abandon et d’un désespoir chronique » ? En gros, pourquoi ne pas aller rendre visite aux ploucs, séjourner dans un bled symbole de cette France périphérique pour en conter la glauquitude ? Soit, la diagonale du vide sera le sujet et le titre de son prochain best-seller. Le grand auteur enfile sa doudoune Canada Goose, grimpe dans sa Jeep Grand Cherokee met donc « le cap au pire », direction l’est, et se pose à Morneuil.

Pascal Fioretto n’en est pas à son coup d’essai pour faire rigoler dans les chaumières. Il a déjà commis plusieurs méfaits réussis dans l’exercice difficile du pastiche, notamment avec Et si c’était niais, ou L’élégance du maigrichon.

Souvent, les textes façonnés à la manière de ennuient très vite. L’unique habileté des rédacteurs à reproduire une façon d’écrire est à saluer certes, mais tel le savoir-faire du sabotier, on se demande pourquoi dépenser tant d’énergie pour au final ne délivrer que des… sabots. Mélatonine va beaucoup plus loin. Non seulement Fioretto parvient à faire entendre la musique des ouvrages du chouchou médiatique, à faire sourire de ses tics et ses postures, mais il livre une critique en règle du monde contemporain de l’édition, du parisianisme qui fait l’opinion.

Klouellebecq, armé de ses apriori, se retrouve ainsi dans le trou du cul du monde, ce désert médical, culturel et social autrefois appelé Province, désigné désormais sous le terme de régions ou de territoires (comme on parle des quartiers, c’est plus chic) et y trouve le bonheur. Etonnant, non ? Il dort bien, mange bien, baise et se fait même laver les cheveux ! Il se plait finalement au contact de ces délaissés, incultes et pauvres. Bref, il n’arrive pas à déprimer, à dénigrer ces êtres étranges qui peuplent tout l’hexagone sauf Paris. Fioretto parvient à faire mesurer toute la condescendance dont ils sont l’objet depuis là-haut et se moque de la médiocrité, de la mesquinerie des gens riches et célèbres et de ceux qui les font. Ça dézingue, c’est extrêmement drôle parce qu’extrêmement fin et méchant. Avec Mélatonine, la parodie n’est pas un art, mais du grand art.

Mélatonine / Pascal Fioretto. Robert Laffont, 2019

Vinegar girl de Anne Tyler

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Kate Battista a 29 ans. Elle a du charme, pour qui aime les femmes charpentées. Si elle faisait un petit effort, elle pourrait être jolie mais elle n’a que faire d’être jolie, ça ne sert à rien d’être jolie quand on a tant de travail : tenir la maison, jardiner, bosser dans une école maternelle, cuisiner pour sa sœur cadette Bunny, jolie elle, et son scientifique de père, perché dans ses nuages, spécialiste en neurobiologie, sur le point de finir une étude capitale… qu’il ne peut terminer seul. Il a besoin de l’aide de son assistant pour finaliser sa découverte. Mais le visa de Pyoder Cherbakov arrive à son terme. Il n’a qu’une chance de pouvoir rester, se marier au plus vite. Ça tombe bien, la solution est à portée de main : Kate est célibataire.

Variation autour de la mégère apprivoisée de Shakespeare, Vinegar Girl transpose le thème de la femme rebelle finalement domestiquée dans une Amérique contemporaine néanmoins décalée. Anne Tyler confère à son roman un charme délicieusement désuet, accentuant ses airs de gentille comédie romantique. Tous les ingrédients d’une bluette sont réunis : l’atmosphère farfelue, les deux futurs amants que tout oppose, les personnages secondaires qui vont interférer sur le destin des amoureux, le style alerte, les dialogues enlevés, l’intrigue que l’on devine dès les premiers chapitres… Mais si Vinegar Girl se lit avec un plaisir de midinette, il possède l’intelligence d’une comédie de mœurs réussie.

Si la mégère originelle ne se laissait pas si facilement saisir, si la domination à laquelle elle succombait pouvait être une part du jeu sexuel à laquelle elle se livrait avec son amant, tour à tour dominatrice ou soumise, mais toujours en recherche de plaisir, la Kate d’Anne Tyler est elle-même plus complexe que le résumé de l’histoire ne semble le suggérer. Sauvage, brillante, franche jusqu’à l’impolitesse, Kate change-t-elle au cours de l’histoire, se renie-t-elle ? Que nenni. Elle conserve ses reparties cinglantes, son étrangeté aux yeux des autres. Elle se moque de la bienséance, des normes sociales, de la morale. Elle ne plie pas, ne rompt pas, ne rampe pas. Elle se contente d’accepter les sentiments qu’elle éprouve pour Pioder. Et tant pis s’ils s’accordent aux vœux paternels. Ainsi qu’elle le dit à sa sœur qui l’accuse de se rabaisser pour convenir à son époux : « Je ne fais pas la carpette, je l’accueille dans mon pays. Je lui fais de la place dans un endroit où l’on puisse tous les deux rester nous-mêmes. » Cute, isn’t it ?

Vinegar girl / Anne Tyler. trad. de Cyrielle Ayakatsikas. Phébus, 2018

Pourquoi les hommes fuient de Erwan Larher

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Jane a 21 ans. Elle fait des petits boulots, a des amants plus que des amours, un vocabulaire coloré et beaucoup de questions. Notamment, celle, récurrente, de savoir pourquoi les hommes fuient. Cette question, elle se la pose surtout au sujet de son père, qui l’a abandonnée petite et dont elle a peu de souvenirs. Elle ne sait même pas qui il est. De sa mère, elle n’aura aucune réponse, puisqu’elle est morte sans avoir livré ce secret.

De hasards en recherches, elle se rapproche du mystère. Son père serait musicien, aurait connu une certaine célébrité, à Tours, dans les 80’s, avec son groupe punk Charlotte Corday. Il s’agirait d’un certain Jo. Mais problème, il y avait deux Jo dans la formation. Ils ont tous les deux disparu de la circulation. Lequel est le bon et où est-il ?

Joli petit roman sur la quête des origines, Pourquoi les hommes fuient ? dépasse le cadre des relations père/fille pour livrer une réflexion plus vaste, un brin nostalgique, sur la vie qui va, les désillusions, les ruptures et comment elles façonnent nos existences.

Alternant deux principales voix, celle de Jane, à laquelle répond celle d’un inconnu, sûrement ce Jo, il oppose deux façons d’envisager la vie, féminin/masculin, enfant/parent, jeunesse/maturité. L’homme qui parle et raconte le monde d’avant a tout quitté. Ses semblables ne l’intéressent plus, surtout pas ce milieu de l’art où tout n’est que superficialité, simagrées. Il a préféré rejoindre une communauté autonome, tendant à l’autarcie, loin des projecteurs.

Les deux voix se rencontreront-elles ? Nous ne le saurons qu’à la toute fin du livre, après moult péripéties. Ce faisant, Erwan Larher s’accorde une virée tout à fait crédible dans le milieu rock. Antagonisme, jalousie entre membres d’un même groupe, s’ils sont des refrains connus, prennent ici une saveur particulière. Jusqu’au bout, on ne sait à quel Jo on a affaire, comme on ne saurait différencier deux frères siamois, séparés ici non pas par un scalpel mais par les circonstances, et surtout les trahisons.

Pourquoi les hommes fuient ? / Erwan Larher. Quidam éditeur, 2019

La maison de Emma Becker

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Emma Becker vit à Berlin. Les maisons closes y sont légales. Poussée par une curiosité qui la hante depuis toujours, l’envie de témoigner des conditions de vie des femmes qui y font commerce de leur corps, elle décide de se faire embaucher dans deux bordels différents, durant deux ans, afin de partager leur quotidien et leur travail.

La démarche peut sembler surprenante, choquante aux yeux de certains, elle est naturelle pour l’auteur. Emma Becker ne s’embarrasse pas de bonne morale. Le sexe tarifé, pas plus qu’aucun autre sujet, n’est tabou. Sa volonté n’est pas de se sacrifier sur l’autel du journalisme d’immersion ou de la défense d’une cause, qu’elle soit prolétaire ou féministe. Elle veut comprendre, apprendre, au plus près, loin des clichés et du misérabilisme généralement attaché à ce métier.

Très vite, Emma Becker fait beaucoup plus que témoigner. Elle devient partie intégrante de ce monde qui lui livre ses secrets. Du premier établissement, le Ménage, elle dresse un tableau peu concluant. Elle ne s’y sent ni agressée, ni exploitée, mais le lieu manque de magie et de liberté. Ce sera la Maison qui la bouleversera, au point qu’elle aura du mal à quitter l’endroit et les femmes qu’elle y a côtoyées.

Son livre n’est pas un plaidoyer pour la prostitution. Ce n’est pas une condamnation non plus. La Maison est un lieu de travail, avec ses coutumes, sa routine. Les femmes qui y exercent n’ont pas plus de bonheur à s’y rendre qu’une travailleuse à la chaîne, mal payée, pas considérée, épuisée. Elles n’en éprouvent pour autant aucune culpabilité, elles auraient pu choisir une autre profession, moins lucrative mais elles s’y s’épanouissent car les moments de tendresse entre elles sont nombreux, les rires aussi. Sous la plume d’Emma Becker, tout en nuance et se tenant à distance de la vulgarité et du sensationnalisme, naissent des figures troublantes, émouvantes, des portraits de femmes bienveillantes envers leurs sœurs, qui s’acquittent de leur tâche consciencieusement, sans avoir le sentiment de s’abimer et vivent une sororité mystérieuse et réelle.

L’auteur ne fait pas de son expérience un exemple. Elle fait néanmoins preuve d’un respect envers les prostituées qui en a dérangé beaucoup. Ceux qui s’empressent de juger ces femmes de mauvaise vie aussi bien que ceux qui prétendent les défendre à leur place, sans leur donner la parole, niant par là-même le choix qu’elles ont fait de leur profession, en toute connaissance de cause, comme des grandes filles.

La Maison / Emma Becker. Flammarion, 2019

L’art de ranger ses disques de Frédéric Béghin et Philippe Blanchet

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L’art de ranger ses quoi ? demanderont les moins de vingt ans qui, de fait, ont résolu le problème, ou les plus de cinquante qui ont remisé ces vestiges de leur fougueuse jeunesse  dans leurs garages, quand ils ne les ont pas fourgués dans des vide-greniers. L’épineuse question concerne donc un public restreint, ceux qui ont conservé leurs précieux trésors, bien en vue, à portée de main parce qu’indispensables à leur survie, et qui continuent à alimenter leur collection. Ces gens-là existent, j’en connais. C’est donc à ces Mohicans que les auteurs s’adressent, dans ce petit livre, mi manuel technique, mi essai sociologique, mi traité psychologique (il n’y a jamais trop de mi).

Partons du début. Tout dépend de ce qu’on souhaite faire de sa discothèque. Si l’idée est de ne la rendre accessible qu’à soi-même, selon le principe du « sitytouchestesmort », ou si on se fout complètement de passer des heures à chercher le premier LP de Truc qu’on est pourtant sûr d’avoir acheté, le classement par ordre d’arrivée fera l’affaire, ou n’importe quel autre type de tri, voire aucun. Mais le cerveau humain étant ainsi fait, si on désire présenter fièrement au monde ce reflet intime de notre biographie et qu’on veut y retrouver ses petits, la nécessité de classer intelligemment ses disques s’impose dès lors qu’on en possède plus de douze.

Depuis l’avènement de l’homme civilisé, c’est-à-dire depuis l’invention des premières gravures sur gramophones, celui-ci s’est creusé les méninges pour maitriser le chaos. A l’ordre alphabétique par nom de groupe ou d’artiste, qui a ses limites (Cat Power ou Power Cat ?), certains lui préfèrent une savante séparation par genres, à l’intérieur de laquelle ils retombent… sur ce satané ordre alphabétique. Et que faire de ces coffrets de luxe qu’on n’écoute jamais, de ces compils à plusieurs groupes qu’on n’écoute pas non plus ? Et que dire du choix délicat des meubles où il faudra bien caser tout ça ? Quant à décider si on fait étagères communes avec la personne qui partage notre vie… les interrogations sont sans fin.

Bref, faire un choix et s’y tenir, c’est le seul conseil qu’apportent les auteurs de ce livre à des lecteurs qui n’en demandaient pas tant. Alors, inutile L’art de ranger ses disques ? Il a deux mérites. Celui de rappeler qu’il est doux de faire partie d’une communauté, d’autant plus si elle est en voie d’extinction. Et celui de faire marrer. Parce qu’en plus des exemples racontés par des grands noms de la littérature et de la presse musicale, sa lecture invoque immanquablement des expériences personnelles : – des souvenirs (le déménagement de la collection de ce pote qui a occasionné plus de manutention que l’ensemble des bouquins de la Bibliothèque Nationale de France) ; – des ratés mémorables (l’achat du même album à trois reprises malgré un classement strict et une liste tenue à jour) ; – l’observation de comportements étranges certainement destinés à conjurer la mort (attribuer une note à chacun de ses disques pour déterminer sa place ou non dans une réserve, classée par ordre alphabétique…).

L’art de ranger ses disques / Frédéric Béghin, Philippe Blanchet. Rivages Rouge, 2019

Chronique publiée dans New Noise n°50 – Septembre-octobre 2019

Le fracas d’une vague de Mark SaFranko

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Plus c’est long, plus c’est bon ?  Pas toujours !

« Sans vous, je ne serais rien d’autre qu’une voix dans le désert », affirme SaFranko dans la préface du fracas d’une vague. Vous ? Les éditeurs français qui, poursuivant le travail de feu les éditions 13e note, continuent à faire découvrir au public cet auteur magnifique. Il faut dire que, tel d’autres écrivains considérés ici comme majeurs, pour ne pas dire cultes, Fante, Stokoe ou Bukowski, il a souvent eu du mal à se faire publier, là-bas, aux Etats-Unis. La parution de Suicide, chez Inculte et la réédition de Putain d’Olivia ou encore d’Un faux pas chez La Dragonne ces derniers mois ont témoigné de cet intérêt français toujours vif.

Avec Le fracas d’une vague, Kicking Books clôt en beauté cette année SaFranko. Publié sous la direction de Sam Guillerand, ce recueil de six nouvelles, suivi de poèmes et d’un long entretien, forme un bel objet, illustré des sobres linogravures de Delphine Bucher qui collent à l’ambiance. Le travail est soigné, la maquette belle, le contenu joliment traduit. Contrairement aux autres parutions récentes, le parti pris a été de mettre en avant une facette moins connue du touche-à-tout, musicien, dramaturge, romancier : ses nouvelles.

SaFranko dit se considérer comme nouvelliste avant tout, et l’on comprend pourquoi à la lecture de ces textes courts. En quelques pages, il faut aller à l’essentiel, gommer le gras, racler l’os pour ne donner à voir que ce qui compte, la moelle, tout en respectant la cohérence interne du récit. Il faut raconter une histoire avec ni trop de mots, ni pas assez.

Le fracas d’une vague livre de beaux exemples de cet art particulier tout en soulignant ce qui fait la force de SaFranko, l’apparente facilité de ses écrits cachant l’immense difficulté de dire le réel sans artifice. Dire le quotidien en sonnant juste, dans une langue de tous les jours.

Certaines nouvelles puisent leur inspiration de ses nombreux voyages à travers les US. En déplaçant ainsi le décor de la ville à la campagne, il nous dit que la nature omniprésente n’est pas moins hostile que la fureur urbaine. L’environnement importe peu. Et s’il s’éloigne de sa propre expérience, comme il le fait dans ses romans mettant en scène Max Zajack, ces histoires n’en sont pas moins personnelles, tant il tire des gens qu’il croise une forme d’universalité, dans ces petites vies dans des motels décatis, dans ces relations homme/femme qu’il dépeint.

Qu’il relate l’exil et la déliquescence d’un couple au cœur des monts Adirondacks, le périple en canoë d’une working girl en quête d’évasion, ou le départ d’un type qui largue sa femme enceinte, les nouvelles de SaFranko ne sont pas tristes, malgré les déboires que subissent les personnages. C’est la vie, c’est tout et personne ne mérite d’être jugé. Les rêves sont souvent détruits par le prosaïsme du quotidien, la nécessité de simplement vivre. Ce sont les blessures, les failles, qui font la beauté de l’humain, et de ces textes. Les nouvelles de SaFranko ne proposent pas de chutes spectaculaires, pas plus que nos existences ne seront marquées par un destin miraculeux. Elles n’en valent pas moins le coup d’être vécues.

Du coup, ça nous console, un peu.

Le fracas d’une vague / Mark SaFranko. trad. par Guillaume Magueijo. Kicking Books, 2019