Le nord du monde de Nathalie Yot

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C’est un petit livre qui n’a l’air de rien. Un texte court, avec des mots simples dedans. Des mots qui, mis ensemble, claquent, bousculent. C’est l’histoire d’une femme qui trotte vers le nord, vers le blanc. Elle cherche à effacer les taches qui ont souillé son existence. Elle fuit l’homme chien. Elle a peur. Elle veut mettre le plus de distance entre eux. Alors, le nord du monde, le plus au nord possible du monde est une évidence. Il y a le froid, l’inconnu. Personne n’a envie d’aller au nord du monde. L’homme chien ne l’y suivra pas. En route, elle fait des rencontres, des haltes. Elle connaît des hommes. En chemin, elle vole un enfant.

Nathalie Yot trouble. Ses phrases prennent sens, derrière les mots, au-delà des mots. Car si la narratrice parle peu, cela suffit pour comprendre les cris, les coups sûrement, le vide qui fait basculer. Le lecteur remplit les blancs, comble le passé à travers un présent prosaïque, fait de longues marches, de pieds écorchés, de corps qui souffrent. Toujours plus au nord. Lille. Bruxelles. Un fjord en Norvège. Des hommes sur sa route, dans sa chair, qui la malmènent parce qu’elle le veut, des fois. Et l’enfant, neuf ans. Son petit homme. Son amour. Son obsession.

La langue de Nathalie Yot est elliptique, sûre, poétique. Pas une poésie qui déclame. Pas faite de chants d’oiseaux et de prés verdoyants. La sienne sent le macadam. Elle est aussi dure que les trottoirs sur lesquels se couche la misère, aussi rude que le sont les hommes avec les femmes qui trottent. Nathalie Yot choque et bouleverse. Son nord du monde est tout à fait au bout du monde, là où il n’y a plus rien après, que le saut dans le gouffre, la perte des repères.

L’héroïne atteint-elle le bord du monde comme on atteint les limites ? Est-elle au bord de la folie ? Qui pour juger sa quête ? Où poser les sens interdits ? Permettent-ils de prévenir la chute ? Nathalie Yot se garde de répondre et nous laisse faire notre propre chemin, vers le nord.

Le nord du monde / Nathalie Yot. La Contre Allée, 2018

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Des jours sans fin de Sebastian Barry

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Thomas McNulty, contraint par la Grande Famine à quitter son Irlande natale et s’embarquer pour l’Amérique, croise dans son errance la route de John Cole, qui devient son amour. Ils sont jeunes, si jeunes qu’ils peuvent presque passer, vêtus de jolies robes et leurs visages fardés, pour de belles jeunes femmes. Durant les deux années suivant leur rencontre, ils font danser les mineurs au saloon de M. Noone. Puis, leur androgynie s’envole. C’est au début des années 1850. L’époque a besoin de chair à canon, quiconque a deux jambes peut intégrer l’armée. S’engager est la seule voie possible. Ils participeront donc aux guerres indiennes, puis à la guerre de Sécession, du côté de l’Union.

Quelle connerie, la guerre ! Sebastian Barry nous fond dans le magma, dans la violence de la naissance de  « l’Amérique », avec une telle finesse qu’on se croirait immergé dans une guerre contemporaine. Thomas raconte son existence ballottée de plaines en montagnes, au rythme des avancées et des reculades de ses troupes. Fin observateur et commentateur des horreurs, des massacres des populations indigènes auxquels il participe, il dit l’absurde avec des mots si simples qu’ils touchent au cœur.

Il dit les ordres stupides auxquels on ne peut qu’obéir, il dit les génocides, les massacres des Noirs par les Confédérés, il dit le froid qui gangrène, la chaleur qui tue, la faim qui engourdit. Les canons broient les membres, les baïonnettes trouent les ventres, fauchent la jeunesse, qu’elle soit Apache ou Irlandaise. Il a une telle conscience du peu de valeur accordée à une vie, à sa vie, qu’il subit sans se plaindre, concentrant son énergie à survivre. L’habitude de la misère lui a enseigné que geindre ne sert à rien.

Faire autant d’expériences de mort imminentes rend fou ou philosophe, Thomas, écrasé par l’Histoire, sauve sa part d’humanité et reste un individu en conservant sa capacité à s’émerveiller. Dans ce chaos, la beauté n’est que plus fulgurante ; la beauté de John Cole, de leurs caresses, discrètes, à peine mentionnées ; celle des sentiments qu’eux deux portent à Winona, cette enfant sioux qu’ils ont recueillie et adoptée comme leur fille ; celle des paysages sublimes, de la nature paisible ; celle d’un visage compatissant, d’un geste de bonté envers un étranger.

La narration de Thomas est faite de phrases courtes, d’un vocabulaire à la hauteur de son éducation, rudimentaire, mais ses propos sont gracieux, subtils, subliment la justesse du personnage et l’empathie que le lecteur ressent pour lui. Thomas se sait ni plus malin, ni plus courageux qu’un autre, mais plus chanceux, parce qu’aimé. Ni naïf, ni cynique, il ne juge les autres que sur leurs actes. En retour, il trouve des êtres qui acceptent, naturellement, son désir de s’habiller en femme. Barry, et c’est là l’une des manifestations sensibles de ce roman bouleversant, n’en fait pas une singularité primordiale, simplement un fait, une partie intégrante de son être. Délicatesse et terreur, Les jours sont sans fin, aussi pleins de désespoir que d’amour absolus.

Parvenir, sans pathos, sans forcer le trait, à faire sentir la charogne et éprouver l’attachement… Que c’est beau !

Des jours sans fin / Sebastian Barry. trad. de Laetitia Devaux. Joëlle Losfeld, 2018

L’artiste au couteau de Irvine Welsh

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On avait laissé Frank Begbie, à la fin de Porno, sérieusement amoché. Le psychopathe de Trainspotting, figure emblématique de la petite frappe toujours prête à péter quelques dents, pour un regard, un mot de travers, ou simplement parce que votre gueule ne lui revenait pas, était à l’hosto. Une voiture lui avait roulé dessus alors qu’il avait traversé sans regarder, à la poursuite de Renton, son ancien pote qui lui avait piqué du fric. C’est dire s’il était très agacé et si son retour promettait d’être fracassant.

C’est sous le pseudo de Jim Francis que Begbie is back. Il traîne un peu la patte, séquelle de l’accident qu’il a subi, il y a longtemps, dans son ancienne vie. Pour le reste, tout a changé. Il vit désormais à Santa Barbara, avec sa femme Melanie, son art-thérapeute, et leurs deux adorables filles. Bon père, bon mari, Jim a arrêté la picole, la dope, et soigne son corps. Il est surtout devenu la coqueluche du milieu de l’art contemporain. Ses œuvres, visages mutilés de stars, s’arrachent à prix d’or. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

Fin de l’histoire ? Nan ! On est dans du Welsh, pas dans du Disney, alors faut pas compter sur l’auteur pour écrire un feel good book, et s’il y a bien « artiste » dans le titre, il y a aussi « couteau ». La mort de son fils aîné, là-bas, de l’autre côté de l’Atlantique, va contraindre Begbie à revenir à Edimbourg sur les traces de l’assassin de Sean. Même s’il le connaissait à peine, son honneur de père est blessé et sa conscience le tourmente. Retour forcé dans un passé qu’il croyait enterré définitivement, le voilà obligé de renouer avec sa famille, ses amis, ses démons. La bête en lui n’est qu’endormie. Elle a le sommeil léger. Dr Jim versus Mr Franco. Les souvenirs s’entremêlent au fil de l’enquête qui le ramène dans les quartiers de la capitale écossaise aussi glauques que dans sa jeunesse. Leith sera toujours Leith avec ses docks, ses dealers, ses camés, ses meurtres.

Dans L’artiste au couteau, Begbie gagne en épaisseur en prenant le premier rôle. Welsh explore l’enfance de son personnage le plus déjanté et dresse le portrait d’un loser magnifique, victime de son environnement, des mauvaises rencontres qui ont parsemé sa route et du statut qu’on lui a assigné depuis tout petit. Son arbre généalogique a des branches bien pourries. Difficile de se construire à partir de relations familiales toxiques. Dur de lutter contre l’ADN. C’est cette lutte intérieure, et les efforts qu’il consent pour s’extirper de sa condition, accéder à une forme de rédemption qui font les plus beaux passages du roman ; quand Begbie comprend que la culture et l’art lui permettront de se libérer ; quand il trouve les moyens de se jouer de sa dyslexie et de lire, enfin. Begbie se bat, contre lui-même, et un peu aussi contre ceux qui le foutent en rogne.

Peut-on vraiment évoluer ou est-on condamné à rester le même ?

Changer ? Oui, dit Welsh, on peut. A moins que…

Sans être le meilleur de Welsh, on retrouve dans L’artiste au couteau cette vivacité acerbe qui fait le sel de ses récits. Ici plus introspective, son œuvre reste profondément ancrée dans le réel. L’enquête progresse à grands coups de boule et le lecteur suit les mésaventures de son taré préféré un rictus coincé au coin des lèvres. La peinture cinglante des différentes classes sociales et de leurs tares, la critique mordante du marché de l’art contemporain ont de quoi faire sourire. La tension ne faiblit pas, collée aux basques d’un Begbie imprévisible.

On regrette seulement qu’il ne croise pas le chemin de ses anciens comparses de Trainspotting et Skagboys. Dead Men’s Trousers, qui vient de sortir en Grande-Bretagne, comblera le manque, la joyeuse bande y étant à nouveau réunie. On crève déjà d’impatience de voir Welsh étoffer sa saga d’un volume supplémentaire et poursuivre sa radiographie de l’Ecosse contemporaine, à travers l’histoire d’un groupe de potes, sur plusieurs décennies. Les Rougon-Macquart n’ont qu’à bien se tenir.

L’artiste au couteau / Irvine Welsh. trad. de Diniz Galhos. Au Diable Vauvert, 2018

Making of de Xavier Durringer

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« Si tu crois que la violence ne résout rien, c’est que tu ne tapes pas assez fort. »

Tourner un film est un art difficile. Discipline, précision, maîtrise sont des qualités indispensables à la bonne réalisation des objectifs. Le moindre grain de sable et tout est par terre. Alors, Durringer entasse les grains de sable jusqu’à en faire une dune, pour livrer un roman désopilant, pour le coup parfaitement orchestré.

Décor : la Corse. L’intrigue du long métrage : une histoire d’amour entre un malfrat et une belle rencontrée sur la route. Tout est en place ? Moteur ! Action ! … Coupez ! Tout part en vrille, les gaffes s’accumulent et le destin s’en mêle.

Le pauvre Corso, réalisateur, fait de son mieux, mais il n’est pas aidé. Déjà, on lui a imposé l’acteur du rôle principal. Joseph Monterey, belle gueule de truand, normal, il vient de purger dix-sept ans de taule. Bon, il refuse de dire son texte, sous prétexte que les gangsters n’utilisent pas ce vocabulaire et se met à tabasser sa partenaire en pleine scène d’amour. Elle, Alice, n’a pas détesté se faire quelque peu rudoyer et demande qu’on réintègre le malheureux… déjà remplacé par un comédien has been qui casse la voiture du producteur lors d’une course poursuite. Ben, il n’a pas le permis, aussi…

Durringer s’amuse beaucoup à faire tous les croche-pattes possibles à ses personnages, lesquels enchainent crises de nerfs et bagarres dans une ambiance de plus en plus survoltée à mesure que passent les jours et que l’argent file. Bras cassés attachants ou vrais pénibles, le casting est digne d’un roman de Westlake, et les dialogues à la hauteur. Cocasse, sans prétention, véritable série B populaire, Making of mérite vos applaudissements.

Making of / Xavier Durringer. Le passage, 2017

Ecoute la ville tomber de Kate Tempest

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« Rien n’est pour toi mais tout est à vendre, bats-toi la bouche pleine de cendres et touche le fond, tu finiras par prendre goût aux secrets et à la déception. Autour de toi on te vend du rêve et à la fin tu ne sens plus rien. Aspire, recrache, le mix parfait. Pique l’aiguille profond dans ta veine, essaie de prendre éternellement ton pied. Maintenant ferme les yeux et arrête. Le problème, c’est que ça ne s’arrête jamais ». Comme un furieux écho à l’ouverture de Trainspotting, « Choose life », non ? Bon, toutes proportions gardées. Kate Tempest n’est pas (encore) Irvine Welsh, même si son premier roman porte en lui le souffle d’une œuvre générationnelle.

Ils sont trois, dans le chapitre introductif d’Ecoute la ville tomber, à se casser de Londres. A fuir on ne sait quoi. Becky, danseuse trop vieille de 26 ans, serveuse chez son oncle Ron, masseuse à ses heures ; Harry, dealeuse de coke dans les beaux quartiers et Leon, son associé.

Les chapitres suivants raconteront leurs rencontres, leur parcours, leurs amours. A travers eux, c’est Londres, quartiers sud, et la jeunesse londonienne dont l’auteur tirera le portrait.

Pas très joyeux, ces jeunes. Ceux qui ont la vingtaine, dans les années 2010, portent sur le dos les excès des générations précédentes, leurs désillusions. Ajoutez-y celles de notre époque et vous leur ferez courber l’échine. Les rêves sont morts depuis longtemps, et le « No future » des 70’s n’a jamais résonné avec une telle force. Avant, au moins, on pensait qu’on pouvait casser le vieux monde pour en faire un nouveau. En tout cas, on savait rigoler. A présent, même le nihilisme semble une notion désuète. Tout n’est plus que vanité, apparence, superficialité. Les pubs aseptisés ne sont plus des lieux de mixité, remplacés par des chaînes commerciales vendeuses de cafés tristes. La gentrification chasse les pauvres du centre ville. L’urbanisme nouveau construit des zones vides de gens et de sens sur lesquelles les caméras veillent. Les amis des réseaux sociaux te cassent plus sûrement le moral qu’un vrai coup de pied dans les dents. C’est pas nouveau, mais à Londres, plus qu’ailleurs, la modernité fait des ravages. La ville rejette ses enfants loin de ses trottoirs chics.

La langue de Kate Tempest est fluide, efficace. Peut-être un peu lourde en comparaisons. De même, pourrait-on lui reprocher une intrigue un brin tirée par les cheveux. Dans ce roman choral, porté par une construction en spirale, tous les personnages finissent par se rejoindre, et leurs destins se lier, comme s’ils pataugeaient tous dans l’eau saumâtre d’un siphon d’entonnoir. On y croit, ou pas.

Néanmoins, son hommage à sa ville, porté par une multitude de photos d’anonymes, est tendre. Et sa peinture d’une jeunesse, not only pretty, but completely vacant, sonne douloureusement juste.

Ecoute la ville tomber / Kate Tempest. trad. de Madeleine Nasalik. Rivages, 2018

BettieBook de Frédéric Ciriez

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Stéphane Sorge est un critique littéraire reconnu et craint. SS pour ses ennemis, Super Style pour les autres, « il se vante de n’avoir aucun ami écrivain. » La quarantaine installée, il tue pour un bon mot. Sa vanité n’a d’égale que sa mauvaise foi, démesurée. Il rédige en free lance ses mauvaises humeurs dans la presse intello que plus personne ne lit, et ne rechigne pas, sous pseudo, à faire des piges pour Télé 2 semaines. Il aime la belle langue, qu’il manie à merveille, et l’argent. Il revend chez Gibert les livres qu’il reçoit en service de presse. Ces livres, il a de plus en plus de mal à en venir à bout. Leur préfère Détective. Le dernier Mark Z. Danielewski, La clinique des mots ? Il en a perdu les épreuves dans le train, sans l’avoir achevé. Il en rédige tout de même une chronique, à partir d’extraits de phrases copiées-collées sur la toile. Surréaliste, stupide, elle ne passe pas inaperçue. Sa patronne du Monde des Livres le met sur la touche. Les réseaux sociaux s’emballent.

Bettie Leroy est booktubeuse. Esthéticienne à Melun, elle devient sur le net BettieBook. Parce qu’elle « adore nous donner son ressenti en vidéo. » L’accroche de son site : « BettieBook, lectrice et petite souris qui voit tout, tout, tout. Suis-moi dans la maison des livres » plaît à ses 30 000 followers. Sa spécialité ? Les dystopies Young Adult, les « livres qui font plus peur que les films. » Elle se met en scène, dans sa chambre. Se filme lors de séances de Unboxing. Interroge ses auteurs préférés de trois questions ineptes. Elle est jeune, elle est belle. Elle plaît.

« Elle aimerait monter. Il descend. »

En faisant se croiser deux personnages qui n’auraient jamais dû se rencontrer, qui vivent dans des univers parallèles, Frédéric Ciriez dresse une satire jubilatoire du petit monde littéraire. Ancien et nouveau monde s’écharpent joyeusement et l’on se garde bien de prendre parti pour une cause, tant leurs représentants sont peu aimables. A coup de punchlines, de courts paragraphes aux allures d’aphorismes, il égratigne avec une joie non feinte le microcosme (parisien) des gens qui jugent. Lui : « Les rivalités sont plus fréquentes que le talent dans le monde littéraire. » Elle : Je ne lis pas le Monde des Livres, je l’habite. » Pas mal, hein ?

Attachés de presse, auteurs en mal de reconnaissance, éditeurs sournois, personne n’est épargné sous la plume aiguisée et précise de Ciriez. Tirer la couverture, rester à la page à tout prix, toutes les manigances sont bonnes, tous les forfaits, toutes les bassesses. Pas joli joli. Tant pis, l’important, c’est de faire parler de soi. SOi. SOI. Et la littérature, me direz-vous ? Elle va bien, merci. Grâce à, ou malgré, ceux qui se targuent de la défendre. En tout cas, dans le cas de BettieBook, elle est très en forme.

BettieBook / Frédéric Ciriez. Gallimard (Verticales), 2018

Le pouvoir de Naomi Alderman

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Simone, sors de ce corps 

Prenons comme point de départ un monde patriarcal lambda. Les femmes sont sous le joug des hommes, dominées, traitées avec condescendance, rabaissées au rang d’épouse et mère dans le meilleur des cas ; battues, invisibles dans le pire. Imaginons que ces dames se voient attribuer le pouvoir, sous la forme d’un fuseau logé le long de leur clavicule, capable de lancer des arcs électriques puissants au point de tuer. Ne s’en serviraient-elles pas alors contre leurs oppresseurs ? Les rapports de force n’en seraient-ils pas bouleversés ? Et surtout, le monde en serait-il meilleur ?

Voilà l’hypothèse introductive du roman de Naomi Alderman. En pleine guérilla #balancetonporc, on peut dire que le livre de la demoiselle, écrit bien avant la polémique assurément, tombe à point nommé. L’auteur suit le parcours de personnages, devenus emblématiques, et observe les changements sociétaux qu’ils subissent ou organisent. Roxy, fille d’un mafieux anglais, cherche à venger sa mère, assassinée sous ses yeux. Margot, politicienne américaine, découvre qu’elle a le pouvoir grâce à sa fille Jocelyn. Allie tue son beau-père pervers et fonde une religion, où elle devient Mère Eve. Tunde, un jeune journaliste, est le témoin neutre qui suit l’évolution du mouvement partout sur la planète et poste ses reportages sur internet. Et que croyez-vous qu’il arriv(er)a ?

Sans dévoiler l’intrigue, disons que Naomi Alderman est une féministe universaliste. Ça ne vous dit rien ? C’est une branche du féminisme, à l’inverse du féminisme différentialiste, qui place l’individu(e) au centre, prône l’égalité des sexes en se fondant sur ce qui rassemble hommes et femmes et non ce qui les différencie. Découlant de cette théorie, classer les femmes dans la catégorie des « douces » parce qu’elles sont des filles n’a aucun fondement, relève du fantasme, et c’est surtout bien pratique pour les maintenir en servitude. Chacun(e) est capable du pire et du meilleur, peu importe son genre et donner du pouvoir à une seule moitié de l’humanité n’est pas souhaitable. Car le pouvoir corrompt.

Corporatisme, communautarisme, fanatisme religieux donnent lieu ici à des scènes d’une violence inouïe et aucun des protagonistes ne sort grandi de l’aventure. Un univers dictatorial où l’on a peur de ce que l’on est au fond de soi, sans y pouvoir rien, ne fait pas franchement envie. Terrorisme, lynchages, exécutions sommaires servent partout des dirigeantes corrompues, guidées par leurs plus bas instincts, avides de conserver leur pouvoir.

Et si finalement cette société en guerre permanente avait été détruite, anéantie sous le propre chaos qu’elle avait engendré ? Si cette histoire avait eu lieu il y a plusieurs milliers d’années et qu’on en soit aujourd’hui à une société matriarcale, apaisée mais sexuellement cloisonnée, où les femmes, habituées au pouvoir, en abuseraient, trouveraient normal de considérer les hommes comme des êtres faibles, incapables d’agressivité ?

Alors là, on ne saurait plus quoi penser. Il n’y aurait plus qu’à tout reprendre du début, fonder une nouvelle ère où chacun trouverait sa place, dans le calme et la sérénité, où on irait vers un avenir meilleur, ensemble.

Le pouvoir / Naomi Alderman. trad. de Christine Barbaste. Calmann-Lévy, 2018