Hével de Patrick Pécherot

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C’est Gus qui raconte. Au début de l’année 1958, il parcourait le Jura dans un Citron hors d’âge. Avec André, ils se relayaient – un coup tu dors, un coup tu conduis – au volant du camion. Ils livraient leur marchandise – caisses de pinard ou autres – à qui voulait bien commander leurs services. En chemin, des inscriptions dégoulinantes de peinture fraîche Algérie française leur rappelaient sporadiquement, s’il le fallait, qu’on était en plein « événements ». Le jeune frère d’André, engagé, s’était fait dessouder dans le djebel par les Fellags, alors pas besoin d’enfoncer le couteau dans la plaie, on était tous d’accord, hein, les Arabes, fallait pas s’y fier. Ceux qui étaient, là, dans le coin, à piquer le boulot des bons Français feraient mieux de garder profil bas.

C’est Gus qui raconte, donc. On est en 2018. Il livre ses souvenirs à un écrivain enquêtant sur cette période et sur un meurtre survenu il y soixante ans de ça. Gus est roublard, gouailleur, cabot et vieux. Il s’amuse à balader son interlocuteur, à le secouer. Sa mémoire est-elle fiable ? Cache-t-il des éléments clés ?

On est dedans, en tout cas. Dans cette France, encore d’après-guerre, toujours en guerre. En plein dedans. La chicorée Leroux, les clopes au coin des becs, le museau ou le poireau vinaigrette, et Gabin… Les convictions ici, les tortures là-bas… Le verbe haut, Pécherot dit les bassesses. L’argot claque. Les dialogues retracent les débats populaires. On apprend tant, si finement. On ressent tant.

A travers Gus, tout en verve et bons mots, habile manipulateur, magnifique conteur, Pécherot brouille les pistes, plonge le lecteur dans le gris. En faisant se télescoper deux époques, il ébranle nos certitudes. En alternant les points de vue, il nous fait emprunter une route en pointillés. Rien n’est jamais noir ou blanc. On nage en plein hével, (buée, fumée en hébreu), dans ce roman au titre emprunté à l’Ancien Testament, dans cette réalité éphémère, illusoire, absurde. Les terroristes d’hier sont les héros de demain, voilà l’unique postulat qui ne change pas, pour le reste… Les manuels d’Histoire sont remplis de vérités, versatiles selon les perspectives, mouvantes avec le temps qui passe. Plusieurs décennies plus tard, après tant d’autres sales guerres, les évidences, il faut s’en méfier. Et des héros aussi. Seuls les actes sont héroïques, pas les hommes.

Hével / Patrick Pécherot. Gallimard (Série noire), 2018

 

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Tu dormiras quand tu seras mort de François Muratet

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« Si on veut que l’Algérie soit française, la seule solution, c’est de tuer tous les bougnoules. »

La position de l’Armée française, en tout cas celle du commandant Cammas, qu’André Leguibel rencontre à son arrivée en Algérie en 1960, est on ne peut plus claire. Jeune officier, Leguibel, jusque là affecté dans les services du renseignement en Allemagne et fraîchement débarqué à Alger, ne s’offusque pas d’une telle opinion, trop heureux d’avoir quitté la paperasse pour faire la guerre pour de vrai. Il se voit confié la mission d’intégrer la « katiba Guellab », commando de chasse sous les ordres du sergent chef Mohamed Guellab. La section, héroïque, a dessoudé plus de rebelles, ces sales fells fourbes, que n’importe quelle autre. Mais il y a un hic, Guellab est d’origine musulmane, suspect donc, et l’officier (bien) français envoyé pour diriger le commando a été tué. Guellab a-t-il assassiné le gradé pour conserver son autonomie ? S’apprête-t-il à déserter, à rejoindre le FLN ? André Leguibel devra le découvrir, grimé en simple troufion, spécialiste radio.

Leguibel arrive en Algérie sans rien comprendre des rapports de force en présence, des enjeux qui se dessinent. Il ne sait de ce conflit que la version officielle. Espion en immersion, il observe. A mesure qu’il apprend à connaître ses compagnons de troupe, il raisonne, se questionne, s’émeut, se désespère. Le commando est composé d’individus dont les motivations sont diverses, de même que les raisons de leur présence dans cet enfer. Engagés ou appelés, Français de France ou Harkis, convaincus de la justice de leur combat ou se contentant d’obéir aux ordres, tous se retrouvent unis dans un but ultime : leur survie.

Pas d’explications savantes, pas de discours manichéens. C’est par les dialogues, au cours de la progression de l’intrigue, la traque d’un détachement du FLN dans le djebel, que François Muratet donne à entendre les différents points de vue. Echanger une ration d’alcool contre une pâte de fruit en dit plus long dans les relations qui se nouent entre ces hommes d’horizons multiples qu’une thèse érudite. Le vocabulaire est simple mais précis pour dire leur quotidien, leurs souffrances. Simples comme leurs désirs. Manger à sa faim, se désaltérer, délacer ses godasses, se reposer, un peu.

Tous les soldats ont les mêmes rêves. Que la guerre s’arrête, que les balles des fusils les épargnent, que les grenades ne les laissent pas déchiquetés, abandonnés comme des chiens, loin des leurs. Toute guerre est absurde, et celle-là plus qu’une autre. Muratet ne dit rien d’autre. Douce France, qui refusera de célébrer ses héros trop bronzés d’hier, Algériens pour toujours. Admirable roman, salutaire et triste.

Tu dormiras quand tu seras mort / François Muratet. Joëlle Losfeld, 2018

Camarade lune de Barbara Balzerani

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Quand on lui indique la lune, l’idiot regarde le doigt… et le brigadiste tire dedans.

Barbara Balzerani, membre depuis 1975 des Brigades rouges où elle faisait partie de l’équipe de la direction stratégique, a été arrêtée en 1985 et condamnée à 25 ans de prison. C’est durant sa détention, à l’isolement, qu’elle a écrit Camarade lune, publié pour la première fois en 1998 en Italie.

Camarade lune n’est pas une autobiographie à proprement parler. La forme, très littéraire, de ce livre court et dense, l’en éloigne. Faisant alterner des passages racontés à la première personne, où elle décrit principalement ses conditions d’incarcération, et d’autres écrits à la troisième personne revenant sur son parcours et son engagement politique, Balzerani confère à son texte une distance étrange, comme si les événements ne la concernaient pas personnellement. Non pas qu’elle renie ses prises de position et minimise ses actes, elle assume tout, mais la politique, chez elle, semble continuer à l’emporter sur les émotions.

Camarade lune n’est pas un pamphlet révolutionnaire, Balzerani ne dit pas quoi penser. Ce n’est pas non plus le récit historique du mouvement d’extrême gauche, les faits sont énoncés de façon trop elliptique. Ce n’est pas une confession, la part que l’auteur a prise au combat n’y est qu’évoquée.

Alors, qu’est-ce donc ? Peut-être simplement la prise de parole d’une femme « condamnée au silence, tant on considère illégitime qu’elle emploie des paroles sensées qui puissent justifier ce qui est déraisonnable. » Balzerani ne recherche pas le pardon, elle n’excuse pas ses gestes. Son témoignage a cela de remarquable qu’il n’accable pas plus qu’il n’encense les prises de position des Brigades rouges, mais les restitue, les explique comme partie intégrante de l’Italie des années soixante-dix.

Née en 1949 dans une famille ouvrière soumise aux patrons et à l’Eglise, où sa mère lui enseigne de « ne donner à personne une raison de la regarder une seconde fois », dans cet immédiat après-guerre toujours marqué par les luttes entre fascistes et communistes, la petite Barbara apprend très tôt, qu’en tant que fille, qu’en tant que pauvre, il lui faudra s’arracher à son milieu si elle veut exprimer sa rébellion. Les révoltes étudiantes à Rome en 1968, puis le coup d’Etat au Chili en 1973, sont des dates majeures dans sa formation. S’impose dans son esprit l’idée de deux gauches irréconciliables, une gauche de révolution contre une gauche garante d’être un abri contre le fascisme, en contrepartie du renoncement à la liberté, à l’égalité. Balzerani ne compte pas renoncer. Puisque la politique est inopérante, elle choisit la lutte armée, « le combat direct, sanglant, indifférent au sacrifice de ses jeunes années », elle choisit la guerre clandestine contre le capitalisme, contre l’Etat. Dès lors, tout devient cohérent. Ce sont les circonstances qui poussent les Brigades rouges à agir. Ainsi, la mort d’Aldo Moro, logique, leur est dictée par le refus de la classe politique dirigeante de céder à leurs revendications. Elle n’est qu’une péripétie, comme tant d’autres, de l’Histoire, un détail du processus devant mener à la révolution.

Alors, bien sûr, Balzerani exprime des moments de doute, « des cauchemars, des déchirures profondes », vite balayés de son « existence traversée par des passions démesurées ». Elle écrit : « A moi aussi il arrivait, par choix ou par hasard, d’accomplir des tâches dont le poids ne retomberait pas tout entier sur mes épaules, si grande était ma certitude que j’y étais autorisée du fait de la nécessité historique qui requérait un dernier acte violent pour en éliminer toutes les causes. » La fin justifie les moyens, dit-on, et ceux qui s’engagent à la vie à la mort ne peuvent plus jamais reculer, car considérer que « leurs camarades seraient morts en vain serait les tuer une deuxième fois. »

Camarade lune dérange. La détermination, l’obstination de Balzerani à croire en ses rêves provoque respect et consternation. Les questions qu’elle soulève demeurent d’actualité et les inégalités entre les riches et les pauvres continuent de s’accroitre. N’empêche… Les groupuscules brigadistes ont perdu de leur superbe romantique. Comment pourrait-il en être autrement ? Il semblerait qu’on se méfie aujourd’hui des êtres « trop parfaits pour être humains » prêts à tuer pour servir leur cause.

Camarade lune / Barbara Balzerani. trad. de Monique Baccelli. Cambourakis, 2017

Sur l’écriture de Charles Bukowski

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Adeptes du politiquement correct, buveurs d’eau de source, passez votre chemin.

Compilation de lettres, pour la plupart adressées à ses éditeurs, rédigées entre 1945 et 1993, Sur l’écriture, plus qu’un recueil de conseils avisés sur la façon de bâtir une œuvre littéraire, dessine en creux un portrait du Vieux Dégueulasse, de ses obsessions et aspirations. Bukowski prend la plume et déballe ce qu’il a sur le cœur, sans fioriture, sans formule de politesse. Il aboie, il gueule, il vomit sa haine d’une modernité fade :

« Des tas de choses ne sont plus ce qu’elles étaient, le courage, le culot, la clarté – et le sens artistique. (…) Tout est parti en couilles avec la seconde guerre mondiale. Et ça ne s’applique pas qu’au monde des arts. Même les cigarettes n’ont plus le même goût. Le tamal. Le chili. Le café. Tout est en plastique. Les radis ne paraissent plus aussi âpres. (…) Les côtelettes de porc sont toutes roses et grasses. Les gens se contentent d’acheter de nouvelles voitures et c’est tout. Leur vie se résume à quatre roues. (…) Quiconque ayant bu un verre est considéré comme un alcoolique. Les chiens doivent être tenus en laisse. Les chiens doivent être vaccinés. (…) Les bandes dessinées sont considérées nocives pour les gamins. Et en littérature, il n’y a rien : aucune vie. »

Il lui en faudrait peu pour s’attendrir pourtant, s’apaiser ; la simple promesse qu’on lui foutra la paix, demain et tous les jours suivants, et qu’il pourra écrire. Il va bien tant que le berce le son de sa machine à écrire et que l’étourdissent quelques bouteilles de bière, à portée de clavier. Qu’on le laisse tranquille, Hank, il ne déteste rien de plus que ses semblables imbus d’eux-mêmes, pisse-vinaigre, fats, scribouilleurs sans noblesse, et il l’éructe, dans une langue abrupte dressant la grossièreté au rang d’art de vivre :

« J’ai toujours été un solitaire. Je vais être franc ; je n’aime pas la plupart des gens – ils me fatiguent, me pompent l’air, me sortent par les yeux, me détroussent, me mentent, me baisent, me trompent, me donnent des leçons, m’insultent, m’adorent ; mais surtout ils parlent parlent PARLENT jusqu’à ce que je me sente comme un chat fourré par un éléphant. » 

Sa solitude le ravit. Non pas qu’il se sente supérieur, mais le monde lui fait mal, ce monde terne, sans panache, rabougri, rempli de mesquins et de poltrons incapables de saisir la beauté des choses. La beauté, lui la voit dans les jambes des femmes, sur les champs de course, dans  les symphonies à la radio, dans Céline, Dostoïevski, John Fante, Sherwood Anderson… Bukowski a le goût très sûr, la pugnacité sans faille, l’humour cinglant, les aversions tenaces :

« Et puis ces gens qui me disent, « pourquoi vous buvez? C’est destructeur. » Et comment, que c’est destructeur (…) Ils croient que je m’en fous, ils croient que je ne ressens rien sous prétexte que mon visage est flétri et que les yeux me sortent de la tête tandis que je parcours le journal hippique une bouteille à la main. Ils ressentent les choses de façon si CHARMANTE, les enculés, les connards, les suceurs de citron de merde aux sourires visqueux, ils ressentent COMME IL FAUT, bien sûr, seulement ça n’existe pas les bonnes façons de ressentir, et ils finiront par s’en rendre compte (…) Ils peuvent prendre leur lierre, leurs éléments métriques et se les mettre dans le cul… s’il n’y a pas déjà quelque chose fourré là au fond. »

Pas de conseils sur comment écrire donc, mais une certaine idée de la littérature, flamboyante, bouleversante, absolue. La littérature comme horizon, sublimée par un kamikaze des mots, un épicurien qui n’a pas dévié d’un millimètre de sa route, même s’il l’a parcourue en titubant :

« Ma conception de l’écrivain c’est quelqu’un qui écrit. Qui s’assoit devant sa machine à écrire et noircit du papier. Ça devrait être la base. Ne pas dire aux autres comment s’y prendre, ne pas garnir les rangs des séminaires, ne pas lire devant des foules déchaînées (…) Autrement, la dernière personne avec qui j’ai envie de boire un coup ou tailler une bavette est un écrivain. J’ai trouvé plus de fougue chez les vieux marchands de journaux, les concierges, chez le gamin qui bosse la nuit sur le stand de tacos. Il me semble que l’écriture fait ressortir le pire, non le meilleur, il me semble que les presses à imprimer du monde entier ne font que presser la pulpe d’âmes insuffisantes que des critiques insuffisantes appellent littérature, poésie, prose. (…) C’est l’humanité tout entière qui me dégoûte et plus particulièrement l’écrivain créatif.  (…) En revanche, j’ai toujours eu de l’affection pour les Chinois. Je suppose que c’est parce que la plupart d’entre eux sont si loin. »

Sur l’écriture / Charles Bukowski. Au diable Vauvert, 2017

Côté ghetto de Jill Leovy

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Los Angeles, quartier South Central, district policier de la 77e Rue. En totale immersion des mois durant dans le ghetto, Jill Leovy, journaliste au Los Angeles Times, déploie une enquête minutieuse sur la violence extrême qui règne dans cette partie de la ville en partant de cette terrible constatation : alors que les hommes noirs ne constituent que 6% de la population, comment se fait-il qu’ils représentent 40% des personnes assassinées, et en grande majorité, par d’autres hommes noirs ? Question délicate, s’il en est. A laquelle peu s’intéressent. Les médias, même locaux, n’en parlent pas, niant un phénomène majeur, considérant implicitement qu’il n’y a pas de victimes mais uniquement des délinquants, traduisant le No Human Involved (pas d’humain impliqué) employé officieusement par la LAPD pour catégoriser ces affaires n’impliquant que des Noirs. Appréciation dont découle une logique implacable : pas d’humain abattu, donc pas d’enquête, pas d’élucidation, pas de justice.

Une logique contre laquelle se battent deux policiers emblématiques, l’inspecteur John Skaggs, baraque Blanche et blonde du 77e, et l’inspecteur Wally Tennelle, Noir originaire du Costa Rica, travaillant à la LAPD. Leurs méthodes sont semblables, ils sont sur le terrain, au milieu de la population et cherchent sans relâche à trouver les coupables. Ils sont persuadés, à l’instar de Max Weber, « qu’en privant les afro-américains de justice efficace, en leur refusant le droit exclusif de l’Etat à exercer la force légitime, on ne fait qu’encourager la violence personnelle. » En ne condamnant sévèrement les Noirs que pour des broutilles (comme du temps de l’esclavage dans les Etats du sud) et non pour ces meurtres commis « entre eux », on les encourage à se faire justice eux-mêmes, à rendre les coups puisqu’ils ne sont pas graves. « Pendant la ségrégation, les Blancs avaient la loi pour eux. La loi officielle frappait uniquement les Noirs pour les contrôler, non pour les protéger. Les petits délits étaient sévèrement punis, les gros délits tolérés, tant que les victimes étaient noires. » Skaggs et Tennelle ne s’étaient jamais croisés. Jusqu’à ce que Bryant, le fils de Wally, prenne une balle en pleine tête, un soir de mai 2007, et que Skaggs se voie confier l’enquête.

Dans cette personnification des différents protagonistes de l’affaire Tennelle, le travail de Jill Leovy prend toute sa force. Les parcours des personnages sont détaillés, autopsiés. Qu’ils soient victimes ou coupables, ils ont tous une mère, ils ont tous un nom. Le lecteur est happé dans le ghetto, touché par le désespoir et l’impuissance des familles et des flics. Les comportements violents sont explicités et l’on comprend qu’ils sont juste humains, trop humains finalement.

Les émeutes de 1990-1993 ont fait plus de 6000 morts, principalement chez les Noirs ? Pourquoi n’ont-ils pas, alors, attaqué la communauté blanche, les riches qui ne manquent pas à LA ? Parce que « quand les gens ne sont plus protégés par la loi et se retrouvent dans des situations désespérées, le risque est plus grand, et non pas plus faible, qu’ils se retournent les uns contre les autres. Les milieux où le droit est absent sont terrifiants. »

Sociologie, Histoire, politique sont décortiquées, au service d’une étude fouillée comme une thèse de doctorat et qui se suit comme un épisode de The Wire. Côté ghetto est une œuvre magistrale, se basant sur des faits et tentant d’en comprendre les raisons et les implications, sans manichéisme. C’est une dénonciation majeure des a priori qui touchent les membres d’une communauté depuis trop longtemps discriminée, préjugée. Côté ghetto est un document indispensable.

Côté ghetto / Jill Leovy. trad. de Clément Baude. Sonatine, 2017

Les hommes de Richard Morgiève

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C’est l’histoire de Mietek, polak juif tout juste sorti de taule, voleur ou convoyeur de bagnoles de luxe pour gagner sa croute. Il est beau, Mietek. Il tombe toutes les femmes qu’il désire, mais le désir n’est pas l’amour, alors il est seul, le plus souvent. Il a le cœur sur la main, Mietek, toujours prêt à rendre service, à défendre la veuve et l’orpheline, surtout si elles vendent leur corps ou sont aussi mignonnes que la petite fille de la couverture. C’est un homme, Mietek, les valeurs qui le guident sont l’honneur et le devoir.

C’est l’histoire de l’Ancien monde, le Paris de 1974 à 1981. Les bistrots de quartier étaient tenus par des Madames Renée ou des Mohammed et s’appelaient Les bons amis ou Le Balto. Ils étaient pleins. Les DS étaient signes de fierté, nationale autant qu’individuelle. On se parfumait au Vétiver. On téléphonait dans des cabines disposées sur les trottoirs. Les fantômes des guerres passées, glorieuses ou honteuses, arpentaient encore les coins sombres de la Capitale. Les arabes, les kabyles, tous étaient des bics. On fumait dans les bars, les cinés, les voitures. L’heure n’était pas à la question de l’écriture inclusive et le politiquement correct n’était pas de mise. Les hommes étaient des hommes, pudiques, fidèles à leurs amis. Les femmes semblaient soumises. Quel que soit leur âge ou les revers qu’elles avaient subis, elles étaient belles…

Notre monde est-il devenu plus doux à ceux qui souffrent ? Est-il plus dur ? La question n’est pas là et Morgiève se garde bien de trancher. Ce n’est pas un récit joyeux qu’il nous livre dans cette émouvante peinture d’une France disparue. Ce n’est pas un texte nostalgique, qui serait l’étendard d’une pensée  facile, reflet d’un c’était mieux avant imbécile. Si l’auteur interroge, en creux, la masculinité et ses normes, Mietek n’est pas l’emblème d’un regretté héros à la virilité exacerbée. Il est simplement un personnage à la dérive. Ses démons sont les mêmes que ceux qui hantent les âmes d’aujourd’hui. Seul le décor a changé.

Les hommes / Richard Morgiève. Ed. Joëlle Losfeld, 2017

Personne ne gagne de Jack Black

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Bonne idée que cette réédition de l’autobiographie de Jack Black, parue pour la première fois aux Etats-Unis en 1926, excellent témoignage de première main sur l’Amérique au début du 20e siècle, côté bas fonds. Rien ne prédisposait Mr Black à devenir voleur puis écrivain. Jack est très tôt privé de mère, et son père, honnête homme rigoriste, l’envoie faire son éducation dans un pensionnat de bonnes sœurs qu’il quitte à quatorze ans. Il s’y découvre une passion pour la lecture des « classiques » (Hugo, Dickens, Dumas !…) et des journaux, où l’on relate dans le détail les faits d’armes de Jesse James, son héros.

Est-ce là que se forge en lui une envie de s’évader si profonde qu’il refusera, presque toute sa vie, de rentrer dans le rang d’une existence trop étriquée, lui préférant les grands espaces, et une certaine idée de la liberté qui le conduira à sa condamnation à vingt-cinq ans de pénitencier ? Ou est-ce cet épisode où il se retrouve accusé à tort qui le fait basculer dans le banditisme et les marges ? Il faut reconnaître que la répression qui s’abat sur les gens de peu de bien est à l’époque si cruelle et si peu subtile que l’on ne saurait lui donner tort quand il affirme : « L’idée de travailler m’était aussi étrangère que celle de cambrioler une maison le serait à un plombier ou à un imprimeur. Je n’étais pas paresseux ou tire-au-flanc ; je savais qu’il y avait des moyens moins risqués et compliqués de gagner sa vie, mais c’était la façon de faire des autres (…) Je ne les traitais pas de gogos ou de péquenauds sous prétexte qu’ils étaient différents et travaillaient pour vivre. Ils représentaient la société. La société représentait la loi, l’ordre, la discipline, le châtiment. La société, c’était une machine conçue pour me mettre en pièces. La société, c’était l’ennemie. » Il lui préfèrera donc le destin de hors-la-loi, toujours en cavale, traversant les USA en trains de marchandise, caché parmi les hobos et trouvera ses amis chez les Johnson, ces traîne-savates au grand cœur et à la fidélité indéfectible.

Devenu Yegg, perceur de coffres, ses fortunes sont diverses mais le lecteur se régale de sa description précise des coups montés, dans ce monde disparu des saloons, des femmes de petite vertu, des chinois à nattes dans le dos et des fumeries d’opium. Les scènes d’anthologie se succèdent sous la plume fleurie de Jack Black. Calculer la bonne dose de dynamite pour faire sauter la banque ou se mouvoir tel un fantôme dans la chambre de ce gros type endormi sur son paquet d’oseille… le lecteur tremble de voir Jack se faire attraper.

Les empreintes digitales n’avaient pas encore révélé leurs secrets, et les systèmes de sécurité étaient peu efficaces, il se fera pourtant coffrer à de nombreuses reprises et subira les foudres d’une justice expéditive : coups de fouet, cachot, privation de nourriture et d’eau, camisole de force… Son récit des conditions d’incarcération est terrible et remarquable de lucidité. Sauvé par l’empathie de certains hommes, il finira par mettre un terme à des années d’errance et de solitude et se consacrera à la dénonciation des mécanismes sociaux qui poussent l’individu à la délinquance. Ses mots (1929) sont toujours tristement d’actualité : « Multiplier les lois et durcir les peines ne peut conduire qu’à davantage de crimes et de violence… Les honnêtes gens prennent le problème à l’envers. S’ils s’intéressaient plus à l’éducation des enfants, ils se désintéresseraient vite de la chaise électrique. Ils ne voient que les crimes et jamais les raisons qui poussent les criminels à agir ; ils ne voient que ce qu’ils sont devenus et jamais ce qui a fait d’eux ce qu’ils sont. »

Personne ne gagne / Jack Black. trad. de Jeanne Toulouse et Nicolas Vidalenc. Monsieur Toussaint Louverture, 2017