Un feu dans la plaine de Thomas Sands

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C’est ici et maintenant. Il décline sa hargne au présent. Il a vingt-trois ans, a grandi dans le béton, mais qu’importe d’où il vient, il pourrait aussi bien être un enfant des plaines. On sait peu de choses de lui, pas même son nom. Le chômage de sa mère, quelques amours, quelques souvenirs, six mois de taule… ces bribes de sa vie, furtives, suffisent à l’incarner. Il est de la France qu’on écrase, qu’on met de côté. « Exilé dans son pays », il sait l’humiliation, le rejet. Il avance au rythme de sa colère qui enfle. Il va rendre les coups. La rage est son moteur, une rage née d’un trop plein, comme un besoin vital de remplir ses poumons d’air, et de flinguer celui qui vous maintenait la tête sous l’eau.

Le texte de Thomas Sands est court, il a comme une urgence à dire. Son personnage est au-delà des questionnements, des longs discours. Ses ennemis sont connus. Politiques cyniques, patrons voyous, DRH serviles, banquiers méprisants, experts en communication, journalistes laquais… Eux utilisent une langue impénétrable, en font une arme contre les petits, la populace. Lui, « condamné à errer sans langue, sans culture, choisit l’instinct », l’action. Il a débordé. La violence est tout ce qui lui reste.

Alors, chaque mot compte et les phrases s’enchaînent, rapides, pied au plancher. Les Brigades parlaient trop, besoin de se justifier. Les Blocks agissent, mais il n’aime pas les meutes. Il a passé les caps, franchi les digues. Ses cibles sont précises, communes à tous ses frères, mais il les fait siennes. Il est déjà trop loin pour avoir une famille. Loup solitaire, sniper isolé. Victime. Bourreau.

Le livre de Sands, dense, exigeant, n’est pas un brûlot, pas un pamphlet. Un feu dans la plaine est beaucoup plus qu’un coup de gueule, un reportage. C’est un roman, noir, puissant, parce qu’il crée des images, inédites, dérangeantes, qu’il nous aspire dans sa fureur. Il excède le réel, son personnage vit, nous éprouve, à la manière d’un De Niro dans Taxi Driver. S’il dresse un état des lieux d’une France contemporaine qui va mal, le constat, passé par le prisme de l’art, est intense, radical. Dans dix ans, les petits barons seront oubliés, mais la douleur qu’on ressentira en lisant Un feu dans la plaine sera toujours brûlante.

Un feu dans la plaine / Thomas Sands. Les arènes (equinox), 2018

Chronique publiée dans New Noise n°44 – été 2018

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Power de Michaël Mention

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Ecrire la rage. Faire sentir la colère de n’être qu’un citoyen de seconde zone, parqué dans un ghetto, contraint d’accepter des boulots à peine au-dessus du rang d’esclave. Relayer la hargne de voir ses frères tomber sous les balles des flics, ces porcs. Sous prétexte d’être Noir. Faire frissonner à l’évocation de milliers d’hommes et de femmes le poing levé. Ecrire un livre sur les mouvements de lutte des Noirs américains pour leur émancipation, une fresque de 450 pages sans laisser, à aucun moment, retomber la fureur… waouh, il en faut de l’ambition, et du talent pour y parvenir.

Power commence le 21 février 1965, jour de l’assassinat de Malcolm X et s’achève (presque) le 11 octobre 1971, retraçant sept années de ces ambivalentes 60’s, où tout semblait possible et rien n’était probable, rêves d’un futur peace and love et germes du chaos.

What we want. Dans une première partie, Michaël Mention plante le décor, expose les thèses en présence et les enjeux à venir. Malcolm X disparu, les prêches préconisant la non violence de Martin Luther King semblent inefficaces à certains face aux exactions policières. Des émeutes éclatent dans tout le pays. Une forme de lutte plus radicale, marxiste, prône la résistance armée. Le Black Panther Party for Self-Defense recrute. Bérets sur la tête, flingues en vue, ses membres patrouillent dans les rues, surveillant les flics, nourrissant les gosses des quartiers pauvres. Edgar Hoover fulmine. Ce chapitre introductif se termine en juin 67, dans le bureau du directeur du FBI, qui emploiera tous les moyens à sa disposition pour écraser cette racaille Noire communiste.

What we believe. La deuxième partie, s’étirant du 2 juillet 1967 au 11 octobre 1971, révèle toute la puissance de la littérature. Mention passe du général au particulier, du « il » au « je » et personnifie l’histoire de cette Amérique à travers le destin de trois personnages, incarnés, saisissants. Charlene, jolie black de Philadelphie à peine sortie de l’adolescence, intègre les BP. Tyrone, à Chicago, infiltre le mouvement, taupe contrainte au service de l’ennemi Blanc raciste. Neil, d’origine irlandaise, est flic à Los Angeles. Leur chute, inéluctable, est plus bouleversante que n’importe quelle image d’archive. Immersion totale. Au fil des pages, ils ne sont plus des protagonistes fictifs, ils sont les rêves déçus, la douleur, l’impuissance. Le puzzle s’imbrique, l’étau se resserre, les morts s’entassent. King, Robert Kennedy, Hendrix, Sharon Tate, Joplin rejoignent dans la tombe les compagnons de route des trois héros, avec le Vietnam, les ravages de l’héroïne, les gangs, la violence qui explose comme toile de fond.

S’il s’est extrêmement documenté sur le sujet, Mention n’étale pas sa science, il distille les informations de façon subtile, choisit des extraits de discours, explore les dissensions fratricides, décrit les assauts perfides venus de l’extérieur sans jamais perdre le rythme, transcendé par une bande son, rock, soul, funk énergique.

Le dernier chapitre, sublime, te laisse au bord de la nausée, dégoûté par avance du monde qui vient, uni avec tes frères humains dans un même désespoir, une même colère pour hier, aujourd’hui et demain… Power !

Power / Michaël Mention. Stéphane Marsan, 2018

Chronique publiée dans New Noise n°44 – été 2018

Débâcle de Lize Spit

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Dans le petit village flamand de Bovenmeer, seulement trois enfants sont nés en 1988 : Eva, Pim et Laurens. A l’école, on les colle au fond de la classe et on bricole pour eux un apprentissage adapté à leur niveau. Ils forment donc un petit groupe distinct des autres enfants. Les « trois mousquetaires » se retrouvent de fait inséparables. Ils trainent, toujours ensemble. Un coup chez Pim, à la ferme. Un coup chez Laurens, à la charcuterie. Jamais chez Eva. Ses parents sont un peu débordés par leurs propres problèmes, il faut dire. Dépression sévère pour le père. Alcoolisme pour la mère. Gentils mais défaillants. On fait plus joyeux. Vélo, baignades, ennui, puberté, ennuis.

En 2002, l’été de leurs 14 ans, les deux garçons décident que noter à l’aveuglette les filles sur la seule chose qui compte, leur physique, ne suffit pas. Il faut les voir à poil pour être sûrs. Ils inventent un jeu très excitant. Pour gagner une somme rondelette, elles devront résoudre une énigme proposée par Eva. A chaque mauvaise réponse, elles enlèveront un vêtement. Sale jeu qui finit mal… En 2015, Eva, qui vit désormais à Bruxelles, revient sur les terres de son adolescence. Elle n’y est pas retournée depuis des années. Elle se souvient de tout. Elle sait exactement pourquoi elle revient.

Bouleversant, dérangeant, d’une beauté glaciale, les mots manquent pour décrire ce premier roman de Lize Spit et les émotions intenses que l’on ressent à sa lecture. Tout y est si parfaitement maitrisé, la construction narrative, faite d’allers et retours entre passé et présent, la description du milieu social et géographique dans lequel grandissent les trois gosses, la tension continue…

Les mots d’Eva sonnent juste. La petite fille, l’ado complexée, un peu paumée puis la jeune femme triste, terne que l’héroïne est devenue, prennent vie tour à tour, sans mièvrerie ni naïveté, et si le portrait psychologique est des plus fouillés, il n’ennuie jamais. Les personnages plus secondaires, comme Tessie, la jeune sœur d’Eva, enfant gracile, fragile, qui perd pied sous nos yeux, ou le frère de Pim, si poignant, secouent, remuent, mettent à genoux.

Tout le roman se lit le cœur serré, avec la conviction que l’issue ne peut être que douloureuse, mais une scène en particulier, inoubliable, brutale à l’extrême, terriblement perverse, place d’emblée Lize Spit au rang des meilleurs auteurs à la fois de romans noirs et de romans sur l’adolescence.

Débâcle / Lize Spit. trad. de Emmanuelle Tardif. Actes Sud, 2018

L’artiste au couteau de Irvine Welsh

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On avait laissé Frank Begbie, à la fin de Porno, sérieusement amoché. Le psychopathe de Trainspotting, figure emblématique de la petite frappe toujours prête à péter quelques dents, pour un regard, un mot de travers, ou simplement parce que votre gueule ne lui revenait pas, était à l’hosto. Une voiture lui avait roulé dessus alors qu’il avait traversé sans regarder, à la poursuite de Renton, son ancien pote qui lui avait piqué du fric. C’est dire s’il était très agacé et si son retour promettait d’être fracassant.

C’est sous le pseudo de Jim Francis que Begbie is back. Il traîne un peu la patte, séquelle de l’accident qu’il a subi, il y a longtemps, dans son ancienne vie. Pour le reste, tout a changé. Il vit désormais à Santa Barbara, avec sa femme Melanie, son art-thérapeute, et leurs deux adorables filles. Bon père, bon mari, Jim a arrêté la picole, la dope, et soigne son corps. Il est surtout devenu la coqueluche du milieu de l’art contemporain. Ses œuvres, visages mutilés de stars, s’arrachent à prix d’or. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

Fin de l’histoire ? Nan ! On est dans du Welsh, pas dans du Disney, alors faut pas compter sur l’auteur pour écrire un feel good book, et s’il y a bien « artiste » dans le titre, il y a aussi « couteau ». La mort de son fils aîné, là-bas, de l’autre côté de l’Atlantique, va contraindre Begbie à revenir à Edimbourg sur les traces de l’assassin de Sean. Même s’il le connaissait à peine, son honneur de père est blessé et sa conscience le tourmente. Retour forcé dans un passé qu’il croyait enterré définitivement, le voilà obligé de renouer avec sa famille, ses amis, ses démons. La bête en lui n’est qu’endormie. Elle a le sommeil léger. Dr Jim versus Mr Franco. Les souvenirs s’entremêlent au fil de l’enquête qui le ramène dans les quartiers de la capitale écossaise aussi glauques que dans sa jeunesse. Leith sera toujours Leith avec ses docks, ses dealers, ses camés, ses meurtres.

Dans L’artiste au couteau, Begbie gagne en épaisseur en prenant le premier rôle. Welsh explore l’enfance de son personnage le plus déjanté et dresse le portrait d’un loser magnifique, victime de son environnement, des mauvaises rencontres qui ont parsemé sa route et du statut qu’on lui a assigné depuis tout petit. Son arbre généalogique a des branches bien pourries. Difficile de se construire à partir de relations familiales toxiques. Dur de lutter contre l’ADN. C’est cette lutte intérieure, et les efforts qu’il consent pour s’extirper de sa condition, accéder à une forme de rédemption qui font les plus beaux passages du roman ; quand Begbie comprend que la culture et l’art lui permettront de se libérer ; quand il trouve les moyens de se jouer de sa dyslexie et de lire, enfin. Begbie se bat, contre lui-même, et un peu aussi contre ceux qui le foutent en rogne.

Peut-on vraiment évoluer ou est-on condamné à rester le même ?

Changer ? Oui, dit Welsh, on peut. A moins que…

Sans être le meilleur de Welsh, on retrouve dans L’artiste au couteau cette vivacité acerbe qui fait le sel de ses récits. Ici plus introspective, son œuvre reste profondément ancrée dans le réel. L’enquête progresse à grands coups de boule et le lecteur suit les mésaventures de son taré préféré un rictus coincé au coin des lèvres. La peinture cinglante des différentes classes sociales et de leurs tares, la critique mordante du marché de l’art contemporain ont de quoi faire sourire. La tension ne faiblit pas, collée aux basques d’un Begbie imprévisible.

On regrette seulement qu’il ne croise pas le chemin de ses anciens comparses de Trainspotting et Skagboys. Dead Men’s Trousers, qui vient de sortir en Grande-Bretagne, comblera le manque, la joyeuse bande y étant à nouveau réunie. On crève déjà d’impatience de voir Welsh étoffer sa saga d’un volume supplémentaire et poursuivre sa radiographie de l’Ecosse contemporaine, à travers l’histoire d’un groupe de potes, sur plusieurs décennies. Les Rougon-Macquart n’ont qu’à bien se tenir.

L’artiste au couteau / Irvine Welsh. trad. de Diniz Galhos. Au Diable Vauvert, 2018

Hével de Patrick Pécherot

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C’est Gus qui raconte. Au début de l’année 1958, il parcourait le Jura dans un Citron hors d’âge. Avec André, ils se relayaient – un coup tu dors, un coup tu conduis – au volant du camion. Ils livraient leur marchandise – caisses de pinard ou autres – à qui voulait bien commander leurs services. En chemin, des inscriptions dégoulinantes de peinture fraîche Algérie française leur rappelaient sporadiquement, s’il le fallait, qu’on était en plein « événements ». Le jeune frère d’André, engagé, s’était fait dessouder dans le djebel par les Fellags, alors pas besoin d’enfoncer le couteau dans la plaie, on était tous d’accord, hein, les Arabes, fallait pas s’y fier. Ceux qui étaient, là, dans le coin, à piquer le boulot des bons Français feraient mieux de garder profil bas.

C’est Gus qui raconte, donc. On est en 2018. Il livre ses souvenirs à un écrivain enquêtant sur cette période et sur un meurtre survenu il y soixante ans de ça. Gus est roublard, gouailleur, cabot et vieux. Il s’amuse à balader son interlocuteur, à le secouer. Sa mémoire est-elle fiable ? Cache-t-il des éléments clés ?

On est dedans, en tout cas. Dans cette France, encore d’après-guerre, toujours en guerre. En plein dedans. La chicorée Leroux, les clopes au coin des becs, le museau ou le poireau vinaigrette, et Gabin… Les convictions ici, les tortures là-bas… Le verbe haut, Pécherot dit les bassesses. L’argot claque. Les dialogues retracent les débats populaires. On apprend tant, si finement. On ressent tant.

A travers Gus, tout en verve et bons mots, habile manipulateur, magnifique conteur, Pécherot brouille les pistes, plonge le lecteur dans le gris. En faisant se télescoper deux époques, il ébranle nos certitudes. En alternant les points de vue, il nous fait emprunter une route en pointillés. Rien n’est jamais noir ou blanc. On nage en plein hével, (buée, fumée en hébreu), dans ce roman au titre emprunté à l’Ancien Testament, dans cette réalité éphémère, illusoire, absurde. Les terroristes d’hier sont les héros de demain, voilà l’unique postulat qui ne change pas, pour le reste… Les manuels d’Histoire sont remplis de vérités, versatiles selon les perspectives, mouvantes avec le temps qui passe. Plusieurs décennies plus tard, après tant d’autres sales guerres, les évidences, il faut s’en méfier. Et des héros aussi. Seuls les actes sont héroïques, pas les hommes.

Hével / Patrick Pécherot. Gallimard (Série noire), 2018

 

Tu dormiras quand tu seras mort de François Muratet

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« Si on veut que l’Algérie soit française, la seule solution, c’est de tuer tous les bougnoules. »

La position de l’Armée française, en tout cas celle du commandant Cammas, qu’André Leguibel rencontre à son arrivée en Algérie en 1960, est on ne peut plus claire. Jeune officier, Leguibel, jusque là affecté dans les services du renseignement en Allemagne et fraîchement débarqué à Alger, ne s’offusque pas d’une telle opinion, trop heureux d’avoir quitté la paperasse pour faire la guerre pour de vrai. Il se voit confié la mission d’intégrer la « katiba Guellab », commando de chasse sous les ordres du sergent chef Mohamed Guellab. La section, héroïque, a dessoudé plus de rebelles, ces sales fells fourbes, que n’importe quelle autre. Mais il y a un hic, Guellab est d’origine musulmane, suspect donc, et l’officier (bien) français envoyé pour diriger le commando a été tué. Guellab a-t-il assassiné le gradé pour conserver son autonomie ? S’apprête-t-il à déserter, à rejoindre le FLN ? André Leguibel devra le découvrir, grimé en simple troufion, spécialiste radio.

Leguibel arrive en Algérie sans rien comprendre des rapports de force en présence, des enjeux qui se dessinent. Il ne sait de ce conflit que la version officielle. Espion en immersion, il observe. A mesure qu’il apprend à connaître ses compagnons de troupe, il raisonne, se questionne, s’émeut, se désespère. Le commando est composé d’individus dont les motivations sont diverses, de même que les raisons de leur présence dans cet enfer. Engagés ou appelés, Français de France ou Harkis, convaincus de la justice de leur combat ou se contentant d’obéir aux ordres, tous se retrouvent unis dans un but ultime : leur survie.

Pas d’explications savantes, pas de discours manichéens. C’est par les dialogues, au cours de la progression de l’intrigue, la traque d’un détachement du FLN dans le djebel, que François Muratet donne à entendre les différents points de vue. Echanger une ration d’alcool contre une pâte de fruit en dit plus long dans les relations qui se nouent entre ces hommes d’horizons multiples qu’une thèse érudite. Le vocabulaire est simple mais précis pour dire leur quotidien, leurs souffrances. Simples comme leurs désirs. Manger à sa faim, se désaltérer, délacer ses godasses, se reposer, un peu.

Tous les soldats ont les mêmes rêves. Que la guerre s’arrête, que les balles des fusils les épargnent, que les grenades ne les laissent pas déchiquetés, abandonnés comme des chiens, loin des leurs. Toute guerre est absurde, et celle-là plus qu’une autre. Muratet ne dit rien d’autre. Douce France, qui refusera de célébrer ses héros trop bronzés d’hier, Algériens pour toujours. Admirable roman, salutaire et triste.

Tu dormiras quand tu seras mort / François Muratet. Joëlle Losfeld, 2018

Camarade lune de Barbara Balzerani

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Quand on lui indique la lune, l’idiot regarde le doigt… et le brigadiste tire dedans.

Barbara Balzerani, membre depuis 1975 des Brigades rouges où elle faisait partie de l’équipe de la direction stratégique, a été arrêtée en 1985 et condamnée à 25 ans de prison. C’est durant sa détention, à l’isolement, qu’elle a écrit Camarade lune, publié pour la première fois en 1998 en Italie.

Camarade lune n’est pas une autobiographie à proprement parler. La forme, très littéraire, de ce livre court et dense, l’en éloigne. Faisant alterner des passages racontés à la première personne, où elle décrit principalement ses conditions d’incarcération, et d’autres écrits à la troisième personne revenant sur son parcours et son engagement politique, Balzerani confère à son texte une distance étrange, comme si les événements ne la concernaient pas personnellement. Non pas qu’elle renie ses prises de position et minimise ses actes, elle assume tout, mais la politique, chez elle, semble continuer à l’emporter sur les émotions.

Camarade lune n’est pas un pamphlet révolutionnaire, Balzerani ne dit pas quoi penser. Ce n’est pas non plus le récit historique du mouvement d’extrême gauche, les faits sont énoncés de façon trop elliptique. Ce n’est pas une confession, la part que l’auteur a prise au combat n’y est qu’évoquée.

Alors, qu’est-ce donc ? Peut-être simplement la prise de parole d’une femme « condamnée au silence, tant on considère illégitime qu’elle emploie des paroles sensées qui puissent justifier ce qui est déraisonnable. » Balzerani ne recherche pas le pardon, elle n’excuse pas ses gestes. Son témoignage a cela de remarquable qu’il n’accable pas plus qu’il n’encense les prises de position des Brigades rouges, mais les restitue, les explique comme partie intégrante de l’Italie des années soixante-dix.

Née en 1949 dans une famille ouvrière soumise aux patrons et à l’Eglise, où sa mère lui enseigne de « ne donner à personne une raison de la regarder une seconde fois », dans cet immédiat après-guerre toujours marqué par les luttes entre fascistes et communistes, la petite Barbara apprend très tôt, qu’en tant que fille, qu’en tant que pauvre, il lui faudra s’arracher à son milieu si elle veut exprimer sa rébellion. Les révoltes étudiantes à Rome en 1968, puis le coup d’Etat au Chili en 1973, sont des dates majeures dans sa formation. S’impose dans son esprit l’idée de deux gauches irréconciliables, une gauche de révolution contre une gauche garante d’être un abri contre le fascisme, en contrepartie du renoncement à la liberté, à l’égalité. Balzerani ne compte pas renoncer. Puisque la politique est inopérante, elle choisit la lutte armée, « le combat direct, sanglant, indifférent au sacrifice de ses jeunes années », elle choisit la guerre clandestine contre le capitalisme, contre l’Etat. Dès lors, tout devient cohérent. Ce sont les circonstances qui poussent les Brigades rouges à agir. Ainsi, la mort d’Aldo Moro, logique, leur est dictée par le refus de la classe politique dirigeante de céder à leurs revendications. Elle n’est qu’une péripétie, comme tant d’autres, de l’Histoire, un détail du processus devant mener à la révolution.

Alors, bien sûr, Balzerani exprime des moments de doute, « des cauchemars, des déchirures profondes », vite balayés de son « existence traversée par des passions démesurées ». Elle écrit : « A moi aussi il arrivait, par choix ou par hasard, d’accomplir des tâches dont le poids ne retomberait pas tout entier sur mes épaules, si grande était ma certitude que j’y étais autorisée du fait de la nécessité historique qui requérait un dernier acte violent pour en éliminer toutes les causes. » La fin justifie les moyens, dit-on, et ceux qui s’engagent à la vie à la mort ne peuvent plus jamais reculer, car considérer que « leurs camarades seraient morts en vain serait les tuer une deuxième fois. »

Camarade lune dérange. La détermination, l’obstination de Balzerani à croire en ses rêves provoque respect et consternation. Les questions qu’elle soulève demeurent d’actualité et les inégalités entre les riches et les pauvres continuent de s’accroitre. N’empêche… Les groupuscules brigadistes ont perdu de leur superbe romantique. Comment pourrait-il en être autrement ? Il semblerait qu’on se méfie aujourd’hui des êtres « trop parfaits pour être humains » prêts à tuer pour servir leur cause.

Camarade lune / Barbara Balzerani. trad. de Monique Baccelli. Cambourakis, 2017