Le coup du siècle de Irvine Welsh

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Au volant de son taxi, dans les rues d’Edimbourg, Terry est le roi. Chevelure bouclée, allure athlétique, il est concrètement dans la force de l’âge. Il aime les femmes. Elles le lui rendent bien. A croire qu’elles devinent qu’il dispose d’un atout majeur, là, bien au chaud dans le slip, son Excalibur, qui ne demande qu’à prendre du service. Il deale mollement, fait l’acteur dans des films X, traîne au pub entre deux courses et deux conquêtes. La vie est belle. La thune manque un peu mais qu’importe tant qu’il a l’amour. Beau gosse baratineur, aucune ne lui résiste. Jusqu’à ce que… un ouragan approche de la capitale écossaise, qui va entraîner moult péripéties et rencontres, qui vont voir Terry perdre sa toison et son épée magique, et se mettre au golf.

Irrésistible, Terry l’est autant que ce roman dans lequel il prend vie. Brut de décoffrage et néanmoins gentleman, ce nouveau héros welshien dispose de ressources dignes d’un Begbie, le dingue de Trainspotting, en moins prédateur. Welsh ne prend pas de pincettes pour le ficher dans des situations rocambolesques qui, en plus d’entraîner le lecteur à sa suite à cent à l’heure, finissent par lui faire prendre du recul, et lui donner une vraie épaisseur psychologique. Soutenu par des personnages de seconde main (un américain haut en couleurs collectionneur de bouteilles de whisky, un émouvant paumé mentalement limité doté d’une mère obèse, des piliers de comptoir vindicatifs…), Terry marque chaque page de son tempérament débordant. Successions de scènes frénétiques de baston ou de fesse, comme toujours chez Welsh, on plonge dans l’extrême dans un grand éclat de rire. Tout est absurde et rien n’est grave. La vie, quoi…

Et félicitations à Diniz Galhos pour sa traduction.

Le coup du siècle / Irvine Welsh. trad. de Diniz Galhos. Au Diable Vauvert, 2021

Un dernier ballon pour la route de Benjamin Dierstein

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Freddie est une âme sensible. Fleur bleue qu’il est, le gars. Quand Marilou l’avait largué pour son meilleur pote Virgile, du temps de leur adolescence, il avait fui son chagrin en s’engageant dans l’armée. Il s’en est fait virer ça fait longtemps, et ensuite de la boîte de sécu où il a connu Didier, son acolyte, un brave gaillard avec pas une once de méchanceté en lui, du type no brain no headache. Depuis, c’est avec lui qu’il noie le souvenir de son amour perdu, à grands coups de ballon d’à peu près n’importe quoi pourvu que ça saoule, pour oublier et parce que c’est bon. Quand Virgile le contacte pour récupérer sa fille kidnappée par des malfaisants, ni une ni deux, les deux compères se jettent dans l’aventure, après s’en être jeté un petit dernier derrière la cravate.

Equipée sauvage version Supercinq. Benjamin Dierstein lâche les chevaux comme Freddie ceux de sa vieille bagnole et les voilà partis, après avoir récupéré la gamine et une autre petite gosse, en route vers le village de son enfance, du côté de Nantes. Prétexte, ainsi que sont si bien nommés tant de bistrots dans nos bleds ou nos banlieues, l’histoire sert de prétexte à l’auteur. A raconter une certaine France, celle des buvettes, des déclassés, des rescapés contents de vivre pourvu qu’il reste assez de vin pour tenir quelques heures.

Les portraits croisés ont de la gouaille et de la gueule. Surgis au détour d’un rondpoint, entre Darty et Confo, au fond d’une taverne campagnarde ou d’un campement d’apaches, ils sont à la hauteur de nos deux héros. Téméraires. Capables d’ingurgiter avec panache n’importe quel breuvage sans savoir ce qu’il y a dans le cocktail. Chapeau. La tournée des bars les mène où ils veulent, au gré des rencontres, des indices chopés au hasard ou avoués à coups de pétoire.

C’est drôle, surprenant comme peuvent l’être certaines épaves lyriques de bouts de comptoirs. Touchant comme ceux qui, les yeux mouillés, entreprennent de vous conter leurs déboires, à condition que leur récit ne dure pas trop longtemps, au risque de lasser, de finir pathétique. Il suffit pour cela de n’en écouter que l’essentiel et passer vite à autre chose, et c’est ce qu’a compris Dierstein qui mène sa troupe au galop, toujours vers le prochain bar, toujours en quête d’une patronne plus pittoresque, d’un pilier de rade plus rigolo, d’un nouveau lieu où picoler, parce qu’il faut bien noyer son chagrin, et parce que c’est bon.

Un dernier ballon pour la route / Benjamin Dierstein. Les Arènes (EquinoX), 2021

Tous complices ! de Benoit Marchisio

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L’Appli promet de l’argent facilement gagné. Pas de patron, pas d’horaires fixes, la liberté. Il suffit de demander son statut d’autoentrepreneur pour pouvoir se connecter à la plateforme de livraison de repas. Une fois son compte créé, on devient ‘coursier-partenaire’ et on accède au rêve, on obtient le droit de pédaler entre restaurants où l’on récupère hamburgers, sushis ou plats vegan et domiciles de clients affamés.

Abel est étudiant. Il a du temps pour un job d’appoint. Sa mère a du mal à boucler les fins de mois. Pour l’aider, il se lance. Il lui faut un vélo neuf, un téléphone portable et un peu de thune pour payer la caution du sac qui contiendra les commandes. Go. En route vers l’enfer.

Benoit Marchisio compose son récit par paliers. Abel grimpe ou dévale les rues de Paris, et s’il atteint parfois les hauteurs de la ville, il s’enfonce irrémédiablement. Les temps calculés pour livrer sont intenables, les rétributions pour chaque course dérisoires. Deux retards et on est éjecté. Alors, Abel pédale, toujours plus longtemps, toujours plus vite. Accident, agression, vol de son vélo ou de sa cargaison, les risques qu’il affronte sont innombrables, garantis sans assurance.

A travers lui, l’auteur donne un visage à ceux que tout le monde voit passer et que personne ne regarde. Pas les patrons de restos qui leur refusent un verre d’eau ou l’accès aux toilettes. Pas les clients qui se moquent bien de qui leur monte leur bouffe, chaude évidemment, au cinquième étage, puisqu’ils paient pour ça, pour compenser leur flemme d’aller eux-mêmes au kebab de leur coin de boulevard. Pas l’Appli qui n’a pas de visage.

On ne peut pas gagner contre l’Appli. Au casino, au moins, certains peuvent espérer remporter le gros lot. Ici, on perd à tous les coups. Elle est conçue pour ça. Elle est un modèle infaillible de capitalisme pur jus. Les travailleurs sont interchangeables. Plus ils sont pauvres, plus ils sont malléables. Les comptes des ‘coursiers-partenaires’ sont sous-loués à d’anciens livreurs virés, des mineurs ou des sans-papiers ? Tant mieux. Pousser les pauvres à exploiter les encore plus pauvres, c’est bon ça, ça développe l’esprit de concurrence. L’Appli ne leur a-t-elle pas prôné l’individualisme comme valeur sacrée ? Manquerait plus qu’ils s’unissent et que leur vienne l’idée de se révolter… D’autant qu’ils ont les adresses et les digicodes des clients dans tous les quartiers de la capitale…

La rage nous tient tout au long du roman. Articulé autour d’Abel et de différentes figures, le récit la porte à son comble dans les coulisses d’une émission de télé poubelle qui, ayant pressenti une actualité explosive, prétend débattre du sujet pour mieux en caricaturer les termes.

Impossible, après ça, de croiser ces galériens des temps modernes, condamnés à tout accepter, punis pour n’avoir pas accès à des emplois décents, sans penser à Abel et aux autres, sans rêver d’un monde où l’on cesserait d’être tous complices.

Tous complices ! Benoit Marchisio. Les Arènes (equinox), 2021

Gang of Brussels de Barthélémy Gaillard et Louis Dabir

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Gang of Brussels : l’histoire vraie des hooligans d’Anderlecht, entre foot et banditisme / Barthélémy Gaillard, Louis Dabir. Le cherche midi, 2020

D’abord, il y a les aînés, membres du O’Side dans les années 80, puis ceux du plus récent Brussels Casual Service, et enfin ceux de la nouvelle génération, disciples de la free fight. Tous se considèrent comme l’élite footballistique belge, tous sont hooligans. Les deux journalistes ont suivi pendant des mois ces différentes firms, et sont parvenus à les approcher d’assez près pour obtenir des confidences, dans cette enquête fouillée proche de la thèse sociologique. Au final, ils livrent une vingtaine de portraits, effrayants, drôles ou touchants d’individus qui « se sont donnés corps et âme à leur équipe, leur club, leur quartier, leur ville », souvent au point de renoncer à leur famille ou leur boulot. Migge, Chu, Luc ou Sacha ne sont pas de simples supporters, ni même des ultras. Eux, ce qu’ils aiment c’est la castagne, l’adrénaline, « affronter des groupes rivaux dans des bagarres collectives, aux abords du stade, ou dans les rues », « se battre entre personnes consentantes », « défendre une équipe, son territoire, l’honneur du groupe dans des fights dont les victoires assoient le prestige.

En leur donnant la parole, en se concentrant sur les hommes et leurs parcours, ainsi que le faisait John King dans son Football Factory, les auteurs nous éloignent des clichés qui viennent à l’esprit quand on pense aux hooligans, soit des hordes de types cassant tout sur leur passage, ces meutes avides de sang dont raffolent les medias à la recherche d’images sensationnalistes.

Ce ne sont pas des anges, évidemment. Beaucoup ont fait de la prison pour escroqueries ou braquages. Quand on consacre son existence à une telle passion, on aime la marge, la fête. La bière, la coke, les déplacements entre potes coutent chers et c’est difficile pour eux de s’acclimater à un travail de bureau. Sans compter que les lois drastiques de la fin des 90’s, mises en place pour se débarrasser du supportérisme, a fini de ruiner leurs finances à coups d’amendes prohibitives. Mais ils ne sont pas non plus des hommes sans foi ni loi. Les plus âgés, rangés des voitures, s’accordent bien quelques baffes de temps en temps, mais la plupart ont trouvé une femme, fondé une famille, trouvé un travail. Et puis, le cœur y est moins. Dans l’impossibilité légale de voyager à l’étranger, ou simplement d’assister aux matches, les plus jeunes ont inventé de nouvelles règles pour assouvir leur fièvre. Ils retrouvent leurs adversaires dans des batailles loin des villes, lors de rendez-vous dans des bois, sur des parkings, pour des combats contrôlés, prévus d’avance, les privant de tout ce qui faisait le sel d’antan, ces courses poursuites surprises vous obligeant à lâcher votre pinte. Cette nouvelle ère de la free fight effraie moins les autorités et rassemble pourtant des gars peu recommandables, venus de Russie, d’Ukraine ou de Pologne qui, en plus d’être rompus à toutes les techniques de combat, prônent un nationalisme offensif, avec toutes les idées nauséabondes qui vont avec.

Les anciens du O’Side, ou du Brussels Casual Service n’ont que faire de la politique. Ils subissent assez le rejet des élites pour ne pas comprendre qu’ils ont plus de points communs avec ceux qui goutent parfois leurs poings qu’avec des élus pour lesquels ils ne votent jamais. Ils balaient même les accusations de racisme d’un revers de main et répondent défense de leur territoire et présence dans leurs rangs d’Altin ou Saïd. Ils demandent, simplement, « qu’on les laisse se battre comme ils l’entendent ».

Dandy de Richard Krawiec

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L’histoire entre Artie et Jolene commence sous de drôles d’auspices. Dans de la jelly. Lors d’un combat entre femmes organisé dans un bar crade. C’est plus marrant avec cette matière qui glisse et colle. Jolene participe contre quelques dollars, tant pis si elle finit à moitié nue. Artie mate et fait des paris. Ce n’est pas qu’il la trouve jolie, mais elle a l’air assez naïve pour entamer une aventure avec ce beau parleur, menteur, glandeur et elle a un appartement qui serait mieux que la chambre dans laquelle il vit.

Jolene, en effet, est gentille. Elle a besoin d’amour, et d’argent. Son petit garçon, Dandy, devrait se faire opérer des yeux, si elle en avait les moyens. Il a aussi besoin d’un père, pourquoi pas Artie ?

Quel roman extraordinaire que Dandy ! Richard Krawiec explore avec une finesse inégalée ses personnages, qui gagnent en profondeur au fil des pages. La misère dans laquelle il les plonge aurait pu servir de toile de fond à un récit glauque ou misérabiliste. Il n’en est rien. Dans cette peinture de gens simples, sans éducation, sans aucun code pour s’intégrer dans un monde rude envers les traîne-savates, il évite tout manichéisme, toute forme d’angélisme et l’on a aussi souvent envie de les plaindre que de les étriper.

Calculateurs à force de galères, ils sont autant victimes que bourreaux. Lui envers elle dont il exploite les faiblesses, elle envers Dandy qu’elle nourrit de beurre de cacahuète et de pepsi et fait dormir dans un carton. La vie a fait d’eux ce qu’ils sont, égoïstes, toujours dans la dèche, opprimés par leur environnement et par un passé familial aux lourdes conséquences. Ils prennent aussi part à leur propre destin, décidés à améliorer leur condition, sauf si c’est pour travailler tous les jours, payés peau de balle.

Fourbes, petits, on se délecte de leurs combines sans envergure, de leurs réflexions à l’emporte-pièce, des pensées qu’ils taisent l’un à propos de l’autre, ô combien délectables. Grands, courageux, on pleure avec eux, on enrage que la vie s’acharne à détruire leurs plans avec autant de constance et l’on s’émeut de leur amour, finalement d’une sincérité absolue, un amour immense et naturel, du genre où l’on peut se permettre de péter de concert. Entre rires et larmes, agacement et compassion, révolte envers et contre le couple, on finit Dandy en ayant éprouvé toutes les émotions possibles, constamment sur le fil, et surtout, à force de montagnes russes, en évitant absolument de juger.

Dandy / Richard Krawiec. trad. de Charles Recoursé. Tusitala, 2013

Les nuits rouges de Sébastien Raizer

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Depuis un mois qu’il a pris ses fonctions dans le Nord-est de la France, le commissaire adjoint Keller peine à trouver ses marques. De cette région où il débarque, il connaît l’histoire dans les grandes lignes. Effondrement de la sidérurgie dans les années 70. Un monde en friche avec son lot de laissés pour compte, chômeurs, déboussolés. Et conséquences qui vont avec, alcool, drogues, trafics en tous genres facilités par la porosité des frontières luxembourgeoise, belge, allemande. Les stigmates de la désindustrialisation sont visibles mais la compréhension des enjeux souterrains, des rapports de force à l’œuvre, dans l’ombre, sont inaccessibles à l’étranger qu’il est.

Ce n’est pas de Faas, l’inspecteur albinos censé le seconder, que viendra la lumière. Ambigu, insubordonné, ce dernier lui a fait comprendre d’entrée qu’il était le maître des lieux et comptait bien le rester. Alors, quand des meurtres à l’arbalète commencent à se multiplier, Keller se sent bien seul pour mener l’enquête. Dans le même temps, des travaux sur le crassier déterrent un cadavre momifié. Il s’agit du corps d’un syndicaliste disparu en 79. Ses fils, jumeaux que tout oppose, ont toujours cru qu’il les avait abandonnés. Dimitri se défonce au MantraX. Alexis fait fortune dans la Banque. La découverte macabre les oblige à renouer le contact, après des années.

A travers deux récits parallèles qui finissent par habilement se recouper, Sébastien Raizer fait se croiser des personnages qui, a priori, n’avaient rien en commun. Le procédé lui permet de dresser un panorama le plus vaste possible, de décortiquer la situation économique, sociale, politique de la région, sous tous les angles, et de livrer une analyse très fine des raisons qui ont mené au sacrifice de l’outil industriel local. Keller avance dans ses investigations et dans sa compréhension des enjeux de pouvoir, des choix historiques et de leurs répercussions en même temps que nous. Comme nous, il halète au rythme de ses découvertes. Comme nous, il bout.

Sous la canicule, l’atmosphère étouffante saturée de pollution, colle les chemises de sueur, épuise les organismes aussi sûrement que les hauts-fourneaux. De chaud, on bout.

Faas ne la ferme jamais. Toujours une bonne vanne à faire, une saleté à ajouter. Vicieux, arrogant, tête à claque assumée, on rêve de lui en retourner une, mais surtout pas qu’il la boucle. Dans le rôle du méchant, il dépasse les attentes. Il excelle jusqu’au bout et remporte la palme. Reparties qui font mouche et qui blessent, agaçantes et jouissives. Sale gueule et verbe haut, depuis longtemps on n’avait pas autant adoré détester un vilain. Avec Faas, d’énervement, on bout.

Mais surtout, Nuits rouges fait remonter à la surface quarante ans d’ignominie. Lâchage en règle du peuple par les politiciens quels que soient les gouvernements successifs, luttes intestines et collusions des syndicats avec le pouvoir, abandon des ouvriers, sacrifice de toute une région…

« C’est dans cette région qu’a été créé l’archétype de la crise, vers la fin des années 70, qui a ensuite été reproduit dans tous les secteurs industriels du pays, jusqu’au secteur public aujourd’hui (…) C’était il y a plus de quarante ans et c’est toujours la même crise. Et c’est toujours la même recette qui est appliquée pour la maintenir à un niveau à peu près tolérable (…) Après avoir été le laboratoire de l’archétype politique, policier, médiatique et social de la performativité de la crise, la région est devenue une zone d’expérimentation d’avant-garde d’humains inutiles. Nous sommes inédits, mec. Nous ne servons strictement à rien. Pas un seul d’entre nous. Nous sommes la société du futur. » Faas

De rage, on bout.

Les nuits rouges / Sébastien Raizer. Gallimard (Série noire), 2020

Island Song de Alex Wheatle

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Ecrit postérieurement à Redemption Song, Island Song est situé avant chronologiquement et reprend une partie des mêmes personnages, puisqu’il s’attache au passé de la mère de Biscuit, Hortense, et de sa tante Jenny. Il suit le destin des deux fillettes, depuis leur enfance en Jamaïque jusqu’à leur exil en Angleterre, à Brixton précisément.

Emouvant hommage à la Jamaïque, terre d’origine de l’auteur où il n’a jamais vécu et dont il n’a qu’une vision rapportée, fantasmée, le roman s’appuie sur une documentation solide sur la façon de vivre des habitants dans les 50’s, décrivant dans le détail les aliments qu’ils cuisinent, les coupes des vêtements qu’ils portent, les difficultés quotidiennes qui les poussent souvent à partir au loin, lors de longs voyages en bateau jusqu’aux rives britanniques.

Emouvante découverte de la généalogie de Biscuit, dont lui-même ne connaît que des bribes, Island Song décline les relations tumultueuses entre Hortense et Jenny. Les deux sœurs, fières descendantes des Marrons, (Jamaïcains jamais réduits en esclavage) se jalousent et s’aiment rageusement, se disputant l’amour des hommes qui jalonnent leur existence. Avec ces portraits de femmes plus fortes qu’elles ne le pensent, obligées de se battre dans une société rurale remplie de préjugés sexistes et de superstitions, avec comme seule voie d’émancipation le mariage, Wheatle complexifie le propos. Aux difficultés d’être pauvre, puis victime de racisme dans une Angleterre idéalisée, il ajoute celle d’être femme et mère quand on rêve de liberté.

L’histoire de la Jamaïque et de la famille de Biscuit se fondent, portées par la musique, un fantastique sens de la communauté et de la solidarité, et malgré les échecs et les désillusions, l’espoir de vies meilleures pour peu que l’on refuse de se soumettre.

Island Song / Alex Wheatle. trad. de Nicolas Richard. Au diable Vauvert, 2007

Redemption song de Alex Wheatle

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Biscuit, 18 ans, orphelin de père, vit avec sa mère Hortense, sa sœur Denise et son petit frère Royston. Elever une famille quand on est une femme seule n’est pas chose aisée, d’autant plus à Brixton, dans la banlieue sud de Londres, au début des 80’s. Chômage, logements insalubres, violences policières, mépris affiché par Thatcher envers les classes populaires et notamment envers la communauté jamaïcaine dont Biscuit est issu… la colère monte parmi les habitants du quartier. Pour améliorer l’ordinaire autant que tromper son ennui, l’ado deale un peu, vole un peu et traîne dans les rues en observant les évolutions de son monde.

Redemption Song, dès les premiers paragraphes, vous attrape et vous plonge en immersion. Reproduction des accents venus d’ailleurs, vocabulaire imagé des jeunes du ghetto, reggae omniprésent, l’ambiance sonore donne le ton. Cuisine exotique aux notes épicées, fumet de cannabis exhalent des senteurs obstinées. Les pensées de Biscuit révèlent les tensions familiales et sociales qui le heurtent. L’intime et le dehors se fondent, campés sur le même rythme. Alex Wheatle situe son intrigue à quelques jours des troubles qui enflammèrent la cité en 1981, compte à rebours éprouvant contenant toute la violence à venir, porteur d’une tension électrisant les cœurs et les pages, comme un écho aux éclats de voix venant de l’intérieur du foyer de Biscuit, ces engueulades entre Hortense et Denise menant à la rupture. Puis les émeutes déferlent, vues du dedans, comme le souffle d’une explosion, l’orage qui éclate avant le retour au calme.

Alex Wheatle vivait à Brixton à l’époque. Il a participé à l’insurrection. Il aurait pu choisir de raconter ce bout d’histoire et de terre anglaise à la première personne. En lui préférant la voix de Biscuit, il en fait un témoin des discriminations et des conditions difficiles dont son entourage est victime sans être partie prenante et peut parler de la fierté d’appartenir à un peuple et un milieu social sans exclure. Evitant le pathos d’une implication trop profonde, par la distance, il donne aux rires et larmes d’un autre une force inégalée.

Redemption Song / Alex Wheatle. trad. de Nicolas Richard. Au diable Vauvert, 2003

Basse naissance de Kerry Hudson

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Le premier roman de Kerry Hudson, Tony Hogan m’a payé un ice-cream soda avant de me piquer maman, racontait le parcours de Janie, de sa naissance à ses seize ans, née d’un père alcoolique et absent pour ne pas dire inconnu et d’une mère ado s’acharnant à choisir des losers. Baladée d’HLM sordides en hôtels miteux et B&B éphémères, Janie y narrait, de sa voix enfantine et drôle, les fins de mois difficiles, les 80’s dans une Ecosse au bord du chaos, les beaux pères de passage, les queues interminables aux bureaux des allocs, et sa crainte d’être placée en foyer d’accueil.

Le roman, publié en France en 2013 et largement autobiographique, a remporté un succès autant public que critique et lui a ouvert les portes d’un monde nouveau, l’univers feutré de l’édition, des salons littéraires, dans lequel l’auteure a peiné à se sentir à l’aise. Dans sa famille, on disait ce qu’on pensait sans se soucier de heurter, on le disait fort, avec un accent prononcé, en usant d’un vocabulaire fleuri.

Elle qui a coupé les ponts avec son milieu d’origine, question de survie, qui a toute sa vie été victime d’un racisme de classe destructeur, (« De mes quatorze à mes trente-huit ans, j’ai toujours travaillé. … Centres d’appels, elfe de Noël chez Harrods, serveuse à maintes reprises, femme de chambre, vendeuse, nettoyage des toilettes, collecte de fonds dans la rue, garde d’enfants, travail social… Et toujours j’écoutais ceux qui n’avaient pas vécu un seul jour la même vie que moi prétendre que les gens de mon espèce étaient des tire-au-flanc et des profiteurs ») a l’impression de jouer la comédie. Nulle part à sa place. Coupée en deux. Pour comprendre, recoller les morceaux d’une histoire dont elle n’avait que des bribes, elle décide de repartir sur les lieux de son enfance, refaire le chemin à l’envers, finir le puzzle.

Autobiographie assumée, quête d’identité, Basse naissance est donc le récit de son parcours, de ses retrouvailles avec certains membres de sa famille, de son retour dans des quartiers ancrés dans sa mémoire. C’est surtout le portrait d’une partie de la population mise de côté, rejetée, méprisée, et la tentative de réponses à ces questions qui la tourmentent. Comment s’est-elle sortie de l’extrême pauvreté quand la plupart s’y sont noyés ? Pourquoi, au contraire de sa mère, a-t-elle réussi à ne pas reproduire les schémas qui vous destinent à la misère ? Est-ce la société qui fait ce que vous devenez ? L’hérédité ? Quelle est la part de responsabilité de chacun dans son destin? Quelle est la part de choix qu’on vous laisse prendre ?

Au fil des pages et des étapes, Kerry Hudson dresse un constat accablant. Les banlieues, les rues de son enfance sont plus crasseuses, plus délaissées encore que dans ses souvenirs. Les services sociaux n’avaient pas aidé la petite fille affamée, déscolarisée qu’elle était, ils sont presque inexistants aujourd’hui. Alors ? Qu’est-ce qui a différencié Kerry Hudson des siens, elle qui a subi la violence de rapports familiaux dysfonctionnels, l’addiction, un viol et deux IVG quand elle était très jeune ?

Les réponses sont évidemment multiples, évasives parfois. Des rencontres, son goût pour la lecture, la fréquentation de milieux artistiques… Loin de tout pathos, misérabilisme ou mépris envers celle qu’elle fut, elle livre ici un témoignage plein de rage, et une oeuvre qui la transcende. Elle se sert de ses failles pour avancer et créer une oeuvre, à l’image de Richard Billingham, photographe et réalisateur de Ray & Liz, devenu témoin, à travers ses parents, de la pauvreté et ses ravages à Birmingham, dans les années 80.

Basse naissance / Kerry Hudson. trad. de Florence Lévy-Paolini. Philippe Rey, 2019

Samedi soir dimanche matin de Alan Sillitoe

Samedi soir, dimanche matin, Alan Sillitoe

« C’était un samedi soir, le meilleur moment de la semaine, celui où l’on s’amuse pour de bon, l’un des cinquante-deux jours de gloire dans la grande roue de l’année qui tourne si lentement. (…) Vous appliquez la formule ‘le bonheur dans l’alcool’, vous pelotez la taille des femmes et sentez la bière se répandre délicieusement dans la masse élastique de vos entrailles. »

Le roman s’ouvre sur une scène d’héroïsme pour Arthur, un samedi soir sur la terre, qui voit sa soirée au pub se terminer par un acte de bravoure mémorable. Après avoir ingurgité onze pintes de bière et sept verres de gin, suite à un pari mettant en jeu son honneur de picoleur, il dégringole l’escalier sur la route des toilettes, se repose au bas des marches en position foetale le temps d’un léger coma, puis se relève, boit trois pintes de plus au comptoir, en vomit le trop plein sur un client et sa bourgeoise, et rentre se coucher.

Arthur Seaton, grand gaillard blond, a vingt et un ans et vit à Nottingham. Il travaille depuis ses quinze ans dans la même usine de vélos que son paternel. Le boulot est harassant, dangereux mais n’empêche pas de penser. Arthur est satisfait. Il gagne bien sa vie en comparaison à la misère qui plombait la classe ouvrière avant-guerre. Les quatorze livres hebdomadaires qu’on lui octroie lui laissent assez pour participer aux frais du foyer qu’il partage avec ses parents et son frère et se payer ce qu’il veut : des fringues classes, sa dose de clopes et de bière, de quoi parier sur les matches de foot, de quoi sortir Brenda, la femme mariée qu’il baise dans le dos de son pote de l’usine. Les femmes mariées, c’est ce qu’il y a de mieux, du sexe sans attache, peu d’ennui, si ce n’est quelques poings dans la tronche d’époux humiliés, et des fois, devoir faire passer le gosse, ce qui est, après tout, une affaire de femmes. Les donzelles adorent sa jolie petite gueule, sa façon de frimer, de se la raconter. Quand il en a marre du bruit et de la fureur, il lui suffit de passer quelques heures le dimanche, dans son coin de campagne, seul, à pêcher.

Arthur est en colère. Tout le temps. Sans trop savoir pourquoi. Sa rage le dévore. Son monde est trop étroit, même s’il n’en désire aucun autre et qu’il est fier de faire partie des prolos, bagarreurs, chapardeurs, irrespectueux, solidaires et braves. Ses rêves sont trop petits pour sa grande carcasse, alors il cherche des émotions à sa mesure, se mettre en vrac et se battre, à l’occasion. Il ne croit ni à dieu ni à diable. Les politicards le débectent : « Tu sais ce que je voudrais lui faire, moi, au gouvernement ? J’voudrais faire le tour de toutes les usines d’Angleterre avec une décoction d’carnets à souche et l’mettre en loterie, leur parlement.» La violence le fait vivre plus. Le futur n’existe pas : « L’homme lança de toutes ses forces la chope contre la vitrine. (…) Le fracas du verre cassé fut agréable à Arthur : il synthétisait toute l’anarchie qui était en lui : c’était le bruit le plus convenable, le plus à propos pour accompagner la fin du monde et la sienne propre. »

Si loin.

Arthur est un angry young man, à l’image de son créateur, Alan Sillitoe. Samedi soir dimanche matin, roman largement autobiographique, publié initialement en 1958 est un monument de la littérature anglaise, l’un des premiers à mettre en avant des Working Class heroes, leurs frustrations, leurs grandeurs et leurs bassesses, sans angélisme. Ecrit dans une langue efficace, vive et fleurie, il s’avère presque un documentaire naturaliste sur les conditions de vie de la classe ouvrière, dans les usines, les pubs, leur thé et leurs sandwiches, leurs postes de télé acquis à crédit, leur pale ale et leur gouaille. Il décrit avec une terrible acuité la surpopulation, la promiscuité. La violence aussi, perçue comme la normalité. Celle dont les gamins sont victimes, élevés à la dure par des pères alcooliques. Celle subie par les femmes – loin d’être des fleurs fragiles, les héroïnes de Sillitoe n’en reçoivent pas moins nombre de roustes.

Pourtant si proche.

Samedi soir n’est pas un témoignage sur des temps révolus. C’est une oeuvre littéraire pleine de hargne et, à ce titre, elle demeure furieusement actuelle. So british. So punk. C’est ce qui fait qu’on s’attache à Arthur. Irresponsable, égoïste, guidé par ses envies et le besoin frénétique de les assouvir dans l’instant. Il est vivant. Universel. Intemporel. Populaire. Sa rage fulgurante, ses jouissances simples, son cheminement sans hâte vers une vie plus adulte sont les nôtres et continuent d’influencer écrivains – John King est un fils de Sillitoe dans sa peinture des hooligans, notamment dans son Football Factory, et musiciens, de Madness à Arctic Monkeys.

Samedi soir dimanche matin / Allan Sillitoe. trad. de Henri Delgove. L’échappée, 2019