Un feu dans la plaine de Thomas Sands

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C’est ici et maintenant. Il décline sa hargne au présent. Il a vingt-trois ans, a grandi dans le béton, mais qu’importe d’où il vient, il pourrait aussi bien être un enfant des plaines. On sait peu de choses de lui, pas même son nom. Le chômage de sa mère, quelques amours, quelques souvenirs, six mois de taule… ces bribes de sa vie, furtives, suffisent à l’incarner. Il est de la France qu’on écrase, qu’on met de côté. « Exilé dans son pays », il sait l’humiliation, le rejet. Il avance au rythme de sa colère qui enfle. Il va rendre les coups. La rage est son moteur, une rage née d’un trop plein, comme un besoin vital de remplir ses poumons d’air, et de flinguer celui qui vous maintenait la tête sous l’eau.

Le texte de Thomas Sands est court, il a comme une urgence à dire. Son personnage est au-delà des questionnements, des longs discours. Ses ennemis sont connus. Politiques cyniques, patrons voyous, DRH serviles, banquiers méprisants, experts en communication, journalistes laquais… Eux utilisent une langue impénétrable, en font une arme contre les petits, la populace. Lui, « condamné à errer sans langue, sans culture, choisit l’instinct », l’action. Il a débordé. La violence est tout ce qui lui reste.

Alors, chaque mot compte et les phrases s’enchaînent, rapides, pied au plancher. Les Brigades parlaient trop, besoin de se justifier. Les Blocks agissent, mais il n’aime pas les meutes. Il a passé les caps, franchi les digues. Ses cibles sont précises, communes à tous ses frères, mais il les fait siennes. Il est déjà trop loin pour avoir une famille. Loup solitaire, sniper isolé. Victime. Bourreau.

Le livre de Sands, dense, exigeant, n’est pas un brûlot, pas un pamphlet. Un feu dans la plaine est beaucoup plus qu’un coup de gueule, un reportage. C’est un roman, noir, puissant, parce qu’il crée des images, inédites, dérangeantes, qu’il nous aspire dans sa fureur. Il excède le réel, son personnage vit, nous éprouve, à la manière d’un De Niro dans Taxi Driver. S’il dresse un état des lieux d’une France contemporaine qui va mal, le constat, passé par le prisme de l’art, est intense, radical. Dans dix ans, les petits barons seront oubliés, mais la douleur qu’on ressentira en lisant Un feu dans la plaine sera toujours brûlante.

Un feu dans la plaine / Thomas Sands. Les arènes (equinox), 2018

Chronique publiée dans New Noise n°44 – été 2018

Power de Michaël Mention

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Ecrire la rage. Faire sentir la colère de n’être qu’un citoyen de seconde zone, parqué dans un ghetto, contraint d’accepter des boulots à peine au-dessus du rang d’esclave. Relayer la hargne de voir ses frères tomber sous les balles des flics, ces porcs. Sous prétexte d’être Noir. Faire frissonner à l’évocation de milliers d’hommes et de femmes le poing levé. Ecrire un livre sur les mouvements de lutte des Noirs américains pour leur émancipation, une fresque de 450 pages sans laisser, à aucun moment, retomber la fureur… waouh, il en faut de l’ambition, et du talent pour y parvenir.

Power commence le 21 février 1965, jour de l’assassinat de Malcolm X et s’achève (presque) le 11 octobre 1971, retraçant sept années de ces ambivalentes 60’s, où tout semblait possible et rien n’était probable, rêves d’un futur peace and love et germes du chaos.

What we want. Dans une première partie, Michaël Mention plante le décor, expose les thèses en présence et les enjeux à venir. Malcolm X disparu, les prêches préconisant la non violence de Martin Luther King semblent inefficaces à certains face aux exactions policières. Des émeutes éclatent dans tout le pays. Une forme de lutte plus radicale, marxiste, prône la résistance armée. Le Black Panther Party for Self-Defense recrute. Bérets sur la tête, flingues en vue, ses membres patrouillent dans les rues, surveillant les flics, nourrissant les gosses des quartiers pauvres. Edgar Hoover fulmine. Ce chapitre introductif se termine en juin 67, dans le bureau du directeur du FBI, qui emploiera tous les moyens à sa disposition pour écraser cette racaille Noire communiste.

What we believe. La deuxième partie, s’étirant du 2 juillet 1967 au 11 octobre 1971, révèle toute la puissance de la littérature. Mention passe du général au particulier, du « il » au « je » et personnifie l’histoire de cette Amérique à travers le destin de trois personnages, incarnés, saisissants. Charlene, jolie black de Philadelphie à peine sortie de l’adolescence, intègre les BP. Tyrone, à Chicago, infiltre le mouvement, taupe contrainte au service de l’ennemi Blanc raciste. Neil, d’origine irlandaise, est flic à Los Angeles. Leur chute, inéluctable, est plus bouleversante que n’importe quelle image d’archive. Immersion totale. Au fil des pages, ils ne sont plus des protagonistes fictifs, ils sont les rêves déçus, la douleur, l’impuissance. Le puzzle s’imbrique, l’étau se resserre, les morts s’entassent. King, Robert Kennedy, Hendrix, Sharon Tate, Joplin rejoignent dans la tombe les compagnons de route des trois héros, avec le Vietnam, les ravages de l’héroïne, les gangs, la violence qui explose comme toile de fond.

S’il s’est extrêmement documenté sur le sujet, Mention n’étale pas sa science, il distille les informations de façon subtile, choisit des extraits de discours, explore les dissensions fratricides, décrit les assauts perfides venus de l’extérieur sans jamais perdre le rythme, transcendé par une bande son, rock, soul, funk énergique.

Le dernier chapitre, sublime, te laisse au bord de la nausée, dégoûté par avance du monde qui vient, uni avec tes frères humains dans un même désespoir, une même colère pour hier, aujourd’hui et demain… Power !

Power / Michaël Mention. Stéphane Marsan, 2018

Chronique publiée dans New Noise n°44 – été 2018

Débâcle de Lize Spit

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Dans le petit village flamand de Bovenmeer, seulement trois enfants sont nés en 1988 : Eva, Pim et Laurens. A l’école, on les colle au fond de la classe et on bricole pour eux un apprentissage adapté à leur niveau. Ils forment donc un petit groupe distinct des autres enfants. Les « trois mousquetaires » se retrouvent de fait inséparables. Ils trainent, toujours ensemble. Un coup chez Pim, à la ferme. Un coup chez Laurens, à la charcuterie. Jamais chez Eva. Ses parents sont un peu débordés par leurs propres problèmes, il faut dire. Dépression sévère pour le père. Alcoolisme pour la mère. Gentils mais défaillants. On fait plus joyeux. Vélo, baignades, ennui, puberté, ennuis.

En 2002, l’été de leurs 14 ans, les deux garçons décident que noter à l’aveuglette les filles sur la seule chose qui compte, leur physique, ne suffit pas. Il faut les voir à poil pour être sûrs. Ils inventent un jeu très excitant. Pour gagner une somme rondelette, elles devront résoudre une énigme proposée par Eva. A chaque mauvaise réponse, elles enlèveront un vêtement. Sale jeu qui finit mal… En 2015, Eva, qui vit désormais à Bruxelles, revient sur les terres de son adolescence. Elle n’y est pas retournée depuis des années. Elle se souvient de tout. Elle sait exactement pourquoi elle revient.

Bouleversant, dérangeant, d’une beauté glaciale, les mots manquent pour décrire ce premier roman de Lize Spit et les émotions intenses que l’on ressent à sa lecture. Tout y est si parfaitement maitrisé, la construction narrative, faite d’allers et retours entre passé et présent, la description du milieu social et géographique dans lequel grandissent les trois gosses, la tension continue…

Les mots d’Eva sonnent juste. La petite fille, l’ado complexée, un peu paumée puis la jeune femme triste, terne que l’héroïne est devenue, prennent vie tour à tour, sans mièvrerie ni naïveté, et si le portrait psychologique est des plus fouillés, il n’ennuie jamais. Les personnages plus secondaires, comme Tessie, la jeune sœur d’Eva, enfant gracile, fragile, qui perd pied sous nos yeux, ou le frère de Pim, si poignant, secouent, remuent, mettent à genoux.

Tout le roman se lit le cœur serré, avec la conviction que l’issue ne peut être que douloureuse, mais une scène en particulier, inoubliable, brutale à l’extrême, terriblement perverse, place d’emblée Lize Spit au rang des meilleurs auteurs à la fois de romans noirs et de romans sur l’adolescence.

Débâcle / Lize Spit. trad. de Emmanuelle Tardif. Actes Sud, 2018

L’artiste au couteau de Irvine Welsh

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On avait laissé Frank Begbie, à la fin de Porno, sérieusement amoché. Le psychopathe de Trainspotting, figure emblématique de la petite frappe toujours prête à péter quelques dents, pour un regard, un mot de travers, ou simplement parce que votre gueule ne lui revenait pas, était à l’hosto. Une voiture lui avait roulé dessus alors qu’il avait traversé sans regarder, à la poursuite de Renton, son ancien pote qui lui avait piqué du fric. C’est dire s’il était très agacé et si son retour promettait d’être fracassant.

C’est sous le pseudo de Jim Francis que Begbie is back. Il traîne un peu la patte, séquelle de l’accident qu’il a subi, il y a longtemps, dans son ancienne vie. Pour le reste, tout a changé. Il vit désormais à Santa Barbara, avec sa femme Melanie, son art-thérapeute, et leurs deux adorables filles. Bon père, bon mari, Jim a arrêté la picole, la dope, et soigne son corps. Il est surtout devenu la coqueluche du milieu de l’art contemporain. Ses œuvres, visages mutilés de stars, s’arrachent à prix d’or. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

Fin de l’histoire ? Nan ! On est dans du Welsh, pas dans du Disney, alors faut pas compter sur l’auteur pour écrire un feel good book, et s’il y a bien « artiste » dans le titre, il y a aussi « couteau ». La mort de son fils aîné, là-bas, de l’autre côté de l’Atlantique, va contraindre Begbie à revenir à Edimbourg sur les traces de l’assassin de Sean. Même s’il le connaissait à peine, son honneur de père est blessé et sa conscience le tourmente. Retour forcé dans un passé qu’il croyait enterré définitivement, le voilà obligé de renouer avec sa famille, ses amis, ses démons. La bête en lui n’est qu’endormie. Elle a le sommeil léger. Dr Jim versus Mr Franco. Les souvenirs s’entremêlent au fil de l’enquête qui le ramène dans les quartiers de la capitale écossaise aussi glauques que dans sa jeunesse. Leith sera toujours Leith avec ses docks, ses dealers, ses camés, ses meurtres.

Dans L’artiste au couteau, Begbie gagne en épaisseur en prenant le premier rôle. Welsh explore l’enfance de son personnage le plus déjanté et dresse le portrait d’un loser magnifique, victime de son environnement, des mauvaises rencontres qui ont parsemé sa route et du statut qu’on lui a assigné depuis tout petit. Son arbre généalogique a des branches bien pourries. Difficile de se construire à partir de relations familiales toxiques. Dur de lutter contre l’ADN. C’est cette lutte intérieure, et les efforts qu’il consent pour s’extirper de sa condition, accéder à une forme de rédemption qui font les plus beaux passages du roman ; quand Begbie comprend que la culture et l’art lui permettront de se libérer ; quand il trouve les moyens de se jouer de sa dyslexie et de lire, enfin. Begbie se bat, contre lui-même, et un peu aussi contre ceux qui le foutent en rogne.

Peut-on vraiment évoluer ou est-on condamné à rester le même ?

Changer ? Oui, dit Welsh, on peut. A moins que…

Sans être le meilleur de Welsh, on retrouve dans L’artiste au couteau cette vivacité acerbe qui fait le sel de ses récits. Ici plus introspective, son œuvre reste profondément ancrée dans le réel. L’enquête progresse à grands coups de boule et le lecteur suit les mésaventures de son taré préféré un rictus coincé au coin des lèvres. La peinture cinglante des différentes classes sociales et de leurs tares, la critique mordante du marché de l’art contemporain ont de quoi faire sourire. La tension ne faiblit pas, collée aux basques d’un Begbie imprévisible.

On regrette seulement qu’il ne croise pas le chemin de ses anciens comparses de Trainspotting et Skagboys. Dead Men’s Trousers, qui vient de sortir en Grande-Bretagne, comblera le manque, la joyeuse bande y étant à nouveau réunie. On crève déjà d’impatience de voir Welsh étoffer sa saga d’un volume supplémentaire et poursuivre sa radiographie de l’Ecosse contemporaine, à travers l’histoire d’un groupe de potes, sur plusieurs décennies. Les Rougon-Macquart n’ont qu’à bien se tenir.

L’artiste au couteau / Irvine Welsh. trad. de Diniz Galhos. Au Diable Vauvert, 2018

Hével de Patrick Pécherot

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C’est Gus qui raconte. Au début de l’année 1958, il parcourait le Jura dans un Citron hors d’âge. Avec André, ils se relayaient – un coup tu dors, un coup tu conduis – au volant du camion. Ils livraient leur marchandise – caisses de pinard ou autres – à qui voulait bien commander leurs services. En chemin, des inscriptions dégoulinantes de peinture fraîche Algérie française leur rappelaient sporadiquement, s’il le fallait, qu’on était en plein « événements ». Le jeune frère d’André, engagé, s’était fait dessouder dans le djebel par les Fellags, alors pas besoin d’enfoncer le couteau dans la plaie, on était tous d’accord, hein, les Arabes, fallait pas s’y fier. Ceux qui étaient, là, dans le coin, à piquer le boulot des bons Français feraient mieux de garder profil bas.

C’est Gus qui raconte, donc. On est en 2018. Il livre ses souvenirs à un écrivain enquêtant sur cette période et sur un meurtre survenu il y soixante ans de ça. Gus est roublard, gouailleur, cabot et vieux. Il s’amuse à balader son interlocuteur, à le secouer. Sa mémoire est-elle fiable ? Cache-t-il des éléments clés ?

On est dedans, en tout cas. Dans cette France, encore d’après-guerre, toujours en guerre. En plein dedans. La chicorée Leroux, les clopes au coin des becs, le museau ou le poireau vinaigrette, et Gabin… Les convictions ici, les tortures là-bas… Le verbe haut, Pécherot dit les bassesses. L’argot claque. Les dialogues retracent les débats populaires. On apprend tant, si finement. On ressent tant.

A travers Gus, tout en verve et bons mots, habile manipulateur, magnifique conteur, Pécherot brouille les pistes, plonge le lecteur dans le gris. En faisant se télescoper deux époques, il ébranle nos certitudes. En alternant les points de vue, il nous fait emprunter une route en pointillés. Rien n’est jamais noir ou blanc. On nage en plein hével, (buée, fumée en hébreu), dans ce roman au titre emprunté à l’Ancien Testament, dans cette réalité éphémère, illusoire, absurde. Les terroristes d’hier sont les héros de demain, voilà l’unique postulat qui ne change pas, pour le reste… Les manuels d’Histoire sont remplis de vérités, versatiles selon les perspectives, mouvantes avec le temps qui passe. Plusieurs décennies plus tard, après tant d’autres sales guerres, les évidences, il faut s’en méfier. Et des héros aussi. Seuls les actes sont héroïques, pas les hommes.

Hével / Patrick Pécherot. Gallimard (Série noire), 2018

 

Tu dormiras quand tu seras mort de François Muratet

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« Si on veut que l’Algérie soit française, la seule solution, c’est de tuer tous les bougnoules. »

La position de l’Armée française, en tout cas celle du commandant Cammas, qu’André Leguibel rencontre à son arrivée en Algérie en 1960, est on ne peut plus claire. Jeune officier, Leguibel, jusque là affecté dans les services du renseignement en Allemagne et fraîchement débarqué à Alger, ne s’offusque pas d’une telle opinion, trop heureux d’avoir quitté la paperasse pour faire la guerre pour de vrai. Il se voit confié la mission d’intégrer la « katiba Guellab », commando de chasse sous les ordres du sergent chef Mohamed Guellab. La section, héroïque, a dessoudé plus de rebelles, ces sales fells fourbes, que n’importe quelle autre. Mais il y a un hic, Guellab est d’origine musulmane, suspect donc, et l’officier (bien) français envoyé pour diriger le commando a été tué. Guellab a-t-il assassiné le gradé pour conserver son autonomie ? S’apprête-t-il à déserter, à rejoindre le FLN ? André Leguibel devra le découvrir, grimé en simple troufion, spécialiste radio.

Leguibel arrive en Algérie sans rien comprendre des rapports de force en présence, des enjeux qui se dessinent. Il ne sait de ce conflit que la version officielle. Espion en immersion, il observe. A mesure qu’il apprend à connaître ses compagnons de troupe, il raisonne, se questionne, s’émeut, se désespère. Le commando est composé d’individus dont les motivations sont diverses, de même que les raisons de leur présence dans cet enfer. Engagés ou appelés, Français de France ou Harkis, convaincus de la justice de leur combat ou se contentant d’obéir aux ordres, tous se retrouvent unis dans un but ultime : leur survie.

Pas d’explications savantes, pas de discours manichéens. C’est par les dialogues, au cours de la progression de l’intrigue, la traque d’un détachement du FLN dans le djebel, que François Muratet donne à entendre les différents points de vue. Echanger une ration d’alcool contre une pâte de fruit en dit plus long dans les relations qui se nouent entre ces hommes d’horizons multiples qu’une thèse érudite. Le vocabulaire est simple mais précis pour dire leur quotidien, leurs souffrances. Simples comme leurs désirs. Manger à sa faim, se désaltérer, délacer ses godasses, se reposer, un peu.

Tous les soldats ont les mêmes rêves. Que la guerre s’arrête, que les balles des fusils les épargnent, que les grenades ne les laissent pas déchiquetés, abandonnés comme des chiens, loin des leurs. Toute guerre est absurde, et celle-là plus qu’une autre. Muratet ne dit rien d’autre. Douce France, qui refusera de célébrer ses héros trop bronzés d’hier, Algériens pour toujours. Admirable roman, salutaire et triste.

Tu dormiras quand tu seras mort / François Muratet. Joëlle Losfeld, 2018

Camarade lune de Barbara Balzerani

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Quand on lui indique la lune, l’idiot regarde le doigt… et le brigadiste tire dedans.

Barbara Balzerani, membre depuis 1975 des Brigades rouges où elle faisait partie de l’équipe de la direction stratégique, a été arrêtée en 1985 et condamnée à 25 ans de prison. C’est durant sa détention, à l’isolement, qu’elle a écrit Camarade lune, publié pour la première fois en 1998 en Italie.

Camarade lune n’est pas une autobiographie à proprement parler. La forme, très littéraire, de ce livre court et dense, l’en éloigne. Faisant alterner des passages racontés à la première personne, où elle décrit principalement ses conditions d’incarcération, et d’autres écrits à la troisième personne revenant sur son parcours et son engagement politique, Balzerani confère à son texte une distance étrange, comme si les événements ne la concernaient pas personnellement. Non pas qu’elle renie ses prises de position et minimise ses actes, elle assume tout, mais la politique, chez elle, semble continuer à l’emporter sur les émotions.

Camarade lune n’est pas un pamphlet révolutionnaire, Balzerani ne dit pas quoi penser. Ce n’est pas non plus le récit historique du mouvement d’extrême gauche, les faits sont énoncés de façon trop elliptique. Ce n’est pas une confession, la part que l’auteur a prise au combat n’y est qu’évoquée.

Alors, qu’est-ce donc ? Peut-être simplement la prise de parole d’une femme « condamnée au silence, tant on considère illégitime qu’elle emploie des paroles sensées qui puissent justifier ce qui est déraisonnable. » Balzerani ne recherche pas le pardon, elle n’excuse pas ses gestes. Son témoignage a cela de remarquable qu’il n’accable pas plus qu’il n’encense les prises de position des Brigades rouges, mais les restitue, les explique comme partie intégrante de l’Italie des années soixante-dix.

Née en 1949 dans une famille ouvrière soumise aux patrons et à l’Eglise, où sa mère lui enseigne de « ne donner à personne une raison de la regarder une seconde fois », dans cet immédiat après-guerre toujours marqué par les luttes entre fascistes et communistes, la petite Barbara apprend très tôt, qu’en tant que fille, qu’en tant que pauvre, il lui faudra s’arracher à son milieu si elle veut exprimer sa rébellion. Les révoltes étudiantes à Rome en 1968, puis le coup d’Etat au Chili en 1973, sont des dates majeures dans sa formation. S’impose dans son esprit l’idée de deux gauches irréconciliables, une gauche de révolution contre une gauche garante d’être un abri contre le fascisme, en contrepartie du renoncement à la liberté, à l’égalité. Balzerani ne compte pas renoncer. Puisque la politique est inopérante, elle choisit la lutte armée, « le combat direct, sanglant, indifférent au sacrifice de ses jeunes années », elle choisit la guerre clandestine contre le capitalisme, contre l’Etat. Dès lors, tout devient cohérent. Ce sont les circonstances qui poussent les Brigades rouges à agir. Ainsi, la mort d’Aldo Moro, logique, leur est dictée par le refus de la classe politique dirigeante de céder à leurs revendications. Elle n’est qu’une péripétie, comme tant d’autres, de l’Histoire, un détail du processus devant mener à la révolution.

Alors, bien sûr, Balzerani exprime des moments de doute, « des cauchemars, des déchirures profondes », vite balayés de son « existence traversée par des passions démesurées ». Elle écrit : « A moi aussi il arrivait, par choix ou par hasard, d’accomplir des tâches dont le poids ne retomberait pas tout entier sur mes épaules, si grande était ma certitude que j’y étais autorisée du fait de la nécessité historique qui requérait un dernier acte violent pour en éliminer toutes les causes. » La fin justifie les moyens, dit-on, et ceux qui s’engagent à la vie à la mort ne peuvent plus jamais reculer, car considérer que « leurs camarades seraient morts en vain serait les tuer une deuxième fois. »

Camarade lune dérange. La détermination, l’obstination de Balzerani à croire en ses rêves provoque respect et consternation. Les questions qu’elle soulève demeurent d’actualité et les inégalités entre les riches et les pauvres continuent de s’accroitre. N’empêche… Les groupuscules brigadistes ont perdu de leur superbe romantique. Comment pourrait-il en être autrement ? Il semblerait qu’on se méfie aujourd’hui des êtres « trop parfaits pour être humains » prêts à tuer pour servir leur cause.

Camarade lune / Barbara Balzerani. trad. de Monique Baccelli. Cambourakis, 2017

Sur l’écriture de Charles Bukowski

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Adeptes du politiquement correct, buveurs d’eau de source, passez votre chemin.

Compilation de lettres, pour la plupart adressées à ses éditeurs, rédigées entre 1945 et 1993, Sur l’écriture, plus qu’un recueil de conseils avisés sur la façon de bâtir une œuvre littéraire, dessine en creux un portrait du Vieux Dégueulasse, de ses obsessions et aspirations. Bukowski prend la plume et déballe ce qu’il a sur le cœur, sans fioriture, sans formule de politesse. Il aboie, il gueule, il vomit sa haine d’une modernité fade :

« Des tas de choses ne sont plus ce qu’elles étaient, le courage, le culot, la clarté – et le sens artistique. (…) Tout est parti en couilles avec la seconde guerre mondiale. Et ça ne s’applique pas qu’au monde des arts. Même les cigarettes n’ont plus le même goût. Le tamal. Le chili. Le café. Tout est en plastique. Les radis ne paraissent plus aussi âpres. (…) Les côtelettes de porc sont toutes roses et grasses. Les gens se contentent d’acheter de nouvelles voitures et c’est tout. Leur vie se résume à quatre roues. (…) Quiconque ayant bu un verre est considéré comme un alcoolique. Les chiens doivent être tenus en laisse. Les chiens doivent être vaccinés. (…) Les bandes dessinées sont considérées nocives pour les gamins. Et en littérature, il n’y a rien : aucune vie. »

Il lui en faudrait peu pour s’attendrir pourtant, s’apaiser ; la simple promesse qu’on lui foutra la paix, demain et tous les jours suivants, et qu’il pourra écrire. Il va bien tant que le berce le son de sa machine à écrire et que l’étourdissent quelques bouteilles de bière, à portée de clavier. Qu’on le laisse tranquille, Hank, il ne déteste rien de plus que ses semblables imbus d’eux-mêmes, pisse-vinaigre, fats, scribouilleurs sans noblesse, et il l’éructe, dans une langue abrupte dressant la grossièreté au rang d’art de vivre :

« J’ai toujours été un solitaire. Je vais être franc ; je n’aime pas la plupart des gens – ils me fatiguent, me pompent l’air, me sortent par les yeux, me détroussent, me mentent, me baisent, me trompent, me donnent des leçons, m’insultent, m’adorent ; mais surtout ils parlent parlent PARLENT jusqu’à ce que je me sente comme un chat fourré par un éléphant. » 

Sa solitude le ravit. Non pas qu’il se sente supérieur, mais le monde lui fait mal, ce monde terne, sans panache, rabougri, rempli de mesquins et de poltrons incapables de saisir la beauté des choses. La beauté, lui la voit dans les jambes des femmes, sur les champs de course, dans  les symphonies à la radio, dans Céline, Dostoïevski, John Fante, Sherwood Anderson… Bukowski a le goût très sûr, la pugnacité sans faille, l’humour cinglant, les aversions tenaces :

« Et puis ces gens qui me disent, « pourquoi vous buvez? C’est destructeur. » Et comment, que c’est destructeur (…) Ils croient que je m’en fous, ils croient que je ne ressens rien sous prétexte que mon visage est flétri et que les yeux me sortent de la tête tandis que je parcours le journal hippique une bouteille à la main. Ils ressentent les choses de façon si CHARMANTE, les enculés, les connards, les suceurs de citron de merde aux sourires visqueux, ils ressentent COMME IL FAUT, bien sûr, seulement ça n’existe pas les bonnes façons de ressentir, et ils finiront par s’en rendre compte (…) Ils peuvent prendre leur lierre, leurs éléments métriques et se les mettre dans le cul… s’il n’y a pas déjà quelque chose fourré là au fond. »

Pas de conseils sur comment écrire donc, mais une certaine idée de la littérature, flamboyante, bouleversante, absolue. La littérature comme horizon, sublimée par un kamikaze des mots, un épicurien qui n’a pas dévié d’un millimètre de sa route, même s’il l’a parcourue en titubant :

« Ma conception de l’écrivain c’est quelqu’un qui écrit. Qui s’assoit devant sa machine à écrire et noircit du papier. Ça devrait être la base. Ne pas dire aux autres comment s’y prendre, ne pas garnir les rangs des séminaires, ne pas lire devant des foules déchaînées (…) Autrement, la dernière personne avec qui j’ai envie de boire un coup ou tailler une bavette est un écrivain. J’ai trouvé plus de fougue chez les vieux marchands de journaux, les concierges, chez le gamin qui bosse la nuit sur le stand de tacos. Il me semble que l’écriture fait ressortir le pire, non le meilleur, il me semble que les presses à imprimer du monde entier ne font que presser la pulpe d’âmes insuffisantes que des critiques insuffisantes appellent littérature, poésie, prose. (…) C’est l’humanité tout entière qui me dégoûte et plus particulièrement l’écrivain créatif.  (…) En revanche, j’ai toujours eu de l’affection pour les Chinois. Je suppose que c’est parce que la plupart d’entre eux sont si loin. »

Sur l’écriture / Charles Bukowski. Au diable Vauvert, 2017

Côté ghetto de Jill Leovy

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Los Angeles, quartier South Central, district policier de la 77e Rue. En totale immersion des mois durant dans le ghetto, Jill Leovy, journaliste au Los Angeles Times, déploie une enquête minutieuse sur la violence extrême qui règne dans cette partie de la ville en partant de cette terrible constatation : alors que les hommes noirs ne constituent que 6% de la population, comment se fait-il qu’ils représentent 40% des personnes assassinées, et en grande majorité, par d’autres hommes noirs ? Question délicate, s’il en est. A laquelle peu s’intéressent. Les médias, même locaux, n’en parlent pas, niant un phénomène majeur, considérant implicitement qu’il n’y a pas de victimes mais uniquement des délinquants, traduisant le No Human Involved (pas d’humain impliqué) employé officieusement par la LAPD pour catégoriser ces affaires n’impliquant que des Noirs. Appréciation dont découle une logique implacable : pas d’humain abattu, donc pas d’enquête, pas d’élucidation, pas de justice.

Une logique contre laquelle se battent deux policiers emblématiques, l’inspecteur John Skaggs, baraque Blanche et blonde du 77e, et l’inspecteur Wally Tennelle, Noir originaire du Costa Rica, travaillant à la LAPD. Leurs méthodes sont semblables, ils sont sur le terrain, au milieu de la population et cherchent sans relâche à trouver les coupables. Ils sont persuadés, à l’instar de Max Weber, « qu’en privant les afro-américains de justice efficace, en leur refusant le droit exclusif de l’Etat à exercer la force légitime, on ne fait qu’encourager la violence personnelle. » En ne condamnant sévèrement les Noirs que pour des broutilles (comme du temps de l’esclavage dans les Etats du sud) et non pour ces meurtres commis « entre eux », on les encourage à se faire justice eux-mêmes, à rendre les coups puisqu’ils ne sont pas graves. « Pendant la ségrégation, les Blancs avaient la loi pour eux. La loi officielle frappait uniquement les Noirs pour les contrôler, non pour les protéger. Les petits délits étaient sévèrement punis, les gros délits tolérés, tant que les victimes étaient noires. » Skaggs et Tennelle ne s’étaient jamais croisés. Jusqu’à ce que Bryant, le fils de Wally, prenne une balle en pleine tête, un soir de mai 2007, et que Skaggs se voie confier l’enquête.

Dans cette personnification des différents protagonistes de l’affaire Tennelle, le travail de Jill Leovy prend toute sa force. Les parcours des personnages sont détaillés, autopsiés. Qu’ils soient victimes ou coupables, ils ont tous une mère, ils ont tous un nom. Le lecteur est happé dans le ghetto, touché par le désespoir et l’impuissance des familles et des flics. Les comportements violents sont explicités et l’on comprend qu’ils sont juste humains, trop humains finalement.

Les émeutes de 1990-1993 ont fait plus de 6000 morts, principalement chez les Noirs ? Pourquoi n’ont-ils pas, alors, attaqué la communauté blanche, les riches qui ne manquent pas à LA ? Parce que « quand les gens ne sont plus protégés par la loi et se retrouvent dans des situations désespérées, le risque est plus grand, et non pas plus faible, qu’ils se retournent les uns contre les autres. Les milieux où le droit est absent sont terrifiants. »

Sociologie, Histoire, politique sont décortiquées, au service d’une étude fouillée comme une thèse de doctorat et qui se suit comme un épisode de The Wire. Côté ghetto est une œuvre magistrale, se basant sur des faits et tentant d’en comprendre les raisons et les implications, sans manichéisme. C’est une dénonciation majeure des a priori qui touchent les membres d’une communauté depuis trop longtemps discriminée, préjugée. Côté ghetto est un document indispensable.

Côté ghetto / Jill Leovy. trad. de Clément Baude. Sonatine, 2017

Les hommes de Richard Morgiève

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C’est l’histoire de Mietek, polak juif tout juste sorti de taule, voleur ou convoyeur de bagnoles de luxe pour gagner sa croute. Il est beau, Mietek. Il tombe toutes les femmes qu’il désire, mais le désir n’est pas l’amour, alors il est seul, le plus souvent. Il a le cœur sur la main, Mietek, toujours prêt à rendre service, à défendre la veuve et l’orpheline, surtout si elles vendent leur corps ou sont aussi mignonnes que la petite fille de la couverture. C’est un homme, Mietek, les valeurs qui le guident sont l’honneur et le devoir.

C’est l’histoire de l’Ancien monde, le Paris de 1974 à 1981. Les bistrots de quartier étaient tenus par des Madames Renée ou des Mohammed et s’appelaient Les bons amis ou Le Balto. Ils étaient pleins. Les DS étaient signes de fierté, nationale autant qu’individuelle. On se parfumait au Vétiver. On téléphonait dans des cabines disposées sur les trottoirs. Les fantômes des guerres passées, glorieuses ou honteuses, arpentaient encore les coins sombres de la Capitale. Les arabes, les kabyles, tous étaient des bics. On fumait dans les bars, les cinés, les voitures. L’heure n’était pas à la question de l’écriture inclusive et le politiquement correct n’était pas de mise. Les hommes étaient des hommes, pudiques, fidèles à leurs amis. Les femmes semblaient soumises. Quel que soit leur âge ou les revers qu’elles avaient subis, elles étaient belles…

Notre monde est-il devenu plus doux à ceux qui souffrent ? Est-il plus dur ? La question n’est pas là et Morgiève se garde bien de trancher. Ce n’est pas un récit joyeux qu’il nous livre dans cette émouvante peinture d’une France disparue. Ce n’est pas un texte nostalgique, qui serait l’étendard d’une pensée  facile, reflet d’un c’était mieux avant imbécile. Si l’auteur interroge, en creux, la masculinité et ses normes, Mietek n’est pas l’emblème d’un regretté héros à la virilité exacerbée. Il est simplement un personnage à la dérive. Ses démons sont les mêmes que ceux qui hantent les âmes d’aujourd’hui. Seul le décor a changé.

Les hommes / Richard Morgiève. Ed. Joëlle Losfeld, 2017